‹ Parallèle historique entre le comte de la Galissonnière (1747-9) et le Comte de Dufferin (1872-1878) [microforme]Chapitre 2 sur 3 · J-M. LEMOINE · texte numérisé non relu

J-M. LEMOINE

L'histoire lui conférera un diplôme plus glorieux que ceux qui viennent des rois.

Voici comment parle un savant contemporain, le célèbre naturaliste suédois, Pierre Kalm, qui fut l'hôte du comte de la (alissonnière, au château Saint-Louis, à Québec, durant quarante-cinq jours : “ C'était un homme d'environ cinquante ans, dit-il; de petite staiure, un peu difforme même, mais d'un extérieur agréable ; quand je pense à toutes les belles qualités qui brillaient en lui, je ne puis en faire assez d'éloges. Il a des connaissances étonnantes dans toutes les sciences, mais surtout dans les sciences naturelles, où il est tellement versé que, quand il commençait à me parler sur ce sujet, je m'imaginais voir notre grand Linnée sous une nouvelle forme. . .. Jamais l’histoire naturelle n’a eu, en ce pays, un plus grand protecteur, et il est douteux qu'on ne revoie ici son pareil.”

Frederick Temple Hamilton Blackwood, comte de Dufferin et baron de Clandeboye, est de très-noble et très ancienne famille d'extraction écossaise. On trouve l’un de ses ancêtres à la cour de la reine Marie Stuart. Ilest né à Florence, le 21 juin 1826. En 1841, il hérita du titre nobiliaire et des domaines, en Irlande, de son père, le capitaine Price Blackwood, qui avait été anobli. Sa mère appartenait à l'illustre lignée des Sheridan. Elle semble avoir transmis à son fils les aptitudes littéraires et le beau parler dc cette famille privilégiée. Ayant fait ses classes à Eton, le jeune Blackwood fut gradué par l’université d'Oxfod. Un de ses premiers soucis fut de s'occuper des affaires de l'Irlande, qu'il visita en 1847, lorsque ce malheureux pays était en proie aux horreurs de la famine. De retour, il publia le résultat de ses observations, et suggtra des réformes. A l’âge de vingt-deux ans, il fut nommé chambellan de la reine, et remplit ces hautes fonctions presque sans interruption, jusqu’en 1858.

C'est vers la même époque qu’il explora dans son yacht, le Foum, — de temps en temps remorqué, comme il le dit, par la frégate française la Reine Hortense, portant le prince Napoléon, — les Geysers de l'Islande et du Spitzberg. Non volume: Lelters from High Latitudes contient le récit de son voyage. Ce livre fit sensation dans le monde littéraire et scientifique. 11 fournit d'utiles renseignements sous une forme fort attrayante. À peine de retour des glaces du pôle nord, “il partait pour les régions que brüle le soleil,” chargé d'une importante mission politique. Il allait en 1860, comme haut commissaire, faire une enquête sur les massacres des chrétiens en Syrie. Les résultats de sa mission furent tels qu'ils lui valurent l'honneur d’être nommé chevalier du bain. Lord Dufferin avait réussi à rétablir la bonae entente entre les chrétiens et les Druses ; il se revélait pour la première fois comme diplomate. Son mariage avec Harriet, fille d'Archibald Hamilton, de Killyleah Castle, Irlande, petite fille de Hamilton Rowan, date du 23 octobre 1862. Qui de nous n’a vu et admiré la spirituelle et séduisante comtesse ?

De 1864 à 1866, lord Dufferin remplit la charge de sous-secrétaire pour les Indes. En 1866, on le retrouve sous-secrétaire au ministère de la guerre. Deux ans plus tard, il devient chancelier du duché de Lancaster, — poste honorifique et lucratif qui avait été offert à notre ancien gouverneur lord Elgin, à son retour du Canada, en 1854.

