TRAITEMENT
Maintenant que nous connaissons la nature des affections psychiques et que nous sommes arrivé à déterminer l'état mental de nos malades, nous savons que les phénomènes objectifs qu'ils présentent, si nombreux, si compliqués qu'ils soient, si graves qu'ils paraissent, se réduisent à un trouble fonctionnel cérébral. C'est une idée qui leur a donné naissance, c'est en suggérant une idée contraire que nous pourrons les faire disparaître. C'est-à-dire qu'à une affection psychique nous devons opposer un traitement psychique.
Je ne donnerai ici que les principales indications de la médecine d'imagination, comme l'appelle M. Ferré (i).
Il nous paraît prudent, en effet, dans une question de ce genre, de ne tracer que les grandes lignes et de laisser le reste à la sagacité et à l'intelligence du médecin, qui devra subordonner sa conduite à la variété d'affection psychique qu'il aura à traiter et à l'état mental de son malade. Et, en effet, non seulement les affections psychiques présentent des variétés symptomatiques nombreuses qui, forcément, doivent faire varier les détails du traitement; mais le traitement psychique se modifie encore nécessairement suivant la nature de l'idée, la position sociale du malade, son âge, son sexe, ses fréquentations habituelles et jusqu'à l'état mental de son entourage et de sa famille.
La première condition à remplir quand elle est possible,
( i) M. Fèrè. — La médecine d'imagination, l vogrès médical, 1884, p. 300.
c'est de provoquer chez le malade l'état hypnotique, et dans cet état, de lui suggérer une idée contraire à celle qui a produit son affection psychique. C'est ainsi que Marie ... (5® observation) a été guérie de sa monoplégie gauche. Dans un mémoire communiqué récemment à la Société des hôpitaux [27 novembre 1885), M. Debove a rapporté l'histoire d'un homme atteint d'une hémiplégie droite hystérique et qu'il a pu, non pas jusqu'alors guérir complètement, mais atténuer, par suggestion, dans l'état hypnotique et même à l'état de veille. Seulement, tous les malades ne sont pas hypnotisables, et chez ceux-ci, comme, du reste, chez ceux que l'on parvient à plonger dans le sommeil hypnotique, il faut avoir recours à d'autres moyens.
Il faut agir sur l'esprit du malade, attirer sa confiance, chercher à lui imposer sa volonté, et lui affirmer alors qu'il guérira certainement, que sa paralysie ou que sa douleur n'est qu'un accident passager et non pas une maladie incurable. L'idée, comme le dit M. Féré, peut donc être un agent pathogénique et un agent thérapeutique. Depuis longtemps, du reste, les auteurs qui ont observé et étudié ces accidents d'hystérie locale consécutifs au traumatisme ont insisté sur le traitement psychique : L'esprit de la malade étant dominé par la ferme conviction qu'elle doit guérir, disait Barwell (i), elle guérira immanquablement. On a pu voir à la lecture des observations rapportées au début de ce travail comment Russel Reynolds et Weir Mitchell ont obtenu la guérison de troubles graves de la motilité et de la sensibilité par des moyens variés mais tous relevant de la médecine
(i) Barwell. — The T.ancet, 10 nov. 1858.
d'imagination. Dans leur intéressant travail sur la contracture hystérique permanente, MM. Bpurneville et Voulet (i), insistent longuement sur ces guérisons subites, imprévues, qui résultent de l'influence de la volonté, et qui, dans bien des cas, sont considérées comme relevant du surnaturel et du miracle.
