‹ Paralysies et contractures hystériquesChapitre 24 sur 59 · I. — Diagnostic de la simulation · texte numérisé non relu

I. — Diagnostic de la simulation

C'est là un point de vue qu'en matière d'hystérie le clinicien ne saurait négliger. Sans tomber dans l'excès d'un certain nombre de praticiens qui prennent prétexte des mensonges et des tromperies familiers aux hystériques, pour ne rien admettre en matière d'hystérie de positif ni de réel, et rayer du même coup du cadre de la pathologie toute une classe d'accidents nerveux, il faut savoir se tenir sur ses gardes, et les dispositions mentales bien connues des hystériques autorisent à leur égard une défiance bien légitime.

L'hystérique qui simule est souvent, en effet, sous le coup d'un état mental particulier qu'il est important de préciser. Tous les auteurs ont dit avec raison que l'hystérique ne trompe pas par

intérêt ; elle cultive le mensonge pour lui-même ; elle n'en fait point un moyen, mais un but. Elle ment, comme on l'a dit, pour l'amour de l'art. Mais il y a plus, l'hystérique n'est pas toujours responsable de sa simulation ; elle y est poussée par impulsion maladive ; elle obéit à des idées confuses qui germent dans son esprit sans qu'elle sache comment et s'imposent au point qu'elle ne peut y résister.

On lira à ce propos, avec intérêt, la confession d'une jeune malade de nationalité russe, atteinte d'hystérie grave avec ovarie, grandes crises, etc., et qui avait simulé pendant quelque temps une contracture du bras et de la jambe.

Monsieur ',

Vous m'avez demandé de vous écrire quelles ont été les idées qui m'ont déterminée à faire croire que ma main et mon pied ne peuvent se mouvoir.

Vous dire. Monsieur, l'idée principale est chose impossible, car je suppose qu'il n'y en a point eu. Je ne peux que décrire les idées qui peutêtre ont eu une véritable influence. La pensée de ne pas avoir l'usage de ma jambe est venue en chemin Je fer après mon départ de Moscou: cette idée, quoique peu nette, ne m'a jamais quittée. Je l'ai combattue pendant longtemps ; à la fin, je me suis vue forcée de l'exécuter comme dernier moyen d'être renvoyée à la maison, car j'avais l'idée fixe que rien ne pourrait guérir mon moral, et que, physiquement, j'étais bien portante, excepté les maux de tête, de dos et de ventre que je pensais être héréditaires, partant incurables. A cette pensée est venue se joindre celle que les sacrifices que mes parents faisaient étaient inutiles ; cependant, pour avoir la conscience tranquille, je me suis dit qu'il fallait rester les quatre ou cinq mois que l'on avait fixés à mon entrée à l'établissement de Passy, puis qu'au bout de ce laps de temps, ne voyant pas de mieux, vous me renverriez à la maison, avouant à mes parents que vous ne pouviez me guérir. Comme premier moyen de vous forcer à me renvoyer, j'ai exagéré chaque mois le nombre et peut-être la force de mes crampes

l Nous devons à l'obligeance de M. le professenr Charcot la communication de cette lettre intéressante.

qui ont suivi les grandes crises. Voyant que vous me deviniez, j'ai abandonné ce plan, et j'ai pris celui de la jambe. Puis, lorsque je me suis convaincue que vous ne vous en troubliez pas, j'ai aggravé mon état par la paralysie de la main. Cette phase n'a pas duré longtemps : mon amour pour le dessin l'a emportée.

Pendant que toutes ces idées traversaient mon esprit, sans cependant être tout à fait claires, M. Pascal m'a donné la piscine. A ce moment-là, je n'avais aucune combinaison arrêtée, convaincue que j'étais qu'en réalité la piscine me ferait mal et qu'on ne me la redonnerait plus. Je supposais alors que j'aurais une grande crise, mais je ne pensais pas de quelle manière elle se manifesterait.

A la suite de la piscine, au moment où j'ai fait semblant d'avoir une contraction à la jambe, toutes les idées dont je vous ai parlé plus haut ne me sont pas venues. J'ai seulement voulu prouver qu'elle m'avait fait tant de mal que je serais forcée de marcher sur des béquilles. Mais voilà que quelques jours après, en m'oubliant, j'ai marché! Furieuse, je me suis dit : « Tant pis pour eux ! je leur ferai croire que j'ai une maladie bien plus grave. » Depuis ce jour, j'ai commencé à traîner la jambe, d'abord légèrement, de manière à ne pas m'incommoder. Cet état me souriait pour deux raisons : 1° j'avais un prétexte pour ne pas marcher, ce que je n'aimais pas, sentant toujours une grande lourdeur dans les jambes; 2° j'avais plus de temps pour dessiner, prévoyant que l'on ne me forcerait pas d'aller me promener.

Ce qui a fini d'abîmer mon esprit malade, c'est lorsque j'ai vu que personne ne s'inquiétait de mon étal ; alors j'ai continué à traîner ma jambe de plus en plus fort, et à la fin je n'en pouvais plus moi-même, mais j'aurais continué, Dieu sait combien de mois ! si trois circonstances ne s'étaient réunies pour produire un violent choc :

1° Le service de la semaine sainte qui m'a toujours beaucoup impressionnée, et cette ann^e encore davantage ; 2°je voyais que mon état commençait à fatiguer M" D... et à inquiéter ma famille ; 3° la question pécuniaire, car les dépenses auraient augmenté par un surcroît de voitures puisque nous devions nous éloigner de l'établissement.

