‹ ParisChapitre 4 sur 12 · Histoire. — Mon. — Cayicr · texte numérisé non relu

Histoire. — Mon. — Cayicr

La géologie est fille des travaux modernes. Si Ton remontait pourtant à l'antiquité , on trouverait que les très anciens peuples de TOrient avaient consacré dans leurs dogmes et dans leurs rits religieux un vague sentiment des grandes révolutions de la nature. Les anciens prêtres d'Egypte faisaient , en quelque sorte, profession de détester la mer, qu'ils représentaient , dans leurs emblèmes , sous les traits de Typhon, l'ennemi d'Osiris. Ils en avaient tant d'horreur qu'ils ne mangeaient ni poissons ni sel. L'abbé Millot et d'autres historiens vulgaires n'ont vu dans celle aversion qu'une rêverie théologique ; nous croyons, nous, qu'il s'y cache un fait primitif d'histoire naturelle. La mer, à raison de ses dernières inondations, devait être regardée comme animée de mauvais desseins envers les habitans de la terre. Dan» cette lutte entre les deux élémens, l'homme, enfant d'Osiris, avait nécessairement pris parti contre Ty-

HISTOIRE DE LA GÉOLOGIE. ia

phon; il voyait une ennemie personnelle clans cette grande étendue d'eau, qui avait plusieurs fois recouvert son domaine. Horace se fait, bien plus tard, à Borne, l'écho de ces anciens préjugés, ou, pour mieux dire, de ces anciennes terreurs, quand il invective la Méditerranée (éroce , pelago truci^ qui lui avait pris son ami Virgile. Une telle haine contre la mer et contre la navigation , dans les temps anciens , remonte, nous le croyons, aux grands mouvemens qui ont précédé l'assiette si long-temps incertaine du globe. L'homme a-t-il été témoin des derniers cataclysmes qui ont remis aux prises la terre et la mer , ou bien faut-il attribuer cette réminiscence, très obscure, au sentiment général de la création qui s'exprimait vaguement par la voix de son dernier né ? Songeons que les grands débris du monde antédiluvien, quoique enfouis sans doute et disparus, n'étaient point, à l'origine du genre humain, aussi effacés qu'ils l'ont été par la suite des siècles. Les traces des grands événemens géologiques n'ont d'ailleurs jamais été uniformément cachées; s'il faut entrer très avant dans la terre pour mettre à nu des époques anciennes de la nature ; il existe des créations plus récentes et des derniers ravages, dont nous ne sommes séparés, encore maintenant , que par un voile de sable. Comme la religion était dans l'Inde et dans l'ancienne Egypte le dépôt des connaissances, des souvenirs , des conjectures , il n'y a rien d'étonnant à ce que les idées des premiers hommes sur les luttes de la terre et de la mer, se soient inscrites dans les usages publics du culte. Cet antagonisme primitif des

deux élémens devait tendre à s'effacer dana la suc* cession des croyances religieuses. Si nous retrouvons plus tard le sel entre les mains des prêtres de la chrétienté, c'est plutôt comme un symbole de paix, que comme un objet d'anathème et de courroux. Tout annonce de loin un rapprochement entre ces deux grandes puissances , anciennement hostiles , la .terre et l'eau. La configuration du monde étant fixée, les hommes ont quitté cet effi*oi puéril qui leur rendait l'Océan si odieux. De nos jours l'industrie arrive^ ^déede la vapeur, qui signe désormais entre les deux élémens réconciliés un véritable traité d'alliance.

Si de telles recherches n'étaient étrangères à l'his* loire positive de la géologie, nous montrerions que les anciennes religions de la nature consacrent de la sorte, k chaque instant ^ dans leurs symboles téné* breux^ les transformations non moins obscuresdu globe teFrestre. Quittons , au reste , les âges hypothétiques de la science , et arrivons tout de suite k la géologie expérimentale . Je vais choisir seulement quelques noms d'hommes qui marquent des époques : Bernard de Palissy, ce simple potier de terre, qui sut être un grand artiste, déduisit de l'observation des coquilles fossiles , un |>etit nombre de conséquences, tout-à-fait extraordinaires pour son siècle , et pouvant servir à esquisser l'origine des choses. Linné, cette étoile du nord, qui jeta sur toute l'histoire naturelle une clarté prudente, croyait notre globe le résultat de couches déposées successivement les unes sur les au* très par une mer universelle , dont la retraite graduelle a mis à découvert nos continens. Au milieu de

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ces débuts, pleins de tâtonnement et d'incertitude, apparaît un génie vraiment créateur. L'homme auquel la géologie philosophique est redevable de son existence 5 celui qui porta le flambeau de la divination humaine sur les ruines des anciens mondes, c'est Buffon. De son temps les faits n'existaient pas dans la science; il s'en passe. Pour le génie, prévoir c'est voir. Buffon a vu ; oui , il a vu , par-delà les erreurs de son siècle, jusque dans les découvertes modernes. Appuyé sur les monumens souterrains de notre globe, encore mal connus de son temps , il déclara que l'œuvre de la création avait eu ses époques , ses mouvemens, ses âges de formation et de croissance. Les traces empreintes à la surface ou dans l'intérieur de la terre, deviennent, soiis son œil inspiré, des lettres pariantes, avec lesquelles il entreprend de reconstruire toute une histoire. Les Époques de la nature marquent l'avènement d'une genèse philosophique. Le naturaliste écrivit ce grand testament littéraire et scientifique dans un âge avancé; mais l'œuvre de Buffon est comme celle de Dieu qu'elle se proposait de réfléchir : on n'y trouve nulle part des traces de vieillesse. Les hypothèses hardies de l'auteur émurent les colères de la Sorbonne. Buffon s'alarma : a 3'espère, écrivait-il au digne abbé Leblanc, qu'il ne sera pas question de me mettre à l'index, et, en vérité, j'ai tout fait pour ne pas le mériter et pour éviter les tracasseries théologiques, que je crains beaucoup plus que les critiques des physiciens et des géomètres. «La Sorbonne rentra, en effet, sous l'hermine une griffe qui n'aurait jamais dû en sortir..

N'esi-il pas, du reste, humiliant de voir un génie comme Buffon , n'acquérir le droit de penser qu'au prix des soumissions les plus basses? La Genèse de Moïse est un admirable livre sans doute; mais faut* il , pour complaire à d'aveugles préjugés religieux et à des intolérances barbares, effacer cet autre livre que la nature a écrit en caractères reconnaissables sur l'écorce du globe? Faut-il surtout fermer le livre de la raison humaine , dans lequel le doigt de Dieu trace à sa manière, de siècle en siècle, les preuves d'une révélation croissante? Buffon est un des prophètes de la nature : il semble avoir assisté à la droite des conseils du Très-Haut, durant cette longue nuit des âges, où \ejiat lux de la puissance divine appelait la création à être.

Après la révélation du génie, la révélation des faits. Depuis Buffon, l'écorce du globe a été visitée; des pK)pulations d'êtres éteints ont été rendues à la lumière; le voile qui couvrait la face de l'abîme s'est, en plus d'un endroit, déchiré. Ces exhumations récentes qui, depuis un demi-siècle^ ramènent à la surface de la terre ses anciens habitans , ont permis de fonder une science nouvelle. Les imaginations se sont vivement émues au récit presque merveilleux de ces mondes primitifs sortant, après une longue et profonde nuit, de Tabime où les avait précipités la main des événemens. On crut assister à une répétition de l'œuvre des six jours. Chacun s'étonna que les ténèbres de l'oubli et de l'indifférence eussent pesé si long-temps sur ces pages antiques où la terre avait pris le soin d'écrire elle-même ses mémoire^. Peut*

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élre y a-t-il des âges clans rhumauité pour ces révélations rétrospectives. Il en est de la mémoire tardive du globe ^ qui se reporte maintenant avec ardeur au berceau des choses, comme de la mémoire de l'homme qui, en vieillissant, se retourne peu-à-peu en arrière vers les événemens de son enfance.

li'existence d'anciens animaux détruits par des causes qui ont elles-mêmes cessé d'agir, n'est plus aujourd hui un secret pour personne. Ces animaux^ différens de ceux qui existent aujourd'hui sur le globe, ont occupé, avant nous, le monde que nous habitons, et y ont laissé leurs dépouilles, leurs traces, leurs empreintes. La terre, ornée à la surface, d'une vie et d'une jeunesse souriante, a été plusieurs fois le tombeau d'elle-même, ou du moins des créations qu'elle avait vues se former. La face des choses s'est plusieurs fois renouvelée, depuis que Dieu a étendu la main sur le chaos. L'histoire de ces changemens est écrite autour de nous, dans le musée de géologie, sur les minéraux et les fossiles. C'est un usage ancien que celui de frapper des médailles d'or, d'argent ou de cuivre, pour fixer le souvenir d'un événement natio* nal, comme une victoire remportée, la naissance d'un prince^ ou Tavénement au trône d'un nouveau souverain. L'art de déchiffrer les inscriptions marquées sur ces médailles historiques, de les rapporter à des époques certaines, de reconstruire par leur date l'ordre et la chronologie des faits, constitue une science importante, qu'on nomme la numismatique. Cet art d'antiquaire, présente des traits de concordance avec la géologie moderne. Les géologues se servent en effet

des empreintes trouvées dans le sein de la terre, véritables médailles des anciens âges, pour rétablir la chaîne des événemens qui se sont passés à l'origine du monde. Éternel honneur de notre siècle! Il s'est rencontré, presque au même moment, dans ces dernières années, deux hommes qui déclarèrent avoir retrouvé le sens d'inscriptions très anciennes et regardées avant eux comme inexplicables; l'un s'adressait aux monumens de l'histoire, et l'autre aux monumens de la nature : c'étaient Champoliion et Cuvier.

Cuvier puisa ses principales lumières dans Tanatomie comparée. C'est en vertu d'un principe nouveau, celui de la corrélation des organismes, qu'il i^ssus* cita et fit reparaître les animaux, depuis long-temps ensevelis. Sa méthode contribua plus que toute autre à déterminer le caractère des différens âges du g^obe. Un artiste célèbre, M. David (d'Angers), s'est chargé de transporter sur le marbre, les traits de celui qui restitua aux sculptures naturelles des couches leurs titres d'ancienneté. C'est un beau monument élevé à la géologie moderne. Le statuaire a mis à côté du savant un globe troué, dont celui-ci tient le fragment dans sa main, voulant exprimer, sous cette grande image, que le génie de Cuvier avait en quelque sorte percé à jour l'écorce de notre monde, et en avait fait sortir, par cette ouverture, la révélation des feits qui constituent, selon la Bible , l'histoire des six jours. Tout en rendant justice à la puissance de Phomme, il ne faut pourtant pas exagérer la valeur, ni la portée des travaux de ce naturaliste. Son fameux ouvrage sur les ossemens fossiles , composé de mémoireff sans

suite et sans liaison, où l'on retrouve, pour ainsi dire, le désordre des mondes bouleversés, épars, qu'il tâ-^ che de rendre k l'existence, ne saurait constituer, à lut seul, l'ère définitive de la géologie. Toutes les fois que la pensée du célèbre naturaliste s'élève au-dessus du mécanisme de la reconstruction des animaux, sa pensée ne rencontre plus que ténèbres. Tantôt l'auteur semble croire à une succession des êtres, tantôt au contraire il explique la différence des dépôts par un simple déplacement de choses, à la surface de la terre; partout, en un mot, son jugement flotte. Quelle différence entre cette hésitation qui se contredit sans cesse et la hardiesse philosophique de Bufîon! Quelqu'un a dit dernièrement : « Buffon devine; Cuvier démontre. » Ce quelqu'un s'est trompé. Entre la méthode de nos deux grands historiens de la terre, il y a un abîme. Cuvier marque au contraire un re-^ ^ tour vers Liimé, c'est-à-dire vers l'âge des classifications et de l'observation des faits à courte distance. Le véritable successeur de Buffon est, en Allemagne, l'auteur de Faust , et en France M. Geoffroy Saint- Hilaire (i).

(i) Je metroiiTais au Muséum , un jour qu'on apporta le modèle d'un os de dynotherium gyganteum , récemment décuuvert dans une fouille. Clé formidable débris aniédiluvjen exciia par sa grosseur wne curiosité trèn vive. Mais i*impressioQ ne fut pas la même pour lous les assistais. Tandis que les professeurs s'entretenaient entre eux, le grave naturaliste demeura plongé dans une rô^eiie immense; à Paide de ce fo«sile, il reconstruisait mentalement l'animal tout entier, puis le milieu primitif dans lequel nue telle masse était destinée à vivre. Les autres savans voyaient dans cette pièce énorme un os remarquable ; M. Geoffroy Saint-Hilaire y voyait un monde. Ce naturaliste pbil«sa|iàe eél vraiment l'auteur de l'idée de la surcession des êtres, faussennent attribuée à Çuvier, après sa moi t. Cuvier croyait au contraire à une création unique dont lej membres se seraient seulement déplacés sur le globe.

Mi LE JARDIN DES PLANTES.

Il serait en outre injuste de rapporter à Cuvier seul les conquêtes géologiques, enregistrées sous son nom clans les ouvrages modernes; il a été aidé dans ce$ découvertes par d'autres savans considérables. Depuis M. Brongniart, qui associa modestement ses travaux à ceux de notre grand chef d'école, jusqu'à M. Elie de Beaumont, qui est venu, dans un simple mémoire, dresser l'acte de naissance de la terre et apprendre leur âge aux montagnes, nombre de fortes el courageuses intelligences ont contribué, dans ces derniers temps, à faire descendre la lumière sur les restes ténébreux d'une création rentrée dans le voile du néant.

Il — Coup-d œil sar les ossemens fossiles.

La géologie comprend l'étude des teri^ains qui forment l'écorce du globe et la recherche des débris dëtres organisés qui y sont enfouis. Tout le monde sait maintenant ce qu'on doit entendre par des fossiles. La substance primitive des plantes et des animaux antédiluviens a été remplacée parcelle des roches ou des couches pierreuses sur lesquelles on les retrouve gisans. Cette opération mystérieuse est le moyen simple et ingénieux dont s'est servie la nature, à Torigine, pour éterniser les formes des êtres qu'elle créait et détruisait; elle a gardé dans ces moulures leur reproduction fidèle, comme on conserve, tous les jours,

sur le plâtre les traits chéris et vénérés des grands hommes que la mort vient de ravir.