M. le Professeur Charcot insiste depuis longtemps, dans ses leçons, sur cette influence de l'imagination sur la guérison des troubles psychiques les plus graves; de nombreuses observations reproduites çà et là dans ses leçons sur les maladies du système nerveux, montrent des guérisons subites survenues à la suite d'une accusation de vol, d'une réprimande sévère, d'une frayeur subite, en un mot, d'une impression morale vive et inattendue. « On sait, dit ce savant maître, dans une de ses récentes leçons sur les paralysies psychiques que nous avons si souvent mises à profit, on sait qu'une intimation soudaine peut avoir quelquefois pour eflet de déterminer brusquement la guérison d'une paralysie psychique datant peut-être de fort loin et qui, jusque-là, avait résisté à la mise en œuvre des agents thérapeutiques les plus variés. Ainsi, par exemple, l'on fait sortir de force, du lit où elle était depuis longtemps immobile, une malade atteinte d'une paraplégie de ce genre; puis, l'ayant placée sur ses pieds, on lui dit : marchez, et voilà qu'elle marche. C'est là un exemple de guérison « miraculeuse » qui en explique beaucoup d'autres. Rien de mieux établi que ces faits dont, pour mon compte, j'ai été témoin plus d' une fois. ( Leçons sut les maladies du système nerveux, t. I, 5® édit. p. 356 et
(i) BouRNEViLLE et Voulet. — De la contracture hystérique permanente. Paris, 1872.
suiv. — P. Janet. Revue politique et littéraire, N° du 2 août 1884, p. 131). « On ne saurait toutefois, à mon avis, mettre le médecin trop en garde contre la tendance qu'il pourrait avoir, en se fondant sur la connaissance de ces faits, à prendre volontiers, d'ailleurs dans la meilleure intention du monde, le rôle de thaumaturge, même lorsqu'il s'agit d'un cas de paralysie psychique bien avéré, l'injonction est un instrument dont on ne connaît pas encore bien le mécanisme, et dont, en dehors des faits d'hypnotisation, on ne saurait mesurer la portée. Or, l'insuccès d'une guérison, en pareille circonstance, serait, évidemment, de nature à compromettre gravement l'autorité de celui qui l'aurait annoncée, et peut-être à déverser sur lui le ridicule. * Never prophezy unless y ou be sure y, disent les Anglais. Procéder par voie d'entraînement mental lent et progressif sera toujours plus prudent et souvent plus eflBcace. »
Un second procédé pour agir sur l'état mental, est de réveiller matériellement, objectivement, l'idée de mouvement dans le membre paralysé.
Nous savons que les paralysies psychiques tiennent à ce que les cellules des centres moteurs ont, par inhibition, perdu la propriété de produire l'image du mouvement indispensable pour la production du mouvement volontaire. Nous savons, d'autre part, que le sens musculaire et la vue emmagasinent, réveillent dans les centres cérébraux l'image des mouvements. Nous ne pouvons pas mettre à profit le sens musculaire, puisque la plupart du temps il est aboli chez nos malades; mais nous devons chercher à réveiller l'image mentale du mouvement à l'aide de la vue. Le malade est-il atteint de paraplégie (Reynolds, Weir Mitchell), on le fait soutenir par deux
aides et toutes les quatre heures, par exemple, on lui ordonne de faire deux ou trois fois le tour de la salle. Nous avons vu, dans la première observation citée plus haut, que chez une jeune fille complètement paralysée des deux membres inférieurs, Reynolds avait obtenu la guérison, par ce moyen, après quelques jours de traitement.
S'agit-il d'une mouoplégie brachiale, M. le Professeur Charcot se sert du dynamomètre pour réveiller, dans l'esprit du malade, l'idée du mouvement. « Un dynamomètre est placé dans la main de chacun des malades, et on leur fait serrer de toute leur force, en les exhortant à augmenter progressivement, dans chaque expérience, le chiflre que marque l'aiguille sur le cadre de l'instrument. Cet exercice est répété régulièrement à chaque heure du jour, environ trois ou quatre fois. »
On peut, du reste, agir sur l'état mental de façons diverses, et la lecture seule des observations peut donner l'idée des nombreux moyens mis en usage dans la pratique. C'est ainsi que, dans un cas de contracture douloureuse du genou, on amena la guérison de l'arthralgie et de la contracture, en redressant brusquement le membre, et en avertissant l'enfant que l'on serait forcé de pratiquer la même opération toutes les fois que le membre reprendrait sa position vicieuse. La crainte des douleurs provoquées par ce redressement brusque amena la guérison de la contracture et de l'arthralgie.
Isolement.
