HISTOIRE NATURELLE DE L'HOMME
cet établissement qui était destiné à reproduire, comme malgré lui, la marche des formations du globe, et encore ce fut la vie en image. Des animaux empaillés se hasardèrent d'abord en petit nombre. Les apprêts que l'art avait donnés à leur cadavre rappellent l'ancieji travail de la nature pour ravir à la destruction la formé des êtres qui ne sont plus. Grâce à l'établissement de la ménagerie et au perfectionnement des collection^,'toutle règne atiimal fut succefôivement représenté dans ce jardin qui ne s'ouvrait autrefois qu'à la botanique. L'absence unique du dernier né de la création trace aujourd'hui pour le Muséum une situation analogue à celle qui précéda dans l'univers l'avènement de l'homme. G' est par l'apparition de ce nouveau venu dans le temple de la science, que le Jardin des Plantes recevra son achèvement. L'histoire naturelle de l'homme doit couronner un jour l'histoire des anii^adx.
Un ossuaire anthropologique, plutôt ébauché qu'entrepris, figure tristenoent dans les salles du musée d'Anàtomie comparée. Il sera temps d'y revenir tout-à l'heure, lorsque nous aurons porté suffisamment notre souvenir et notre intérêt sur un système^ qui mérite d'être étudié. Les travaux du docteur Gall ont àervi d'assise à la plupart des travaux modernes sur la physiologie dû cerveau. Sans rien préjuger sur une doctrîfie qui né paraît pas devoir survivre tout entière à son auteur, nous allons d'abord retracer le Jïortrait de l'homme.
im LE JAEDm DES PLAIITES.
D. — LedoetearGaD.
A Mont-RougCi dans une avenue plantée de tilleuls, connue sous le nom de l'allée du Pot-au-Lait, au* jourd'hui fort dévastée et coupée à son milieu par le fossé de Tenceinte continue , au fond d'un grand pensionnat où bourdonne à certaines heures un essaim d'enfansy se cache sous les arbres une petite maison enveloppée de jardins. Par la manie que j'ai de rapporter la forme des lieux au caractère des hommes qui les pnt habités, je me mis à chercher quel pouvait avoir été le maître de cette retraite. Le silence qui règne en tout temps dans cet endroit reculé, les masses de feuillage dont ce jardin et cette maison se trouvent protégés en été contre les regards curieux des voisins, je ne sais quelle obscurité douce qui invite tout bas à la méditation, tout me donna l'idée que cette maison avait appartenu à un ami de la science. La tournure rigide du bâtiment, la modeste façade à volets verts , l'ordonnance froide et nue des chambres cénobitiques, me firent croire que l'hôte de ces lieux devait être un de ces solitaires de la pensée qui cherchent dans Tétude une Thébaïde. S'il est vrai^ comme je n'en doute pas, que l'homme s'imprime sur la nature^ il était difficile de ne point reconnaître un esprit inventeur à la disposition bizarre du terrain, inégal, tourmenté, insolite, occupé
çà et là par des taillis interrompus, distribué en tout sens avec un certain désordre intelligent, et orné, pour ainsi dire, d'une grâce systématique. Enfin quelques masques moulés en plâtre dont le hasard m'aida à découvrir les débris dans un coin du jardin m'indiquèrent que l'ancien familier de ces ombrages devait être un de ces sages modernes qui s'exercent à la science de l'homme. M' étant alors informé auprès du nouveau propriétaire, j'appris que cette petite maisoii de campagne avait servi de retraite dans les derniers temps de sa vie au docteur Gall.
C'est là que je lus pour la première fois le grand ouvrage de la Physiologie du cerveau. Il y a un charme particulier à prendre connaissance d'un livre aux lieux mêmes où son auteur l'a sans doute cornposé. La nature modifiée autour de vous par cet homme éteint, dont elle garde encore la trace vivante, explique et commente silencieusement les passages obscurs de son œuvre. Il semble qu'il reste un peu de son souffle dans les branches que le vent agite sur votre tête. Vous vous conformez naturellement au sentiment général que les objets extérieurs expriment devant vos yeux ; il n'y a pas de meilleure disposition que celle-là pour communier à la pensée de votre auteur. Nous vécûmes huit jours de la sorte dans la compagnie occulte du docteur Gall, nous asseyant sur l'herbe aux mêmes endroits où il s'asseyait, respirant le même air, animés de la même ardeur de la science, lui mort, moi vivant, tous les deux rapprochés par la nature. Cette présence mystérieuse de Gall, qui se joignait à la lecture de son ouvrage
pour lui donner le caractère d'une conversation intime, Ine mit bien vite dans la confidence de F homme et de son âystèkne. Nous devînmes les meilleurs amis du monde, et je ne tardai pas à lui demander l'histoire de sa vie.
L'histoire de Gall n'est guère que l'histoire d'une idée; il n'y faut pas chercher les événemens. Le grand père de notre savant habitait l'Italie , et s'appelait Gallo. Moins Allemand qu'Italien, et selon toute probabilité Français d'origine {Gallus) (i), le docteur Gall était né à Tiefenbrunn, village du grand-duché de Bade, où il passa les premières années de son enfance dans la maison paternelle. Ija Providence, qui a soin de mettre autour du berceau de chaque homme supérieur les élémens nécessaires à son développement moral, avait favorise le jeune Gall d'une nombreuse société de frères et de sœurs. Ces enfans, unis entre eux par les liens de l'âge et du sang, servirent les premiers de sujets à l'inventeur de la phrénologie. Il les observait à son aise, vivant avec eux sous le même toit, dans tout l'abandon de la familiarité. Ce qui le frappa, ce fut la différence des caractères entre ces enfans, au nombre de dix, élevés ensemble sous l'influence dVne éducation commune. « Chacun de ces individus , dit-il, avait quelque chose de particulier, un talent, un penchant, une faculté qui le distinguait des autres. Cette diversité détermina notre indifférence ou notre
(x) Il y aurait lieu à de très curieuses recherches sur les pérégrinations dés noms ipropres ; on remonterait ainsi' aux inflaenoes des races sur le earaetère de« hommes célèbres.
affection, et nos aversions réciproques, de même aue nos liaisons, notre dédain et notre émulation. » Le jeune &âll remarqua notamment Tun de ses frères qui avait un pencfiant décidé pour la dévotion : ses jouets étaient des vases d*églîse quMl sculptait luimême, des chasubles et des surplis qu il faisait jsivéc du papier ; il priait Dieu et disait la messe toute la journée. Cette variété de goûts et d'inclinations dans les membres d'une même famille fit réfléchir Gall, et éveilla tout d'abord son attention adolescente siir des faits quUl devait féconder par la suite.
Son naissant génie l'entraînait déjà dans les cainpagnes^ dans les forêts, pour faire des observations sur les pauilldns, les insectes, les oiseaux : avant de savoir qu'il y eût une histoire naturelle, il avait étudié là nature. Gall entra au collège. Dans le cours de ses études, il rencontra parmi ses camarades les mêmes difierènces de caractères et d'aptitudes que parmi ses frères et sœurs. Quelques-uns apprenaient avec facilité, d^autres manifestaient du talent pour des choses qu'on ne leur enseignait même pas. Gall recueillait en silence toutes ces observations. Il nota chacun de ses condisciples, et lui trouva des qualité?» ou des défauts qui étaient déterminés. Il suivit ses amis dans leurs jeux, et découvrit que chacun imprimait à ses récréations une allure particulière. Tandis que les uns se livraient à des exercices bruyans, on en voyait d'autres qui se plaisaient à peindre dès images, à cultiver un jardin, à parcourir les bois pour y dénicher des merles ou des sansonnets. Aucun dé ces détails n'échappait à l'enfant observateur, qui
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se servit d'abord de ces remarques pour régler sa conduite et ses rapports. « Je n'observai jamais, écrivait-il plus tard en repassant sur les premières années de sa vie, le regard doux et mélancolique de l'homme mûr, que celui qui une année avait été un camarade fourbe et déloyal, devînt, l'année d'après, un ami sûr et fidèle. » Philosophe avant de savoir qu il y eût une philosophie , le jeune Gall faisait surtout son profit de ces remarques pour s'exercer au jugement. Il offrit dès ses premières années un remarquable exemple du dogme scientifique des dispositions innées, dogme que l'homme fait devait introduire plus tard dans le monde. Cet esprit d'observation l'accompagnait dans le cours de ses études, où il n'était pas si heureusement secondé par la mémoire. Une telle infériorité le mit à même de reconnaître que les concurrens les plus redoutables étaient des enfans de son âge qui apprenaient aisément par cœur. Ainsi mis à profit, les échecs qu'il essuyait dans ses classes le servaient mieux pour l'avenir que n'aurait pu faire un succès.
Quelques années aprè , Gall changea de séjour , et eut le bonheur de rencontrer encore des condisciples doués d'une grande mémoire qui l'emportaient sur lui dans leurs études. Gall, vaincu, s'en vengea en les observant , et trouva une seconde fois le moyen de changer sa défaite en triomphe. Tous les élèves , remarquables par leur extrême facilité à retenir leurs leçons, avaient de grands yeux saillans. Cette remarque fut pour Gall un trait de lumière. Ces grands yeux saillans ressemblent, pour l'inventeur de la
phrénologie , à la pomme de Newton. L'écolier se dit à lui-même que s'il y avait un rapport, comme il commençait à le croire, entre la mémoire et la forme des yeux, il n'était donc pas impossible de reconnaître les facultés morales d'un individu par des signes extérieurs. On se demande maintenant si de tels hasards ont été réellement la cause des découvertes plus ou moins heureuses qui les ont suivis; nous croyons qu'ils en ont été tout au plus l'occasion. Bien des pommes étaient tombées des arbres avant Newton; bien des lampes suspendues à la voûte des églises avaient suivi, avant Galilée, leur mouvement oscillatoire; bien des élèves avaient eu à côté d'eux dans leurs classes des camarades à gros yeux en saillie ; ni les uns ni les autres n'avaient jamais songé à conclure de ces faits la loi de l'attraction des corps célestes, ni la théorie du pendule, ni avant Gall, la manifestation de l'homme moral par la forme du cerveau. Le fondateur de la phrénologie avait en lui-même l'idée qui a servi de germe à son système, et le mouvement des circonstances extérieures ne contribua guère qu'à dégager celte idée,
Gall changea encore une fois ie théâtre de ses études : il alla à une université d'Allemagne ; ces déplacemens le mirent à même de renouveler ses expériences sur des sujets inconnus. Tandis que ses concurrens étudiaient leurs leçons, Gall les étudiait eux-mêmes; il se confirma de la sorte dans son sentiment que la mémoire coïncidait avec le développement et la saillie des yeux. La répétition du même fait sur des individus séparés avait exclu de sa pensée le soupçon de
hasard. Après y avoir mûrement réfléchi, il imagina que si la mémoire se reconnaissait par des signes visibles, il en pouvait bien être de même des autres facultés intellectuelles. Il continua donc ses recherches. Dès-lors tous les individus qui se distinguaient par un talent quelconque furent l'objet de son attention. Peu-à-peu il se flatta d'avoir trouvé d'autres caractères physiques qui indiquaient d'autres dispositions de l'esprit. A mesure qu'il avançait en âge, Gall avançait silencieusement dans sa théorie. Il ne tarda pas à donner à ses réflexions une base plus large que celle du collège; il la trouva dans le spectacle varié du monde qui se renouvelait sans cesse devant ses yeux. Le fait moral qui semble avoir particulièrement frappé l'inventeur de la nouvelle doctrine sur les fonctions du cerveau, c'est que la plupart des hommes naissent avec des inclinations de nature. Tel enfant est porté au mensonge, tel autre au vol; c^ pencbans sont souvent indépendans de l'éducatioii, et se fortifient avec l'âge, malgré le soin qu'on prend de les combattre. Gall eut connaissance de gens du monde qui volaient uniquement pour voler. Quelques-uns prenaient des objets inutiles; d'autres avaient, en les dérobant, l'intention de les rendre. Moritz raconte, dans son Traité expérimental de Câmey l'histoire d'un voleur qui, étant à l'article de la mort, étendit la main pour escamoter la tabatière de son confesseur. 11 est probable qu'il n'en voulait pourtant rien faire dans l'autre monde. tJn homme de bonne famille,ayantsenti une pareille inclination auvol dès son bas âge, espéra intimider cet attrait Êital par la
rigueur des lois militaires. Il entra dans Tarmée, où il vola et fut condamné à mort. Ayant obtenu sa grâce, et cherchant toujours à détruire cet ennemi intime qui le poussait à dérober, il se fit capucin. Son penchant le suivit dans le cloître. Comme il ne pouvait plu§i soustraire que des bagatelles, il se Jivrsi k son naturel sans s'en inquiéter : il prenait des cise^q^ , dps phandeli^rs, des tasses^ des gobelets, et |ç^ empprtftjt dans sa çellulç. Ceci fait^ il nç les cachait pas ; i\ dfclarait, au contraire,! qu'il les avait çmportés , e|: que le propriétaire pouvait se donner la peine de Içs f^' prendre. Ce^ faits et quelques autres dont GaU eut connaissance le préQccupèrent fortement, Si çç mystérieux penchant au vol n'avait pour cau^e, dans certains ç^s, aucune des influences qu'on lui assigp^e d'ordinaire, Içi mauvais exemple, la dissipsttion^ Iç bçsoin I i\ fallait bien chercher cette cs^me aii^re part; GaU fut d'fivis qu'on la trouverait dans l'homme.
U raisonna de même pour les dispositions intellectuelles. Le langage vulgaire devait avoir philosophiquement raison lorsqu'il dit : Tel homme est né poète, tel autre musicien. Gall trouva profond le mpt naïf dVn de ses anciens condisciples qui, épro^v^pt une grande difficulté naturelle pour l'étude des l^ugués, disait à son professeur : « Je ne suis pas conformé pour apprendre le grec. » On était déjà d'accord, de son temps, que les arts demandent de la part de ceux qui les exercent une vocation. Les écrivains, dans le désespoir de trouver au juste la raison de ces facultés naturelles, imaginèrent même quelquefois de les attribuer, par manière de meta-
phore, à l'influence des astres. On connaît le vers de Boileau :
Si son astre en naissant ne Ta formé poète.
Or qu'était cette explication, sinon l'aveu de Figno- - rance où l'on était de la cause véritable qui préside aux dons si variés de l'intelligence ? Gall déclara que celte influence secrète imaginée par les poètes, ce feu sacré, comme disaient d'autres, devait avoir son siège dans l'organisation. C'est là qu'il fallait aller chercher, suivant lui, le secret des facultés humaines et non ailleurs. La question qui demeurait encore à résoudre était celle de savoir si ces facultés s'avouent dans l'individu par des signes possibles à reconnaître. Gall, fort de ses observations de jeune homme, se crut en droit de conclure pour l'affirmative. Il était d'ailleurs amené à une telle manière de voir par les forces mêmes de cette impulsion naturelle dont il venait révéler les lois. Il y â des êtres doués en naissant de facultés en quelque sorte divinatoires, pour lesquels le masque humain est plus transparent que pour tout autre; en leur présence les énergies occultes de la nature se déconcertent; et le secret de Dieu, si bien gardé d'ordinaire par l'organisation, se laisse quelquefois surprendre. Gall était un de ces hommes-là.
Au fond, la tentative de Gall n'était pas si nouvelle qu'elle fût précisément téméraire. Long-temps avant lui, on avait cherché dans les signes extérieurs de l'être la manifestation de ses qualités ou de ses dé-
LE DOCTEUR GALL. â»7
fauts naturels. La chiromancie, ou interprétation de l'homme par les lignes de la main, la métoposcopie, ou divination par les lignes du front, la physiognomie, ou connaissance de Tindividu par les traits du visage, avaient essayé, depuis plusieurs siècles, de percer le voile derrière lequel la main de Dieu avait caché le secret des destinées humaines. Mais de ces trois sciences, les deux premières étaient alors abandonnées comme complètement arbitraires et paradoxales; la physiognomie jouissait depuis Lavater d'une meilleure réputation ; toutefois, elle manquait par beaucoup de côtés, et les esprits un peu clairvoyans la déclaraient insuffisante pour rendre compte des mystères de notre nature. Gall crut que le moyen d'approcher de la vérité était d'étudier le cerveau comme le siège de toutes les manifestations intellectuelles et niorales de l'homme. Il arriva à l'étude de la médecine avec ces idées faites. Ce fut à Strasbourg qu'il reçut ses premières leçons d'anatomie du célèbre professeur Hermann. Avant d'avoir jamais manié le scalpel^ Gall avait pressenti une grande partie des lois que la science avait alors découvertes et de celles qu'elle n'avait pas découvertes encore. Dans les écoles de médecine il avait entendu parler des fonctions du foie, de l'estomac, des reins : mais il se plaignait qu'on ne lui eût rien dit dans les cours, ni dans les ouvrages de médecine, sur les fonctions du cerveau. C'était pourtant, à son avis, le livre où Dieu avait scellé le mystère de la vie humaine. Il en est toujours ainsi du livre des secrets de la nature ; après avoir résisté à tous les efforts des siècles, il s'ouvre tranquillement
de lui-même lorsque l'heure de la manifestation est arrivée.
Nous n'entendons pas dire qu'avant GaU on n'eût émis dans le monde aucune de ses idé^ sur le siège des facultés de l'âme (i); mais autre chose est en science le pressentiment vague d'^ne découverte^, et cette découverte elle-même arrivée à l'état de démonstration. GaU eut perdu plus de temps à réunir les opinions de ses devanciers sur cette matière qu'il n'en mit à les inventer dans son esprit; çt encore, vu Té lat imparfait de ces données diffuses, n'eût-il guère fait que rassembler des ténèbres. Il prit donc délibérément la seule route qu'il avait à prendre, celle de l'examen et de l'intuition. Son principal soin fut même d'isoler son jugement des lectures qui auraient pu l'influencer. GaU se fit de cette solitude morale une règle de conduite ; il sut ignorer ce qu'on avait dit et fait avant lui, quitte à rechercher plus tard, quand ses forces seraient épuisées, les témoignages des anciens en rapport avec sa doctrine. Jusque-là^ le seul ouvrage qu'U eût sans cesse sous les yeux fut le livre
(i) J'ai recueillie! publié ailleurs des extraits d'aDe{«isou?rages,qirioiit préludé de siècle eu siècle à la physio'ogie riioderpe du cerveau : « L/àme de rhomme, dit Christian Molderanius, étant douée d'un grand nombre de facultés, il fallait lui doiiner un domicile plus vaste qu'à celle des autres aniotaux, et qui contint plus d*instrumeus, iJque pluribus coniineri instruatentis. » Gogleotus, auteur d'un livre sur la physiognomie , affirme qu'une tète absolument trop petite , comme celle de l'autruche , annonce un être idiot, et étranger À toute conception : « Caput va/de parvum quisquis habuerit , h ah ommî 0nt s^msu humanoque captu alienior, » Le rapport entre les formes du crAoe et les diverses facultés de Tesprit avait été de même l'objet de recherches assidues. On peut consulter les rapprocbemeos que i'ai établis entre ee» direrseï eilatkms et le système de Gall.
de la nature. Entouré d'animaux privés ou sauvages^ il se mit à étudier leurs mœurs en les comparant aux mœurs des boipiiies. Il rencontra la niême différence de perichaiis, là inëme variété d'instincts que dans l'espèce Humaîrie. Conoime ses nouveaux sujets ne cherchaieiit point à aissimuler, il put les observer à 3oii aise. Un pigeon était le mari fidèle de sa colombe, tandis qii'ùn autre (un vrai don Juan de pigeon) se glissait dans tous lés colombiers pour séduire et èm* mener les fenietlesamoureuses. On ne pouvait alléguer dans ce cas Tirifluence d'une mauv*se éducation. Ùh thien était presaue de lui-même habile à la chasse, pendant qu'un autre de la même race et de la ménie portée se refusait à cet exercice ou ne se laissait dresser au'à grajid'peine. Un oiseau écoutait avec beaucoup d'attentioTt l'air qu^on jouait à ses oreilles, et le répëiaît avec line facilité singulière ; Un autre de la même couvée n'apprenait que son chant naturel, ôall observa toqs cesfaits par lui-meînè avec unie patience d'Allemand ; il passa à la loupe de son imagination lucide et persévérante les détails les plus minutieux. Cette étude des animaux^ prise sur le vif, le confirma dans sa foi en l'éxistencede forces primitives chez l'individu, et souvent même indépendantes des lois de l'espèce.
Gâll ne pouvait guère se dissimuler que la science et la philosophie comme on les'enseîgnait d^-sàn temps, île fussent contraires à ses idées; il crutâyôif raisoii, malgré la science et malgré la philosophie. L'école allemande professait que tous les hommes Qaissent semblables, et que les difféi'encés remarquées entre les individus viennent dès différèns mi-
lieux dans lesquels la société les a plongés. Gall eut le courage de son opinion ; il résista énergiquement à cette théorie reproduite dernièrement par M. de Balzac dans sa préface de la Comédie humaine. Cétait une volonté toute en ligne droite dans la direction d'une idée fixe. Quand il démontrait plus tard dans ses cours les fonctions du cerveau^ il avait coutume de dire en portant sa main sur le sommet de la tête, à Tendroit où il avait placé lui-même l'organe de la fermeté : « Sans ce développement que vous voyez là, il y a long-temps que j'aurais été arrêté dans mes recherches. » Aucun homme en effet n'apporta autant d'efforts que Gall à la conquête d'une vérité ou d'une erreur. Ceux mêmes qui refusent d'admettre son système au rang des découvertes de la science , doivent du moins lui tenir compte de l'opiniâtreté de ses moyens pour forcer la nature à une révélation. Ayant reconnu que les idées des autres ne faisaient qu'embarrasser sa marche dans la recherche des propriétés fondamentales du cerveau, il eut le courage de renoncer à tout ce qu'il avait appris jusque-là. Il se mit hardiment sur les traces de la nature^ sans autre guide que le hasard. Gall nous avoue lui-même que lorsqu'il commença ses recherches, il ignorait où il devait aboutir. Ce ne fut pas sans une appréhension vague qu'il lança le vaisseau flottant de ses conjectures à la découverte d'un nouveau monde physiologique. Bien d'autres que lui avaient échoué sur celte mer orageuse des problèmes où Tâme ne s'aventure qu'à travers les ténèbres. Faire le tour du cerveau de l'homme était une entreprise encore plus
vaste que^e faire le tour du monde. Gallne s'efFraya point d^ce voyage. Il osa parcourir les hautes régions de l'esprit humain, lever le plan de ces pays inconnus de la pensée, oii nul n'avait encore pénétré, fixer les degrés de latitude du crâne en rapport avec les degrés de l'intelligence, poser les limites du monde moral etendécrirelescirconférences; marquer, en un mot, sur la tête de l'homme comme sur une carte les principales divisions géographiques de l'âme. Une telle tentative n'était pas d'un esprit médiocre, et que Gall ait réussi ou échoué, il n'en restera pas moins comme le représentant d'une grande pensée. L'audace de sa tentative l'alarmait lui-même par instans sous la forme du remords (i). Préjugés de son temps, moralç, religion, science, tout s'élevait contre lui, comme le fantôme du vieux monde devant les compagnons de Gama, pour lui dire : Arrête! — Gall n'écouta rien; il passa outre, et s'avança vers ces mers de l'inconnu, où les plus grands n'ont souvent fait, comme La Pérouse , qu'attacher leur nom a un naufrage.
La vie de Gall tout entière présente ce curieux spectacle d'un homme aux prises avec son idée et d'une idée aux prises avec son siècle. A mesure que Gall avançait dans sa découverte, les difficultés se multipliaient au-dedans et au-dehors. Tout lui devint obstacle. A ce choc perpétuel que rencontrait sa pensée en se heurtant contre les idées reçues, venaient
(x) « Coiabien de fos u'ai-je pas scruté ma comcience pour savoir si un pftnchaot vicieux ne me guidait pas dans mes recherches ! (Gall , Phfs, du Cerveau),
30i LE JARDIN DES PLANTES.
conformation de la tête, ne négligeait aucunes démarches pour obtenir le crâne. Le zèle de la science le dévorait et lui conseillait tous les sacrifices imaginables en vue de grossir sa collection. Les médecins avaient Tattention de lui envoyer le crâne des fous et des criminels fameux. Gall recevait tout cela avec reconnaissance. Les fous et les scélérats sont la proie de la science. C'est sur eux qu'elle travaille avec le plus de succès pour découvrir dans les écarts de la nature le secret de ses lois immuables. I^ prédilection de Gall pour les assassins, les idiots, les aliénés^ ressemblait à celle du grand Geoffroy Saint-Hilaire pour les monstres. Il leur donnait le premier rang sur les planches de sa bibliothèque. Il examinait la tête de ces aliénés en comparaison avec la nature de leur folie, et la tête des condamnés à mort relativement à la nature de leur crime. C'est avec de tels élémens qu'il composait dans son esprit l'histoire, d'autres disent le roman de la physiologie de l'homme. Une telleétude était semée d'âpres broussailles qui l'arrêtaient souvent des mois entiers. Figurons-nous ce jeune savant enfermé dans son cabinet et tout possédé par ce démon de la découverte qui le pousse sans relâche vers Tinconnu. Sa table est chargée de crânes humains et de figures en plâtre sur lesquels la lumière accentue tristement des proéminences variées. Gall est attentif à ces accidens légers; il se promène tête basse autour de cette table recouverte d'un tapis vert; il s'arrête et compare l'une à l'autre avec une attention pleine d'anxiété les diverses pièces de sa collection. Voici plus de six semaines qu'il cherche un rapport decon-
formation entre toutes ces têtes réunies par les liens d'une faculté commune. Il a essayé à des momens différens, dans des dispositions d'esprit différentes, et toujours il n'a rencontré que le doute. Le voilà qui recommence à faire passer entre ses mains ces crânes et ces plâtres rebelles à tout aveu ; il les place sous des jours favorables, il élimine les caractères reconnus pour faux et renonce à ses suppositions de la veille. Confrontant ces pièces les unes aux autres, il se dit à demi-voix : « Ce n'est point ceci ; ce n'est point cela ; ce n'est pas ceci encore. » Mais à mesure qu'il écarte ces nuages, la lumière commence à poindre. Tout-àcoup l'œil du savant s'illumine, son front s'inspire, il s'écrie : 3'ai trouvé!
