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AU DIX-KEUVIËHE SIÈCLE

INTRODUCTIOIV.

lioME est un souvenir ; Londres est une fabrique} Paris est une idée dans un cadre de pierre. Cette ville encyclopédique conserve et accroît sans cesse dans ses murs le dépôt de toutes les connaissances humaines , de toutes les découvertes utiles. Un des caractères de cet élre de raison auquel nous avons donné le nom de capitale, c'est en effet l'universalité. Paris résume dans ses établissemens, dans ses mœurs, dans ses institutions, dans ses travaux , toute la science multiple du xix*" siècle. Un corps de doc* *

2 I1HTR0PUCTU>N.

trine si imposant nous a paru valoir la peine d'être esquissé. Il y a le Paris des yeux et le Paris de l'intelligence : c'est ce dernier que nous avons prétendu décrire. On voit tout de suite en quoi ce livre se sépare des |ioii>^Feux ouvrages qui existent sur la grande ville; on a liait mille fois le tableau des rues et des monumens de Paris, on n'a pas fait jusqu'ici le tableau des idées : nos études, très incomplètes sans doute , doivent retracer quelques-unes des faces sous lesquelles la pensée des civilisations modernes nous apparaît dans cette philosophique miniature du monde.

Sans avoir eu le dessein d'écrire l'histoire, il se trouve pourtant que nous en avons fait une ; car la marche de la civilisation dans les grandes villes , répète et éclaire la marche de l'esprit humain dans l'univers.

L'histoire, comme nous la comprenons, est un mouvement d'idées , rendu sensible par des événemens et des hommes. Ce mouvement a pris, depuis plus d' un demi-siècle, le nom de progrès. Or, qu'est-ce que le progrès ? Il faut entendre par ce mot la marche générale du monde vers un état de choses perfectionné, auquel tendent d'un effort unanime la création et l'humanHé.

Jusqu'ici l'histoire universelle n'avait embrassé qu'un des temps de la vie de notre monde. Prenant le commencement de ses récits, trop souvent fabuleux, à la naissance de l'homme , ou même à l'établissement des premières sociétés , elle négligeait les âges antérieurs, que lui dérobait un voile de ténèbres. On ne soupçonnait pas encore qu'il y eût matière à un

INTROBUCnoV. 3

discours raisonnable dans cette Milite d'événemens, très réels, qui ont préparé les premier» pas du genre humain sur la terre. Ce silence, le doute où Ton était des lois qui présidèrent très anciennement à la formation du monde, tout cela entraînait Tignorance des liens qui nous unissent à Fensemble des êtres créés. Ces liens existent pourtant , et constituent même, selon nous, le nœud d'une nouvelle philosophie de rbistoire. La vie du genre humain, comrn^ celle des sociétés, est enveloppée dans la vie générale du globe terrestre.

Il est vrai qu'avant les dernières découvertes géologiques, dont le génie de Buffon a ouvert la source, on ne voyait que nuit immense et profonde, au-del^ du berceau des anciens peuples. Moïse seul , le plus inspiré de tous les historiens, fait remonter son récit à l'origine du monde. On assiste avec lui au débrouillement du chaos : mais l'acte de la création , resserré dans l'espace d'une semaine, dont chaque jour enfante, comme par miracle, le ciel, la terre et les animaux, ne nous enseigne presque rien sur Tordre naturel des événemens antédiluviens , ni sur la liaisoii de ces faits avec les lois de notre histoire. Aujourd'hui le moment est venu de voir plus clair et plus loin dans le domaine du temps. Une histoire universelle devrait contenir désormais , outre le récit des événe* mens humains , dont le monde a conservé la mémoire, le tableau des opérations de la nature. Il faudrait passer en revue tout d'abord ces travaux de formation terrestre, qui ont construit le théâtre sur lequel les sociétés anciennes et modernes sont ve-

4 ÎÎSTRODLÇTION.

nues, l'une après l'autre, jouer leur rôle. Outre Tayàntage d'élargir l'horizon de l'histoire, ce regard jeté sur les inondes primitifs, dont les révolutions ont précédé celles de tous les peuples connus, aurait encore pour résultat de nous dévoiler l'existence des rapports qui lient entre eux les différens ordres de faits. Comme le monde que nous habitons s'est formé, l'humanité se forme. C'est le développement des mêmes lois qui gouverne à distance les manifestations de la vie et celles de la puissance morale sur le globe. Dans une préface, l'auteur indique volontiers la marche qui présidera à la suite de son ouvrage : on peut dire que Dieu, dans la préface du monde, au milieu de ces temps reculés qui ont précédé le déluge, a marqué de même par l'ordre et l'enchaînement des faits de la création, le cours régulier des destinées communes que suivrait plus tard l'espèce humaine sur toute la terre. Il resterait, nous le savons, pour confirmer cette vue d'ensemble, à mettre sous les yeux du lecteur le récit des événemens de la nature, comparé avec celui desévénemensde l'histoire. C'est la matièred'un livre à part : on trouvera néanmoins dans celui-ci assez de traits qui font pressentir une telle conclusion moale. La première reproduction de Dieu dans le temps, c'est la création; la seconde, c'est l'humanité : quoique la nature des manifestations diffère, la série ascendante des dévelpppemens est la même. Le genre humain fait ses destinées dans l'ordre où la matière s'est organisée en un monde.

La création , l'humanité , deux termes auxquels il faut en joindre un troisième, le pays. Les sociétés sont

INTRODUCTION. ï

en petit ce que l'humanité est ^ grand. Si le cercle se rétrécit , les proportions demeurent relativement les mêmes , et ont du moins l'avantage , étant plus restreintes , de devenir plus accessibles à notre faible vue. On peut dire que l'esprit humain , n'ayant encore parcouru à la surface du globe qu'une ère de développement indéterminé, il est pour le moins té^ méraire, en suivant les traces historiques, de circonscrire sa marche et de lui donner des lois. Comment embrasser par les moyens ordinaires , le mouvement de lacivih'^sation, depuis l'origine du monde, sans rencontrer d'un peuple à l'autre des intervalles qui arrêtent tout court la marche de l'histoire?

L'absence de monumens authentiques, durant les époques reculées ; les récits vagues et consacrés par la superstition , dont la plupart embarrassent sans cesse les pas de la vérité; les abîmes de ténèbres, les muettes solitudes où retombe l'esprit humain^, après la décadence des sociétés faites, tout cela contribue à décourager les recherches et à troubler le jugement du penseur. Aussi bien n'est-ce pas de front qu'il faut attaquer ces difficultés inabordables. La connaissance des lois générales de la philosophie de l'histoire, demande à être surprise par des voies détournées; or, ces voies jusqu'ici méconnues, sont celles de l'analogie. Comme la vie de l'humanité échappe par son étendue au cercle de nos observations, il faut étudier les états successifs de la vie d'un peuple, pour rétablir, en les comparant, l'ordre des progrès de la civilisation sur le globe.

Ce n'est pas tout : l'histoire philosophique de

rhomme, avant et pprès sa naissance, trace sur une éche]le inoindrei l'histoire du développement des sociétés. Il serait encore yne fois nécessaire de donner k cette loi fondamentale toute la démonstration d'un axiome^ On y parviendrait, si je ne m'abuse, en rapprochant les temps de l'existence chez l'homme et jphez les notions, pour en faire sortir ^ne évolution de caractères qui se correspondent. Les formes se renouvellent s^ns cesse chez l'homme, surtout dans les premiers âges, de manière à ce que les anciennes formes disparaissant de jour en jour, il s'en montre aussitôt d'auti^ qui leur succèdent ; de même, les sociétés, dan^ieur étaf de croissance, quittent continuellement certaines formes usées pour en revêtir de nouyc;)leS| qui sont, comme chez l'individu, plus en rapport avec les développemens de la vie. Ce travail de confrontation , nous l'avons fait pour l'acquit de notre conscience. Partout nous vîmes se montrer avec éclat la répétition des n^émes phénomènes continués, et le maintien des mêmes lois. Les cercles s'élargissent ou diminuent; la vie oscille sous toutes les formes : mais le rapport des choses ne change pas : c'est un beau motif de ravissement pour l'esprit que le spectgcl^ de cette merveilleuse unité ! Le même principe, en se transformant sans cesse, sufât dans la variété des $yçtèmes à tQutes les conditions de la vie physique et morale. Le progrès nous apparaît , du haut de ce point de vue, comme un fait universel, auquel l'hom* me, la nation et l'humanité, participent dans une mesure inégale sans doute, mais réglée sur la nature de leurs rapports et sur le temps de leur existence. En-

fin , le mouvement d'expansion de ces trois termes qui se reproduisent Tun l'autre, rentre, comme nous Tavons déjà dit, dans l'orbite de la puissance créatrice.

Il résulte de ces idées générales que l'histoire proprement dite doit poser ses bases dans l'histoire naturelle. La géologie, qui nous révèle l'origine des choses à la surface de notre planète ; l'embryogénie qui raconte les mouvemens de l'organisme humain, durant la période occulte des formations intra-utérines ; l'anthropologie comparée, qui rattache l'existence des races humaines à la vie même du globe; la physiologie du cerveau qui relie les fonctions matérielles de cet organe au développement des facultés de l'âme ; — toutes les sciences doivent désormais répandre sur l'étude de la civilisation leurs imposantes lumières. Envisagé d'un certain point de vue, notre ouvrage n'est qu'une première application de ces sciences naturelles à la philosophie de l'histoire. Dieu nous garde de rejeter une telle interprétation ; nous serions trop heureux d'avoir commencé dans ce livre un ordre de recherches, qui, bien conduites, doivent aboutir, si nous ne nous abusons pas, aux découvertes les plus imprévues. Jusqu'ici ces sciences si graves, avaient d'ailleurs laissé en dehors celle qui devait servir un jour à les compléter toutes, la science des faits comparés. Déjà nous nous croyons en droit de proclamer cette vérité , fruit de quelques études consciencieuses : il existe une relation intime entre l'univers physique et l'univers moral; une sorte de plan commun trace d'avance la direction des sociétés

hiimaities sur la marche de la matière dans les combinaisons organiques de la vie. D'où il suit que la connaissance, même imparfaite, des lois de la nature^ est destinée à rejaillir en Iraitsde lumière, surlacon^ naissance des lois de Thistoireet de la civilisation*

La hardiesse de ces vues soulève sans doute plus d'une objection. On dira que Tesprit de système se

•joue dans la plupart des doctrines qui visent à l'unîfé. Ce reprocbe n*a rien de sérieux ; les vérités les • mieux établies en science, en morale, en religion, en] philosophie, ont commencé par être des systèmes à

j l'origine; il a fallu l'épreuve du tenips et Tacquiescément de la majorité intelligente du genre humain i pour leur faire prendre le rang qu'elles occupent aujourd'hui. Il existe un autre point, en apparence plus vulnérable, sur lequel porteront les attaques de taî critique. On objectera que les sciences naturelles ne sont encore ni assez stables dans les principes, ni as* mz avancées dans leur marche, pour qu'on puisse sans risque appuyer sur elles un ensemble de lois * morales et historiques» Tout cela est pcutHctre spé* , *. cieux : mais tout cela est faux. Il n'est pas vrai que la géologie, r embryogénie, la physiologie du cerveau, la médecine philosophique, ne constituent encore que des nouveautés douteuses : la plupart de ceux qui tien- Tient ce langage ne les ont point étudiées: or, en science, comme ailleurs, il faut s'approcher de la lu-

t'înîèrej si l'on veut en être éclairé. Le moyen de se garantir de l'erreur ne consistait ici que dans la sévérité du choix. Parmi les acquisitions scientifiques de notre siècle, tontes celles qui par leur bizarrerie ou

INmODUt.TIliN,

leur in dépend a II ce tombaient plus ou moins dans le domaine des hypolhèses, ont été écartées. Nous iravons accueilli parmi les grandes lois de Thistoiie naturelle que celles qui ont reçu à leur naissance la cfmfirniation éclatante des fails. On voit donc que les élémens, destinés à éclairer l'histoire des sociétés pai* félude philoso|)bîque des sciences, existent. Il ne s'a-

'^^git plus que de les mettre en œuvre.

Ces idées générales auraient peut-être manqué de

Fprécision, si nous avions négligé de les enfermer dans tm cadre; ce cadre se présente tout d'abord à notre

[imagination séduite, c'est Paris. La formation d'une grande ville nous donne T image de la formation d'une société. Ce sont des cercles qui se concentrent de plus en plus sans que les grandes lois de relations s'altèrent entre les ordres de faits parallèles, Ij' esprit voit seulement plus juste dans lui horizon rétréci dont il se marque à lui-même la limite, Paris > cette tête de la civilisation européenne, ce microcosme, nous sembla donc un fond heureusement cboîsij pour y détacher les contotu's et les principaux traits de notre idée. Le champ de nos applications étant d'avance circonscrit, nous aurons moins de peine à le parcourir avec ordre, dans l'ensemble et dans les îétails.

Il existe des divisions de Paris toutes tracées : nous avons négligé de les suivre } nous nous sommes fait ime géographie morale, où nous avons eu plutôt rn vue Tordre, et Feuchaînement logique des fails, que

.les convenances du régime municîpaL Si nous avons pris notre point de départ dans le Jardin-desPlantes,

40 INTRODUCllON.

au lieu de le placer dans la Cité, qui est vraiment le centre de Paris, c'est que la civilisation, dont on peut répéter la marche dans nos grandes villes, a commencé avec l'humanité sauvage, au milieu de la nature et du règne animal. Le genre humain est sorti avec le temps de ces régions basses et obscures de la vie; il a rejeté le règne animal en arrière par la série rapide de ses progrès; chargé d'infirmités originelles, dont le mouvement de la civilisation a eu pour résultat de le guérir, du moins en partie, il s'est avancé vers des destinées plus grandes. Passer en revue cette série d'établissemens, où la capitale concentre, en les soignant, toutes les misères de l'âme et du corps, ce sera suivre la marche du genre humain.à travers les profondeurs de l'idiotisme, les ténèbres de la folie, le silence de la surdi-mutité, l'immobilité de l'aveuglement, et toutes ces maladies anciennes, dont les infirmités qui existent encore sur le globe, ne sont que des restes, des traces conservées. 11 n'y a pas jusqu'à nos cimetières dans lesquels nous ne retrouvions une image de l'état naturel à l'homme, avant la civilisation; enveloppé qu'il était alors dès sa naissance dans les langes de la mort. La promiscuité des sexes^ qui est une source d'abandon pour l'enfance, a été le point de départ des races humaines : nous en verrons reparaître les vestiges dans l'hospice des Enfans-Trouvés. Un des derniers sentimens qui s'organise chez l'homme et dans une nation, c'est celui de la prévoyance : il nous faudra arriver au Paris moderne, et en quelque sorte à la couche la plus excentrique pour trouver dans l'institution de la caisse d'épargne, un

monument élevé à l'économie et aux vertus de la famille.

Sans négliger la partie administrative de nos grands établissemens publics , nous avons particulièrement recherché sur ces théâtres de faits un objet d'études morales et scientifiques. A propos des asiles d'aliénés, nous avons esquissé l'histoire et le traitement des maladies mentales; à propos de l'Institut des sourdsmuets les origines du langage; à propos de nos chemins de fer, l'influence de la vapeur sur les rapports et les destinées des nations. Ainsi envisagé, Paris devient un véritable cours d'enseignement philosophique. Il a fallu nous mettre en relation avec les chefs de nos établissemens si riches de lumières; car la vie d'un homme n'aurait point suffi à épuiser par ses propres forces la série d'observations sur lesquelles on base en médecine, en physiologie, en histoire naturelle, en économie politique, un ordre tant soit peu sérieux de connaissances. Nos démarches ont été accueillies, surtout par les médecins, avec unç obligeance inouïe : des hommes mûris dans des spécialités honorables se sont empressés de remettre entre nos mains curieuses les clefs de la science. Ce sera un devoir et un bonlieur pour nous d'écrire dans le cours de cet ouvrage les noms de ceux qui ont bien voulu nous communiquer le fruit de leurs recherchés assidues! Tout en reflétant les travaux de nos contemporains, nous avons pris constamment le parti de voir par nous-même, et de dégager nos idées propres des idées quiexistaient déjà. Venu d'un autre point de l'horizon philosophique^ il se peut que nous ayons découvert

<2 INIKODUCTION.

dans les rapports abstraits des choses , certaines lois de la nature négligées jusqu'ici par les savans, ou seulement entrevues.

Un ouvrage de recherches aussi patientes n'est pas du au travail d'un jour : il en résulte que la face mobile du monde administratif a pu changer çà et là, depuis que nous avons mis la première main à la rédaction de nos études. Nous avons cru ne pas devoir tenir compte de ces légères variantes. Tout au plus si nous indiquerons , une ou deux fois, en manière de note, les réformes d'abus que nous avions signalés dans nos deux premiers recueils littéraires , et qui ont disparu de la scène après une révélation énergique de leur existence.

Nous ne pouvons nous en tenir à cette série d'institutions qui forment la ceinture extérieure de la ville, il nous faudra entrer, plus tard, dans un autre ordre d'événemens. L'histoire des accroissemens de Paris ne saurait manquer d'être fertile en leçons et en rapprochemens curieux. Le signe de la naissance d'un peuple, c'est la fondation d'une capitale : les nations viennent au monde comme les enfans , par la tête. Celte tête continue de penser et d'agir au nom du corps social, dont elle résume la puissance, la pensée, la vie. L'histoire politique de Paris a été écrite plusieurs fois : mais nous croyons que les élémens n'en ont pas été cherchés où ils doivent l'être. Paris veut être étudié sur lui-même et non dans les livres. C'est dans le mouvement des couches de la population parisienne que se découvre le secret des transformations qui ont élevé d'âge en âge le sol moral de la capitale du

monde. Il y a deux manières d'écrire l'histoire : l'une raconte les faits, l'autre les explique; c'est cette seconde méthode que nous avons choisie. L'organisation des quartiers de la grande ville exprime toujours les caractères naturels qui sont dans le peuple : de cette alliance nouvelle de la physiologie et de la statistique, sortira, nous le croyons du moins, une révélation soudaine des causes qui ont perfectionné, à travers les siècles, la matière de la civilisation dans la ville de Paris. Il ne faudra pas craindre de descendre aux détails : un peu de verre travaillé sert, entre les mains de l'astronome, à découvrir les mystères de l'espace céleste; il existe aussi des faits de peu d'importance par eux-mêmes^ au travers desqiiels on peut mieux étudier la marche et les développemens d'une idée.

Nous avons eu en vue un livre sévère, non un livre maussade. Paris n'est pas seulement un théâtre d'idées; c'est encore un intéressant théâtre de mœurs. Il entrait dans le plan de nos travaux d'étudier l'histoire des conditions privées, et surtout la vie du peuple, la vie du pauvre. Nulle part le n^alaise des classes ouvrières ne se montre sous des couleurs aussi tranchées que dans la capitale du luxe et des plaisirs. C'était un devoir pour nous de fouiller avec calme le volcan de la misère publique. Cetle question économique contient, selon la manière d'y pourvoir, des orages ou des avénemens; un grand travail se fait dans les lieux bas de la population. La société est à cette heure un escalier tout le long duquel on entend monter des pas derrière soi : les uns s'effraient de ce bruit mystérieux et en sont tout pâles ; d'autres s'en réjouissent et crient à la déli-

I i I5TltODCCnOW.

Trance. Tfous sommes de ceux qai se réjoiBssenl ; car ce bruit de pas, c^est rannocœ de nouTelIes générations baroaines qui arriToit à la lumière et à la liber» té. Cet avènement est tamultiKux. Les totcz-toos les lins presque nus, les autres couTerîs comme d'un linceul troué, se précipiter pé!e-méJe vers Temboachure de la civilisation ? Que demandent ces classes d*bonimes depuis si long- temps enfouies? Elles réclament des droits et avant tout celui de vivre.

Le sujet abordé dans ce livre n'a pas besoin qu^on en relève Fimportance : écrire en tète d'un ouvrage, Paris au ïix* siicLE, c'est tracer un programme; ce n'est pas se flatter d'avoir rempli un cadre d'idées , si ambitieusement vaste. Nous allons dire à quelles proportions morales il nous semble qu'un tel livre devrait s'étendre pour être complet.

Paris est grand : il couvre une surface de trentequatre millions de mètres carrés; toutes ses rues, prises ensemble, donnent un développement décent quatre-vingts lieues; il occupe deux cent trente fois plus d'espace qu'ils n'en tenait à son berceau ; mais ce n'est pas de cette grandeur-là que nous voulons parler. La Ville, les anciens, par ce n!r>l, entendaient Rome : nous entendons Paris. La tète du monde s'est déplacée. De jour en jour ce mouvement de centralisation s'accroît : du temps que Paris n'était encore que la France , il contenait dans son sein les rues d'Anjou, de Bretagne, d'Angoulême, de Provence; aujourd'hui que Paris est une ville cosmopolite qui donne rendez- vous à l'univers, nous avons les rues de Bruxelles, de Stockholm, de Londres,

d'Amsterdam, de Berlin , de Rome, de Madrid.