Une condition indispensable pour obtenir la guérison des maladies psychiques, c'est l'isolement. Cette indication
s'impose surtout s'il s'agit d'enfants ou d'adolescents, qu'une famille éplorée entoure de soins assidus, très louables à la vérité, mais allant absolument à l'encontre du résultat que l'on veut obtenir, la guérison, A ce sujet, tous les auteurs sont très affirmatifs.
« Il est à remarquer, dit M. Féré (i), qu'un état névropathique ne s'improvise pas, celui qui eu souffre ne l'a pas créé, il résulte le plus communément d'une dégénérescence héréditaire progressive et accumulée. Le sujet qu'il s'agit de traiter n'est point dans sa famille un accident, ceux qui l'entourent pâtissent souvent de son mal à un certain degré. Le névropathe vit dans une atmosphère de névrosité. Si la suggestion a joué un rôle dans le développement de l'aâection actuelle, le traitenaent moral n'aura aucune action, parceque l'idée pathogéniquè se trouve sans cesse cultivée dans ce milieu morbide. Ce traitement ne reprendra chance de succès que lorsqu'on aura eu recours à une mesure préalable d'hygiène morale, à l'isolement, qui s'impose encore davantage dans les manifestations dites épidémiques de la suggestion. » î
M. le Professeur Charcot insiste depuis longtemps sur l'isolement dans le traitement des névropathies en ^ général (2).
« Dans la clientèle de ville, dit ce savant maître, l'isolement tel que je le comprends se pratique journellement pour des cas de ce genre, dans d'excellentes conditions. A Paris, depuis une quinzaine d'années, les maisons de santé hydrothérapiques soignent de tels malades avec un plein
(1) M. FÉRÉ. — La médecine d'imagination.
(2) "J.-M. Charcot. — De l'isolement dans le traitement de l'hystérie. Leçon recueillie par M. Gilles de la Tourette. — Progrès médical, 28 février 1885.
succès, disposées qu'elles sont à cet effet. En province, l'isolement est plus diflScile à effectuer, car les établissements convenablement aménagés manquent le plus souvent ; on peut, à la vérité, créer des maisons de santé artificielles, mais vous comprenez que l'installation y est souvent et forcément défectueuse.
» Les malades sont placés sous la direction de personnes compétentes et expérimentées ; ce sont habituellement des religieuses devenues, par une longue pratique, généralement très expertes dans le maniement de ce genre de malades. Une main bienveillante, mais ferme, beaucoup de calme et de patience, sont ici des conditions indispensables. Les parents sont systématiquement éloignés jusqu'au jour où une notable amélioration s'étant montrée, on permet aux malades, à titre de récompense, de les voir, d'abord à intervalles éloignés, puis de plus en plus rapprochés, à mesure que la guérison s'accentue. Le temps et l'hydrothérapie, sans compter la médication intérieure, font le reste. Pour ma part, j'ai l'intime conviction que l'hystérie naissante, surtout chez les sujets jeunes, et particulièrement chez les mâles, pourrait être souvent étouffée dans l'œuf, s'il était possible de persuader aux parents de prendre, dès l'origine, des mesures énergiques et de ne pas attendre que le mal prenne racine et se développe pour avoir été trop longtemps abandonné à lui-même. »
Pour terminer, nous signalerons les indications que réclame l'état local et général du sujet. Tout d'abord les douches en jet, générales et froides, ou les bains sulfureux qui s'adressent surtout à l'état général ; puis l'électricité, et surtout l'électrisation statique (bain électrostatique) qui a pour propriété de modifier les troubles de
la sensibilité (i). Enfin, pour combattre les paralysies et les contractures, l'emploi de certains esthescogènes et notamment de l'aimant, qui sont capables de déterminer le transfert des paralysies tout comme ils opèrent la transposition des phénomènes unilatéraux de l'hystérie (2).
(1) J.-M. Charcot. — De l'emploi de l'électricité statique en médecine, Revue de médecine, 1881.
(2) MM. Féré et BiNET. — Les paralysies par suggestion. Revue scientifique 12 juillet 1884.