Gall n'attendait pas toujours la science à l'ombre de son cabinet; il allait la trouver dans les asiles mystérieux où elle cache ses secrets sous les infirmités de notre nature, les hospices, les prisons, les salles de justice. Cet homme était d'une curiosité indomptable ; on le rencontrait dans tous les grands établissemens d'éducation, dans les maisons d'orphelins et d'enfans trouvés, dans les promenades et les spectacles; ses regards se portaient toujours à la forme du crâne, que Dante nomme dans son langage extraordinaire le couvercle de l'homme, // coperchio. Les jours d'exécution, un homme en habit noir se glissait-il parmi la foule sur la place, jusqu'au bas de l'échafaud, c'était Gàll qui venait examiner la tête du condamné à mort. Un malheureux s'était-il suicidé , Gall se transportait aussitôt sur les lieux et cherchait sur le crâne du cadavre quelque trace visible de ses
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penchans désespérés. Les imbécilles , les hydrocéphales étaient les objets de ses plus chères études* il aimait à rapprocher l'organisation des hommes à grands talens de l'organisation des hommes bornés et à faire jaillir la lumière de ces contrastes irritans. Les faits recueillis par lui devenaient chaque jour plus nombreux et fournissaient une ample matière à ses réflexions. Son état de médecin le servit beaucoup pour descendre dans le cœur de Fhomme et y surprendre les sentimens les plus cachés. Un médecin est un confesseur qui reçoit l'aveu des faiblesses de notre nature. Son ministère est comme le sacerdoce de la science. Fort de nos infirmités, il obtient des plus impénétrables, à certains momens, une confiance sans bornes. Le médecin suit Thomme depuis le berceau, il le voit à nu dans toute sa vie : qui a jamais songé à se draper devant son médecin? Il le voit surtout luttant contre la mort. C'est autour du lit funèbre que Gall, à demi penché sur l'éternité, aimait à chercher dans les mourans quelques analogies entre leur caractère révélé par un dernier mot, un dernier regard, et la conformation mystérieuse de leur tête. Gall avait encore recours à d'autres moyens pour faire parler la nature; il conviait chez lui des hommes de la dernière classe, des cochers de fiacres , des commissionnaires , des porte-faix, des charretiers. Une fois à table, il n* avait point de peine à gagner leur confiance en leur donnant de l'argent et eu leur faisant distribuer du via et de la bière. Ces hommes buvaient avec entraînement; quand Gall les jugeait suffisamment disposés à la franchise, il les engageait à lui dire tout ce qu'ils savaient
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réciproquement des qualités ou des défauts de chacun d^éûx. Les anciens faisaient sortir la vérité du fond d*ùh puits; peut-être eût-il été plus juste de la faire sortir d'un verre de vin. Ces hommes du peuple, êchaultes par la boisson, commençaient à s^ accuser ies uns les autres avec une bonne foi sans réserve, bail recueillait toutes ces révélations en silence j il recherchait ensuite sur la tête de chacun d'eux quelque signe organique en rapport avec les penchans qui lui étaient indiqués. 11 renouvelait son expérience plusieui*s ibis sur les mêmes individus, afin de se convaincre qu*ii ne cédait pas à des conjectures précipitées; il faisait ensuite la contre-épreuve sur des hommes d*un naturel contraire, et lorsque ces diverses expériences confirmaient ses premiers indices, il dessinait au crayon, sur un crâne destiné à cet usage, le siège de la faculté ou de Tinstinct qu'il croyait avoir découvert. D* autres fois il confrontait les statues et les bustes antiques aux récits de l'histoire et cherchait à saisir une analogie entre les actions des hommes célèbres et la structure de leur tête. Le résultat de toutes ces recherches fut d'amener Gall à croire que chaque fonction principale de l'âme s'exerçait sur un point limité du cerveau.
La difficulté ne consistait plus qu'à s'orieilter sur ce terrain vague. L'expérience étant le seul fil conducteur qui pût diriger ses recherches, Gall continua dès-lors à suivre le chemin qu'elle lui traçait. Il rencontre, un jour, un mendiant jeune et de bonne min^ qui fixe son attention par des manières distinguées : notre docteur demande, selon sa coutume, à mouler
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la tête du mendiant. Il remarque sur le plâtre, avec étonnementy une proéminence saillante qu'il n'avait encore remarquée sur aucune autre tête. Alors Gall de questionner ce jeune homme et de l'engagera dire lui-même son histoire, son caractère, les niotifs de sa misère : le mendiant lui avoue que la fierté;seu1e l'a réduit à cet état humiliant et que dans son orgueil extraordinaire il aimait encore mieux demander l'aiin mône que de travailler. Gall, évdllé par cette ôqnÊdence, examine alors la tête de tous les hommes superbes ; il y retrouve constamment cette même éleva* tion, et voilà le siège de l'orgueil trouvé.
Ayant reconnu que certains hommes étaient naturellement pieux, tandis que d'autres naissent pour ainsi dire athées, Gall soupçonnait sur 1^ tête de rhomme un organe de la religion. Désireux d'en découvrir la place sur le crâne, il visitait les églises avec inquiétude et s'attachait surtout à observer les têtes de ceux qui priaient avec plus de ferveur. D'abord il crut reconnaître que les hommes religieux étaient généralement chauves. Mais n'ayant su trouver aucun rapport entre la calvitie et l'amour de Dieu, il rejeta ce caractère comme chimérique. Il finit par mouler la tête des individus qui étaient renommés dans le monde par leur sainteté , et , après de nombreux essais , il crut découvrir le siège du sentiment religieux. Ce nouvel organe se rencontra depuis , à la connaissance de Gall, sur le crâne d'un libertio dévot qui payait les femmes publiques en leur donnant des livres de prières. Notre docteur, s^étant procuré^ vers le même temps, le dessin de la tête de M. de La-
mennais, y trouva cette élévation à un degré imposant. M. I^mennais venait d'écrire alors son Essai sur F indifférence en matière de Religion. Il est difficile, phrénologie à part, de voir le rigide sommet de cette tête toute en hauteur sans songer à ces montagnes saintes où la Bible nous raconte que Dieu descendait pour se Communiquer aux hommes.
^ Gall était encore à l'Université, que déjà son goût pour^ï^histoire naturelle l'entraînait, comme nous l'avons dit, au fond des bois, à tendre des filets et à découvrir les arbres où les oiseaux venaient de construireleur nid. La connaissance qu'il avait des mœurs de chajque volatile le servait très heureusement dans ses recherches. Mais quand au bout de quelques jours il revenait pour relever ses filets ou pour s'emparer des nids désirés, il ne savait plus reconnaître ni l'arbre qu'il avait marqué ni les filets qu'il avait tendus. Ceci le forçait d'amener avec lui dans ses courses un camarade qui, sansle moindre effort d'attention, allait droit à la place où étaient les filets,à l'arbre oùétait le Eiid del'oiseâu. Comme ce jeune homme n'avait sur tout le reste qib des talens très médiocres, Gall s'étonna de son instinct conducteur et lui demanda comment il faisait pour s'orienter si sûrement. — L'autre répondit à cette question, en demandant à son tour comment Gall s'y prenait pour s'égarer partout. — Notre inventeur pressentit dès-lors un sens particulier chez l'homme pour se diriger dans l'espace. Espérant acquérir un jour plus de lumière sur cette donnée provisoire , il moula la tête de son guide. — Dix ans plus tard, Gall est appelé en qualité de mé-
decin chez une jeune malade qui s'était laissé enlever de la maison de son père par un officier. Le docteur, croyant reconnaître que le chagrin, la honte et le remords de la pauvre fille entraient pour quelque chose dans le secret de sa maladie, l'interroge doucement sur les motifs qui l'ont déterminée à cette fuite scandaleuse. Elle lui confesse alors qu'elle a moins cédé en quittant sa famille à un sentiment d'amour qu'à une irrésistible envie de voyager. Cette pauvre créature, vertueuse encore dans son déshonneur, montre en même temps au médecin , avec sanglots, deux fortes bosses qu'elle avait sur le front et qu'elle prenait pour des signes de la colère céleste. Gall, examine ces proéminences, les rapproche de celles de son guide, et reconnaît en elles, non des marques de la vengeance divine, mais V organe des localités.
Chaque organe trouvé était pour Gall un pays nouveau découvert dans le monde de l'âme. Il espérait, Dieu aidant, s'emparer ainsi de toute la tête de rhomme avec ses facultés. A mesure qu'il faisait de$ pas dans cette voie empirique, Gall éprouvait eij même temps le besoin de retourner à l'étude du cerveau. Ses travaux anatomiques furent dirigés par cette lumière intérieure qui avait déjà éclairé ses recherches dans la route de l'observation. Les inventeurs devinent encore plus qu'ils n'apprennent. Dans les sciences on voit par ce que l'on a pensé : le jugemeqf subordonne les yeux. C'est ainsi que Gall hasarda sur les fonctions du cerveau, revu et commenté par lui-même, à l'aide d'une nouvelle méthode anatomique, plusieurs grandes idées. Ë»JDevanche, il se four-
voya souvent. Quoi qu'il en soit de la valeur de son système, nous n'en devons pas moins tenir compte au docteur Gall de ses héroïques efforts pour faire arriver Tanatomie aux plus hautes régions de l'iptelligence. Le premier il osa porter le scalpel dans ces saiptes facultés de l'âme, regardées jusquç-là comme indépendantes de toute condition matérielle. Ses travaux en anatomie comparée n'embrassèrent pas une sphère moins vaste. Gall enseigna, un des premiers, que le cerveau de l'homme avait été posé comme couronnement à ïa création et qu'il devait cet honneur ^ la perfection organique des diverses parties 4e sa circonférence.
Après ce qpe nous venons de dire, U phrénologie était trouvée. Les conférences que Gall avait av^c ses amis^ sur ce^ matières neuves et originales, s'élevèrepj; peu-à-peu à la dignité de leçons publiques. Notre jeun^ profçssejjr ouvrit un cours à Vienne en 1796. Les premières fois que Gall approcha ses idées du jugemept de ses auditeurs décidèrent la destinée de toute sa vie, Il parla, pièces en main, des fonctions merveilleuses du cerveau comme centre de toutes les nianifestatiops intellectuelles et morales de l'homme. Ce que j'admjre surtout chez Gall, c'est l'art qu'il avait de rendre la science intéressante. Mêlant d'ailleurs à l'aiiatomie beaucoup de connaissances étrangères, le docteur annonça la possibilité de reconnaître, par les signes de la tête, plusieurs dispositions de l'âme. A l'appui de cette croyance il cita ses observations personnelles, fit passer sous les yeux de ses auditeurs des crânes qu la position de quelques facultés de l'esprit était mar-
qiiée à Tencre noire, et promit de découvrir plus tard les autres régions douteuses dont la frontière n'était pas encore indiquée. Toutes ces nouveautés furent accueillies avec enthousiasme. G. Spurzheim, étudiant très distingué, manifesta particulièrement le désir de s'associer à la pensée et aux recherches du maître. Ce cours commença entre ces deux hommes une confraternité d'intelligence et de travaux qui dura plusieurs années. Entre Gall et Spurzheim il y a toute la distance du génie au talent; mais l'un et l'autre rendirent des services éminens à la science par la patience de leurs recherches, leur foi inébranlable et la tournure très différente de leur esprit : Gall , intelligence plus vaste, coup-d'œil plus prompt, instinct plus révélateur, Spurzheim, jugement sain , nature lente et appliquée, conviction calme et silencieuse. Plus méthodiste que son maître , Spurzheim attacha son nom à la dernière classification des organes de la tête (i). Il est difficile de ne pas voir dans ces deux navigateurs, dont l'un découvre et dont l'autre baptise , le Chris* tophe Colomb et l'Améric Vespuce dunouveau monde physiologique.
Le premier jour de l'an i8o5, Gall, qui professait à Vienne, reçut de son père une lettre contenant ces
(i) Le disciple a en effet uommé la science du maître : Gall n'avait pas vo«« lu du mol phrénologie. CVst encore à Spurzheim qu'on doit la terminaison de la plupart des organes eu //«', comme amatipitéy comhattpité, aequUipiiiy mervfillosité. Cette phraséologie barbare n*é!ai( pas du goût de Gall; elle n*e»t pas noo plus du nôtre. Non content de nommer les organes, Spurxheim en augmenta le nombre. Il tiaça en outre sur le crine trois zones distinctes i* Les instincts; a^ les sentimeos; d>^ les facultés intellectuelles qui forroeut la ( ronne de Thumanilé.
LE 1K)(;TEUK GALL. 343
mots : « Il est tard et la nuit pourrait n'être pas loin, le reverraî-je encore? » — Le vieillard demeurait toujours à Tiefenbrunn^ petit village du grand-duché de Bade. Il ne fallait rien moins que cette voix pour arracher notre savant à ses chers travaux, à la phrénologie, cette fille bien aimée de son intelligence. Cependant il y avait vingt-cinq ans que Gall n'avait vu son père, ses montagnes, le vieux toit où il était né : le cœur deTenfant prodigue avait besoin de respirer ce bon air de la famille et du village qui vaut encore mieux que Tair de la science. Le docteur se décida à partir; mais, économe du temps qui lui était mesuré à Faune étroite de la vie, il voulut tourner ce déplacement au profit des conquêtes de son idée. Gall emporta donc avec lui sa collection de crânes et de téteâ moulées en plâtre, afin de les présenter comme des preuves sensibles à l'examen de ses auditeurs. Spurzheim le suivit. Ce voyage commença, pour nos deux jeunes missionnaires, une vie aventureuse et nomade qui ne s'arrêta guère qu'à l'extrême vieillesse.
Leur excursion à travers l'Allemagne souleva de toute part une immense curiosité. Les rois, les savans, les artistes, accouraient au-devant des deux révélateurs; les gens du monde ne voyaient et ne voient encore dans la phrénologie qu'une manière de dire la bonne aventure par les bosses de la tête. Ils ignorent que, dans les idées de Gall, le toucher dii crâne n'était qu'un accessoire de sa doctrine; mais l'intérétqui s'attache à la pénétration de Finconnu est celui qui détermine toujours le plus d'entraînement. Mesmer^ Cagliostro, Lavater, avaient mis tout dernièrement.
avant Gall, le monde civilisé en émoi ; c'est que ces trois hommes , dont Tun n'était qu'ufi intrigant hors ligne ^ représentent à eux seuls ce qui manquait précisément au xviii^ siècle, le sentiment du merveilleux. Gall continuait ces devanciers célèbres, mais par d'autres voies ; les efforts du docteur pour s'emparer des secrets de la nature étaient au moins dirigés par uq esprit d'observation. Les sciences les plus positives ouvrent toutefois aux esprits inquiets de sourdes échappées vers le mystère ; la chimie n'avait pas plutôt renoncé à la pierre philosophale, qu'elle cherchait le moyen de faire le diamant à la place de Tor. Cette curiosité est dans la nature. Gall et Spurzheim ont marqué sur la tète de l'homme le siège de Toi^ane de h merç^eillosité ; c'est à cet organe que répondent le magnétisme et la phrénologie. Les phrénologues et les magnétiseurs continuent les sciences occultes du moyen âge, non qu'ils rapportent avec Paracelse ou Jérôme Cardan les effets visibles de la nature à des causes surnaturelles, mais ils cherchent comme eux à soulever le voile obscur sous lequel l'auteur de la création a caché les lois de son œuvre ; c'est par ce côté-là que la science de Gall fut regardée long-temps comme magique.
Ce qui étonna dans le fondateur de la phrénologie, ce fut moins encore la nouveauté de son système que la clairvoyance électrique avec lajuelle Gall devinait tout de suite le caractère des individus dont il touchait la tête. Toute l'Allemagne retentit alors d'une visite que fit le docteur Gall dans les prisons de Berlin. Notre savant parcourut ces établissemens, accotn-
pagné d'un grand nombre de p^^rtisans et de détracteurs* Il rencontra dans les salles de travail deui^ cents détenus qu'on lui laissa examiner, sans lui rien dire de la nature de leurs fautes. Gall leur trouva k un degré considérable Torgane du vol. On répondra à cels^ ^u'il ne faut pas être sorcier pour deviner des voleurs dans une prison ; mais notre philosophe détermina en outre ce qui est plus difficile, les motifs qui les avaient poussés à commettre ces vols. Il y avait aussi d'autr^ détenus arrêtés pour d'autres causes ; il les distin^[^g aussitôt. « Vous ne devriez pas être ici, d té- IfioigQ^ Qall en s'adressant à une honnête femme qu'on avait confondue par mégarde ou avecintentioi^ psirfQÎ 1^ voleuses. Ayant manié la tête d'un jeune bamn^e nominé Kunow, le docteur s'écria avec émotion : ff I^m^heureux ! c'est sa nuque qui l'a perdu!» Kunow ay^tit été condamné pour débauche infâme. QaU donpa beaucoup d'antres signes d'une lucidité presque effrayante qui intimidait les défauts cachés jusque dans l'antre le plus ténébreux du cœur huiiiain. Une jeune Allemande d'une bonne famille et d'une figure agréable , se trouvant ce soir-là dans une société où GalJ continuait ses expériences, refusa de soumettre sa tête au toucher du docteur. Cette réjiugnance étonna, car tout le monde au contraire montrait le plus vif empressement à défier les lumières du savant. Quoique cette jeune personne eût été parfaitement élevée, Gall soupçonna chez elle quelque défaut occulte. Ayant réussi à se procurer sur elle par fraude l'empreinte de certains contours cérébraux qu'une abondante chevelure couvrait, comme à dessein, de
son voile complaisant, le docteur prononça sans crainte que la place d'une pareille tête était dans rétablissement qu'il venait de visiter. On se récria beaucoup contre ce jugement extraordinaire. Deux ans plus tard, le hasard fit découvrir dans cette jeune fille riche et charmante un affreux penchant au vol, que ni la sévérité de son père^ ni la honte attachée à ce vice dégradant, ni un séjour réitéré de plusieurs mois dans une maison de santé, convertie pour elle en maison de correction, ne purent jamais dompter entièrement. Gall, dans ses voyages, emportait avec lui comme un trophée de la science les débris en plâtre de ce crâne révélateur (i).
I^e docteur passait à Torgau avec quelques disciples. Un aveugle se rencontra sur la route. Le maître s'arrêta, et communiqua tout bas à ceux qui raccompagnaient son jugement sur cet inconnu. Contre l'ordinaire, un sourire d'incrédulité gagna toute la bande. Gall prétendait avoir découvert dans cet aveugle l'organe de la mémoire des lieux, le sentiment de l'espace et du mirage, qui font les grands voyageurs. Un aveugle paysagiste! On refusait de croire que la nature pût jamais se permettre une telle ironie. Gall, pour toute réponse, pria ses disciples d'être attentifs à la conversation qu'il allait avoir avec cet homme. — Aveugle, quels sont tes
(i) Ce fait nous a été raconté, comme la plupart de ceux que noua dloos, par des témoinf graves. Il est inutile de dire qu'en rapportant ici le pour H le contre, uous n'entendons nullement engager notre croyance à la doctrine de Gall* Des faits même confirmaiifs ne prouveut rien en faveur d'une doctriney tant que le raisonnement n*a pas décidé.
LE DOCTfiUll GAIX. 3l7
goûts? Dis-nous ton occupation favorite?— L*aveug!e de naissance avoua qu'il n'aimait rien tant au monde que d'entendre parler des contrées lointaines et de voyager par les yeux des autres. Il n'était guère jaloux^ dans toute la nature, que des hirondelles; encore n'étaient-ce pas leurs yeux qu'il enviait, mais leurs longues ailes rapides, qui font mille lieues dans un jour.
Ces faits et beaucoup d'autres semblables dont Gall semait son passage le faisaient suivre dans toute l'Allemagne à la trace lumineuse de sa doctrine. Une prompte réaction succéda à ce premier mouvement d'enthousiasme. Les gouverneraens du nord proscrivirent la nouvelle science comme dangereuse et comme conduisant au matérialisme. Les idées de GaH ne rencontrèrent nulle part tant d'opposition que parmi ses confrères. Ses voyages avaient éveillé autour du docteur une admiration excessive; ils éveillèrent en même temps l'envie. Gall admira la manière dont ces savans régentaient la nature. Il remarqua que les rivalités de systèmes cachaient presque toujours des rivalités d'amour propre. Sa doctrine avait , aux yeux de certains hommes graves, le grand tort de ne pas avoir été découverte par eux-mêmes. La plupart la rejetaient sans examen, par cela seul que c'était une étrangetç et qu'on ne saurait trop se défendre d'innovation. Quoique le docteur Gall eût beaucoup à souffrir de ce fanatisme du doute, le pire de tous les fanatismes, il ne se découragea point. L'avenir, cette espérance de tout homme qui lutte, était invoqué par notre nouveau
31« LE JAEDlH ras PLAlfTES.
Galilée comme une éclatante réparation du présent. Gall se consolait dans cette idée, que jusqu'ici toutes les résistances ont eu tort contre la vérité. Cela dit, il continuait tranquillement sa route. Le hardi novateur ne savait même pas si, dans l'intérêt dé la science, il ne devait pas se féliciter de cette persécution : « Une découverte, se disait-il à lui-même, resterait très imparfaite si elle obtenait trop promptement \\n succès sans réserve ; c'est l'orage qui fertilise le champ des idées. »
Cependant quelque chose manquait encore à la doctrine de Gall, c'était l'assentiment de la France. Toute idée nouvelle n'arrive à être cosmopolite qu'à la condition de venir se faire contrôler à Paris. Ce grand centre de la civilisation impériale attira Gâll et son système. Quelques feuilles publiques insinuaient charitablement que Gall n'oserait point venir en France, ce pays qui démasque si bien les intrigans , cette terre classique de la raillerie et de la malice : il y vint. C'est en 1807 que le célèbre Allemand apporta tout-à-coup ses pensées aux lumières d'un nouvel auditoire. Il y eut foule pour l'entendre; là curiosité était immense; mais le docteur Gall rencontra à Paris les mêmes obstacles qu'à Vienne; il eil rencontra un surtout qui dominait tous les autres. Lé fondateur de la phrénologie arrivait avec une réputation acquise, avec de grands travaux, avec des idées originales, avec une tournure d'esprit toute française, avec une facilité de langage merveilleusement claire et propre à séduire, avec cette figure intelligente que Cicéron exigeait chez l'orateur, et qui le fait
LÉ Docteur gall. 349
tout d*âbord bien venir d'une assemblée, avec tés connaissances variées du médecin et de Thomme du monde: mais qu'était tout cela contre Napoléon?* Or, Napoléon se déclara l'ennemi de Gall. Quelques-uns oilt dit que c'était par haine des rêveries allemandes ; d'autres ont insinué que c'était par jalousie. Napoléon jaloux ! le fait serait au moins curieux.
Au point où en était arrivé cet homme, il ne pouvait plus guère en vérité se montrer importuné d'autre lumière que du soleil de la science. Qu'on suppose à la phrénologie le degré de certitude qui lui manque encore, et le savant investi de celte puissance mystérieuse vaudrait bien la peine d'être jalousé par les rois, même par les rois de génie. Les fantastiques créations de Merlin et de Faust ne dépassent guère l'idéal que nous pouvons nous faire maintenant d'un docteur introduit par la science dans le secret de chaque individualité. L'eterciee complet de la phrénologie demanderait d'ailleurs pour additionner sûrement toutes les causes intérieures et extérieures qui régissent les actions humaines un ensemble de vastes facultés capables de gouverner le monde. Les individus, avec leurs moyens naturels, leurs passions, leurs instincts^ leurs penchàns, leurs mouvemens aveugles, ne seraient plus sous les doigts tout puissans d'un tel homme que les touches variées d'un immense clavecin dont il tirerait, en les accordant les unes avec les autres, une harmonie conforme à ses volontés. Ce terrible joueur de reBAorts otcnltes ferait le maître de Ttiniters sâUis
3i0 te JARDIN DBS PLANTES.
le paraître et dirigerait les événemens sans qii^on vît au juste par quel côté il y mettrait la main. On conçoit qu'on puisse être envieux de cette incalculable force, même quand on se nomme Napoléon, et quand ce rêve exorbitant de la science n'est encore qu'une chimère. Quoi qu'il en soit du motif, l'empereur combattit le savant, non de front et à visage découvert, comme il convenait au maître absolu, mais par derrière, à demi-mot et avec l'arme sournoise de la raillerie. Napoléon riait de Gall ; ce rire était répété par toute la ville. Les petits journaux de Paris étaient noircis de plaisanteries grossières sur l'étranger et sur son système. On s'amusa beaucoup dans le monde de la sensibilité du docteur Gall, faisant passer par les mains du docteur Spurzheim le crâne de ses anciens amis sous les yeux de son auditoire, en témoignage de certaines qualités ou de certains défauts qui leur étaient particuliers. Gall ne s'afiQigeait pas de cette lutte ; il en était fier. Il y avait, en effet, quelque grandeur 'd avoir pour ennemi celui qui était l'ennemi de vingt rois; seulement cette résistance placée si haut lui attira le mauvais vouloir de cette tourbe servile qui mesure son assentiment à une idée sur la protection que le pouvoir lui accordé. Les académies et les corps sâvans génèrent la marche de la nouvelle science; son fondateur se trouva en butte à mille attaques; mais cet homme était invulnérable, car il croyait (i). Quoique maniant avec beaucoup d'à-
( x) Ce qu'on a mis le plus en doute dans ces derniers temps, c'est préciténent It bonne foi de Gall. Je repousse de tels soupçons injurieux, qui d*aillean ne me semblent pas fondés. Qu'en anatomic surtout, Gall ail quelquefois présumé
dresse Tarme de la raillerie et rompu à la discussion, Gall répondait à ses adversaires moqueurs, par des argumens presque toujours sérieux. Encore moins se donnait -il la peine de battre en brèche les systèmes de ses voisins ; sa raison était qu'il ne tenait pas à jeter les fondemens de sa doctrine dans des ruines. Quand on lui parlait de la résistance de Napoléon à ses idées , il répondait sans s'émouvoir : a Le génie le plus élevé a toujours audessus de lui la vérité, comme l'aigle qui vole dans le ciel a au-dessus de lui la lumière. »
Cette résistance fut longue et tenace; elle domina toute la destinée de Gall dans la science, comme celle de N. Lemercier dans les lettres. En vain Corvisart et Larrey essayèrent de faire revenir l'empereur sur le compte du savant : Napoléon se montra inflexible. . Ses raisons, car il prit la peine d'en donner, étaient celles que l'on retrouve dans la bouche de tous les détracteurs de la phrénologie. Au milieu de ce grand duel moral que le docteur Gall eut à soutenir contre son ennemi anonyme, revenait sans cesse le reproche de matérialisme et de fatalisme. La vérité est que, comme tous les hommes qui voient juste et loin, l'empereur avait aperçu une philosophie derrière la découverte du médecin. En morale, en politique, en législation, la nouvelle science entraînait à ses yeux un monde nouveau. Au fond, l'empereur croyait lui-
de ses forces, qu'il ait donné pour certains des résultats douteux, cela est possible rnais je ne crois pas chez lui à un dessein réfléchi de tromper. L'erreur en physiologie est une filie qui se retourne loi ou tard contre son père ; qu*eûl-il donc gagné à l'adopter sciemment ?
32i LE JARDIN DES PLANTES.
même à la destinée, mais il voulait avoir le monopole de son étoile. La limite tracée par le savant aux manifestations de Tintelligence humaine irritait le génie de Napoléon, et il y avait de l'orgueil révolté dans le fait de sa résistance. Les réformes que Gall laissait entrevoir pour Favenir au bout de sa doctrine déplaisaient à l'empereur ; il entendait que le monde se réformât sur le modèle de ses idées et à la pointe de son glaive. Cet homme, qui avait mis la nation dans un camp et la politique dans la guerre, n'aimait pas les utopistes ni les novateurs. Il l'a bien montré envers madame de Staël et envers Benjamin Constant. Napoléon ne voyait guère de meilleur œil un système qui fixait à chaque individu une sphère d'activité particulière, circonscrite d'avance par la nature. Ce conquérant aimait les poètes, les philosophes et les savans, mais pour en faire des soldats. Lui, ce magnifique argument en faveur du système de Gall , cet homme né grand, auquel il avait été donné de réaliser au-dehors la royauté qui était pour ainsi dire dans ses organes. Napoléon niait justement la prédestination chez les autres. On ne saurait du moins trop s'étonner de la prodigieuse activité de ce belliqueux qui, à travers ses batailles contre tous les peuples du Nord et du Midi, trouvait encore le temps de Êiire ténébreusementlaguerreà un pauvre savant, démonstrateur de crânes. Cette haine de Gall et de son système tint aussi long-temps que l'empire. Elle suivit même l'empereur à Sainte-Hélène. « J'ai beaucoup contribué à perdre Gall, » s'écriait le détrôné dans son exil. Napoléon se vantait : aucun homme, si grand
qu'il soit, n'a puissance sur une idée. Toute découverte aseâ destins eîi elle-même, selon là part d'erreur ou àe vérité qui lui a été feite. La isoui^de persécution de l'empefeur contre le système de Gall s^est arrêtée à Thomme. Elle a falk souffrir un modeste chercfieur dé vérités, im rêveur, si l'on veut, un de cëà docteurs inquiets dont Tesprit étouffe dans les ànciekines limites de la science et fait tout au mondé pour les reculeV. Nous ne voyons pas là un si beat! Sujet de se montrer fier, surtout quand on est soiméiÂe un grand homme et qu'on a eu la couronne du mbïide sur ïa tête.