L'importance de la situation géographique de notre capitale, le mouvement de son commerce, la font rayonner 'partout sur le globe : mais son autorité Inorale impose plus que tout le reste aux étrangers. Paris n*est pas seulement une ville, c'est le thermomètre de la civilisation. Si nous voulons savoir où en est l'intelligence humaine au xix* siècle , nous n'avons qu'à regarder autour de nous : tout ce qui pense , tout ce qui croit, tout ce qui médite a dans nos murs ses monumens , ses institutions : des* académies, voilà pour l'intelligence; des églises, voilà pour la foi; des bibliothèques, voilà pour l'étude; des musées, voilà pour l'art; des écoles, voilà pour la propagation des lumières. Ce qui s'imprime , ce qui se dit à Paris dans les régions élevées est aussitôt répété aux quatre coins du monde. Encyclopédie vivante, notre grande cité contient toutes les sciences dans ses établissemens publics. Au palais des Thermes, elle résume les origines de notre histoire; à l'Observatoire elle embrasse le ciel; à l'École de médecine elle tient l'enveloppe de l'homme. Notre Collège de France est, pour ainsi dire, le laboratoire des idées politiques ou littéraires qui gouvernent le monde. De jour en jour le rayon visuel s'étend pour l'oéil comme pour l'esprit. C'est de Paris que partie signal de toutes ces grandes découvertes qui changent la face des nations; s'il ne les invente pas , il les applique, et de ce jour-là seulement ces découvertes prennent une valeur intellectuelle dans le monde. Par les chemins de fer, Paris touchera bientôt à Bi'uxelles, à

- Vienne, à Berlin, à Sainl-Pétersbourg, à Cadix, à Roipe; par les télégraphes, une idée aura plus tôt fait le lour de l'Europe qu'il n'en fallait à un roi de France

* • au xvii** siècle pour se rendre de son château des Tuileries à sa foret de Fontainebleau. *

^ De tous les livres qu'ait encore écrits la main de

l'homme, Paris est le plus intéressant à étudier. Son

f ' histoire est presque à elle seule l'histoire de la France.

Depuis les maisons et les murailles de bois qui ont comWncé dans l'île de la Cité les destinées de notre * ville, jusqu'aux constructions moderneSjj Paris n'a cessé d'offrir un mouvement continu de démolition *et d'accroissement. Les armées barbares passent et al&cent cette ancienne cité de bois qui renaît de pierre. Jetons seulement les yeux sur la carte de Paris dressée en 1782 ; presque tous les établissemens actuels, collèges, musées , cimetières, n'existaient pas; presque tous les établissemens d'alors, communautés, églises, couvens, n'existent plus. En un demi-siècle la face de la capitale a complètement changé; au Paris religieux, qui comptait alors soixante-deux paroisses, succèdent le Paris philosophique de la révolution et te Paris militaire de l'empire, qui transforment les anciens cloîtres en bibliothèques ou eu casernes. Ce inouvement ne s'arrête pas; chaque jour de nouvelles rues percent des niasses de maisons compactes qui gênaient la circulation; d'anciennes lignes tortueuses se redressent, des voies étroites s'élargissent ; ici la main de l'homme n'a jamais fini d'abattre ni de reconstruire. Ces travaux de rénovation demandent à être dirigés avec intelligence pour ne point tourner

au vandalisme. Loin de nous cet esprit systématique d'école qui voudrait immobiliser la forme des villes sous prétexte d'attachement aux traditions du passé. Nous applaudissons à toutes les créations nouvelles $ nous sommes pour tout ce qui rend une cité brillante, commode, agréable : mais nous croyons que ces progrès et ces transformations peuvent très bien s'associer avec le respect des souvenirs; c'est ici qu'il est du moins poissible d'améliorer en Conservant. Un arbre n'en est pas moins un arbre pour être planté devant un édifice rare, et une borne-fontaine n*en rend pas moins des services à la population , tout en coulant devant un mur historique.

Il se passe depuis quelques années un fait municipal qui soulève peu d'intérêt , mais qui mérite pourtant d'être remarqué : nous voulons parler des changemens de noms qu'on a fait subir aux rues de Paris. La rue de la Mortellerie, ainsi appelée d'une épidémie qui fit de grands ravages parmi ses anciens habitans (i) , est aujourd'hui la rue de l'Hôtel-de- ville. Cette dernière dénomination est peut-être plus agréable que l'autre, mais elle a moins de caractère. I^ rue de l'Orme Saint-Gervais , où l'antiquaire respirait en idée l'ombre du gros arbre sous lequel les femmes du quartier venaient autrefois prendre le frais et babiller, est devenue la rue François-Miron. La rue du Long-Pont, célèbre par iine maison qu'habila

(i) Selon d'dutres historiens de Paris, cette rue aurait pris son nom des nieiirtrc<t qui s*y commet I aient , ou encore de quelques bourgeois nommét MorteUier qui y ont autrefois demeuré. Le lecteur choisira.

19 ITfTRODDCnON.

Yolfaire^ a revéfii par hasard le nom de Jacques de BroMe. I^ rue de Seine-Saint-Victor, située près d€s terraio.s qn^me fameuse abbaye céda généreusement^ dans le dernier siècle, au Jardin des Plantes^ s'apf>dle maintenant rue Cuvier. Rien de mieu]( que <f al tricher les noms de savans illustres , de grands écrivains ou même d'hommes utiles , aux rues de la capitale, mais nous voudrions que ce fût aux rues ne^jiftêf et non à celles qui sont déjà nommées. Une trille eat, comme nous l'avons dit, un livre dont chaqne rue forme une page : ajoutons de nouiM^aux feuillets au livre, mais n'effaçons pas les anciens. Il existe fdie rue qui n'avait pour elle que son nom; il est irraique ce nom était quelque chose, nous voulons parler de la rue du Jîoi Doré. L'imagination croyait y voir reluire une ancienne image du roi Salomon. Par une maladresse que rien n'excuse, ce titre pittoresque a été raccourci : nous avons à présent la rue Doré ^ qui n'a plus de sens. De telles altérations commises à tort et à travers, enlèveraient bientôt toute poésie aux inscriptions de notre ville.

Jamais les travaux d'architecture n'avaient pris une si grande extension que dans ces dernières années ; nous approuvons ce mouvement lorsque nous le croyons utile : nous le blâmons au contraire quand nous sommes fondé à le croire nuisible ou immodéré. Le moment est venu de s'élever contre cette soif de bâtir qui compromet çà et là l'existence morale de nos établissemens publics pour satisfaire les projets ambitieux ou avides de certains entrepreneurs. Il y a quelques années encore, la maison royale de Charen-

INTRObUCTïON. 49

toD, si justement renommée pour k traitement des maladies mentales, jouissait d'une grande prospérités Cependant , comme }es andefis murs, tombaient en ruine et que les bâtimens préseii^taient la figent mai^ sade de la vi^ilesse, on arrêta dts plans de reGônsttlH> tîon. Jusqu'ici tout était biett: Inai^ piri»alhectlP> tm désir excessif d'agrandissement, et peùt-éircr aussi des intérêts personnels cachés sous le masqui» » ^tri^toèrent les travaux bien an^lelà des limita Misônnc^blei. Aujourd'hui l'édifice est presque adïe¥é| c'éiM! tfèâ beau, trèsj^raste^ très monumental^ trèsi^ili'MInfRodè^ il n'existe par malheur aucune prôpôiftii»! eftti^e ïé*tendue des bâtimens et le nc^m^bre probâbl'e de^ Mâ^ lades. Qu'eii rés^xlle-t^l ? C'est quelèS dépiàiscis ftrilës^ pour élever cette demeure imth^nsé ^ vid€^ ont dls^ perse les ressources de l'établissement, èl ^lîé mille besoins se trouvent maintenant eti s6tiffrànee. Lés malades sont logés comftie des princes , c'est-à-dîi* fort grandement et fort mal à l'aise : mais ils ilianqtietit en partie des soins matériels qu'exige leur état. L^ zèle éclairé du médecin en chef n'a cessé de proférer contre de telles maçonneries insensée»; il Ititte dricîcM^ chaque jour contre les obstacles et les embarras ûtêés par une prodigalité si grande envers le^miti*^; Atltrc^ fois la maison royale de Charenton possédait désr prairies sur le bord de la Seine , un moulin , Û^ rentes sur l'Etat; aujourd'hui l'établisi^mént est ruMé, itn6 lui reste, grâce à ses tomptuéuses donstrûétions, que des pierres pour toutes ressources, et le éoilcdurs échi^ tant de la science qui soutient, Dieu inerci ! sojà ati-^ cienae célébrité.

Nous encouragerons les travaux utiles, ceux dont la classe pauvre doit recueillir le plus de services, comme le pavage des rues fangeuses et humides, l'assainissement des quartiers populeux , Térection des bornes-fontaines ; on gémit à penser que rhabitant de Paris ne dispose que de sept litres d'eau , quand celui de Londres en a soixante-deux pour son service. L'éclairage, si abondant dans les rues Yivienne, Saint«- Honoré, de Rivoli, est au contraire d'une parcimonie extrême dans les quartiers du faubourg Saint-Marcean et S^int-Jacques. Nous demanderons que la lumière du gaz se lève pour tous les yeux, comme la lumière du soleil. Nous aurons aussi à examiner si les moyens mis en usage pour la salubrité publique dans la ville de Paris, sont aussi efficaces qu'on veut bien le dire. Il est à regretter que le 'système de plantations d'arbres dans l'intérieur de la ville n'ait pas encore reçu plus de développement. On a cru aider à la circulation de l'air dans la ville de Paris en alignant les maisons et en élargissant les rues ; de louables travaux ont été dirigés sur certains quartiers pour les éclaircir; mais il ne faut pas s'exagérer le résultat de [ces entreprises. Le terrain destiné à agrandir les voies de communication a été pris sur des jardins dont les arbres contribuaient beaucoup à purifier Tatmosphère de notre ville. Aujourd'hui les jardins disparaissent, les arbres tombent, les gazons s'effacent sous les pavés ; les Parisiens n'auront bientôt plus que les chétifs tilleuls des quais et les ormes des boulevards pour couvrir leur tête d'une poudreuse verdure. On vante aussi tous les jours les maisons élégantes , les distri-^

butions commodes, les logemens agréables qui ont succédé aux anciennes masures dans les quartiers Saint-Victor, de la Grève, de la Cité ; mais on n'ajoute pas que jusqu'ici la classe pauvre n'a nullement profité de ces constructions modernes. Chassés de leur vieille demeure comme les oiseaux de la foret , du chêne qu'on abat, ces hôtes fugitifs sont allés porter ailleurs dans la ville leur nid et leur misère. Refoulés dans les rues du quartier des Arcis , ils sont venus s'entasser au sein de maisons étroites, sales, humides, sans cours, sans air. Les architectes n'ont songé jusqu'ici, dans leurs constructions nouvelles, qu'à la classe aisée; il semble qu'à leurs yeux le pauvre ne doive pas se loger.

La densité de la population dans certains quartiers indigens et malsains est un fait sérieux qui doit faire réfléchir ladministration de la ville de Paris; La misère se concentre chaque jour sur des points ténébreux et y occupe chaque jour moins de place. Il est tel quartier de Paris où un seul hectare compte plus de quinze cents habitans; on oserait à peine confier mille arbres au même espace de terrain; les arbres souffriraient , les hommes meurent. Il est telle rue, telle maison, où une famille entière tient dans un réduit de six mètres carrés. On devine l'influence de cet état de choses sur la santé des habitans. Serrés les uns contre les autres dans une ceinture de pierre, ces malheureux ne reçoivent qu'un air rare et vicié. La phthisie et tout un sombre cortège d'affections pulmonaires assiègent ces quartiers étmiffans , où il semble avoir été défendu à l'homme de respirer.

t2 IWTROIHJCTION.

Nous serioBis à même d'indiquer les arrondisseraens^ les nies et jusqu'aux maisons malsaines, avec le chi& fre annuel de leur mortalité. Il existe dans le quartier des Arcisime triste masure où depuis dix ans le nombre des morts est six fois plus considérable que dans tesdemieures spacieuses et commodes des autres quartiers de la viUe. Nous n'attribuoqs pas à la seule influence du domicile l'élévation des causes morbides; nous savons que les travaux , le genre de vie, les habitudes, déterminent aussi dès accidens irréparables; mais il est vrai de dire que le moral des habitans tend i se mettre partout au niveau des habitations. Ce» rues étroites, obscures, fangeuses , où l'air demeure continuellement immobile, où le pavé ne sèche jamais, donnent asik à une sombre population dont le caractère est en rapport avec les lieux où elle séjourne. Au- dessous de cette classe utile qui pourvoit à sa subsistance par un travail dur et journalier, il en existe une autre partout reconnaissable à son dénuement absolu, à sa profonde dégradation; race sans nom, qui ne possède que sa misère et ses vices. C'est un devoir de l'administration que de faire remontera la société ces êtres déchus ; or, il n'est pas douteux que le milieu sordide oùils vivent ne contribue à les maintenir dans leur déplorable état.

Il se rencontre de^s esprits qui, séduits par des études spéciales, ne voient dans Paris] que des maisons, des rues, des édifices, des murs; pour ceux-là les habitans n'existent pas. Nous nous garderions bien de borner ainsi notre horizon ; si intéressante que soit l'enveloppe monumentale d'une ville comme Paris ,

une importance bien plus grande se rattache à sa population. La statistique nous fournira quelques traits pour dessiner le caractère moral de Paris et de ses habitans. Il ne faut pas, toutefois, s*exagérer le secours qu'on peut tirer des chiffres. L'état de notre pays, et de notre ville en particulier, tient au développement de nos institutions, au progrès de nos mœurs et de nos idées, à la nature des établissemens fondés paria main des siècles et sans cesse modifiés par l'opinion. Ceux qui, séduits par la fantasmagorie des calculs, pensent avoir trouvé le moyen d'évaluer mécaniquement les ressources de notre ville, ses nécessités, ses souffrances , encouragent sans le savoir le principe matérialiste contre lequel nous nous proposons de réagir. La question est à reprendre de plus haut. Nous croyons que par la pensée, par l'observation fidèfe des différentes classes de la société parisienne, on arriverait plus certainement à une connaissance approfondie de la situation morale que par la voie assez stérile des tableaux mathématiques.

Au premier coup-d'œil, Paris offre une masse compacte et homogène ; mais , comme en fouillant datis les entrailles de la terre, on voit reparaître d'étage en étage les restes d'une formation de plus en plus ancienne, conservée par les mains de la nature, de même uni* étude minutieuse et profonde des différentes couches découvrirait sous la surface actuelle de la société parisienne les restes de plusieurs sociétés antérieures. Les caractères physiologiques, propres aux différentes classes d'habitans, forinent pour les yeux exercés autant de races distinctes qui se touchent, mais

24 ' INIRODUCÏION.

qui ne se confondent pas. Chaque âge séculaire de la civilisation a pour ainsi dire déposé dans un quartier de la ville sa trace et ses dépouilles vivantes. La loi des naissances, des mariages, des décès , des infirmités,des vices de conformation et autres causes d'exemption du service, est très loin d'élre la même pour tous les arrondissemens. Les économistes qui ont voulu agir par des calculs généraux sur des parties si hétérogènes ont tous élé conduits à des résultats absolument nuls ou erronés. Il faut décomposer les élémens de la population de Paris. Au lieu de voir dans Paris une ville unique, sortie en bloc du même ordre d'événemensy nous serons alors, forcés de reconnaître dans les classes inférieures des traits essentiels qui dessinent les caractères primitifs de la civilisation. Les divers quartiers , à mesure que s'élèvera le moral de leurs habitans, nous représenteront autant de degrés par lesquels la population parisienne a dû passer avant de parvenir à son âge de virilité. La forme relative des habitations, l'état des cnœurset des connaissances en rapport avec les caractères de l'organisation humaine, l'inégalité des développemens au moral comme au physique, sont autant de monumens négligés jusqu'ici, et qui seuls peuvent servir à rétablir la statistique sur ses véritables bases. Ce n'est pas seulement l'histoire d'une ville qui sort de tels monumens physiologiques comparés entre eux, c'est comme nous l'avons dit plus haut, l'histoire d'une nation. L'étude de Paris faite sur ses habitans, sur ses rues, sur ses édifices , renoue les anneaux de cette l'haine de cbangemens et de révolutions morales qui

INTRODUl/flON. 25

ont constitué le caractère de la France comme société. Il ne tient même qu'à nous d'élargir ce cercle déjà si vaste et de retrouver dans les accroissemens successifs de la civilisation parisienne une image du mouvement de formation de tous les peuples. Voyager par toute la terre, c'est parcourir dans les limites de l'espace le même ordre de faits et d'idées que l'histoire universelle nous déroule dans les limites du temps ; voyager dans Paris , c'est embrasser en petit dans l'enceinte d'une ville les événemens humains que la loi du progrès développe en grand sur toute l'étendue du globe.

Cette histoire morale de Paris nous conduit aux questions d'économie publique dont l'administration commence justement à se préoccuper. N'y a-til point un intérêt grave et humain attaché à des établissemens comme les hôpitaux, les asiles, les prisons , où la partie la plus faible et la plus déchue de la population amasse chaque jour les flots de sa misère? Aux greniers publics, aux abattoirs; Téconomisle rencontre la question des subsistances, le physiologiste celle de l'influence de la nourriture animale ou végétale sur la constitution humaine.

Nous aurons à parler des bureaux de bienfaisance, des institutions de prévoyance et d'économie; en un mot de tous les moyens destinés à la guérison des plaies sociales. Il existe aussi plus d'un abus à réprimer; nous voulons parler des jeux de l'industrie qui s'exercent çà et là dans la ville , sans qu'une critique hbre et désintéressée les domine d'un blâme sévère. A peine vous approchez- vous de la Bourse, que ce mouvement

répandu autour de vos pas, ce luxe, ce bruit, ce tumulte, cette foule, tout vous dit que la vie est là. Les idées philosophiques tombent dans F indifférence; la gloire! on en rit ; la littérature! nous la voyons se flétrir chaque jour, sous le souffle de la vénalité ; les luttes politiques raéme se calment : mais la hausi^e et la baisse de la rente continuent d*émouvoir tes passions. Autrefois , l'esprit religieux entretenait la vie des sociétés; aujourd'hui, l'esprit d'agiotage palpite à la place delà foi. La Bourse est devenue la cathédrale du XIX* siècle. Ce temple de l'industrie moderne, a, comme les anciens temples, ses initiés et ses mystères, sur lesquels il serait bon de déchirer le voile. Dessiner en un mot, dans ses principaux traits, le profil de la civilisation parisienne au point de vue religieux, moral, scientifique, industriel; soumettre à l'examen les projets de l'administration; ne négliger dans notre cadre ni le Paris intellectuel*, ni le Paris monumental ; recourir, suivant l'occasion, à la statistique, à l'observation, à la physiologie, pour réunir des lumières, tel est le travail que nous proposons, Dieuaidant d'exécuter un jour. L'intérêt de seihblables recherches ne s'arrête pas aux murs de notre viHe; la France entière est engagée à ce queParis soit fort, prospère, éclairé, puisque c'est de là que luivientsa puissance. Une ville comme la nôtre est d'ailleurs responsable devant l'avenir. La surface de Paris s'est déjà renouvelée plusieurs fois ; sous son enveloppe moderne, on retrouve comme des dépouilles fossiles les formes anciennes, qu'il a successivement prises ou rejetées pouf s'avancer de siècle en siècle vers son état de splendeur.

UNXROUUCXION. 27

Notre époque laissera à son tour une empreinte sur ce sol toujours recouvert par des créations nouvelles. Nous devons donc veiller à ce que la pensée, qui préside de nos jours aux destinées de la ville, soit assez forte pour marquer une trace intelligente et utile sur ce livre de pierre, où la main de la révolution a tout dernièrement inscrit des litres de liberté, et la main de l'empire des victoires.

Un sentiment national se lie pour l'auteur de ce livre au sujet qu'il traite. Enfant de Paris, il aime la capitale, parce qu'il aime la France. Ses yeux étaient à peine ouverts, qu'il vit poindre comme dans un rêve, la majesté extérieure de la grande ville, et ne la quitta plus. Venu au monde dans le vieux £aulK>urg Saint-Antoine, au milieu des couvens et des fabriques, — l'ancien et le nouveau Paris — il a gardé pour l'air de sa ville natale des sympathies qui ne s'effacent pas. C'était en i8i4 : son berceau flotta sur le déluge qui couvrait alors la France. H n'en reste que plus attaché, du fond du cœur, au pays et à la cité historique : les fils aiment les mères qui les ont enfantés dans la douleur.

La mission de Paris n'est pas terminée. Le progrès, dont nous suivons ici les traces, ne s'est jamais manifesté par une lumière si grande ni si rapide, que dans ce puissant xix® siècle, pas encore à la moitié de sa course et déjà si rayonnant. Un seul fait grave a lieu d'inquiéter les penseurs, c'est le déclin des croyances et du sentiment religieux. Le monde est attaqué, sous une autre forme, du mal de l'indifférence, dont était prise la société romaine, avant l'établissement du

2H INIHODUCTION.

christianisme. Cette maladie est en effet alarmante: la société d'alors eût péri si Ton ne lui eût inoculé à temps le sang d'un Dieu. Aujourd'hui nous n'avons plus le même remède, ni les mêmes moyens de salut à espérer; il n'y a plus de messie à paraître. Il faut que la pensée humaine reconstitue elle-même ses dogmes , sur les bases nouvelles de la science et de la philosophie. Ce travail est lent, pénible, douloureux ; il demande le concours de toutes les intelligences élevées; il laisse le cœur des populations dans l'attente et dans le tremblement. Au milieu de ces ténèbres morales qui couvrent la face de la terre, les consciences mourantes tournent instinctivement les yeux vers Paris , comme les Israélites dans le désert, vers le serpent d'airain. Là, se dégage ei) effet du sein de toutes les recherches, de toutes les connaissances mises, pour ainsi dire en commun, une pensée d'avenir et d'unité ; c'est cette pensée-là qui sauvera le monde.

