CHAPITRE II. — Le Bois l'après-midi
Le persil; son origine; en quoi il consiste. — 'font petits creiës. — Promenades d'apparat, le vrai cl le faux chic. — Quelques équipages de grand style. — Coupés au mois et locatis. — Caialiers du soir. — Joueurs de polo. — Pendant les grands froids. — Traîneaux et traînés. — Promenades des manèges. — Les noces du samedi.
On a donné à la promenade de l'après-midi le nom de Persil, et l'on désigne l'action de s'y rendre par la locution : faire son persil. Les étymologistes, consultés au sujet de celte locution, se sont trouvés naturellement en désaccord sur son origine : selon les uns, il faudrait remonter aux époques les plus reculées pour eu trouver l'explication, et fouiller dans les habitudes des courtisanes de l'antiquité pour en saisir le véritable sens :
ceux-là sont les classiques.
D'autres pliiloloyues , qui appartiennent à l'école naturaliste , prétendent qu'il n'est pas nécessaire de chercher si loin le sens d'une métaphore ahsolument moderne. — Quel i-ôle le persil joue-t-il dans l'alimentation? Celui de condiment. — Qu'est-ce qu'un condiment? Une façon d'apéritif. — Or, le hut primitif de la promenade de l'avant-dinée u'esl-il pas d'ouvrir rapj)étil de ceux qui la font? — Tel est le raisonnement de celle seconde catégorie d'étymologistes, que je soumets au lecteur en lui laissant toute liberté pour prononcer entre les deux opinions en présence.
Quelle que soit d'ailleurs l'origine du lerme le plus habituellement employé pour désigner la promenade que le plus grand nombre des élégants parisiens se croient obligés de faire quotidiennement au Bois, voici en quoi elle consiste.
La jeunesse (et par ce mot j'entends les gens de tout sexe et de toujt âge assez indépendants pour ne faire que ce qui leur convient) se réunit sur la rive gauche du premier lac , où elle monte une faction dont la durée varie de une heure à une heure et demie. Cette faction se fait au pas, en raison du grand nombre de voitures accumulées sur ce point, et dans une immobilité et un silence absolus. — L'inunobiHté des gens qui prennent part à cette exhibition régulière n'est pas, que je croie, obhgatoire, mais elle existe, et je dois la constater pour rester un historiographe fidèle : elle doit tenir à la crainte, éprouvée par chacun des comparses qui y figurent, de déranger par un mouvement quelconque l'économie d'une toilette et d'une altitude longuement et savamment étudiées. — Quant au silence monastique rigoureusement observé par les promeneurs, je suppose qu'il résulte de ceci : à savoir, qu'ils n'ont rien de nouveau à se dire.
Cette agglomération de muets immobiles constitue la majorité des viveurs parisiens. — Toutes les belles petites, toutes les demi-mondaines y viennent
Au Bois t après-midi. — Au persil du tour du Lac.
à la queue leu leu faire admirer la noblesse de leur atlilude, et tous les clourneaux. nantis de conseils judiciaires y font voir de quelle yravité ils sont capables. Tous ont l'air d'avoir à cœur de montrer de quel ennui on peut être ailllyé quand on n'a pas d'autre occupation que la recliercbe du plaisir, et quelle mélancolie engendre la libre satisfaction de toutes les fantaisies. — Les saints qui s'échangent de voiture à voiture consistent en un hochement de tète, un signe quelconque de la main, voire une inclinaison du fouet; mais il semble que les chapeaux masculins soient indissolublement fixés aux tètes qui les supportent.
Salul de gunimcux û yummeux.
Cette mode de saluer sans saluer, d'être poli sans l'être, pratiquée par les
petitsjeunes, est insupportable aux survivants de la génération précédente, qui avaient le tort de croire que le chic et la politesse pouvaient marcher de compagnie. Il paraît qu'ils se trompaient, et qu'il n'y a rien de plus perruque, de plus vieux jeu, que d'aborder une femme le chapeau à la main, ou de saluer pour de bon un homme plus âgé qu'on ne l'est soi-même. — On interpelle tout haut la femme, en ayant soin de faire sonner son litre si elle en a un ; mais on l'aborde la tète couverte, comme s'il s'agissait de serrer la main à un vieux camarade. Quant
Salul. (lu gwnmeuï à-<pHniucii:
aux hommes plus âgés qu'on rencontre, on se contente de leur faire de la main un petit sijjne de connaissance aussi ridicule que disgracieux. — Gavarni nous a dépeint les enfants terribles; quand Grévin nous donnera-t-il la série des gamins grotesques, aspirants gommeux, gandins embryonnaires qui encombrent les endroits publics de leurs personnes étiolées, et désolent le regard du spectacle de leur croissance arrêtée par des excès anticipés?