Le caractère de Gall est comme sa vie tout entière dans la àcietice qu'il a fondée. Son système de l'influence désorganisation sur nos qualités et nos défauts l'avait amené à une grande tolérance morale ; comme il s*étâlt beaucoup approché par état des infirmités de l'âme et du corps, il en avait gardé au fond du cœur une certaine mélancolie compatissante pour les mauxdeFhumanité. Gall avait paskéune grande moitié de sa vie, dans les prisons et dans les bagnes , à interroger les mystères affligeans dé notre nature. Il avait côtifessé, feii prêtre de la science, plusieurs condamnés à mort. Il avait touché le crâile et sondé la conscience de tous les criminels fameux. Il n'y avait guère de plaie morale dans laquelle ce médecin n'eût rois le doigt, de voile intime quMl n'eût déchiré. L'àb me du coeur humain n'avait plus pour ce savant ni ténèbres ni épouvante. Il lui était arrivé plus d'une fois, en visitant les prisonniers, de s'attendrir sur le sort de ces natures fatales, de ces demi-hommes qui
n'avaient rencontré en eux, ni autour d'eux, aucun moyen de résistance au mal. Eh bien! par une inconséquence inouïe, ce doux Gall, si plein d'indulgence et de bonhomie, était pour le maintien de la peine de mort, et même (on hésite à dire cela) pour, la peine de mort aggravée. Que conclure de là? sinon ce que le fondateur du nouveau système pénitentiaire concluait lui-même de Napoléon : « Tel qui à cer^ tains égards devance de beaucoup ses contemporains se trouve sous d'autres rapports arriéré de plusieurs siècles. » Il est rare que, dans l'ordre moral, l'homme marche des deux pieds.
On a beaucoup parlé des tendances matérialistes de la phrénologie, et l'on se demande encore si Gall avait une religion. Nous n'hésitons pas à le croire. Seulement Gall étaitmédecin, et comme ses confrères, il penchait à confondre la cause avec l'instrument. Il lui arrivait, par exemple, de s'écrier dans son enthousiasme d'anatomiste : « Dieu et cerveau, rien que Dieu et cerveau ! » Et l'âme? — Gall s'était Êiit un devoir de n'en parler jamais, et de borner ses recherches aux conditions matérielles à F aide desquelles elle manifeste ses facultés. A plus forte raison avaitil soin d'écarter toute discussion qui aurait pu intéresser une forme quelconque de croyance. Comme savant, son culte s'arrêtait à la nature. Il ne voyait point d'impiété à suivre le mouvement de la science vers l'innovation et la conquête du mystère : être avec le progrès, c'était pour le docteur Gall être avec Dieu. Notre novateur se montrait du reste bien éloigné de nier l'existence d'une loi suprême de toutes les
même envers ses amis défunts, dont il faisait , crâne en main , la confession générale. Notre phiIo3ophe avait, selon son langage, le pencliant à la génération^ ou, comme aurait dit Spurzheim , rinstinct ^e f amfitivité très développé. Le spirituel docteur Kbrefh qui Va beaucoup connu, nous disait à Ce propos: « Il fallait qu'il eût toujours les pieds dans les pantoufles d'une maîtresse. » Si l'on tient compte de la réputation dont (iall était entouré dans sa jeunesse, on se fêta aisément une idée de ses bonnes fortunes dans ce genre de succès. Il entraîna dans sa vie errante la folle Orlandini, belle et romanesque voyageuse, dont il ferma plus tard les yeux pour les rêves de la mort. Nous avons eu la confidence d'un autre amour, cette fois, tout platonique. Il s'agit d'une femme du monde, dont Gall devînt amoureux en lui touchant la tête. On voit que chez lui le physiologiste ne cédait jamais ses droits. Cette tête était si bien le livre de toutes Ifes perfections, les plans du Crâne admirablement modelés, devaient recouvrir des facultés si attirahtes, et se montraient si justement en harmonie avec la conformation du crâne de Gall, qu'il crut avoir trouvé dans cette femme son idéal, ou pour parler le langage des savans, son analogue. Il se prit pour elle d'une inclination violente et concentrée. La science, cette autre amante, eut quelque temps à se plaindre des infidélités du docteur. Malheureusement la femme que Gall aimait, était mariée. Il paraît qu'elle devina le docteur et qu'il y avait entre eux sympathie, mais, retenue aux liens du devoir et de la société , elle ne consola son amant que par des regrets. Cet amour
orageux et stérile traversa la vie de Gall comme un météore. Elle tomba de son côté en langueur et mourut. N'ayant pu avoir la femme, le docteur voulut du moins avoir sa tête. Gall obtint en effet pour unique et dernière faveur de mouler les perfections de sa maîtresse. C'était pour l'homme un soin pénible; mais <:'était une bonne fortune pour le savant, qu'une telle trouvaille. Ce crâne, siège de si belles facultés, semblait formé exprès pour être mis sous les yeux de la science: il prit place dans la collection phrénologique, parmi les autres souvenirs de Gall, qui conserva aussi dans son cœur l'empreinte de cette tête si chère. On voit que Gall n'était pas un de ces savans égoïstes et secs qui n'ont d'affection que pour une idée. Pendant son séjour à Paris, il fit la connaissance d'une femme charmante qui méritait de fixer sa destinée. La rencontre eut lieu , un peu par hasard , comme toutes les rencontres. Gall tenait en lesse un chien; une jeune et jolie personne, qui passait ce jour-là dans la rue, en avait un autre, toujours par hasard. Les deux animaux s'accostent, se donnent le bonjour et deviennent bientôt les meilleurs amis du monde. Le maître et la maîtresse en firent autant. — « Le joli chien que vous avez là, mademoiselle. — Cela voulait dire : les beaux yeux que vous avez, la jolie taille.» On comprit, on rougit, on s'aima. Cet attachement fut sérieux. Douze ans après, Gall étant devenu veuf (Xantippe était morte) , il épousa celle qui lui avait tenu jusque-là fidèle compagnie. C'était une personne aussi distinguée d'esprit que de figure. Les femmes du monde remarquaient, elles remarquent tout, que ma-
dame Gall se coiffait le front très découvert, sans doute pour plaire à son mari, qui aimait qu'on fît jparaître ce miroir des facultés de l'âme. Une dernière anecdote; c'est dans de semblables traits qu'on surprend mieux la révélation du caractère de l'homme. Gall allait faire à une dame de la société des visites fréquentes et secrètes, qui déplaisaient à sa femme. Le sachant sujet à caution, elle lui défendit d'y retourner. Gall promit, et les soupçons s'évanouirent. Un jour pourtant madame Gall , qui avait pris ombrage de nouveau, se mit en devoir de suivre son mari. Il allait; peu-à-peu elle le voit prendre le chemin de la rue et de la maison interdites ; il monte. Notre grave docteur avançait la main pour saisir le cordon de la sonnette , quand tout-àcoup il se retourne au bruit d'un pied alerte qui montait l'escalier, et reconnaît, qui? sa femme. Egarée par l'emportement de la jalousie, elle lui donne , de la plus jolie main du monde, un soufflet, O dépit! La boime et large figure de Gall ne répondit à cette offense que par un éclat de rire.
Malgré sa vie aventureuse, Gall recherchait fort le calme et le demi-jour d'un intérieur hanté par quelques amis. A Vienne il avait une maison avec jardin , A Montrouge, près Paris, il se livrait lui-même avec ardeur aux soins de l'horticulture, et savait élever les plus beaux arbres à fruit qu'on puisse voir. Plus orgueilleux que vain , il mit un empressement médiocre à briguer les honneurs publics. Sa place, comme celle de tous les hommes excentriques, était d'ailleurs marquée hors du monde parmi les philosophes qui
portent tout en eux-mêmes. Gall concourut, en i8ai, pour une place à l'Académie des sciences, il n'obtint qu'une voix, celle de Geoffroy Saint-Hilaire, son ami , qui l'avait décidé à se présenter : il est vrai que cette seule voix en valait plusieurs.
Nous avons vu que le cœur de cet amant de la science n'était pas de glace à des séductions plus tendres. Les intrigues des femmes qu'il voyait contribuèrent plus que le désaccord des opinions à le brouiller avec Spurzheim. Le désordre des mœurs, toujours condamnable, résultait, du moins chez lui, d'un fond de bienveillance excessive. A moins que certains signes extérieurs ne l'eussent rendu défiant , il était facile à se lier. Ayant beaucoup vécu et beaucoup voyagé , il avait eu un assez grand nombre d'amis. Le savant conservait, nous l'avons dit, ses affections sous la forme de crânes , comme les anciens peuples d'Egypte embaumaient les animaux de leur connaissance et les membres de leur famille dans les hypogées : les voyant tous les jours, les touchant, les rangeant et les dérangeant sans cesse sur les rayons de son cabinet, il défendait avec soin ces chers souvenirs, de la poussière et de l'oubli. Ayant lui-même succombé le aii août 1828, après une longue maladie, il demanda à être réuni aux images en plâtre et aux crânes de ceux qu'il avait aimés.
Il avait manqué au docteur Gall de naître en France, non pour sa gloire, mais pour la nôtre. Ce novateur était, au reste, depuis assez long-temps naturalisé Français par l'intelligence et par des lettres officielles, lorsqu'il mourut dans sa patrie d'adoption, pauvre.
négligéi refusé par les sociétés savantes^ inquiet de l'avenir 4e sa découverte, abreuvé de jours et d'ennuis amers» dégoûté) seul. Le docteur Spurzl^eim s'é* tdit séparé de son maître sur quelques difficultés déti* cates. Il .en<esst des amitiés scientifiques comme des amitiés littéraires, tous ces mariages d'intelligence finissent presque toujours par un divorce* Gall éprouva de cette séparation plus de tristesse réelle qiie dans Son. orgueil de savant il ne voulut en *^laisset* paraître. Il dr^pa sa douleur sous le dédain et le silence. A peine lui. éçhappait-il de temps en temps, sur son ancien ami, quelques reproclies : « Hélas] disait-il sur lin tOQ de mélancolie hautaine, et lui aussi, il m'a abandonné I d Mais cette mésintelligence était sans remèdq, car elle prenait sa source plus haut même que ramour-pt*opre, dans une différence de point de vue. Il y eut pourtant entre eux un dernier retour à l'altachetuent de leurs premières années. Un rapprochement fiit essayé entre Gall et Spurzheim. Sur le bord de l'autre vie , Gall voulut dire adieu à son ancien élève : Sfturkheim vint pour se jeter dans les bras de son maître. Il était trop tard : les médecins qui veillaient ailtoUr de l'auguste malade craignirent pour lui l'effet d'une émotion trop pénétrante. Spurzheim attristé se retira. Si la réconciliation ne fut pas un fait accompli matériellement, elle eut du moins lieu dans le cœur des deux anciens amis.
Le plus attaché de ses disciples , et un des plus re*marquables , le docteur Fossati , lui ferma les yeux pour l'éternel sommeil. Gall était mort à Montrouge dans sa maison de campagne. Sa femme, et quelques
amis avaient consolé les derniers momensdu vieillard. On ne saurait juger la figure du savant sur ce masque uniforme et triste que lui a donné la mort. I^ tête de Gall , quoique ses traits ne fussent pas réguliers, était belle et expansive ; on y lisait un mélange de finesse et de bon sens, de méditation et de volupté, de bonhomie et de malice, d'indocilité aux croyances établies et presque de superstition pour les idées personnelles. Ceux qui ont traité Gall de visionnaire , ceux qui l'ont traité de charlatan, ne l'ont point lu ou n'ont pas suie définir. Il avait, au contraire, une antipathie trop exclusive pour les esprits à rêveries nébuleuses,. Spinosa,Mallebranche, Locke, Kant; familier de la nature, il recherchait peu, disait-il lui-même, les bonnes grâces de la métaphysique allemande. Sincère, je crois qu'il le fut, du moins dans l'ensemble de sa doctrine. S'il s'est trompé, si la science donne plus tard un démenti cruel à ses idées, c'est un malheur. L'histoire de la philosophie n'est-elle pas celle des pérégrinations de l'esprit humain à la recherche de la vérité? Le docteur Gall était lui-même très éloigné de partager la confiance aveugle et bornée de ses successeurs sur le sort du système qu'il avait fondé avec tant de peine. Son esprit rencontrait parfois des doutes devant lesquels il s'arrêtait effrayé. Il y avait des momens où, dans ce ténébreux voyage et sur ces vastes mers de l'inconnu , la boussole même de son intelligence ne marquait plus. Tout cela contribua à entourer d'ombres la fin de cette vie laborieuse, et à aigrir la vieillesse de ce savant, dont la destinée longtemps inquiète, militante et insolite, ue se reposç
même pas dans la tombe. La mémoire de Gall est restée en effet attachée à la phrénologie, qui, toujours flottante etagitéedanslevide, n'a pas encore rencontré jusqu'ici autour d'elle ce centre de certitude et ce mouvement régulier qui font en science les étoiles fixes.
Voilà l'histoire deGall, comme nous l'ont racontée dans la petite maison de l'allée du Pot-au-Lait les livres, quelques anciens amis du docteur, et Tasile modeste dans lequel le savant, las des hommes et du monde, était venu reposer son cœur blessé, sur la nature, au milieu des amandiers et des lilas. Les arbustes y sont encore, mais l'homme n'y est plus : celui qui fyt Gall n'est maintenant qu'un tombeau au cimetière de l'Est et une figure en plâtre dans le musée d'anatomie du Jardin-des-Plantes. Le plâtre, joint aux crânes et aux autres bustes recueillis par le savant, complète avec celui de Spurzheim, mort à Boston en i838, ce qu'on nomme froidement le cabinet du docteur GalK
ni. — Le cabinet da docteur Gall.
Derrière le gros marronnier du Jardin des Plantes, à côté des pièces de verdure, entourées de treillages, où parquent en demi- liberté les cerfs , les daims et les chèvres apprivoisées, s'élève un bâtiment qu'on nomme le Musée d'anatomie. Entrez : dès vos premiers pas dans ces galeries froides et silencieuses, vous vous trouvez au milieu d'ossemens dépareillés qui viennent de grandes races aquatiques. Ces anciens
habitans des mers, contemporains pour la plupart d*un monde où Thomme était encore inconnu, ressemblent dans leur grandeur et leur désordre , aux ruines d'une création bouleversée. Montez .• vous voici à la hauteur du déluge, les premiers mammifères étalent autour de vous les débris de leurs mâchoires gigantesques , leurs puissantes vertèbres , leurs dents monumentales, comme autant de traces indestructibles de leur lourd passage sur le globe. Ce sont les ancêtres de notre univers : saluez ! Ce monde sec , ces espèces éteintes, ces vestiges incohérens d'une nature immense et disparue, font bientôt place à une autre nature et à d'autres débris. A mesure que vous avancez, la force créatrice s'apaise et se modère: l'animalité s'élève et s'ennoblit. — Enfin nous voici arrivés à l'homme ! — De longues armoires grises, fermées de treillis en fil d'archal , servent tristement de cages à des squelettes suspendus en Fair. Les uns sont les restes de pauvres étrangers morts à l'hôpital de la Pitié dans les salles de M. Serres : comme nul ne réclamait leurs os, la science s'en est emparée. D'autres ont été ramenés de loin par des voyageurs à titre de pièces curieuses. Voici le squellette d'une femme Gauche, ancien peuple, aujourd'hui éteint, de l'île de Ténériffe; la ruine d'une ruine ! D'autres fois une chronique de sang s'attache à ces restes méconnaissables. Au-dessus d'un de ces sujets de la science on lit sur un écriteau : Solùnan-El^Hatebx , jeune Syrien instruit, mais très fanatique, assassin de Kléber en Egypte^ donné par Larref. Avant de lui faire subir le dernier supplice , on brûla à Soliman-
El-Haleby la main droite pour la punir de ce qu'elle avait fait- Cette main est restée noire. — Plus loin, vous rencontrez Un bel enfant de cire endormi dans une cage de verre. Prenez garde, le serpent est sous la fleur; la mort est sous ce sommeil. Cet enfant se démonté pièce à pièce et laisse voir intérieurenient tout le travail aiiatômique du cadavre. Ces lieux sont pleins de notre néant. Partout la destruction et la fornie équivoque de ce qui n*est plus. C'est au bout de ces longues galeries, faiblement éclairées, jonchées sur tous Ie\irs murs de débris d'hommes et d'animaux, vaste ossuaire delà nature, que l'on arrive à une dernière salle où sous des armoires vitrées se montre la collection cranologique du docteur Gall.
Cette collection, riche d'un grand nombre de bustes en plâtre, de masques moulés sur nature, de crânes curieux, a été achetée, moyennant une très modique pension viagère, à la veuve de Gall : c'est le seul héritage qu'elle ait recueilli du savant célèbre. Gall est là tout entier. Le fondateui" de la phrénologie a laissé sur les rayons de ces armoires le résultat de ses études, ses voyages, ses amitiés, ses liaisons : il a fini par s'y laisser lui-même. Dans le commencement Gall avait essayé sa doctrine à des portraits historiques. Les adversaires de la phrénologie lui ont fait un crime de ses expériences sur les bustes de Moïse , d'Homère, dé Socrate et d'autres personnages célèbres de l'antiquité. On peut répondre à ces attaques par des raisons de sentiment. Tout grand homme a deux figures, l'une réelle, que le temps efface et dont la perte n'est pas toujours très regrettable ; l'autre
idéale, qui se forme au contraire, après sa mort dans Fimagination des autres hommes, et que l'artiste dégage. C'est celle-là qui reste; j'oserais méuie dire c'est celle-là qui ressemble. — Gall n'attribuait d'ailleurs à ce genre de preuves qu'une valeur très secondaire ; il entendait seulement démontrer par là que la manière dont les artistes se représentaient la tête de tel ou tel grand génie de l'antiquité était favorable à sa doctrine. Il reconnut bientôt lui-même l'inconvénient de cette méthode. Quand les peintres rencontrent sur la tête d'un homme éminent des formes insolites , qui effraient l'œil, ils ont la manie de les adoucir. Il eut donc recours au moulage pour obtenir l'empreinte fidèle des contours de la tête sur tous les individus qu'il se proposait d'étudier. Ce procédé, le moins inexact de tous , n'est pas encore très parfait. Nous n'avons jamais vu que les masques moulés sur nature ressemblassent tout-à-fait à leurs modèles. Le plâtre, en recevant les saillies que le créateur avait confiées à la tête de l'homme, les altère toujours un peu. Aussi toutes les fois que Gall en trouva le moyen , s'empara-t-il du crâne, comme de la meilleure pièce à conviction. Notre médecin inventa même une méthode pour préparer ces tristes images de ce qui a été. Il admirait à son point de vue le dessein de la nature, qui, tout en faisant des restes de l'homme, après la mort, un je ne sais quoi indéfinissable, a pris la peine de garantir la forme de la tête, contre cette entière et commune dissolution, par la solidité de la matière.
Se promener dans le cabinet du docteur Gall, c'est passer en revue une partie de l'histoire de ces der-
nières années, écrites en caractères indélébiles sur le crâne des hommes qui en ont composé les principaux événemens. Une telle collection sera précieuse pour l'avenir. Nos descendans ne verront pas sans intérêt ces débris humains, immortalisés dans la mort. Gall a pris vis-à-vis des personnages de son temps moulés en plâtre le même soin qu'a pris la nature vis-à-vis des animaux antédiluviens, en conservant leur empreinte durcie sur la glaise molle. Quelque Cuvierà venir pourra, à l'aide de ces fossiles historiques, re-< construire l'image vivante de notre société, avec ses monstres et ses prodiges, ses révolutions et ses cataclysmes. Le cabinet crânologique du Jardin des Plantes n'est d'ailleurs pas le seul qui existe à Paris. La tête de tout grand homme vivant est retenue d'avance par les successeurs de Gall. Chaque jour ces catacombes de notre histoire contemporaine se meublent des ruines que fait la mort en brisant l'existence de plusieurs. Tous les individus qui ont joué un rôle y figurent. — Ainsi, courez la terre, conquérans ! orateurs, réformez le monde par la tribune ! grands hommes, faites savoir votre nom aux extrémités de l'univers! si le sort vous favorise, vous aurez un jour votre place sur les rayons poudreux d'une armoire; et un vieux professeur, montrant l'image de votre crâne à quelques écoliers ébahis, leur dira : ceci fut Napoléon ; ceci fut le général Foy ; ceci fut Chateaubriand : admirez quelles bosses!
Le crâne était aux yeux de Gall une page solide sur laquelle la nature avait tracé en traits reconnaissables le caractère et le génie de chaque homme. Il préten-
336 LE JAEDIlf DES PLANTES.
dait donc qu'on pouvait reconstruire Thistoire d'un individu éteint, d'après les seules indications de la tête. La vérité est même qu'il donna djBs preuves extraordinaires d'une telle clairvoyance. S'étant rendu, un jour, chez le docteur Caille qui possédait un cabinet d'ostéologie assez curieux, Gall examina une à une, avec entraînement, toutes les têtes rangées dans les armoires. Notre savant avait la monomanie du toucher. Tout-à-coup il ne peut contenir les mouvemens d'une joie exagérée et se met k bondir au milieu de la chambre. Caille, inquiet pour l'état mental de son confrère, lui demande ce qu'il vient de trouver. <f J'ai trouvé un parricide, répond Gàll enchanté de sa découverte. » En disant ces mots, le savant montre avec le doigt un des crânes anonymes de la collection. « Je veux que vous me le vendiez, ajoute Gall transporté; je vous le couvrirai d'or, s'il le faut, comme un tableau de Raphaël. » Caille ne partageait pas l'enthousiasme de son ami pour la science phrénologique* Il lui répondit très froidement que ce crâne ne valait pas tant d'honneur ; qu'il le donnerait volontiers si ce présent pouvait lui être agréable, mais que Gall était le jouet d'une erreur de son imagination : ce crâne avait appartenu à un émigré. C'est tout ce que Caille en savait. Gall persistait et affirmait : « Cest impossible ; vous vous trompez; je vous dis que cet homme-là doit avoir assassiné son père ou sa mère : j'en suis sûr. » Le moyen de se mettre d'accord était d'aller aux renseignemens. Nos deux amis y allèrejit. Voici ce qu'ils apprirent : ce crâne était effectivement celui d'un émigré français qui avait été exécuté pen«
LB ftABINET IHJ DOQTSU^ OALL. |39
4di|t I9 révi^iiitiQq. Moi^té sur J'éçhaÉ^Hf!, cet hpipine <Bn çbeyçmt blancs ^' était ftvancé yepç le peupfe, ef il sy^jf dit ; « Je meur3 ij^nocenj ^u ci*ime qme vous w'iîPiwtWî ja »'m p^ violçr 1^ territoire frsijç^is où je ?Hi^ »é et p» je $ws rentré ppur of^éir ^ l'afliQur »pyiïjcible (J§ I9 patrie { mais je p'eo reçpiiijgis p^^ mpin^ #» tPWt Q^çi h doigt de Dieu. H y ai ^ij^ ^pç, j'aji £a^t m(mm mon ppre, let sop ^^g retoml^e ^]Ljp pja t^. Ç!^t justiçç. ^ Jugjçz du irippaphe de Gall ( î ) I
La cpjlection di^ fopd^l^iir dl^ 1^ ^|pnc|s phrénolpg^ue î» été pQpservé^ telle qu§ Gall Ta laj^sée ei) ippprimt* L^ numéros et quelques^un^ç (d<^ gf^pot^tlops qui aoQpmpagpeot les pièges diversp^ ;5pi)t trgçéjBs j4e la fo^n même dif maître» Si le docteur Ggj} 4^!^ÇRdait de» (m^ de son armoire ayec I9 p^pl.e ^u^ Ijss lévresy il pourrait recommencer son cours et ppu? expliquer les figures de son cabipe.t. l^oiis allons suppléer à soii silence. Le père de cette çolleption çom- ' meaçait p^ montrer de quelle manière l'ensen^fbl^ de la tète se présentait chez les lipmmes d'élite. I| faisait obsenrer, notamment sur le buste de ypltajre, que le volume du crâne était considérable, jHîUltifeni.^nt /surtout au visage qui était petit. }1 racontait à qe prppos que Napoléon, n'étant encore qu'officier d'art^Uerjç, entra, un jour, dans la boutiqii^ d'un chapelier et ^saya plusieurs chapeaux sans en trouver un ^pl à l.a mesure de sa tête, a Qu'est-ce qu'il faudrait donc pour vous coiffer ? y> demanda le boutiquier interdit. Il fallait ^ne couronne (3).
(i) Nous tenons ce fait d'une personne qui Ta entendu raconter au docteur Caille lui-même.
(a) Cette anecdote que Gall avait eu tort d'accueillir est é?idefflfnent eoA-
340 LE JAEDIN DES PLiLNTES.
Ce serait toutefois aller contre les idées de Gall que de juger du volume de Fintelligence uniquement par la grosseur de la tête. Le docteur était d'avis qu'aucune faculté de Tâme ne se prononce par la forme générale du crâne, mais par des divisions dont il s'efforça de marquer la limite. Gall croyait avoir à-peuprès fixé le nombre d'organes qui dessinent au moral les principaux traits de notre nature. La tête humaine était à ses yeux un clavier de vingt-sept notes. En accentuant ces notes à différens degrés d'intensité^ et en les combinant entre elles diversement, le créateur produit l'innombrable variété des talens et des caractères. Quoique la configuration du cerveau change autant de fois qu'il y a d'individus, elle peut être ramenée dans les cas ordinaires à deux états principaux. Tantôt la tête accuse à un degré médiocre différentes doses d'aptitudes dont pas une n'envahit précisément les autres; tantôt, au contraire, plusieurs facultés utiles manquent presque entièrement, tandis que d'autres non moins essentielles, sont en grande puissance. Ces dernières organisations, quoique incomplètes, vont souvent plus loin que les autres, à cause de l'angle caractérisé qu'elles marquent sur leurs ouvrages. L'idéal d'une tête bien conformée serait néanmoins celle qui à un développement convenable de toutes les parties du cerveau joindrait une ou deux facultés dominantes pourpréciser une vocation.Onpeutvoirunbel exemple de ce type remarquable sur le buste de Gœthe.
Nous apportons notre caractère à tout ce que nous
trouvée La tùte du Napo'éon, moulée à Sainte-Hclciie, ne préieute |i«s ui|€ circoufércnce extraordinaire («o |)oiices}.
faisons. De là, sans aucun doute, la possibilité de reconnaître les principaux traits de la manière d'être d'un individu par ses habits, par la physionomie de son écriture, par la forme de son habitation, et en général par toutes les traces qu'il laisse de lui-même sur ses ouvrages. Ce penchant à se reproduire audehors n'éclate nulle part si visiblement que dans la forme de nos pensées. Le style est l'empreinte idéale de l'homme. En littérature, surtout, l'écrivain opère sur la langue avec la masse de ses qualités et de ses défauts. Les facultés qui doivent concourir particulièrement à l'éclat du style, sont celles de Xindwidualité qui isole les objets, qui les détermine, de la configuration qui les dessine, du coloris qui les peint et du sens des mots qui les exprime dans une langue convenue. Le buste de Buffon présente cette combinaison à un degré particulier. Quand à ces forces qui communiquent avec le monde extérieur viennent ^e joindre des capacités d'un ordre plus élevé encore, comme le sens du beau incréé, l'esprit et la recherche des causes, alors le style est complet ; il embrasse àla-fois, dans ses transformations, la sphère des faits et celle des idées. Si en outre, les instincts bilieux et colères sont soutenus chez un homme par de grandes facultés intellectuelles et par le sentiment de la justice, il en résultera chez lui, à la vue du mal, cette noble indignation qui fait les écrivains satiriques. Le docteur Gall montrait cette dernière condition exprimée sur la tête de Jean-Jacques Rousseau.