LE

JARDIN DES PLAMTES.

It la Nature.

Les anciens se représentaient la nature sous les traits d'une femme nourricière et féconde. Cette image n'a point été effacée par le progrès des temps modernes. Au mot de nature se rattache encore une idée de production. Mèi'e éternellement jeune, elle procède, sous l'action de Dieu, à l'enfantement des mondes. L'antiquité avait en outre placé le caractère de l'inconnu, quid ignotum, dans cette Isis impéné* trahie dont le mystère était, pour ainsi dire, le vêtement. Nous verrons si le voile dont elle couvrait alors le secret de sa figure est tomhé depuissous la main audacieuse de la science.

La nature n'a pas toujours été ce qu'elle est aujourd'hui ; il y aura donc à écrire l'histoire de ses changemens et de ses vicissitudes. Commençons par

30 LÉ JARDIN DFS FIANTES.

quelques idées générales sur l'ensemble des pbénomènes de l'univers, et principalement sur les différences qui existent entre les êtres aujourd'hui vivans. Quelle est l'origine de cette variété inépuisable de formes dont l'œil le moins exercé est, pour ainsi dire, saisi au jardin des Ptantes? — : Quelle est la-^ caiist qui distingue par des caradéres arrétéllel tioiHl^i^iJ^ animaux du globe terrestre?

Différer, se départir du tout, telle est la tendance croissante, qui se manifeste dans l'ensemble de la création, après le premier âge du monde. Plus en effet les époques vers lesquelles on remonte sont anciennes, plus les causes générales ont eu d'empire sur la lerre. Tant que l'action de ces causes extérieures a été uniforme sur le globe, la création animale s'est montrée partout semblable à elle-même. Une nature muette, sans variété , s'éteadait çà et là, ^^^dans ces temps où la loi de localisation n'existait pas. Le monde même que nous habitons n'avait pas encore la physionomie astronomique qui le distingue aujourd'hui des autres mondes. Le dernier grand cataclysme doit avoir eii surtout pour résultat d'envelopper la terre d'une at»mosphère nouvelle, moins accessible que l'autre aux influences célestes. Avec le cours des siècles, notre globe s'est &it, comme on dit maintenant, une individualité : la vie a suivi la même tendance au dégage* ment. A mesure que les temps se rapprochent dans la chaîne des faits antédiluviens, l'énergie des causes locales se développe, et le règne animal perd sa monotone constance. Que dis-je? nous le voyons acqué* rir avec le temps cette indépendance de caractères/

DE LA NATIIRE. 34

qui fait^ pour ainsi dire> du même être un animal à part; selon la différence des lieux qu'il occupe sur le globe» Au lieu d'une nature universelle, nous avons alors une nature géographique*

Les fflim^ts sont l'ouvrage des dernières catastrophes du glphe« Leur rôle a été considérable dans le travail d'achèvement des êtres à la surface de la terre. Si les clipoats n'ont pas créé à l'origine tous les caractères physiques des races, ils concourent du moins à les maintenir et à les conserver. Là ne se borne pas leur action. Investis d'une puissance con6guratrice des chosesi ils ont remanié la nature antédiluvienne, cette nature enveloppée et une» 11 existe à la surface du globe , depuis les derniers événemens auxquels nous devons une assiette stable, des forces et des facultés particulières qui s'exercent sur une étendue Hmitée.Laterreprésenteraitydumoinssouscepointde vue, une grossière image des divisions morales, que le docteur Gall avait dessinée sur la tête de l'homme. Douée, selon les lieux, de certaines vertus modificatrices de l'économie animale, elle crée des traits nouveaux dans la création primitive. Ces puissances loca^ lisées agissent à-la-fois sur les deux règnes; il en résulte des influences qui s'enchaînent et qui déterminent, par leurs rapports mutuels^ les conditions de la variété dans l'unité.

La plus récente création antédiluvienne a survécu avec de légères altérations de formes^ au dernier grand cataclysme, sur Tunique partie du globe, où les conditions de chaleur, propres à l'ancien monde^ ont per* sisté. C'est une belle démonstration, selon nous, en

32 I.R JARDl?* DES PLANTES.

faveur du principe de renchaînement et de la corrélation des choses. Il y a encore de gpandes découvertes à faire sur la nature des lois qui règlent la distribution des êtres à la surface du monde. I-.es formes et les mœurs se montrent partout en harmonie avec la nature des milieux et de la température céleste. Il existe des climats qui semblent faits pour le progrès comme d'autres pour Timmobilité. Aux deux extrémités nord et sud, nous retrouvons une nature pétrifiée, où rien ne change, pas même les cadavres. Ces lieux où la face générale des choses est sans mouvement, ont une population à leur image. Dans ceux au contraire où la variété des saisons fait succéder une formation à une autre , la résistance du climat produit la lutte, et cette lutté engendre chez les hàbitans une réaction morale : tout marche alors vers un véritable perfectionnement. Les saisons, dans nos régions tempérées, constituent d'ailleurs un moyen ingénieux, dont se sert la nature pour rapprocher toutes les températures du globe sous le même ciel, et pour réunir ainsi tous les climats en un seul. L'hiver, dans nos contrées, nous montre pour ainsi dire le profil glacé des pôles; comme Tété transporte au contraire sur nos têtes, un reflet du soleil équatorial. Les saisons, ^insi envisagées, sont pour le naturaliste des climats voyageurs.

La création animale est venue perfectionner sur Fécorce solide du globe, la création végétale : Thomme arrive à son tour perfectionner les deux règnes. Sorti comme les animaux du sein delà nature, le genre humain estnin enfant qui a détrôné sa mère. PUisindé-

pendant des liens du monde physique et des influences locales, il n'échappe pas néanmoins aux grandes lois de relation qui unissent tous les êtres créés. Une observation attentive nous montre F homme enveloppé dans les caractères de la race, la race dans les climats, les climats dans le globe terrestre, le globe terrestre dans l'univers. Il faut être dans une certaine disposition d'esprit^ libre et dégagée de la matière, pour entrevoir cette solidarité magnétiquedes choses. Lessympathies mystérieuses qui existent entre les élémens de notre planète et probablement entre notre planète et les autres mondes, constituent, dans l'infini des temps, le lien de la vie universelle.

La liberté des êtres se modèle sur le plus ou le moins d'élévation de leur existence. Plus l'organisme est simple, moins l'animal a de vie propre, et plus aussi il appartient aux agens extérieurs sous l'influence desquels il se développe. Il revêt alors la forme, l'aspect, la couleur des lieux et des objets où il se rencontre. A qui n'est-il pas arrivé de mettre la main sur des chenilles qui avaient absolument l'apparence de la branche à laquelle ces insectes adhéraient. La chenille du saule semble la feuille de cet arbre redoublée. Il en est de même de certains mollusques, et en général de tous les animaux inférieurs : leurs caractères sont exactement dessinés sur la nature des circonstances qui les environnent. L'action des causes extérieures diminue à mesure qu'on s' élève dans la série des corn* binaisons organiques; l'être se dégage. La forme n'est plus alors le résultat fortuit des mouvemens qiii président dans l'univers à Téclosion delà vie. A aucun I. 's

moment de l'existence, la structure des grands animaux n'est tout-à-fait indéterminée. Quoique l'embryon passe dans l'utérus par divers étals qui semblent appartenir à d'autres espèces du régne animal, sa forme définitive est arrêtée d'avance; l'orbite de ses développemens est tracé. Il existe tout d'abord dans chaque organe une force absorbante , élective et formatrice, qui préside à l'arrangement de la malièîe; de la réunion de ces forces résulte l'économie générale de l'être. L'énergie des causes intimes va toujours croissante à mesure qu'on s'élève vers l'homme; elle finit ainsi par balancer, par dominer même l'action des causes extérieures, de plus en plus réduite.

La forme est une force ; mais cette force peut-elle être arrêtée , modifiée , infléchie dans tous les cas, par les obstacles que lui oppose la durée des ipfluepces étrangères? Examinons. La nature témoigna, en général, une extrême résistance à sortir d'une ligne tracée , que cette ligne soit naturelle ou acquise. On a vu des animaux , modifiés par l'action de V homme, qui, rendus plus tard à l'état sauvage, mettaient presque autant de temps à perdre les caractères de la domesticité, qu'ils en avaient rais précédemment à les revêtir. — La forme cède lentement, mais elle cède. Il s'en faut du reste que la résistance aux causes extérieures soit la même pour tous les caractères de l'animalité. •Plus un organe est central, et plus il obéit, dans les profondeurs de l'être, à l'énergie des lois immuables ; «plus au contraire il est porté à la superficie, et moins il parait subir l'influence de ce moule invisible daqs

lequel la nature a , selon quelques savans , jeté les grands types de la création. L'existence du mouvement qui modifie les êtres vivans, sur les différences extérieures des climats , ne saurait pour nous être mise en doute. Les caractères superficiels , comme la couleur, le poil, la taille des animaux, prennent surtout leur origine dans la nature de ces causes que tes Allemands appellent objectives. La plupart des voyageurs ont remarqué une harmonie singulière entre la physionomie du désert fauve , éclatant , rayé , et l'aspect de la robe du tigre. Les oiseaux du nord sont gris ou blancs comme la neige et le brouillard de leur mélancolique patrie. Il m*est impossible de ne pas voir une analogie entre le poil de certains bœufs et la couleur des terrains dont leur race est originaire. Ces différences extérieures ne pénètrent pas aisément dans l'organisation. Le squelette du chat angora^ si reconnaissable du chat ordinaire dans l'état dévie, ne donne plus aucuns signes distinctifs à Tanatomie comparée. Les caractères superficiels des anciens animaux ayant disparu dans l'incrustation, on peut affirmer que les différences constatées par l'ostéblogie entre le vieux et le nouveau règne, doubleraient de valeur , si nous possédions entiers la plupart des individus qui ont péri dans le naufrage de l'ancien monde. Les influences de causes extérieures qui ont cessé d'être devaient surtout agir à la surface de ces animaux détruits pour leur imprimer une physionomie inconnue aujourd'hui sur la terre. Nous pouvons donc conclure que l'ensemble des caractères superficiels, dans les temps anciens et dans les temps modernes de la création , se

règle tantôt sur l'état général, tantôt sur les énergies localisées du globe terrestre.

Si la forme est susceptible de changemens et de variations, où s'arrête l'action modificatrice des causes extérieures? Quelle est, en un mot, la limite des mutalions de l'être? Ici le terrain des faits tremble, et toute la philosophie de la science se divise. — Il existe en histoire naturelle une école nouvelle qui n'admet presque aucunes bornes à la toute-puissance des milieux ambians, pour atteindre et modifier les lois de Torganisation animale. Si l'action lente du temps suffit pour altérer insensiblement les formes^ au moyen de faibles changemens survenus dans l'atmosphère ou dans la nature des autres causes extérieures, cette action sera bien plus énergique et bien plus décisive encore, dans le cas où des cataclysmes concourraient à lui donner une plus grande intensité. Il en résulte que les faits auxquels se rattache l'organisation actuelle des êtres, à la surface du monde fixé , ont pu s'engendrer les uns des autres, dans les époques antédiluviennes, par un mouvement enchaîné. Ce système, dont les adversaires ont, à dessein , forcé les conséquences, a été jugé sévèrement au point de vue religieux. Si une doctrine philosophique se cache derrière cette idée des transmigrations de la vie, ce n'est à coup sûr pas l'athéisme. Loin d'exclure l'intervention delà Providence, une telle idée l'appelle au contraire directement sur l'ordonnance et le progrès des choses, depuis l'origine du globe terrestre. Les grands animaux ont été, de toute éternité, prédestinés à une forme : mais cette forme s'est dessinée à travers les

âges, en passant des états les plus simples de la vie à des faits d'organisation plus compliqués. Chaque famille du règne animal s'est arrêtée au moment où elle a reçu, pour ainsi dire, son achèvement, de la part des causes générales qui ont présidé , dans la limite des temps, à la structure fugitive des anciens mondes. Dieu apparaît certainement au milieu de cet ordre : il apparaît, quoi qu'on en dise, avec ce caractère d'unité, qui l'imprime, en quelque sorte, lui-même, sur toute l'étendue de la création.

Selon une autre école, la forme est immuable, — immuable comme l'être infini qu'elle exprime dans le domaine du fini. Le créateur a fixé ses idées dans la création ; chacune de ces idées est un type , et le type ne varie pas. Si des circonstances extérieures font obstacle à son développement , la forme lutte; dès que ces barrières s'abaissent , elle reprend toute son énergie intime et revient d'elle-même à la direction éternelle qui lui est tracée. La vie est circonscrite, de la sorte, dans une multitude de cercles dont elle ne peut jamais s'écarter. Cette doctrine compte à sa tête un naturaliste célèbre, Cuvier, et un écrivain plus célèbre encore, M. de Lamennais.

Le^ idées générales que nous venons d'exposer sur la nature, devaient nous servir, en quelque sorte, d'introduction, pour nous ouvrir l'entrée de cet établissement sévère, où la science a réuni toutes les productions du globe.

âS LE JAEDIN DES 1>LAINTËS.

II. — Ëisloire du laséiun d'bistoire balurelle. — fieoffrQj Sl.-Hilaire. — Lakanal.

La fondation du Jardin des Plantes remonte à i635. Cet établissement a eu, comme la nature dont il est l'image, ses progrès et ses développemens mesurés. Nous glisserons sur des origines connues (i). Un grand nom se rattache à chacun des âges qui ont marqué la croissance de cetle institution scientifique. Gui de la Brosse, médecin de Louis XIII, aidé dans son entreprise par la protection du roi et du cardinal de Richelieu, fit l'achat, la clôture et la disposition du terrain; il s'y installa en qualité de surintendant vers l'année 1640, et donna au nouvel établissement le nom de Jardin des plantes médicinales. Il y fit venir en effet des plantes de toutes parts , au nombre de deux mille, pour les élever. Cette origine si humble, entre les mains de Gui de la Brosse, eut encore à souffrir de la néghgence du surintendant qui lui succéda. Peu touché de la botanique, ce nouveau-venu , qui était aussi médecin du roi , laissa tellement tout dépérir, que ces lieux n'avaient plus même la forme d'un jardin. L'établissement allait décheoir à son berceau, si Fagon ne se fût trouvé là pour le régénérer. Fagon était né au Jardin des Plantes; sa mère était la nièce de Gui de la Brosse; il

(i) On i>eut consulter Vtfuloire du Jardin des Plantes par Deleuze.

HISTOIRE DE L'ÉTABUBSEMENT. 39

prit à cœur de relever une œuvre utile, toute nouvelle, et déjà défaillante. L'éclat de ce nom, le zèle du nouveau surintendant, sa position en cour, tout contribua dès-loi's à sauver l'institution. Fagon mourut, c'est la destinée des hommes et des médecins; la surintendance du Jardin des Plantes passa alors par des mSiins obscures, mais plus l'état des choses empirait, plus une rénovation devait être jugée néces* saire. La direction du Jardin des Plantes fut retirée aux médecins de la cour , et confiée à Dufay , jeune savant d'un esprit étendu et flexible. L'établissement était retombé, il remonta. Après quelques essais d'administration habile, Dufay, âgé de quarante-et-un ans, penchait à mourir. La situation était critique ; le Jardhi des Plantes allait-il retourner à cet étAt de langueur et de décrépitude dans la jeunesse , dont le talent administratif de Dufay l'avait fait un instant sortir? La voix publique commençait à réclamer: sur ces entrefaites y un chimiste de l'Académie des sciences, Hellot, va trouver Dufay; tantôt insinuant, tantôt ferme et décidé, il cherche, si j'ose ainsi dire, le cœur du mourant, a Buffon, lui dit-il , est seul en mesure, par sa puissance de caractère , de continuer votre œuvre de i égénération ; éteignez donc vos sentimens de rivalité, et désignez cet ancien ami pour votre successeur. Cette demande est contenue dans la lettre que je vous présente à signer. » Dufay , défaillant, signa.

Sous Buffon, le Jardin des Plantes reprend une vie nouvelle. De simplement botanique et médical qu'il était, il commence à devenir le temple de toute la

40 LE JARIin Di'S FIANTES.

tialiire. Quelques collections se fomnenl; le jardin et les bâiîmens s'étendent. C'est k BufTon^ à son génie, à son goût pour le luxe et la représentation , que rétablissement duty en moins de dix ans , d*étre renouvelé. Roi de la science , il traitait, pour ainsi dire, d*égal à égal, avec les têtes couronnées. L'impératrice de Russie, animée pour le naturaliste français de sentimens d'estime, lui avait envoyé de riches mines de malachite, et toutes les plus belles fourrures que produisent ses États. Buffon accepta tout, non pour lui, mais pour le muséimi qu'il formait. De toutes parts les dons et les richesses affluaient dans le Jardin des Plantes. Ce qui fonde, ce qui agrandit les établissemens^ ce sont surtout les idées et le nom du fondateur. Buffon était^ sous ce rapport, l'homme le mieux choisi pour donner une âme à cette création monumentale de la science. Esprit vaste comme la nature, il embrassait à-la-fois les trois règnes dans l'étendue de ses connaissances variées. Son génie n'avait d'égal que son désintéressement. Les anciens édifices ne suffisaient plus aux accroissemens des collections : Buffon céda un jour sa bibliothèque , un autre jour son salon , puis, ainsi de suite, toutes les pièces de son logement; le savant fit si bien qu'il se vit peu-àpeu renvoyé de chez lui, par ces rares et précieux échantillons, dont il était, pour ainsi dire , le père. Où la supériorité de Buffon éclate surtout, c'est dans ses ouvrages. On a écrit dans ces derniers temps, après Cuvier, que le véritable titre de Buffon à l'immortalité, était d'avoir fondé la partie historique et descrijv tive de la science. Cet éloge, si c'est un éloge qu'on

IIISIOIKE DE I/EIABUSSEMËM. ^

a voulu faire, manque encore de rectitude. Buffon est sans doute un admirable historien des animaux, surtout par le style : mais ce rare mérite n'est chez lui que secondaire. Son premier, son véritable titre devant la postérité, c'est d'avoir été le philosophe de l'histoire naturelle : soit qu'il découvre la grande loi de la distribution géographique des êtres, soit qu'il pose la question de la fixité ou de la variabilité des espèces, soit qu'il déchire le voile des siècles sur les événemens qui ont formé l'écorce de notre gîobe, il s'élève partout à la plus grande hauteur où l'esprit humain puisse monter.

Nous venons de décrire les âges de tâtonnement durant lesquels le Jardin des Plantes s'avançait à pas lents vers un état de splendeiu' et de perfection. Sa grande époque date de la révolution française. L'ère delà terreur respecta l'établissemenMe Buffon; elle l'accrut même et l'éleva tout d'un coup à la hauteur philosophique d'un muséum cT/iistoire naturelle. Celte subite transformation fut l'ouvrage d'événemens que je dois retracer. Deux hommes bien différens de caractère contribuèrent alors, l'un par ses services publics, l'autre par ses travaux dans la science , à la fortune nouvelle de rétablissement : ce furent Lakanal et Geoffroy Saint-Hilaire.

m. — Lakanal. — Son rMe à la GooTenlion. — Sa correspondance.

La révolution française avait pour but la régénération de Fesprit humain. Déjà deux assemblées célèbres, la Constituante et la Législative, venaient d'ébauchet* un nouveau système d'organisation morale et politique, quand les événemens se soulevèrent contre les limites qu'elles s'étaient tracées. Les tendances philosophiques de Jean-Jacques Rousseau entraînaient à l'égalité des lumières : la Convention parut. Au milieu des orages d'un événement inouï, cette assemblée de sombre et puissante mémoire , qui du premier coup a#ait jçté pour défi au monde une tête de roi, qui défendait le territoire d'un pied et écrasait de l'autre les factions, qui armait son bras du glaive de la terreur et revêtait sa face de la majesté de la loi, qui dévorait ses enfans comme le vieux Saturne, la Convention, en un mot, consacra les droits de la propriété littéraire, organisa successivement l'Institut national, l'école normale, les écolSs primaires, les écoles centrales, une école de langues orientales et diplomatiques, fonda le Muséum d'histoire naturelle, le bureau des longitudes, l'enseignement de l'astronomie, décréta l'établissement des télégraphes, ouvrit un concours pour la composition des livres élémentaires, destinés à l'instruction publique, fit plus en un mot pour les lumières, comme on disait alors, dans

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son existence de trois années, que n avait fait la monarchie durant trois siècles. Il était cependant à craindre qu'au milieu*^de ce cataclysme qui bouleversait la société tout entière, les arts, les sciences , les lettres, toutes choses délicates et précieuses, ne vinssent à sombrer. Les sciences s'étaient réfugiées dans les académies comme dans une arche : mais cette arche elle-même avait besoin d'une main qui la soutînt au-dessus de l'abîme. Cette main se leva au milieu de la tempête* Tandis que les chefs de la Convention luttaient entre eux comme les ombres d'Ossian dans un ciel plein de nuages et de tonnerres, au sein de cette assemblée mémorable qui étonne et qui fait peur, il s'était rencontré un homme qui, traçant devant lui une route particulière au milieu des écueils, se donna la mission difficile de sauver, durant la révolution, ceux qui honorent l'esprit humain ptr leurs travaux. Cet homme était Joseph Lakanal.