Maintenant, Monsieur, il ne me reste qu'à vous dire pourquoi, en général, je cherche à tromper si souvent mon entourage. C'est que, la plupart du temps, je souffre beaucoup moralement. Ne pouvant faire comprendre cette douleur aux autres, et en ayant en même temps une envie irrésistible, c'est alors que je faisais semblant de souffrir physiquement; mon esprit s'éclaircissait, et je me dominais pour ne pas faire de la peine à ceux qui me soignaient.

En général, rien ne m'exaspère et ne m'énerve autant que l'indiffé-

rence. Lorsque je vois que l'on ne me croit pas et que l'on ne fait pas attention à moi, je me tourmente alors pour inventer un moyen qui prouve que je suis malade. Au contraire, rien ne paralyse mes mensonges comme quand je vois que l'on me croit sur parole et que mon état fait de la peine et inquiète.

M. le professeur Charcot, qui soignait la malade, ne se laissa pas prendre à sa supercherie. Et l'on voit quelle influence heureuse cette incrédulité du médecin exerça sur l'esprit de la malade elle-même.

L'étude sérieuse, attentive et méthodique des accidents hystériques est le moyen le plus sûr d'éviter ces écueils et d'arriver à un diagnostic assuré. L'hystérie, comme toutes les maladies, obéit à certaines lois qu'il faut s'attacher à reconnaître et que ne saurait imaginer l'esprit de l'hystérique la plus fertile en inventions.

La simulation des hystériques revêt plusieurs formes sur lesquelles M. Charcot a appelé l'attention. Ou bien l'aflection est simulée de toutes pièces, ou bien la malade se borne à exagérer une affection réelle, ou y surajoute des symptômes imaginaires. Dans ce dernier cas, le rôle du médecin devient véritablement embarrassant, et le départ n'est pas toujours facile à établir entre les accidents réels et ceux imaginaires dus à l'artifice du malade. C'est cependant le cas le plus fréquent.

Pour ce qui est des paralysies et des contractures, cette double forme de la simulation se retrouve, mais avec quelques caractères particuliers.

Lorsque la paralysie est simulée, elle n'est le plus souvent que l'exagération de la parésie, si fréquente chez les hystériques. C'est au médecin de rechercher alors l'ensemble des caractères propres aux paralysies hystériques, dont je n'ai pas à refaire ici la symptomato'logie. Un détail de minime importance suffira souvent pour éveiller l'attention du médecin et le convaincre de la simulation. C'est, en somme, aflaire de tact médical.

La contracture, malgré la difficulté plus grande de la simulation, et peut-être à cause de cela, est plus souvent que la paralysie l'objet de la simulation des hystériques.

Il y a lieu ici d'établir les distinctions suivantes :

PARALYSIES ET CONTHACTL'HES UYSTEHIiJUES. 8

a) La contracture est entièrement simulée, c'est-à-dire que le membre est maintenu raide et immobile par l'effort constant de la volonté. Cette forme de simulation peut être facilement déjouée. Il suffit de se rappeler les expériences que nous avons faites sur le mode de résistance de la contracture hystérique aux tractions continues et prolongées. Je n'insisterai pas ici'.

Il résulte de ces expériences que l'attitude du membre contracture cède lentement et progressivement sous l'influence d'une traction continue. La contraction musculaire volontaire d'un simulateur cède de la même façon. Et jusque-là aucune différence dans les tracés graphiques, qui puisse faire distinguer la contracture vraie de la contracture simulée; mais les renseignements complémentaires fournis par des pneumographes placés sur la poitrine des deux sujets permettent de déjouer facilement la supercherie. Chez l'hystérique, pas le plus petit trouble respiratoire; chez le simulateur, au contraire , l'irrégularité de la respiration trahit bientôt les efforts qu'il est obligé de déployer pour vaincre la traction ou maintenir l'attitude. Cette irrégularité consiste en des périodes d'apnée avec larges et rapides inspirations, comme dans le phénomène de l'effort. Elle s'accentue encore vers la fin de l'expérience, malgré tous les efforts du simulateur pour maintenir la régularité de la respiration.

b) La contracture est provoquée intentionnellement par le sujet soit sous le simple empire de la volonté 2 , soit par la mise en œuvre de procédés connus. L'étude que nous avons faite de la dialhèse de contracture rend parfaitement compte de la facilité avec laquelle certaines hystériques peuvent provoquer artificiellement sur elles-mêmes les contractures les plus variées, et les faire disparaître avec la même facilité.

Dans ce cas, la contracture est bien réelle, et l'intervention de la malade ne se manifeste que dans son mode de production. L'état de diathèse de contracture est, à la vérité, pour une hystérique qui cherche à appeler l'attention, une mine facile à exploiter, mais le médecin expérimenté saura reconnaître la présence de cet

1 Cos expériences out été rappariées par M. Chareot, Œuvres complètes, t III.

2 MM. P. Sollier el Malaperl ont rapporlé récemment un bien curieux exemple de contractures provoquées par un hystérique sur lui-même, par la seule action de sa volonté. [Contracture volontaire chez un hystérique. Nouv. Iconographie, n° 2, 1891.)

DIAGNOSTIC lit

état nerveux si singulier, et découvrira facilement la supercherie. Une contracture provoquée expérimentalement peut toujours être détruite par des moyens analogues. La contracture spontanée, au. contraire, échappe d'ordinaire aux mêmes moyens d'action.

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