‹ Paralysies, contractures, affections douloureuses de cause psychiqueChapitre 7 sur 8 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Le pronostic des affections psychiques, est, en somme, celui des accidents de l'hystérie.

Ces accidents peuvent guérir très rapidement. Leur disparition peut être aussi brusque que leur début. Quelquefois c'est une émotion vive qui les guérit, la crainte, la frayeur, une réprimande sévère, etc., la foi en un remède secret, en une puissance surhumaine etc.

Mais dans certains cas, la maladie a une durée plus longue. Elle peut résister des mois et des années aux traitements les plus intelligents. Nous avons déjà insisté sur les faits de ce genre. Nous y reviendrons plus loin, au chapitre du traitement.

Des considérations d'une autre nature doivent nous arrêter un instant. On a pu voir que le diagnostic différentiel entre une affection organique et une affection psychique exige une grande attention et n'est pas toujours facile. Avant les savantes recherches de M. le Professeur Charcot, à ce sujet, on comprend l'embarras dans lequel devaient souvent se trouver les médecins les plus capables.

Un homme, un père de famille, est victime d'un accident de chemin de fer, et quelques jours, quelques semaines après cet accident, il est complètement paralysé d'un membre, ou atteint d'une affection de la hanche qui le rend absolument impotent et ne lui permet plus de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. De quelle nature est cette affection ? Tient-elle à une névrite,

à une lésion cérébrable, ou bien est-ce une arthrite traumatique ?

Naturellement, l'histoire du terrible accident dont le malade a été victime, la nature des symptômes, et surtout ce fait bien démontré qu'avant l'accident notre homme jouissait de la santé la plus parfaite, font naître dans l'esprit l'idée que l'affection tient à une lésion grave des centres nerveux ou de la jointure. Ou renseigne la famille et on lui fait entrevoir que la maladie est incurable et que le malade est atteint d'une infirmité plus ou moins grave.

Si, dans bon nombre de circonstances, une erreur de diagnostic n'a point d'influence sur la marche de la maladie et n'empêche pas le malade de guérir, il n'en est pas de même dans les aff'ections psychiques.

Notre homme, justement eff'rayé du sombre pronostic porté par son médecin, pense de plus en plus à sa triste situation, à sa paralysie ou à sa coxalgie

Quelquefois même les nombreux et douloureux traitements auxquels on soumet le malade, sans résultat, ne font que le confirmer dans l'idée qu'il est atteint d'une affection incurable, et dès lors la maladie ne fait qu'augmenter et réalise les sombres prévisions du médecin.

Ces' erreurs de diagnostic ne sont pas rares, et le D'" Charlton, de Newcastle, avoue lui-même s'être complètement trompé dans plusieurs cas et avoir délivré des certificats par lesquels il attestait que des individus victimes d'accidents de chemin de fer étaient très gravement blessés, alors que les dommages une fois payés, ces individus guérissaient. Il raconte même avoir vu, avec plusieurs de ses collègues, un blessé chez lequel la paralysie était survenue subitement. Or, le soir même du jour où il touchait les dommages qui lui étaient accordés par la

compagnie, il monta à cheval et fit le tour de sa ferme. Depuis lors il a continué à se bien porter.

Dans d'autres circonstances, au contraire, le médecin a reconnu la nature de l'affection; il a rejeté l'idée d'une lésion organique, mais il a été trop loin dans ses conclusions, en regardant le malade comme un simulateur. C'est ce qui est arrivé pour cet homme atteint de coxalgie qui a fait le sujet des leçons de M. le Professeur Charcot. Examiné par un chirurgien éminent, les conclusions tirées des résultats de l'examen ont été les suivantes : « 1° Il n'existe pas chez ce sujet de traces d'une affection organique de la jointure; 2° Cet individu, très vraisemblablement, est un simulateur. » « A cette dernière partie des conclusions, ajoute M. Charcot, nous ne saurions évidemment souscrire.

Très certainement la coxalgie organique n'existe pas chez notre malade, cela est bien établi; mais il existe chez lui une coxalgie hystérique, sine materiâ, comme vous voudrez l'appeler. Or, toute dynamique qu'elle soit, la maladie est parfaitement légitime , parfaitement réelle , et rien, absolument rien, ne saurait nous autoriser à taxer notre homme de simulation " (i).

La cause principale des erreurs de diagnostic et d'interprétation, c'est la difficulté que l'on a à se faire à l'idée de l'hystérie chez l'homme et surtout de l'hystérie localisée, ou des accidents locaux de l'hystérie.

