IV. — Influence du traumatisme
L'influence du traumatisme sur la production de la contracture hystérique a été mise en lumière pour la première fois parBrodie, en 1837. De nombreuses observations sont venues depuis s'ajouter aux faits du médecin anglais.
Cette influence du traumatisme sur les manifestations d'une maladie diathésique n'est pas isolée dans la science.
Depuis longtemps, M. Charcot l'a montré pour le rhumatisme articulaire aigu, pour la goutte... « Ainsi, dit-il, chez un sujet goutteux, rien n'est plus commun que de voir survenir, en dehors des accès réguliers de goutte, au printemps et à l'automne, un accès supplémentaire à la suite d'une chute, par exemple. Et, chose remarquable, alors que les accès spontanés se localisent dans le lieu d'élection, l'accès supplémentaire aura pour siège soit l'épaule, soit le genou, si c'est l'une ou l'autre de ces articulations qui a été atteinte de contusion ou de foulure. »
Pour ce qui est de l'hystérie, ces faits sont d'autant plus intéressants que les contractures ainsi produites sont parfois la première, manifestation de la diathèse hystérique. Dans la pathologie infantile, ces faits jouent un rôle qu'il est important de bien connaître. La plupart des cas que nous avons observés se rapportent à de jeunes sujets.
Les espèces de traumatismes les plus variées peuvent donner naissance à la contracture. C'est à la suite d'une brûlure qu'un homme n'ayant présenté jusque-là aucune manifestation hystérique voit son membre se contracturer. Une jeune malade du service de M. Charcot est prise de coni raclure de la main à la suite d'une légère blessure par un éclat de verre. Les chutes dans un escalier se retrouvent dans plusieurs observations. Ailleurs c'est une morsure de chien qu'on trouve à l'origine du mal.
11 n'y aucun rapport entre la violence du traumatisme et le degré ou la durée de la contracture. Une simple poussière dans
ETIOLOGIE l»
l'œil peut donner naissance à un spasme de l'orbiculaire très rebelle.
Le traumatisme a également une influence réelle sur le développement de la névrose hystérique elle-même. Par exemple: dans une foule compacte une jeune fille de onze ans a le pied droit contusionné ; ce membre devient le siège de douleurs vives et rebelles à tout traitement; puis survient tout le cortège des accidents hystériques : œsophagisme, attaques convulsives, anesthésie générale et spéciale, et en dernier lieu des contractures permanentes qui se montrent aux quatre membres. Ces contractures disparaissent partiellement, mais celles du membre inférieur droit, dont le pied avait été contusionné, persistent pendant quatre années.
A la suite d'une chute de cheval, une jeune fille de vingt ans, jusque-là très bien portante, voit son état de santé s'altérer profondément : douleur ovarienne, vomissements, crises convulsives,. toux aboyante, puis paraplégie spasmodique qui dure pendant deux ans.
La contracture qui succède au traumatisme se montre immédiatement après le choc ou ne survient qu'après un temps plus ou moins long. Elle débute brusquement ou s'établit progressivement, s'étendant successivement aux différents segments d'un membre. La malade atteinte à la main d'un éclat de verre vit sur-le-champ sa main s'immobiliser dans une attitude qu'elle garda sans aucune modification pendant plus d'une année.
Dans une observation de H. Molière ', au contraire, une contracture de l'annulaire en flexion a bien commencé dès le premier jour de l'accident qui fut une morsure au bord cubital de la main ; mais d'abord légère, elle a augmenté progressivement pendant plusieurs jours avant d'être complète.
Dans une observation de M. Charcot (Prog. méd., p. 336, 1878), la contracture se produisit plus tardivement encore : deux ou trois jours après un choc sur le dos de la main, le petit doigt commença à se fléchir d'une façon permanente, puis la flexion gagna successivement les autres doigts, et le pouce s'appliqua ensuite sur l'index et l'annulaire.
1 Lyon Médical, 1881.
Les exemples de ces deux modes de début de la contracture seraient faciles à multiplier. Mais, en y regardant de près, je crois que le nombre des cas est le plus grand dans lesquels la contracture met quelque temps à s'établir d'une façon définitive. Cette sorte de période d'incubation peut être en effet plus ou moins longue, et varier de quelques minutes à quelques heures et même plusieurs jours.