Gall plaçait à la base du front, autour de l'arcade sourcilière, les organes qui limitent l'horizon des
349 LE JARDIN D£S PLÂlfTfft.
facultés chez les natures artistes. 11 faisait voir sur k buste des peintres , des statuaires et des milsicieiiSi que la force d'exercice de chaciin de ces organes était eu raison directe de leur développement. MM.HoraM Yernet, Lemot et Foyatiet*, dont la tête avait été niott^ lée pat* Gall lui-même, servaient à démofitrer la place du setis dés arts, de iMtnltation et du dessin. Làmusl'que est représetitée par M°» Barilli , cantatrice dû théâtre des Italiens , le violoiiiste Lafond j Grétrj^ Gluck et quelques autres. Newkom , chez lequel la faculté musicale était soutenue et pour ainsi dire atti'* rée en haut par l'organe de la vénération ou du sen-» timent de Dieu^ ne composa, durant toute sa vie, que de la musique religieuse. Gall cherchait Forgane de la poésie sur la tête de l'abbé Delille, de Legouvé et de M. Dupaty, auteur, dit la note, à! un grand nombre de compositions dramatiques; il le trouvait sur le buste du Tasse. On a reproché à la science de Gall d'expliquer les hommes après qu'ils sont connus, et de ressembler en cela à certains oracles qui prédisent très juste les événemens accomplis. Notre lnventeu^ voulut sans doute aller au-devânt dé cette dbjectioii en moulant dans sa collection la tête d'enfiEins inconnus dont il déterinina le caractère et le genre de ta-^ lent. De ce nombre est le masque d*une petite fille de six ans sur lequel le docteur faisait remarquer de bet les facultés précoces unies à Une grande vanité. Cette petite fille est aujourd'hui une femme du monde très célèbre. Gall prétendait que la forme future de la tête était empreinte à celle de l'enfant dès le plus bas âge. 11 donna encore des gages de cette prévision de la
science àur deux masques adolescens qui figurent dans sbii cabinet. L'un est celui du jeune Flandrin^ auquel le docteur avait redonnu la bosse du dessin ^ le second est cëliii de f^ranz Listz : on lit au bas ces niot^ éériis de la main même de Gall : Organe de (a fnUsiqûe remarqûapîement développé; organes dç f imitation^ de la poésie et de Véducahilité bien exprimés. Vàr éducabilité, Gall entendait le sens du pro» grès chez l'homme. Il existe un troisième adolescent dont là science pronostiqua la gloire. Ce dernier n'avâii; encore que quinze ans, quand à son aspect^ Gall poussa une exclamation significative: Tu Mar^ cellus eris ! Ce futur grand homme était ChampoUioni le lecteur d'hiéroglyphes.
En attachant à l'exercice répété de chaque organe du cerveau un attrait qui lui est propre, la nature a voulu que chaque homme fût continuellement actif daiis la sphère de ses facultés. Ceci explique comment certains individus ont persisté obscurément dans leur goût pour un art, malgré toutes sortes d'obstacles, par là seule satisfaction qu'ils trouvaient à se mouvoir aiitour du cercle que Dieu même leur avait tracé. Gaill montrait à ce propos le buste d'un cordonnier, nommé François, chez lequel les soucis et les travaux dé son état n'avaient pu étouffer un talent natui:el pour la poésie. François était auteur d'une tragédiç que Gall trouvait remarquable. Notre docteur ajoutait avoir vu des cas où une ou deux facultés dominantes comprimées par les circonstances ou par une volonté forte, s'étaient vengées de leur pénible inaction en troublant toutes les autres puissances de l'individu.
La mélancolie est la suite d'un penchant naturel en souffrance; la tristesse est une privation. Gall attribuait volontiers au manque d'exercice libre et illimité d'une aptitude dominante la cause de la plupart des suicides. C'est également le cas de Gilbert, d'Imbert Gallois, d'Hégésippe Moreau, de Louis Bertrand et de tous ceux qui, dans ces dernières années, sont morts de poésie. Gall avait vu un de ses amis , né poète, chez lequel la résistance à cette disposition naturelle avait amené la folie; l'organe émancipé reprenait son rôle dans les accès de délire, durant lesquels cet aliéné ne parlait jamais autrement qu'en vers. Suivant le docteur Gall, les principaux traits de l'organisation d'un individu impriment leur caractère à tous les états excentriques de sa vie, à la folie, à l'ivresse, au sommeil; les rêves habituels d'un homme sont dans le sentiment général de sa nature.
L'esprit philosophique résulte , d'après les exemples que nous avons sous les yeux, du sens des phénomènes qui fournit les matériaux , de celui de la comparaison qui les confronte entre eux, et de la faculté qui en recherche les causés. Toutefois, cet ensemble est modifié selon chaque nature. Gall professait une grande vénération pour la tête de Socrate. L'artiste avait su, disait-il, donner à ce buste les organes qui disposent aux sentimens religieux, combinés avec ceux d'une vaste capacité intellectuelle. Gall, pas plus que les autres physiologistes, ne me paraît d'ailleurs avoir saisi le vrai caractère de cette tête qui est tout un événement. Ce qui me frappe, ce que j'admire sur ce buste, c'est l'apparition delà tète moderne dans
celle du fondateur de la philosophie. On ne retrouve rien de semblable dans les autres types conservés par le ciseau grec. Faut-il en conclure que celui-ci n'existait pas^ ou qu'il appartenait alors à des races dites barbares, dont la main des artistes dédaignait de reproduire les traits! Quoiqu'il en soit de la destinée d'un tel masque, il n'en est pas moins curieux de retrouver, chez le précurseur du christianisme, le modèle de la tête du peuple dans nos sociétés contemporaines. Quelles belles études il reste à faire sur l'origine et sur la filiation des types !
La tête de Burdach offrait à Gall un bel exemple de l'organisation qui constitue les profonds penseurs et les esprits méditatifs. Celle dlsaac Newton joint à de hautes facultés réflectives le sens des rapports de l'espace et des nombres. Les mathématiques ont, en outre^ lemrs représentans dans le masque d'un religieux nommé David, qui avait la passion des chiffres, et dans celui du jeune Américain Zérah Golborn. Dès l'âge de huit ans, ce petit prodige avait montré une aptitude extraordinaire pour résoudre de tête des problèmes arithmétiques très compliqués. L'esprit de saillie dont Gall indiquait la marque sur le front du jeune Golborn donnait du piquant à cette prédominance pour le calcul improvisé. Une femme du monde, s' étant divertie à lui demander combien font trois zéros multipliés par trois zéros : « Précisément ce que vous dites , répliqua l'enfant : rien du tout. »
Quelques mécaniciens distingués posent dans les armoires pour le talent à construire. On remarque
l'horloger Bréguet el le baron de Drais, auteur de petites voitures auxquelles il a attaché son nom^ et d'autres invenrions curieuses. On riait beaucoup de ce que le professeur montrait la présence du même organe sur le crâne d'une modiste deYienne.MaisGaïl, toujours sérieux quand il s'agissait de la science, répondait sans s'émouvoir : Si vous enlevez de la tête de l'homme tous les organes de sa supériorité, et que vous réduisiez cette tête à l'organe de la mécanique , alors le même penchant qui, combiné avec la réflexion et le sentiment de l'idéal, eût dicté d'admirables inventions, peut-être eût produit la machine de Marly, les églises de Michel-Ange ou les statues du Puget; ce même organe, dîs-je, ne fera plus naître, comme chez les animaux, qu'un penchant aveugle, soit à bâtir un nid, soit à creuser un terrier. Placez maintenant cet organe, toujours le même, sur la tête d'une fenime : à l'absence des facultés supérieures joignez Tamourpropre vain et frivole ( son doigt indiquait en même temps le siège de ce sentiment sur le crâne de la modiste allemande), et vous aurez un talent pour construire des petites choses , des colifichets , des chapeaux, des fleurs, des noeuds de rubans. C'est ainsi, ajoutait le maître, qu'il faut considérer l'influence des facultés les unes sur les autres, ou leur absence, dans le jugement qu'on porte d'un individu: la tête de l'homme est une^ et ses puissances sont calculées dans un but unique.
Un masque anonyme termine cette série d'hommes à vocations spéciales. On lit au bas ces mots, toujours tracés de la main du père de la science : Médecin na*
LE CABÎNËT DU DOCTEUR GALL. 3lt
turatiBte, qîU a fuit uh i^oyage autour du monde. Ce médecin est M. GaitDâfd. Le docteur Gall avait ren« côiitré et iHéitie iristinct voyageur êhei: certains ôiseâUic. Un cbuëdfî Hiis eii cage avait subi durant trdis môifli iid eapiivité avec assez d'insouciance ; maisj Vé^ poqhe de la tîiigratioh venues il s'agita daûs sa fpri« soti avec siiigoisse, et doniia les marques du plus sôttibrë ttiâlaiàe. L'oiseau finit par refuser toute nourriture et par itiôurir de chagrin. Les anciens avaient déjà rèïttârqûé Cette voix intérieure qui appelle les atiittlàUlt detli fois par an vers de nouveaux climats. Gall constata ijiie le même sens voyageur rend certains hbtiiiifiëë d'humeur inquiète, vague et errante. Oti réti*ôUVë chei dé tels individus, dans leurs accès dé migration; cette mélancolie de l'espace qui atteint les oiseatiiëli âutomrie. Un de ces voyageurs-nés, re^ venu de faire le toiir de l' Afriquej nous disait un jour .* a Chà(|tl6 fois que je voyais, étant enfant, le palmier, lé dattier, le magnolia et lés autres arbres eitotiques, mbh coeur remuait Cotnme si j'avais vu deâ arbres de riibli pày^. »I1 disait juste :1a patrie pour les hommes ainsi organisés est partout où ils ne sont pas. Le docteiir Broilsââis affirmait avoir trouvé l'instinct des lieUx très fôi*t et celui dé l'habitation très faible sur la tête dé tous les vagabonds. Certaines provinces de France imprirneraient, selon lui, la susdite conformation à leurs enfans, l'Auvergne, par exemple, d'où nous viennent en hiver ces jeûnes hirondelles dé cheminées, connues sous le nom de ramoneurs, tandis que la Bretagne marquerait la disposition contraire. Oh sait que la plupart des conscrits bretons
sont pris au régiment du mal du pays^ et meurent souvent au bout de quelques mois.
A côté des hommes à talens, on a rangé dans les armoires les bustes d'hommes à caractères. Voici Constantin Faucher, mis à mort avec son frère César « en i8i5, pour crime politique. Gai] racheta leur tête au bourreau. Plus loin gît le crâne du statuaire ita- Hen Ceracchi, exécuté pour tentative d'assassinat sur la personne du premier consul. Gall avait remarqué deux conformations bien différentes qui produisent les esprits révolutionnaires. Les uns sont poussés à l'insurrection par le sentiment de la justice, et les autres par le mobile de l'orgueil. Presque tous les hommes de 89, dont Gall aimait à considérer les figures, présentent sur leurs bustes ou leurs portraits un exemple de ces caractères fermes et justes qui ne peuvent voir les droits d'autrui violés sans en ressentir une offense personnelle. Ceracchi est un conspirateur d'une autre nuance ; son crâne indique toutes les qualités qui font les natures indépendantes. Detelsindividus ont le sentiment de la dignité humaine porté à un point intraitable. Leur vie tout entière est une énergique et véhémente protestation du moL Ceracchi était d'un caractère noble et très estimé de ses confrères. Il n'avait d'autre motif de haine contre Bonaparte que son amour pour la liberté, contre laquelle il accusait le premier consul de conspirer. Gall faisait remarquer que le dévoûment est, pour ainsi dire, naturel à de telles organisations. Elles jouissent même en se sacrifiant pour leur cause. Le docteur admirait à ce propos la sagesse et la libéralité de la
LE CABtNET DU DÔCTÈtJR GALL. Bi9
nature 9 qui avait donné ce penchant aux hommes et aux peuples pour les affranchir de l'esclavage que d'autres organes tendent à faire peser sur eux.
Quelquefois le sentiment de l'orgueil s'associe à l'organe destructeur et à d'autres propensions farouches. Il en résulte ce qu'on nomme dans la langue des partis un homme d'action. Agir en pareil cas, c'est tuer. Le masque du fameux George Cadoudal offre un exemple de cette brutale combinaison. Ou lit au bas : « Les organes de Vinstinct carnassier , de la rixe y de la ruse y de t amour physique et des rapports . de Fespace, sont très déi^eloppés. » On sait que la vie de ce Vendéen est le tableau animé de tous ces penchans mis en action. George était fils d'un meunier. La guerre civile lui offrit l'occasion de dessiner son caractère. 11 devint le seul général en chef de l'armée royaliste qui ne fût pas gentilhomme. Depuis longtemps il s'était fait connaître, dans la chouannerie, par sa force et son courage. Son aptitude à calculer les distances et à se reconnaître dans les pays perdus tenait du prodige. C'était une de ces natures remuantes et belliqueuses qui s'obstinent à rejeter la paix. Quand la Vendée fut soumise, George se glissa de la guerre civile dans les complots. Il était depuis quelques semaines à Paris, où il préparait une attaque à main armée contre la vie de l'empereur. Traqué par la police comme une béte fauve, il allait de retraite en retraite. Enfin, voyant que son dernier asile était découvert, il essaya de prendre la fuite en cabriolet. Son cheval fut arrêté près du Luxembourg. C'était le moment de déployer tout son caractère. George dé-
350 tB JAEDm DES PL^n«8.
charge alors ses pistolets sur deqx ageps 4l$ la police qui tombent à ses pieds; en même temps, il cherche encore à s'évader, mais des émissaires x>nt jeté l'alarme. Cet homme d'une force physique extraordinaire est enfin arrêté dans la foule par un bouç)i^rf qui lui jette un nœud de corde autour du co|i. On le conduit ensuite à la préfecture de ppliciç. George fut exécuté. La tête de ce terrible conspirateur annpnce une sorte de puissance sauvage et indoqiptfib)^; c'est un beau monument pour la science de Gall.
L'orgueil, au point de vue de la phrépplogie^ n'est pas un des sept vieux péchés capitaux. Couteiiu dans de justes bornes, ce sentiment devient le mobile des grandes actions. Gall rapportait à cet organ^^ l'émulation, le désir de l'autorité et du comm^^en^ent, l'iestime de soi, le sentiment de sa propre valeur. C'es|; en vertu de ce penchant que l'on s'affirme et que Ton s'impose au monde. Tous les homm^ d'£tat qu^ se croient nés pour gouverner le$ autres homo^Qs out le derrière de )a tête élevé. M.Thiers présente, dit-on j cette conformation à un degré remarquable. Qq |a retrouve encore plus accusée sur la tête des çopquérans. C'est à cet organe incitateur que iSall attribuait l'ambition insatiable et la direction p^r8onn.ell3 que certains grands hommes ont donnée aux évépemeps. Deux ou trois lignes de moins d'élévation k cet adroit de la tête sur le crâne de Cromwell ou d(Q Bonaparte, et, selon la phrénologie, le monde n'eût pas été remué par eux comme le monde l'a été; les deuxréydiutions de France et d'Angleterre auraient bien pu aboutir à un autre dénoûment, et rien de ce qui nous étomue
LE C^lfïIÎÉT DU pOÇTÇU^ ÇALL. |^j
encpre à cette heijre n^aurait été yii. Qn a aççiisé une telje doctrine de conduire au fatalispie hii^tp^ rique. Il est ppurfapt juste 4'ajouter que ce petij organe , cause de si grandes perturbatiofi5, n'a pas été mis à l'insu ni malgré la volonté de Dieu.
Quand l'orgueil se trouve combiné avec de hautes façjLiltés intelieçj:pelles , il en résulte, chez certains homippç éipineps dans )a science ou dai^s \s^ poésie ^ ce ^(sntimçpt de conçei^tratipn en soi-même que l'op poi|rrait qualifier d'égoïsnfie du génie. De tels êtres pfBuplent l'univers de leur individualité et de leur solitude. Ils spnjt graves, dignes et froids. On peut voir cette dispositipn indiquée sur le buste de George Cuviçr. Qji^and l'orgueil s'allie, aii contraire, à des moyens ^:|iédiocres et à la misère, il produit ces ipendians superbes qui .s'admirent dans leurs Ji^il- Ipns. Broffss^is avait constaté la saillie énorme de cet organç sur la têf(Ç de ChodrucDiiclqs.Ledoçtei^rPall avait égalernept fait des remarques sur la configuratiop du crâne cW les différens peuples ; il avait troifvé que Içs Esp^gqols put le siège de l'orgueil plus élevé qi|e les Anglais, elles Auglais que les Français. Jl attribuait k Cjette circonstance le septiu^ent exagéré de nationalité qui repd ces deux premiers peuples injustes poj^r ^eurs voisins. H rencontra égalepjent ppt organe très développé sur la tête de fous qui se crpyaieut rois; l'prgane paraissait mêiue s' (élever, chez CjBS malheureux insensés, avec le but de leur ambitiou. Un aliéné 8^ croyait Dieu : c'est celui qui av^^ le sommet (Je la tête le plus en hautieur. Notrp prescjue homonyme, IVI. Esauirol, quoique peu feyp-^
35t LE JAEDIN DES PLANTES.
rable à la doctrine de Gall, montrait le crâne de ce Dieu^ qui mourut pour avoir voulu s'affranchir, en sa qualité de pur esprit^ du vulgaire et grossier usage de la nourriture.
Le buste de Casimir Périer représentait à Gall le modèle de la fermeté. Cette disposition, dont le docteur montrait le siège sur la partie dominante de cette forte tête, donne à Tbomme une empreinte individuelle qu'on nomme le caractère. De pareilles organisations ont une volonté. On sait que Casimir Périer mit long^temps la sienne comme un mur entre la France et le gouvernement de Charles X. Plus tard, il appliqua cette énergie naturelle à consolider pour la dynastiedesd'Orléans les suites d'une révolution,et ily parvint, tout en mourantà l'œuvre. Cette conformation se montre également sur la tête de tous les fondateurs de systèmes, Gall, Fourier, Saint-Simon, Broussais. En italien , le même mot signifie talent et volonté. Cette faculté n'est pas étrangère aux œuvres d'art ; on la rencontre principalement sur la tête des che& d'école. Celle de M. Ingres si le système est vrai^ doit prononcer fortement le siège de cet organe. La résolution morale donne aux peintres ce qu'on nomme en argot d'atelier une manière, un parti pris. Elle influe également, en poésie, sur le style pour en arrêter le caractère.
En face des natures hautaines et décidées, Gall aimait à placer des exemples de bienveillance; il en trouvait un sur le masque de l'abbé Gautier. Dans la langue des phrénologues la bienveillance est, comme la définissait Broussais, une jouissance intellectuelle à
faire le bien. Les hommes chez lesquels cet attrait est fort éprouvent instinctivement une sorte de charité universelle qui s'étend même à toute la nature. L'empereur Joseph II, que Gall préconisait comme un modèle de sympathie pour les classes laborieuses, unissait à cet organe celui de la musique. On voit à côté de son buste le buste de Kreibig, son maître de violon et son ami. La musique s'allie volontiers aux sentimens affectueux : la fable d'Orphée est un mythe du pouvoir qu'exerce l'harmonie sur les instincts animaux. L'ancien directeur de la Porte-Saint-Martin , M. Harel, répondait un jour à l'auteur de Lucrèce Borgia qui se plaignait de la longueur des violons pendant les entr'actes : — Monsieur Hugo, vous avez tort, la musique adoucit le cœur de l'homme.
Gall en esquissant, au moyen des organes^ les principaux traits de chaque caractère, avait coutume d'ajouter que ces organes dominans étaient les derniers à s'éteindre chels l'individu, ultimum morîens. Ils survivaient, pour ainsi dire, de quelques instans à la décomposition générale. Le maître en citait plusieurs exemples. Il assistait un jour, en qualité de médecin, les derniers mômens d'une vieille femme chez laquelle le gentiment de l'ordre était très prononcé. La moribonde, insensible à tout le reste, interrompit le râle de l'agonie pour indiquer à la garde embarrassée le tiroir d'une commode où elle serrait son linge. Le mathématicien Lagny, au lit de mort, ne reconnaissait déjà plus personne, lorsque Maupertuis lui demanda : — Quel est le carré de douze? — i/î4j répondit Lagny sans hésiter. Un assassin , tourmenté
^l LE JA9IHN DES PLANTES.
p;^r le bourreau et à moitié rompu vif, se mit à éclater de rire. L'exécuteur, stupéfait^ lui demanda Iç motif 4^ cet accès de gaîté. — Je songeais, répond Thomme, ^ la grimace 4' un fon4eur ^e cuillers auquel j'ai versé de l'étain liquide daps la bpuche ayant de le faf re mourir.
L'afmoire que nous allons visiter ^ans le cabinet 4e Gai} contient des niasques de voleurs et de ffieurtripr^- La voûte surbaissée de ces crânes n'appartient presque plus à des êtres humains. Çefte disposition faible et bornée, jointe à la masse puissante des instincts qui se traduisent sur le derrière de la tête, a 4û, selon Pall , entraîner la volonté. 3elon les adversaires de celte physiologie du cervpau, une tejje doctrine conduit tout droit à la négation de la liberté mqrale. Gall s'en défendait en disan|: que cette force de l'organisation n'était point irrésistible. U convenait ^ulen^ent que le manque d'éducation, en livrant de pareilles natures à leur propre mouvemept, les livrait presque infailliblement au mal. Npu^ ayon^ été à laêvfi^ de vérifier les observations de (^all sur des détenus, et nous les avons quelquefois trouvées justes. Jjd prâne de ces malfaiteurs présente, dan$ certains cas, une ressemblance indubitable avec le crâpe ^es animaux dont ils partagent les instincts bas, rapaces ou féroces. Nous avons été également frappé de la différence qui existe entre eux. Les voleurs reconnaissent au premier coup-d'œil les confrères qui ont l'esprit du métier et ceux qui ne l'ont pas. Ces 4eniiers jouissent de peu de considération. Us leur reprochent de manquer de trugg. Qu nous a amené wr les
cours lin célèbre voleur à la main* connu dans le rojaume d'argoj: sous Ijb nom de fçui;liiieur. Cet indjvidu, d'une grande adresse, avait décroché avec la pain, k 1^ l^prtie de j'Opérg^ i;pe épingl^ fi'oï* ^t {Ip diajnans engagée dans |a pheyçjure d^ 1^ T^^^P, ^^ Belgçs. Ij r^cpi^f^it ce f£|it et \in gr^jid pQfpt>fei d'autres gxpîqitfi aus^i audacieux ayep vfi^ei ^j^tisfaqtipn (Je vanité 'extraprdipaji'e. Cet |iq|:pme aimait §on )^tftt; npn pas seulen^èpt, cominç il fîigai|;, ^ Cf^^§ç (|ps prc)§^i, i^ais^ cause des éçpotiqns que ce métiçr Iqj proçijr^it. Il décrivait ayçiç un enthousiasr][^e lyncjug J'air déconcerté du pantre (l'hoinrne yo)é) au moment où , Sï'aperceva^t de Tabsence (}e,ça piqptre; qii dp 30.n ^rgent^ il fouille 30 ji habit, son gjlpt^ ses j^o^ç^^ §p fpuillç lui-même, cherchant fies poches par^pvit, se tourne et se retourne en tous sens, regarde autqvir. (^p lui avec une angoisse risible, reyient sur ses psi^, cherche à ses pjeds, cherche en l'air, recherche e^icpre, interroge en silence les ye^x des passan^ et ne peut croire à sa déroute. — î^ot^p ypl^ur ajiraitjj dlisait-il, donné de l'argent au lieu d'en pyçndrp pp^r jouir de cette scène comique.
Le docteur Gall avait coutume de mo^|rpr |ip î}^sez fort développement de j'organe du yol ^ur la tête de Henri IV. }\ rapportait à ce penchant ns^turel, foi^* jours renaissant, ce mot du Béarnais conseryé dap^ les chroniques de son règne : — • « Si je n'eusse été roi de France, j'aurais été pepdu. » L'impulsioii ^e ce|; organe n'entraîne pas seulement à dérober; il tend en général à acquérir. On je retrouve, selon Çr^ll, chez tous les grands conquérans , qu'on peut nom-
3î^ LE JARDIN DES PLANTES.
mer en un sens des voleurs de provinces. Cet organe fait aussi naître dans le cœur de l'homme l'instinct légitime de la propriété, le sentiment du mien. De tels caractères ne se laissent pas déposséder aisément; ils reviennent à la charge jusqu'à ce qu'ils aient repris leur bien sur leurs ennemis. Gall faisait observer que ce penchant n'avait pas dû rester étranger à la longue et pénible guerre soutenue par Henri IV, à dessein de recouvrer son royaume. Le professeur aimait en outre à rapprocher ce masque de celui de Cartouche et des autres voleurs de profession, chez lesquels l'exercice d'un tel organe n'était point soutenu, comme chez le roi de France, par des sentimens de bienveillance et de justice. Cartouche ne manquait pas d'intelligence , sa tête l'annonce. Mais cette intelligence, dominée par la ruse, par le sens des convoitises, par une circonspection outrée, n'a contribué qu'à servir et qu'à mettre en œuvre tous les penchans dangereux. Enfin, descendant de degré en degré l'échelle de l'organisation humaine, Gall arrivait à montrer des têtes de voleurs sur lesquelles cet instinct de rapines dominait seul, tandis que le devant de la fête, basse et découronnée, manquait presque entièrement des organes de réaction. Le crâne numéroté 3ioo appartient à un voleur de quinze ans, mort dans les prisons de Prusse, Le vol était déjà passé chez lui à l'état chronique. Ses récidives furent si nombreuses que les autorités du pays se décidèrent à Tenfermer pour le reste de ses jours. Dans la prison il continuait k voler ses camarades. Gall le visita et le déclara incurable. L'opinion de ce médecin était que les indivi*
dus chez lesquels un extrême développement de certaines inclinations vicieuses coïncide avec une grande faiblesse des facultés supérieures, doivent être regardés, surtout dans les classes ignorantes, comme très peu capables de liberté morale. Il y a même des cas où le vol semble pour certains individus (on hésite à dire cela) une nécessité de leur nature* Ce sont toujours des êtres mal conformés, des demi-hommes, comme les appelait Gall. Voici, par exemple, le crâne d'un jeune Kalmouck que le comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg, avait amené avec lui à sa résidence de Vienne. Au bout de quelque temps ce pauvre diable tomba dans une grande mélancolie. On ne manqua pas d'attribuer celte tristesse à la privation du ciel sous leque.^il était né. Le confesseur qui l'instruisait dans la religion et la morale, homme d'esprit, devina mieux la cause de ce malaise. Il jugea que son élève souffrait de la défense qu'il lui avait faite , au nom de l'Évangile, de ne plus voler. Il retira donc cette défense, à condition que son élève rendrait ce qu'il déroberait. Le jeune Kalmouck profita de la permission : il escamota la montre de son confesseur tandis que celui-ci disait la messe, et au moment même de la consécration. La messe dite, il lui rendit l'objet soustrait, en faisant un saut de joie. Ce jeune homme n'avait pas le mal du pays, mais le mal du vol.
Une résistance subite à un penchant naturel très fort produit de la sorte dans toute l'organisation un repos violent dont l'effet trop prolongé serait d'amener inévitablement la mort ou la foHe ; — Mais, ajou-
tait Gall avec tristesse, l'hygiène morale est presque encore tout entière a créer. Le professeur hasardait en méitie temps, sur le crâne de ces volëurs-héis, iihe fouie de considérations très îngéiiieuses. Il pëîit se faire^ résumait-il, que des natures mal conformées ne se livrent point a leurs peiichàhs pour le vol, si le hasard leiii* a ménagé dans là société une part d'aisance convenable. L'organe répi'inié par la volonté, si faible qu'elle soit, par les usages du monde ei par la cî*aihte du déshonneur, pourra malgré sa tendance, ne commettre aucun acte infaniant. Mais qu'au lieu de cela le besoin pousse, que l'occasion naisse, et voilà que l'attrait naturel, àbandoiiné à toute sa violence, provoqué ménie, se satisfera avidement aii mépris de toutes les lois. Le penchant au vol s'associe quelquefois à l'aisance et à de hautes facultés intellectuelles; mais dans ce cas-lâ l'individu, ne dérobant qu'avec l'iiitention de rendre, se laissé entraiiier sans crainte à sa nature. Un grand musicien de notre temps est sujet à commettre de ces larcins insignifîans qiie Tindûlgent Spdrzheim nomme chez les personnes riches et de bonnes moeurs des distractions. Otez maintenant à cet homme ses facultés, sa fortune, ses sentimens mbiaùx, et vous aui*ez un des obscurs malfaiteurs qui viennent s'asseoir tous les jours sur les bâhcs de là cdiir d'assises.