Les fossiles sont, avec les terrains qui les contiennent, les seuls nionumens des premiers âges du monde, mais ils suffisent pour nous révéler déjà un très ancien état de choses qui s'est trouvé fixé en s'abimant. Parcourir le musée de géologie du Jardin des Plantes, c'est descendre ou remonter le cours des événemens qui ont précédé la naissance de l'homme. Cette collection de minéraux et de fossiles est une genèse. Si la trompette du dernier jour venait à remplir ces salles de sa voix puissante , nous serions effrayés de voir reparaître autour de nous dans l'état de vie ces animaux étranges, oubliés depuis long-temps par la nature, inconnus à la surface actuelle de la terre qu'ils ont délivrée de leur fardeau : eh bien ! ce travail de résurrection en vertu duquel un mélange confus de débris mutilés s'arrange dans un ordre organique, de manière à ce que l'os aille chercher l'os auquel il devait tenir; ce travail qui fait sortir une seconde fois du néant des êtres éteints, la science va l'accomplir sous nos yeux dans cette galerie.

L'ordre des pièces géologiques exprime plus ou moins le déroulement des faits qui ont construit et peuplé l'écorce de la terre. Voici d'abord des échantillons, sans empreinte d'êtres créés: la vie alors n'existait pas. La disposition de ces couches, privées d'animaux et de végétaux, imite assez bien celle de livres entassés en pile, successivement, les uns sur les autres, à mesure que chaque auteur y aurait consigné les annales de son temps, et placés de telle sorte que

le dernier écrit se trouve toujours immédiatement audessus de celui qui renferme le récit des éyénemens de lepoque précédente. Il s'en faut néanqioins de beaucoup que cet ordre admirable ne soit jamais troublé. Des événemens de nature violente ont déchiré les pages de ces livres et les ont déplacées sur presque toute la surface de la terre, au point d'introduire souvent dans l'esprit des géologues le doute et la confusion. Toutefois les grandes divisions demeurent assez nettement indiquées. Un tel échelonnement des faits doit suffire à notre curiosité présente. Si tous les pas du temps ne marquent point très clairement sac ces roches antiques, sur ces terrains de formation minérale ) nous pouvons du moins en suivre déjà quelques traces^ et c'est beaucoup dans des âges si éloignés de nous.

La science discute encore sur les pièces qui se montrent dans cette galerie , pour savoir si le règne animal a commencé en même temps que le règne végétal. Nous croyons qu'il faut s'élever ici au-dessus de la matérialité des faits. La partie de Técorce de la terre qui a été fouillée est relativement trop restreinte , pour qu'on puisse établir sur les fossiles découverts jusqu'ici une conclusion solide. La ligne qui sépara l'avènement des deux règnes de la nature, fut-elle à jamais effacée, devrait encore être admise moralement. Il faut étudier la marche de la création dans les lois générales qu'elle développe à notre intelligence, mieux encore que dans des monumens douteux, dont la date et les causes de conservation ou de ruine sont souvent impénétrables. Nous de-

vons reconnaître que le génie humain a aussi ses révélations^ et croire avec Moïse, le plus ancien des géologues^ que Faurore du règne végétal a devancé le jour des premiers animaux créés.

liCS premiers animaux qui paraissent dans les terrains ardoisiers ne montrent encore qu'une organisation tris simple. Ils n'en ont pas moins laissé leur trace sur le fond évanoui de leur époque : beaucoup d'écrivains qui travaillent à faire de même pour l'avenir n'y réussiront peut-être pas aussi bien que ces mollusques et ces crustacés. C'est au reste une belle leçon que nous donne la nature, en faveur de l'inaltérabilité du style, dans ces inscrustations d'êtres, dont la forme a dominé la matière, au point d'exister plusieurs milliers de siècles après elle.

Un savant estimable, M. Cordier, chargé de l'enseignement de la géologie au Muséum d'histoire naturelle, préside à la conservation et à l'accroissement de ces fossiles.

fll. — Rappwts de la géologie avec TembryogéiHe.

Là puissance productive de la natui'e se montre à nous sous deux faces identiques, la création et la génération des êtres.

Selon les anciens^ le monde est sorti d'un œuf (i),

(t)Les Egyptiens se représentaient letemel auteur des êtres sous la figur« d'un hop^me qui tenait uo sceptre, et de la bouche duquel sortait un ceuf. Cet

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ex ovo emersit. Cet œuf a eu, pour ainsi dire, un temps d'incubation ; Moïse nous représente sous une grande image ce travail préparatoire de la matière ; « Les ténèbres couvraient la face de Tabime, et un souffle de Dieu était porté sur les eaux. » La science d'accord cette fois avec la tradition religieuse, peut voir dans le noyau primitif de notre planète une image de Tovule , au début de ses formations. Ce germe, couvé par l'esprit de vie, s'avança au travers des siècles, vers des changemens nécessaires. Autour de lui se formèrent, comme autour de l'embryon, des enveloppes destinées à le protéger; ceux qui ont observé l'œuf humain, recouvert par les villosités du chorion, se figureront aisément le règne végétal étendant à la surface du globe primitif ses fougères membraneuses. Le monde a renouvelé plusieurs fois les conditions de son existence durant cette longue et obscure évolution de progrès que nous allons bientôt retracer. Plongé dans les eaux diluviales^ comme l'œuf humain dans les eaux de l'amnios 5 revêtant , comme lui, des organes successifs de respiration^ et de vie, Tœuf terrestre a passé par les mêmes états de naissance, où passent les êtres vivans durant leur période de formation intra-utérine. Les actes très anciens de la création géologique se répètent et se

œuf, symbole de la création de ruuivers , &e retrouve chez les Indiens, les chinois, les Chaldéens, les Perics, les Grecs. L'idée de la créatioo du monde, par voie d'uvogéuisme, qui se reocontre ainsi dans toutes les cosmogonies de l'Orient, ne saurait être allribuée au hasard. L'homme a été i>ourvu, à l'origine, d'une mémoire intuitive des choses, (|ui a é.*é prise généralement pour une révélation.

HISTOIRE DE LA GÉOLOt^^tE. 4^9

continuent maintenant dans les actes de la génération animale. Il a donc existé, à Torigine, sur le globe que nous habitons une véritable embryogénie des choses.

La vie a commencé sur la terre ; il existe, comme nous l'avons dit^ une limite à partir de laquelle l'existence a revêtu les formes de la plante et de l'animal; franchissez cette limite, et vous ne retrouvez plus audelà qu'im monde sans habitans. Ce monde-solitude recèle déjà pourtant l'avenir de l'animalité : soit que des germes errans parcourent l'immensité de l'air et des eaux ; soit que la matière cherche à se combiner en vue d'une création des êtres. Il fallait que la nature eut atteint l'âge de puberté pour que la force génésique se développât. Jusque-là, tout entière au travail architectural, qui devait établir la charpente osseuse du globe, la nature n'avait guère exercé d'autre puissance que celle de ces deux agens constructeurs , le feu et l'eau.

Le règne végétal a-t-il commencé avant ou après le règne animal, ou bien ces deux règnes ont-ils paru tous les deux en même temps? Dans la création embryogénique, on voit les enveloppes de protection se former, au même instant où l'œuf se détache de l'ovaire. Si, suivant cette voie d'analogie, nous régardons le règne végétal comme nécessaire à l'enveloppement du règne animal, surtout dans les premiers temps de la vie sur le globe, nous serons portés à croire que la manifestation des deux règnes a été presque simultanée. Si nous consultons au contraire les lois du progrès, comme nous l'avons fait lout-k-

l'heure, lois qui se montrent si clairement par la suite dans la marche de la nature, nous trouverons alors plus conforme à la raison de supposer un temps d'arrêt, entre l'avènement des plantes et celui des animaux.

Il existe au reste entre les deux règnes des dépendances étroites, qui ont dû lier les causes et les rapports de leur naissance sur le globe. La nature, qui pourvoie par le ntellus à la nourriture primitive de l'embryon, a sans doute ménagé de même aux premiers animaux créés, des magasins d'approvisionnement dans l'existence des végétaux. Il y a un autre fait qui demande d'érre médité : la respiration des plantes appelait, selon nous, sur le globe celle des animaux. Tout le monde sait que les végétaux respirent de l'acide carbonique et rejettent de l'oxygène; tandis que les animaux, (admirable prévoyance de la nature!) respirent de l'oxygène et rejettent de l'acide carbonique. Cet antagonisme respiratoire est précisément une des causes auxquelles nous devons rapporter l'origine des deux règnes. L'existence très ancienne d'une atmosphère chargée d'acide carbonique est attestée en géologie par les inépuisables dépôts de houille et de charbon de terre. Quelle force luxuriante il a fallu dans ces temps reculés à la nature végétale pour donner, en se décomposant, cette immense quantité de carbone, qui a été fixé .dans l'éeorce solide du globe. A cette époque où la terre encore stérile, venait d'être recouverte par ^Ja mer, les plantes jouissaient, en quelque sorte., d'une vie indépendante du sol et cherchée presque entièrement

dans les principes de l'air humide. Ces végétaux dégageaient, en respirant, une masse toujours croissante d'oxygéife : l'introduction de ee gaz nouveau, ou du moins contenu jusque-là en petite quantité dans l'atmosphère, a eu pour résultat de donner naissance aux premières formes animales. A mesure, en effet i que cet élément nouveau se développe dans ces anciens âges, à la sur£acedu globe, nous voyons la vie qui augmente.

Les démens chimiques, contenus dans les organes des animaux ne se retrouvent pas tous dans ceux des végétaux. C'est une preuve, selon nous, de la succès* ston des êtres. Les changemens qui ont £aiit passer l'organisation de la planjte à celle de l'animal, ayant eu pour cause d'autres changemens survenus dans rétat de l'atmosphère, il en résulte que l'on nesau^ rait demander aux uns et aux autres les mêmes prin* cipes de composition chimique. Le monde de ces temps reculés est un vaste laboratoire, où la natui^ opérant d'âge en âge sur la respiration des êtres, par l'entremise des agens extérieurs, accroît et développe, à la «urface du globe, les conditions de la vie sans cesse renouvelée. Si ces transformations de chimie vivante n'ont point agi sur les êtres déjà créés, pour les modifier et pour changer les lois de leur exis* tenoe, elles ont certainement eu lieu dans le principe créant.

Le^ègne animal a été primitivement calqué sur le règne végétal. Il est curieux de voir, comme la nature, quand elle a une fois adopté un moule et tracé une diredioii, ne s'en écarte que pas à pas. Les éponges

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et en général les madrépores ont avec les végétaux fiingiformes et avec presque toutes les plantes sousmarines, des traits de ressemblance qui frappent les yeux. Le passage des formes de la création végétale aux formes de la création animale a donc été presque insensible. La nature s'est traînée long-temps dans les mêmes voies.

Le règne animal a eu sur le globe un état d'en&nce. Cependant le principe créateur marche et à chaque pas séculaire, il développe dans le monde une nouvelle production d'êtres, une nouvelle forme de la vie. Les âges antédiluviens ont été véritablement pour la nature des temps de grossesse. L'eau, l'air, la t^rre^ tous les milieux, étaient en quelque sorte des appareils dans lesquels se passaient alors les formations primitives de l'animalité. Â mesure que le monde ambiant s'organise pour luie plus grande dilatation de l'être, les animaux participent à la vie croissante que leur donnent ces foyers extérieurs. D'âge en âge, les organismes augmentent et se compliquent sous rinfluence des mouvemens qui s'exécutent à la surface de la planète. Nous suivrons tout-à-l'beure dans les couches d'animaux fossiles la trace continue des créations qui ont amené les animaux, aujourd'hui vivans, sur la terre. Qu'y verrons-nous? une série d'ébauches. La nature a fixé dans ces émissions d'êtres qui s'arrêtent et qui recommencent leur existence sur de nouvelles bases , les divers temps d'une même pensée. La génération de l'idée créatrice a donc été croissante; elle couva et enfanta à plusieurs reprises le dessdn de son œuvi^. L'évolution de ces mondes embryomuâres

est répétée d'ailleurs constamment chez les animaux par une série d'états analogues^ durant la vie intrautérine. Le développement consiste à l'origine des choses, dans un mouvement successif de formes provisoires, remplacées bientôt par d'autres formes qui doivent à leur tour s'effacer et mourir.

Dans la grande série des créations géogéniques, où nous allons entrer , les animaux d'une couche inférieure sont, relativement aux fossiles de la couche supérieure, des embryons qui ont vécu. Ces animaux ayant respiré à l'air libre, il faut alors que le milieu atmosphérique où ils vivaient ait eu quelque affinité, dans ces âges d'enveloppement , avec les lois physiques de la respiration intra-utérine.Cette atmosphère n'existe plus; tout être qui arriverait aujourd'hui à Fair extérieur avec les organes de la vie embryonnaire serait aussitôt frappé de mort ; les rapportsdes choses ont donc varié depuis la naissance du monde. Il existe au reste une telle coordination entre les parties respectives, que les lois du milieu étant modifiées, tout change aussitôt dans le règne animal. A chaque renouvellement de l'air extérieur , les conditions de la vie se suspendent ou se transforment. C'est ainsi qu'une cause entraîne après elle, par un mouvement enchaîné, toutes les autres causes, et que la configuration entière du monde cède à un léger changement survenu dans la force d expansion des agens créateurs.

Dans le cas où les influences extérieures auraient agi sur les espèces du règne animal pour les engendrer les unes des autres, par une série de métamorphoses, il

est certain que ces modificateurs ambians n auraient point agi sur les individus formés, mais sur l'embryon. En a-t-il été ainsi? Derrière cette question encore douteuse se cache toute une philosophie naturelle. BornonsMious pour l'instant à voir ce qui est assurément; or, ce qui est, nous l'avons dit, rentre dans les lois de la formation erabryogénique. La forc^ productive n'a pas été un instant stationnai ré sur le globe. Comment ne pas admirer l'esprit révolutionnaire de la nature, qui proportionne sans cesse les changemens aux besoins nouveaux de la création. I^ travail de la destruction se montre ici non moins fécond queletravail delà renâissance,puisqu'ille prépare et le rend possible. Chacune de ces époques antédiluviennes qu'une catastrophe termine, après une durée plus ou moins longue, entraîne dans sa chute un monde complet, dont tous les congénères végétaux et animaux étaient, entre eux, dans une complète harmonie.