« On concède (2) qu'un jeune homme efféminé puisse, après des excès, des chagrins, des émotions profondes, présenter quelques phénomènes hystériformes ; mais qu'un artisan vigoureux, solide, non énervé par la

(1) M. Charcot. — Coxalgie traumatique hystérique. — Progrès médical 30 janvier 1886. '

(2) M. Charcot. — Progrès médical, 2 mai 1885. 7

culture, un chauffeur de locomotive, par exemple, nullement émotif auparavant, du moins en apparence, puisse, à la suite d'un accident de train, d'une collision, d'un déraillement, devenir hystérique, au même titre qu'une femme ; voilà, paraît-il, qui dépasse l'imagination. Rien n'est mieux prouvé, cependant, et c'est une idée à laquelle il faudra se faire. Cela viendra, comme pour tant d'autres propositions qui sont aujourd'hui établies dans tous les esprits, à l'état de vérités démontrées, après n'avoir rencontré, pendant longtemps, que le scepticisme

et souvent l'ironie D'autres reconnaîtront volontiers

ou même affirmeront qu'il ne peut être question dans ces cas d'une affection organique, mais simplement d'une lésion dynamique ; mais en présence de symptômes dont la ténacité ne se concilie pas avec le schéma qu'ils ont dans l'esprit, de l'hystérie, ils penseront qu'il s'agit là d'une maladie spéciale, non encore décrite, et qui mérite une place à part.

Une erreur de ce genre nous paraît avoir été commise par MM. Oppenheim et Thomsein (de Berlin) (ij, dans un mémoire qui contient d'ailleurs un grand nombre de faits intéressants et bien observés, sinon toujours bien interprétés, du moins à ce que nous croyons. Ces messieurs ont observé l'hémianesthésie sensitive et sensorielle dans sept observations analogues à celles de MM. Putnam et Walton, Il s'agit, dans ces cas, de chauffeurs, de chefs de train, d'ouvriers, victimes d'accidents de chemin de fer ou d'autres accidents, et ayant subi soit un choc sur la tête, soit une commotion ou un ébranlement général. L'alcoolisme, le saturnisme ne sont pas en jeu dans ces

(i) Arch. de Wesphal. Bd. XV. Heft. 2 et 3.

cas, et l'on reconnaît que, selon toute vraisemblance, il n'existe pas, chez ces sujets, de lésion organique. Voilà donc des malades tout à fait semblables à ceux de MM. Putnam et Walton ; mais, contrairement à ces derniers, les auteurs allemands ne veulent pas reconnaître qu'il s'agit ici de l'hystérie. Pour eux, c'est quelque chose de particulier, je ne sais quel état pathologique non encore décrit, qui demande à prendre une place non encore occupée dans les cadres nosologiques....

u Tout récemment, dit M. le Professeur Charcot (i), l'hystérie mâle a été étudié en Amérique, par MM. Putnam et Walton (2), principalement à la suite des traumatismes et plus spécialement des accidents de chemin de fer. Ils ont reconnu, avec M. Page, qui s'est également occupé de cette question en Angleterre (3), que beaucoup de ces accidents nerveux désignés sous le nom de Railway-Spine et qui, d'après eux, seraient mieux appelés Railway-Brain, sont, en somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, simplement des manifestations hystériques. On comprend dès lors l'intérêt que prend une pareille question dans l'esprit pratique de nos confrères d'Amérique, Les victimes des accidents de chemin de fer demandent tout naturellement des dommages-intérêts aux compagnies. On plaide; des milliers de dollars sont dans la balance. Or, je le répète, souvent c'est l'hystérie qui est en jeu. Ces états nerveux, graves et tenaces qui se présentent à la suite des « collisions » de ce genre et qui mettent les victimes dans l'impossibilité de se rendre

(1) Progrès médical,

(z) J. Putnam. — Am. Journal of neurologie 1884, p. 507. Walton. — Arch. ofmed. 1883, t. X.

(3) Page. — Injuries of the Spine and spinal cord WiVwut appearent mechanical lésion, and nervous shoch. London 1885.

à leur travail ou de se livrer à leurs occupations pendant des périodes de plusieurs mois ou même de plusieurs années, ne sont souvent que de l'hystérie, rien que de l'hystérie. L'hystérie mâle est donc digne d'être étudiée et connue du médecin légiste, puisqu'il s'agit de gros intérêts portés devant un tribunal qu'impressionnera peut-être, — circonstance qui rendra' la tâche plus difficile, — la défaveur qui s'attache encore aujourd'hui, en raison de préjugés fortement enracinés, au mot d'hystérie. La connaissance approfondie, non seulement de la maladie, mais encore des conditions dans lesquelles elle se produit, sera, en pareille occurence, d'autant plus utile que souvent les troubles nerveux se produisent en dehors de toute lésion traumatique, et simplement à la suite de l'ébranlement nerveux psychique qui résulte de l'accident, et que fréquemment ils ne débutent pas immédiatement après l'accident ; c'est-à-dire qu'à l'époque où l'une des victimes de la collision, qui aura été atteinte d'une fracture de jambe, par exemple, sera déjà guérie, après une incapacité de travail de trois ou quatre mois, une autre sera sous le coup d'accidents nerveux qui vont peut-être l'empêcher de travailler pendant six mois, un an ou plus, mais qui n'auront peut-être pas encore atteint toute leur intensité. On voit, dans ce cas, combien est délicate la mission du médecin-légiste, et c'est ce côté médico-légal de la question qui semble avoir réhabilité auprès de nos confrères américains, l'étude de la névrose hystérique, jusque-là un peu négligée. »

Nous avons reproduit ce long chapitre des leçons du Professeur Charcot à cause de l'autorité qui s'attache à la parole de ce savant maître et à cause aussi de l'importance que l'on doit accorder, en médecine pratique, à ces accidents si divers d'hystérie locale.

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