A côté, ou péle-méle avec les voleurs, se détachèîit dans les armoires les pâles figures d'assassins. Voici Boutiller, nature grossière et brutale, tête construite en forme de toit, instinct carnassier très prédominant, intelligence nulle. On sait que Boutiller, après
LE clBIPJÉt Db Ddcf ÎEtjii éÀLL. âS9
àvèit frappé &a nièrè de Vlrigt-§ë|it cbilps de codtëàii,^ passa là liiiU près de &oÀ càdà^ré, pbii àê rendit Mil ih^iiii â là bblirtlllë, 8Ù 11 dépensa la jodrriëe dU lëtf^ aëmaih en detàuclies. Il èài ImpbssîBlëi ^tiâtid niêiiiê on n'accorderait pas Une cohfiaiibë sfe'fvllë ad s^têitiié de" feali, de ne fjoîiii reconnaître sdr de ftbrit rànifISiif et sdr là màsâé saillante du derrière de la tête; l*èifl-* prèiritë dès cdiivditîsés lés plus be^ilalës. Le j3rbféssëiir, ibîii ëri montrant sîir le masqiië dé fibiitUl^ rbrgàheciu niéurtrè ëîi relief, ne itiàiiquàit pas de fâifé remarque^ bhëz Bbiitiller comiiie chez iods leê âésassiils, l'absétice des bt'gatiës qui concourent àtix seiltimens élevés. Il ne faut jamais perdre de vue, disait lé maître, que ces êtres duts et èahguihàires auraient pu ne pas se livrer à leurs goûts de deétructibn s'ils en àvaieiit été distraits par d'autre^ facultés pildè nofclës. Le crime résulte moihs d'uii pënchâtit ifeolê que du caractère géiierâl d'un individu ; celui de Boutillér n'était formé dans sbn enséiiible qiié dèst plus mauvais instincts sans aucùri contrëpoifl^ inôfâl. Le docteur rie voyait de remèdes à de pareilles malddîés du crime, surtout en l'absence de toute éducation, que dans un système de répression irès forte ijiii verrouillât, dans la cage osseuse du crâne, les bètëà fauves de ces dangereuses natures.
Poursuivons notre voyage datis ces sonibres i'égibn^ du niai. Sous chacun de ces crânes a couvé la periséë d'un forfait qui étonne la nature. Lisons les inscriptibii's attachées à ces voûtes basses qui ont servi dé cavernes à des âmes plus basses encore. Sur l'une, on voit ces mots tracés : Homme affligé de mélancolie y
et qui, après avoir commis un inceste, a tué la personne qui fut V objet de sa brutalité. La masse dégoûtante du cervelet, siège, selon Gall, de l'amour physique, coïncide sur ce crâne avec un développement funeste de l'organe carnassier. Cet autre crâne anonyme est celui de Voirin. Tourmenté par le démon de l'homicide, Voirin avait plus d'une fois essayé de tourner contre lui-même les forces de destruction qu'il sentait fatalement dans sa nature. On lui arracha plusieurs fois le couteau des mains; c'est un mauvais service qu'on lui rendit. Comme il fallait que Voirin tuât quelqu'un à toute force, s' étant manqué lui-même il n'en manqua pas un autre, un de ses parens, dont il mordit le cadavre. Ce qui nous reste de ce misérable, d'accord avec le témoignage de ses camarades, annonce fort peu de tête. Il se grisait très aisément, et l'ivresse se changeait tout de suite chez lui en férocité. Le vin tournait au sang. On s'arrête effrayé devant ces énigmes et ces épouvantables mystères de notre nature, dont Gall croyait avoir écrit le mot à un endroit du crâne : Instinct du meurtre.
On se souvient de Léger, qui, à vingt-huit ans, poussé par la mélancolie sauvage de sa nature, s'était retiré sous un rocher, du côté de la Ferté-sous- Jouarre, au milieu des bois. Là, seul et farouche, il vivait au hasard du gibier dont il s'emparait à la course et qu'il dévorait tout sanglant. Un jour, il s'élança sur une jeune fiUe^qui suivait gaîment son chemin, le long d'une haie. Léger lui passa un nœud autour du cou et l'emporta au fond des bois, à demi morte. Après Tavoirviolée, il mangea ses restes. Cette
béte humaine dormit trois nuits à côté du cadavre. Les cris des corbeaux qui lui disputaient sa proie le chassèrent de ces lieux dégoûtans. C'est alors qu'il s'enfuit et tomba entre les mains de la justice. Il ne témoigna aucun remords, rien qui fût de l'homme. Quand on lui demanda pourquoi il avait dévoré cette jeune fille. Léger répondit avec une naïveté féroce : « Si j'ai bu son sang, c'est que j'en avais soif. » C'était l'instinct meurtrier qui parlait. Le crâne de Léger offre le modèle de ces organisations affreuses qui du sein des sociétés civilisées retournent fatalement à la sauvagerie et au cannibalisme. On n'est pourtant pas d'accord sur l'impression que cette tête causa au docteur Gall. I^s uns prétendent qu'il vit uniquement dans l'action de Léger le fait d'un délire monstrueux , d'autres racontent que, l'exécution ayant eu lieu à Versailles, le crâne de Léger fut déposé le soir même sur la table de Gall par ses élèves. — Oh! la ifilaine tête! — se serait écrié le professeur, nullement prévenu des antécédens et du nom de l'homme auquel cette tête avait appartenu. Puis il aurait raconté l'histoire de Léger, son caractère sombre, son appétit aveugle aux voluptés animales, son peu d'intelligence, ses goûts de destruction, exaltés parlasolitude, tout cela sur la seule vue et sur le toucher du crâne. Plus loin vous apercevez le buste anonyme de Papa voine. Ici la science avoue elle-même ses ténèbres. Gall, ne trouvant pas sur cette tête l'organisation qui constitue d'ordinaire les assassins, fut obligé de rapporter le meurtre des deux enfans tués par Papavoine dans le bois de Vincennes à un état de dérangement
mental. Au fond, cette explication n'est quiiii à^éii d'impuissance. Le travail de hos tiovateitrs consisté peut-être trop souvent à cbanger les notions de Tifaconnu et à déplacer l'abîmé. Mettre sur le cbitipté de la folie un crime dont on iie trouve ^as là trace sur les organes du cerveau, c'est éluder un mystère par un mystère. Mieux vaudrait avouer que rbothiiië rencontre à cbaque instant dans sa natilré même la limite éternelle de son intelligence finie. AU-dèlà, il À beau questionner le ciel et la terre, rien né fépond : c'est comme s'il interrogeait le silence.
La tête de Lacenaire, dont Gall n'a pu avoir cotinaissance, a eu l'honneur malbeuretix de servir dé cbamp de bataille aux disciples et aux détracteurs du maître. Suivant les phrénologistés, le terrain est demeuré, bien entendu, à la phrénologie. Il est constant qu'à côté de certaines facultés intellectuelles médiocres, dont Lacenaire. à fourni de son vivant la preuve manifeste , le crâne de cet assassin célèbre, que j'ai vu, traduit d'assez mauvais pehchahs ; les besoins physiques l'ont emporté. Mais ce qiiî domine sur cette tête, c'est un amour-propre excessif. On sait que Lacenaire se glorifiait de ses crimes, et croyait les relever aux yeux du inonde en les nommant des protestations. Béranger racontait un jour, devant nous, un trait de cet orgueil singulier. L'illustre chansonnier, étant à la Force, avait reçu des vers d'un voleur-poète détenu sur les cours. Lacenaire préludait, dans ce temps-là, obscurément et par de modestes délits à ses exploits futurs. Ùrie lettre veut une réponse. Béranger répondit ; mais il lut mal la si-
ghaturë des vers et estropia , sûr Padresse de son bîllëi: , lé hoiri de Lacénàiré. Ce nom n'avait pas alors la tionte d'être cëlèore. Notre voleur piqué réclama. Il écrivit uiiésécbhde léitfe à Beraneer, et l'obligea à rëiâlilir éxâcieinéni l'orthograpne de son nom. T^ous pourrions citer d'aiitrës faits de cet amourpropre ridicule, si la mémoire de Lacehàirë n'était restée comihe la personnification la plus hardie de l'néroïsmë d'écKafaud. Broussais, dans ses cours publics, révenait souvent a cette tête formidablement curieuse. Il monti-ait, pièces en rriâin, qu'entre là masse des facultés réflectives et celle des instincts aveugles là i3alànce était à-peu-près égale sur le crâne dé Laceriàlrë; mais que le manque de conscience et la force des pënchahs égoïstes avaient dû entraîner le plateau du côté du mal. La société, ajoutait-iî, avaii fait le resté. Nous ne savons trop cominent la morale s'arrange de pareilles démoristrations. Une telle doctrine demandei^ait de nouvelles bases sociales. C'est sur elle, eh effet, qu'édifient depuis clinquante ans tous lés systèmes qui veulent introduire un ordre nouveau dans nos institutions. Là phrénologie et le magnétisme, ces deux sciences nouvelles, apparues doutëusemcht a Faui-ore du xix® siècle, semblent toiitës deux incompatibles avec la société qui les a vues iiaîtrë. L'avenir donnera-t-il raison à la société contre la science, ou à là science contre la société ? ou^ mieux encore, trouvera-t-ii le moyen de réunir par des côtés imprévus ce qui nous paraît maint^i^Qt inconciliable ? C'est le secret de Dieu, et nous n'essaierons pas encore de le pénétrer.
364 LE JARDIN DES PLAMl'ES.
Le docteur Gall prétendait que le caractère de Fassassin , visible sur ie crâne, imprimait ses traits à l'exécution même du crime. Les organes de la ruse et du meurtre combinés avec l'absence de courage produisent les empoisonneurs. Il y en a plusieurs exemples sur les bustes d'assassins qui figurent dans cette galerie. L'instinct à cacher, l'esprit d'intrigue et de dissimulation a son siège marqué par la main de Gall. Cet organe est très fort sur la tète de certaines femmes. Il porte à ourdir des trames secrètes, à agir ténébreusement et sourdement, à ruser même avec sa propre conscience. Quand ce penchant se trouve uni à la destruction et à des facultés intellectuelles [bien ouvertes, il produit certaines natures très puissantes pour le mal. Cette combinaison est, assure-t-on, frappante sur la tête de madame Lafarge.
Gall mettait encore sur le compte de l'organe destructeur toutes les professions qui exigent, comme celle du boucher, l'intervention de la force brutale et du carnage. Il trouvait aussi à cet endroit du cerveau le fiât lux de la puissance divine, que M, de Maistre déclarait nécessaire pour inventer cet hommemiracle^ le bourreau. Combinée avec le sentiment religieux, la destruclion produit les fanatiques sanguinaires. Gall montrait cette coïncidence sur le bustede Cromwell. Associé à de hautes facultés intellectuelles, ce même instinct carnassier donne au génie une direction sombre et tragique. William Shakspeare en est un exemple. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que Shakspeare était fils d'un boucher et que les formes caractéristiques de la tête se transinettent souvent
dans les familles. Quel rapport entre un poète dramatique et un boucher? Lorsqu'on se récriait contre cette assimilation bizarre, Gall avait coutume de répondre :Tel qui avec le même organe solitaire aurait fait un assassin, un boucher ou un bourreau, peut devenir un grand poète dramatique, lorsque le sentiment de l'idéal et la passion du beau transportent ses instincts dans l'imagination.
Les autres crânes qui nous restent à visiter , ont appartenu à des amis ou à des maîtresses du docteur. L'explication de leurs organes donnait lieu à de petites silhouettes de caractères où l'esprit fin et observateur de Gall se montrait dans toute sa netteté. Voici comment notre interprète a traduit le langage de la nature sur le crâne de la comtesse Oro : « Jalouse , altière, ambitieuse, active, infatigable, persévérante, encline à la querelle, et sans cesse prête à frapper son amant ou ses domestiques. Elle se livrait à l'amouret au jeu avec ardeur. Elle avait beaucoup de pénétration, de cette sagacité qui distingue les femmes et qui ressemble à un instinct particulier. » La comtesse Oro, malgré ses défauts, et peut-être à cause de ses défauts, était une femme tout-à-fait dans l'idéal du docteur. Ce maître de la science enseignait que chaque sexe était lié à un ordre de pensées et de sentimens infranchissables, a Ce n'est pas l'éducation, disait-il dans ses cours, mais la nature, qui, moyennant une organisation variée, a assigné à chaque sexe sa sphère particulière d'activité morale et intellectuelle. » Pour mieux faire comprendre Son idée, il montrait la tête d'une petite fille de six ans qui était très tendre et très soi-
366 LE JARDIN DES PLAinrÇS.
gneuse envers son jeune frère encore au berc^u. Gall comparait cette tête à celled'un garçon du même âge, et montrait combien, à cette époque de la vie, Torgane de l'amour des enfans est plus développé chez les filles que chez les garçons. L'âge prononce epcqre beaucoup d'autres différences. En général, le grpMpe des organes qui disposent à l'attachemen^, à la famille, au mariage, est plus fort chez lafemfne que chez rhomme. Quand le docteur Gall ne rencontrait pas sur la tête des jeunes personnes le siège de l'amour maternel bien exprimé, il augurait mal de leur caractère. Suivant ce médecin, la principale destinatipp de telles créatures était manquée. Spurzheini était d'avis que le défaut de cet instinct devait être considéré dans le crime d'infanticide. Sur trente femmes qui avaient fait mourir leurs enfans, il en reconnut vingt-six sur la tête desquelles l'prgane de la maternité était en défaut ; les quatre autres avaient été entraînées par la violence des circonstances particulières. « Lorsque je ne vois pas cet organe très prononcé chez les jeunes femmes, nous disait Brouss^is dans son cours, et que je leur en fais faire l'observatign , elles ne manquent pas de me dire, pour s'excuser 9 que les cris, les caprices, la saleté des enÊins les dégoûtent. Messieurs, quand l'attrait est fort et que la nature parle, rien ne tlégoûte les femmes. » I..es auteurs de la phrénologie rapportent encore k ce penchant le goût des petites filles pour les poupées. Elles préludent, selon eux, par les amusement aux devoirs de mère ; car elles soignent et caressenti pour ainsi dire, dans ces poupées leurs enfans à venir.
LE CABCIfEr DU DOCTEUR GALL. 367
La tête de la femme a généralement moins de yo^ lume que celle de l'homme, et les os, selon Gall, en sont plus minces. I^ nature semble avoir pris sa main la plus délicate pour construire cet ouvrage frêlfî et admirable. Les facultés intellectuelles qui siègent si|r ledev£^it de la tête paraissent avoir perdu en déve; loppement ce que là masse des sentimens a gagné. Aussi^ le crâne aes femmes est-il ordinairement attiré en arrière. La coiffure grecque qui noue les cheveux sur le fond de la tête exprime très bien cette forme naturelle. Nous venons d'esquisser la conBguration la plus générale. Quand des individus, hommes ou femines, sortent dts conditions et des limites prescrites par le sexe, ils changent dans la même mesure les caractères de leur organisation. Catherine II de Russie et madame de Staël ont avancé la direction des lignes droites du front sur la lisière des deux sexes. Le front de George Sand est homme et femme. La même incertitude de sexe qui se fait remarquer dans le talent du romancier célèbre se prononce avec autant de fermeté sur la forme générale de son crâne. Nous avons au contraire, sous les yeux, dans la collection de Gall ^ le buste de l'abbé Gautier, connu par son amour pourrenfance,etauteur d'un grand nombre de livres d'éducation, chez lequel le derrière de la lêtjB présente (des plans arrondis et des dimensions féminines. Get homme était né mère.
Une remarque non moins curieuse faite par Gall et par son ami Spurzheim, c'est que les liaisons entre les individus dçs deux sexes sont presque toujours JFon<)é(es sur une identité de confornjation du crâne.
Les frères et sœurs qui dans les familles se plaisent à être ensemble, qui partagent les mêmes goûts et se conviennent mutuellement, autant que le permet la différence de l'âge et du sexe, présentent toujours dans la forme de leur tête des rapports de ressemblance très marqués. Ou a étendu la même observation aux hommes et aux femmes, unis ensemble par les liens de l'amour ; et lorsque ce sentiment est réel , lorsqu'il dure surtout depuis plusieurs années, on a cru reconnaître qu'il prenait naissance dans une conformité d'inclinations traduite en caractères équivalens sur la boîte osseuse du cerveau. Quand des hommes et des femmes ainsi associés par l'organisation se rencontrent , il est difficile qu'il ne se déclare pas entre eux un attachement indissoluble. Le crâne d'Héloïse, provenant du musée des Augustins, et conservé dans la collection de Gall, présente avec le crâne d'Abeilard , appartenant au cabinet de M. Dumoutier, ces traits d'analogie qu'on pourrait définir la fraternité de l'amour. On avait cru, avant Gall , que l'amour naissait des contrastes ; mais le docteur faisait observer que la différence du sexe suffisait dans la plupart des cas à imprimer aux formes légèrement semblables de la tète toutes les variations nécessaires pour exclure la monotonie.
On a appliqué la même remarque aux individus du même sexe. Spurzheim découvrit deux jumeaux qu'il était difficile de distinguer l'un de l'autre, et qui offraient une ressemblance frappante dans leurs inclinations et leurs facultés intellectuelles. Il compara soigneusement les différentes parties de leur tête et
les reconnut conformes dans tous les traits qui avaient rapport à l'analogie de leur caractère. Je rencontrai moi-même, un jour, dans le bateau à vapeur qui remonte la Seine jusqu'à Corbeil, un homme dont la tête offrait une grande similitude avec celle d'un autre homme de ma connaissance qui joint à un grand amour de la bonne chère une suffisance excessive. Cet inconnu fixa à ce titre toute mon attention. Je fis le sacrifice du soleil qui miroitait dans l'eau avec des étincelles, et je suivis mon sujet dans l'intérieur du bateau, où il ne tarda guère à descendre. C'était une sorte de tabagie ambulante où l'on respirait une âpre odeur de vin et de cuisine. Notre homme se mit à table. Puis il commanda un déjeuner confortable qui dura toute la route. C'était plaisir de le voir. Ni les regards observateurs que je tenais arrêtés sur lui, ni le bruit des conversations entassées à fond de cale, ni les mouvemens du bateau ne purent le faire sortir un seul instant de son assiette. Il mangeait gravement et amplement. On voyait, du reste, qu'il y mettait de Tamour-propre. Quand le bateau eut touché terre, il s'essuya fièrement la bouche , demanda la carte d une voix emphatique, et sortit fort content de lui-même, en jetant sur les autres voyageurs à jeun un regard d'arrogante pitié. C'était bien l'homme que j'avais deviné (i).
(i) Je ne connais pas de meilleure élude pour contrôler les idées de Gall et de Lavater que de rapprocher mentalement les lèles et les figures qui présentent entre elles des liens de famille. Me promenant au jardin du Luxembourg^ je rencontrai plusieurs jours de suite, deax femmes, dont Tune était la mère^ l'autre la fille, et qui me frappèrent par la disposition semblable de leurs
tTO U JAHIUN DES PLAITEIS.
SouvaAt les indiscrétions de Gall portaient sur les mœurs de ses anciens amis. Il montrait le masque d'un maître de langue^ qu'il avait connu, comme un exemple de tempérament lubrique. Le docteur avait coutume de comparer ce masque par opposition au crâne d'un médecin nommé Hett, qu'il avait connu également, et qui présentait la conformation toute contraire. Il accusait chez Hett le trop faible développement du cervelet, siège du penchant erotique, d'être la cause de l'antipathie excessive que son ancien ami manifestait pour les femmes. €ette répugnance était si forte que Gall le vit un jour changer de couleur et presque se trouver mal, parce qu'une femme du monde avait voulu l'embrasser; et cette dame était jolie ! Combinée avec l'étroitesse du front et l'organe de la circonspection que Hett avait très développé , cette faiblesse du penchant générateur imprimait à toute la personne de ce médecin une manière d'être particulière. Il vivait habituellement seul ou dans des maisons habitées par des vieillards, parlait peu et bas, et ne pouvait souffrir d'entendre du bruit à ses oreilles.
traits. La mère, âgée d'enYÎreiiqtiarante-cîiiqaiis^ était dHrn enboBpoliit !»• marquable : sa tête présentait des caractères que je fus curieux d'antlTicr. lA front était court, effacé, flétri , toute la vie était attirée chez elle vers le bas du visage. La bouche, extrêmement dilatée et florissante^ était, pour «inai dire, le foyer autour duquel convergeaient les principales lignes de la fooe.robservai attentivement la fille, qui, jeu ne, fraîche et assez jolie, indiquait néanmoins une tendance au même type de figure basse et bourgeoiae. Cette disfosition se dessina en effet avec le lemps; car, ayant rencontré» quelquea wmém après ces deux personnes, je lus étouné de leur trouver cette fois le bai de U figure ignoble et le même front dégradé. Cesobservationa ne persundent jaaaîs que ceux c^ui les pratiquent ; nous engageons doM le lectenr à les répéter.
LE GABinx DU Docrreua kall. m
Gall attribuait à upe conformation $€tmblabla les traita de <:ontinencfi et de chasteté 4)u on Ut dans la vie das saints. « EsMl étonnant, concluait-il avec une bonhomie fine et malicieuse^ que saint Thomas A. KempiSi dans le portrait duquel je reconnais les mêmes caractères^ se soit armé d'un tison pour ref* pousser loin de lui une jeune fille remplie d'attraitel» Le ibaître avait coutume de nommer de pareils indi* vidus des êtres sortis eunuques du {centre de leur mèrSi L'absence de l'amour physique se rencontre de même sur le crâne d'une femme. Et de quelle femme! une prostituée. On y lit ces mots : « Les organes les pbisdé[feloppés sur cette tête sont ceux d'où résulte h caractère vain et cupide^ deux sentimens qui entrais nent les femmes sans éducation dans de grands écarts de conduite*. ï» Le docteur Broussais, ce grand maître de la science après Gall, nous faisait un jour remar^ quer que toutes les femmes, dont l'habitude est d'at^ tacher un prix à leurs faveurs, ont l'organe du pen^* chant libidineux très faible. Quand la sœur de Li^ia lui conseille de se faire courtisane , et que Lélia répond : s Je n'ai pas de sens^ » Lélia dit tout le contraire de ce qu'elle devrait dire. L'absence de tempérament setisuel (c'est toujours Broussais qui parle) est la première condition qui fait les cour tisanes »
La conformation du crâne de Hett, légèrement modifiée, se retrouve encore sur le crâne d'un émigré français nommé l'abbé Laclôture, qu'on remarquait à Vienne pour sa galanterie. Il n'y a pas de jolis soins dont cet abbé ne s'acquittât auprès des femmes du monde. Gall^ qui l'avait connu , le donnait pour le M.
modèle des petits maîtres français. L'abbé Laclôtiire se plaisait même aux ouvrages d'aiguille, dans lesquels il montrait une adresse surprenante. Sa tête présente des traits de ressemblance avec la tête d'un individu de l'autre sexe. L'absence de l'instinct amoureux répond en même temps à un énorme développement de la vanité. Aussi Tabbé Laclôture avouait-il qu'il se contentait de faire la cour aux femmes, de leur plaire et d'en être applaudi, sans jamais songer à leur demander autre chose. Quand cette combinaison se rencontre par hasard sur le crâne de jeunes beautés circonspectes et rusées, elle produit le sentiment de la coquetterie. Gall faisait, au contraire, voir le si^ de l'amour physique très indiqué sur les portraits de Piron et de Mirabeau. Le docteur attribuait un rôle à cet organe dans toutes les compositions erotiques. M. Dumoutier possède le crâne du marquis de Sade, sur lequel on remarque, dit M. Thoré, un développement extraordinaire de la destructivité, de l'amour physique et des facultés réflectives. Singulier assemblage qui devait enfanter un livre monstrueux 1
Gall retrouvait ce même organe combiné avec le sens du merveilleux et de l'imitation mimique sur la tête d'une tireuse de cartes, nommée Eva Cattel, qui fut long-temps célèbre à Vienne. Toutes les femmes du beau monde venaient chez elle se faire dire la bonne aventure. L'habileté de cette M"' Lenormand aux arts divinatoires se compliquait d'un penchant très décidé à la galanterie. Elle avait plusieurs amans avec lesquels elle partageait les bénéfices de son don de prophétie. Le sens du merveilleux, dont Gall avait né-
gligé le siège, indiqué plus tard par Spurzheiniy est l'esprit qui inspire les mystiques, les illuminés, les visionnaires, quand ils croient avoir commerce avec les êtres d'un monde surnaturel. On fait observer que cet organe se trouve plutôt chez les Allemands que chez les Français. C'est lui qui conduisait le crayon d'Albert Durer. C'est encore lui qui dirigeait la pensée de Swedenborg, d'Hoffmann, de Jean Paul Richter. Cette disposition influe sur le style pour lui donner une tournure étrange et mystérieuse. Associé avec le sens des nombres, ce penchant au merveilleux se tourne chez les savans vers les sciences occultes ou les calculs aléatoires. Gall comparait ensemble deux têtes de sa collection, ayant appartenu, l'une à un homme crédule et visionnaire, l'autre à un très habile mathématicien qui cherchait dans des combinaisons cabalistiques le moyen de gagner à la loterie. Ils sont morts l'un et l'autre dans une espérance folle. Cet organe est celui des fantômes, et la fortune pour les joueurs n'est guère que l'apparence d'une ombre. Le sens de l'imitation mimique est indiqué par Gall sur le crâne d'un bateleur qui faisait des parades en plein vent. Quand la même faculté s'allie à d'autres facultés sombres et puissantes, elle produit les grands tragédiens et les grandes tragédiennes. Cette disposition est remarquable sur le beau front de mademoiselle Rachel. Le docteur Gall avait trouvé la mimique combinée avec le sentiment religieux sur le crâne d'un prédicateur qui se faisait remarquer par ses gestes et par son débit oratoire. Il montrait encore l'organe du sentiment religieux uni à celui de la rixe et de la
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violence sur la tête d'un prédicateur tonnant, sam cesse armé en chairedela vengeancecéleate. Un autre, qui avait le sens de la comparaison très décidé^ ne parlait k ses ouailles qu'en paraboles» Tout, ceci faisait dire au professeur, que nous voyons Dieu à travers nos organes comme à travers des lunettes. £11 teligion, en poésie, en art^ noua donnons à ocultititre notre caractère par la manière dont noua nous re« présentons les objets et les idées. Le maître de cMe science allait même jusqu'à assigner un langage particulier à chaque organe. Les écrivains qui ont le siège de l'orgueil très développé aiment k mettre tou^» jours leur personnalité en avant. Ils disent moi, sans cesse moi. Ceux chez lesquels règne la vanité recherchent les coquetteries et les afféteries de mots. Le docteur Gall distinguait soigneusement l'orgueil delà vanité. L'orgueil est le désir de plaire à soi^^méme, la vanité le besoin de plaire aux autres. Quandjce dernier sentiment prédomine^ il conduit souvent à des for* mes maniérées. On l'accuse en outre de produire les courtisans et les courtisanes. L'âmour^^propre très absolu enfante d'autres excès non moins funestes. Voici comment Broussais me définissait UU jourdaHs le tête-à*téte un des hommes d'État de ce tempa^n : « La fermeté s'associe chez lui à ime estime de soi révoltante, la vanité est en même-temps fort dépii* mée : il en résulte un de ces oarattères raides , in* flexibles et durs , qui bravent hautement Topinion qu'on peut avoir d'eux. Le meilleur correctif de cette combinaison fâcheuse serait un développement convenable du besoin d'obtenir l'approbation des autres.