Depuis quelques années, les nobles attachés à l'an" cien régime désertaient le sol de leur patrie : une autre émigration plus dangereuse, en ce qu elleeùtappauvri la France des lumières morales, qui sont la véritable richesse et la force d'un peuple libre, menaçait la révolution naissante. Ce péril Lakanal résolut de le conjurer. Il s;' était dit que les arts et les sciences avaient besoin de la liberté, et que sans eux la liberté ne ferait que passer sur la terre. Attaché du fond de l'âme à la révolution, il lui cherchait un point d'appui dans le concours des intelligences d'élite : c'était à ses yeux la seule base solide du renouvellement politique. Croyant l'éducation nécessaire au peuple pour exer-

cer dignement cette souveraineté qui lui était rendue, il croyait ne devoir négliger aucun moyen de répandre les lumières par toute la France. Il était de ces r.'^publicains éclairés qui voulaient, ce sont ses termes, soumettre la démocratie à la raison. Grand partisan des idées nouvelles, ce n*est pas au minimum qu'il entendait placer Tégalité , mais au m«^/mw/w; c'està-dire qu'il cherchait non à rabaisser certaines classes, mais à élever le niveau moral et intellectuel de la nation tout entière. C'est avec ces idées faites que Joseph Lakanal arriva sur les bancs de la Convention.

Au lieu de raconter ici des faits biographiques dont la plupart ont été peut-être écrits ailleurs, nous allons fouiller çà et là, sans ordre de dates, dans une correspondatice qui nous a été communiquée, dans quelques souvenirs personnels et dans les travaux parlementaires, aujourd'hui oubliés, de cet homme vénérable que l'Institut vient de perdre. Lakanal revit dans ces lettres, si simples et si graves, pleines de citations de l'antiquité , dans ces lettres où il a laissé partout la trace indélébile de son caractère; on le retrouve aussi dans divers témoignages écrits que ses amis lui adressent. Et quels amis! Les noms les plus illustres de la fin du dernier siècle dans les sciences, dans les arts et dans les lettres, Lavoisier, Vicq-d' Azir, Laplace, Daubenton, Desfontaines, Lacépède, Volney, Grétry, Bernardin de Saint-Pierre. Le sujet de ces lettres diffère peu : Lakanal était de ces hommes que tout le monde remercie, parce qu'ils obligent sans cesse à la reconnaissance. Irlande lui écrit :

« Vous m'avez fait donner 3,ooo francs; je vous réitère le serment dç les employer pour l'astronomie, ainsi que tout ce que j'ai. » Bossut , Sigaud de I^fond, Mercier, Pougens, lui en marquent autant : « Je venais de perdre a4,ooo livres de rentes, ajoute ce dernier^ et /étais sans pain. » Quel Mécène que ce Lakanal! Un homme de lettres, un savant était-il sans ressource, on lui disait : « Adressez-vous à Lakanal, et il vous aidera! i^ Cet homme était en effet inépuisable quand il s'agissait de rendre service aux écrivains. Il donnait plus à sa manière que Louis XIV, car il puisait sans cesse dans le trésor de sa pauvreté même, ou du moins de la pauvreté de la patrie, dont les finances étaient aux. abois. Quand le trésor public lui manquait, quand ses incessantes requêtes pour les hommes de science étaient repoussées, il s'adressait à ses faibles deniers. L'auteur de Paul et Virginie se trouvait jjiressé d'un besoin d'argent ; Lakanal lui prête âO,ooo livres en assignats. Voici le billet qui accuse réception delà somme : « Citoyen et ami, je n'oublierai jamais le dernier service que vous m'avez rendu. Ma femme, à qui j'en ai rendu compte, me charge de vous témoigner le plaisir qu'elle aura de vous recevoir dans son ermitage. . . Profitez donc de la première arrivée du rouge-gorge pour visiter notre solitude. » C'est avec de tels certificats de bienfaisance que le conventionnel Lakanal s'avance au-devant du jugement de l'histoire.

Joseph Lakanal n'était guère attaché à aucun parti dans l'Assemblée nationale; il n'avait épousé d'autre cause que celle de la révolution. Ses rapports avec des

savanSy des artistes et des gens de lettres dontropposition au gouvernement républicain était connue, jetèrent quelques doutes sur son patriotisme. Au 3 r mai, son nom se trouva sur une des premières listes, parmi les noms des Girondins , avec lesquels il n'avait d'ailleurs aucune affinité. Marat, qui disposait , ce jour-là, de l'assemblée, et dont toute la haine était concentrée sur le parti de la Gironde, s'écria : « Lakanal ne conspire pas; il aime trop les sciences! » Le nom fiit aussitôt effacé. Ce fait nous a été raconté par la sœur même de Marat, dans une petite chambre de la rue de la Barillerie, où cette fille est morte.

Le patriarche des sciences, comme on le nommait alors, Daubenton, avait employé une partie de sa fortune et plusieurs années de sa vie h faire croître sur le sol de la France des laines aussi fines que celles de l'Espagne. Sa bergerie de Montbard est demeurée célèbre. Ce savant, appauvri par le bien même qu'il avait fait, était hors d'état de continuer ses expériences : Lakanal obtient de la Convention qu'un ouvrage de Daubenton, déjà connu et ayant pour titre le Traité des Moutons, soit réimprimé au nombre de quatre mille exemplaires, qui seront vendus au profit de l'auteur. On comprend après de tels actes le mot de Ginguené : « Je veux faire passer en proverbe servirses amis comme Lakanal. » Ses amis étaient ceux de la chose publique. L'amlntion de ce citoyen éclairé était d'orner sa patrie et la révolution de l'éclat que les grands hommes répandent autour d'eux. Pour conserver le génie et pour le former, il sentait la nécessité de lui prêter l'assistance de l'État.cc Je n'ignore

pas, disail-il, que les gens de lettres sont en général d'illustres nécessiteux : il faut les soutenir. » Fort de cette idée, il proposa à la Convention un décret qui mît les intérêts des auteurs et des artistes à Tabri de la ooptrefigiçon de leurs œuvres: ce décret fut rendt^. .

Cen -était pas tout : Lakanal pensait qu'il fallait encore arroser les germes du talent par des secours pécuniaires. Le comité des finances, peu favorable, comme •nous Tavops dit, à tout ce qui intéressait les sciences et les arts, renvoyait sans façon nos pédagogues aux calendes grecques. Lakanal ne se tenait point pour battu ; il ne cessait de rappeler à la Convention que les savans étaient nécessaires pour établir dans la république 1- uniformité des poids et mesures. La nation française, iK)n contente de renouveler la face de la terre, était sur le point de changer dans le ciel la marche de Tannée; ellp voulait révolutionner le firmament. L'astronomie était nécessaire pour cette entreprise, et Lalande fut de nouveau encouragé. Enfin, un savant modeste travaillait à une découverte qui devait Timmortaliser et servir son pays. Cet homme était Chappe, l'inventeur du télégraphe : ses premiers essais avaient été accueillis comme toujours avec indifférence; « Si vous n'étiez pas la, écrivait-il à Lakanal, jp désespérerais du succès. » Mais Lakanal s'y i|itére33ant, la chose ne pouvait périr. Il trouva devant le comité un argument ad rempubiicamqm consistait à rattacher, selon son usage, la nouvelle découverte à la cause de la révolution. « L'établissement du télégraphe, dit-il, est la meilleure réponse à ceux qui

pensent que la France est trop étendue pour former une république. Le télégraphe abrège les distances et réunit en quelque sorte une immense population sur un seul point.» Ce raisonnement, appuyé des démarches les plus pressantes et les plus énergiques, finit par lever tous les obstacles. La Convention , par la voix de Lakanal, se décida à revêtir d'un caractère public l'invention de Cbappe. A peine le télégraphe est-il installé que la première nouvelle qui arrive est celle-ci : « Condéest restitué à la république; la reddition a eu lieu ce matin à six heures. » Cet instrument inconnu des anciens venait de réaliser le rêve des poètes : il avait donné une voix et des ailes à la Victoire,

Lakanal était accablé d'affaires, car lesr affaires de la patrie, des sciences et des lettres étaient les siennes. Constamment occupé au comité d'instruction publique, dont il rédigeait la plupart des rapports et dont il suivait tous les travaux, il ne paraissait guère dans la salle (le la Convention que les jours où il s'agissait de voter de grandes mesures. Ses votes étaient alors, comme il l'a dit plus tard, l'expression de sa conscience. Le reste de son temps se passait à examiner des ouvrages et à réunir les matériaux d'un nouveau système d'éducation nationale. Toutes ses heures étaient prises par ce soin des intérêts de l'esprit hu* main ; une telle occupation ne lui laissait point de relâche, même pour ses amis. « Cher citoyen, marqiiet-il à M. Geoffroy Saint-Hilaire, alors bien jeune naturaliste, je ne vous ai pas écrit parce que les républicains ont ajourné leurs jouissances jusqu'à la paix.

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L'occasion qui s'offre me fait commettre un larcin à la patrie (i)...» Quel était donc l'objet de cette dévorante activité qui réprimait jusqu'aux plus doux sentimens? Le moment des grandes créations était venu.La Con» vention avait tout dirait, elle allait tout reconstruire* Les bons esprits de l'assemblée avaient hâte de terminer la révolution dans la république française et d'en commencer une dans l'esprit humain. Lakanal appor* tait à cette œuvre tout son temps, toutes ses convie* tionSy toute son expérience. Il existait un plan d'instruction publique à peine ébauché , que la Constituante, cette assemblée si puissante du reste, avait comme flétri par les retards et par la faiblesse de ses derniers momens : ce plan était à refaire, la Conven* tion le re6t.

L'état des études était déplorable ; d'inutiles professeurs rassemblaient sur les ruines des anciens collèges quelques élèves mendiés ; les ténèbres menaçaient de toutes parts la génération qui s'élevait, quand un homme de volonté annonça que la lumière allait sor« tir une seconde fois du chaos. Lakanal était celui qu'il fallait pour organiser les études : engagé autrefois dans la congrégation de la doctrine chrétienne, et successivement chargé de plusieurs enseignemens, il occupait pour la quatrième année une chaire de philosophie à Moulins, quand parut l'aurore de la révolution. Envcgré par le département de l'Ariége à la Convention nationale, il comprit tout de suite qu'une éducation chez un peuple comme le nôtre devait se

(i) LHIrt îfllditt dki iS mtisidor an n.

se LE JARDIff DRft PLANTES.

mouler tiip la forme de la société. L'ancienne Université était irrévocablement détruite, il s'agissait de créer un autre corps enseignant : la révolution était appelée à renouveler F univers moral aussi bien que le mondé politique. Les principes ne manquaient pas à cette œuvre; mais les hommes, où les chercher? « Existet-il en France, disait Lalmnal, existe-t-il en Europe, exist^^t-il dans le monde deux ou trois cents hommes (et ii nous en faudrait davantage) en état d'instruire?» Ceshommes, laConvention les invita ; elle dit qu'une école soit, et une école fut. Dans ces établissemens, ce ti'était pas les sciences qu'on devait iipprendre, mais l'art de les enseigner. On y appela tous le$ savans et les littérateurs les plus distingués ;^ la Convention leur fit entendre que les hommes de génie étaient les premiers maîtres d'école d'un peuple. On avait senti le besoin de commencer par en haut la régénération des études. A la fondation de l'Ecole normale succéda bientôt l'éta* blissement des écoles centrales et des écoles primaires. Aujourd'hui que ces temps d'orage se sont âoignés^ nous avons peine à retenir notre admiration devant de semblables monumens élevés à Tintelligence hu-» maine. « Pour la première fois sur la terre, s'écnriâit Lakanal, auteur du rapport sur la création de fÉ* cole normale, la nature, la justice, la vérité, la riiiaon et la philosophie , vont donc avoir un séminaire! t^

L'ignorance n'avait pas d'ennemi plw imiplaoable et plus acharné que Lakanal ; sa haine contre Tâiicien régime prenait sa source dans l'amour qu'il portait aux lumières. Un ministre s'était flatté que bientôt en France on n'imprimerait flu& que d^ almaoacbs { un

citoyen, à son tour, se promit de faire lire au peuple tous les chefs*d'œuvre de notre langue et des langues étrangères. Il voulait humaniser U nation française par la science et les bellea-lettres. Ijb même aM>t, en Jatîn, veut dire livre et libre , liber. Lakanal pensait comme les anciens, que la liberté sans les lumières n'est qu^une bacehojUe effrénée. Au nom du comité d'instruction publique, il proposa de veiiger fiaoon de l'oubli de son siècle : « Bacon, s'écriftit^il, pauvre, négligé dans to patrie, légua en mourant son nom et ses. écrits aux nations étrangères; c'est k nous, aiUL hommes de la liberté, à recueillir la ^uccessicm des martyrs de la philosophie. 9 Le citoyen d^ Genève, fuyant la France à la lueur des flambeaux et des bûchers qui dévocsfijBnt ses ouvrages, ne pouvait maa* quer d'émouvoir celui qui avait élevé dans son cœur un autel à toutes les gloires littéraires, et surtout aux gloires proscrites pour la liberté. Jean-Jacques Rousr seau était l'homme de Tjakanal. Il avait passé luimême sur les lieux, témoinsdes infortunes de ce mélancoliqilç philosophe : c J'ai visité, nous dit-il, dans un recueillement religieux, la vallée solitaire où le grand homme vécut les dernières années de sa vie ; j'ai demeuré plusieurs jours au milieu des agriculteurs paisibles qiu'jil voyait souvent dans tout l'abandon de l'amitié ; il était bien triste , me disaient-ils, mais il étqit bien ion. J'ai cherché la vérité dans la bouche des hommes qui sont restés près de la natujre. » Il esl asses curieux de voir la Convention s'intéresser, au milieu des embarras d'une guerre étrangère, de ses lombntt t^va^JE^ de f^ luttes prodigieuses où elle se

déchirait elle-même, à une notice biographique et littéraire sur l'auteur du Ficaire savoyard,

Lakanal voulait détruire Tignorance, c^était son delenda est Carthago;\\ eût volontiers contre elle décrété la terreur. C'est en effet sur l'ignorance et sur le vandalisme, frère de l'ignorance, qu'il appelait les foudres de l'assemblée. On était i aux jours caniculaires de la révolution; des ouvrages de sculpture tombaient sous la main des démolisseurs ; ces actes de destruction attaquaient des marbres précieux jusque dans le jardin des Tuileries; les arts étaient en danger; sa voix, sa puissante voix, fait aussitôt entendre un cri de dé' tresse : « Citoyens, les figures qui embellissaient un grand nombre de bâtimens nationaux reçoivent tous les jours les outrages du vandalisme. Des chefs-d'œuvre sans prix sont brisés ou mutilés. Les arts pleurent ces pertes irréparables. Il est temps que la Convention arrête ces funestes excès par une mesure de rigueur.» Et la Convention, cette assemblée sévère, qu'on se figure la main toujours armée d'une faux, comme le temps qui tue et qui détruit, indignée à ces mots devant de telles mutilations, décrète la peine de deux ans de fers contre quiconque dégradera les monumens des arts dépendant des propriétés nationales. On voit qu'au lieu de détruire, cette assemblée-là, dans certains cas, conservait à outrance.

La plus belle création peut-être à laquelle le nom de Lakanal demeure attaché est celle du Muséum d'histoire naturelle. L'ancienne administration étabKe sur les lieux était menacée; elle aurait succombé aux haines qu'inspirait alors le nom de Jardin royal ^ si

un citoyen, dévoué aux sciences et aux instilulion^ qui les conservent, ne se fût trouvé à ce moment-là dans l'assemblée nationale. Informé du danger que courait l'établissement, ii se rend en secret au Jardin des Plantes, et s'entretient avec Daubenton , Thôuin et' Desfontaines, sur les moyens de prévenir une ruine si fatale à l'histoire de la nature. Le Jardin royal allait périr : Lakanal survenant , cette école fondée pour la démonstration des sciences naturelles ^ au lieu d'être détruite, se reconstitua.

Depuis long-temps un plan d'amélioration et d'agrandissement avait été arrêté entre les naturalistes : le texte en avait même été soumis à l'Assemblée constituante, qui embarrassée du salut delà .France, l'avait laissé enfoui dans les cartons de ses bureaux. Depuis, les événemens avaient toujours étés'aggravant de jour en jour. Le mo}en de songer à l'établissement du Jardin des Plantes au milieu d'une tempête qui menaçait la société tout entière ! Ce fut pourtant de cette nuit orageuse, au plus fort de la tourmente révolutionnaire, que jaillit l'étincelle destinée à porter la lumière dans la formation dii Muséum d'histoire naturelle. Le 9 juin de cette année imémorable en choses grandes et sinistres, Lakanal, député à la Convention, se présente, comme nous venons de le dire, vers trois heures de l'après-midi chez Daubenton, le chef de la .science, que son grand âge et ses mœurs homériques avaient fait surnommer le I^estor des naturalistes. M. Geoffroy Sainl-Hilaire, alors fort jeune, ami et élève de Daubenton, assista à cette entrevue, qui dura trois heures et porta ses lumières, Lereprésen*

tant du peuple s'informa des besoins de la science. On lui mit sous les yeux l'ancien plan, déjà remanié et transformé. Les nécessités étaient immenses : la nature étouffait dans ces limites étroites où le manque de fonds obligeait à la renfermer. Nous croyons devoir copier textuellement une note manuscrite qui donnera une idée du triste étal des collections : ce II y avait au cabinet quatre cent trente-trois oiseaux, qui ont tous ou presque tous été réformés; il n'en restait plus que cinq en 1887. H n'y avait rien du tout en magasin. » La ménagerie n'existait pas : l'exhibition publique d'animaux vivans se bor-« nait, dans le jardin, à un zèbre, un vieux tapir, quelque^ singes et quelques mammifères, qui ont été depuis donnés. Voilà quelle était la situation du Jardin des Plantes au moment 011 le citoyen Lakanal se présenta comme visiteur et comme membre de la Convention sous le toit paisible du patriarche de la science. On s'était peu aperçu de la révolution et de ses conflits dans le modeste asile de la rue Saint-Yictor; les cris du peuple soulevé, les décharges de mousqueterie et d'artillerie , étaient venus mourir dans les feuillages de tilleuls et de marronniers où gazouillait la voix éternelle des oiseaux. L'arrivée de cet étranger, porteur des destinées de la science, fut un événement: on lui exposa les moyens d'améliorer l'é* tablissement auquel il témoignait un intérêt si vif. Cette conversation fut aussitôt transformée en un décret, qui, débattu le soir au sein du comité d'instnlc^ tion publique, fut porté le lendemain même k IflCon* vention nationale et adopté.

ItAkANAL. . Il

La oation, dans un monaent de crise, avait impro* visé un gouvernement et une armée ; elle décréta des professeurs. Douze chaires furent créées pour répan*dre les lumières de la nature : on y appela des hom* mes incomius pour la plupart et dont la gloire était à faire% Ces douze savans formerait une petite république qui subsiste encore au moment où nous écrin vons»^ Chaque professeur est chargé de Tadministration de détail qui se rapporte directement à sa spécialité. Tout -ce qui s'élève au-dessus des mesures ordinaires est décidé en conseil par le corps des pro» fesseurs réimis, maintenant au nombre de quinze, sous la présidence d'un membre, qui peut être élu une première et une seconde année, mais jamais plus* Daubentonfiit nommé président à l'origine. I^e traite*' ment anouel de chaque professeur-administrateur ^t de cinq oiille francs. Leur habitation paisible, située aus6in même de l'établissement qu'ils dirigent, autour de l'ombre séculaire du cèdre du Liban, entre<c. tient autour d'eux ce calme et ce demi-jour favorables à la science. C'èàt dans le commerce doux et retiré de cette nature dont il était l'interprète , que Daubedton atteignit les limites de la plus homérique vicnllesse. Sa femme mourut centenaire au milieu des mêmes feuillages.

Qui de nous ne s'est surpris à envier pour ses froids OMoinraèle tombeau surmonté d une colonne qui s'élève dans le terrain du Labyrinthe, parmi les pins et les lilas? quel lieu mieux choisi pour y repdser du demi-sommeil de la mort que ce bosquet préparé par les mains de rhomme et de la nature, où la reeoonaîs*

Si LE JiUlUIN DES PLAMIS.

saiioe a exprimé sans faste ses regrets et ses souYenirs |Ntr on simple monument ! Hélas! ce tombean est en« oore une fiction ; cette colonne attend. Les os du sarant illustre pour lequel a été élevé ce marbre ne rqiosent point sous le tertre de gazon que vous voyez. Cest un simple projet , et, comme tel, il subit les lenteurs indéterminées de rajoumement. Il serait enfin temps que la France montrât quelque souci des morts. Ne laissons pas des ombres illustres nous accuser d'ingratitude et mendier ailleurs que sur le théâtre de leurs travaux les honneurs d'une sépulture modeste. Ces arbres ont connu Daubenton ; le Jardin des Plantes lui doit une partie de sa gloire et de sa prospérité : le vieux savant sera le bien-venu an milieu des représentans nouveaux de la nature qui a été l'objet constant de ses études et de ses amours. Le Jardin des Plantes est une patrie morale : Cuvier aimait à dater ses écrits de ces lieux si chers où il résidait. Les étrangers mêmes respirent dans cette enceinte un air particulier qui est , pour ainsi dire, Tair natal de la science. Tout concourt donc H nous dicter la translation des restes de Daubenton dans le tombeau qui lui a été préparé au Muséum d'histoire naturelle comme une haute mesure de convenance et de dignité nationale.