Lorsqu'à la suite du choc traumatique la contracture se fait attendre, elle est d'ordinaire précédée d'un état parétique du membre plus ou moins accusé. Le malade dont nous avons déjà parlé, contracture à la main à la suite d'une brûlure, qui ne vit la contracture se développer progressivement que huit jours après la guérison de sa brûlure, se souvient très bien que, dès les premiers instants qui suivirent son accident, son bras était lourd, les doigts difficiles à remuer, et, malgré la cicatrisation de la plaie, il avait conservé une impuissance motrice de tout le membre.
Une jeune lille de douze ans tombe dans un escalier, elle éprouve une vive douleur à la hanche, mais elle se lève et peut faire une course assez longue : le soir, la douleur augmente ; pendant deux ou trois jours elle ne peut se servir de sa jambe devenue impuissante, et la contracture en flexion de la cuisse sur le tronc ne se développe que progressivement.
Une autre malade roule plusieurs marches dans un escalier. En se relevant, elle sent que sa jambe gauche la porte avec peine: elle traîne la jambe toute la journée ; le lendemain seulement la contracture s'était développée. On constatait également la présence d'une ecchymose au-dessus de la malléole externe de la jambe contracturée.
.le ferai remarquer, en terminant, qu'il existe un rapport constant entre la partie qui reçoit le choc et la localisation de la contracture
Ainsi rinlluence du traumatisme sur la production de la contracture hystérique est mise hors de doute par de nombreuses observations. Et, si elle se montre quelquefois d'emblée, le plus souvent elle est précédée d'un état parétique plus ou moins long, qui la prépare pour ainsi dire.
Mais il est également démontré que la paralysie hystérique
ETIOLOGIE 17
flasque, sans aucune tendance à la contracture, peut être le résultat du traumatisme. M. Charcot en a observé dans ces dernières années plusieurs cas dont les observations sont publiées dans le troisième volume de ses œuvres complètes. Il a montré que ces paralysies consécutives à un traumatisme ne suivaient pas immédiatement l'action du cboc, mais étaient précédées d'une période d'incubation plus ou moins longue.
Le mode de production de ces paralysies est attribué par M. Charcot à un phénomène d'autosuggestion, ayant sa source dans une sensation réelle d'impuissance et d'engourdissement du membre traumatisé, et se développant, grâce à l'état nerveux spécial créé par le shock nerveux qui accompagne le traumatisme.
Enfin, il nous faut signaler l'influence du traumatisme sur la transformation d'une paralysie en contracture. Nous aurons occasion d'ailleurs de revenir sur ces faits en étudiant plus loin cet état de prédisposition à la contracture qui se rencontre si fréquemment, chez les hystériques, sur les membres paralysés ou simplement affaiblis.
Influence des impressions morales.
Cette cause a été relevée, comme il convient, par Briquet, au sujet de la paralysie hystérique. Il cite quelques exemples. — Une de ses malades reçoit à l'improviste la nouvelle de la mort de sa mère. A l'instant ses jambes tremblent, fléchissent sous elle, et on la relève paraplégique. — Une jeune fille montait le soir un escalier sans lumière, lorsqu'un homme déguisé se précipite sur elle ; dans son effroi, elle veut crier et se sauver, mais elle chancelle et tombe; on la rapporte paralytique dans sa chambre. M. Charcot cite l'observation d'un jeune garçon de douze ans qui éprouva, un jour de distribution de prix, une très vive émotion au moment où il devait réciter une pièce devers devant le public assemblé. Dans la journée il se plaignit de douleurs de tête, sans éprouver rien de particulier dans les jambes, mais le lendemain matin, à son réveil, il était dans l'impossibilité de marcher.
On voit, par ce dernier exemple, que la paralysie ne suit pas toujours immédiatement l'impression morale. Skey rapporte l'histoire d'une jeune hystérique de dix-neuf ans qui, surprise par un accident de chemin de fer, put marcher et même aider à donner les premiers soins aux blessés, et ne se trouva paralysée que le lendemain matin au réveil.
Les faits de ce genre sont rapprochés, par M. le professeur Charcot, des cas de paralysies hystéro-traumatiques déjà signalés. La paralysie succède à une sorte de période d'incubation pendant laquelle l'idée de paralysie s'implante et se traduit bientôt objectivement, grâce à l'état nerveux spécial plus ou moins analogue à l'hypnotisme, créé par une vive émotion ou par le shock nerveux du traumatisme.