LE CABINET DU DOGTIUE GALL. 37ft
De tels hommes sont dangereux au pouvoir, soit parce qu'ils tendent sans cesse k la domination^ soit parce qu'ils compromettent l'autorité dans des luttes personnelles dont l'issue est toujours douteuse^ % L'orgueil et la vanité réunies sur une médie tête pro^duisent ces caractères servilement ambitieux qui s'^"" lèvent en rampant comme le lierre.
Il ne nous reste plus à visiter que Tarmoir^ dtt crétins et des fous. La science recontiaît des ât^tins et des demi-crétins. Il y a des êtres incomplets dan6 tûut^ même dans l'idiotisme. Vous avez là^ devant vous^ -de beaux types de dégradation humaine. Ce crâne étroit^ comprimé vers le haut, d'une forme conique^ vient d'une fille de quatorze ans que Spurzheim découvrit à Cork^ en Irlande. Elle avait l'usage de ses sons extérieurs, reconnaissait les personnes qu'elle voyait ordinairement, caressait ceux qui avaient soin d'elle^ craignait les coups, mais ne savait pas parler. La plupart de ses facultés étaient dans un état d'èti^ fance. Voici encore d'autres pauvres êtres humain^;, moralement avortés, qui ne montraient que le coiri*mencement de la vie animale* On peut comparer letir crâne à celui d'un Bacon, d'un Desoartes, d'un Gœthe, d'un Burdach : c'est ici le triomphe de la science! Tandis que toutes les lignes du front suivent étroite» ment et timidement, chez ces malheureux idiots^ un plan incliné, on voit, au contraire, le front de tous ces grands hommes s' élever et s'élargir avec une sorte de fierté subHme. On rencontre bien, parmi les êtres privés d'intelligence renfermés dans cette armoire ^ quelques crânes enflés outre mesure ; ce soîit ceux
d'individus hydrocéphales. De tels crânes ne contiennent que beaucoup d'eau. Belles têtes! mais de cervelle point. On remarque sur ces mêmes rayons des têtes d'aliénés chez lesquels un organe dominant avait tracé une direction à la folie. Témoin cette jeune fille qui berçait dans ses bras des morceaux de bois auxquels elle voulait faire partager sa chétive nourriture. On la voyait alors pleurer, car ces mauvais nourrissons s'obstinaient à refuser le pain de leur mère. Elle était désignée, à la Salpétrière, sous le nom de la fille aux enfans. Une autre avait la monomanie de se croire reine de France et de se parer, par manière de dignité, de tous les haillons qu'elle rencontrait sous sa main. Le crâne de ces deux femmes dévoile le caractère de leur folie; chez la première le sentiment de Tamour maternel, et chez la seconde la vanité. Le docteur Gall prétendait que l'organe de la poésie^ combiné avec celui du merveilleux, imprimait son style à la démence du Tasse; c'est dans ses accès de délire que l'auteur de la Jérusalem délivrée composait, dit-on, ses plus beaux vers, et qu'il croyait communiquer avec les esprits. Le maître ajoutait que, le cerveau étant double dans tous ses organes, un homme peut être aliéné d'un côté et libre de l'autre, au point d'observer lui-même sa folie. Il en citait pour exemple Biaise Pascal. Notre docteur avait donné ses soins à un malade qui, pendant trois ans, entendait constamment du côté gauche des injures qu'on lui adressait, et il regardait toujours dans cette direction. Du côté droit il jugeait parfaitement que cet état provenait d'une altération de son esprit. Il suit de là qu'un hé-
misphère de la tête peut être endominagé ou même entièrement détruit sans que l'homme discontinue ses fonctions intellectuelles. L'auteur de VAilaMiade^ à^Agamemnon^ de PintOj de la Panhypocrisiade^ a composé ces grandes œuvres avec une moitié de cerveau.
Un ami, une ancienne et fidèle connaissance, manque, nous ne savons trop comment, à cette collection crânologique du docteur Gall. C'est une grave lacune, une omission fort regrettable. Nous voulons parler du chien que ce savant avait élevé. Un médecin allemand, le <locteur Koreff, qui a vu Gall dans l'intimité, nous le définissait ainsi : « Gall était l'homme qui connaissait le mieux les animaux et que les animaux connaissaient le mieux. » Vous allez juger s'il avait donné une bonne éducation à son chien. Gall racontait dans ses cours publics avec un grand sérieux les marques d'intelligence que cet animal modèle avait données. Son maître lui attribuait surtout l'organe de la mémoiredes mots. Fox ne parlait point, mais ce n'était pas une raison pour lui refuser le don des langues. « J'ai fait à ce sujet, racontait le docteur Gall, les observations les plus suivies. J'ai parlé souvent avec intention d'objets qui pouvaient intéresser mon chien, en évitant de le nommer lui-même, et sans laisser échapper aucun geste qui pût réveiller son attention. Il n'en témoigna pas moins du plaisir ou du chagrin, suivant l'occasion; il manifestait ensuite par sa conduite qu'il avait très bien compris quand la conversation le concernait. » Fox était très instruit, mais il n'était pas polyglotte. Jugez de la dé-
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convenue de ce bon et brave Allemand, lorsque Gall Teut amené de Vienne à Paris. Au lieu de sa chère langue germanique qui était, pour ainsi dire, sa langue naturelle, l'animal contriaté n*entendit plus re^ tentir à ses oreilles qu'un idiome barbare, indéchiffrable. Mais en peu de temps notre élève, grâce à sa bosse delà mémoire des mots, apprit le français aussi bien que l'allemand « Je m'en suis assuré, affirmait Gall, en disant devant lui des périodes dans l'une et l'autre langue. » Fox mourut ; c'est la loi commune ; mais si son crâne ne figure pas ici, son nom vivra dans les fastes de la science phrénolog^qne. Ce que c'est pourtant que la gloire !
Comme couronnement à cette riche collection, on a posé le buste de Spurzheim et celui de Gall. Nous vîmes le docteur Spurzheim, quelque temps avant son départ pour l'Amérique, dont il ne revint pas. C'était une forte et large tête d'Allemand, bien sérieuse, bien patiente, bien morale ; un peu le type du bœuf , comme l'histoire nous représente qu'était là tête de saint Thomas d'Aquin, ce grand bœuf de Sicile dont le beuglement emplit l'univers durant deux siècles. Le front était surtout d'une bienveillance infinie. Il eut l'obligeance de nous toucher la tête avant son départ. Nous l'entendîmes alors nous prédire utie destinée de voyageur. L'oracle s'est bien peu réalisé, car nous n'avons guère perdu de vue jusqu'ici l'horizon des deux tours de Notre-Dame. Il est vrai d'ajouter que ce n'est pas l'envie qui nous a manqué, et que notre plus grand plaisir est de voyager dans les livres des navigateurs. I^ tête de Gall, dont il eidste deuit
Lt MUSÉE DB GALL. ^9
épreuves à deux ftg^ difiérend^ est une magnifique confirmation de ^a doctrine. Quelques traits de res* setnblance avec la tête de Socrate achèvent de lui donner le caractère propre aux Initiateurs. Tous les organes d*où dérivent, selon le maître, l'esprit d'analyse et une tnervéilleuse finesse d'observation, sont forte^ ment prononcés sur ce vaste front de génie. On y lit en même temps les deux dispositions qui font dans la science les esprits aventureux , un profond mépris pour les livres, et un profond respect pour la nature. Le dernier buste de Gall aété pris sur la tête du mort. Les tempes sont horriblement rentrées; tous les signes la souffrance physique et de l'angoisse morale^ appa*^ raitlsent sur cette tête ravagée, mais sans obscurcir le dernier reflet d'une grande intelligence. Le docteur avait émis lui-même, en mourant, le vœu suprême que son masque et celui de Spurzheim fussent réunis aux autres figures de sa collection. Au milieu de ces savans célèbres, de ces inventeurs fameux^ de ces grands hommes éteints dont il ne reste plus que le souvenir et l'image, Gall, avec cette morne figure de plâtre qtiè la mort lui a faite, est plus que jamais dans ces lieux en pays de connaissances.
Ce musée, c'est le monde. Le docteur Gall ne bor^ nait pas sa science à remuer des crânes vides et des
osseinens secs. Il étudiait particulièrement la manière dont les formes de la tête se présentent dans Tétat de vie. La société qu'il avait devant les yeux était pour Gall une galerie de portraits animés dont il cherchait à déterminer le caractère. Notre savant a connu l'organisation de la plupart des hommes remarquables qui composent en quelque sorte dans ce moment-ci le sénat intellectuel de la France. Il nous a laissé sur presquetous des jugemens inédits qu'il est possible de recueillir de la bouche de ses amis. Quant à ceux qu'il n'a ni connus, niappréciés^ nous trouvonsdans sa méthode les moyens de suppléer par nous-mêmes à la sagacité du maître. Nous allons donc chercher ce que Gall a pensé ou ce qu'il aurait pensé de quelques hommes du jour. Mais il est nécessaire pour cela de se faire une idée juste de son système et des bases sur lesquelles s'exerçait cette merveilleuse finesse d'observation, qui semblait chez le docteur Gall un sens particulier.
Avant Gall , une certaine école avait placé dans la sensation, autrement dit dans le système nierveux périphérique, le siège de toutes nos connaissances. Le médecin allemand soumit cette opinion à son examen et la convainqjjit d'erreur. Il reconnut tout d'abord que, chez plusieurs hommes doués de talens considérables, les sens extérieurs étaient dans un grand état de faiblesse. Les plus hautes facultés du peintre et du musicien sont quelquefois associées à une vue courte et à une oreille obtuse. Beethoven était sourd, il n'en aimait pas moins dans sa vieillesse à se mettre au piano; les sons qu'il tirait de l'instrument ne pou*
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valent parvenir à son oreille fermée; il lui arrivait même quelquefois de ne faire parler aucune note^ quand il jouait : le bruit était en lui-même. Un M. Dévoyer, qui passait du temps de Gall pour un connaisseur en peinture, avait la vue si courte qu'il jugeait l'effet des tableaux à travers une lorgnette. Notre savant eut en outre connaissance d'un libraire d'Augsbourg, né aveugle, qui, au moyen d'un sens interne, avait quelques notions précises des couleurs et en déterminait l'harmonie avec exactitude. A Dublin, Spurzheim rencontra un homme qui aimait les arts mécaniques et le dessin, surtout celui du paysage, mais qui fut obligé de renoncer à la peinture parce qu'il ne pouvait pas reconnaître le rouge d'avec le vert. Tlaurait peint sans le savoir des arbres rouges : jugez du bel effet! Nous avons devant nous, au numéro 73 de la collection de Gall, le masque anonyme d'un très fort mathématicien qui confondait toutes les nuances des couleurs. Lés gammes que parcourt la lumière en montant ou en descendant d'un ton à un autre étaient pour lui insaisissables : aussi ne concevait-il pas qu'on pût trouver de l'harmonie dans la peinture. Cependant ces deux hommes avaient les yeux parfaitement sains. De tels faits, plusieurs fois renouvelés, convainquirent Gall et Spurzheim que la sphère d'activité immédiate de l'ouïe ou de la vue était de transmettre au cerveau les sons et les couleurs, mais nullement d'en apprécier les rapports. lisse refusaient de même à placer le talent pour un art dans l'adresse manuelle del'artiste exécuteur. Lessing avant eux n'avait pas craint d'avancer que Raphaël eût été le
plus grand peintrei quand même il serait né sans mains. De très bons dessinateurs sont fort maladroits, et la plupart ont une mauvaise écriture. La musique ne réside pas davantage dans l'instrument vocal que la nature a donné à V homme. Beaucoup de très grands compositeurs chantent faux. La faculté de saisir les harmonies des sons est si indépendante de la voix 4 que les amateurs se plaisent à lire dans le silence les idées de la musique. Une preuve encore que le talent n'est pas dans la main qui exécute, c'est quelles doigts manquant, l'individu invente au besoin d'autres membres supplémentaires. On connaît de nos jours cet artiste né sans mains, qui se sert de son pied pour peindre. Un maître de l'école française , paralysé de la main droite, exécuta de la main gauche l'un de ses meilleurs tableaux, qu'on peut voir dans le chœur de Notre-Dame. I^ cabinet du Jardin du Roi possède le masque d'un soldat musicien, qui, après l'amputation d'un bras, imagina une mécanique au moyen de laquelle il se servit de sa flûte comme au temps où il jouissait de ses deux bras. Tous ces fûts amenèrent le docteur Gall à la conclusion suivante ; l'homme n'est pas né peintre ou musicien parce qu'il a des mains ou de la voix, mais la nature lui a donné des mains et de la voix pour le mettre en état de manifester au-dehors ses facultés intérieures.
Selon la doctrine que Gall venit de trouver en défaut, l'homme était tributaire, par les sens, du monde extérieur : il en recevaitle germe de toutes ses facultés. Le docteur, pour combattre cette seconde erreur, eut recours de nouveau à l'expérience. Il s'adressa d'à-
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bord aux aimnairg, œs iiai& enfuis de la bonne natore, qui n'ont aociin intérêt à tromper. Que vit-il? Des oiseaux cfaanteursy éleirés à dessein dans un nid d'oiseaux nmets, isolés avec soin de tonte éducation musicale qnelronquey se prenaient, un beau jour^ à £ûre des roulades fort IcM^ues, dès que l'âge avait dérvelof^ les forces Tocales de leur gosier. Ces petits êtres avaient donc la musique en eux-mêmes. Gall remonta des animaux aux hoouncs. Même cause , mêmes résultats. Plusieurs mnwien^ de son temps avaient devinêy comme les oiseaux chanteurs^ des acccxds que knrs c»«îlles n avaient jamais entendus. A peine Haendel eut-il commencé a paHer, qu il essaya de composer des airs. Son père âoigna de la maison tous lesinstrumcnsde musique, mais TenCamt trouva mojen de s'exercer à cet art sans maître et sans ittstrumcns. De tek exemples ne umt pas rares* On nous lacootait «f^emkrei&ent Tlmloire d un en» £mt champenctt qni^ tourmenté par l'instinct de la musique» et n'ajant autour de kii aucnne occaskm de le satis£sre, imagina Uml seul d'improviser un îttstmment avec son sabc4. sur Touverture duquel il tendit des cordes soikoresw JJetJsaA s^'appnt delasorte à jouer du vîcJom sans autre maître que la nature^ et devint on ménétrier iort renommé clans le p^i# — Les autres arts se révèlent de même par une sorte de femnde vue. 5oi&s avoins cr>nnu un tt^ùoA d'ooviîer qui, ainsmt de savoir marcber, figurait de» bcm hùmmtâ sar une table avec son doi^ mtmiUé de salive. Cette disposûiit>n grandit avec Vifgk : lans avoir fUBaisfréquesteaociuw&eciQieydinventade lui*
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même successivement le dessin, le coloris et la peinture. Vous pouvez voir, dans le cabinet de Gall, le masque d'un autre en&nt de six ans doué d'un talent remarquable. Il faisait des caricatures' fort ingénieuses avec des feuilles de papier qu'il découpait aussi vite que si le dessin de ces figures eût été tracé d'avance. Le docteur Gall rencontra de même la faculté poétique chez de jeunes pâtres allemands qui ne savaient pas lire. Voltaire composait des vers à sept ans. Béranger, privé de toute'éducation classique, chantait au hasard ses immortelles chansons sans trop savoir ce qu'il faisait. Tout le monde est d'avis d'ailleurs que la réflexion ne suffit pas à découvrir les lois d'un art. L'étude ne supplée guère davantage aux moyens innés, même pour ce qui est de la science. La plupart des savans et des mathématiciens fameux ont été entraînés à de belles découvertes par le seul courant de leur nature. Herschell avait l'inquiétude de ce qui se passait au-dessus de sa tête dans le ciel étoile , long-temps avant d'avoir eu commerce^ avec aucun livre d'astronomie. Plus tard, reconnaissant Finsuffîsance de ses yeux pour suivre les mouvemens de ces grands corps imperceptibles , et trop pauvre pour acheter un télescope, il inventa lui-même ces merveilleuses lunettes et ces machines qui ont tant contribué à sa gloire. Que dire de la sœur de ce grand astronome qui, sans avoir étudié, inventa Tart de prédire l'arrivée des comètes? A peine le jeune Vaucanson a-t-il regardé le mouvement d'une pendule à travers la fente de son étui, qu'il fait une pendule en bois sans autre outil qu'un mauvais couteau. A douze
LE MISÉE DE OALL. 3«5
ans, Pascal avait recommencé de lui-même, sans aucun livre, une partie des mathématiques.
Gall accepta ces £aits en les expliquant {>ar son^y»* tème. I^ chant est, suivant l'inventeur de laphràao* logie, le son naturel que rend un être organisé pour la musique, comme la poésie et la peinture sont lé mouvement instinctif de Târae en rapport avec le sens de Tidéal ou du coloris. Une telle manière de voir réduit considérablement l'influence du milieu extérieur sur les ouvrages des maîtres. ïje peintre^ le poète, le musicien, sont bien plus portés, selon le docteur allemand, à transformer l'univers dans leur individualité qu'à reproduire exactement l'image des choses. Chaque artiste réalise avec l'ensemble de ses facultés un monde différent du monde sensible, puisqu'il y ajoute sa pensée, sa volonté, son génie. Le docteur Gall trouvait dans cette force créatrice, interne, la raison des mille variétés infinies qui distinguent les ouvrages d'art. Tel peintre voit clair, tel autre sombre. Comparez entre eux les tableaux des maîtres qui . ont eu la prétention d'imiter la nature, et vous trouverez que la nature chez eux est de toutes les couleurs. Pour M. Ingres, la lumière ne se lève pas la même que pour M. Eugène Delacroix. Ija raison de cela ? c'est que si ces deux artistes sont pourvus de sens de relation à-peu-près semblables, chacun d'eux a en soi-même une faculté spéciale, une seconde vision pour ainsi dire, qui réagit sur les yeux pour atténuer ou pour exagérer la couleur des objets présens. En vain chercherait-on dans les influences géogra* phiques la raison de cette forme charnue et plantu^
relise, dont Rubéns nous a laissé le modèle dans ses tableaux : le maître néerlandais avait vécu fort longtemps en Italie, il arait eu sous lesyeùx le même ciel et les mêmes femmes que Raphaël. G* est donc tonjoun par l'organisation intime du peintre, qu'il faut s'ez* pliquer cette force indomptable, dont Fefifet cM de modiBer la nature et de raccommoder att caraetère de l'homme*
Le docteur Spurzbeim avait rencontré de son côté un curieux exemple de l'indépendance dencM focnltéa, sur un jeune Écossais, nommé Jacques Mitcbel. Cet individu était né sourd-muet et aveugle. Priré àeA deux principaux sens de relation, un tel être setrouvait infiniment peu en commerce avec le monde extérieur. D'après les idées de Gondillac^ on Feûf préjugé idiot. Il n'en était rien. Jacques Mitcfa^l donnait^ au contraire, des signes nombreux d'intelHgeMe^ Cet aveugle-né avait le sens de la constroctîon ^ on le vit plus d'une fois bâtir, en manière de jéil^ des cdnmcs avec des morceaux de tourbe àmsê lesquels il laissait des ouvertures pour imiter des fenétreSi Toute» ses actions indiquaient du raisonnenieot et dite eonnaîs* sances naturelles. Un jooril feiKxmtne^ Hur le toute, un homme à cbevaK Mifchel s'arrête f après- m Bornent de réflexion , il touche le ckieval, parait l'fltvoiir reconnu et à l'instant fait signe an cavalier de deiceDdre. Celui^ obéit étonné. Mitcbd conduit le cheul à l'écorie, lui.ôte la selte et la bride^ lui donne de l'avoine k manger^ se retire^ ferme la porte, et met la clé dans sa poche. Ce cheval avait été acheté à h mère du jeune Mifchely quelques semaines airpara-
vant, par un étranger* Notre pauvre infirme^ pour lequel la vie n'était que nuit et silence^ semblait néau<moins tenir à la conservera Ayant remarqué qu'on én^* sevelissait les morts avant de les mettre en terre, il refusait de coucher dans des draps (|uai}d û était malade^ ^ s'inquiétait l]uand on chauffait des lingeg blancs à ses côtés* La pretfoière fois qli'il eut le âenlt^ ment de notre destruction fut le jour qu'il t^iieba un homnie mort (c'était son père) ;il se retira effrayé et avec précipitation. Depuis lors^ le signé dont il se ser^ vait pour exprimer liotre fin suprême était de dës^ oendre lentement sa main vers la terres
L'îKTtiOn des sens extérieurs iule fois exelue domme cause dominante de nos facultés, le docteur Gall crut découvrir dans le cerveau le principe et le siège de toutes les manifestations intellectuelles de l'horamei Sans nier les itifluenees que l'âdie re^it du dehors par les seasHtions, il soutenait qu€f la odmmunieatioii de l'indi vidii âVee l' ilnivera était surtout limitée par ses organe^ enëéphaliques* Le monde commence pour chaque étre^ où le cerveau commence, et finit où le cerveali finit. Ce grand physiologiste était d'avis que nos adtions, nos pensées^ nos sentimens, notre manière de voir etde juger^ sont enchaînés aux lois immuables de notre nature^Le soleil sortirait plutôt de soii orbite^ que l'homme ne sortirait du cercle tracé par son Organisation. L'éducation développe avec le temps lespuiS'^ sance» contenues dans le cerveau ; mais pour leseréér^ jamais. Cette doctrine donne un démenti formel au système de l'égalité des intelligences. Si, d'un côté $ tous les hommes sont égaux devant la science, eti
tant qu'hommes, ils sont tous différens parles moyens (Faction qui leur ont été départis. L'ensemble des facultés est circonscrit d'avance dans chaque individu, au point juste où Dieu a voulu l'arrêter. Gall ajoutait, au grand scandale du monde savant, que cette destination particulière à chacun était inscrite en caractères visibles sur la boite osseuse du cerveau. Le crâne était, aux yeux du docteur allemand, un blason sur lequel la nature a marqué de sa main puissante les quartiers de noblesse de tous ses enfans. Cette noblesse-là est indélébile, car elle vient de Dieu et elle va à la société qui ne pourrait jamais subsister sans elle. C'est la variété nécessaire à l'unité de la race humaine.
Avant le docteur Gall, on avait coutume d'appliquer aux hommes connus par des œuvres d'art les termes vagues de talent et de génie. Notre novateur enseigna que le talent et le génie se modifiaient euxmêmes selon la nature des impressions. Tel homme est né artiste : mais l'absence entière des facultés réflectives le condamne à n'exprimer, durant toute sa vie, que la forme extérieure des objets; tel autre est né penseur, mais l'extrême faiblesse des organes de relation le rend incapable de revêtir ses idées avecles images du monde sensible; ce sera un de ces esprits obscurs, arides et nus dont le style refuse toujours de condescendre à l'imagination de ses lecteurs. Les dispositions de l'esprit les plus heureuses peuvent être comme suspendues dans leur activité parles moindres lacunesdu système cérébral. Celui-ci semble né en même temps l^oète par les sens et poète par l'esprit ; il pourrait
fournir une individualité forte ; mais il manque de cie que les phrénologues ont nommé l'organe de F estime de soi : or, faute de croire suffisamment en lui-même , il s'appuiera sans cesse aux autres et retombera, quoi qu'il fasse, sous le joug de l'imitation. Ce n'eât encore, l'originalité lui manquant, qu'un esprit de second ordre. On voit que le talent et le génie ne peuventavoir de place marquée sur la tête deThomme; ils résultent l'un et l'autre de la combinaison de nos facultés. Ce système de la différence des caractères et des talens, fondée sur la différence infinie des constitutions, avait amené la critique de Gall à une grande tolérance morale. Notre docteur se tenait dans le sentiment de chaque fécondité; on ne le voyait pas adresser au figuier le reproche de ne donner que des figues et exhorter la rose à passer aux odeurs du lis. Le premier dogme de sa religion scientifique était que l'horizon intellectuel et moral de chaque homme se trouvant circonscrit par ses organes, il faut expliquer le talent d'un poète,d'un musicien ou d'un peintre par les caractères de sa nature, l'y ramener sans cesse tout en stimulant chez lui les facultés supérieures et en les exhortant à prendre la direction des facultés inférieures : telle était la critique dont Gall voulait substituer l'usage à l'ancienne manière étroite et puérile des écoles.
A la fin de ses cours, le professeur avait coutume défaire entrevoir les conséquences de sa découverte dans l'avenir. L'aptitude de chaque homme, s'écriait-^, il dans son enthousiasme, étant distinctement connue, on pourra sans crainte l'employer aux charges
qui Jui sont destinées d'avance par la nature. I^e travail, dépouillé de toute contraintei cessera dès-lors d'être une gène et un fardeau pour devenir l'exercice normal de facultés innées auxquelles le repos, au contraire, est une fatigue. Les gouvememens se serviront de la révélation de l'homme moral, de plus en plus transparent, pour ouvrir aux natures excentriques la sphère d'activité que réclame leur inquiétude. Les chefs d'institution^ au moyen des signes de la tête , développeront chacun de leurs élèves dans le sentiment particulier de sa nature. Les généraux d'armée, avec cette connaissance, régleront leur ordre de bataille sur le caractère de leurs soldats. Les jurés trouveront dans le crâne de l'homme mis en cause des renseignemens pour établir l'aveu ou le désaveu de sa faute. Les accusés exerceront à leur tour les jrécusations sur le plus ou moins de capacité de leurs juges, rendue visible par les formes de la tête. — La nouvelle science n'entraînait rien moins, on le voit, qu'une société nouvelle. Si la phrénologie avait acquis le degré de certitude qui lui manque encore, nul doute que ce moyen d'action sur le monde ne fàt incalculable; mais, comme tous les inventeurs, Gall s'exagérait à lui-même la portée morale de sa découverte. Les lois qui régissent la nature humaine ont-elles la régularité périodique des lois qui régissent le mouvement des corps célestes ? Sera-t-il permis à la science de prédire les événemens historiques avec cette exactitude acquise qui annonce d'avance l'arrivée des éclipses et l'apparition des comètes ? Nous ne le croyons guère. 11 y aura toujours, au jugement porté sur les individus
LE Mi'SÉK m GAtL. JU
et k la prévision de leurs destinées plus ail moins libres ) des obsudes que la setenoe de GaU ni eelle de tout autre^ ne pourra vaincre. Les hommes deviennent l^ands par divers cotés imprévus ; qudlquesrun^Mfi^nt remarquer dans les arts par des dé£siuls naturdt éimé^ k une certaine puissance. La santé diex {doaieui», la mriadie eliez d'autres, détermine la conditian phi^ siquede leur supériorité. Henri Heiue nous a raconté i'hîatoire d'un ^^bre Allemand valétudinaire que les médedns et les voyages avaient guéri jusqu'à le r»idre béte. Mirabeau malade n'eut plus été qUe la moitié de Mirabeau. Pascal , sain et bien portant, n'aurait sans doute pas jeté une à une ces sublimes pensées où l'on retrouve à chi^que ligne la trace d'un esprit alarmé sous la main fébrile de l'angoisse. M. de Lamennais , dont la vie entière n'a guère été qu'une longue souf* franee nerveuse, doit beapcoup, comme écrivain, à ce martyre intérieur. Il ne faut pas oublier que la perle fine, la perle d'Orient, se forme au fond de la mer dans l'écaillé de l'huitre par suite d'une maladie de ce mollusque. Tout le monde sait, aa outre, que l'esprit d'un homme est jusqu'à un certain point li^ butaire du milieu dans lequel il s'exerce. La nature fournit l'organisation, la société en détermine Tem^ ploi, d'où il arrive que souvent des dispositions très énergiques sont demeurées stériles faute d'avoir rencontré dans le monde le centre de leur activité. On a beau être doué de grands moyens et s'arranger pour les faire paraître , si les circonstances n'arrivent point, ces moyens agissent sur le vide, et voilà le grand honune manqué.