Entre ces temps de grossesse, durant lesquels l'acte de la création marche, pour ainsi dire, à pas de géant, s'étendent des intervalles, des repos , des entr'actes. Une série de divisions imprimées dans l'organisation profonde des êtres vivans, marque ces époques fermées. Une clôture, dont la trace persiste encore dans les caractères spécifiques du règne animal, s'élève après chaque ordre de choses détruites. Les limites, plus ou moins infranchissables, qui séparent maintenant entre elles les familles du règne animal, ne sont, en effet, dans l'ordre chronologique de la création que les barrières entre un monde et un autre monde ;

ces mondes géogéniques ont disparu ; les barrières sont demeurées debout.

Au milieu de ce grand travail qui a préparé et déterminé l'établissement de la vie à la surface de notre planète, la nature a prévu l'obstacle, tantôt comme un moyen de retenir d'immenses fonces dans leurs limites^ et de les empêcher de tout envahir; tantôt, au contraire , comme un moyen de les exciter par la résistance des autres forces. Si certains agens de la création eussent été abandonnés au cours naturel des choses, ils se fussent peut-être engourdis dans leur doÉtiinatiOii paisible, tandis que Tantagonisme d'autres puissances rivales les maintenait sans cessé à l'œuvre. On voit d'ici la raison de ces luttes qui ont bouleversé à plusieurs reprises l'écorce superficielle de notre globe. Fléaux de près, ces grands ravages, dont i'imaiginâtion de certains naturalistes a peut-être exagéré la violence et Tinlensité, sont au contraire, à distance des événemens, les agens nécessaires du progrès dans la fdrmatioit de l'univers terrestre. On se demande si, depuis ces révolutions antiques, la marche de la nature a changé; si une sorte d'hiatus infranchissable sépare les temps anciens et les temps modernes de la vie? Les lois qui agissent , chez l'enfant, pendant les âges de formation et de croi^ance, ne sont plus fout-à-fait les mêmes que celles qtii détehninent l'existence de l'homme, après là puberté. Ainsi du monde : quand les lois d'équilibfe de la vie furent fixées, la nature ralentit peu-à-peu Tactivité des causes qui avaient présidé dans l'origine à l'avènement des êtres. Il faut donc reconnaître dans

la création un principe unique; ce principe se mo» rlère avec le temps, mais il ne cesse jamais d'exister ni d'agir.

Ces explications sufBsent pour nous introduire dans Tétude de ces mondes successifs, dont le mouvement amena jadis à la surface de la terre de nouveaux habitans. Nous allons écrire l'histoire de l'origine des choses. Une telle histoire se lie intimement à celle des terrains qui composent, comme nous l'avons dit, le revêtement extérieur de notre globe. Ijes événemens dont ces terrains ont été le théâtre sont rendus à ce moment visibles. Leurs traces se conservent avec tous les caractères essentiels de l'écorce du globe, comme des faits anciens gravés dans la mémoire des hommes. Si l'on suit la marche inverse de la nature, exprimée dans ce musée de géologie par l'ordre des fossiles, on est fr.tppé tout d'abord de deux grands faits. £n premier lieu, aucun des animaux qui figurent ici ne ressemble absolument à ceux qui existent maintenant sur toute l'étendue de la terre. En second lieu, ces animaux enfouis diffèrent d'autant plus des ' êtres aujourd'hui vivans que nous remontons davantage vers les armoires qui contiennent un ordre de choses plus ancien. On voit donc que la vie n'a pas toujours revêtu les mêmes formes, qu'elle les a au contraire changées et renouvelées sans cesse. Enfin, si nous descendons toujours, nous arrivons à un point où les animaux et les plantes, de plus en plus rares, viennent tout-à-fait à disparaître. Nous ne rencontrons plus alors que des roches inertes, dont aucun débris tivant ne varie la solitude. De ce premier

coup-d'œil jeté autour de nous sur ces salles éloquentes, il résulte que notre monde a eu un commencement, et que des progrès dont l'ensemble constitue l'état actuel des choses se sont accomplis , pendant une sombre et indéfiniment longue suite de siècles, sur l'écorce sans cesse croissante du globe que nous habitons.

lï. — Histoire de la Terre.

Au commencement, la terre était une légère vapeur où se jouait une lumière pâle et diffuse. Était-ce, comme le veulent certains astronomes^ plus poètes encore qu'astronomes, un fragment détaché du soleil et volatilisé dans sa chute? Ou bien était-ce une de ces nébuleuses dont l'œil d'Herschell croyait avoir surpris la trace dans le ciel immense, sortes de vapeurs glaireuses et fécondes, qui lui paraissaient être la semence dont la force créatrice se sert pour engendrer des mondes ? Peu-à-peu ce iluide élastique se condensa autour d'un centre brillant qui fut, pour ainsi dire, le noyau de notre planète. De l'état nébulaire, ce monde naissant passa alors à l'état igné. Cependant les siècles s'écoulaient, et par siècles nous entendons ces époques vagues, immenses, éternelles, que l'esprit de l'homme ne peut mesurer. Autour du liquide incandescent une croûte solide se forma. Cette écorce était d'abord mince et fragile : un travail mystérieux s'opérait avec des tressai lieraens dans le ventre de

l'abime^ dans cette masse bouillonnante qui oscillait sous la pression des astres ; d'effroyables niouvemens atmosphériques parvenaient souvent à disjoindre la suriface calcinée, comme le vent qui rompt la glace ; des courans d'air prodigieux entraînaient ces fragmens divisés dans le liquide, où les uns rentraient en dissolution, tandis que les autres, amoncelés d'étages en étages comme des glaçons que poussent et qu'entassent des autans furieux, élevaient des amas impossibles à détruire. Ainsi se construisait séculairement l'enveloppe solide du globe, coupée ça et là de rides profondes. En même temps l'immense atmosphère qui baignait de ses flots élastiques et mobiles la surface naissante de notre planète n'attendait que rabaissement de la température pour se précipiter. Le moment arriva. Alor^ commença une série de phénomènes sans nom , un vaste mouvement d'actions et de réactions chimiques, dont l'imagination s'effraie. Les premières ondées qui frappèrent la croûte brûlante du globe furent relancées vers le ciel en nouveaux gaz, en vapeurs ténébreuses. Age de nuit séculaire et primitive, durant lequel les ombres d'un brouillard étouffant siégeaient à la surface mal éteinte de notre planète, et tenebrœ erant super faciem abyssil C'est à la suite de cet étonnant tfavail de refroidissement que l'eau épandue avec furie, repoussée d abord, épandue de nouveau, se maintint à F état liquidé et envahit, sous forfne de lessive bouillante, la pellicule granitique du monde consolidé. Bientôt ce ne ftit plus qu'un grand océan, au-dessus duquel la terre soulevait par endroits sa face noyée et morne.

Les premières assises superficielles du globe que la iner vint recouvrir, étaient ces puissantes roches qui montrent à notre gauche dans le musée de géologie leurs fragmens variés. Des cristaux et d'autres richesses minérales sortirent dès le commencemçnt du laboratoire où se formait notre planète. Mais la vie n'a laissé aucunes traces sur ces premiers ouvrages de la nature. Les merveilleux événemens dont nous venons d'esquisser le récit n'ont eu pour témoins aucuns des étr^ organisés qui respirent maintenant dans la nature. Dieu, pendant ces temps reculés, assistait seul à son œuvre. Un océan sans rivages promenait tout à la surface de la terre sa masse vide et désolée. Ce grand désert d'éau attendait avec une mélancolie immense queTesprit du créateur développât dans son sein ému les premiers germes de l'existence animale. Ce liquide inconnu rie roulait dans ses flots troubles et raenaçatts que des détritus de roches et des matériaux inanimés. Une masse de marbres à grains salins et d'autres calcaires sans coquilles , tel est le palais que cette mer primitive s'était construit pendant son séjour sur Técorce du globe. Si jamais un grand poète écrit cette grande épopée de la création, il y aura pour lui un beau motif de rimes dans les plaintes inarticulées de cette mer sans habitans^ demandant à Dieu de consoler sa sfolitude. Mais le moment n'était pas encore venu où la vie devait s'établir dans le monde. La raison du vide de la mer et de toutes les autres parties du globe à cette époque très ancienne est principalement dans l'état élevé de la température qui n'eut permis à auctm être organisé de se maintenir. Ajoutez à cela les

mouvemens d'un sol sans cesse soulevé^ d'une mer toujours en tourmente, d'une nature partout en mal de création, et vous concevrez aisément que les existences végétales ou animales n'auraient paru dans un tel milieu que pour s* anéantir aussitôt. Ne pouvant se mettre en harmonie ni avec l'air chargé de vapeurs mortelles, ni avec la grande eau^ continuellement tenue à la température d'un bain thermal^ la vie ne pouvait se manifester nulle part : elle attendait. Combien de temps s'écoula entre la consolidation du globe et la naissance de ses premiers habitans? C'est ce qu'il est impossible, dans l'état actuel de nos connaissances, de déterminer. Pour peu néanmoins qu'on y ré* fléchisse et qu'on examine autour de soi le travail compliqué de la vieille formation terrestre, toutes les espèces de roches qui entrent dans sa contexture, les années s^entassent sur les années, les siècles sur les siècles, et l'on voit fuir ce premier âge du monde dans un prodigieux lointain qui à trop de ténèbres pour les yeux de la chronologie humaine. Mais, au surplus, qu'est-ce que cette attente, si longue quelle nous paraisse, devant la patience el le travail de l'éternité ?

En ce temps-là, il se fit sur la terre un .grand progrès. La mer commençait à se calmer dans son lit toujours incertain ; l'atmosphère avait perdu dans de vastes actions chimiques les gaz qui la rendaient impropre à la respiration des végétaux eux-mêmes ; la température du globe s'abaissait. Ce fut alors que, toutes choses étant préparées de longue date à cet effet, apparut sur ce monde nouvellement formé te plus

HISTOIRE DE LA TERRE. Hii

étonnant et le plus mystérieux de tous les phénomènes j la vie ! La grande ligne de micaschiste et de gneiss, qui parait avoir été formée par le contact simultané de ces deux puissances, le feu et Teau, marque en quelque sorte la limite entre la solitude du monde et son occupation par des êtres organisés. C'est en eflEet dès le terrain suivant^ auquel les géologues ont donné le nom d'ardoisier, qu'on voit se dessmer les premiers fossiles. Il s'en faut néanmoins de' beaucoup que la vie se soit manifestée tout de suite avec puissance. On la voit, loin de là, se traîner au commencement dans les régions les plus basses et les formes les plus débiles. Encore les êtres animés étaient-ils rares dans ces premiers temps. La vieille mer, ce liquide inconnu dont ils venaient peupler les abîmes abandonnés, était encore dans un état tiède et inquiet, peu favorable à leur accroissement. A voir même les anciens produits de TOcéan, ces zoophytes et ces mollusques, premiers habitans des eaux , se montrer en petit nombre et de distance en distance, on ne peut guère douter qu'il n'y ait eu dans l'origine une sorte de lutte entre les nouvelles lois qui voulaient faire surgir la vie dans la création, et les anciennes, qui la condamnaient jusque-là à l'isole» ment et à l'inertie. Plusieurs individus de ces espèces naissantes, inconnues dans nos mers actuelles, ont dû succomber sous l'action de cette lutte, et n'auront sans doute apparu un instant que pour ouvrir les voies à un nouvel ordre de faits. La grande eau n'offrait donc encore au fond de ses puissans abîmes que de rares ébauches d'animaux infimes aux prises avec

442 LE JARDIIN DES PLANTKS.

un monde ennemi qui voulait ramener le néftnt. La vie triompha. Ce ne fut toutefois que sous les formes les plus simples et les plus rapprochées de la nature inerte qu'elle essaya dans les premiers temps de s'emparer du globe. Des végétaux acotylédons bordèrent de leurs fi]s déliés les rivages indécis de cette mer qui se déplaçait sans cesse ; des zoophytes à sensations obtuses et sourdes, êtres ambigus qui tiennent autant du minéral que de l'animal, des mollusques, [dus tard quelques poissons en petit nombre, vinrent occuper faiblement l'immensité des eaux. Ces premiersnés de la création, qui forment l'aurore du règne animal, ne tardèrent pas à disparaître et à être remplacés par d'autres zoophytes, d'autres mollusques, d'autres poissons, lesquels vont se renouvelant à leut tour, d'étage en étage, à travers les couches que le travail delà vie et de la mort superpose les unes aux autres pendant la longue durée des siècles. La vie, sans cesse en mouvement, quitte certaines formes usées pour en revêtir de nouvelles, qu'elle change encore; et ce sont ces formes abandonnées par la nature, mais conservées à l'état de fossiles, qui se montrent de cases en cases dans notre musée de géologie.

La création, une dans son principe créant, a eu sur le globe une marche successive. A peine Tair a-t-il dépouillé les propriétés nuisibles à la vie des plantes, que le règne végétal, d'abord timide et indécis, prend sous un milieu ambiant, chargé de gaz acide carbonique, des développemens énormes et incroyables. Un terrain entier, qui s'étend à une grande profondeur sur toute l'étendue du globe, a été formé par les dé^

bris de cettç^ seconde flore, dont on retrouve encore à cettp heure les feuilles et les tiges teintes en noir. Ce qui étQTine le plus» c est que ces espèces arborescentes, d'ufie force et d'une grandeur prodigieuse, ne sont plus représentées sur notre terre que par des plantes herbacées, aujourd'hui toutes basses et rampantes, surtout dans nos contrées froides. I^' existence d'une atmosphère extrêmement favorable à la végétation explique seule ces excentricités dans le volume et dans la taille des plantes de la formation houillère. Nées sur un sol encore stérile et chargé de peu de terreau , elles v^étaient , comme nous l'avons dit , dans Fair, qui suffisait à les nourrir. Quel était alors Tétat du globe? Les montagnes qui forment aujourd'hui les principaux reliefs de la terre n'existaient pas; un immense océan parsemé d'îles basses vaguait solitairement à la surface du monde nouveau-né. Les terres découvertes étaient envahies par une végétation dont nous n'avons plus d'exemples maintenant, même sous l'équateur, dans les îles les plus chaudes et les plusfécondes. Des palmiers inconnus dans la nature actuelle, de gigantesques fougères , haute comme les plus hauts arbres, de puissantes lycopodiacées, balançaient à la surface des eaux leurs larges feuilles et leurs étonnantes tiges. L'humidité et le calorique, les deux principes qui contribijent le mieux à la santé des plantes, s'entendaient pour enrichir ce premier vêtement de lsi terre, nouvellement sortie du fond des eaux. On peut, dans l'ordre de la nature, comparer cette saison g^ogique à celle du printemps. Comment ne pas se reporter avec mélancolie vers cet âge d'or de la créa-

tion ? Nos peintres n'auraient-ils pas un beau sujet de paysages dans cette première végétation exubérante, dans ces groupes d'îles qui couronnées de verdure sortent des abîmes d'un vaste océan j dans cette lumière riche et imiforme, si intense, que les physiciens ont cru qu'elle différait de notre lumière actuelle, dans la solitude même de ce nouveau règne végétal qui attendait les grands animaux à venir ?