Société aDODyme à capital limité, a l'ciïel d'obti'uii' uu luic niodcslo, mais collectif.
Mais laissons ces avortons outrecuidants promener leur chic économique dans des victorias désarticulées louées à trois pour la demi-journée, et chercher à frapper d'admiration par leurs vestons étriqués et leur lu\e par association les quelques vieilles dames qui s'obstinent à croire que la galanterie française disparaitrait, si elles prenaient la retraite à laquelle la quantité et la durée de leurs services leur ont donné tant de droits; au surplus, le spectacle des misérables locatis qui voi turent la plupart d'entre eux n'a rien d'attrayant, et gagnons par les voies directes l'avenue des Acacias. Aussi bien est-ce là ([ue nous avons la chance de rencontrer ce ([ue Paris renferme
encore d'équipages bien attelés, de voitures de haut style, et de beaux chevaux d'attelage.
Autrefois, le tour du Lac avait le monopole de retenir la foule à l'heure du persil, et les grandes demi-mondaines, celles dont on cite les attelages et les livrées, étaient seules à se riscjuer dans le milieu aristocratique qui se réunissait là. — Depuis, la prospérité publique allant croissant, et le nombre des fortunes moyennes augmentant chaque jour, on a dû renoncer à savoir le chiffre des gens ayant leur voiture : celui des belles petites désireuses de participer à cette promenade quotidienne a tout naturellement suivi la même proportion; et il eu est résulté un encombrement tel, et en même temps un tel envahissement de l'élément irrégulier, que la place n'a plus été tenable pour les gens sérieux.
Ceux-ci ont alors cherché un autre endroit du Bojs où ils fussent moins mêlés au monde interlope, et où ils pussent au besoin conduire leurs fdles, sans être exposés à rouler bord à bord pendant une heure avec une demoiselle Catincka quelconque. L'avenue des Acacias, la plus longue, la plus large et la plus ombragée de toutes les allées du Bois, réunissait loutes les conditions désirables. On l'adopta d'enthousiasme, et à l'heure qu'il est, elle sert de refuge régulier aux personnages sérieux altérés de grand air, mais peu soucieux de le partager avec les étoiles de vingt-cinquième ordre de théâtres de la dernière catégorie.
Est-ce à dire que les femmes qui suivent la longue avenue, mollement
I)ercces dans leurs calèches à liuil ressorts , n'y soient admises que sur présentation de leur contrat de mariage, et qu'on les en exclue si cette pièce notariée se trouve par aventure le moins du monde contaminée? \on certes, y vient et s'y promène qui veut. Mais la loi naturelle qui lait que les individus de même espèce se groupent et vivent en société, s'est appliquée tout naturellement dans cette circonstance. — Le triage s'est opéré de lui-même, et les uns ont continué d'aller à gauche, tandis que les autres se sont instinctivement dirigés à droite, et l'ancienne réunion s'est trouvée reconstituée dans un autre lieu de rendez-vous, après avoir abandonné l'ancien aux nouvelles couches.
C'est à l'avenue des Acacias qu'on voit les vraies voitui-es de femmes. — En tête de cette série , il convient de placer la calèche à huit ressorts , qui reste ce qu'on a trouvé de mieux pour la promenade de l'après-midi. — Son grand tort, au point de vue économique, est qu'elle exige, eu dehors d'une paire de grands chevaux très-brillants d'action, un personnel trié sur le volet : cocher émérite et valet de pied sachant porter la livrée. —
%%■ 'il#.:;
l'ue calèche en 1830.
Kn 1830, et même un peu plus tard, la mode voulait qu'on y fût en compagnie : le chic aujourd'hui est d'y figurer seule, ensevelie sous les fourrures. — Les femmes qui veulent absolument être vues, arborent la peau d'ours
blanc. — C'csl ime faille, d'abord j)arce que c'est laid cl voyant, ensuite parce que c'est un pétard inutile. Si conqiacte que soit une foule, on voit toujours un équipage de cet ordre, et c'est une sottise de montrer qu'on veut être regardée quand on est sûre de l'être.
Le coupé huit ressorts, aussi élégant, a l'avantage d'être chaud, et plus favorable aux beautés chancelantes. — Le demi-jour qu'il est facile d'y maintenir vaut celui du boudoir le mieux organisé, et nous en savons qui sont soumis à de véritables assauts, aussitôt qu'ils s'arrêtent au bord de la chaussée des piétons, dont les habitantes seraient certainement moins entourées si elles avaient affronté la grande lumière de la voiture découverte.