39$ LE JARDIN DES PLiNTIfS.
Il serait impossible de calculer en détail les mille et une conditions qui modifient la tendance naturelle de chaque homme. Nous savons tous que Fesprit d'un auteur dépend à certains jours de la pluie ou du soleil et de toute autre circonstance aussi mesquine. Le bourdonnement d'une mouche empêchait Pascal de réfléchir. Il est donc évident que le rôle intellectuel de chaque individu ne saurait se reconnaître toujours, d'une manière absolue, par les signes de la tête et encore moins par la forme empreinte au cerveau de l'enfant. La méthode qui consiste à rapprocher le crâne des hommes vivans du crâne des hommes célèbres qui ont vécu, pour y trouver des points de comparaison et en tirer des conjectures, est encore plus vicieuse. D'abord il n'y a pas deux cerveaux conformés exactement de la même manière, et les moindres différences sur quelques oi^anes retentissent, en vertu d'une grande loi de solidarité, sur tout l'ensemble de l'organisation. Ensuite , il faut tenir compte de ce fait important, que ces hommeslà ont vécu dans un autre siècle que le nôtre et sous d'autres formes sociales. Qui peut fixer au juste où s'arrête l'influence de son temps sur le génie d'un poète, d'un orateur, d'un philosophe? Qui peut dire ce que seraient de nos jours Corneille , Bossuet^ Descartes ? Il est hors de doute que des époques différentes donneraient aux mêmes facultài des impulsions tout-à-fait imprévues. Sans absorber précisément la nature de l'individu mort, le mouvement de la société , qui varie et se renouvelle de siècle en siècle , lui imprimernit à coup sur, si cet individu-là
pouvait renaître, des changemens qui le rendraient presque méconnaissable. Tout homme porte sur ses facultés le poids de son siècle. Il faut donc toujours avoir en vue dans le jugement qu'on prononce sur un individu célèbre les forces primitives fournies par la nature j et les influences extérieures par lesquelles ces forces ont été infléchies, modifiées. De toutes ces causes d'action si diverses et si compliquées, dont l'ensemble paraît défier le jugement du pbrénologue, s'ensuit-il en définitive que ce jugement soit impossible? Nous ne disons pas cela ; la science fait éclater successivement les cercles arbitraires dans lesquels l'obstination étroite de quelques hommes avait voulu l'emprisonner. L'impossible est un mot qui ne tient pas devant les progrès de l'humanité. Il restera bien toujours un certain voile sur les desseins delà nature et sur ceux de la Providence ; mais que ce voile soit destiné à s'éclaircir d'âge en âge, à mesure que l'homme se montrera plus digne de telles révélations, c'est ce que rien ne contredit et ce que nous voulons espérer.
Pour le présent, la science de Gall n'est encore qu'une vaste tentative arrivée à un certain succès. Le système de la localisation des organes , qui sert de base à toute la phrénologie, ne i*epose pas jusqu'ici, il s'en faut de beaucoup, sur une certitude inébranlable. Nous avons déjà rapporté de nombreuses observations en sa faveur : on pourrait citer aussi bien d'autres faits qui le combattent. Vrai ou faux il n'en contient pas moins une analyse délicate des lalens qui font les artistes.
Ce système explique assez bien chez certaines natures déterminées la présence d'une ou deux facultés solitaires. Un grand paysagiste do cetemps^i, mé* diocre sur tout le reste, ayant approché sa tête d'un oracle de la science, en reçut cette réponse : «Toi, tu es un mirage incamé. » Tous les artistes connus par une spécialité forte ont-ils confirmé dans ces dernières années les remarques de Gall sur la position et la saillie des organes autour de Tarcadesourcilière? Le front de Paganini présentait, dit-on, un tel déve*^ loppement à l'endroit où le docteur allemand avait placé le siège de la musique, que les en&ns euzrmémes en étaient étonnés et lui demandaient naïvement s'il ne s'était pas fait en tombant cette bosse-là. MM. Eugène Delacroix et Decamps ont l'organe du colori$ très accusé ; M. Ingres prononce, au contraire, celui de la configuration , qui produit^ comme on sait, les grands dessinateurs. Le docteur Gall avait rencontré, de son vivant, le sens de l'espace fortement indiqué sur la tête de Meyer , auteur du roman de Diana Sore. Tantôt cet homme allait d'une maison de campagne à l'autre, tantôt il s'attachait à quelque homme riche pour faire des voyages de long cours. La vie sédentaire et fixe lui était insupportable. Dafis ses accès d'humeur vagabonde^ il lui arrivait même quelquefois de partir soudainement, poussé qu'il était dans l'espace par le démon de sa nature. Il rapportait, à son retour, un souvenir extraordinaire des lieux qu'il avait vus.— Ce Meyer revit, dans notre charmant voya*» geur, Gérard de Nerval. Le talent de quelques jeunes écrivains s'explique très bien par la forme de leur
tête. M. Théophile Gautier est remarquablement organisé pour recevoir et pour traduire les impressions du monde extérieur. La faiblesse du sens auquel cette disposition s'adresse pour se mettre en rapport avec les objets, contribue encore à en modifier le caractère. L'Oi^ane de la mémoire des lieux et des choses^ en grande puissance , coïncide chez lui avec une vue faible et troublée. Il en résulte que les objets sensibles prennent au fond de son cerveau certaines formes exagérées et fantastiques dont Teffet passe ensuite dans le style. Le siège du coloris , très indiqué sur l'arc du sourcil , achève de donner à sa manière une tournure originale qui tient autant du peintre que de l'écrivain; et comme l'organe delà configuration est fort , autant du statuaire que du peintre. La mémoire , ou pour mieux dire , le sens des mots , a déterminé , par un développement considérable, sa vocation du côté de la littérature. Il est curieux de comparer un front de poète au front beaucoup plus pauvre des vaudevillistes et des auteurs dramatiques. Ces derniers prononcent, plus ou moins, à notre connaissance le siège d'un instinct que Spurzheim nommait dans son néologisme barbare sécrétii^ité. Cet organe, dont la fonction est le penchant à cacher, à combiner des moyens ténébreux , est particulièrement utile au théâtre pour nouer et pour dénouer cet écheveau d'intrigues qu'on nomme une action dramatique. M. Soûl é accuse un assez grand développement de cet organe. 11 se retrouve , mais uni cette fois à des facultés ardentes sur la tête de M. Alexandre Dumas. Le tempérament nerveux du
mulâtre coïncide chez lui avec une imagination chaude, un esprit de saillie remarquable , et le sens de l'espace ; c'est sans doute à cette disposition mêlée que nous devons les impressions de vojrage. La force et la santé physiques ne sont pas non plus indifférentes, chez un auteur, à la nature gaie ou triste de son talent. <K Ce que je fais est amusant, disait un jour devant nous l'auteur de Monte'ChrisiOj cela tient à ce que je me porte bien.» — Nous avons souvent entendu louer ou blâmer l'esprit d'analyse qui règne dans les romans de M. de Balzac. Qualité ou défaut^ il n'est pas au pouvoir de cet écrivain de changer de manière; c'est sa constitution qui le veut ainsi.T^ front deM • de Balzac, sur lequel siège une grande puissance morale, détache en vigueur une faculté diversement nommée et mal définie dans les livres de Gall, mais dont la force primitiveestde disséquer les impressions du monde extérieur et du monde psychologique. Si nous quittons la sphère de l'imagination pour les régions plus sévères de l'histoire , nous trouverons sur le firont de M. Augustin Thierry le sens de la méinoire des faits et celui du temps ^ qui mettent l'homme en rapport avec le passé et le font vivre, pour ainsi dire, en arrière dans des époques mortes.
Il ne faut pas chanter trop haut les résultats flatteurs de cette première statistique de nos célébrités, on ne saurait disconvenir que la phrénologie ne rencontre, malgré tout^ des objections graves. Lorsque l'on en vient à lever l'écorce osseuse qui recouvre le cerveau de 1 homme, on ne trouve plus sous le crâne qu'une masse à-peu-près homogène, renflée çà et là
LE JVirSEE DE GALL. 397
de circonvolutions vagues dans lesquelles on ne saurait reconnaître aucune trace d'organes particuliers. Les travaux entrepris depuis la mort de Broussais en anatomie semblent amener la science vers celte conclusion fatale aux découvertes deGall : le cerveau est un comme rhomme est un. La topographie de nos facultés, dont le docteur allemand avait fait le fondement de son système, reposerait, à ce nouveau point de vue, sur des bases superficielles. La phrénologie ne serait encore qu'une science conjecturale, une science de sentiment : fondée dès-lors tout entière sur des observations empiriques, elle n'aurait d'autre valeur, jusqu'ici du moins, que celle d'un fait occulte, mystérieux, qu il est impossible de ramener à sa véri* table cause. Les exemples nombreux et irrécusables de force divinatoire donnés par Gall et par ses disciples seraient plutôt attribués à un instinct particulier qu'à la valeur des procédés de l'école ; comme ces musiciens nés qui arrivent avec une mauvaise mé^ thode à produire des sons justes et convenables. Le sort de telles connaissances, auxquelles manque une base positive, est de se voir admises ou rejetées sans examen, suivant que les adversaires ou les partisans! de la doctrine ont plus ou moins le sens intime des choses révélées. Le toucher du crâne demande particulièrement chez celui qui l'exerce un sens phrénologique. Il y a des yeux et des mains incapables, malgré plusieurs années d'exercice, de suivre exactement les ondulations fugitives que présente la tête de rhomme. H y a des esprits qui ne savent jamais ramener les variétés infinies d'un caractère à quelques
forces primitives. La phrénologie pourrait donc bien être destinée à demeurer une science individuelle : il existe des phrénologues lucides , comme il y a des somnambules lucides. C'est un don de grâce, une seconde vue. Ceux qui en sont privés augurent au moyen des lumières que leur fournit Tétude des têtes de plâtre , mais cette divination factice ne supplée jamais à l'instinct naturel. La science de Gall exige y comme celle de Mesmer, une véritable foi chez ceux qui l'embrassent. Cette foi n'est elle* même que la faculté dévolue à certains , refusée à d'autres y de saisir les rapports entre les formes de la tête et les caractères qu'elles expriment.
Parmi les détracteurs intéressés du système de Gall, outre l'absence du sens phrénologique, plusieurs n'ont d'autre motif d'incrédulité que leur propre ignorance et leur maladresse. On en trouve encore qui se déclarent dans le monde les adiyersâires aveugles et inflexibles de la phrénologie par des raisons secrètes d'amour-propre. On a dit que Gall avait inventé son système des facultés organiques, parce qu'il avait la tête vaste et haute : il serait non moins juste de dire que d'autres combattent ce système, parce qu'ils ont la tête étroite et basse. Un hommedu monde, très pauvrement organisé, célèbre par d'anciennes bonnes fortunes, maître déjà émérite aux jeux de l'amour et du hasard, affichait, un jour^ la prétention d'étudier le système de Gall. Il avait entendu parlera un de ses amis de faits extraordinaires. Notre papillon éventé, qui grillait d'apporter sa tête vide à la lumière de ta science, n'attendait plus que cette
LE MUSEK DB GALU d99
épreuve^ wm» disait-il^ pour se ranger au nombre de* disciples de Gall. Un médecin pbrénologue^ homme de mérite, devait lui loucher le cràile et tirer Tfaoroé- Gope de MB facultés. Nou6 pensâmes que si Ton ne flattait poa le portrait moral de notre individu, le systèoie ée Gall et de Spurzheira courait grand risque d'avoir tort à ses yeux« Ce que nous avions pensé arriva^^ L'ayant rencontré plus tard dans le monde^ ttcmfl Ini demandâmes des nouvelles de la pbréno-^ logie : s Ghîmère, nous r^x)ndii»il ; diarlatanisme! mettsoii^ ! Je ne comprends pas comment on peut croire à ces réVaries^Hi. » La phrénologié atait vu trop clair/
Le ntouvenetit de la science^ qui la renouvelle sans cesser impri m er a sans doute à la découverte de Gall de irambrea^s modifications; peut-être liiéme la transférttersht^I tout entière; mais^ quoi qu'il arrive^ son principe^ restera^ Ceux ^ui soutiennent que rihtelUf^een'a aucune marque vkible dans la conformation de ]â télé manqdeiit à coup sur du sens oliserf i^ear« Dieu n'a pas^ jetédans le même moule le celhrèati de F homme de génie et celui de )* idiot/ Pour peu cfsCùn regsrde ititour de soi y oii est frappé de la différence des crânes humains^ au^si dissemblables entré eiix que te sont les feuilles des bois^ Or la na^ tntef éGonome de set peines, quoique si riche eu ctéatien» innombrables^ ne produit guérie de formes spéctoles^ sans y atlachei' une fonction ;»rticulière. i^le eUiplole bien h là construction delà tétediez tous les individus les mêmes matériaux ; mais sa féconde tnain les arraUge selon des variétés îhépuisa*
bles. C'est clans cette perpétuelle métamorphose que réside le secret des divers degrés de Tintelligence chez rhomme et chez les animaux. Que le cerveau soit un organe unique, comme la science incline de nos jours à le penser, ou une réunion d'organes composés entre eux, comme le croyait Gall, la localisation inventée par lui, vraie ou fausse, n'en aura pas moins rendu quelques services à la science de l'homme^ en contribuant à déterminer les formes de la tête qui sont en rapport avec certaines dispositions de Tesprit.
Le docteur Gall faisait remarquer sur la tête de FApollon du Belvédère, regardée de son temps comme le type de la beauté antique, que le front était trop bas et trop étroit pour loger une âme divine. L'artiste , ajoutait-il, aurait du donner au dieu de la poésie une capacité cérébrale où l'intelligence fut au moins possible. Il pensait de même de la Vénus de Hédicis. Aucune femme, si elle est sage^ n'enviera cette figure charmante, terminée par une petite tête incompatible avec les dons sévères de l'esprit. Tout ce qu'il y a à dire, c'est que ces formes de tête sont en rapport avec l'idéal sensuel et borné que les païens se Élisaient de la beauté même chez les dieux. Tous les poètes anciens parlent de la petitesse du front comme d'une ' perfection singulière chez leurs maîtresses. L'abbé Winckelmann, qui voulait appliquer les principes de lantiquité à l'art moderne, reprochait aux peintres et aux statuaires de son temps de donner trop de front à leurs figures (i). Or, ces artistes ne faisaient que
(i) Front Gst ici le mot le plus fiançais et le plus usité, mau le plus îm« propre ; il faudrait dire les lobes antérieurs du cenreau : Dons \
suivre en cela la nature qu'ils avaient sous les yeux. Le front paraît s'être élevé avec le spiritualisme chré>tien. Gall avait coutume de comparer cette tête de l'Apollon grec aux images de la beauté nouvelle, et notamment à la tête de Jésus-Christ, dont la tradition semble avoir conservé le caractère. Il faisait voir sur les portraits du Sauveur des hommes, l'élévation prodigieuse des régions affectées à la justice, au sentiment religieux, et à la croyance d'un monde surnattirel. Le front du Christ, tel que nous le retrouvons sur les plus anciennes peintures et tel que la tradition nous l'a conservé d'âge en âge, depuis saint Luc, est d'une forme ogivale qui convient admirablement au type de beauté évangéKque. Ce modèle, inconnu de l'antiquité, passa peu-à-peu dans l'art. Le docteur Gall aurait pu dire que l'idéal et la nature avaient changfé depuis tantôt deux mille ans; le Christ a imprimé la formede sa tête àl'humanilé. L'ampleur et l'élévation des contours du crâne, loin de sembler maintenant une difformité, sont devenues chez l'homrme et même chez la femmele signe visible de l'intelligence, sans laquelle il n'existera jamais de beauté parfaite.
La tête de tous les hommes remarquables, à notre connaissance , est jcté^ sur de grandes proportions. Dans tous les portraits de MM. Yillemain , Arago, David (d'Angers), Quinet, Michelet, Thiers, Cousin, de Bémusat, où la ressemblance a été con-
eflet, tout à Tbeure que la base plus ou moios découverte de cheveux nt donne ui I élévation, ni Viimpleur , ui la forme générale de la partie antérieure d« la tète.
servéei le crâne présente un volume considérable* Quelques artistes, entraînés à voir par les idées de Gall,ont,il est vrai, exagéré dansces derniers temps les formes raisonnables et possibles de la nature. I^ front qu'on donne à M. Victor Hugo, non-seulement sur ses charges, mais même sur ses portraits sérieux^ ne seraût pasdevantla science le front d'un grand homme, mais celui d'un hydrocéphale* Un cerveau enfléà ce point ne contiendrait pas du génie, mais dé l'eau (i). Lepoète^ Dieu merci I n'a pas la tête construite sur ces ditnen* sions extravagantes et maladives. Son front d'un beau style, bien ouvert, haut, sans excès, décrit une légère inclinaison en arrière qui est surtout visible de profil. En science, le front n'est d'ailleurs pas cet te partie découverte de cheveux qui surmonte la figure; de beaux développemens des lobes antérieurs du cerveau s'étendent quelquefois sous la végétation qui les couvre. Qui ne devine ehes M. Léon Gozlan de vastes contours dissimulés par l'épaisse forêt de cheveux noirs, qui ombragent toute sa figure? Souvent le siège de la pensée se plaît à se couvrir ainsi d! un voile : le talent aurait-il donc sa pudeur comme la beauté? Le docteur Gall voulait voir une ititention morale dans le soin que prend la nature de découvrir avec les an-
(i) Sîce n'est ÏMlt \e cfÉDe d^iin bydrbcépbiiite, c'e<t an moins cetui dViii enfant ; les enCans ont» en effet, comme on sait, la ttasaè ëll frtmt IwancMip |dn
considérable que celle des hommes fails. Tout en prévenant les artistes contre ces exagéralions dangereuses, nous ne saurions d'ailleurs passer sous lî- Iciice le concours imposant que leur témoignage apporte au système de Gall. Laissons les méJeciiis couper, mesureri iiointer. Les artistes ont une i vue qui juge mieux des furmrSjCtun compas qni ne trompe goère| te du génie.
nées les parties nobles et élevées du crâne, tandis que chez les vieillards elle maintient toujours le derrière et la base de la tête, sièges des penchans animaux, cachés sous un reste de cheveux blancs. La tête de l'homme ne se dépouille avec le temps que pour mieux révéler aux yeux les plans sévères et intellectuels qui la constituent à l'image de Dieu^ On voit luire un reflet de cette majesté sénile sur la voûte immense du crâne chauve de Béranger.
Quand le front est amené en avant , il y a, selon Gaïl, prédominance des facultés réflectives. Cette conformation est frappante chez M. de Lamennais , ce petit gi*and homme tout en tète. La masse du front raidé et escarpé comme un mur laisse entrevoir, sous de puissantes facultés philosophiques, les grâces sévères d'une imagination toujours soumise au jugement. La tête serrée aux coins indique l'absence des sentimens égoïstes, en même temps que la prodigieuse élévation du sommet annonce un caractère inflexible, une probité ombrageuse et une austère croyance des choses à venir. Le peu d'élévation et de volume de ce corps frêle, de ce roseau pensant, que le veni de la maladie abaisse et relève tpur-à-tour, ajoute encore à la force d'exercice du cerveau, qui se trouve porté d'un seul élan vers le travail continuel de l'esprit. Ceux qui connaissentM.de Lamennais ne sauraient trop s'étonner de cette infatigable activité de tête, qui lui permet de suivre sans relâche le fil de ses pensées à travers les sentiers les plus âpres et les plus divers. Une sensibilité nerveuse extrême, qui va dans certains cas jusqu'à l'irritabilité, accentue toutes
406 LF JAROIX DES PLANTES.
ses voM\, inioiix qu'avec un télescope, les détails les plus éloignés de la grande ville étendue à ses pieds. A cette rare intensité de lumière visuelle se rapporte sans aucun doute, Tart quelquefois minutieux avec lequel il décrit d'une manière vive et frappante, les objets extérieurs, sans faire grâce des moindres détails. Un tel regard illimité, joint à une faculté primitive du cer\eau, très forte, pour saisir les tableaux de )a nature, explique surtout le style éclatant , sculptural et pittoresque de Fauteur AesOrientaies. Cette facultédominante a imprimé son caractère à toutes 1rs autres; dans Tode, dans le roman et sur la scène, M. Victor Hugo est toujours demeuré le |>oète de la forme par excellence. Dans ses drames et dans ses livres , M. Victor Hugo fait en outre sur une grande échelle un usage très fréquent d*un procédé de style que les anciennes rhétoriques nomment accumulation. 11 enrôle au service de ses intentions une masse d'idées et de mots : anciens, nouveaux, nobles, vulgaires, graves, comiques, il les prend tous, il les concentre tous sur un point culminant de son oeuvre. Ceci lait, il s'avance en belliqueux contre le spectateur dérouté; après une première attaque, il en tente une seconde , puis une troisième , et revient encore à la charge avec toutes ses forces, comme dans la fameuse scène de Lucrèce Borgîa^ jusqu'à ce que le spectateur écrasé, soumis et irrité à-lafois, se rende malgré lui aux applaudissemens. C'est dans la fermeté, dont le siège est très prononcé sur la tète de M. Victor Hugo, que Gall aurait placé cette puissance morale qui rassemble à un moment
nHtiii€f5ciuBriiei»âiirlt! cE^nkSfi snene en s^auttaEciiève d'espfi^EBer cette «aiarfe r e ciiâstete as ^{e^. qiù etti^ prnaie tbtqiMiisies images <à la itabiEe xnorste. ISotis ne reparferfH» pa» ch iwitimnil ir«fiig^»ciL c{ae GaU
r€t cCŒDt fe fié^ cbnmiK toat^ e«tbe forte ké^sesk éaatls^ ckxdia' arddi coorooiiie
r ailles & flHmn âge.
. (ie ILde^Lamma^ 2 est ciiràax de rapprocher càk ie: IL Tkrtnr Hn^ Ces «ietix homfy se se SgwAwtf gisere cjoe parciescoi^rastes. Nous l e tiuiiffj wft prétnanieiit d»!s leur safore d^Se* rente le Gvactère pcftici^er de leiir génie. La ^lede M. Yicior Hagot, à port [a ptiwsapre hrriqne, dont Gall D^aor^ pas WÊOOÊqaé de troaTer Femprante dans râératkm de Fccgane des idées poétiques , et qui existe en eflEct à on degré si supérieur chei Tauteur des Bajncms ei des Ombres ^ indique surtout la prédominance des organes qui, toujours selon Gall « s^emparent du monde TÎsiUe. Quelque le haut du front ne manque certes ni de grandeur, ni d^idéal^ ni de rêverie, on sent que la grande puissance est ^ la base. Selon le maître de la phrénologie. Fauteur de Notre-Dame de Paris devrait à ravanceiu«it de Tai^ cade sourcilière, modelée chez lui par les organes de la configuration^ de la mémoire des iieaa^ et du cotorisj cette incroyable et souveraine faculté de descrip* tion que nul ne lui conteste. Cette force intérieure du cerveau est secondée encore par une vue extraoïxUnaire. M. Victor Hugo, encore enfant , allait se pixh mener avec son père sur les buttes de MoutnmrtiX)) du haut de ces entassemens naturels, il suivait avec
ses yeux, mieux qu'avec un télescope, les détails les plus éloignés de la grande ville étendue à ses pieds. A cette rare intensité de lumière visuelle se rapporte sans aucun doute, Tart quelquefois minutieux avec lequel il décrit d'une manière vive et frappante, les objets extérieurs, sans faire grâce des moindres détails. Un tel regard illimité, joint à une faculté primitive du cerveau, très forte, pour saisir les tableaux de Ja nature, explique surtout le style éclatant , sculptural et pittoresque de l'auteur desOrientaies. Cette faculté dominante a imprimé son caractère à toutes les autres; dans l'ode, dans le roman et sur la scène, M. Victor Hugo est toujours demeuré le poète de la forme par excellence. Dans ses drames et dans ses livres , M. Victor Hugo fait en outre sur une grande échelle un usage très fréquent d'un procédé de style que les anciennes rhétoriques nomment accumulation, ïl enrôle au service de ses intentions une masse d'idées et de mots : anciens, nouveaux, nobles, vulgaires, graves, comiques, il les prend tous, il les concentre tous sur un point culminant de son œuvre. Ceci fait, il s'avance en belliqueux contre le spectateur déroulé; après une première attaque, il en tente une seconde , puis une troisième , et revient encore à la charge avec toutes ses forces, comme dans la fameuse scène de Lucrèce Borgia^ jusqu'à ce que le spectateur écrasé, soumis et irrité à-lafois, se rende malgré lui aux applaudissemens. C'est dans la fermeté, dont le siège est très prononcé sur la tête de M. Victor Hugo, que Gall aurait placé cette puissance morale qui rassemble à un moment
LE MUSÉE DE GALf.. ^
donné ses satellites , et convoqtie pmir aîqsi cUre clans le cerveau de T homme le congrès de toutes Mi facolléa.
Les créations de l'homme 8<Mit éomme celles (to DieU| à son imaf^. C^est une loi reconnue par Gafll lui-même qu'cm peut refaire dans plus d'mi cas la tête d'un poète sur le caractère des êtres imaginaires dont il a inventé le type. Un grand artiste de lios amis n'avait jamais^ vu M» de Gfaàteaubriaiid, k>r»^ qu'après une lecture de Héné il dessina lui«mâme d'inspiration les principaux contours de ta léte de cet écrivain célèbre. La faculté de l'idéal combinée avec le dogme chrétien en souffrance a produit chez le père de l'école moderne ce vague des passions , ce sentiment mélancolique, inquiet, sans but, qu'on peut appeler lemal de l'avenir et de l'infini. Notre ar* tiste eut occasion de comparer plus tard la tête qu'il avâi*t pressentie avec eeUe qui était l'ouvrage de la nature, et il la trouva d'accord sur tous les })oinfa essentiels. Un argument en faveur de la phrénologie, c'est que le front des hommes supérieurs qui onl entre eux des rapports d'intelligence est jeté à-peu* près sur le même modèle. La tête de M. de Lamartine offre des traits de parenté avec celle de M. de Chateaubriand. C'est la même noblesse é^ns les lignes du front, la même élévation, la même poésie. Il y a des frères selon le sang et des frères selon l'intelligence : l'auteur du Génie du Christianisme et celui deJoceljn se tiennent parles liens d'une organisation vaguement semblable. Ce sont les deux frères de lait d'une même muse» Il faudrait d'ailleurs bien se gar-
408 LK JAKDIV DbS PLANTES.
der déjuger la tète de M. de Chateaubriand par ce qu'elle est à présent. Le temps, qui détruit tout, déprime et détériore avec Tàge les formes les plus solides du crâne. De toutes les ruines, la tête deThomme est la plus précoce et la plus méconnaissable. La masse du cerveau s'affaisse en vieillissant, se racornit, s'altère, en un mot^ avec le crâne, que Gall définit une empreinte du cerveau. « A mon âge, écrivait M« de Chateaubriand, ayant la conscience de cette caducité des organes, la tétedeThomme ne conserve plus assez de vie pour qu'on puisse la confier à la toile. » M. de Lamartine est au contraire dans toute la verdeur de son été littéraire; il doit à son heureuse organisation de réunir ces deux titres, regardés jusqu'ici comme solitaires : grand poète, grand orateur. Ce qui domine comme caractère singulier dans le front de M. de Lamartine , c'est la ligne infinie de l'idéal unie à une personnalité flottante. Cette tête fait pour cela même le désespoir des sculpteurs, qui échouent presque tous à la faire passer dans le inar» bre. Un autre front de vrai poète conçu par Dieu àpeu-près sur le même modèle, avec un développement très fort des plans horizontaux d'où dérive la fantaisie, c'est celui de M. Alfred de Musset. On peut encore rapprocher de cette famille poétique M. Jules Sandeau, ce délicat penseur, cet écrivais charmant. Les lignes de son crâne, découvert de si bonne heure, par le hâle des travaux littéraires, sont aussi puresque les lignes de son style.Je n'ai jamais vu jusqu'ici le vrai talent, séparé d'une tête intelligente et bien construite. M. Arsène Houssaye porte le caractère de sa poésie
LE mdseb: du gai.l. m
sur son front d'une coupe aussi rêveuse qu'élégante el fine.