Et le temps suivait son cours majestueux. L'Océan, qui renouvelait sans cesse son liquide par suite des changemens de l'atmosphère, était le théâtre de destructions et de métamorphoses sans nombre. La nature se montre partout fidèle à cette grande loi : innover pour conserver. C'est principalement dans la classe si nombreuse des poissons qu'on peut observer les variations de formes à l'aide desquelles cette population flottante passe d'un âge à un autre^ sans s'interrompre. Ces formes mobiles paraissent toujours calculées pour les différens milieux où les êtres qu'elles revêtent sont destinés à vivre. C'est ainsi que nous voyons les anciens poissons, recouverts de grosses plaques solides, sans doute pour résister aux convulsions qui bouleversaient dans le sein même de i'Océan la croûte du globe agité, perdre dans la suite cette dure enveloppe, lorsque le calme et le repos de notre planète eut rendu une telle armure inutile. Tout porte donc à reconnaître dans le mouvement des êtres qui se succèdent ici de moment en moment, l'actioii d'une force créatrice qui essaie, pour ainsi dire, des habitans à la mer et qui les retire à mesure que la mer les rejette, afin de les modifier et de les soumettre aux

HISTOIRE DE LA TERRE. 4i5

conditions nouvelles du liquide. Ces poissons réformés, restes éteints* et immortalisés dans la mort de l'ancienne population marine, sonf là sous nos yeux qui nous disent: <c L'Éternel nous a détruits parce que, sous cette forme, nous n'étions plus [capables de vie dans l'économie générale du monde. » Nous ne saurions, en tous cas, assez admirer l'art avec lequel la nature a imprimé sur ces planches friables les êtres qu'elle allait sacrifier. Un grand nombre de poissons, ensevelis sous la boue bitumineuse dont l'action les avait tués, ont trouvé la conservation de leurs formes dans l'événement même qui les faisait périr. Rien n'égale la fidélité de ces moulures naturelles; les plus fines arêtes ont marqué. Avoir ces empreintes légères de poissons se montrer sur le fond obscur des couches, on dirait des imaginations d'êtres ou tout au moins d'anciens souvenirs gravés dans la mémoire de la terre.

Suivre le cours des temps exprimé dans cette galerie par les créations successives qui peuplent les cages de ven-e, c'est s'avancer avec la nature, des degrés inférieurs de Véchelle zoologique aux degrés supérieui^, de l'infusoire à l'homme. Seulement, ces pas que nous faisons de secondes en secondes, le temps les a faits avant nous, et les pas du temps dans ces grandeâ formations géologiques ont été peut-être de pkisieurs milliers de siècles. Les progrès du règne animal ont été lents comme les causes qui les amenaient. A mesure que le monde ambiant, sans cesse renouvelé, eut revêtu des propriétés plus favorables à l'extension de la vie, on vit apparaître des êtres doués d'une capacité

plus vaste pour le mouvement et pour k destniction. Les premiers grands animaux qui se montrèrent à ce second âge de la terre furent des reptiles. Ils suivent les poissons dans Tordre des temps et dans Tordre de nos collections. Ces anciens reptiles appartiennent presque tous au genre du lézard ; mais il s'en faut de beaucoup que nous puissions nous faire une idée de la singularité de forme, du volume et des autres circonstances organiques de ces terribles ancêtres par le petit animal du même nom qui rampe aujourd'hui chétivement le long de nos murs. Le plus grand nom* bre de ces sauriens primitifs étaient destinés à habiter la haute mer. Leur taille nous pars^it gigantesque; leur peau était une cuirasse formée d'écail^es osseuses, pour la plupart imbriquées et distribuées en deux carapaces, dont Tune protégeait le dos, et dont l'autre plastronnait le ventre. Cette armure était proportionnée à leur force. Un tel animal n'a pu vivre et se développer avec ce degré d'audace que sous une température au moins égale à celle des zones torrides les plus ardentes ; et cependant, ce reptile habitait nos climats. Les carrières deCaen en ont fourni des squelettes presque entiers qui, après une nuit et une sépulture de plusieurs siècles, sous les marbres et les couches de calcaire grossier, ont revu subitement la lumière. Si ces grands animaux exhumés par la nain de l'homme, avaient pu reprendre le sentiment et la vie en revenant à la sur&ce de la terre, qu'auraientils dit de notre froide planète? Auraient-ils jamais p» reconnaître leur patrie dans cette pl^le Normandie chargée de brouillards? De tels êtres n'auraient reparu

un instant à la vie que pour la perdre et pour s'anéanfir de nouveau. Il faut donc reconnaître que de vastes cbangemens se sont accomplis durant là marche des siècles sur le monde, et que la vie, dans la variété de ses formes, n'a fait que suivre ce mouvement universel. Parmi les animaux soumis à l'influence continuellement vanable des milieux ambians, les uns opposent, par la force même de leur organisation, une résistance invincible à tous cbangemens ; ceux-là périssent : nous retrouvons chaque jour dans la terre leurs dépouilles enfouies qui nous étonnent. Les autres, moins rebelles par nature à ces renouvellemens du taonde extérieur, finissent par s'y accommoder et S(B maintiennent, moyennant quelques concessions de formes, d'une époque à l'autre; anciens et nouveaux habitans de la terre, dont ils ont traversé les révolutions sans y laisser leur existence.

Le moment est venu de nous faire une idée de l'état du monde primitif sous le règne de ces étonnans reptiles dont nous avons devant les yeux les débris. Leur succession ressemble a la généalogie de ces despotes qui coirtihuent l'un après l'autre, dans les anciennes histoires, le gouvernement d'un royaume. D'abord, c'est Ficthiosaure qui se montre sur la terre effrayée; son avènement a dû être quelque chose de terrible et de prodigieux. Il sort comme un géant océanique de l'abîme où les événemens avaient englouti la première manifestation des êtres créés. Quel animal ce fiit que l'icthiosaure ! Il faut voir ce monstrueux reptile pour croire k son existence. La nature a eu, comnae l'humanité^ ses âges fabuleux; il semble

qu'elle se soit jouée, dans son enfance , à construire des êtres imaginaires. L'icthiosaure présente un assemblage inouï de formes empruntées, undique collatis membris. Le même individu réunit le museau du marsouin, les dents du crocodile, la tête du lézard, les nageoires d'une baleine , et les vertèbres d'un poisson. Mais ce qui étonne encore davantage dans cet animal , où tout est extraordinaire , c'est l'énormité de son œil. Ce globe oculaire, dont le volume excède souvent la tête d'un homme, était une sorte de lanterne allumée qui traversait les flots pendant la nuit. Il vivait dans une mer qu'habitaient avec lui des poissons et de nombreux mollusques. Ce monstre , terminé par une queue longue et puissante , remontait souvent à la surface des eaux pour respirer l'air et pour jeter un regard infini sur l'Océan , puis il se replongeait aussitôt afin d'atteindre sa nourriture. Ses mâchoires devaient avoir une dilatation effrayante; elles étaient en outre armées de dents nombreuses et aiguës. Sa voracité était en proportion de ses moyens d'attaque. La science, qui, non contente de rendre à la lumière ces animaux enfouis depuis des milliers de siècles, a encore introduit sa main dans leurs entrailles, a trouvé dans le ventre de l'icthiosaure des débris de poissons et de reptiles mal digérés. Ces animaux, tout en cavité intestinale, n'a^ vaient souvent pas moins de trente pieds de longueur^^ Il n'y a pas moyen de douter que l'icthiosaure n'ait été Je premier tyran de la population marine, et l'un de sci plus redoutables fléaux. Quand ces hauts barons cuirassés d'écaillés solides et imbriquées tombai^)! sur

la troupe fuyante de leurs vassaux , ils devaient en faire un épouvantable carnage. L'étroitesse du crâne^ combinée avec ce gros œil et l'hiatus des mâchoires, nous enseigne que non-seulement la nature s'en tenait, durant ce second âge de la terre, à l'ordre intermédiaire des reptiles, mais qu'encore elle leur imposait des formes qui^ selon nos idées, devaient peu concourir à l'instinct de ces animaux , si ce n'est pourtant à l'instinct carnassier. Ces belliqueux suzerains des eaux ne semblent avoir été appelés dans le monde que pour exercer une force d'absorption aveugle et mécanique. Il est probable que leur œuvre était nécessaire : la destruction entre comme moyen de gouvernement dans les vues de la nature. La race des poissons semble avoir été douée, surtout dans les premiers temps , d'une très grande vertu prolifique ; son état de solitude lui avait permis de se multiplier démesurément au fond des eaux tranquilles. Le crescite et multiplicamini àe Moïse rencontre dans les nombreux débris organiques des couches précédentes un témoignage de son efficacité. C'est sans doute pour retenir cette génération aquatique dans les limites d'un accroissement convenable, que l'auteur des êtres jugea à propos d'envoyer sur elle ces grands dépopulaleurs dont l'appétit était énorme et les forces d'extermination gigantesques. Fidèle à ses grandes lois de progrès et de continuité, la nature avait d'ailleurs tiré l'iclhiosaure du sein des poissons, que cet animal lie aux reptiles par des formes nouvelles et de plus grands moyens d*action. A un tel être en succèdent d'autres encore plus extraordinaires.

450 L£ JA&UIN DES PLàNTES.

Le plésiosaure justifie les hydres, les dragons, les tarasques et tous les autres animaux chimériques dont le blason avait peuplé son monde de fantaisie. Vous pouvez le voir entier sur cette empreinte naturelle qui se montre dans la galerie. C'est encore une réunion de formes qui s'étonnent de se voir accouplées et dont l'ensemble paraîtrait aux naturalistes modernes le rêve d'une imagination ms^lade, si la preuve de l'existence d'un pareil être n'était sous leurs yeux. La tête du lézard avec les dents du crocodile, un tronc et un queue de quadrupède^ les côtes d'un caméléon et les nageoires d'une baleine, voilà le plésiosaure. On comprend difficilement qu'un tel animal ait pu vivre. Mais ce qui doit nous surprendre encore plus, c'est la longueur inattendue de son cou. Les mœurs de ce reptile se déduisent de ses caractères extérieurs. Le plésiosaure n'habitait que des mers et les golfes peu profonds; il nageait à la surface des eaux , recourbant en arrière son cou grêle et flexible, et le tordant à droite et à gauche comme un serpent pour saisir sa proie. Quel spectacle ce devait être que le passage de ce reptile nageur ! Rien de ce qui existe aujourd'hui dans la nature ne rappelle une semblable création. Les mers qui ont vu cet étonnant animal n'existent plus elles-mêmes. Le plésiosaure , quoique arrivant dans certaines espèces à une taille et à un volume prodigieux, ou, pour mieux dire , à cause de sa taille même , n'a pu résister à ces bouleversemens terribles qui ont effacé l'ancienne configuration du monde. Après lui , le mosasaure , armé de dents très fortes dont il portait quelques-

: HISTOIRE DE LA. TEREË. 45t

unes dans le palais, et le mégalosaure, lézard gros comme une baleine, animal vorace, hérissé de dents qui , par la réunion d'arrangemens mécaniques, tienneni à-la-fois du couteau, du sabre et de la scie., dévastaient Tempire des mers. Quel effrayant animal ce devait être que ce mégalosaure, vandale de TOcéan, sorte d' Attila monstrueux envoyé parla nature^ daâs ces temps de barbarie, pour exterminer les races aquatiques destinées à périr ! A la vue de ces débris incroyables, de ces armes gigantesques , de ces cottesde-mailles colossales , il est dif^cile de ne point imar giner de prodigieux combats entre ces reptiles marins, vivans dans les mêmes eaux , poursuivant la même proie» et rapprochés sans cesse parle nombre. Quel moment quand ces masses écaillées s'affrontaient! comme leur3 môuvemens irrités devaient remuer puissamment le bassin des mers ! Que sont nos misérables batailles navales auprès de ces terribles luttes ? Le mégalosaure eût broyé nos vaisseaux doublés de cuivre d'un mou« veinent de sa queue et avalé un équipage tout entier dans le gouffre de sa gueule vorace , sans même se donner la peine d'en diviser les morceaux.

Ce peuple cuirassé n'occupait pas seulement la grande eau) le ciel lui avait été donné en partage pour y étendre sa domination. Des reptiles volans dans lesquels on reccmnait les caractères réunis de l'oiseau^ de la chauve-souris et du lézard , traversaient les airs en sifflant. Us se nourrissaient de poissons et d'insectes sur lesquels ils fondaient à la manière des hirondelles. Ces étonnans volatiles , dont l'aspect serait effrayant si oii les voyait aujourd'hui, ont sans

452 hE JARDIN DCS PLANTES.

doute précédé les oiseaux à grandes ailes qui n'auraient pu encore exister dans une atmosphère si chargée d*acide carbonique. La nature, à toutes les époques , peuple les différens milieux d'êtres successivement adaptés aux conditions extérieures de la vie. La grosseur des yeux a fait croire à quelques naturalistes que ces ptérodactyles étaient des animaux nocturnes. Ces fantômes des mers en auraient sillonné les ténèbres dans un temps où les chauves-souris n'existaient pas. Quoi qu'il en soit de ses habitudes, le ptérodactyle couronne dignement cette manifestation toute phénoménale d'êtres curieux et maintenant impossibles qui signalent le second âge de la terre. Écartons pourtant bien loin de nous toute idée de prodige et de monstruosité à la vue de ces animaux antiques. Ils étaient faits pour le monde de leur temps comme les animaux actuels pour le monde que nous habitons. Plus on étudie les grandes épo* ques génésiaques, et plus on voit que la nature s'est toujours maintenue dans des rapports harmonieux. Le même mouvement qui renouvelait la population des mers en changeant la nature du liquide amenait dans l'atmosphère des variations analogues qui ré* formaient lès plantes et les animaux terrestres. Tout avançait en même temps et selon des lois solidaires les unes des autres. Si donc ces anciens animaux nous étonnent tant, c'est que le monde a considérablement changé depuis leur extinction, et que nous prenons pour un état permanent ce qui n'est qu'une des phases passagères de la nature.