Lord Dutferin avait, en 1867, présidé le congrès des Sciences à Belfast, où il fit, en termes émus et avec une éloquence entraïinante l'éloge de sir Walter Scott, à l’occasion

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du centenaire de Ja naissance de l'Arioste du Nord. On lui offrit vers ce temps le gouvernement de Bombay, mais la faible santé de sa mère lui fit refuser ce pro-consulat lointain. En 1866, il avait publié un mémoire remarquable sur l'état de l'Irlande, hérissé de chiffres, d'arguments, saupoudré d'une fine ironie et de mille grâces de style,

Le comte de Duffer n, des le début, marcha dans les rangs du parti libéral de la Grande-Bretagne. C'est au Grand Vieillard, à l'illustre M. Gladstone, que le Canada est redevable des services de l'éminent homme d'Etat, du sympathique et puissant protecteur des Canadiens, dont le départ a causé de si justes regrets.

Sa souveraine ne Jui a pas marchandé les honneurs, en récompense des services inappréciables qu'il a rendus à l'empire. Ilest du petit nombre des nobles ayant droit aux cordons des trois ordres de chevalerie. [1 devint pair du royaume-uni de la Grande Bretagne et d'Irlande, en 1871. Il vient d'être créé marquis.

Invité à répondre au discours du Trône dans le parlement impérial, peu de temps après la mort regrettable du prince Albert, lord Dufferin prononça, le 6 février 1862, une chaleureuse harangue, qui semble avoir enlevé l'auditoire et qui fit verser d'abondantes larmes, par la peinture qu'il fit des vertus domestiques et de l'excellent cœur du royal époux de Na Majesté la reine. Ce fut là, pour ainsi dire, son premier, et l'un de ses plus beaux triomphes oratoires. Le noble lord répondit aussi, par un discours qui est resté légendaire, à l'adresse qui lui fut présentée dans un banquet publie à Belfast, le 19 juin 1872, à la veille de son départ pour son gouvernement du Canada. Après avoir admirablement défini les attributs d'un gouvernement constitutionnel, il rappela avec cette magie de diction qui le distingue, en perlant de nos voisins, la sage inspiration, l'esprit d'ordre, le culte de la patrie, qui dictèrent le chef-d'œuvre de Washington et de Franklir : la constitution de la république de 1775. Puis, au moment de faire ses adieux à ses bons amis de la Verte-Erin, il résuma en quelques mots “les progrès de notre jeune et virile nationalité canadienne,” et termina par une péroraison pleine de noblesse, dans laquelle il prédit pour le Canada, les plus merveilleuses destinées. ‘C'est une jeune et chaste déesse, s'écria-t-il, errant à travers un monde nouveau, encore inconsciente de ses charmes, perdue dans des bois radieux tout sillonnés de limpides rivières. De temps à autre, elle se retourne pour saisir au miroir de leurs ondes crystallines quelques traits furtifs de sa rayonnante majesté, sans se douter des splendeurs qui l'attendent à l'olympe des nations.”

Son discours prononcé à Winnipeg, par son ampleur, ses aperçus frappants, sa prescience de l'avenir, est un chef-d'œuvre — une vraie révélation.

Inutile d'assayer, dans ce cadre étroit, une analyse réelle des innombrables et éblouissants tableaux que présente cette galerie oratoire commencée par le comte de Dufferin, en 1872, et que son départ de Québec, vint interrompre en 1878. A Halifax, à l'ile du Prince-Edouard, à Ottawa, à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, à Chicago, à Windsor, au Détroit, à Guelph, à Brantford, à Oshewaken, à Woodstock, à Toronto, au Canada Club de Londres, aux juges de la cour suprême d'Ottawa, à Victoria, Colombie Anglaise, aux Mennonites, aux Islandais, à Gimli, à Winnipeg, à New-York, à Boston, à Granby, à l’université Laval, à la société Saint-Jean-Baptiste, à Québec, sans oublier une réponse élaborée, de sa part, en latin, une autre en grec, aux adresses que lui présenta l’université McGill, à Montréal, — c'est une série de chefs-d'œuvre.

On ne sait ce qu'il faut admirer davantage, dans cette interminable nomenclature d'éloquentes harangues ? Sons combien de formes toutes plus attrayantes les unes que

Sec, I, 1889, 8.

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