A défaut d'autres titres, le désintéressement de ce grand naturaliste justifierait les honneurs tardi&dont on se propose toujours d'entourer ses funérailles. Lakanal, frappé de la haute sagesse du vieillard, lui avait adressé, en le quittant, ces paroles, conservées dans la mémoire de M^ Geoffroy Saint-Hilaire r c De*

main, dit le député, demain je parlerai à la Convention nationale delà gloire française qui éclate en vous, et de ce qu'un si grand mérite doit attendre de la munificence publique* — Les années du vieillard, répliqua Daubenton, règlent sa destinée; veuillez plutôt servir l'établissement où j'ai passé cinquante ans de paix et de bonheur. » C'est conformément à ce vœu que Lakanal fit proclamer le lendemain, par Torgane de la Convention, le Jardin des Plantes Muséum d'histoire naturelle. Ce nouveau titre, en agrandissant les destinées de l'établissement, ne faisait qu'appliquer les vues générales de Buffon sur la science. Introduire Funité dans l'histoire delà nature, fonder un établissement qui serait une réduction du globe et de ses habitans, tel fut le dessein philosophique qui présida au décret delà convention. C'était, comme on voit, le génie de Buffon, ce génie égal àla nature, naturam amplectiiur omnem^ qui arrivait, après sa mort, à se £c)rmider dans un acte législatif. A dater de ce jour, l'établissement assista, comme nous l'avons dit, à une seconde naissance. Lakanal n'abandonna point son enfant au berceau. L'inlérét qu'il portait au Muséum d'histoire naturelle était si vif qu'il choisit pour y habiter une petite maison située à coté du Jardin des Plantes. Ses confrères ne partageaient pas tous ses bonnes intentions pour le siège de la science. Il ne faut pas oublier que nous sommes en gS. L'ancienne organisation monarchique de l'établissement, son vieux nom de Jardin royal des Plantes, mal effacé par son nouveau titre, tout contribuait à entrete* nir contre lui des préjugés aveugles. Ces préju-

gés , Lakanal trouva moyen de les vaincre. Sa place à la Convention fut constamment marquée par les services qu'il rendit au Muséum et par les actes pacifiques qu'il fit sanctionner au milieu de l'agitation des esprits. Ce n'est point à dessein que nous rapprochons sans cesse les scènes révolutionnaires, des scènes plus calmes de la nature. Ce rapprochement naît de lui-même à chaque pas dans les premières années qui établirent la fortune du nouveau Jardin des Plantes. L'illustre vieillard, surnommé par un club de sans-culottes le berger Daubentorij faisait une leçon sur les convenances et le mérite du style en histoire naturelle; il lui arriva de citer une phrase qu'on retrouve, après Buffon , dans plus d'un auteur: Le lion est le roi des animaux. Le profesi^ur, homme exact, blâmait les termes de cette proposition comme manquant de rectitude ; puis il ajouta : « Non, il n'y a pas de roi dans la nature! » En Franèe, une allusion est tout de suite saisie. A l'instant méitie la salle de se remplir d'applaudissemens qui durent près d'un quart d'heure. Daubenton, alarmé de son succès, ne savait à quoi attribuer ces élans d'admiration; son visage, visiblement troublé, n'exprimait querembàrras etl'étonnement. 11 interroge alors le jeune aid&démonstrateur qui l'assistait dans son cours : « Pourquoi ce bruit ? qu'y a*t-il donc? » Il se trouvait que ce naïf vieillard avait été éloquent sans le savoir et avait flatté les exaltations du moment quand il croyait n'avoir exprimé qu'une simple vérité d'histoire naturelle.

Nous rapporterons encore un exemple de ce que peut dans certaines circonstances données, celte éloquence

LAKANAI . 59^

d' à-propos : !e trait partit cette fois de la bouche de Tidkanal, le jour où ce citoyen dévoué monta à la tribune pour défendre les intérêts de la science : après avoir représenté les services que le pays pourrait tirer du Jardin des Plantes sous une administration nouvelle, et avoir jeté un coup-d'œil sur les plantations d'arbres exoti(Jues, dont le développement pourrait être fort utile à toute la France, il s'écrie ; « L'arbre delà liberté serait-il leseul qui ne pût pasêtre naturalisé au Jardin des Plantés? » Cette figure de rhétorique, dans le goût du temps, unie sans doute à la puissance des faits, enleva d'assaut le vote de la Convention. L'assembléecomprit que l'instant était venu de donner, pour ainii dire, un corps à la science. Ce ne sera plus à l'avenir le Jardin des Plantes, c'est-à-dire un endroit, comme l'indiquait son ancien titre, destiné à la culture des végétaux; le livre immense de la nature va en quelque sorte s'ouvrir dans le nouveau Muséum; ses pages réfléchiront de toutes parts les richesses des trois règnes.Sonbulsera désormais l'enseignementdel'histoire naturelle dans toute son étendue. Que parlai-je tout à l'heure de la f>énurie des talens spéciaux, dans ces temps de lutlecivile? A la voix de la Convention, des savans inconnus la veille, célèbres aujourd'hui dans toutes les parties du monde, les de Jussieu, les Geoffroy Saint- Hiiaire,lesLamarck>les Desfontaines, les Dolomieu, les Fourcroy,lesHaûy, les Lacépède, lesThouin, les Vauquelin,IesLatreiUe paraissent. L'assemblée nationale, ayant pour el\e cette force que donne une indomptable logique, applique en un instant au règlement du Muséum d'histoire naturelle les idées et les principes

Qiémes de la révolution française : « Tous les officiers du Jardin des Plantes porteront le titre de professeurs Q\ jouiront des mêmes droits. » Ce règlement, voté en une seule séance, quelques jours après le 3i mai, a éîé jugé si excellent par les hommes d'état et par les professeurs eux-mêmes, que tous les gouvernemens (|ui se sont succédé en France depuis 93 l'ont respecté. Les savans attachés au Muséum, voulant témoigner leur reconnaissance à Lakanal, lui firent présent d'une clé desserres. Ce privilège unique, décerné au fondateur du nouvel établissement du Jardin. des Plantes, fui le seul que le républicain Lakanal voulut accepter dans toute sa vie.

Nous venons de voir quelle fut Tambition de ce citoyen dans les assemblées nationales; elle peut se résumer en deux mots : servir son pays en défendant la cause des lettres. Dans ses missions comme représentant du peuple, et dans son commissariat sur la rive gauche du Rhin, il conserva la même élévation de caractère. On connaît la réponse suivante, faite à un misérable qui l'avait bassement dénoncé (1) i-

« Au citoyen L. . . père.

a J'avais reçu la mission expresse de te faire arrêter, parce que tu avais signé une pétition calomnieuse contre moi. Mais lorsque. Lakanal est juge dans sa cause, seseimemis sont assurés de leur triomphe; il ne sait venger que les injures de sa patrie. Je t'obli-

(i) L*autugraphe de cette lettre est déposé à la bibiioihèqve de PérifiitiiK.

gérai lorsque je le pourrai. C'est ainsi que les représentans du peuple repoussent les outrages. Tu as cinq enfans devant l'ennemi : c'est une belle offrande faite à la liberté. Je te décharge de la taxe révolutionnaire.

<x Lakanal. »

Le fait suivant est ignoré. Quelques jours après le 9 thermidor, on trouva dans les papiers de Couthon une dédicace trèscompromettante pour l'abbé Sicard. Le célèbre instituteur des sourds-muets, quoique attaché par goût à l'ancien régime , avait cru utile à sa conservation de flatter les maîtres, quels qu'ils fussent, du pouvoir. H était de ces hommes mobiles qui suivent toujoursia fortune , même dans ses écarts. Son étoile voulut qu'en évitant un danger, il était tombé dans un pire.La chute de Couthon rendait ses amis suspects aux yenxdes thermidoriens. Lakanal, instruit du danger qui menaçait un homme aussi distingué par ses talens que Tabbé Sicard, court chez le conventionnel qui avait entre les mains les papiers saisis chez Couthon. Ce confrère estabsent; Lakanal lui dit à son retour : ce Vous n'avez plus rien contre Sicard; s'il y a un coupable, c'est moi qui le suis maintenant, et que vous pouvez accuser. » Le collègue, voyant que la pièce incriminée a été soustraite, entre d'abord en grande colère; mais, saisi bientôt de l'estime qu'on doit à une noble action, il se radoucit, et dit à Lakanal : « Vous êtes toujours le même ! » Nous avons vu la confirmation de tout ceci dans une lettre manuscrite que l'instituteur des sourds-muets adressa alors à lakanal pour

le remercier. Cette lettre , il faut le dire^ fait plus d'honneur à l'esprit de l'abbé Sicard qu'à son cœur. Voici le sens de ce billet vraiment comique dans la circonstance : a Aussi, qui aurait pu croire, il y a deux mois, que ce Couthon fût un aussi grand scélérat! »

Cependant la révolution déclinait. Lakanal siégea au conseil des Cinq-Cents; nommé plus tard au corps législatif; il refusa cet honneur jusqu'à deux fois. Voici ses motifs : a Lorsque les armées ennemies , dit-il, étaient aux portes de la capitale, j'ai accepté les fonctions périlleuses de représentant du peuple; aujourd'hui que les Alpes, les Pyrénées s'aplanissent sous la marche triomphale des armées françaises^ je me retire à l'écart avec mes livres et quelques ^mig, le seul bien dont mon cœur soit avide. Le bon ci* toyen accourt quand la patrie est en danger; il rentre dans la foule quand le danger est passé. » liakaual yit tomber la république avec douleur, mais ^yec câline.

C'était un de ces hommes au cœur stoïque ; les ruines pouvaient le frapper sans intimider sa grande âme. Il s'enveloppa dans sa conviction comme dans un manteau. Sa conscience était forte; s^a vie était irréprochable. Envoyé en mission dans les départemens avec des pouvoirs illimités en l'an ii, c'est-àdire à l'époque la plus violente de la révolution, il n'avait marqué son passage que par des actes utiles au pays. On l'avait entendu se vanter^ dans un temps où il y avait du courage à le faire, de n'avoir jamais ordonné d'arrestation. Il avait forcé au respect celui* là même qui allait donner sa loi au monde : « Les services importans que vous avez rendus, lui écri-

LAKANAt. 63

vairon après ks i8 J^rumaire, Tona mériteront dans toua iea teiif|)s dea droits à reatimedes hommes. Vous pouves compter siir 4e désir que j'ai de vous en donner d^ preuves. » Cette lettre -est signée. Bonaparte, premier consul. Lakanal n'accepta rien; il était pourtant dans le besoin. Ses fonctions ne l'avaient point enrichi: l'approvisionnement des places fortes des borda du Rhin; rétablissement d'une manufacture d'amesà Bergerac^ qui avait fourni considérablement de fusils à nos armées; le dépôt de qufitre mille chevaine dans la même ville; la navigation du Drott ; rétabliaaemMit de dix*neuf écoles centrales dans les départemeni^ tout cela était une mine d or à exploiter : H ae retira les mains vides. Ce désintéressement, cette probîfé ombrageuse, formaient un des caractères des bomo^es de la révolution : « Nous pouvions dire, noua répétatt-il quelquefois dans son langage sentencieux^ ce que Quinte-Curce fait dire aux soldats d'Alexandre : Omnium victores, omnium inapes sumus; vainqueur de tous les rois, ncms sommes les plus pauvres. dès bommesU

Ldkanal |ie demanda d'appui qu'à son travail. Cet homme, qui avait rempli des fonctions si hautes et si remarquées , nous le retrouvons plus tard occupant uneduôre de langues anciennes à l'École centrale de la rua Saint«Antoine, aujourd'hui le collège Charle-^ magne, a Ami de la retraite, racontait-il, croyant que le véritable orgueil consiste à mériter et à mépriser la gloire^ je me suis assis sur la dernière marche, comme lapluâstabkensoi. » Cette place si humble, Lakanal la perdit en 1809. AurdeMis des coups de foKune, il

supportait noblement son sort^ quand tout-a-coup la France fut envahie et humiliée. C'était trop de revers à-la>fois ; Lakanal courba la tête sous l'affliction de sa patrie. Pour les hommes de la révolution , la patrie n'était pas un sol ; c'était une idée. Les Bourbons revenant, cette idée était morte; la France de 89 et de 93, la France deLakanal n'existait plus. Il avait gémi de la perte de la liberté ; cette fois, il lui fallait gémir sur la perte de la liberté et de la gloire. C'en était trop; il s'exila. Dans un discours remarquable proDoncé sur la tombe de Lakanal, M. de Rémusat disait : « Sa vie se fut écoulée dans un studieux repos , si, en 181 5^ une loi de proscription ne l'eût forcé d'aller chercher en Amérique un asile qu'il dut à là protection bienveillante de Jefferson. » C'est une légère erreur : l'exil de Lakanal n'eut rien que de volontaire; ifons en trouvons la preuve dans une lettre qu'il écrivait du Tombeckbée à son illustre ami Geoffroy Saint- Hilaire. Il y dit expressément qu'i avait été rayé de la liste de l'Institut^ privé de sa pension de retraite, c'est-à-dire du salaire de V ouvrier à la fin de sa journée ^ destitué des fonctions d'inspecteur-général du nouveau système métrique, mais non proscrit.

La réputation de Lakanal avait passé les mers. Le démocrate français fut reçu à bras ouverts par la démocratie du Nouveau -M onde. Lecongrès des États- Unis lui vota des terres. Cet homme, dont l'activité était indomptable, se fit colon, planteur, pionnier; il éleva sur les bords du fleuve de laMobileune métairie, d'où il écrivait à ses amis de France : « Je jcmin ici de la médiocrité dorée, tant vantée par Horace. » Ce ca-

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ractère si ferme, ce sage aux pieds duquel un monde s'était brisé, sans émouvoir sa volonté inébranlable, se consolait dans la retraite de l'inconstance des événemens. Grand comme la nature, il avait conservé une âme calme au milieu des révolutions. Il revint sans peine à la vie obscure et agricole; comme ces forets vierges du Nouveau-Monde qui, aphès l'orage , reprennent leur sérénité grave, il se délivra des dernières agitations de la vie politique. Nous devons dire à l'honneur de la science que seule, pendant l'exil de cet honorable citoyen, elle lui ddtma des marques de souvenir : les professeurs du Jardin des Plantes lui adressèrent auTombeckbéela Description du Muséum d'histoire naturelle , en deux volumes, avec cette dédicace en tête de l'ouvrage : « A M. Lakanal, pour le remercier du décret du lo juin 1793. Offert par les soussignés : Vauquelin, Thouin, Desfontaines, Geoffroy Saint-Hilaire, La treille^ Cuvier, Laugier, Cordier, Jussieu, Lamarck, Brongniart, Lacépède. » L'exilé se montra fort sensible à cet envoi: la mémoire du bien qu'il avait fsiit n'était donc pas entièrement efiacée dans son pays !

Nommé président de l'université de la Louisiane, il accepta ces nouvelles fonctions, qui étaient en rapport avec ses goûts et avec les travaux d'une moitié de sa vie. Partagé entre le soin des études et celui de la nature, élevant à-la-fois de jeunes arbres dans la solitude et de jeunes intelligences dans les villes, Lakanal ^ tranquillement assis^ dans ses heures de loisir, au bord du fleuve de la Mobile, avait désespéré de revoir jamais la France, quand, au fond de cette douce re-

traite où il s'était pour ainsi dire inhumé, des journauxvenusde New-York lui annoncèrent la révolution de iS'^o. A cette nouvelle, son vieux sang révolutionnaire bouillonne; Lakanal s'écrie : or Je ressuscite! i> 11 est curieux de retrouver dans le cœur de ce Fran* çais, exilé à dix-huit cents lieues de sa patrie, l'écha du grand coup qui venait de frapper une monarchie étrangère au milieu de la France. Une lettre écrite à un ami le a5 novembre de la même année respire l'enivrement du triomphe. Ce cri de victoire qui se répond d'un monde à l'autre nous semble d'un effet extraordinaire. Dans le discours bien senti, prononcé par M. de Rémusat au nom de l'Académie des sciefices morales, il est dit que, revenu en France, Lakanal réclama sa piaceàllnstitut. Les choses ne se sont point tout-à-fait passées de cette manière. A peine le bruit du canon de juillet eut-il retenti aux oreilles de Lakanal que l'exilé comprit qu'il avait reconquis une patrie. « Ma première pensée, écrit-il dans une lettre adressée^ à son ami Geoffroy Saint-IIilaire, a été de revoir cette belle France dél ivrée, par des prodiges de valeur, d u gonvernement le plus inepte, le plus lâche, le plusodieux, qui ait jamais pesé sur un peuple policé. )^ Cette peu* sée serait sans doute morte avec Lakanal dmisles solitudes du Nouveau-Monde, si la France ne Teût rap-pelé elle-même, en lui restituant ses honneurs académiques. Toutefois, ce rappel ne fut pas immédiat; par un oubli inconcevable, on avait omis de comprendre Lakanal dans la réorganisation de l'Académie des sciences morales et politiques, qui eut lieu en vertu de Fordonnance royale du a6 octobre i83îi. liCS traces de

LAKANàL. 67

cet homme étaient perdues. Nul en France ne songeait plus à Lakanaly qui avait songé si ardemment à ses amis. Je me trompe; le célèbre naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, qui n'avait cessé d'entretenir avec lui un commerce de lettres, réclama au nom du fondateur du Muséum pour qu'on lui rendît sa place à l'Institut. Cette nouvelle décida I^akanal à revenir en France : « Grâce à vos bons efforts, écrivait-il , je rentre dans mon pays par la porte de l'honneur. »

Le voyez-vous repassant les mers à l'âge de soixanteseize ans ! Il touche enfin ce sol natal qu'un événement politique avait renouvelé. Voici ce que nous lisons écrit de sa main au bas du procès-verbal de sa réintégration à l'Institut :

Neôcio quâ natale solum dulcedine cunctos, Ducit et immemores non sinit esse suî.

« Cette délicieuse et profonde émotion, je l'ai éprouvée en rentrant dans ma chère patrie , après vingt-deux ans, à deux mille lieues loin de France. »

Lâkanal avait un instant songé à rentrer dans la vie politique. On fut étonné de la verdeur et de l'énergie de ce vieillard : à peine si quelques cheveux blancs se risquaient dans ses touffes noires ; sa taille était droite; le caractère dantesque de sa tête est resté présent au souvenir de tous ceux qui l'ont connu. Par un sentiment naturel à un exilé, il voulut revoir la maison qu'il avait habitée autrefois. Tel était, comme

68 iLE JARDIN DES PLANTES.

nous Tavons dit, pendant la révolution son amour pour le Muséum d'histoire naturelle, dont il était pour ainsi dire le père, qu'allant tous les jours à l'assemblée nationale, il s'était logé rue du Jardin du Roy, près le Marché aux Chevaux. £n 1 834*11 retourna dans cette rue pour retrouver son ancien domicile et revoir des murs qui lui étaient cbers à force de souvenirs. I^ mémoire de l'exilé était fraîche ; mais les lieux avaient vieilli ; la figure des maisons avait été plusieurs fois renouvelée. Un puits au fond d'une cour fixa les idées de Lakanal et lui fit reconnaître son ancienne demeure. Tout le reste était changé. Un homme résidait depuis trente ans dans la maison ; il devait avoir connu les plus anciens locataires; on l'appela. Les deux vieillards comparèrent leurs souvenirs : mais la sortie de Lakanal avait précédé de huit ou neuf ans l'entrée de cet inconnu. Il fallut donc s'éloigner des lieux où il avait passé les plus mémorables années de sa vie, sans qu'une voix répondît à la sienne. Les hommes se déplacent ou meurent, les pierres oublient. Malheur à qui revoit après trente ahnéeiâ d'exil là femme qu'il aithaoti la maison qu'il a habitée ! La vigne qui entourait la bouche du vieux puits avait été abattue; le lierre était tombé avec les anciens murs du jardin ; tout avait changé comme la destinée de l'exilé lui-même, qui recouvrait, à plus de quatre-vingts ans, ses honneurs académi* ques et une patrie.

La plus grande joie qu'il éprouva, fut de retrouver, après dix-neuf ans d'absence, le Muséum d'histoire naturelle dans l'état de grandeur et de prospé-

LÀKANÂL. 59

rite, auquel Tavaient élevé les travaux modernes de la scienoe. Désespérant de revoir la France, I^kanal avait renvoyé du Tombeckbée, en i83i, la clé des serres dont les naturalistes du Jardin des Plantes lui avaient fait présent à titre de fondateur du Muséum ; on lui en rendit une autre en i834 avec son nom gravé.