Où en était le monde à cet âge d'adolescence? Nous

HISTOIRE De la lËKHE. 453

veuons de voir que les reptiles y dominaient; leur empire était une mer immense. Plusieurs étaient exclusivement habitans des grandes eaux ; d'autres étaient amphibies ; d'autres enfin se tenaient à terre et rampaient autour des savanes que couvrait une végétation luxuriante. Étendus sur le sable au bord des golfes, des lacs et des rivières, ceux-ci faisaient étinceler sous un soleil équatorial leur armure métallique; tandis que ceux-là se couchaient mollement à l'ombre de grandes arundinacées, de bamboux, de palmiers et d'autres plantes monocotylédones à hau» tes tiges. Il n'est pas aussi difficile qu'on pourrait le croire de reconstruire ce moyen âge de la terre. J>a géologie, quoique née d'hier, a ramené de ses fouilles de nombreux enseignemens. Ce ne sont pas seulement quelques individus fossiles qui ont revu le jour; maisdes œufs de reptiles, des excrémens recueillis religieusement par la science, des empreintes de pas, sont encore venus révéler l'existence de certains animaux qu'on ne retrouve plus et les moeurs de ceux qui se sont conservés dans nos couches. Une seule armoire contient ces faibles vesliges d'une nature perdue; mais |>our le savant qui médite, cette armoire est un monde. Vous pouvez voir vous-même sur le grès rouge la trace des pas d'une tortue qui a marché là, dans un temps où ce grès n'élait pas encore solidifié. Voilà un simple animal dont la nature a pris soin d'éterniser le passage sur la terre. Allez donc maintenant chercher l'empreinte victorieuse des pieds d'Alexandre, de César ou de Napoléon sur le théâtre de leurs conquêtes! Mais ce qui mérite encore plus

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d'exciter notre enthousiasme, c'est que les animaux des temps très anciens, aux formes toujours plus insolites, sont également ceux qui ont été le mieux conservés. A mesure au contraire que nous remontons cette longue nuit des siècles, et que nous nous avançons vers la zoologie moderne, nous ne retrouvons plus que des fragmens au lieu des corps presque entiers qui se montraient d'eux-mêmes dans les antiques terrains. Enfin, lorsque la création a atteint les formes actuelles, ou à-peu-près , les eaux perdent lentement cette vertu pétrifiante à laquelle nous devons toutes ces belles moulures des premiers âges. Elle cesse en un mot de ccmserver les plantés et les animaux, lorsque cette conservation devient inutile, puisque nous avons tous les jours leurs analogues sous nos yeux, à l'état de vie.

L'ère des reptiles n était point encore terminée , mais déjà cette population marine d'un âge de transition s'avançait vers des formes moins éloignées de noire connaissance. Les téléosaures, êtres plus voisins des crocodiles, et enfin les crocodiles eux-mêmes se montrent. Il est à présumer que ces derniers-nés de la race des reptiles formaient le chaînon qui, dans l'ordre des temps et dans celui de la nature, devait lier les sauriens aux mammifèrps. Or, le moment était arrivé où une grande évolution allait s'accomplir. Il est impossible de ne pas chercher ici à se faire une idée des causes qui ont englouti cette première émission de grands animaux et qui l'ont remplacée par une autre. Longtemps c'a été un combat de ténèbres entre les géologues. Selon les uns, à la tête des-

quels il faut placer George Cuvîer, ces événetnens ont tous été de nature violente. Les eaux ont envahi subitement des espaces de terre découverte. Le fond de la mers'est soulevé dans d'autres endroits, et a mis à sec ses habitans. C'est ce caractère furieux et instantané des changemens survenus dans l'économie des anciens mondes qu'on a voulu exprimer sous le titre de révolutions du globe. « La vie, s'écrie l'auteur du livre sur les Ossemens fossiles a été troublée par des événemens effroyables. » Si l'on consulte les faits, dont la plupart sont sous nos yeux dans cette galerie, on trouve que certains animaux paraissent effectivement avoir été enveloppés dans une destruction subite. Quelques poissons fossiles, par exemple , ont conservé cette raideur qui suit immédiatement la mort. L'un d'eux a'méme été saisi au moment où il avalait un autre poisson. Ceci peut servir à confirmer cette idée, que Télat actuel du globe terrestre serait la suite de perturbations et de crises dont la mer, dans ses déplacemens, aurait été le principal auteur. — Selon un autre grand naturaliste, les choses se seraient passées d'une façon moins tumultueuse. Les vastes changemens constatés par la science, et dont l'effet a été de renouveler à plusieurs époques successives la population de l'ancien monde, ne seraient pas, comme devant, le produit de tourmentes ni de cataclysmes subits, mais le résultat de causes lentes, graduées, insensibles, dont l'action aurait modifié progressivement les formes et les conditions de la vie. Le plus grand nombre des animaux fossiles ne parait pas en effet avoir été victime d'aucune violence

mécanique ; et quant à ceux qui nous semblent avoir été soudainement détruits, tout annonce qu ils ont été tués par quelque propriété nuisible des eaux ou par des changemens survenus dans Tocéan des fluides respirables. — Nous croyons du reste qu'il y a moyen de concilier ces deux systèmes. Il est très probable que si une catastrophe finale a anéanti les êtres dont nous trouvons les débris dans nos couches, cette catastrophe est arrivée lorsque ces êtres, et le monde auquel ils appartenaient, avaient fait leur temps. Chacune des crises dont les géologues nous ont tracé un tableau si lamentable, aurait rencontré la création animale et végétale tout entière préparée d'elle-même à un nouvel état de choses, et si nous osons ainsi dire, mure pourune transformation. Ces cataclysmes n'ont donc fait que précipiter des changemens inévitables; ils ont été Tinstrument et non la cause des ruines que nous retrouvons semées sur lepassagedes événemens. Les grands conflits de la nature antédiluvienne marquent le passage d'un état d'être à une autre loi générale de la vie. Chaque vieux monde, en s' abîmant , laisse tomber l'obstacle qui s'opposait à Tavéneroent d'un monde nouveau.

Le globe sortait une seconde fois des ténèbres où l'avait plongé la main du créateur. Ce fut alors qu'un remarquable progrès s'étant accompli dans l'état général du monde, de plus grandes étendues de terre ayant été mises à nu par des soulèvemens, et l'atmosphère aussi, associée à ce travail universel, ayant renouvelé les élémens de la vie, on vit apparaître^ dans le cours des siècles, les premiers animaux à ma-

melles. C'était pour la création un pas immense. Toutefois , dans la formation de ces nouveaux êtres, la nature demeura constamment fidèle à ses grandes lois de succession et d'harmonie. A terre, nous voyons la belle division des ovipares et des vivipares marquée au point d'intersection des deux lignes par l'existence très ancienne d'un animal qui participe àla-fois des deux systèmes de naissance. Le didelphe se montra dès que les premiers continens eurent été rendus habitables. Cet être ^douteux, ou, pour mieux dire, intermédiaire, associe deux fonctions qu à priori les naturalistes auraient toujours cru inconciliables, Toviparîté et la lactation. Pourvu d'une vaste poche externe, située sous l'abdomen, il y dépose ses petits après une gestation utérine fort courte : ces demi-nésy restent suspendus par la bouche aux mamelles jusqu'à cequ'ilssoient capables de s'offrir à l'air extérieur. De celte manière, le didelphe naîtrait, pour ainsi dire, deux fois : une première fois , selon le système des poissons ou des oiseaux, et une seconde fois selon celui des mammifères. Ces êtres de transition, que les naturalistes considéraient jusqu'ici, dans leurs cabinets, comme des liens qui joignent un groupe d'animaux à un autre groupe, sont, dans l'ordre des dates et des faits antédiluviens, autant d'attaches naturelles qui unissent un âge à un autre âge. Il y a donc, eu progrès dans la marche de la création, et nombre d'êtres qui semblent à la surface de la terre comme des phénomènes et des énigmes pour nos classificateurs ne sont que les anneaux dépareillés de cette grande chaîne d'événemens qui s'est brisée

çà et là dans le passage de Fancien monde au nouveau.

Cependant la forme sous laquelle les premiers mammifères se sont manifestés en abondance à la surface du globe est surtout celle des cétacés. Voyez-vous ces antiques mers, baignant déjà d'assez vastes continens n)is à sec, présenter, au lieu de leur ancienne population d'animaux à sang froid, de nouveaux habitans inconnus? Des dauphins et des morses, plus ou moins éloignés de nos espèces modernes, sortent de l'abime des événemens qui avaient détruit les premiers gros reptiles. Ces hôtes marins s'approchaient souvent du rivage pour y chercher leur nourriture. Sur cette belle eau, qu'aucune barque, aucun navire n'avait encore déflorée, le long des côtes ornées d'une végétation perpétuelle, à l'embouchure surtout des grands fleuves qui se déchargent dans la mer, j'aime à me représenter le lamantin qui vient paître l'herbe sur le bord comme un ruminant. Â voir cet animal singulier, sa poitrine enflée de mamelles qu'il élève au-dessus de l'eau, ses nageoires offrant de loin quelque ressemblance avec nos mains, ses poils qui, à distance, font l'effet d'une chevelure, on croirait à l'existence d'un être demi-homme et demi-poisson, qui visitait dans ces temps fabuleux, comme les tritons et les sy rênes des anciens, le domaine de l'Océan.

Mais passons. A mesure que la mer, cause et agent principal des révolutions de la nature, détruisait successivement ses premières espèces d'animaux et en produisait toujours de nouvelles, la terre, de son côté, donnait naissance à ces curieux pachydermes célébrés

lOlTQIRE DK LA TEHRE. ^59

naguère par George Cuvier. Gea diverp habitani^ d^ forêts qui n'ei^istent plus vivaient sur les contin^ua pu l'homine devait asseoir par la suite sa d^Q^înation. On retrouve leurs débris dans les gypses mêlés de ealcaiped^en virons de Paris. Mafsquecit^ ^qcieune partie de Ig terre était loin de ressembler à notre de* meure présente! Des palœothères, des lophiodons, desanoplotèresy des chéropotame^, le xiphodpn, leste et si^te cofi^me la plus jolie gazelle, l'adapis, égal par la taille ai) lapin, tous animaux inconnus dans la nature vivante, occupaient ce monde non moins extraordinaire que ses habitons. Des arbres qu'on ne retrouve plus, ou qu'on ne retrouve que spus un autre ^leil, l^s abritaient de leurs très hautes tiges et de leur végétation plantureuse^ Des lacs, qui pourrissaient des poissons ignorés dans nos eauiç actuelles,^ servaient à left abreuver. Plusieurs d'entre eux en traversaient lias ondes à la nage. Des oiseaux, des crocodiles, des tortues, également étrangers à notre nature moderne, vokient, rampaient, nageaient dans tous les milieux à-laiois. La terre émue nourrissait de végétaux ses premiers enfans. Déjà pourt$^nt quelque carnassiers, à la tête desquels se placent une chauvesouris du genre vespertilion et un autre ai|imal perdu de la famille des mangoustes, à dents longues et tranchantes, ravageaient le nouveau règne animal. Cette période de jeunesse, durant laquelle tous les grands types d'organisation se montraient pevi-^-peu, fût le premier essai suivi et sérieux par lequel la nature préludait à l'étahlisseu^ent de la vie sur la terre. Mais le monde devait subir encore trop de vicissitudes

pour que cette première manifestation de mammifères terrestres put se maintenir. L'histoire de la création n'est qu'une suite d'actes et de mouvemens qui renouvellent sans cesse la nature des milieux et la forme de leurs habitans. Soit que les mers troublées dans leurs abîmes par de nouveaux continens qui se soulevaient se soient jetées soudainement sur les terres découvertes et les aient envahies une seconde fois, soit que l'atmosphère ait éprouvé de prodigieux cfaangemens qui aient modifié à leur tour les lois et les conditions de l'existence, soit que ces deux forces aient agi en même temps, toute cette première et étonnante apparition des grands animaux rentra dans les ténèbres dont elle était sortie. Fouillez les couches qui succèdent au gypse, et vous n'en trouverez plus le moindre vestige. Voilà donc encore un âge'ef&cé delà création. Entre les temps que nous venons de traverser et ceux qui nous restent à décrire, le monde avait été de nouveau transfiguré. La découverte de cétacés quelque peu semblables à ceux de nos jours^ une baleine, un dauphin voisin de l'épaulard, un animal plus étonnant nommé zyphie, tenant à-la-fois du cachalot, de la baleine et de l'hypéroodon, ont fait croire avec assez de vraisemblance aune invasion de nos continens par les eaux de la mer. Ces animaux marins annoncent en outre la marche continuelle des vieilles formes inconnues à des formes plus récentes que nous connaissons. De savans géologues ont expliqué par d'autres causes que par un débordement des eaux la présence de ces grands animaux marins dans les couchesoù l'on ne découvrait avant eux quedes mam-

HISTOIRE DE Lk TERRE. 461

niifères terrestres et des poissons d'eau douce. Mais qu'importe ici la nature du désastre? Que la ligne qui sépare les deux grandes successions de mammifères terrestres soit tracée par le passage violent des eaux ou par tout autre événement, nous n'en voyons pas moins surgir des ruines de l'ancienne nature détruite une nouvelle nature qui la remplace. Après un monde qui finit, voici un monde qui renaît.

