JULIETTE, JEAN
Un silence.
jean. — Je suis très triste, mademoiselle, de quitter la maison où vous vivez, le jardin où nous nous sommes promenés ensemble, ce salon où nous avons... où j'ai passé des heures claires. Je suis infiniment triste de quitter tout ça... et vous?
Juliette. — Moi, je ne sais pas... je ne quitte pas tout ça, puisque je reste.
jean. — C'est vrai.
Juliette. — Nous devrions peut-être aller retrouver ces dames.
jean. — Vous craignez donc de rester seule avec moi ?
Juliette. — Oh ! non.
jean. — Ecoutez, mademoiselle, il faut que je vous parle, que je vous demande, que vous m'expliquiez... Enfin, qu'y a-t-il de changé en vous ?
Juliette. — Mais, rien, monsieur... Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
jean. — Mais si, vous le savez très bien : hier, vous m'appeliez Jean et je vous appelais Juliette. Vous ai-je déplu? Ai-je eu tort de vous remettre hier soir cette lettre?... Mais comprenez qu'il y a des choses précises, définitives, qu'il est difficile de dire... on ne le pourrait pas, les paroles s'arrêteraient dans la gorge. Alors, on les écrit, on a plus de courage. Sans doute, il eût été plus correct de parler à vos parents. Aussi bien, nous ne nous sommes pas connus dans des circonstances banales. Je ne vous ai pas été présenté dans un salon. Alors je pensais... Si je vous ai offensée, je vous en demande pardon.
Juliette. — Oh! non, je ne suis pas offensée.
jean. — Alors, pourquoi ne répondez-vous pas à ce que contenait cette lettre?
Juliette. — Vous ne me demandiez pas une réponse immédiate... vous m'écriviez au contraire que je dois réfléchir.
jean. — Quand je vous ai écrit cela, je n'imaginais pas quelles pouvaient être les
angoisses du doute, de l'incertitude... et puis, tout à coup, tous semblez tellement distante, alors, je suis justement alarmé.
julibtte. — Je no suis pas distante.
jean. — Différente, tout au moins, différente. Ce matin, je vous ai attendue dans Je jardin ; je pensais que vous viendriez m'y rejoindre... enfin que je vous y recontrerais par hasard, comme d'habitude... enfin eomme ces jours derniers. Mais vous n'êtes pas venue... vous êtes restée dans votre chambre toute la matinée, vous êtes descendue juste pour le déjeuner et, depuis, vous avez fait en sorte que quelqu'un fût toujours entre nous. Encore tout à l'heure, vous avez singulièrement insisté pour que votre cousine vînt avec nous.
ji-liette. — Ma cousine vient passer une journée à la maison... il est bien naturel que je m'occupe d'elle.
jean. — Evidemment... mais, pour moi, tout cela prend des proportions, une signification désespérantes... et, quelle que soit votre réponse, je préfère la connaître tout de suite... être fixé.
Juliette. — Ecoutez, Jean, avant que je vous réponde, vous êtes-vous interrogé vousmême gravement, profondément? Etes-vous certain de voir bien clair en vous? Lorsque vous serez rentré chez vous, lorsque vous vous retrouverez dans votre milieu véritable, bien des choses vous distrairont 6ans doute... Vou6 reprendrez vos habitudes, vous reverres vos amis...
jean. — Je n'ai aucune hâte de me retrouver dans mon milieu véritable et qui est bien le plus faux que je connaisse. Autrement, j'aurais pu quitter plus tôt cette maison. Voilà une semaine que je suis guéri. Mes amis ! ils ne se sont même pas dérangés. Excepté mon frère, personne n'est venu me voir... et c'est chez des étangers que j'ai trouvé du dévouement et de la sollicitude.
Juliette. — Donnez- vous au moins le temps d'oublier.
jean. — Vous avez l'air de l'espérer, d'y compter même.
Juliette. — • Sans l'espérer, je peux le prévoir.
jean. — Vous en êtes donc capable?
Juliette. — Il ne 6'agit pas de moi, mais de vous.
jean. — Je vous aime, Juliette... C'est vous la première que j'ai vue lorsque j'ai rouvert les yeux et, quand je suis revenu à la vie, c'est sous votre forme que la vie
m'est apparue, avec votre jeunesse, votrecandeur, votre intelligence, votre bonté... Oui, lorsque vous frappiez là-haut à La porte de ma chambre, j'avais envie de vous crier : <( Entrez, la vie ! » et, quand vous veniez voue asseoir auprès de moi, je m? réjouissais presque de l'accident qui nous •avait présentés rudement l'un à l'autre. Tenez, lorsqu'on me faisait mon pansement, bien que ce fût assez douloureux, j'attendais ce moment-là avec impatience, parce que je sentais vos petites mains dérouler et enrouler les bandes autour de ma tête... et ça devenait des minutes délicieuses. Et puis, c'est ici que j'ai connu une existence simple, discrète, familiale, avec des gens sans vanité, sans dessous, sans complications, auprès de votre mère si affectueuse, de votre père si cordial. Oui, une existence que je ne soupçonnais pas, qui m'a été révélée et dont j'ai compris le charme infini... Alors, que vous soyez ma femme, c'est le rêve ardent que je vous soumets. (Juliette ne répond pas et pleure.) Juliette, répondez-moi... pourquoi ne me répondez-vous pas?... Vous pleurez; vos parents ont-ils d'autres projets pour vous?...
Juliette. — Oh! non...
jean. — Est-ce que vous avez aimé., est-ce que vous aimez quelqu'un d'autre?
Juliette . — Oh ! non .
jean. — Alors, au nom de tout, parlez-moi franchement. Si je ne vous plais pas, je neconsidérerai pas cela comme une offense personnelle, ie vous assure.
