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Parallèle historique entre le comte de la Galissonnière (1747-9) et le Comte de Dufferin (1872-1878) [microforme]

IT — Parallèle historique entre le comte de la Galissonnière (1747-9) et le comte de Dufjerin (1872-1878), par J.-M. LEMOINE.

(Lu le 7 mai 1889.)

Je me propose d'appeler votre attention sur l'administration de deux des plus remarquables vice-rois que la France et l'Angleterre nous aient envoyés, depuis la fondation de Québec jusqu'à ces derniers temps; je veux dire le comte de la (ralissonnière et le comte de Dufferin La carrière de ces deux hommes présente, à mon sens, de singuliers contrastes, de fort curieux rapprochements.

Le 19 septembre 1747, le Northumberland, mouillé dans la rade de Québec, y déposait le remplaçant du marquis de la Jonquière, nommé gouverneur en 1746, et fait prisonnier de guerre, le 3 mai 1747, par les Anglais, à la suite d'un combat naval, près du cap Finistère. Le même navire rumenait en France, le 18 octobre de la même année, le gouverneur sortant de charge, le marquis de Beauharnois. Le nouveau titulaire se nommait Rolland- Michel Barrin, comte de la Galissonnière. C'était un marin français distingué, un érudit, un naturaliste, un fin observateur, voire même un diplomate. ‘Son premier soin en prenant les rênes du gouvernement fut de connaître le pays, son climat, sa population, ses ressources et son commerce,” comme l’a remarqué l'historien Ferland.

Le comte de la (ralissonnière débarquait sur nos rives dans un temps fort critique Restaurer le prestige affaibli de la vieille France, utiliser la position exceptionnelle de la France nouvelle, vis-à-vis de la mère patrie, tels furent les problèmes qu'il se posa d’abord.

À cette époque, la marine française, négligée, osait à peine se montrer sur l'Océan, où l'Angleterre, battue sur terre, était toute puissante par son énorme flotte. Un avenir prochain, il est vrai, réservait encore aux armes françaises d'éclatants triomphes en Amérique, mais William Pitt devait changer la face des choses du tout au tout. Heureusement pour la Galissonnière, Pitt n'arriva au pouvoir qu'en 1756, année de la mort de l'illustre comte, — ce qui épargna à celui-ci le chagrin de voir accomplir la prédiction du célèbre ministre anglais, qui avait juré de chasser les Français de l'Amérique.

Deux sujets d'importance première semblent avoir préoccupé le nouveau gouverneur : l'interminable question des frontières de l'Acadie, cédée à l'Angleterre en 1713 par le traité d'Utrecht, et celles de la Nouvelle-Ecosse. La Grande-Bretagne prétendait, que les véritables frontières de la Nouvelle-Ecosse ou de l’Acadie, suivant ses anciennes limites, étaient : 10—‘ Une ligne droite tirée depuis l'embouchure de la rivière Penobscot jusqu'au fleuve Saint-Laurent ; 20 — Ce fleuve et le golfe Saint-Laurent jusqu’à l'océan au sud-ouest du Cap-Breton ; 80 — L’océan, de ce point, à l'embouchure de la rivière Penobscot. Elle disait même que le fleuve Saint-Laurent était la ligne de démarcation la plus naturelle et la plus vraie, entre les possessions des deux peuples. Le pays ainsi réclamé hors de Ja péninsule acadienne avait plus de trois fois l'étendue de 1a Nouvelle-Ecosse, et commandait le golfe, et l'embouchure du Saint-Laurent. C'était la porte du Canada, et la seule par où l’on pût y entrer du côté de l'océan en hiver, c’est-à-dire, pendant cinq mois de l’année.”

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Cette prétention parut excessive, et, comme l’a remarqué l'historien Bancroft, ne pouvait prévaloir d’après le droit des gens ; car la France n'avait jamais cédé à l’Angleterre la rive sud du Maint-Jaurent, ni aucun territoire au nord du 41e degré de latitude.

La prétention de la Grande-Bretagne, du côté de l'Ohio, était encore plus outrée, et si elle eût prévalu, elle lui eût alors assuré l'immense contrée qui forme maintenant les Etats de New-York, de la Pensylvanie, de l'Ohio, du Kentucky, de l'Indiana et de l'Illinois, outre les terres situées à l’est et à l'ouest du lac Michigan: “Le C'anada se serait trouvé séparé de la Louisiane par de longues distances, et complètement mutilé'. Des murs de Québec et de Montréal, comme le remarque Garneau, on aurait pu voir flotter le drapeau anglais sur la rive droite du Saint-Laurent. De pareils sacrifices équivalaient à un abandon total de l4 Nouvelle-France.”

jien que le traité d'Aix-la-Chapelle (1745) eut rendu à la France ses anciennes pos sessions, Louisbourg et le Cap-Breton, ce fameux traité était loin de satisfaire les Français : on avait négligé d'y désigner les bornes de la Nouvelle-Ecosse, ‘Entre la péninsule et la rivière Saint-Jean, dit Ferland, s'étendait un territoire réclamé depuis longtemps, par la France et l'Angleterre. Pour maintenir les droits de son maitre, la Galissonnière fit investir Misagouche (Fort Lawrence), Beaubassin et quelques autres postes du côté de l'Acadie. Dans ce deruier endroit résidait l'abbé Le Loutre, qui avait acquis beaucoup d'ascendant sur les Acadiens, aussi bien que sur les Micmacs. Très attaché à la France, 1l voulait engager les Acadiens des Mines et de Port-Royal à quitter leurs terres pour se retirer dans la partie assurée à la France. Le gouverneur général approuva les projets de Le Loutre: en peuplant d'Acadiens le territoire réclamé par la France, il fortifiait les frontières de ce côté, et enlevait à l'ennemi ceux qui pouvaient, par la suite, le favoriser.