Il avait conservé une foi inébranlable aux principes de la révolution, c Ce n'est pas, disait-il alors , une vaine idolâtrie, ce n'est pas un aveugle enthousiasme pour nos dogmes nouveaux qui nous persuade qu'ils sont les meilleurs, qu'ils sont les seuls bons; c'est une démonstration aussi rigoureuse que celle des sciences exactes. » Comment un tel homme ne fût-il pas demeuré froidement convaincu ? Chez lui les idées révolulionnaires avaient la force d'un axiome géométrique. Son inflexible esprit avait résisté à toutes les épreuves , au milieu des changement à vue qui avaient transformé le monde politique depuis un demisiècle. Sévère avec les idées , il était bienveillant envers les hommes. Simple dans ses mœurs, il aima jusqu'au dernier jour ses livres, la nature, ^s amis : Berryat de Saint-Prix, le docteur Lélut, h statuaire David, Carnot, Blanqui, Geoffroy-Saifit-Hilaire père et fils, lord Brougham. MM.Thiers et Mignet lui avaient été utiles pour arranger ses Maires au Tombçckbée ; il s'en montrait fort reconnaissant. Cet hopime, qui avait obligé tant de monde ^ans sa vie, n'oubliait pas un service. Lakanal se croyait richie de ses possessions dans les États d' Alabama ; mais c'était une de ces fortunes sur place qui de loin ne se

70 LE JARDIN DHS PLANl'ES.

réalisent jamais. Au reste, il se trouvait bien de sa pauvreté et la portait dignement. Réduit à vivre de son traitement de llnstitut, il se montra toujours le plus assidu et le plus dévoué aux travaux de l'Académie des sciences morales. Sa jeune et verte intelligence ne connaissait point la rouille que l'âge dépose trop souvent sur les plus nobles facultés. Il ne gardait du vieillard quel'expérienceetla parole grave : comme Nestor, l'harmonieux orateur des Pyliens, il avait vu passer deux générations de mortels à la voix articulée ; débris du dernier siècle, il avait surnagé à un événement qui avait englouti tout un passé ; on comprend que les hommes d'à présent devaient lui sembler petits. Il était de la race et de l'époque des géans; aussi disait-il avec Nestor en parlant de ceux qu'il avait connus dans sa jeunesse :

Xal |Aaxo{Aifiv xar* Ifx'o^bv i^tt* Xccvoivi ^'Av Q&rtç Tttv, &( vOv ppoToî itotv linx^cryioi , (&axtoiro*

« Je combattis avec eux suivant mes forces ; mais nul des mortels qui sont aujourd'hui sur la terre ne les combattrait. » Ferme et doux, il couvrait l'énergie intérieure sous des dehors pleins de modestie. Son passé avait été austère, sa vieillesse fut sereine; il vit venir la mort avec ce sang-froid qui est la résolution du sage. Ses convictions étaient arrêtées depuis long* temps surnosdestinées futures : Lakanalne croyaitpas au néant. Voici la fin d'une lettre inédite adressée à un ami : « Il ne saurait douter que je conserverai pour lui les mêmes sentinîens jusqu'au moment ou

j'irai occuper reion dernier gîte, et après? subjudice lis est, Locke n*est pas mon homme. Une réflexion que je crois personnelle m'a toujours profondément préoccupé. Un individu souillé de crimes, un homme eminent par ses vertus, meurent en même temps et sont inhumés à la même heure. Si la conduite de l'un est la condamnation de l'autre, le néant pour tous les deux me semble impossible; le doute seul confondrait ma raison. Ob quant rem^ totus tuus ero usque adobitum et ultra. » Il écrivait ceci le i a janvier iSSg; le dimanche 1 6 février i845, il allait savoir, comme il disait lui-même, le grand peut-être.

La même douceur obstinée, la même présence d'esprit, la même énergie dans le silence, l'accompagnèrent jusqu'au tombeau. Il était resté invariablement attachéaux idées et aux souvenirs de sa jeunesse. Interrogé par un ecclésiastique qui était venu pour surveiller ses derniers momens, s'il n'éprouvait point de remords. « Je suis prêt, répondit-il, à recommencer toute ma vie. Quant à mes votes, je n'ai que quatre mots à dire, et je les emprunte au saint père : la conscience aidant tout. » Après un moment de réflexion, il leva les yeux au ciel : cf Je vais paraître, ajouta-t-il, devant Dieu, le cœur pur et les mains nettes. » Ce furent ses dernières paroles. Nul ne se douta en France, excepté ses amis, qu'une existence aussi pleine et aussi digne de mémoire venait de s'éteindre. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, à-peuprès ignoré delà génération présente. On ne vit guère à ses funérailles que MM. Lélut, Mignet, Carnot, David, Blanqui, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Amé-

n LE JAKDIN DES PLANTES.

dée Thierry, et deux ou trois autres nietnbres de l'Académie des sciences morales. Le Muséum d'histoire naturelle, dont il était le fondateur, n'envoya aucune députation sur sa tombe. Cette indifférence ou cet oubli a quelque chose qui navre le cœur ; soyons reconnaissans envers les travaux de nos pères, si nous voulons que l'avenir se souvienne de nous. Ses obsèques eurent lieu sans pompe ; ce pauvre et morne convoi attestait le glorieux désintéressement de toute une vie. La fosse commune s'ouvrit pour recevoir les restes inanimés de cet homme rare, qui avait cultivé et protégé les lettres. L'Académie des sciences morales, par laquelle il avait été élu pour la première fois le a6 frimaire an iv, l'avait nommé président le 6 décembre i844> au suffrage de dix-sept voix sur vingt ; il refusa. « A quatre-vingt-deux ans , répondit-il , lorsqu'on recherche la représentation , on perd en dignité ce qu'on gagne en titres et en honneurs. Larochelbucauld a dit : Il y a peu de gens qui sachent être vieux. » Au cimetière, cette honorable Académie par la voix simple et toujours éloquente de M. de Bémusat, salua d'un triste et dernier adieu la froide dépouille de son confrère. MM. Blanqui, Lélut et Carnot, prononcèrent aussi des discours émus, et tout fut dit. On se retira en silence, sous une impression de respect mêlé de tristesse; un ciel rigide et serein comme l'âme du noble vieillard présidait à ces simples funérailles.

Lakanal avait laissé en mourant un ouvrage manuscrit en trois volumes sur son séjour aux États- Unis^ et des notes sur la révolution française; ces

papiers ne se retrouvent pas. Une main inconnue les a soustraits. Nous ne chercherons pas à lever le voile sur cetle perte regrettable qui est encore un mystère; se peut-il qu'il y ait des consciences assez basses ou assez aveugles pour mettre leur religion à voler le dépôt des morts? Au reste, Lakanal n'a pas besoin de ces monumens littéraires pour revivre dans le souvenir de ceux qui l'ont connu et qui aiment encore les grandes âmes. L'art a gravé ses traits sur le marbre ; ce vaste et noble front dans les rides duquel on sentait passer dp temps en temps les images de la révolution défie aujourd'hui l'oubli des siècles. Rassure25-yous, ombre séyère! Dans un temps qui ne reviendra plus , au milieu d'une assemblée unique dans l'histoire, tandis que d'autres défendaient le territoire contre l'ennemi ou fondaient des institutions qui ont péri, vous qui luttiez et qui combattiez avec euX| vous ayez trouvé le moyen de servir les sciences et les lettres en servant la patrie ; votre part est magnifique ; vous avez attaché votre nom à ce qui ne meurt pas, la pensée et la liberté!

ff. -^Éticme fieoffiroj Sainl-Hiiaire. — Sa fie. — Ses Irayaux.

U nous faut maintenant dire les services d'un autre bienfaiteur du Jardin des Plantes; de l'homme qui a le plus fait dans ce temps-ci , av§c Cuvipr, pour l'é-

clat du Muséum d'histoire naturelle et pour les progrès de la science : nous avons nommé Geoffroy Saint-Hilaire(i).

L'Institut devait prononcer l'éloge du savant que la France a perdu en i844? de déplorables rivalités ayant empêché, en haut lieu, l'examen impartial de ses travaux et l'histoire d'une si belle vie , nous nous trouvons heureux de lui consacrer ici quelques pages. Il devrait au moins y avoir place pour la vérité , aujourd'hui que cet homme si battu de son vivant, par l'injustice de ses confrères, n'est plus qu'une gloire et im souvenir.

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire est né à Étampes, le i5 avril 177^^. On connaît l'usage où étaient les familles de disposer selon leur choix de la vocation de leurs enfans. Celui-ci fut destiné à l'état ecclésiastique et vint de bonne heure à Paris pour suivre dans cette direction le cours de ses études. Le jeune Geoffroy, placé au collège de Navarre, où Brisson professait alors la physique, ne tarda pas à se dégoûter d'une théologie stérile et à suivre le penchant qui l'entraînait aux sciences naturelles. La révolution qui se préparait dans le pays ne fut pas étrangère à celle qui eut lieu , vers le même temps , dans cette jeune existence promise à l'église. Il nous racontait souvent ses inquiétudes morales et le bouillonnement intérieur de ses pensées, lorsque , se promenant seul

(i) Nous nous servirons, pour nous guider dans cette courte biographie, d« quelques notes que la maio illustre et bienveillante du savant nous traça elleméma sur le papiar, avant que la mort ne Teût glacée.

GEOFFROY «AINT-HILAIRE. 75

le soir parmi les ruines de la Bastille , il suivait la trace visible des événemens sur ce terrain foulé par la colère du peuple. L'agitation de son âme répon-^ dait à l'agitation de la France. La voix de la philosophie du dernier siècle était venue le trouver dans le silence de ses études; Etienne Geoffroy n'hésita pas à la suivre. Dès ce moment il se trouva porté dans le cercle de la science , mais non toutefois à la place où nos yeux sont accoutumés de le rencontrer : cet homme illustre, qui, d'après ses travaux et d'après le tour de son génie , semble né zoologiste, commença' par se livrer à la minéralogie.

Une circonstance se présenta de montrer la noblesse et la chaleur de ses sentimens. Haûy, l'abbé Haûy, comme on disait alors , son premier maître dans les sciences naturelles, avait été incarcéré à la suite des événemens du mois d'août 1792; la justice , dans les temps de révolution, est tellement ombrageuse et expéditive, qu'il y avait sujet de craindre pour les jours de ce savant, si une main, bien jeune encore, ne l'eût suivi dans son désastre. Frappé de cette nouvelle , Etienne Geoffroy s'alarme, et s'emploie avec tant d'ardeur pour son ami , qu'il réussit à le tirer de prison .On tremble pour le sort de ce maître distingué, et on en aiine d'autant plus son jeune libérateur, quand on songe que les jours suivans étaient les 2 et 3 septembre.

Haûy sauvé, il restait encore au séminaire deSaint- Firmin plusieurs ecclésiastiques , attachés comme pro* fesseurs au collège de Navarre. Le courage , la bonté d'Etienne Geoffroy étaient infatigables : il tente de

délivrer les prêtres qui avaient été ses anciens maîtres, parvient , au péril de sa vie j à s'introduire dans leur prison, et fait , le jour même , évader un des détenus. Sa générosité s'efforce de préparer à l'avance pour les autres des moyens de salut. Jjes massacres commencent : Etienne Geoffroy, qui aimait la révolution, mais qui aimait aussi l'humanité, se dévoue de nouveau pour épargner le sang. Demeurant d^ns le voisinage du lieu de l'exécution , il avait appuyé une échelle contre le mur extérieur de la cour et était descendu à plusieurs reprises pour arracher des victimes au sort qui les attendait. Ce noble stratagème est découvert ; un des septembriseurs coucbç en joue le téméraire jeune homme, et lui tire à bput portant un coup de fusil qui le manque. On frémit qnand on songe que cette belle destinée pouvait &nir là, et que tous les grands travaux qui resteront de ce naturaliste illustre étaient sur le point de despendre avec lui dans la tombe ; mais non , la main de la |^rovidence , qui détourna le coup , le réservait à d'ai|tres épreuves et à d'autres luttes.

La révolution, qui changea le mpnde, changea encore la position de Geoffroy Saint-Hilaire. A la demande du citoyen Lakanal, le J^din de3 Plantes ayant été transformé, le lo juin 1793, e^ un Muséum d'histoire naturelle; douze chaires ét^pt ^t^lies pour l'enseignement de la science, M. Geofj^oy Saipt- Hilaire, qui n'avait encore que vingt-et-un ans, et qui n'était que sous-garde et démonstrateur du cabinet, se vit chargé d'un cours sur l'histoire naturelle des animaux vertébrés. U hésitait; une si grande jtâi^elui

GEOFTROT SAINT-HILAIRE. 77

!leiiiblait âtt-dessus de ses forces : la voix de Daubenton fixa ses incertitude^ : « J'ai sur vous, lui dit-il, ràutdritë d'un père, et je prends sur moi la responsabilité de VéTénément. Mul n'a encore enseigné à Paris la ZGk>logié; tôdt est à créer. Osez entreprendre , et faites que dânst'itigt ans on puisse dire : la zoologie est une science', èï une science française. » Le jeune Geoffrc^ eut confiante dans la parole du vieillard , et se toumit à l'honneur imprévu qui lui ouvrait une nouvelle currièré.

Nous l'avons entendu plusieurs fois parler avec attëndrissetnent du calme qui régiiait alors au Jardin des Mantes, comparé avec l'agitation de la ville. Toutes les richesses minéralogiques et végétales que renfemî&it l'établissement furent épargnées. Cette main furieuse qui poursuivait les majestés de Saint- Denis sous leur chape de plomb et les trésors de nos églises jusque dans le sanctuaire , s'arrêta devant les fréleè env^oppes de verre qui recouvraient les objets prédeux dé la nature : un arrêté de la commune avait dédaré mauvais citoyen celui qui attenterait au Jardin des Plantes. Temps singulier, où il suffisait d'un mot pour détruire fet pour conserter, où Haûy emprisonné était rendu à l'Académie sur une note qui lé réclamait comme utile aux sciences, où un décret delà Convention improvisait en quelques jours une armée et un grand naturaliste !

Le jeune Geoffroy traversa ces années glorieuses et sinistres j calme, et les yeux fixés , avec sérénité , sur ce rayonnement de la science dont il fit le soleil de toute sa vie. La terre tremble, il marche toujours;

la France , en duel au-dehors avec l'Europe, se débat dans l'intérieur avec les factions ; il cherche, il médite, il interroge sans cesse cette éternelle nature dont l'immuable grandeur se montre au-dessus des convulsions de l'histoire. S'il descend à nos luttes et aux événemens du jour, c'est pour sympathiser avec ce qui est grand , pour protéger ce qui est faible. Ami de tous les proscrits célèbres , il cache dans sa maison le poète Roucher, et conserve quelque temps cette tête qui devait, hélas ! tomber sur l'échafaud. Etienne Geoffroy n'en servit pas moins pour cela la Convention, qui l'avait élevé à la place de professeur-administrateur du Muséum : c'était en effet une manière de servir cette assemblée grande et terrible que d'honorer par ses lumières la nouvelle organisation de la science.

A la création primitive des professeurs du Muséum manquait un nom qui s'est fait connaître plus tard dans la science; on devine que nous parlons de Cuvier. Une double gloiie était réservée à M. Geoffroy, celle de briller par lui-même et celle de révéler au monde un génie qui s'exerçait alors dans la solitude. Dans le fond de la Normandie, au milieu d'une plaine ombragée de pommiers, s'élève un petit village qu'on nomme Fiquenville : c'est là que Cuvier, instituteur attaché à une famille du pays, passait le temps orageux de la révolution. Il mettait à profit le voisinage de la mer pour se livrer à l'anatomie de certains mollusques qui sont assez communs sur ces côtes.r Le hasard ayant conduit , sous le titre de médecin des armées, un agronome de mérite dans les environs de

Fiquenville, Cuvîer, qui était secrétaire d'une petite société savante, s'empresse à le connaître. Le jeune instituteur avait lu dans \ Encyclopédie méthodique quelques articles remarquables de M. Tessier : il le devine bientôt dans l'étranger qui cachait soigneusement son nom. Tessier, qui, ayant été revêtu du titre d'abbé, craignait les haines du moment contre son ancien état, s'alarme et demande grâce : Cuvierle rassure; de bons rapports s'établissent entre eux. Cuvier communique alors à son ami quelques mémoires sur l'histoire naturelle , que celui-ci trouve fort de son goût : € J'ai découvert, écrit-il en style d'agriculteur à son collègue Parmentier, une perle dans le fumier de la Normandie. » Il en déclare autant à Lacépède, à Olivier, à de Grand-Maison, à Jussieu, à d'autres encore; mais tout cela avançait peu les destinées du jeune naturaliste. Un seul s'intéressa à cette recommandation, ce fut M. Geoffroy; il écrivit à Cuvier de lui envoyer quelques-uns de ses manuscrits; frappé du tour élevé de ces travaux, qui n'étaient encore que des études, mais dans lesquels un œil exercé découvrait déjà les bases d'un esprit solide, il lui fit cette réponse : « Venez à Paris, venez jouer parmi nous le rôle d'un autre Linné, d'un autre législateur de l'histoire naturelle. »

On reconnaît dans cet élan d'enthousiasme le cœur noble et désintéressé du bon Geoffroy Saint-Hilaire ; il oblige un inconnu sans regarder ou plutôt en sachant que cet inconnu est un rival. Comment aussi ne pas rapprocher les deux sentences qui servent de point de départ à ces deux naturalistes célèbres ?Dau-

benton promet à Geoffroy qu'il sera le créateur dunk zoologie toute française j et M. Geoffroy écrit à Cuvief qu'il sera un autre Linné^ un législateur de F histoire naturelle. La tournure d'esprit de ces deux futurs collègues était dès-lors marquée en sens contraire; l'un devait finir une ère de la science, et l'autre en commencer une nouvelle.

Rien de plus touchant que la confraternité qui s'établit entre Geoffroy et Cuvier à l'arrivée de celuici dans notre ville. On les voit partout ensemble ; leurs travaux sont communs, leurs écrits signés de leurs deux noms. M. Geoffroy partage avec son ami son toit, sa table, ses livres et tous les avantages que sa position lui donnait. Jamais Cuvier, pendant sa vie, ne chercha à déguiser la nature des services qu'il avait reçus de cette main hospitalière; après sa mort; on crut devoir jeter un voile sur des souvenirs qui blessaient à tort l'amour-propre de sa famille. Ce silence monta bientôt jusqu'à l'Académie, où, dans un éloge de Cuvier, on ne fit aucunement mention de ces détails biographiques. M. Geoffroy était trop sensible pour ne pas montrer sa douleur : « J'ai cru remarquer, dit-il, le cœur gros d'amertume, que lundi dernier on avait atténué les services que j'ai rendus à mon vieil ami, lors de son entrée dans la carrière. » C'est pour consoler son ombre et pour satisfaire à la vérité que nous avons cru devoir insister stir ces détails.

Le jeune Geoffroy ne se borna pas à soutenir Cuvier dans ses débuts ; il le présenta dans les maisons où lui-même avait accès , et le produisit par tous les

moyens sur le futur théâtre de sa gloire. C'est à la confraternité de ces travauii qu'il faut rapporter la classification actuelle des mammifères et l'ordre qui règne encore au Jardin des Plantes dans le cabinet de zoologie. Un instant on eût pu espérer que l'a^ociation d^ cçs doux esprit^ si éminens et si bien d'accord, l'un porté vers les différences, et l'autre vers les analogies, aurait donné à la science des travaux cpnjplets ; iiiais , chose triste k dire ! cette union si heureuse ne pouvait, ne devait pas durer. Ne cherchons ni dans d^s faiblesses de caractère, ni dans les rivalités de l' amour-propre, les germes d'une rupture qui écl^tg peu-à-peu : mieux vaut n'y voir qu'une suite regrettable, mais nécessaire, des contrastes de la nature. Ces deux intelligences d'élite s'étaient touchées un instant sur des points élevés ; mais il en devait être de leur association comme de deux grands chemins qui se joignent pendant quelque temps et qui se séparent, comme de deux branches qui se rencontrent et qui se divisent, comme de deux ruisseaux qui, après avoir coulé l'un près de l'autre, se quittent pour jamais : l'un gagne la plaine, l'autre descend écumeux dans la vallée. C'est une loi affligeante que celle de ces désunions morales : mais qu'y faire ? Le plus blessé des deux amis met trop souvent alor^ sur le compte de l'ingratitude le l'ésultat inéyit^le de la divergence de leurs facultés.

I^ous raconterons pourtant une petite anecdote qui

peint lea mœurs patriarcales de ces. anciens de la

science. Daubenton, surnommé, à cause de son grand

âge ^t de son éloquence naiye, le I^estor des natura*

listes, avait une préférence marquée pour' son fils d'adoption, le jeune Geoffroy. Celui-ci reçoit un jour une invitation conçue en termes extraordinaires qui le prie à dîner pour le lendemain, et qui l'engage à s'y préparer. Geoffroy ne savait que penser de ce ton à effet ; il s'imagine que peut-être une réunion imposante l'attend sous le toit de son vieil ami : il s'habille en conséquence, et s'y rend à l'heure indiquée. Daubenton était seul avec sa femme. Alors madame Daubenton de le recevoir les fables de La Fontaine à la main, et de lui dire solennellement : « Jeune homme, prends et lis ! » En même temps elle lui présente le volume ouvert à la fable de la lice et sa compagne. Ces sages de la nature aimaient à envelopper leurs sentences sous les moeurs et sous le langage figuré des animaux. Du reste, l'intention était toute dans la morale de la fable :

Ce qu'on donne aux méchans, toujours on le regrette. Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête , Il faut que l'on en vienne aux coups ; Il faut plaider , il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous , <

Us en auront bientôt pris quatre.

« C'est sur vous et non sur Vautre^ ajouta le vieillard avec tristesse, que nous avons mis notre confiance. » Geoffroy résista à ces conseils, et conserva pour Cuvier la même amitié, les mêmes égards, la même admiration.