Juliette, avec élan. — Oh! Jean, vous savez bien... (Elle se reprend et dit :) Non, vous ne me déplaisez pas, mais je ne veux pas être votre femme
jean. — Mais pourquoi? Vous m'aimez...
Vous venez presque de me le dire.
Juliette. — Vous voulez le savoir?
jean. — Ah! oui... je veux le savoir.
Juliette. — Eh! bien... parce que vous êtes trop riche.
jean. — Parce que je suis?... je vous demande pardon, je n'ai pas entendu.
Juliette. — Trop riche.
jean. — Oh!... par exemple, si je m'attendais à cette raison-là...
Juliette. — C'est la seule, pourtant.
jean. — Voyons, Juliette, vous me donnez là une raison d'homme, et encore il y a bien des hommes pour lesquels ce ne serait pas un obstacle... au contraire!
Juliette. — Oui, au contraire, précisément au contraire... Vous ne comprenez pas?
Jean. — Je vous aime, Juliette...
jean. — Non, j'avoue que je ne comprends pas.
Juliette. — Quelle arrière-pensée me prêterait-on .si je devenais votre femme et, dont j'ai honte P Je ne connais pas beaucoup le ononde, mais je le connais assez pour savoir les suppositions qu'il est capable de mettre dans ma corbeille de mariage. Ces suppositions-là, on ne les expose pas avec les cadeaux, mais une âme un peu fière les devine, elle les sent autour d'elle... elle en e6t éclaboussée.
jean. — Ah! si vous vous inquiétez de l'opinion du monde... Dites-vous bien qu'il n'y a que les vilaines gens qui vous prêtent <le vilaines pensées... il faut leur pardonner, c'est leur seule générosité.
Juliette. - - Et dans votre famille, même, quel accueil suis-je exposée à subir ?
jean. — En fait de famille, vous le savez bien, je n'ai que mon frère Eugène, l'excellent garçon que vous connaissez, dons la deviso est : « Liberté ! Libertas!... » et qui sera trop "heureux de mon bonheur. Et puis vovons, Juliette, Juliette, vous saviez bien que je vous aimais... si innocente que soit une jeune fille, elle sent ces choses-là et par votre façon d'être, vous avez permis qu'une certaine intimité s'établît entre nous... vous m'avez encouragé.. Alors, qu'est-ce que vous pensiez?
Juliette. — Je ne sais pas... je ne voyais pas si loin, vous comprenez ; j'étais heureuse d'être auprès de vous, je ne croyais pas que vous m'écririez cette lettre. Je pensais que vous partiriez, que vous m'oublieriez, que je souffrirais... et voilà tout. Mais, depuis que vous m'avez detmandé d'être votre femme, je suis bouleversée. Pardonnez-moi de vous parler encore de votre fortune... je ne m'en fais qu'une idée très vague... vousmême n'en connaissez peut-être pas l'étendue!
jean. — Vous m'en parlez comme d'un désastre! ■ .
Juliette. — Elle me cause de l'effroi... oui, c"*est ça, de l'effroi... il n'y a pas d'autre mot... C'est que, voyez- vous, je ne suis pas comme tant d'autres jeunes filles... je n'ai jamais fait de grands rêves ambitieux. Vous avez connu ici, disiez-vous, une existence simple, discrète ; vous en avez compris tout le charme... C'est donc cette existencelà que je quitterais pour une autre, agitée, tumultueuse, à laquelle je n'ai jamais songé, pour laquelle je ne suis pas faite et qui m'épouvante! Je ne vous ferais pas honneur. Je suis un tout petit tableau d'intérieur,
une toile grande comme ça, et qui ne remplirait pas la centième partie du cadre magnifique que vous lui destinez !
jean. — Mais c'est de l'enfantillage. Vous ne doutez pas de votre grâce et votre cœur est charmant. Juliette, vous êtes une petite princesse qui s'ignore; et puis vous aurez une existence aussi simple que vous voudrez. Il ne faut pas vous effrayer. Et moi-même, j'ai entrevu auprès de vous, grâce à vous, une vie bien différente de celle que j'ai menée jusqu'à présent, si vide et si inutile. Ah! ne me renvoyez pas à la neurasthénie, à l'ennui, à des choses pires peut-être et dont vous auriez la responsabilité.
Juliette. — Ah! ne me parlez pas ainsi!
jean. — C'est la vérité, pourtant. Ecoutez, Juliette, ma chère Juliette, ma chère petite Juliette, faites taire vos scrupules, votre fierté, vos craintes... Je vous adore et vous m'aimez, il n'y a que cela qui compte... ou bien voulez-vous donc que je ne vous revoie plus jamais ?.••
Juliette. — Oh! non, Jean, surtout ne dites pas ça, ne dites pas ça!
jean. — Alors, promettez-moi que vous serez ma femme, laissez-moi dire à mon frère de parler à vos parents...
Juliette, fataliste. — Faites ce que vous voudrez. s
jean. — Ne me le dites pas comme' ça.
Juliette, souriante. — Faites ce que vous voudrez.
jean. — Alors, vous êtes ma fiancée?...
Juliette. — Oui, Jean, je suis votre fiancée.
jean. — Ah! Juliette!...
Il veut la prendre dans ses bras.
Juliette. — Non, Jean, laissez - moi... Jean, je vous en prie, laissez-moi...
Elle se dégage et, prenant une rose à son cor sage, elle la porte à ses lèvres et la lui donne, puis se sauve en courant. Jean reste seul quelques secondes, puis son frère, Eugène Raidzell, entre dans le salon.