‹ Paris à chevalChapitre 28 sur 98 · ANATOLE · texte numérisé non relu

ANATOLE

À partir de quatre heures, le courant change complétement de direction, et les voitures de toutes sortes débouchant sur la place de la Concorde remontent rapidement vers l'Arc de triomphe pour gagner le Bois, où nous les retrouverons, et pourrons les étudier par le menu, chose impossible à faire dans ce mouvement torrentiel qui les porte toutes vers le même point, dans un fourmillement incessant qui empêche l’observateur le plus attentif de saisir aucun détail.

L'exemple grammatical invoqué par le digne Lhomond pour montrer que le substantif employé pour désigner une collection d’objets ou d’individus gouverne indifféremment le singulier ou le pluriel, peut seul donner une idée du spectacle tumultueux, de la course furibonde à laquelle on assiste; c’est le turba ruil ou ruunt des anciens.

Sortent pour montrer leurs chevaux, leur voiture, leur livrée et leurs toilettes. (Ostentation ordinaire.)

C’est l'heure du public qui veut absolument étre vu et se croirait perdu de réputation s’il avait manqué à l’exhibilion quotidienne qui s'effectue autour du Lac. Pour les uns, ce besoin de se faire admirer n’est qu’une simple satisfaction d’amour-propre, mais pour les autres, el c’est peut-être le plus grand nombre, cette promenade circu'aire fait partie de tout un système d'économie politique et privée en vertu duquel chacun de leurs pas, chacune

de leurs démarches est une réclame en actions.

Ce n’est pas le plaisir d’avoir des chevaux, de les conduire ou de les monter, qui fait que ceux là-supportent les frais d’une écurie; c’est afin que tout Paris sache qu’ils ont tel ou tel nombre de chevaux, tant de voitures et tant de cochers.

Sort pour conserver et augmenter, si possible, sa clientèle. (Osteatalion commerciale.)

Je sais bon nombre de gens qui parlent à tout propos des faits et gestes de leur second cocher, apparemment pour que nul n’ignore qu'outre celui ) Ï I 6] A qu’on leur voit habituellement, ils en appointent un premier qui n'apparait que dans les grandes circonstances.

Tous ces promeneurs par devoir, par profession, font partie de la grande confrérie de la poudre aux yeux, dont chaque membre cherche plus ou moins, et dans un but quelconque, à aveugler son voisin.

Celui-ci désire qu’on oublie en vertu de quel miracle de génération spontanée sa fortune s’est élevée; celui-là cherche, à force de harnais étincelants, de livrées voyantes, de rechampis éclatants, à graver dans la mémoire de la foule un nom d’une consonnance tellement fréquente qu’elle lui constitue une rolure spéciale dans la roture la plus rolurière; un troisième, qui veut se faufiler dans un monde auquel il n'appartient par quoi que ce soit, se fie à

beauté d’un attelage nouveau pour faire accepter le nom aristocratique qu’il a substitué sous sa seule responsabilité à son nom patronymique, qui a tout à coup cessé de lui plaire; tel autre cherche simplement à donner le

change sur l’état de ses finances et à maintenir un crédit expirant. Il sait qu'on ne prête qu’aux riches, et dépense pour pouvoir emprunter. — Dans cette catégorie de prodigues par nécessité, le nombre des subdivisions est considérable et appartient aux deux sexes.

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Sort pour entretenir et raviver un crédit expirant. (Ostentation nécessaire et obligatoire. )

Tous ces promeneurs, par goût, par habitude ou par calcul, redescendent l'avenue en même temps. C’est alors une dégringolade générale qui dure en moyenne une demi-heure, — après quoi la solitude redevient aussi absolue qu’elle l'était à midi : c’est le moment du deuxième repas.

Le soir, les Champs-Élysées sont, selon la saison, HERONEN le plus désert ou le plus peuplé de la capitale.

Pendant les soirées d'hiver, le piéton obligé de les parcourir pour regagner son domicile ne montre que de la sagesse en attendant le passage de deux sergents de ville en tournée, auxquels il emboîte le pas, de façon à ne point se trouver seul en cas de fàâcheuse rencontre.

L'été, au contraire, la difficulté pour le promeneur consiste à trouver un point du sol inoccupé où il puisse mettre le pied. — Tous les malheureux que

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