Cependant de nouveaux événemens allaient sépa-

GEOFFROY SÂINT-HILAIRE. 83

rer la fortune des deux amis. Une armée de savans s'enrôlait à la suite de Tarmée de soldats qui marchaient à la conquête de l'Egypte : Geoffroy Saint-^ Hilaire, toujours enthousiaste pour ce qui était grand, séduit par les souvenirs de Thèbes et de Memphis, s'engagea l'un des premiers dans cette entreprise aventureuse : Guvier, plus froid, pkis prévoyant, demeura. La campagne d'Egypte fut pour le jeune naturaliste un magnifique théâtre d'observations: nous l'avons entendu plusieurs fois parler avec ravissement de la majesté de cette terre foulée par des races antiques et disparues. Ses travaux contribuèrent puissamment au succès scientifique de cette expédition mémorable. M. Geoffroy se trouva mêlé à Monge et à Berlhollet. he général en chef de l'armée d'Orient honorait ces soldats de la science qui s'étaient élancés sur les traces du sabre à la conquête de l'inconnu. Dans un discours qu'il leur adressa et dont M. Geoffroy nous récirait avec chaleur les passages frappans, Bonaparte commença ainsi : « Messieurs, ou plutôt permettez-moi de vous appeler du mot de César, curn^ miUtones , car nous avons chacun ici notrie champ de bataille. » Une convei'sation de ce même Bonaparte, au moment de quitter le Caire pour revenir en France avait laissé des traces dans l'esprit du naturaliste : ce Le métier des armes est devenu ma profession, disait-il à Monge; ce ne fut pas de mon choix, et je m'y trouvai engagé du fait des circonstances. Jeune, je m'étais mis dans l'esprit de devenir un inventeur, un Newton. » M, Geoffroy se souvenait encore de celte parole remarquable : « I^ monde des détails reste à

ciiercher. » Cest ce inonde dont le savant que nous venons de perdre tenta plus tard la découverte dans un mémoire iqtitulé : Loi d'attraction de soi pour soi. Cette antique terre d'Egypte, où la nature s'est conservée dans les grandes proportions des premiers âges, fourpit à Geoffroy Saint-Hilaire des çujeti^ d'étude précieux sur les crocodiles et autres animaux qui i^e se reocontrent plus vivans dans nos contrées. La savant se livrait qn jour, sur la place d'Alexandrie, k\s^ con^oiplation de deux poissons électriques nageant daus un baquet, au moment où unç pluie de bombes topabait sur la ville. Di3trait de la vue et du fracas du siège par ce fait naturel e): par les idée$ qui $'en dé? gageaient dans son esîprit, le jeune Geoffroy, tout ei^-^ tier spus Iç charqf^ des scènes d'électricité dont il était le témoin, n'entendit rien de ce qui se passait devant ses yeux ; l'agitation de son âme surmontait dani^ ce mpment-là tous les événemens militaires, et le jet des bombes, et les incendies locaux, et les surprises des assiégeans, et les cris plaintifs des victimes succombant dans la lutte. Il ne connut ce qui s'était passé et le danger qu'il ^vait coqru que par \eA récits dulendemain. Cette fièvre de travail et de découvertes lui duraméme plusieurs semaines, tant l'impression des objets soumis à ses regards avait çté vive. Au milieu de ces ardentes préoccupatipn3, il trouva néanmoins le temps et la force de rendre service à ^n pays. Abandonnée par son général , la çommisaioii scientifique allait tomber avec toutes ses richesses au pouvoir des Anglais. Un antiquaire, M. Hamilton, convoitant pour lui et pour sa nation les portefeuilles qui

GEOFFROY SAI»T-UILAIRE. S5

contenaient le fruit de tant de peines et de travaux , insistait pour que la remise en fut faite entre ses mains. Les membres de la commission , intimidés par cet ordre et par les événeraens, ne voyant d'ailleurs aucun moyen de résistance k la force, allaient peiit-êlre céder, quand l'impétueux Geoffroy, trouvant dans son cœur des éclats de noble indignation et des paroles à là hauteur de la circonstance, répliqua à l'Anglais : «Hamihon, vosbaîonnettes n'entreront que dans deux jouk^idansiâ place; dansdeux jours, nou& vous livrerons nos |)ersontieâ; mais, d'ici là, ce que vous demandez semdéttoiTt. Notre sacrifice va s'accomplir. Nous brùlerbfaÉ nou*-mêtties nos richesses. C'est delà célébrité que vous voulez? Eh bien ! comptez suir les souvenirs d% rtiistoit^; vous aussi, vous aurez brûlé une bibliothèque dans Alexandrie! » Les Anglais rougirent, et tes matériaux destinés au grand ouvrage français sur l'Égy^He furent sauvés.

M. Geoffroy revint à Paris, où il retrouva son camarade d'expédition , le jeune Bonaparte, qui Coinmenait sa fortune et celle de la France : Vûn avait recueilli en Orient les modestes ctrhqùétés de la sci^hce sur la nature, l'autre était allé saisit* cette redoutable épée qui devait bientôt ramasser à terre la coUlronne du monde. M, Geoffroy rapporta des Uaànusciri^ qui ont été imprimés dans un ouvrage durable^ des échantillons précieux qui ont orné nos galeries> et des travaux qu'il a continuée: ai lagbire scientifiqtie est moins brillante que la gloire tUilitaire, se» oeuvres sont peut-être en revanche plus solides : l'éjpée ^ été briàêe^ i'eriipereur et l'empire ont dis-

86 lE JARDIN DES l'LANTKS.

paru, maison voitencore les souvenirs de l'expédition d'Egypte inscrits sur les cases du Muséum d'histoire naturelle. Un rapport ofBciel constate « qu'aucun voyageur, depuis le célèbre Dombay, n'avait autant enrichi les collections que M, Geoffroy Saint- Hilaire. »

En 1807^ il est élu membre de l'Institut. Bonaparte, qui se connaissait en hommes, appréciait le caractère et le mérite de notre jeune naturaliste^ qu'il avait distingué en Egypte. Dans l'année 1808, il l'envoie pour organiser l'instruction publique en Espagne et en Portugal. M. Geoffroy part, et, toujours fidèle aux intérêts de la science , réunit sur les lieux une fort précieuse collection, qui, par suite d'un traité d'évacuation du Portugal, se trouve, comme celle d'Egypte, en présence des Anglais. Le zélé naturaliste sauve une seconde fois des mains de l'ennemi les caisses qui contenaient un bien loyalement acquis à son pays, en laissant à leur place quatre coffres remplis d'effets qui lui étaient propres. Cette généreuse supercherie n'était pas sans danger, mais elle eut tout le succès qu'on en pouvait attendre. Après les désastres de 181 5, un ministre de la restauration, M. de Richelieu, allant de lui-même au-devant de la honte, écrivit au ministre du Portugal qu'il était prêt h lui restituer la collection apportée par M. Geoffroy Saint-Hilaire : l'étranger refusa; il était dit que les ennemis du dedans devaient recevoir des ennemis du dehors une leçon, après tant d'autres, de justice et de dignité. Les motifs de ce refus étaient tous à l'honneur du savant français : on se souvenait que, loin

d'user du droit de la guerre pour s'emparer des riches collections brésiliennes d'Ajuda, M. Geoffroy Saint-Hilaire avait procédé par voie d échanges , et qu'au lieu de choisir des objets uniques, il avait seulement demandé des doubles. Lorsqu'il visitait la vaste bibliothèque du couvent de Saint-Vincent, les moines , effrayés, lui dirent : « Prenez tout, si vous voulez. » Alors Geoffroy, avec dignité : « Je suis venu pour organiser les études, et non pour les désorganiser. »

N'est-il pas beau de voir ce modeste savant traçant à la suite de la victoire, et près du fossé sanglant des batailles, le sillon lumineux de la civilisation ? Lié à Napoléon , comme Aristote à Alexandre, il sème les idées et la connaissance de la nature sur ces champs labourés par les boulets. Le premier consul, étonné, témoigna ses sentimens à M. Geoffroy par des offres brillantes que celui-ci , fidèle au culte exclusif de la science, refusa constamment. A Sainte-Hélène, l'homnie qui avait été l'empereur conservait la même opinion de M. Geoffroy et en parlait avec estime. Celui qui avait remué le monde sous sa main de fer pour le réduire à l'unité , devait sympathiser avec ce naturaliste ardent , qui combattit un demi-siècle pour mettre cette même unité dans la zoologie.

En i8og, M. Geoffroy est nommé professeur à la Faculté des Sciences. Cette date marque le point de départde ses efforts vers l'anatomie philosophique. Un nouveau théâtre étant ouvert pour un enseignement plus largeet plus élevé encore que celui du Muséum,

le jeune professeur s'y élança avec ini succès qui changea la marche de la science. De 1793 à 1808, il s'était montré zoologiste pénélrantetsagace, le digne assesseur de Cuvier dans un ordre de travaux qui demandaient un coup-d'œil sûr, un jugement fin, un esprit d'observation exacte. De 1809 jusqu'au terine de sa longue et laborieuse carrière, Geoffroy remue l'histoire de la nature pour la poser sur une base nouvelle; il crée, selon Toracle de Daubenton, une zoologie qui n'existait pas; là où la science n'avait poursuivi avant lui que des rapports de classification, il cherche à fixer les lois de l'organisation animale.

Cependant le sol des événemens s'ébranla de nouveau sous les pas de ce fervent nattiraliste qui avait donné toute sa vie à l'étude. Napoléon était tombé et avec lui la révolution dont il portait les principes autour du monde sur les ailes de ses armées. Etienne Geoffroy n'était pas si absorbé dans la scietice qu'il lie sentit' les maux et les humiliations de son pays. Arrivent les Cent-Jours : l'homme de l'île d'Elbe avait apparu une nuit darts un coin de la France ; on annonce au son du tambour que Napoléon est retrouvé; à ce bruit, la royauté^ endormie dans les murs du Louvre, se réveille en sursaut et fuit. Geoffroy sort alors de la science , comme un prêtre de son église dans les tiemps d'orage. En 181 5, il est élu membre de la chambre des représentans , mais il u'y figure qu'un instant* L'empire disparait de nouveau comme il était venu, et au moment où la France, à la suite des déchiremensde l'invasion^ se courbe sous un gou-

GEOFFROY SMNT-HILAIRE. 89

vemement imposé, Geoffroy rentre, la tète haute , dans cette liberté de l'étude qui le console un peu de l'abaissement et de la servitude de sou pays.

Arrêtons-nous un instant à cette date fatale, qui se drçsse dans la carrière du naturaliste comme une colonne d'airain, et sur laquelle on pourrait inscrire ces mémorables paroles, adressées en i83i aux électeurs du collège d'Étampes, ses anciens commettans de i8i5 : « Je ne pouvais me plaire et me tenir aux fonctions de député que pendant la lutte, et tant qu'il était question d'organiser la France pour la liberté, de défendre l'indépendance nationale. »

Nous avons un instant abandonné le fil des relations entre Geoffroy et Guvier : nous allons le reprendre à dater des événemens de i8i5.L'âge, loin de réunir par degrés deux caractères opposés dans leur direction, prononce chaque jour entre eux des différences qui doivent les séparer à jamais. Au retour de la campagne d'Egypte et de son voyage en Portugal, notre jeune savant ne retrouva plus au Jardin des Plantes l'ami qu'il avait laissé; Cuvier était devenu, selon l'oracle de Geoffroy lui-même, le législateur de l'histoire naturelle. Une dignité froide avait fait place à ces relations cordiales des premiers ans. La vérité est que les deux confrères ne s'entendaient presque plus sur aucun point de la science ni sur la position à prendre dans la société. Geoffroy Saint-Hilaire mettait à fuir les dignités publiques l'ardeur que Cuvier mettait à les rechercher. Pendant les Cent-Jours, (Geoffroy figura, comme nous l'avons dit, à la chambre dès représentans; mais il ne fit sous la restauration

aucun effort pour y reparaître. Si la gravité des circonstances put le faire sortir un instant de ses occupations favorites, il y retourna dès que l'orage se fut calmé.Persuadéqu'un progrès, qu'unelibertéconquise dans la science ne tarde pas à passer dans l'ordre moral , et devient avecle temps une liberté, un progrès dans l'ordre politique, il crut servir son pays en servant l'histoire de la nature. C'était prendre la question de plus haut, ce n'était pas la néghger. L'esprit humain n'avance pas seulement pas les agitations des États^ mais par les lumières de toute sorte qui viennent éclairer sa marche. Ses vues religieuses ne différaient pas moins des idées de son collègue : Cuvier rattachait les déductions scientifiques aux anciennes traditions du genre humain; Geoffroy essayait au contraire de percer par l'étude de la nature des voies et des échappées nouvelles dans le champ de la philosophie. Son cours fut jugé sous la restauration d'une grande audace. Attaqué à plusieurs reprises par les feuilles du parti-prêtre, l'esprit de ses leçons n'échappa sans doute à l'interdit que par les ténèbres dont ces sortes d'étude étaient alors enveloppées. Du reste, M. Geoffroy Saint-Hilaire ne se montra jamais en lutte ouverte avec les croyances et les institutions établies; retiré dans la contemplation et l'étude, il menait, comme nous le trouvons écrit dans ses notes, une vie de dévoûment extatique à la science.

Il n'entre ni dans notre pensée, ni dans les convenances de ce livre, d'établir ici un parallèle entre Cuvier et Geoffroy : nous pouvons seulement dii^e que les deux adversaires avaient reçu de la nature les

GEOFFROY SAINT-HILMKE. 9\

facultés les plus propres à faire avancer la science par leur opposition. Cuvier était né avec un esprit singulièranent lucide, une mémoire infatigable, un jugement sûr et difficileà contenter. Geoffroy trouvait ime sorte de béatitude infinie dans la découverte des lois de la nature; doué d'une merveilleuse finesse d'intuition , il poursuivait les causes et les rapports au moyen de celte seconde vue de l'intelligence qui va plus loin que les faits. C'était rhomnf>e des aperçus hardis^ des idées générales et des enchaînemens lumineux. Nous savons que ds^ns les régions étroites d'une certaine caste de la science on traite ces espritslà de rêveurs; mais c'étaient des rêveurs aussi dans leur temps que ce Galilée, que ce Kepler , que ce Newton, dont à cette heure les proportions surhumaines nous étonnent. Cuvier s'était beaucoup appliqué aux classifications : Geoffroy refusa de s'y arrêter pour suivre le penchant qui l'entraînait vers les vues à distance et les révélations soudaines.

Une nuit qu'il s'était rais au lit, triste et préoccupé d'un grand travail sur les insectes, il lui arrive ce qui s'est présenté à d'autres inventeurs : pendant un sommeil calme et non interrompu , toutes ses idées de la veille se coordonnent dans sa tête; il découvre et voit nettement des yeux de l'esprit tous les rapports analogiquesdes séries animales. A son réveil, qui est subit, ses bras s'agitent violemment, et au même instant il jette ce cri, ce même cri qu'Archimède : J'ai trouvé! Tout le monde se réveille autour de lui ; on s'effraie de cette émotion dont on ne tarde pas à connaître le motif rassurant. Ce seul trait peutservir à dessiner la

nature de cet esprit orageux, qui procédait en quelque sorte par éclairs et par surprises.

Nous touchons cependant à irae lutte qui eût trop d'éclat pour être passée sous silence, et qui tient à des causes trop philosophiques pour que le récit des événemens suffise à en reproduire le caractère. Depuis long-temps, le dissentiment des deux princes de la science couvait dans l'ombre, lorsqu'une séance de l'Académie le fit éclater. A ceux qui parlaient de la doctrine des analogues^ Cuvier répondait t « Je la ferai taire. » Ce fut le la décembre 1829 que la lecture d'un mémoire ouvrit le champ de bataille. Cependant les chances étaient inégales : Geoffroy défendait un terrain entièrement neuf, tandis que Cuvier, soutenu par ses travaux et par ceux de ses ancêtres dans la science, affermissait pour ainsi dire ses pas sur les traces de plus de trente siècles. Si nous ajoutons à ces avantages un vrai talent oratoire , une prestesse et une clarté d esprit sans égales, une autorité sur l'académie dès long-temps acquise , nous jugerons que Cuvier avait tout ce qu'il fallait pour s'assurer la victoire. Cependant le monde qui pense resta partagé entre Cuvier et Geoffroy. Quoi qu'il en soit du succès, ce fut toujours un grand spectacle que eelui de ces deux forts athlètes de la science s' avançant l'un contre l'autre et se rencontrant sur un des points les pliK élevés de la philosophie naturelle. L'Allemagne ^ la grande Allemagne était attentive k ces débats : déjà la voix de Ylsis s'était fait entendre de l'autre côté du Rhin pour crier à Cuvier : < Reste à la politîqiie; ta es débordé en zoologie! »

GIOFFaOT SAINT- HILAI&E. 93

Perrière ce conflit d'opinions^ ce tumulte d'amourspropres fit cet orage académique , se leva encore la tête calpdç ^t sévère de Goethe, qui prit parti pour la doctripç ^Utenue en rVapcepgrJVf, Geoffroy , et dans laqMel^e il s'était lui-même exercé. L'intervention de Goethe pourra sembler singulière à ceux qui ne voient dans ce g|*an4 esprit que l'auteur de Famt\ mais, après touti la poésie ne gâte rien aux autres dons de la nature^ et de nombreux mémoires sur la^science, naguère traduits et publiés en France par le docteur Martins, montrent que Goethe était très loin d'être étranger aux études anatomiques. Ce n'en est pas moins up bea^ sujet d'orgueil pour notre pays que celui di^xi prunier génie de TAIlemagne abaissant son sceptre d'or devant les vues philosophiques d'Etienne Geolfroy iSaint-Hilaire, et proclamant dans le monde selon l'oracle de Daubenton, la zoologie u:.e science française. Que sont les conquêtes de la force devant la pensée infatigable de ce naturaliste, allant rencontrer à l'étranger celle de Goethe , et soumettant par la coaviçtiofi cette vieille Germanie que le glaive de César et ile Bonaparte av^it mal vaincue^?

En Fiance, Geoffroy fut encouragé dans sa lutte contre Çuvier par les honimes d'avenir. Tous saluaient dans ce génie précurseur le noble et fécond avènement d'un principe pour lequel la révolution a com-r battu plus d*un demi-siècle, poiir lequel nous combattpns epcore en philosophie, en religion , en politique, et qu'il s'efforçait d'introduire dans la science, l'unité. En vain lui (aisait-on un crime, dans ces discussions publiques et animées^ de ne pas suivre le

94 LR JARDIN DES PLAITTÉS.

chemin ordinaire; l'élite de la forte et courageuse jeunesse souhaitait qile ce novateur eût raison, et que les vues qu'il prêtait à la nature fussent justifiées par l'expérience. Selon d'autres, à la tête desquels se plaçait son sévère contradicteur, M. Geoffroy se laissait égarer par son imagination. Ce reproche, dont le savant s'affligea peut-être à tort, était calculé sur les mœurs des anciens naturalistes, qui s'attachaient plutôt à la lettre qu'à l'esprit de la nature. De l'imagination ! Mais n'en faut-il pas pour suivre la création dans ses lois et ses caprices? N'en faut-il donc pas pour entrer avec puissance dans les desseins de Dieu, et saisir leur trace sur la forme des êtres organisés?

Cuvier, voulant humilier son adversaire, lui jeta enfin dédaigneusement ce titre de poète de la nature, qui, dans sa bouche et dans son intention, était la plus mortelle offense pour un naturaliste. Nous en sommes encore à nous demander si l'injure n'était pas un éloge. Il en est de même du reproche d'enthousiasme qu'on lui adressait alors ; nous croyons que M. Geoffroy s'est donné une peine inutile pour repousser ce^ traits de la malveillance qui tournent au contraire à son honneur. Oui, le savant qui, non content d'être l'historien des faits de la nature, a voulu en saisir les lois, et qui , entraîné par la magie des rapports de la création, a voulu renouer les anneaux de cette chaîne immense que tous nos zoologistes avaient brisée; le savant qui, non content d'étudier dans les froides collections et sur les pièces mortes , cherchait en lui-même et dans la nature vivante les inspirationsdu génie; ce savant était poète; mais nous

GEOFFROY SAINT- HILAJRE. 95

ne voyons pas en quoi celte faculté de divination a pu nuire à ses travaux sur Fiiistoire naturelle. Il faut d'ailleurs bien s'entendre : tout en critiquant cette école timide qui borne ses ambitions à nommer ^ à décrire et à enregistrer les faits de la science ; tout en blâmant la marche stationnaire de ces zootomistes qui, dans leur frayeur de la nouveauté, se contentent de promener vaguement le scalpel sur les organes du monde animal, Geoffroy, comme Goethe lui-même, était d'avis qu'il fallait apporter dans l'observation des détails de la nature l'exactitude sévère du géomètre. En i835, George Sand, dans l'esprit duquel les débats scientifiques de 1829 avaient laissé trace, vint proposer à M. Geoffroy de servir ses idées devant le public; le savant écarta avec politesse la main qui lui était offerte, dans la crainte que ce brillant auxiliaire ne compt*omît , par ses inventions, le succès d'une cause gravé qui voulait être défendue avant tout par de fortes études. Geoffroy voyait la nature en poète , mais en poète instruit des faits qui composent son histoire.