On trouve un curieux exemple d'analogie entre l'organisation d'un homme et le caractère de ses ouvrages sur le crâne de Jean La Fontaine, conservé dans l'ancien cabinet de Gall. Notre grand fabuliste vmit à des facultés intellectuelles et poétiques très fortes une masse d'instincts animaux qui expliquent la nature des acteurs qu'il met en scène dans ses compositions. Les mêmes plans, modifiés par d'autres organes , se' rencontrent sur la tête de l'auteur des ïambes^ dont la brutalité lyrique excelle surtout dans les hyperboles du genre de la Curée. Cette conformation n'est pas moins sensible sur la fête du sculpteur Barrye, qui présente avec la tête des animaux dont il reproduit si admirablement le caractère quel-^ ques traits de ressemblance indubitable. Le docteur Gall ajoutait que tous ces artistes transforment les penchans des êtres inférieurs et les élèvent jusqrfà l'intelligence au moyen des facultés qui leur ont été données en plus : il y a de l'animal chezrhomme,mais il n'y a pas de l'homme chez les animaux.
Nous trouvons ces mêmes rapports très nettement exprimés sur la tête de quelques naturalistes de vocation qui semblaient avoir im sens particulier pour deviner les mœurs des animaux les moins connus. Souvent même ces caractères du crâne se perpétuent indélébiles dans les familles avec les propriétés qui en sont la suite. I^ Jardin des Plantes nous offre un exemple de ces facultés héréditaires transmises de génération en génération. Quelques noms bien con-
440 LR JAADIN DES PLANTES.
nus figurent ilepilis près decleux siècles dansla science. Celui de Geoffroy Saint-FIilaire est, pour ainsi dire , consacré par la légitimité du temps. I^e grand duel académique entre Cuvier et M. Geoffroy Saînt-Hilaire, dans lequel intervint la grave et solennelle figure de Gœthe , s'explique très bien par la nature phréuologiquedes deux savans adversaires. La tête de Cuvier avait près de vingt-deux pouces de circonférence, la plus vaste dimension qu'il soit donné à l'homme d'acquérir. Le docteur Gall attribuait au volume considérable du cerveau, non^séulement la supériorité de George Cuvier en histoire naturelle, mais encore cette forte capacité intellectuelle qui le mettait k même de saisir et de combiner entre eux un grand nombre de faits étrangers à la science (i). Le siège de toutes les mémoires était largement indi* que sur ce front vaste. Aussi bien la lête de ce naturaliste fameux présentait -elle l'image d'un grand muséum où tous les produits de la nature venaient se ranger avec ordre dans les organes établis par Gall , comme dans autant de casiers. M. Geoffroy Saint-Hilaire était moins bien organisé pour toutes les qualités positives qui concourent à la méthode, au jugement, à la précision; mais il avait de plus que son accablant rival les facultés intellectuelles d*où dérive le génie philosophique et investigateur. Il imprima avec ces forces supérieures de son cerveau un mouve-
{i) le prince des naluraliites, comme oo diialt alors, était ttseï familier a%cc la science du hiason ; celle des médailles tt des décuratioM eo usage rhrs tous les peuples no lui était pas clrangèrc ; il avait retenu de mémoire lagé« néalogie des rois dans prerque foules les monarchies anciesDes et modewmn*
Ui MUSÉE DE G41L. i\i
ment à la science vers les idées générales. Cuvier, ne sachant comment définir ce sens intuitif, ccîtte infatigable recherche des cfi^uses, cette secrète intelligence des harmonies delà nature^ qu'il reconnaissait malgré lui dans son éminent adversaire, s'ayis£| de le traiter malicieusement de poète, M, Gçoffroy Saint-Hilaire. eut la faiblesse de s'en affliger. A potre avis, l'injure était un éloge. Poète, chez les anciens, voulait dire créateur, et, selon la belle remarque de Bossuet , il faut avoir en soi « quelque étincelle du génie ouvrier qui a fait le monde » pour comprendre et expliquer dignement la création de Dieu.
La tête des poètes et des savans n'est pas encore celle des philosophes ; la nature varie sans cesse le moule sur la pensée et la pensée sur le moule. M. Pierre Leroux, ce panthéiste moderne, porte comme Charles Fourier, les vingt-sept organes de la phrénologie — les vingt-sept dieux de la fable — sur la grande circonférence de son crâne, ouvert à tout.
Nous avons raconté ailleurs la résistance de Napoléon au système de Gall. De son vivant, l'empereur n'avait jamais vouhi souffrir que la main du docteur Gall ou de tout autre arrivât jusqu'à sa téie. On eût dit qu'il désirait cacher à ses contemporains, comme autrefois Samson, le secret de sa force. Joséphine, plus curieuse (elle était femme), se ménagea une entrevue avec le maître de la nouvelle science chez le peintre Gérard ; mais elle eut soin de cacher, et pour cause, à son despote mari cette démarche téméraire. On n'avait donc, pour juger la tête de Napoléon, que les images de l'art et le souvenir qu elle avait laissé
iM LE JARDIN DES PLANTES.
clans Tesprit du peuple. Le docteur Gall s'était plaint à plusieurs fois de la faute que commettaient les artistes modernes : « Us laissaient la tête de Napoléon dans sa proportion naturelle^ mais, pour établir uu équilibre conforme à leurs idées, ils la plaçaient sur un corps colossal. » Dans ses cours publics, le maître avait pour habitude de montrer le crâne du général Wurmser, qui commandait en qualité de feld-maréchal les armées autrichiennes, défaites dans toute l'Italie par le général Bonaparte. L'organe du courage était considérable sur la tête de Wurmser ; il en avait donné dans des occasions extrêmes des preuves réitérées. Gall faisait remarquer à ce sujet que si le général allemand fut souvent battu par le général français, c est que Bonaparte l'emportait de beaucoup en intelligence. Il racontait Tanecdote suivante : un jour, tous les généraux réunis dans Tantichambre de l'empereur, trouvèrent son chapeausur une console. Cliacun l'essaya à son tour ; or, sur toutes ces épaules de colosses, il ne se trouva pas une tête qui pût remplir lepetit chapeau. Cette coiffure, que Napoléon préférait même à la couronne, — sans doute parce qu'elle était moins lourde, — est la seule qui soit restée dans la mémoire du peuple. Nous avons vu nous-méme ini de ces petits chapeaux conservé dans le cabinet d'un amateur; sa partie inférieure présentait une circonférence d'un peu plus de vingt-deux pouces et une ligne. On ne saurait pourtant rien conclure de cette capacité relativement au contour de la tête qui l'emplissait. Napoléon, comme tous les hommes qui exercent beaucoup leur cerveau, avait le crâne
LE MISÉE DE GALF.. 443
très mince et très sensible ; il ne portait que des chapeaux fort larges, encore avait-il soin de les briser avec le genou et de les poser seulement sur la partie antérieure de la tête.
Napoléon a comme tous les grands bommes deux figures, l'une réelle que la nature lui avait donnée, l'autre idéale, qui s'est formée depuis un demi-siècle dans l'imagination du peuple. C'est cette dernière qui ressemble davantage, si par ressemblance on entend la relation des formes de la tête avec le caractère de l'bomme qu'elles expriment. Le sentiment général se représente la tête héroïque de Napoléon sous trois caractères différens qui répondent à ses changemens de fortune. Il y a d'abord celle du général Bonaparte , de ce Corse aux cheveux plats , au front inquiet, orageux et prédestiné, sorte de cratère âpre et sauvage où bouillonne la lave d'un avenir sans bornes. La figure, par sa maigreur, par l'audace du regard, par l'ambition infinie de la lèvre supérieure gonflée, accompagne à merveille ce front en mal de Tempire du monde. Nous avons ensuite la tête du premier consul. Cette nouvelle phase de sa destinée imprime à la figure de Napoléon Bonaparte un type nouveau qui a passé dans les ouvrages mêmes des artistes. Le front est plus calme, quoique encore soucieux ; les lignes en sont moins heurtées, moins attirées en hauteur, moins turbulentes ; les contours de la tête s'élargissent, la figure dessine un ovale plus plein, une majesté infinie commence à se répandre sur ces traits dominateurs. Enfin apparaît la tête de l'empereur. Ces différentes métamorphoses extérieures du
iU LE JARDIN DES PLANTES.
grand homme ressemblent aux aspects croissans de l'astre des nuits. Rien de vaste au monde, de complet et de souverain, comme l'ensemble du Luste de Napoléon ; l'ambition satisfaite, la plénitude de la grandeur et de la force se lisent sur ce crâne arrondi :
Ce crâne fait au moule
Du globe impérial I
A ces trois têtes gravées dansla mémoire desmuttitudes, nous en ajouterons une quatrième. C'est celle dont le docteur Antomarchi nous a envoyé l'image en plâtre. Cette dernière ajoute aux précédentes les caractères suprêmes de l'exil et delà mort : l'exil y a mis sa tristesse, la mort y a imprimé sa sainteté. Lavater avait déjà remarqué avant Gall que la mort frappe le visage de l'homme d'une certaine beauté étrange et incomparable. La tête de Napoléon mort est sublime; on y admire une harmonie et une pureté de lignes inconnues sur le front de Napoléon vivant. Nous n'avons jamais considéré cette empreinte sans nous sentir ému; ce front si douloureusement calme, ce front qui porte la marque d'un martyre de méditation et de génie, ce front sur lequel la couronne n'a laissé que des meurtrissures, est tout ce que nous connaissons de plus grand et de plus triste au monde. I^ résignation fatale du visage, la souffrance morale visible sur ces yeux éteints, sur ce nez si douloureux, sur ces lèvres admirables, tout cela est d'une beauté sans nom qui attendrit et qui fait penser. Il n'y a place devant cette ruine solennelle que pour le re-
LE MUSÉE DE GALL. 4t6
citeillement et le silence. Ce masque dit tout par luimême, ce masque est ÏFli Lamasabactani de Sainte^ Hélène.
Venoïis maintenant au jugement froid èl métbo* diqùe de k phrénologie sur ce précieux reste* L'empereur înort , les recl^rches des sectateurs et des ad* versaires de 6all se portèrent à la tête de Napotéon ^ toifoitië A ià plus vaste individiialité des temps mo-^ derties. Malheureusentent îë masque enlevé par les mainâ du dt^cteur Antomarchi sur le Visage impéHal du défiint laisse beaucoup à désirer. Il paraît {jUé ce docteur était péii familiarisé avec les procédés de tnou* lage dont l'ertiploi est aujourd'hui si facile. Quoi qu'il en doit de Son itifexpériènce, le masque en plâtre dont il nous devait communication , s'arrête prédsétnettt sur le haut de la tête à l'organe de V idéalité. Quel* ques énnettlis du tjtan profitèrent de cette lacune pour refuser à Napoléon le génie des choses Intellec* tuelles, et pour ne voir dans la conformation de sa tête qu'Une énorme puissance d'actiom Le front d^. Napoléon, par ce qU'oh en voit sur son masqUè j est en effet celui d'Uh homme merveilleusement organisé dâhs la sphère des facultés positives. D'autres soutiennent que si l'ohgàtié des idées poétiques et intuitives netfiarqUepas SUrce plâtre, il est néanmoins facile, pat* là di^ction dèS lignes, de conjecturer qUè le siège en était éonsidéirable. Le cercueil voyageur descendu depuis Six ans datis les caves de l'Hôtel-des-Itl valides pout'fâit seul finir ce débat; mais, outfë qUe Ce cer^ cueil tient son secret précieusement enférttié, l^ouver-* ture des planches redoutables n'apprendrait rien qu'il
416 LR JARDIM DKS FIANTES.
ne soit facile d'expliquer. Quoique la vie de cet lioinme ait été avant tout une vie d'action , quoique nous reconnaissions surtout en lui le poète du sabre, il est impossible de dénier la faculté de Tidéal à deux événeinens historiques de la vie de Napoléon, deux éclairs de l'âme, sa campagne d'Egypte et son amour avec Joséphine. Il s'est rencontré en médecine un critique habile pour faire de la tête de Napoléon une réfutation du système de Gall. Quoi qu'il en soit de la puissance de ses attaques , il n'en reste pas moins curieux d'étudier phrénologiquement cette tête souveraine. Les facultés, peu accusées sur le front de l'empereur, comme par exemple le sens musical, sont précisément celles qu'il avait le moins. Q résulte en somme des caractères fournis par la tête de Napoléon sinon un homme égal devant la science à ce que Napoléon fut dans l'histoire^ au moins une personnalité très forte, quelesévénemens ont encore étendue et renforcée. On a remarqué que^ bilieux et nerveux, il avait reçu de la nature le tempérament qui concourtle mieux à l'activité du cerveau. Napoléon, comme tous les grands hommes, imprima son tempérament à son siècle. Il incarna dans les autres cedémon du mouvement qui était dans ses organes. Le monde de son temps fut agité par les mêmes instincts et les mêmes impétuosités fougueuses qui travaillaient cet homme-roi. Il n'y a pas jusqu'à la petite taille de Napoléon, qui, combinée avec le volume considérable de sa tête, ne fut une circonstance favorable à l'exercice de ses facultés. Il semblait lui-même avoir lesentiment de cette force physiologique. L^n jour qu'il avait besoin de
consulter un livre de sa bibliothèque, Napoléon leva la main pour l'atteindre. Un courtisan, Mortier, intervint et dit : « Laissez-moi faire, sire , je suis plus grand que vous. » L'empereur répondit avec un sourire : a Dites plus long. » Alexandre-le-Grand était petit.
Il est bon de faire observer que le masque du docteur Antomarchi a été moulé sur un crâne déjà affaissé par l'exil , par la maladie et par les chagrins : nous n'avons pas l'empreinte de la tête de Napoléon dans son temps d'exaltation et de puissance. Ce que nous avons n'est qu'une ruine, mais c'est une ruine monumentale , sur laquelle on découvre, en y regardant de près, le génie au rêve écroulé. Peut-être une grandeur de plus s'attache-t-elle du reste à la morne et fatale décadence de ce crâne auguste sous lequel résida vingt ans la pensée du monde.
On voit qu'ici comme ailleurs la phrénologie a un fond solide , sur lequel on s'esl sans doute trop hâté de bâtir et d'élever des constructions imaginaires, mais qui résistera, je crois, à tous les tremblemens de terre de la science. Il me paraît surtout important de réagir, à cette heure, contre la direction matérialiste que les successeurs de Gall ont donnée à sa doctrine. Le maître unissait de si près l'âme au cerveau, que le principe immortel de notre nature finissait par s'y effacer. Chez ses élèves , il n'en est plus même question; l'organe seul décide du phénomène, l'organe est tout. Il est triste de voir en quelles mains est tombé l'héritage de Gall : des mouleurs de crânes, des charlatans, des diseuses de bonne aventure, des esprits courts , bornés à une classification aride. Ce n'est pas
il 8 LE JARDIN DES PLANTES.
en mesurant les degrés de latitude du cràne à l'aide d'un instrument, en numérotant les parties divisées, redivisées, subdivisées encore, qu'ils arriveront à surprendre les secrets de ce viscère dans lequel Dieu a caché le n^ystère de l'ititelligence humaine. II serait temps que la science phrénologique remontât à un sentiment plus digne et plus élevé de la nature. Quant aux esprits distingués de la médecine qui suivent en physiologie des voies plus larges , ils ont à souflirir de la jalousie de leurs confrères, et rencontrent encore plus haut d'autres obstacles. Les académies savantes devraient pourtant bien se rassurer sur les suites révolutionnaires du système de Gall ou de tout autre système qui rattache les manifestations de l'âme au jeu des organes. Toutes les fois qu'une nouvelle idée se produit dans le mopde, il semble qu'elle va tout ébranler à jamais, tout renverser. Il n'en est rien. Les anciennes croyances, un instant menacées, reprennent peu-à-peu leur base autour de la nouvelle doctrine, calme et debout. Il en est de cela comme du soulèvement de ces hautes montagnes que les géologues assignent pour cause au déluge : un instant la terre manqua d'être troublée et submergée, mais bientôt les eaux émues rentrèrent dans leurs limites, et il ne demeura dans la suite rien d'un tel désordre que le spectacle grandiose et inconnu de ces nouveaux utonumens de la nature.
Je me défiie^ et pour cause, des histoires que la phrénologie fait courir dans ses recueils ou ses journaux. Voici toutefois un exemple qui montre que le sens divinateurdes formes du crâne nes'esl point éteint
avec le docteur Gall. Le fait suivant se passa dans le midi aux environs de Valence. On était alors en i833. M. D..., homme de lettres du pays, était ^ diner dans un petit village nommé les Granges. Oij lui annonça en entrant la présence d'un nouveau coijyive officier supérieur. C'était un homm^ décpré, d'asaez fière mine et de bonqes manières. Il c^u^^it bûen et paraissait avoir beaucoup voyagé, Pend^nl: le r^epas la conversation fpt amenée sur le terrain (Je liavater et de Gall. M. D... était connu pour ^i (|e leurs plus fei^vens adeptes. L'étranger donna s^ avis : « Je pe crois pas, monsieur, à votre prétencjue science. U n'y a rien de trompeur comnsie les dehors. Tene? , moi qui vous parle, moi qui ai eu la vie la plus agitée qui se puisse voir, je vous porte le défi de dirf. qui je suis. » Le phrénologue se défendit de son u^jieux , et demanda à tenir secrète son opinion. L'étranger insista. Alors la science tentée et provoquéie jeta^a sentence; M. D..., poussé à bout, regard!^ l'homme entre les deux yeu^f et lui dit : « Monsieur^ vous avez la plus malheureuse organisation que j'^ie j^n^^i^ vue; vom ayez été ou vous serez un assassin. » Là-^dei^sus chacun de se récrier et dp se lever dp taï>le pyec tunpiulte. L'étranger sourit et fit bonne pGint^^ç^e. JM. B... rejeta la faute dp son jugement u^ peu cru, sur le système de Lavatpr et de Gall , dont il n'avait fait qu'appliquer les règles à la&gurede l'étranger. — ^Troi^ jours après un homme étîjit arrêté ^ Valence. Un vol commis dans un hôtel garni avait fait reconnaître dans l'étranger un ancien forçat nommé Robert Saint-Clair. Il y avait plusieurs années que la police avait jperdu
ses traces. Robert Saint- Clair qui était parvenu à s'enfuir du bagne, avait commis, depuis son évasion, deux assassinats. Ce meurtrier fut exécuté à Versailles. Au fond de son cachot il demanda à re>'oir le petU homme noir qui lui avait si bien dit la vérité. M. D... refusa de se rendre à la prison du condamné. En montant sur Téchafaud, Robert Saint-Clair s'arrêta et, se tournant vers le groupe sinistre qui raccompagnait: a C'est égal, j'aurais voulu, dit-il^ parler à cet homme avant de mourir ; il m'a presque fait croire à quelque chose. » — Cette histoire, passablement transformée, a peut-être fourni le sujet d'un beau drame qui s'est fait applaudir, il y a quelques années, à l'Ambigu- Comique et dont M. Félix Pyat était l'auteur. Lé hasard m'a procuré dernièrement sur les caractères du fait des témoignages que j'ai tout lieu de croire véridiques. Faut-il maintenant faire honneur de cette sûreté de coup-d'œil et de présage à l'excellence de la méthode, ou à la pénétration naturelle de celui qui l'appliqua dans cette circonstance? Cest toujours la même question qui revient ; il est temps de la résou* dre dans une conclusion rapide.
Raconter l'histoire de mes recherches , de mes in^ certitudes, il faut dire le mot, de mes variations en phrénologie, ce sera donner la mesure de l'inconnstance du système de Gall. Je m'étais approché du principe de la localisation des facultés, sans repu* gnance, mais en doutant. Le doute fit place, avec le temps , à une sorte de conviction en faveur des idées phrénologiques , quand , ayant appliqué la méthode de Gall sur les têtes d'hommes connus par de» dispo-
sitions desprit et des spécialités fortes, je trouvai assez constamment chez eux le signe extérieur du talent que j'y cherchais. Ces heureux essais ne tinrent pas devant Tanatomie du cerveau. Plus tard, quand j'eus soulevé la boîte osseuse, et que j'eus plongé mes regards avec le scalpel dans l'organe de l'intelligence humaine^ je sentis en quelque sorte, sous mes doigts, toute la phrénologie s'évanouir. Amant de la vérité, j'eus beau appeler à mon secours les procédés de Gall et de ses successeurs ; rien n'y fit : une nouvelle physiologie commençait à sortir pour moi des profondeurs mises k nu du cerveau de l'homme. Plus je continuai, depuis deux ans surtout, ce travail minutieux d'analyse, séparant un à un les élémens de l'encéphale, moins je trouvai de fondement anatomique à cette science d'artiste qui m'avait d'abord à-peu-près séduit. L'anatomie sérieuse repousse l'idéede plusieurs organes enclavés , pour ainsi dire, dans un seul ; elle repousse le fait admis légèrement par les phrénologues, que toute saillie du crâne recouvre une circonvolution distincte du cerveau. Il est vrai que les têtes de plâtre, sur lesquelles la main des successeurs de Gall a tracé la carte de l'esprit humain , présentent cette disposition; mais les choses, je m'en suis assuré, ne se passent pas ainsi dans la nature. Après de tels coups portés, et j'en pourrais assurer bien d'autres, que reste-t-il du système? — Gall a mis dans la science beaucoup d'idées qui , malgré tout , resteront. Le docteur Fossati disait dans un discours prononcé sur la tombe du maître : « Le cerveau qui n'était avant lui qu'une pulpe, une masse informe, a été reconnu
iU LE JARDIN DES PLANTES.
pour l'organe le plus important de la vie animale; sa véritable structure fut découverte ; et le déplissement des circonvolutions cérébrales fut annoncé et démontré aux savans de l'Europe étonnée. Le cerveau fut reconnu pour l'organe unique ^ l'organe indispensable à la manifestation des facultés de l'âme et de l'esprit. » Cette première série d'idées est inattaquable, et si Gall se futarrétélà, ses travaux émine&s n'auraient point rencontré dans le monde des détracteurs graves. Mais , le docteur Fossati ajoute : « Il fut prouvé au moyen de la physiologie, de l'anatomie comparée et de la pathologie, que le cerveau ne pouvait pas être un organe simple, homogène; mais bien qu'il était une aggrégation de plusieurs organes avec des attributs communs et des qualités propres et spécifiques. » Ici commence le doute. S'il est encore permis de chercher une base raisonnable en anatomie, au système de Gall, c'est à côté qu'il faudrait la chercher, dans les théories les plus anciennes de l'école. Bossuet, dans un livre immortel (i), parle de certains endroits du cerveau où les marques des objets restent imprimées; à chaque fois que ces places sont agitées, les objets doivent, dit-il, revenir à l'esprit. Admettre des traces qui tendent à se reproduire, à se répéter sur le même point du cerveau , c'est encore une hypothèse sans doute: mais du moins cette hypothèse des impressions localisées n'enlève point au centre du système nerveux son caractère d'unité. On le voit , en anatomie, en phj^sîologie surtout, la science iie peut plus
(i) Connaissance de Dieu et de soi-même.
tis
s'arrêter aux doctrines de Gall : emportée paf* cette voix qui dit sans cesse à Tesprit hutnain : Màtche! marche! la philosophie organique à besoin d*Uùé lumière nouvelle qui éclaire l'origine et la fùtfû^Woti sensibles de nos idées.
Des expériences que je ïie plaôe paà toUtieà suf 1â même ligne, ont continué ou contredit dans Cèà derniers temps les recherches de Gall. Le jour vrendfà de hasarder mon mot sur leis travaux dé MM. Serves, Rolando, Magendie, Leurèt, Flourens, Lélut, Longet, Fovillé. Ceàt alors que je chercherai k établir unfe physiologie nouvelle du cerveau et de rintèlligenàe. iTai promis, en attendant, de conclure touchant ht phrénolôgie : ce n'est pas une science, c'est uh art. Le plus grand reproche que l'anatomie soit en mesure d'adresser aux sectateurs de Gall, c'est de s'attacher plutôt à la configuration fextérieiire du crâne qu'à la structure profonde du cerveau. Ce rèproiihe est juste : mais le moyen de l'éviter ? La phrénolôgie est, par excellence^ quelque diose d'oudoyant et de superficiel : elle agit sur des lueurs. Dès qu'elle veut sortir de là, elle tombe ou tout-à-fait dans le chimérique, ou dans le malérialisnre le plus grossier. Surtout, plus d'objets de commerce, plus d'instrumens destinés à décalquer, en manière de jeu, les saillies de là tète ! Les phrénologues qui lôpèrent ainsi, ressemblent à des ouvriers au point \ ces derniers manœuvres ont beau prendre très exactement leurs mesures, ils n'arrivent jamais à reproduire sur le bloc qu'ils taillent, les traits de l'original; il ïhut constamment quela maiu, je dirai volontiers le soufHe
de Tartiste repasse sur ce travail brut |K)ur \\n donner une âme. Il en est de même des phrénologues mécaniciens ; ils prennent bien l'empreinte delà nature, mais ils ne lui dérobent pas le feu sacré qui l'anime. La phrénologie est, je le répète, une science d'inspiration et de tact. M'y a-t-il pas cependant dans tout le système de Gall quelques grandes divisions qui se soutiennent sur leur base? — Si l'on renonce à lier l'effet à la cause, on trouve véritablement que la phrénologie n'erre pas dans l'ensemble de ses assertions. La puissance intellectuelle et morale de l'homme me parait bien résider dans les lobes antérieurs du cerveau. Toutes les fois que je pense , il me semble que le travail se fait dans le front et dans la partie élevée de la tête. Les instincts, les besoins , les penchans animaux exercent au contraire leur action, je l'ai observé sur moi-même et sur les autres, à la base postérieure du cerveau. Si je compare cette expérience à* la structure de la tête chez les hommes doués de talens considérables, je trouve que tous, oui tous, ont la partie antérieure et supérieure du crâne bien construite et bien plafonnée. Je fais maintenant la contre-épreuve, et, à quelques exceptions près, je vois dans les bagnes^ dans les prisons, dans les hospices , les têtes de malfaiteurs ou d'incapables, déprimées, mal faites. Qu'on ne vienne plus dire maintenant que la forme et la disposition de la matière cérébrale sont indifférentes au degré de manifestation de l'intelligence! Je ne doute même pas qu^en comparant les unes aux autres les têtes des hommes qui trahissent un penchant ou une faculté de l'esprit très
décidée, on ne puisse arriver un jour à les faire concorder entre elles. Mais il faudrait pour cela beaucoup plus d'études sérieuses que Gall lui-même n'en a faites; il faudrait en outre cet instinct artiste que les médecins n'ont pas toujours. Une telle science resterait encore très fuyante sans doute : mais , je ne crois pas qu'on puisse jamais bien la fixer. Le caractère flottant de nos connaissances tient en effet, sur ce point, au sujet même : les facultés de Thomme sont libres dans leur principe immatériel, et déterminées dans leurs rapports avec l'organisation ; il en résulte un état mixte, intermédiaire, qu'on ne peut saisir absolument. La phrénologie crut résoudre le problème en incarnant chaque faculté dans une portion limitée du cerveau : ce procédé brutal, surtout entre les mains des arpenteurs du crâne, ne lui a pas trop réussi. Il faut quelque chose de moins positif et de moins géométrique, un moyen d'analyse plus délicatement combiné , pour atteindre le jeu de l'esprit dans ses nuances. La phrénologie est donc encore à faire : ce qui n'empêche pas qu'il y ait dans la doctrine de Gall, des traits de génie et un beau commencement de découverte. On n'arrivera d'ailleurs à perfectionner la physiologie du cerveau, qu'en étudiant l'homme tout entier, dans la variété des races et dans les maladies de l'esprit.