Enfin, il faut ajouter aux faits précédents ceux dans lesquels le :trouble moteur survenu progressivement à la suite d'une idée fixe, est la conséquence d'un processus purement psychique, s'accomplissant dans les conditions ordinaires de la vie et sans l'intervention d'un état nerveux spécial.
D'ailleurs les paralysies ayant leur source dans l'imagination >et résultant d'un désordre de l'innervation cérébrale ne sont point un fait nouveau dans la science. Russel-Reynolds a écrit sur .les troubles nerveux d'origine psychique un fort intéressant mémoire 1 , et il cite quelques observations de paralysie très conseillantes. Erb, dans un compte rendu du travail de l'auteur .anglais, en approuve complètement les conclusions, et dit luimême avoir observé quelques exemples. « Chacun connaît, dit .Erb, l'influence puissante de l'imagination et des grandes émotions morales sur les phénomènes pathologiques du système nerveux, mais ce qu'on savait moins, c'est que non seulement la ■sensibilité est aifectée de cette façon, mais que ces affections imaginaires peuvent se présenter sous la forme de troubles moteurs intenses, bien que cela ne puisse pas être prévu a priori. »
Ces états revêtent l'aspect des maladies organiques du cerveau «t de la moelle ; ils peuvent persister pendant longtemps malgré les traitements, et ne disparaître qu'au moment où cesse l'idée lîxe qui les entretient.
' Rema'ks on paralysis and other diserders of motion and sensation dépendant
ETIOLOGIE 19
Les troubles nerveux qui en sont la conséquence n'en sont pas moins réels : ils persistent en dehors de l'intervention active du sujet et il ne saurait être question ici de simulation volontaire.
Nous avons eu l'occasion d'observer très manifestement, chez une de nos malades, cette influence de l'imagination sur les troubles de la motilité.
Elle était, depuis quelque temps, l'objet de notre observation assidue, lorsqu'un matin elle se présenta à nous avec une impuissance motrice absolue limitée aux doigts de la main gauche. Le lendemain, la paralysie s'était étendue au poignet ; le surlendemain, le membre tout entier était paralysé. Il retomblait flasque et inerte le long du corps : pas de raideur, pas d'exagération des réflexes tendineux qui étaient abolis au poignet. La température de ce membre était manifestement plus basse que celle de l'autre bras. Le thermomètre de surface montra une différence de 3 degrés environ entre les deux membres. Les mouvements volontaires étaient complètement supprimés, mais, lorsqu'on soulevait son membre en le fléchissant à demi, la malade pouvait le maintenir quelques courts instants en cette situation au prix de grands efforts, puis le membre retombait brusquement. La sensibilité était intacte.
Mais un des points les plus intéressants à signaler est ce qui se passait la nuit et le matin au réveil.
Pendant la nuit, la paralysie disparaissait, la malade remuait son membre, qui, suivant l'attitude du sommeil, prenait des positions variées. Dès le réveil, les mouvements du membre persistaient à la grande surprise de la malade qui se souvenait s'être endormie avec son membre paralysé. Voilà donc son attention attirée de ce côté. Elle craint alors que la disparition de la paralysie ne soit pas complète. Elle essaie de faire des mouvements, mais ses efforts aboutissent à un résultat contraire. Plus elle cherche à mouvoir son membre, plus celui-ci devient lourd et rebelle. Au bout de peu d'instants, ses tentatives sont impuissantes : la paralysie est revenue complète comme la veille 1 .
La ressemblance est absolue entre ces troubles nerveux d'ori-
an, Idan , rend to the aiinuàl meeting of the Brilith médical associafûm. Leedsjuly 1869. — In British med. journ,, nov. 18ti9.
1 Ces accidents paralytiques durèrent en tout une dizaine de jours, puis disparurent
gine psychique et les expériences de paralysie ou de contracture provoquée pendant l'hypnotisme par simple suggestion. Ces derniers faits éclairent singulièrement la pathogénie des premiers. En effet, c'est en attirant, en concentrant l'attention du sujet hypnotisé sur un point de son corps, et en lui imprimant l'idée que cette partie est paralysée ou contracturée, que nous voyons survenir ou la paralysie ou la contracture de la partie indiquée. Ces troubles du mouvement persistent après le réveil, et résistent alors à toutes les tentatives de traitement. Le seul procédé pour les faire disparaître est le retour à l'état hypnotique qui permet d'avoir de nouveau recours à la suggestion.
Dans les paralysies dont il s'agit ici, Russel-Reynolds indique comme un de leurs caractères l'inefficacité des traitements ordinaires et le succès d'un traitement consistant à attaquer l'idée fixe.