Nous touchons à un état de choses plus avancé. C'est ici l'âge adulte des mammifères. Aussi bien quelle puissance ! quels développemens de membres! quelle grandeur , quoique déjà bien réduite, si on la compare à la taille des anciens reptiles marins ! La terre du moins n'avait jamais vu et ne reverra jamais rien de semblable. Comme ces géans nouveaux s'emparent en maîtres des parties du globe remises à sec par rOcéan, leur ennemi qui bat pour ainsi dire en retraite ! A la tête de ces nouveaux hôtes se place, par sa force et ses caractères monstrueux, un animal qui étonne toutes nos connaissances. A l'ombre de ces conifères gigantesques, de ces palmiers à hautes tiges qui balancent au souffle du vent leurs larges éventails, apercevez-vous debout ou couché lourdement le prodigieux megatherium , recouvert de sa cuirasse osseuse d'un poids énorme, soutenu sur ses membres de derrière comme sur de véritables piliers, déterrant et fouillant les racines avec sa bouche, sorte de machine d'une puissance extraordinaire? Ce paresseux n'a besoin ni de poursuivre ni de fuir; l'immobilité est sa force; il se défend assez par ses griffes menaçantes et par son propre poids. Vienne le cougouar <• it

\^t LE JARDIN DES PLANTES.

OU le crocodile, le megatherium ne les craint pas; îl broiera le crocodile d'un seul coup de son pied et le cougouar d'un revers de sa queue recouverte d'écailles. Cette forteresse vivante marchait à pas lourds çt lents sur le sol importuné d'un tel volume. Soit que la nature ait trouvé que ces megatheriums absorbaient dans leur construction une matière^animale trop abondante, et qu'ils nuisaient ainsi à l'économie générale de la création, soit encore que ces masses formidables dussent opposer un jour à la domination intelligente du maître actuel de la terre des forces de résistance trop disproportionnées, elle jugea à propos de les anéantir. On fi émit en songeant aux moyens de destruction qu'il fallut mettre en œuvre pour abattre ces titans du règne animal. Que sont nos révolutions politiques et nos misérables guerres civiles, qui ébranlent à peine un trône, auprès de ces incroyables séditions de la nature dont la violence et l'étendue ont laissé, après des milliers de siècles^ sur le théâtre de la lutte, des vestiges indestructibles? Si au contraire J'influence des milieux ambians toujours renouvelés a suffi à la longue pour faire disparaître ces colosses, quelle durée ne faut-il pas supposer aux époques antédiluviennes! L'imagination ne quitte ici l'obsession de la force que pour tomber sous celle du temps, et de toutes parts on s'abîme également dans une sorte de lêve pénible. A défaut d'autre chronomètre, l'étendue de ces âges primitifs peut se mesurer par le nombre et la variété des dépouilles qu'ils ont laissées sur le globe. Quand on pense que les masses énormes de calcaire qui constituent certaines mon-

tagnes ont été produites par des encroûtemens d*9au minérale, des désagrégations de roches, des débris de coquilles ou des édifications de zoopbytes lentement accumulées les unes sur les autres, pendant des périodes de repos , on voit s'étendre indéfiniment les jours de celte grande semaine qui devait avoir pour terme l'avénemçnt de l'homme. Réaumur a calculé ce qu'il y avait de coquilles dans un plateau pierreux de la Touraine voisin de sa maison d'habitation, et il en a évalué la masse à cent trente millions de pieds cubes.On voit par là que si le temps donne aux autres causes, comme nous le croyons puissance de modifier la matière , cette action s'est exercée tout à son aise sur la nature qui a précédé le déluge.

A côté du megatherium vivait le megalonfx , son frère et presque son émule, quoique de moindre taille : c'était un animal armé d'ongles longs et tranchans, aujourd'hui inconnu sur la terre. Toute cette populalatlon d'êtres puissans et lourds était encore surpassée par le djnotherium giganteum dont le nom seul indique assez l'énormité. Ses débris sont plutôt les débris d'un monument que ceux d'un animal. Quand le poète latin disait l'étonnement de la postérité à la vue des grands ossemens qui sortiraient de la terre en tr 'ouverte, grandia ossa^ il racontait, sans le savoir, la surprise de nos naturalistes en voyant surnager de la destruction des anciens mondes ces restes gigantesques. Deux très grosses défenses , portées à l'extrémité de la mâchoire inférieure et recourbées en bas, devaient lui donner un aspect sauvageet monstrueux. Quel effet produirait dans nos continens

ri.

461 l^ JARDIN l)KS l'LANTHU.

couverts de villes et rendus étroits par T habitation de rhomme , cette incommensurable masse! Il fallait, pour contenir le dynotherium, les vastes solitudes et les forêts peuplées de grands arbres, dans lesquelles la* nature avait placé les matériaux nécessaires à son approvisonnement. Il étoufferait dans notre monde ; il y mourrait de faim. Cest une grande loi de zoologie géographique que la nature proportionne toujours la taille des animaux aux endroits qu'ils doivent habiter. Ces gros êtres supposent donc des milieux également immenses dans lesquels ils mouvaient leur volume solitaire. Téte-à-téte avec le dynotherium, ce géant de la vieille terre, s'élevait un autre colosse que la science a nommé mastodonte. Quoique ce dernier se rapprochât de l'éléphant, il présentait néanmoins des différences de taille et de structure qui le liaient à un ordre de choses plus ancien. La grosseur monstrueuse de ses dents mâchelières, les pointes formidables dont elles sont hérissées , je ne sais quoi d'horrible et de farouche dans son ensemble, tout Ta fait prendre long-temps pour un animal Carnivore; mais la découverte qu'on a faite de son estomac a détruit cette opinion. On a trouvé cette poche immense encore remplie de branches d'arbres concassées. Cet animal aux membres épais se nourrissait en outre de racines et autres parties charnues des végétaux. Ce genre de vie devait l'attirer vers les terrains mous et marécageux ou sur le bord des fleuves. Sa trompe énorme et allongée pompait l'eau avec abondance. Un tel animal eût fini, si Ton ose ainsi dire, par dessécher la terre. Aussi le mastodonte eut-il le sort du

HISTOIRE DE LJi lEKAË. 465

megatherium et de ses autres frères en puissance. En vain a-t-on cherché à dire que ces animaux vivaient peut-être encore dans les vieilles contrées de Flnde et de TAmérique. Tous nos continens actuels ont été àpeu-près visités par des voyageurs; des bandes desau-* vages traversent de grandes étendues de pays dans tous les sens, et jamais rien de pareil au megatherium, au dynOtherium , au mastodonte n'a été rencontré. Les sauvages ont même imaginé, sur la destruction de ce dernier grand animal, une fable qui étonne par sa naiy^e sagesse. Les indigènes de la Virginie disent que le mastodonte fut détruit pour Tempêcher d'anéantir la race humaine. La lutte, selon eux, fut terrible : le grand homme d'en haut avait pris son tonnerre et les avait terrassés tous, excepté le plus gros mâle qui, présentant sa tête aux foudres, les secouait l'une après l'autre, à mesure qu'elles tombaient. Mais, à la fin, blessé par le côté, il se mit à fuir vers les grands lacs où il se tient jusqu'à ce jour. L'expérience, la tradition, tout nous dit, comme on le voit, que le mastodonte, avec les autres animaux de son époque, n'a pu tenir contre les changemens que l'éternel auteur des choses préparait encore dans le monde. La défaite de ces gigantesques mammifères, par l'action de la nature,a donné sans doute naissance aux fables de Jupiter et desTitans.Les anciennes histoires, qui consacrent presque toutes à l'origine l'existence d'une race primitive de très hante taille , ont puisé cette idée à la même source. Tous les tombeaux qui ont été donnés, par les peuples de l'antiquité ou par les sauvages, pour des tombe.iux de gé^ms, ont été, en effet, Irou-

vés remplis d*ossemens de mastodontes ou d*autt*ès gros animaux fossiles. Par une erreur familière à son esprit et flatteuse pour son orgueil, Fhomme a transporté à sa race cette grandeur démesurée qui fut seulement le partage des animaux de l'ancien monde. Cependant la nature avançait toujours. A mesure que nous remontons cette zone des temps, qui forme par ses terrains superposés la ceinture extérieure de la terre, nous voyons apparaître en plus grand nombre des animaux assez voisins de nos espèces modernes. Chaque pas que nous faisons dans notre musée Vers les dernières armoires de la zoologie antédilu-* vienne est un pas vers la zoologie actuelle. L^élépbant, le rhinocéros, l'hippopotame, tous animaux connus, soulèvent au-dessus du naufrage des anciennes races leur masse imposante. Ici la comparaison avec nos espèces vivantes devient facile. Des éléphans et des rhinocéros, encore recouverts de leur chair, de leur peau et de leurs poils, sont sortis entiers de la glace qui les avait saisis et conservés pendant des siècles. L'éléphant antédiluvien était haut de i5 à 18 pieds; une laine grossière et rousse formait sa couverture, et de longs poils noirs, d'une raideur sauvage, lui tombaient comme une crinière le long du dos. Cette avant-dernière population du monde, encore différente de la nôtre, s'en rapproche et par l'ordre des temps et par celui du gisement. On a retrouvé^ dans le lit des fleuves, des squelettes intacts, des ossemens qui avaient conservé leur gélatine, et des défenses dont l'ivoire pouvait servir au commerce. Quoique les débris de ces derniers gros mammifèred

HISTOIRE DE LA TEARE. 46t

annoncenttoujours une tendance à excéder les proportions actuelles de la taille, on reconnaît néanmoins que cette tendance avait beaucoup baissé depuis les temps plus anciens, et que si ces derniers représentans de là nature antédiluvienne conservaient encore des formes supérieures en volume k celles de notre époque, ces formes allaient chaque jour s^altérant, et n*atteiidaient plus qu'une dernière catastrophe pour disparaître tout-à-fait. A cetle décadence des forces brutaies, à ce je ne sais quoi de nouveau et d'inattendu dans la nature, on sent que l'homme va venir et que le règne animal se range pour hiî faire place.

Et maintenant un dernier regard sur ce monde qui va être encore une fois renouvelé. Des mers, des lacs, des fleuves, dont plusieurs n^existent plus aujourd'hui et dont d'autres ont changé de place, baignaient des continens déjà fort étendus. Des soulèvemens de montagnes, suivis de longues agitations de la mer, ont donné à la configuration moderne de la terre ses principaux reliefs. La température avait beaucoup baissé depuis les premiers âges. Des physiciens ont calculé qu'elle s'avançait comme le règne animal vers l'état actuel. Des arbres séculaires, voisins des genres peuplier, saule, châtaignier, orme, sycomore, formaient d'épaisses forets dans lesquelles l'élan, le daim, le renne et d'autres animaux connus, mais dispersés à cette heure dans des climats très différens, paissaient ensemble les grandes herbes. Il est difficile de se faire une idée du cerf dont les bois élargis et branchus décorent les dessus de porte du musée de géologie. Ce devait être un animal d'une grau-

deur, d'une force et d'une vitesse admirables. Quelles forêts immenses la nature avait inventées pour loger cet hôte incroyable qui semble porter lui-même une forêt sur la tête ! Comme il eût été beau de le voir courir dans ces solitudes vierges , suivi d'une meute sauvage attachée à ses pas! I^es chiens de cette époque étaient en effet dans la proportion de ce cerf. La découverte d'ime dent appartenant à un individu du genre canis^ permit à Cuvier de reconstruire, en vertu des lois de l'anatomie comparée, un animal ayant au moins huit pieds depuis le bout du museau jusqu'à la racine de la queue, sur au moins cinq pieds de hauteur au train de devant. Ce chien prodigieux, ce cerf étonnant, ne nous représentent-ils pas bien ces chasses fantastiques qu'on voit passer dans les ballades allemandes? Ce n'était pas encore toute la population de ces antiques forêts : un bœuf voisin de l'aurochs, un autre qui paraît avoir été la souche de nos bœufs domestiques, quoique ses cornes soient autrement dirigées ; un grand nombre de chevaux qui n'avaient pas encore subi le poids du travail; un animal qui manque à la nature vivante, X elasmotherium^ ayant la taille du rhinocéros et formant la transition entre ce dernier et le cheval, être aujourd'hui surprenant; beaucoup d'autres solipèdes et ruminons habitaient nos pays en l'absence de la race humaine. Or, la nature, en nous montrant par la pensée l'état du globe avant sa dernière révolution, semble nous dire : Hâtez-vous d'examiner, car tout cela va disparaître. Il ene^t du monde antédiluvien comme de nos grandes villes qui rPiu)uv(»lIont conlinudlomont leurs édifices.

Le même âge qui voyait naître les mammifères voyait s'efTacer cesgrands reptiles qui avaient fait ]a terreur et le prodige des premiers temps; le même mouvement qui amenait à la surface de la terre nos modernes animaux en supprimait les anciens. Les époques les plus curieuses dans cette histoire du monde antédiluvien, devaient être, sans contredit, celles que les géologues ont nommées de transition ; momens de durée, relativement très courts, où les formes de l'âge précédent qui n'avaient pas encore eu le temps de se détruire ni de s'altérer de fond en comble, se trouvaient en présence des formes nouvelles d'une création qui commençait à naître.