Nous glissons sur les détails et sur les incidens de ce grand duel scientifique dont l'Allemagne s'émut, dont les journaux du temps ont méconnu en France la véritable portée. Le dissentiment d'idées qui agitait les deux adversaires, malgré l'aigreur et l'extrême violence delà lutte, n'alla point jusqu'au cœur. M. Geoffroy ayant perdu, quelques années plus tard, une fille charmante et aimée , Cuvier vint assister aux funérailles, et par un serrement demain bien senti prouva à son ancien ami qu'il partageait toute l'étendue de

9G LE JAKDIN DES PL/iNTES.

son malheur. Gn sait que Cuvier avait été lui-même frappé dans une fille de vingt-deux ans, belle et unique ; il comprenait la douleur de son confrère par la sienne propre : non ignara mali.

L'événement de i83o passa sur la tête des deux terribles champions et sur leurs querelles incessantes. M. Geoffroy, quoique éloigné, comme nous Tavons dit^ du mouvement politique , n'en salua pas moins avec ardeur une révolution qui semblait devoir continuer dans le monde les progrès de son aînée; il pensait, avec raison, que chaque pas vers la liberlé est un pas vers la science. Nous devons rapporter ici un fait qui honore son caractère. On se souvient que dans le premier enivrement de la lutte la colère du peuple se porta sur le palais de l'archevêque de Paris. D'imprudentes parolesadresséesauroiCharlesX, quelques jours auparavant, sous les voûtes solennelles deNotre-Dame, faisaient regarder, à tort ou à raison, l'archevêque comme l'auteur voilé de ces fatales ordonnances qui soulevaient d'indignation toute U ville. De farouches menaces avaient été proférées dans les groupes; la vie de M. de Quélen était en danger : surpris par ces grandes eaux de la révolte qui débor.!enJ toutà-coup comme l'Océan, il n'avait eu que le temps de gagner en hâte l'hospice de la Pitié, où il s'était caché parmi les malades M. Geoffroy, demeurant 4aps le voisinage, est instruit par M. Serres cje l'arrivée do M. de Quélen dans l'hospice , de l'infortune de ce prélat, et du danger qui menaçait ses joursi. Il court auprès de M. de Quélen, qu'il connaissait, et, touché par son état de détresse , lui offre un asile

dâiis le Jardin des Plantes. 1/ archevêque de Paris accepte Thospitalité qui lui est si dignement offerte ; dès que le soleil est couché , il traverse , au bras de M. Geoffroy, la rue Saint- Victor, sous un déguisement, et se rend chez le généreux naturaliste, où sa présence est entourée du plus impénétrable mystère. C'était faire un noble usage de cette retraite du Jardin des Plantes, où la révolution de 93 Tavait établi, que d'en étendre les ombres et les feuillages sur la tête proscrite d'un prince de l'église. Jusqu'à ce que l'ordre fut ramené dans la ville, M. Geoffroy ne cessa de prodiguer les soins , les ménagemens , les égards à cet étranger, dont il était très loin de partager les opinions rétrogrades. Du reste , le séjour de M. de Quél^i dans la maison de la famille Geoffroy a peut-être eu sur les destinées de l'église en France une action considérable qu'on ignore. C'est de chez M, Geoffroy Saint-Hilaire , et en grande partie sous son influence et celle de M. Serres, que l'archevêque se détermina à se rendre au Palais-Royal , et à faire partir pour Rome un envoyé dont la mission, dans ces premiers temps de la révolution de juillet, a pu être politiquement fort utile.

Au moment où la France renaissait au sentiment de la liberté/ le cœur du reconnaissant Geoffroy Saint-Hilaire se tourna vers un exilé de 181 5. Dans l'Amérique duNord^ sur les bords de la Mobile, vivait depuis dix-neuf ans, dans une humble métairie, un homme que les orages politiques de son pays avaient frappé. Cet homme était Lakanal. Geoffroy , toujours dévoué^ se souvient de ce député secourable

aux sciences en 1793 ; il propose à l'Institut de le 1^ intégrer dans son sein^ et a le bonheur d'obtenir un fauteuil académique pour ce vieux conventionnel, qui avait attaché son influence et son nom à Tune des plus belles fondations du génie moderne* Laka- Qaly flatta de cet honneur, plus flatté encore de ce souvenir d'amitié, revint, malgré son grand âge, sur cette terre sillonnée par tant d^événemens : une révolution l'avait enlevé, une révolution le ramenait. L'entrevue des deux amis fut pathétique; le savant et l'exilé se retrouvaient, après de mauvais jours .^ dans ce même Muséum d'histoire naturelle que la Convention avait créé , et dont le jeune professeur de 93 avait mûri et fécondé le germe précieux en organisant , presque à ses frais et par ses propres forces, la Ménagerie*

La lutte scientifique résista aux événemens et contribua peut-être à épuiser la force des deux rivaux. Cependant les agressions devenaient moinsfréquen tes, quoique l'esprit d'antagonisme fût resté le même , cela tenait à la position nouvelle que Cuvier avait prise dans le gouvernement* Lié aux affaires publiques, il avait de la peine, dans les derniers temps, à suivre tous les pas de son adversaire sur le terrain d'une discussion que Geoffroy ne déserta jamais. Cuvier ployait sous les charges étrangères à la science : maître des requêtes, conseiller d'État, pair de France, il était tout cela et autre chose encore, quand^ le i3 mai i832, il mourut.Les rivalités de l'intelligenGe font trêve devant la pierre du tombeau ; G^ffroy s'avança sur le bord de cette fosse qu'une si grande dépouille i i remplir, et retrouvant dans son corar toute son

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affection d'autrefois pour son vieil ami et son émule, il dit : « En ce moment d'un dernier adieu que notra illustre confrère n'a pu, hélas! entendre de ma bouche ^ comment ma pensée ne se reporterait-elle pas sur cette vie à deux de nos jeunes ans, sur ces relations si intimes et si dévouées, sur cette communauté de travaux si douce à tous deux ! » Ces paroles touchantes prennent un intérêt d'à-propos, aujourd'hui que les deux confrères sont de nouveau réunis.

Le norti de Geoffroy est moins populaire en France que celui de Cuvier : nous dirons seulement que les hommes de science se font plus connaître au public par des ouvrages élémentaires que par des travaux de philosophie transcendante. M, Geof^oy^ à cause de la tournure de son esprit, s'est toujours tenu dans des régions inabordables et solitaires. Une certaine obscurité dans le style, obscurité dont il se plaignait lui-même, et dont il ne put jamais dissiper les ténèbres , contribuait encore à voiler s£^ pensée. On a tant abusé dans ces derniers temps du mot incompris ^ qu'on ose à peine s'en servir; ce serait pourtant à Geoffroy qu'il s^ appliquerait avec le plus de raison. Ce défaut de lucidité fit le supplice de ses dernier^ jours. Nptre grand naturaliste eut une vieillesse amère : « J'ai le cœur percé, écrivait-ril j je suis triste jusqu'à mourir. i> Certaines injustices qu'il eut, hélas! à subir de la part de ses confrères, mirent le comble à sa susceptibilité. Un instant il songea à quitter la France, et à chercher sur un autre théâtre que celui de ses travaux une considération qui lui était refusée dans son pays. Il souffrit et finit par se résigner. Ce

savant trouva d'ailleurs sa consolation dans Tobjet éternel de ses études et de ses amours. « Je me décidai, nous dit-il, à quitter Paris pour une vie solitaire à la campagne. Je m*y rendis sans livres. Un seul était sous mes yeux, le livre de la nature , où je voyais apparaître toutes les créations du printemps en plantes et en animaux. » On voit que \e poète y tant critiqué par Fécole positive j n'avait pas choisi la plus mauvaise part en se décidant pour la vie de contemplation et d'extase.

Ces tribulations n'altérèrent jamais la bienveillance de son commerce. C'est vers ce temps que nous l'avons connu; nous conservons encore un souvenir ineffaçable de ces bonnes soirées du dimanche, auxquelles sa présence donnait un caractère particulier. Dans l'ancienne rue de Seine-Saint- Victor, aujourd'hui rue Cuvier, s'élève une maison abritée comme un nid parla solitude et les branches d'arbres; c'est là que le patriarche de la science, le philosophe de la nature, demeurait depuis longues années. Le salon était rempli de savans, de littérateurs et d'artistes. L'été on descendait dans le jardin de la maison qui se rejoignait par un trait-d'union de verdure aux massifs du Jardin-des-Plantes. Les amis du vieillard s'asseyaient en cercle sur des sièges de bois et causaient gravement à la clarté des étoiles. Paris avait éteint son bruit au seuil de cette habitation i^eculée ; on n'entendait que le rugissement lointain des bétes fauves, excitées dans les temps de pluie par les senteurs résineuses du cèdre du Liban. L'âme fatiguée de la vie remuante et inquiète de notre ville se reposait avec

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lin calme indicible sur ces réunions touchantes , sur ce silence de la nature et des passions, sur ce savant vénérable , tout chargé d'années glorieuses, sur ces femmes charmantes et sévères, sur deux joyeux enfans à tête blonde. Une larme embaumée montait alors silencieusement au bord des yeux ; on croyait à la famille, au repos du cœur, à Tamitié, aux mœurs dorées des premiers âges, et Ton se disait tout bas : Il fait bon ici, bonum est nos hic esse.

Geoffroy Saint-Hilaire acheva et mit au jour, postérieurement à Cuvier, plusieurs grands travaux dont nous regrettons, dans l'intérêt de la discussion, que ce dernier n'ait pas eu connaissance. La science ne pouvait que gagner à ces solennels débats , que la mort d'un des deux adversaires vint malheureusement interrompre, Geoffroy reprit dans les derniers temps» du point de vue philosophique , les recherches de Cuvier sur les ossemens fossiles et sur la marche de la nature durant les premiers âges du globe. Ce grand esprit était préoccupé, avant de mourir, de la genèse des choses ; sa pensée remontait au berceau de la création du monde au moment où le déclin de ses forces l'attirait vers la tombe.

L'étude delà nature avait dévoré cette organisation puissante. Peut-être la lutte de 1829 avait-elle aussi blessé mortellement les deux conibattans; des hommes comme Cuvier et Geoffroy ne pouvaient guère marcher l'un contre l'autre sans que le choc fût fatal à tous deux. Geoffroy avait comme le pressentiment de cette décadence prochaine : « Ce n'est pas de moi, écrivait-il dans un de ses derniers mémoires, ce n'est

pas de moi, qu'un souffle d'automne emportera bientôt, qu'il doit s'agir. » Hélas! il disait vrai , le souffle d'automne Ta emporté.

Depuis quatre ans le savant vieillard expiait par la cécité le crime d'avoir porté ses regards trop haut dans les secrets et les mystères de la nature ; cette Isis irritée jeta son voile sur les yeux téméraires qui voulaient tout pénétrer. Geoffroy supporta cette cruelle infirmité avec le calme et la résignation du sage. Aveugle comme Homère, comme Milton, comme Galilée, il ouvrit plus grands les yeux de l'âme, il vit le monde au dedans de soi ; ne pouvant plus observer, il médita. Au milieu des ténèbres dont il était entouré, il s'éleva par la pensée vers ce mystérieux et lointain rayonnement de la lumière qui ne meurt pas. Un indigne écrit avait osé mettre en doute, dans ces derniers temps , les principes religieux de M. Geoffroy touchant l'auteur des mondes; il en fut vivement blessé. Le grand naturaliste qui avait passé sa vie dans la contemplation de la nature ne pouvait pas nier le principe de l'ordre. « En définitive, écrivait-il au terme de ses investigations philosophiques, là cause des faits phénoménaux de l'univers, c'est le principe de l'attraction conçue d'après le principe de l'affinité de soi pour soi ; mais, par-delà incontestablement, la cause des causes, c'est Dieu. »

Geoffroy était mort pour la science : la voix de la prudence et de ses amis lui avait conseillé d'éteindre sa lampe ; il souffla lui-même avec une résignation sublime cette flamme qui ne devait plus se rallumer qu'ailleurs. Au milieu du sommeil et de l'engourdis-

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sèment de ses forces morales, il conserva cependailt pour sa famille de tendres et lumineux épanchemen^; Honneur aux nobles femmes qui ont entouré de soini cette touchante vieillesse ! Une des consolations de ce patriarche de la science fut de laisser en mourant un fils digne de continuer son œuvre « Nunc dimittis servum tuum inpace^ s'écria-t-il. Oui, je m'en vais ea paix ; car mon fils sera le sauveur de mes idées, de ces idées que j'ai souvent obscurcies malgré moi par ma faute. » Un fidèle et ancien ami, M. Serres, dont le nom demeurera attach aux plus mémorables découvertes de ce temps-ci, ne cessa de surveiller les progrès de cette longue et douloureuse maladie que la médecine était impuissante à guérir. La mort seule ]}ouvâll y mettre un terme; la main de Dieu étendit de plus cil plus soh ombre sur cette existence affaiblie par la pensée, et bientôt tout fut dit. Au chevet de ce lit de douleurs, près de cette grande vie à son déclin, se tenait encore jour et nuit un jeune homme, le docteur Pucheran, qui cherchait à recueillir les dernières paroles sur ees lèvres inspirées, comme fes disciples de Socrate sur là bouche mourante de leur maître.

Nous assistions aux derniers honneurs rendus par la science à cette pure et glorieuse existence de naturaliste, qui ne s'est point mêlée au flot politique. L'esprit de parti n'entrait donc pour rien dans les. éloges qu'on laissait tomber sur sa foisse ouverte. M. Duméril, son vieux confrère; M. Chevreul, directeur du Muséum; M. Dumas, au nom de la facilité des science* 5 M. Serres, au nom de son amitié et de ta

noble conformité de ses travaux; M. Edgar Quinet, au nom de la génération nouvelle, ont fait entendre tour-à-tour des paroles scientifiques^ religieuses, éclatantes. Quelque chose aurait manqué à cette cérémonie funèbre, si I^kanal n'y eût été : ce vieillard plus qu* octogénaire sVst avancé à son tour sur cette tombe qui allait se fermer pour jamais. Tout le monde a senti un frémissement de cœur en voyant un des derniers membres survivans de la Convention ouvrir la bouche pour rappeler, en termes d'une simplicité antique, qu'il y avait eu cinquante ans, ce même mois de juin, que, sur son rapport, le jeune Geoffroy, alors âgé de vingt-et'Un ans, avait été nommé professeur au Muséum d'histoire naturelle* Le vieillard^ dans ce moment'là , n'était même plus un homme; c'était la Convention elle-même, cette sombre et grande assemblée dont l'histoire nous fait pâlir, qui venait assister aux obsèques d'un de ses enfans dans la science, et lui dire au couronnement de ses travaux : a Je suis contente de toi ! »

Quand un homme comme Geoffroy Saint-Hilaire meurt, l'imagination a besoin de se porter sur la partie immortelle de ses œuvres. Ce célèbre naturaliste laisse un grand nombre de mémoires sur l'anatomie philosophique, plus ou moins réunis en volumes, une histoire naturelle des mammifères, et d'autres ouvrages considérables : il y a sans doute dans ces écrits des travaux qui ne sont point achevés, des vues confuses et enveloppées que l'avenir dégagera ; mais, tels qu'ils sont, ils se soutiennent majestueusement devant la postérité par des proportions grandes et har-

(lies. Ce n*^t point dans Texécution des détdik qu'il faut chercher le talent de Geoffroy; plus architecte que sculpteur, il jette en bloc les pensées, sans se soucier de Jes tailler ni de les polir : son œuvre ressemble, pour l'effet général, à une ville en construction; çà et là des édifices pendent interrompus, des murs gigantesques se dressent sans appuis et sans couronnement ; mais à travers tout ce désordre» on est frappé par le caractère de l'ensemble, et l'on croit assister, avec le poète latin, à la naissance d'une de ces cités futures qui domineront le monde. M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire nous semble appelé, par la nature à-la-fois élevée et sévère de son esprit, à interpréter, à recueillir et à fixer les travaux de son père dans une édition complète qui sera le plus beau monument élevé à la mémoire de celui que nous venons de perdre (i)-

Nous sentons que nous devrions indiquer, en finissant, les points principaux sur lesquels porta ce grand duel académique entre Geoffroy et Cuvier, ce combat dont le bruit retentit encore après le silence des combattans; mais ici notre embarras redouble. Gomment introduire en quelques lignes nos lecteurs dans le sein d'une discussion qui exigerait de longues études et des développemens infinis? Nous avons parlé déjà de la doctrine des analogues^ c'est ainsi que Cuvier définissait, en 1829, les idées de M. Geoffroy.

(i) Au moment de mettre sous-prcsse^ j*apprends que M. Isidore Geoffroy Saint-Hi)aire termine un livre sur la vie, les ouvrages et les doctrines de son père.

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Cet esprit synthétique avait en effet lutté toute sa vie pour établir en zoologie cette grande loi d'uniié de composition organique^ en vertu de laquelle tous les animaux peuvent être ramenés à un seul animal. Déjà sa pensée avait surnagé dans la plupart des livres de zoologie moderne, où les formes diverses des êtres vivants n'étaient plus considérées que comme des accidens jetés sur une échelle immense, et dont tous les degrés tiennent les uns aux autres par des rapports naturels. Cuvier n'admettait pas cette unité dans la variété. Esprit analytique^ il limitait chaque être organisé dans \\n^. forme éternellement invariable et absolue, dont la science devait • se borner à décrire isolément les caractères. — Méthode des premiers Ages! s'écriait Geoffroy; ayez donc le courage de faire un pas en avant ; la nature est une : elle emploie les mêmes matériaux en les transformant sans cessé sous sa féconde main, sans s'écarter jamais d'uu plan général d'organisation. — Aéves de poètol reprenait Cuvier. — Historien de ce qui e^t, continuait Geoffr^y> j'^i cherché mes observations dans l'univers terrestre; au-dessus de toutes les variétés qui résultent chez les êtres vivans du milieu dans lequel ils sont plongés, je vois planer constamment et partout autour de moi des rapports immuables.

C'est sur ce point que la mêlée s'engagea : itiais le terrain de la science est si vaste, que l'arène s^élargis*sait chaque jour, devant les attaques des deux lutteurs. Le débat se plaça bientôt sur les ruines des mondes antédiluviens. Cuvier ne voyait dans ces créations retrouvées sous la terre que des faits soudains^

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isolés, apparus et disparus, que des émissions d^êtres engloutis dans des révolutions fortuites du globe, et auxquels d'autres êtres avaient succédé. Abandonnant ce système de cataclysmes et debouleverôemens, Geoffroy déroule l'histoire de la création sur un plan nouveau, à-la-fois plus calme et plus harmonieux. A. ses yeux, il n'existe dans les époques anciennes et modernes qu'un règne animal; mais ce règne animal, soumis à l'action des causes environnantes, aux milieux ambians et à tous les agens modificateurs du globe, a dû changer avec les changemens survenus dans la masse. L*ensemble, en se transformant, a entraîné le détail. Ce principe qui lie^ la création actuelle à la création antérieure , qui noue par des anneaux intermédiaires la chaîne des animaux vivans à celle des animaux détruits, est sans doute dans l'état actuel delà science d'une démonstration difficile. Arrivera-t-on un jour à retrouver parmi toutes ces variétés déformes, un seul animal, comme au fond il n'existe qu'un créateur et qu'un monde?

La vaste intelligence de Geoffroy s'exerça encore contradictoirement à Cuvier sur la question des monstruosités. L'école de Cuvier se servait depuis long-temps de ces anomalies apparentes pour ébranler la croyance à la fixité des lois de la nature. Geoffroy arriva d'aplomb sur la difficulté : c'est au milieu du désordre le plus choquant des principes de l'organisation qu'il fit surgir la notion de l'ordre et qu'il montra la nature toujours d'accord avec elle-même, sibiconscia. Son esprit généralisateur sut ramener les formes, en apparence excentriques, de ces êtres d'ex-

ception au maintien des règles éternelles. Là où l'école de Cuvier voyait avec M. de Chateaubriand un exemple de ce que devient la nature sans le doigt de Dieu, Geoffroy admire avec Montaigne la persistance d'une unité inflexible et toujours présente, à laquelle rien n'échappe, pas même le monstre. Cuvier se réfugiait dans la doctrine des anomalies. — Tout dans le monde, reprenait Geoffroy, est anomalie et prodige {inonstrurn) pour celui qui s'approche des faits avec ignorance : mais tout est d'une composition uniforme et constante pour celui qui s'élève au-dessus des détails, à la hauteur des vues du créateur et des rapports généraux de la création.

Ce qui restera surtout de Geoffroy Saint-Hilaire, c'est une direction. Il a ouvert, dans les sciences de la nature, une voie nouvelle qu'il est loin sans doute d'avoir parcourue tout entière, mais dans laquelle-il est glorieux d'avoir fait les premiers pas. Ce sage vieillard ne s'aveuglait pas lui-même à cet égard sur la valeur de ses travaux : il se disait bien qu'en agitant la science pendant plus d'un demi-siècle, il n'avait jamais atteint le terme de ses efforts : arriver à la connaissance, même incomplète, des premières lois de la nature n'est pas l'œuvre d'un homme, c'est celle de l'humanité.

Une grande signification reste attachée à Tévéneraent final de ces deux puissans chefs d'école : Cuvier qui meurt, c'est tout un passé de, la science qui s'en va ; Geoffroy qui retourne à Dieu, c'est un avenir qui vient. L'un a mis dans l'histoire naturelle l'élément de résistance, l'autre celui de progrès. Ces deux priu-

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