‹ Paris à chevalChapitre 2 sur 98 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

mérite est bien mince d’avoir eu un album anglais sur sa table au

moment où un homme d'esprit passait par là.

Je n’en remercie pas moins le ciel de cette coïncidence, puisqu'elle va me donner quelque droit à la reconnaissance publique et me vaut dès

maintenant votre STaCieux envoi.

Un léger reproche, cependant, voulez-vous me permettre? Je cherche en vain dans votre livre quelques paroles émues au sujet d'un animal infiniment précieux auquel il m'est impossible de songer sans émotion. J'entends parler, mon ami, du cheval dit pour vieux monsieur, de cette bête aimable et superbe qui semble toujours emporter un héros à travers le Grand Saint-Bernard. Vous l'avez vue comme moi, rassemblée, écumante, rongeant son frein. C’est un ouragan prêt à éclater : les enfants crient, les femmes s’écartent; cependant que le vieux monsieur, souriant et calme, contient cette tempête en tirant sa manchette avec des

grâces infinies.

— Ce cheval, me dites-vous, n’est qu'un mouton prétentieux. — Il est fort doux, j'en conviens.

— Une bête sans fond ni moyens, un cheval à roulettes, un bibelot d’étagère qui dépense en une petite heure de coquetteries savantes tout ce qu'il a de force, de volonté, et, après son tour de lac, rendu mais triomphant comme un pianiste, ne demande, à exemple de son maitre, qu’à retrouver sa flanelle et ses bonbons fondants. Pour tout dire, c'est

la bête la plus inutile de la création.

— Inutile, en effet, dans le sens courant de ce mot; mais c’est préei-

sément cette inutilité qui me ravit.

Au milieu d’un monde affolé de raisonnable, on se prend de tendresse

PRÉFACE. XI pour les êtres qui n’ont pas le sens commun. À une époque où tous les hommes sans exception sont bons à tout, il y a une jouissance réelle à

rencontrer au moins un cheval qui ne soit bon à rien.

Qu'il est flatteur, dans ces temps de gros ouvrages, de n'être bon à rien, d’avoir les pieds trop sensibles pour chausser les bottes fortes qu'il

faut pour barboter par le monde !

L'inutile n'est-il pas le seul petit coin à l'abri du vent où l’on trouve

un peu de mousse pour s'étendre, rêver un moment et mourir?

L’inutile! Eh! grand Dieu! Mais c'est l'idéal, c'est l’exquis, c’est Morand, Voiture, Saint-Évremond! C’est la perle limpide qui s'échappe des doigts de la Fontaine; c’est la politesse aussi, et l'amour, et l'honneur! C’est la fleur qui embaume le sentier et ne croît pas sur les talus de

chemins de fer.

L'inutile, c’est Dieu.

Saluons, mon cher ami, ne serait-ce que par excentricité.

Oui, j'aime le cheval dit pour vieux monsieur, parce qu'il est le dernier représentant de la vieille équitation française, d’un art exquis, tout d'élégance et de finesse, qui ne mettait pas la perfection du cheval uniquement dans sa rapidité, mais bien dans sa soumission , sa souplesse,

c’est-à-dire dans le parfait équilibre de ses forces.

Vous arrivez, il est vrai, par le croisement et l'élevage à tripler la vitesse d’un cheval, comme vous arrivez à tripler la grosseur du chou par l'usage raisonné de certains engrais. J’admire ce travail; mais, en fin de compte, les bêtes ainsi obtenues ne sont que des bêtes admirablement déséquilibrées. Ces monstres puissants ne sont plus des animaux,

mais des engins, et vous montez dessus comme on monte en wagon.

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