Que la Victoria soit attelée d'un cheval ou de deux chevaux, qu'elle soit à pincettes ou à huit ressorts, qu'elle soit allongée à l'excès ou coupée à
angles droits, elle resle toujours la voiture do l'iiomnie d'affaires, presse d'arriver à heure fixe. — Le peu d'espace qu'elle occupe lui permet souvent d'avauccr là oîi une grande calèche serait obligée de s'arrêter, et c'est sans doute à cette facilite qu'elle a de se mouvoir qu'il faut attribuer le succès (pi'elle conserve auprès de toute une catégorie de jolies femmes, aussi affairées que le boursier le plus ardent à la poursuite des occasions de spéculation. —
Très-excellent véhicule pour rattraper et côtoyer les phaétons et les ducs conduits par les célibataires, elle permet de lancer au passage un mot ou un geste qui fixe une heure et indique un endroit où se rencontrer. — Les voitures marchent roues contre roues le temps nécessaire pour l'échange des renseignements indispensables, et le cocher n'a pas besoin d'un ordre pour ralentir ou activer le train quand la conférence est terminée, puisqu'il a tout entendu.
Une voiture dans laquelle une femme élégante a le droit de se montrer est le grand phaéton huit ressorts; elle y fait très-bon effet une fois installée, mais l'ascension et la descente ne s'opèrent pas toujours facilement, et comme en outre elle ue saurait y figurer que conduite par son mari, il faut encore qu'elle ait dans les talents de celui-ci une confiance qui se perd généralement après un très-petit nombre d'années de mariage, pour ne se retrouver jamais.
— Toutes ces raisons accumulées font que si vous voyez venir à vous un phaéton dont le conducteur est accompagné d'uue femme , vous pouvez de conflance préparer votre monocle. La femme est plus que probablement jolie, et elle est certainement jeune.
Le tout jeune ménage se risque parfois dans des voitures qui devraient être exclusivement réservées aux célibataires, telles que spyders et petits
PARIS A CHKVAL.
phaclons. Monsieur traite sa femme en camarade, et trouve que ce qui est bien pour lui doit l'être pour elle. i\e craignez pas qu'il persiste dans cette erreur; il changera de manière de voir et d'atteler au premier enfant.
vif wm =jv^^-\i' vV '-^ ",
Les hommes qui fréquentent hahiluelieiuent le persil des Acacias n'attelieut pas d'une façon moins correcte que les femmes qui en sont les promeneuses assidues ; celles-ci s'y sentent assez chez elles pour descendre de voiture et faire quelques pas sur la chaussée latérale, ce qu'elles n'oseraient jamais risquer
autour du Lac, et si le hasard de la rencontre, prémédité ou non, les met en présence d'un ami sympathique, la promenade dégénère en causerie qui eu rompt la mélancolie.
PARIS \ CHEVAF,.
Quelques cavaliers auxquels la promenade du malin ne suffit pas, remon- Icnt à cheval dans l'après-midi. — Ils sont peu nombreux.
Les joueurs de polo, en se réunissant plusieurs jours par semaine dans l'enceinte du Cercle des patineurs à l'heure du persil, se chargent d'offrir aux promeneuses un spectacle suffisamment attrayant pour leur faire quitter leurs voitures.
La grille qui forme l'enceinte est assez légère et assez basse pour leur permettre de suivre facilement les péripéties et les incidents de la partie, et elles en profitent.
Pour jouer au polo, il faut posséder trois choses : un costume assez laid, semblable à celui des canotiers anglais, un poney, et un maillot construit connne ceux dont on se sert pour le crocket. Le costume, rayé noir ou rouge sur fond blanc, est en tricot, de façon à résister aux mouvements les plus violents, l.o poney, très-petit, doit avoir les jambes assez sûres et le caractère
l'A m S A en K VAL.
assez docile pour exéciilcr iiiimr'dialeiiient tous les cliaii^einenls de direclion que son cavalier lui demande. Quant au maillet, il doit être assez solide pour ne |)as se briser quand, au lien de rencontrer la boule (|u'on poursuit, il vient à rencontrer un objet plus résistant : le crâne de l'un des joueurs, par exemple!
Ce jeu, qui demande encore à ceux qui le cultivent une véritable adresse, est fertile en incidents : la poursuite aebarnée, à laquelle se livrent les deux camps en présence, d'une boule toujours en mouvement, offre mieux qu'aucune petite guerre le simulacre d'une bataille.
A tout moment les deux partis se trouvent confondus, les coups de maillet tombent dru couune grêle, et, bien que tous soient uniformément destinés à la boule, qu'il s'agit de ramener dans son camp, plusieurs se trompent de destination. Aussi n'est-il pas rare de voir l'un des concurrents s'éloigner du théâtre de la lutte le nez enveloppé de son mouchoir. Les horions qu'on est exposé à recevoir constituent le grand attrait du polo, aussi bien que les chances de culbutes doublent l'intérêt des stecple-chases.
-ir-^lj,
\^\^Vj) :y^M*/-''-1:i-
ar--iS^i