La contracture peut-elle naître dans des circonslances semblables ? La chose n'est pas douteuse. Mais la contracture peut être médiate ou immédiate, c'est-à-dire qu'elle succède au bout de peu de temps à la paralysie, effet immédiat de l'impression morale, ou bien elle se montre d'emblée et sans l'intermédiaire de la paralysie. Les auteurs ont cité des exemples de ce dernier mode de début.
Tonnelé raconte l'histoire d'une jeune fille qui, à peine guérie d'une contracture des pieds et des mains, vit sa contracture reparaître à la suite d'une émotion vive.
Une hystérique, dont l'observation est rapportée par Bourneville et Voulet 1 , avait été déjà prise de paralysie incomplète à la suite d'une vive émotion. Une fois guérie, elle fut placée comme infirmière dans le service de M. Huguier. « Le premier jour, elle fut tellement surprise de l'arrivée soudaine de la visite qu'elle fut prise tout à coup d'une contracture des
presque subitement à la suite de [ridions exercées sur le membre. Leur disparition coïncida avec l'éruption des règles, mais il survint dès le lendemain une contracture du pied.
On ne saurait trop, dans des cas semblables, se mettre en garde contre la simulation. Notre attention éveillée sur ce point n'a pu surprendre chez notre malade le plus petit indice de supercherie. On peut trouver, nous pensons, dans les détails de l'observation publiée plus loin, p. 91, des preuves suffisantes de la sincérité du sujet. Je signalerai, à cet égard, l'abaissement considérable de température du membre paralysé.
1 De la contracture hystérique permanente, par Bouiineville et Voulet.
ÉTIOLOGIE 21
muscles de la moitié droite de la face, avec trismus, constriction de la gorge, aphonie presque complète, impossibilité de fermer l'œil du côté malade (droit). » Cette contracture disparut tout à coup au bout de six semaines.
Ces faits de contracture développée subitement à la suite d'une vive impression morale doivent trouver, du moins en partie, leur explication dans l'existence préalable d'une modification spéciale ■du système nerveux, que nous étudierons plus loin sous le nom de diathèse de contracture. Cet état, qui passe d'ordinaire inaperçu parce qu'il ne se révèle par aucun signe extérieur frappant, consiste en une aptitude générale du muscle à entrer en contracture sous l'action des excitants les plus variés. Cette excitation peut être un choc extérieur, un traumatisme, une lésion quelconque des nerfs de sensibilité réagissant par l'intermédiaire de la moelle sur les nerfs moteurs. Cette excitation peut aussi partir directement de l'écorce cérébrale, et c'est le cas des contractures par émotion morale vive.
Existe-t-il quelque différence entre les émotions qui donnent naissance à la paralysie, et celles qui engendrent la contracture ? Ou autrement dit, les passions suivant leur nature, gaies ou tristes, ont-elles une influence spéciale sur la nature (contracture ou paralysie) du trouble moteur qu'elles déterminent?
Les auteurs ont bien prétendu que les émotions tristes qui abattent le courage favorisent particulièrement le développement de la paralysie, et qu'il existe à ce point de vue un antagonisme entre les émotions tristes et les émotions gaies. Ils citent alors des exeif.ples de guérisons subites survenues chez des malades, dont la paralysie rebelle à la thérapeutique s'est, comme par enchantement, dissipée sous l'influence d'une émotion agréable.
Pour nous, il nous semble qu'ici toute distinction est arbitraire et que le choc moral ne joue que le rôle de cause occasionnelle. Il est le principe déterminant. Quant à la nature de la détermination, la raison doit en être cherchée dans l'état du système neuro-musculaire, au moment où il est impressionné. C'est ainsi que le choc moral donnera naissance à la contracture si le sujet est, à ce moment, dans les conditions spéciales de la diathèse de contracture. Ces considérations acquerront toute leur valeur lorsque nous aurons étudié avec soin cet état neuro-mus-
culaire spécial si facilement méconnu, et dont la fréquence a certainement échappé aux anciens auteurs.
En résumé, l'influence psychique sur le développement des paralysies et des contractures hystériques se traduit de plusieurs façons, à la faveur d'un état nerveux spécial créé par l'émotion, ou le traumatisme, ou bien sans aucun intermédiaire, grâce aux seules prédispositions morbides spéciales aux individus atteints de la diathèse hystérique.