Plus on remonte vers les couches supérieures du globe, ou, ce qui revient au même, vers l'extrémité des armoires du musée géologique, et plus on voit abonder les carnivores qui tiennent parleur organisation le haut de l'échelle animale. Le génie du Créateur est comme celui de ces grands poètes qui, loin de laisser aucune trace de faiblesse et de lassitude sur leurs derniers ouvrages, les avancent au contraire de plus en plus vers la perfection. Des grottes souterraines, brillamment décorées de stalactites, se succédant l'une à l'autre jusqu'à une grande profondeur dans l'intérieur des montagnes , contiennent une prodi* gieuse quantité de débris de carnassiers, surtout d'hyènes. Ces animaux y ont entraîné des os d'éléphans^ de rhinocéros, d'hippopotames, de chevaux, de bœufs, de cerfs ; quelques-uns de ces os portent la marque sensible des dents qui les ont décharnés. Ces anciens carnassiers s'attaquaient furieusement entre

eux; on retrouve parmi leurs dépouilles une tête d'hyène qui avait été blessée et ensuite guérie. L'imagination aurait belle carrière à se représenter ces combats de carnassiers terribles et supérieurs en force à ceux de notre époque, dans l'intérieur sombre de ces souterrains emplis par leur farouche puissance. Des hyènes, des lions, des tigres, des panthères, des renards, désolaient cet ancien règne animal par leurs appétits sanguinaires. Mais le plus robuste, le plus affamé, le plus sournois de ces tyrans carnivores, paraît avoir été un grand ours de cavernes, ursusspelœ^ arc^wj, à front bombé. Voyez vous ici une dent moulée qui étonne les naturalistes par sa grandeur? Cette vaste canine, très longue et en même temps très comprimée, sortait de la mâchoire d'en haut et y demeurait en dehors saillante, toujours visible. L'ours antédiluvien, auquel a appartenu cette dent gigantesque, avait établi son domaine dans les antres ténébreux de la vieille Allemagne. Les ravages qu'il faisait sur ses états étaient considérables, à en juger par. les monceaux d'ossemens de divers animaux qu'il a laissés autour de son squelette. Peut-être existait-il encore d'autres carnassiers, dont quelques-uns ne figureraient plus dans la nature vivante. Quoique les naturalistes n'aient pas jugé à propos d^établir des genres nouveaux pour ces ours, ces hyènes, ces tigres et ces autres anciens dominateurs du règne animal, il est d'ailleurs essentiel de dire qu'aucuns d eux ne ressemblent absolument à leurs descendans actuels sur la terre. On remarque entre leur squelette et celui des animaux vivans une différence, tandis que la science

n'en constate aucune entre l'ostéologie du cheval et celle de Pane. Les influences extérieures ont dû sur-' tout attaquer la surface de ces animaux détruits, pour leur imprimer des caractères singuliers de tégumens et de formes apparentes. C'est ainsi que le rhinocéros découvert au bord du Wilhoui, en 1 770, est sorti de la glace avec une fourrure aux pieds, tandis que rien de pareil ne se rencontre sur les rhinocéros vivans des Indes et du Cap. Cette ligne bien tranchée, qui sépare les deux zoologies, nous entraîne nécessairement à imaginer, durant toute l'ère antédiluvienne, un monde tout entier très différent du nôtre, soumis à d'autres conditions, et n'ayant pu être ramené à l'état du monde actuel que par des causes lentes, continues, suivies d'un grand et subit événement.

L'événement qui termine l'ancienne histoire de la terre a pris dans toutes les traditions le nom de déluge. Un grand géologue, M. Elie de Beaumont, a cherché les causes de cette vaste inondation, dont la Genèse et d'autres monumens historiques ont consacré le souvenir. Il a cru la trouver dans le soulèvement de la chaîne des Andes, qui traverse toute la longueur de l'Amérique méridionale du nord au sud. On conçoit en effet que l'enfantement d'une telle massé ait pu tout d^abord imprimer aux eaux de la mer une agitation sufâsante pour que ces eaux vinssent envahir les autres continens. Alors, les bassins du grand abîme furent détruits; les réservoirs de l'espace furent ouverts, et le déluge, décrit par Moïse, s'étendit avec violence sur le vieux monde condamné. Les forêts furent ensevelies, et avec elles leurs nombreux habitans.

m LE JAKOIN DES PLAWTES.

Il est probable que cet épanchement de la grande eau fat accompagné de bien d'autres phénomènes et de bien d'autres crises. Les pôles avec les animaux qui y vivaient, et dont quelques-uns apparliennent maintenant aux climats les plus chauds de l'Asie et de l'Afrique, furent gelés: une glace éternelle les saisit et siège encore à cette heure sur leurs solides fondemens. La main de la nature a imprimé dans cette couche diluvienne qui recouvre l'ancien monde et s'étend sur tous les pays connus, la trace de très effroyables ravages. A la vue de cette scène de destruction gigantesque, de ces chaînes de montagnes qui sortent violemment au-dessus des eaux, comme soulevées par une main invisible, de ces mers qui s'éloignent et qui fuient en se jetant sur les terres avec épouvante, des vastes oscillations qui ébranlent, déchirent, ouvrent la surface de la terre et en troublent les profondeurs, on croit assistera la fin d'un monde Rassurons-nous : cette fin n'est que le commencement d'un nouvel ordre de choseS; d'un monde nouveau. Les êtres en apparence détruits vont se remontrer à l'existence, remaniés , transformés ; car durant les derniers temps qui ont précédé le cataclysme, durant le cataclysme lui-même, ia nature a eu soin de leur préparer les circonstances nouvelles d'une autre sorte de vie. Ces changemens ne se bornent point à finir les espèces anciennes et à les renouveler ; ils exercent encore sur le règne animal et végétal d'immenses déplacemens de climats. Des plantes, des animaux, qui vivaient sur notre sol ou même dans des contrées aujo:ird'luii beaucoup plus froides, telles que la Sibé-

UISToIRF DK LA THRRE» Hâ

rie, ont été transportés exclusivement sous la ligné, ou tout au moins dans des pays chauds, dont ellélk composent la verdure, dont ils peuplent les fleuves, les mers ou les savannes. Tout porte donc à croire qu'il y a eu diminution graduelle de calorique pendant ta longue semaine qui embrasse l'œuvre des six jours; et à la fin^ sur certains points, refroidissement subit. Le petit nombre d'habitans de l'ancien monde qui ont échappé à la destruction, sans presque changer de formes, n'ont donc su se maintenir dans le nouveau qu'en choisissant pour leur résidence l'endroit de la terre qui rappelait, de près ou de loin, la manière d'être générale du globe avant les dernières catastrophes dont leurs ancêtres avaient été victimes. Tout le reste a péri ou a cédé aux changemens survenus dans la nature.

Au bout de celte chaîne d'êtres liés les uns aux autres par les rapports mystérieux d'un organisme toujours constant, à l'extrémité du musée de géologie, voyez-vous appiiraître le dernier de la création dans l'ordre des temps et le premier dans l'ordre de dignité , l'homme? — Il est naturel de se demander (et c'est une question qui divise encore les naturalistes) si l'homme fut compris comme témoin et même comme victime dans les scènes de désolation qui changèrent la face de l'ancien monde. Les uns ont imaginé que l'homme fut créé dès le commencement avec les zoophytes, les mollusques et les autres animaux. Seu-^ lement, comme il lui eût été impossible de vivre sous sa forme actuelle dans un monde si mobile et avec une atmosphère si contraire à la nôtre, ils accordent

que son organisation a changé depuis ces temps anciens et s'est successivement modifiée selon les divers milieux ambians qu'il lui a fallu traverser. Du temps, par exemple, où le ciel était chargé d'acide carbonique, au point de former une sorte d'océan aérien, l'homme devait avoir, disent-ilsj des poumons semblables à des branchies; c'est même à cette demi-nature de poisson qu'ils rapportent la cause de la longévité prodigieuse dont la Bible gratifie les anciens patriarches. D'autres, plus inconséqueus encore, veulent que l'homme ait paru dès les premières manifestations de la vie et qu'il se soit maintenu sous une forme inaltérable à travers toutes les grandes révolutions du globe, se déplaçant d'une contrée dans une autre , à mesure que la mer envahissait les anciens continens et soulevait de nouvelles étendues de terre. Outre l'autorité de la raison, ces deux systèmes ont contre eux l'autorité des faits géologiques. On a retrouvé dans les entrailles de la terre les analogues de tous les animaux qui existent maintenant sur le globe, l'homme excepté. Le singe, que Cuvier avait déclaré absent ou du moins douteux, a fini par se montrer dans ces derniers temps avec évidence. Mais il n'en est pas de même pour notre espèce. Les ossemens humains qui ont été découverts au port du Moule, à la Guadeloupe, et qui figurent dans la dernière armoire du musée, appartiennent à un terrain déformation récente, dont il est impossible dans l'état actuel de nos connaissances de déterminer la date, mais qui paraît certainement postérieur au déluge. On est donc fondé à croire que l'homme n'a point été

HISTOIRE DE LA TERRjE. 475

contemporain de cet événement dévastateur qui marque par sa trace encore visible Tavant-dernier âge de la terre. La nature n'a pas voulu risquer son dernier et ^on plus bel ouvrage à travers les chances de perle que ce cataclysme étendait sur tous les habitais de l'ancien monde.

Les mammifères ont paru à deux reprises différentes, que l'homme ne se montre pas encore. La nature diffère la naissance de cet être privilégié jusqu'à un troisième état de choses plus stable et plus proportionné à ses forces. Cette précaution dilatoire nous paraît admirablement rendue dans la Bible ^par le conseil que Pieu tient en lui-même \faciamus homU nerriy faisons l'homme ! Avant que ce nouveau maître s'en vînt prendre place au sein de la création, il fallait que le monde eût été préparé et remanié de longue date pour le recevoir. Cependant , le moment était arrivé. C'est alors que l'homme, prévu de toute éternité dans les desseins de la Providence, précédé et, selon d'autres , amené par les animaux qui se succédaient d'âge en âge, se manifesta à jour fixe soys la forme qui lui était propre , et homo factus est. Nous rencontrons encore ici deux systèmes : l'un qui veut que chaque être et l'homme, en particulier, soient l'objet d'une création individuelle, isolée, distincte; l'autre, selon lequel l'homme, après avoir traîné le long des siècles une existence végétale au sein des plantes, et avoir parcouru l'échelle animale tout entière depuis la monade jusqu'au singe, aurait fini par accomplir de lui-même, sous laclion d'une volonté divine, un dernier progrès* Goethe était en Allemagne

à la tête de cette nouvelle opinion , si souvent fulminée en France par Georges Cuvier. Il croyait tous les êtres de la nature sortis les uns des autres par une succession étemelle. Un jour que Fauteur de Faust et des Métamorphoses des plantes se promenait sur les bords du Rhin, il rencontra une jeune fille qui contemplait des vergiss-mein-nichl avec un air de souvenir et de rêverie. Goethe, mêlant alors le poète au naturaliste, dit tout haut : £lle se souvient d'avoir été fleur! — Quoi qu'il en soit de la cause qui produisit Thommesur la terre, Tévénement n'en fut pas moins grand. En face de ces antiques ossemens recouverts d'une croûte terreuse, et qui semblent avoir appartenu à l'un de nos plus anciens ancêtres sur le globe, il est difficile de ne pas ramener sa pensée au vaste et solennel moment où l'homme^ ce dernier né de la nature, se manifesta. Jusque-là, le monde ne se comprenait pas lui-même; la nature perdait ses peines à broder l'écorce du globe de ces grands végétaux qui n'étaient point regardés, les forêts étalaient vainement, aux yeux des stupides mastodontes et des épais megatheriums, leurs primitives beautés : la terre sans l'homme, c'était un spectacle sans spectateur. Lui au contraire survenant, tout changeait de face , tout arrivait à se passer en revue dans cet être capable de sentiment et d'admiration. L'homme était le cerveau de cette création, arrivée à son dernier âge. Il ne faut pourtant point exagérer le caractère soudain et extraordinaire de cet événement. La nature n'avance jamais par surprise. Quand l'homme advint, il était si bien annoncé par tout le travail de la grande se-

HISTOIRE DE LA TRRRR* <l7t

maine; sa présence se rattachait aux créations antérieures par des liens si intimes et des progrès si con* tinus, qu'il fut moins dans l'ensemble des choses un objet d'étonnement que de nécessité.

Ce dernier ouvrage, par lequel la nature couronne une série d'événemens et de merveilles , fait encore naître dans Fesprit une autre pensée. A la vue de ces mondes en ruines qui ont précédé l'homme^ on se demande si Fétat actuel du globe est désormais invariable? Y a-t-il encore au sein de l'Océan de nouvelles chaînes de montagnes à soulever ? Serons-nous encore une fois submergés et renouvelés? L*homme est-il le dernier mot de la création ? Les géologues croient généralement que la terre , après avoir subi, pendant le cours des siècles , les changemens nécessaires à sa formation , est maintenant fixée. D'autres soutiennent au contraire que la nature n'en a point fini avec les révolutions. Selon eux, l'espèce humaine^ après avoir accompli ses destinées, sera remplacée à son tour ou du moins dominée par une autre race d'êtres supérieurs à elle , comme les animaux des temps anciens l'ont été par d'autres animaux. Après le monde des reptiles, le monde des pachydermes, le monde des carnasssiers^ puis en dernier lieu le monde de l'homme; y aura-t-il un jour le monde d'un être encore inconnu, qui serait un progrès sur l'homme comme l'homme en a été un sur le singe? Mais hâtonsnous de quitter cette sphère des conjectures : si le passé de la terre nous offre déjà tant d'incertitude, il y aurait de la témérité à aventurer ses regards dans un avenir qui présente encore bien plus de ténèbres.

Avant de sortir de ce musée^ ou » si vous aimez mieuxi de ce monde antédiluvien , dont nous venons de parcourir les siècles en quelques instans , nous rencontrons à la porte une dernière question qui se dresse devant nous avec autorité. Le monde dans lequel nous allons remettre nos pas, diffère-t-il absolument de celui dont nous venons de heurter les débris, et sur lequel retombe déjà le voile de poussière un instant soulevé ? Cuvier, l'homme des étonnemens et des anomalies, voyait dans la marche révolutionnaire de la nature, qui a précédé le déluge^ l'action de causes et de moyens qui n'existent plus. Suivant lui, le mouvement général du monde avait brusquement changé. Cette opinion n'est plus aujourd'hui admissible. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaît que l'ordre ancien a laissé dans l'ordre nouveau des traces profondes. De même que pendant l'enfance se manifestent chez l'homme des phénomènes nombreux qui ne se remontrent plus ensuite, nous pouvons comprendre aisément un âge où le monde était agité par des causes qui ont ralenti leur action, sans que pour cela la marche et les lois générales de la vie soient renversées. Tout porte au contraire à voir dans les anciens mondes le commencement d'un état de choses dont nous avons sous les yeux la suite calme et reposée. Au-dessus des ravages, des déplacemens et des révolutions qui ont troublé les conditions et les formes de l'existence, durant les vieilles époques séculaires, tout ce qui intéresse les lois fondamentales de la nature, tout ce qui s'élève à une hauteur philosophique, est resté immuable. Si même nous jetons

un dernier regard sur celte suite d'événemens dont les fossiles déroulent dans cette salle la chaîne immense et magnifique, nous verrons que l'ordre suivi par lÛieu au commencén^ent dans la création du mOTïae se répète encore sous nos yeux dans quelquesuns de ses ouvrages, te monde s*est formé comme se forme la tête de l'homme. D^abord ce n'est qiiurie sorte àe liquide cérébral qui prend chaaue jour dans U ventre de la mère plus de consistance et de fermeté. Autour çfe ce cerveau mou se dépose bientôt unte croûte solide qui eèt le crâne. I^lus lard sui^ cette enveloppe recouverte d'une peau mobile se montrent comme les premières traces de la véjgétation qui lûi'est propre : les cheveux poussent. Enfin des animaux parasites viennent dans le premier âge occuper cétèè forêt naissante et y vivre comme les premiers êtres à ja surface de la terre. Nous rencontrons encore un autre terme de comparaison dans un ordre de faits plus agréables. Il existe une analogie frappante entré la grande création du monde et cette création annuelle qui ramène au printemps la vie sur le globe. Ti^abord, c'est l*hiver, image du chaos avec ses deiix ca ractères lamentables, le videellastérilité.Àprès, vient pluviôse, ce mois aux tîèdes ondées qui fécondent fe sol, emblème de la première précipitation atmosphérique qui couvrit! aridité de la terre. Fentôse sovS&^e : nous avons dit que la terre porte dans ses ridés inté- "rieures la trace ancienne de grandes agitations de Taïr ambiant. Germinal succède; alors s'accomptit dans les entrailles du sol Ce sourd travail de végétation qui eut lieu à l'origine quand la terre émergée et

liéchée se couvrit de la première verdure. Enfin , le printemps repeuple en quelque sorte la solitude de nos bois et de nos rivières» par une émission nouvelle d'animaux qui s'élèvent depuis l'insecte jusqu'à l'homme. On peut donc dire que cette antique nature dont nous avons devant nous les sujets reparus et mutilés^ ne diffère de la nôtre et des mouvemens qui s'opèrent encore sous nos yeux que par une intensité plus grande; la force des agens delà création était alors proportionnée à l'œuvre qu'elle commençait.