En même temps que M. de la Galissonnière travaillait à fortifier l'influence française dans l’Acadie, il cherchait à assurer les limites de la colonie vers l'Ouest, opération d'’autant plus importante qu'ik s'agissait de conserver ou de perdre une des branches les plus fructueuses du commerce intérieur du Canada. Ilimportait de conserver la possession du cours de l'Ohio, afin d'entretenir des communications faciles avec la Louisiane, et de restreindre les colonies anglaises aux Apalaches. M. Celoron de Blainville (Bienville) fut chargé de se rendre au Détroit, à la tête de trois cents hommes.

L'expédition de Celoron et des trois cents soldats, en vingt-trois canots, n'eut cependant qu’un demi-suecès.

Au rapport du jésuite Bonnecamp, qui accompagnait Celoron comme aumônier, le parti avait parcouru, au milieu de périls sans nombre, douze cents lieues, depuis son départ de Montréal jusqu'à son retour en cette ville. Dans son magnifique récit des incidents de la route, Parkman fait remarquer que l'influence des traiteurs anglais dans la vallée de l'Ohio s’accroissait de jour en jour, et menacçait tôt ou tard d'isoler la Louisiane du gouvernement central de Québec, auquel elle n'était reliée que par une série de petits forts, très faibles pour la plupart. Restreindre l'expansion des colonies anglaises, les reléguer entre l'Atlantique et les Alléganies, remplir de colons français l’Acadie contestée, ainsi que le vaste territoire de l'Ouest, voilà ce qui s'imposait à la Galissonnière, et, comme il le disait dans son mémoire*: ‘“Si nous permettons aux Anglais d'être les maîtres en Amérique, leur commerce et leur prestige sur mer prendront des proportions

1 Histoire du Canada, 4e éd., Garneau, vol. IT, p. 194. ? Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale.

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colossales, jointes aux profits qu'ils retireront de leurs colonies, suffisantes pour leur assurer la prépondérance en Europe.” Certes il ne se trompait pas. On vient de constater, par des preuves indiseutables, la sollicitude et la sagacité du comte de la Galissonnière, lorsqu'il s'agit des grands intérêts de la France en Amérique. Maintenant ce courageux apotre du progres va se manifester sous un jour nouveau.

En 1749, il n'existait pas d'imprimerie au Canada, bien que les colonies anglaises ‘Jouissassent depuis longt:mps des bienfaits de la presse." Le gouverneur français fit d'actives démarches auprès du ministre des colonies, alléguant que l'établissement d'une imprimerie à Québec serait d'une grande utilité pour la publication des ordonnances et des règlements de police ; le roi de France refusa d'autoriser cette dépense. La Pompadour et le Parc-aux-Cerfs devaient, en effet, au chapitre des dépenses, passer devant les “ quinze mille arpents de neige.” La royale concubine seule coûta, parait-il, à peu près $36,000,000 cours actuel.

C'est au milieu de ces patriotiques et incessantes préoccupations pour l'avenir de la France nouvelle, que le comte de la (alissonnière fut rappelé dans sa patrie, où la Cour avait besoin d'un négociateur habile et bien renseigné sur les faits, pour discuter de graves questions de frontières avec les commissaires anglais Nhirley et Mildmay. Le 24 septembre 1749, le comte s'embarquait à Québec sur le Léopold pour repasser l'océan.

“ De retour en France, dit Garneau, il continua de s'intéresser au Canada. Il proposa au ministère l'envoi de dix mille paysans pour peupler les bords des lacs et le haut de la vallée du Saint-Laurent et du Mississipi. A la fin de 1750, il lui adressa un nouveau mémoire, où il disait que sila paix paraissait avoir assoupi la jalousie des Anglais en Earope, cette jalousie éclatait de toute sa force en Amérique; qu'il fallait fortifier le Canada et la Louisiane, et surtout s'établir solidement dans les environs du fort Saint- Frédéric et des postes de Niagara, du Détroit et des Illinois.”

Mais la France fit la sourde oreille aux sages représentations de l'éminent homme d Etat.

La Galissonnière, cinglant un jour dans les eaux de Minorque, fut rencontré par une escadre anglaise commandée par l'amiral Byng. Celui-ci, craignant une défaite, à cause de ses forces inférieures, crut devoir reculer devant l'ennemi traditionnel d'Albion. Il fut traduit devant les tribunaux et cruellement sacrifié comme la bête noire du ministère impotent, moribond, auquel succéda celui du grand Pitt. On fusilla Byng pour n'avoir pas engagé le combat quand même.

La carrière glorieuse du brave marin français se termina sans gloire. La fin du héros fut presque aussi tragique que celle de son rival, l'amiral auglais. Byng, de retour en Angleterre, fut fusillé pour avoir refusé de se mesurer avec un ennemi plus fort que lui, et la Galissonnière, appelé à Fontainebleau, où était le roi, mourut en chemin, à Némours, le 26 octobre 1756, sans avoir pu faire reconnaitre ses services et son vrai mérite. Louis XV ne l'avait pas mème fait vice-amiral, disant, mais trop tard pour être cru, qu'il l'avait appelé à Fontainebleau pour lui donner de sa main le bâton de maréchal.

Les marins 1ançais regrettèrent universellement leur vaillant capitaine. Hélas! à quoi aboutissent les sentiers de la gloire ? Comme l’a dit Gray :

The paths of glory lead but to the grave.

l Histoire du Canada, Garnea.,, t, IL, p. 198.

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