La formation [de l'année dégage bien ^ pour qui sait voir, une idée de la formation du monde : mais il faut toujours en revenir , si l'on veut rencontrer une image plus parfaite, à la succession des faits qui constituent la vie d'un être. Sans reparler ici des états embryogéniques et même de la première enfance, dont nous avons tous perdu le souvenir^ n'y a-t-il pas des existences antérieures dont nous nous sommes pour ainsi dire dépouillés avant d'arriver à l'âge où nous sommes maintenant. Ces existences sont mortes pour nous, quoique nous vivions encore , et nous avons laissé dans chacuue d'elles une manière d'être physique et morale. Les idées, les sentimensque nous avions dans ces âges effacés, demeurent enfouis comme de véritables fossiles dans les profondeurs de notre être, où le souvenir va quelquefois les visiter. Us ont laissé une trace sur notre cœur, une empreinte dans notre cerveau, voilà tout. Le reste, ce que nous étions alors, notre physionomie, la couleur de nos cheveux ou de notre visage, notre taille, notre embonpoint, tout a changé. Cette évolution de faits différens, en-

gendres néanmoins les uns des autres, donne en raccourci le spectacle de révolution du globe terrestre; ce sont pareillement des actes de l'organisme qui se succèdent, des conditions de la vie qui s'altèrent et se renouvellent ; Thomme est un monde. Au milieu de ce mouvement fugitif qui fait en quelque sorte du même individu , dans tout le cours de son existence, plusieurs individus distincts, il y a néanmoins un lien qui rattache entre elles et qui continue des phases si diverses : ce lien est dans l'homme Tunité du moi, et sur le globe que nous habitons, l'unité de la vie.

Résumons-nous : la nature est un livre dont Fauteur a plusieurs fois revu et corrigé les épreuves. Les premiers animaux, ébauches des animaux à venir, se montrent en effet sur les planches de terre du Muséum, comme de pâles essais d'imprimerie, dont une main difficile rejette et remanie, à plusieurs reprises^ les caractères. Ces feuilles mal venues au tirage de la création, sont remplacées, en effet, par d'autres feuilles sur lesquelles la vie recommence des traits nouveaux. Une série de tentatives sans nombre, constamment renouvelées, a donc précédé l'état actuel de notre monde, et a fixé sans doute à jamais cette dernière typographie des êtres vivans , sur laquelle l'auteur de la création a , si l'on ose ainsi dire , mis son bon à tirer. Cette idée, sur laquelle nous sommes plusieurs fois revenu, était très importante à dégager du spectacle des faits. Le sentiment du progrès de la vie dans l'univers se liera en effet tout-à-l' heure au sentiment du progrès de l'humanité , dont il est en

quelque sorte la racine. L^homoie va continuer la marche de la nature : mais n'anticipons ^as sur les événemeps ; il est temps ^e redescendre les degrés de pie\Te du musée géologique, et de rentrer dans notre monde ^ ou nous attendent, le long des allées du Jardin des Plantes, les maronniers renaissons; aprè^ avoir habité un instant ces mondes engloutis aux ossemens secs et pierreux , on a besoin de revenir à la vie et de contempler la verdure.

t. — Les temps modernes de la création. — La m^iagerie.

Nous avons laissé le monde sous le coup de cette dernière catastrophe qui marque selon les naturalistes , le passage des temps anciens de la création aux temps modernes. Maintenant nous trouvons la terre repeuplée. Pour nous tenir dans les limites du Jardin des Plantes , qui a été si justement nommé par les savans une miniature du globe , nous voyons la nouvelle nature végétale représentée autour de nous à Tétat de vie par ces arbres, ces plantes, ces fleuri demi-écloses, qui étalent librement dans les avenues ou en captivité sous leurs châteaux de verre les niille fantaisies de leur vêtement. Nous apercevons la nature animale des temps modernes derrière les barreaux de fer de la ménagerie, dans ces parcs ombragés d'arbres et tapissés de verdure , où le cerf, le daim , la gazelle et d'autres animaux ont déposé la

vitesse de Iciir course, dans ces cages treillagées ôu l'aigle à laissé emprisonner son vol , dans cette fô^ tonde massive où Féléphanl, la girafe, le buffle et quantité d'autres gros animaux ont reçu leur domi» cile ; dans cette fosse aux ours , si chère à la curiosité parisienne; dans cette nouvelle cotistruction, appelée, à cause de sa grandeur et de sa forme, le palais des singes; enfin dans toutes les parties de ce petit univers , qui montre ici à chaque pas ses nouveaux produits et ses nouveaux habitans. A la vue de ce spectacle de vie et de régénération qui succède brusquement pour nous à des scènes de cataclysme , de dépo« pulation et de mort, il est naturel de se demander coihment toutes ces choses ont pu se reformer dans l'intervalle d'un monde à l'autre. Ici la lutte recom» mence entre les naturalistes. La main du Créateur s'est-elle une seconde fois étendue pour repeupler ce globe que la tourmente des événemens avait fait sombrer? Georges Cuvier dit oui , Geoffroy Saint-Hilaire, non. Mais que la nature renouvelée , dont l'aspect vivant récrée de tontes parts nos yeux fatigués par les ruines de l'ancien monde, que les plantes et les ani^ maux dont nos regards s'étonnent, après la grande destruction dont nous avons suivi les traces, des* cendent de l'ancien état de choses , des animaux et des plantes antédiluviennes, ou qu'ils soient le produit d'une création nouvelle , nous ne nous trouvons pas moins en présence d'un changement considérable dont les effets ont retenti au loin sur tous les êtres organisés. Rien ou presque rien n'est resté dans le monde actuel sous la forme qu'il occupait dans l'an-

cien. Les divers habitans du globe ont suivi le mouvement universel et définitif qui devait donner à la création tout entière son achèvement par la présence de r homme. La seconde partie du Muséum d*histoire naturelle qui nous reste à visiter présente donc vis-à-vis de la première un spectacle constamment nouveau ; il importe de le caractériser.

Aucun des agens que nous avons rencontrés dans ta formation de l'ancien état de choses, tels que les changemens de l'atmosphère , les variations de la température, les soulèvemens de terre et les mouvemens des eaux^ n'existent plus, du moins avec les mêmes forces, dans notre présent milieu ambiant, unique et à-peu-près fixé. Le monde est-il demeuré pour cela stationnaire depuis la naissance du genre humain? La nature, après avoir cédé, durant les âges antédiluviens , à une loi évidente de progrès , s'estelle tout-à-coup immobilisée ? Non , il n'en a point été ainsi : l'espèce de sommeil que Moïse attribue au Créateur après la consommation de son œuvre n'existe qu'en image; Dieu ne s'est pas reposé le septième jour, et la création continue. Seulement les conditions et les agens de son progrès ont changé. A l'action des forces aveugles, dirigées par la volonté secrète qui gouverne le monde , succède peu-à-peu l'action humaine. Le dernier né sur le globe devient de la sorte le mandataire de la puissance créatrice qui organise et remanie sans cesse la matière. L'avènement du genre humain ouvre pour le monde soumis à sa domination une ère inconnue. Le mouvement des causes brutales a cessé; celui de la cause intelligente com-

LA MÉNAGEUIL 485

mence. Dans Thistoire des temps antédiluviens, exprimée par le musée de géologie ^ nous avons vu les plantes et les animaux sous la main de la nature; dans tout le reste de rétablissement, qui représente les temps modernes , nous allons voir ces plantes et ces animaux sous la main de l'homme. Voilà tout d'abord deux mondes nettement marqués par le caractère des influences qui les gouvernent et par les changemens qui en résultent. Dans le premier se montre sans cesse la force matérielle avec tous ses ravages; dans le second apparaît la force morale 'avec ses conquêtes pacifiques et ses établissemens éclairés. Cette action de l'homme sur le globe qu'il habite , sur les plantes et les animaux qu'il tient en sa dé* pendance , a tellement modifié les lois primitives de la vie, que nous entrons véritablement dans un état de choses imprévu. L^être raisonnable a repris en sous-œuvre toute la nature et lui a imprimé sa forme. Nous en rencontrons la preuve de toutes paris visible dans ces animaux domestiques qui ont changé leur caractère pour revêtir nos mœurs et nos habitudes ; nous la trouvons même dans ces animaux encore insoumis, mais domptés par la crainte, dont nous avons fait les esclaves de notre curiosité. Les obstacles les plus énergiques, tels que la force, l'instinct destructeur , la férocité native, l'énormité de la taille et du volume , tout s'est abaissé sous notre action envahissante. Le descendant de ces prodigieux mastodontes , de ces terribles éléphans antédiluviens qui portaient autour d'eux l'épouvante, est là dans son étroite enceinte, calme, docile, et, pour ainsi dire,

lié au regard de son maître , dont il suit les ordres sans résistance. Qu'est devenu cet ancien ours à front bombé , ce solitaire des cavernes de la vieille AUemagîie {ursus spelœarctus)^ ce roi de la destruction et du carnage , devant lequel tremblait toute la nature ? Vous pouvez voir ses descendans au fond de cette fosse basse y où ils traînent maintenant leur ennui et leur souveraineté déchue. Sous la main de son vainqueur, cet ancien tyran du Nord a même pris dans la c£iptivité les vices et les bassesses de la servitude. Toutes ses actions portent l'empreinte d'un avilissement auquel il s'est formé lui-même pour plaire à ses maîtres et pour contenter sa gourmandise. \jà couronne de l'ancien monde est tombée de son front, qui moHtre à nu les flétrissures de lesclavage. On est sa vieille et sauvage majesté? On lui dit de sauter, et il saute; d'élendre la patte, et il l'étond ; de saluer, et il salue; de monter à l'arbre, et il y monte. Nous le voyons étaler gauchement et de mille manières ses gentillesses d'ours, le tout pour un chétif morceau de pain ou de gâteau dont il console son appétit vorace. Devant la déchéance de cet antique dominateur du règne animal, si cruellement humilié par son vainqueur, on sent que la nature tout entière a changé de maître. La seconde moitié dli Muséum d'histoire naturelle va nous montrer à chaque pas un monde nouveau en miniature , qui est le monde de l'homme.

Ce Muséum n'est-il pas lui-même l'ouvrage du maître actuel de la création? Cet établissenient ingé-» nieux , où les pro(hictions de la nature ancienne et

nouvelle viennent se résumer comme les monumené de Tantic^uité dans h villa d'Adrien, ne s'est-il point élevé pgr l'effort de cette même main qui a soumis et renouvelé la fac^ du monde? Nous avons cité déjji les brincipaux traita qui, dans notre pensée, dessinent rbistoire du Jardin des Plantes. Il nous faut reprendre cette histoire à l'événement qui marqua pour l'établissement la création d' une ménagerie.

Tout le monde a visité cet endroit du jardin , o^ les sauvages représentans du désert ont abattu ai^x pièces de l'homme leur orgueil et leur férocité ; mais on ignore trop les circonstances singulières au milieu desquelles cette ménagerie a commencé. Le Jardin des Plantes venait d'être érigé par la Convention en Muséupi d'histoire naturelle. C'était un titre, et les titres sont bons quand ils recouvrent une idée; mais Dieu sait que la nature était alors bien pauvrement représentée dans l'établissement. Jamais animal féroce n*avaitétéyuviyant au Jardin des Plantes. « Ce fut, raconte M. Jean Reynaud, un coup de main duprocureur de la commune ^ui devint l'origine de la ménagerie. Ce magistrat considérant que les exhibitions publiques d'animaux vivans ne devaient point être abandonnées à l'industrie particulière , attendu que ces ménageries foraines causaient non-seulement encombrement sur les places publiques, mais pouvaient même par suite de la négligence des gardiens à l'égard des bêtes féroces , devenir une cause de danger pour les citoyens, prit de lui-mênie et sans s'être entendu à ce sujet avec personne, un arrêté portant que les animaux stationnés sur les places de Paris seraient

saisis sans délai par le ministère des officiers de police, et conduits au Jardin des Plantes, où après estimation de leur valeur et indemnité donnée aux propriétaires, on les établirait à demeure. Cependant les professeurs du Jardin des Plantes n'avaient reçu aucun avis. L'arrêté avait été exécuté aussitôt que signé , et la première nouvelle en fut portée au jardin par les animaux eux-mêmes, qui, avec leurs gardiens , y affluaient de toutes parts sous la conduite des commissaires de police et delà force armée. M. Geoffroy Saint-Hilaire, alors fort jeune , et chargé au Jardin des Plantes de la zoologie et de l'administration des matériaux zoologiques, était tranquillement occupé dans son cabinet^ quand on vint le prévenir de l'arrivée des étranges visiteurs qui assiégeaient sa porte. J^a circonstance n'était pas seulement singulière, elle était réellement difficile. 11 était évident que le procureur général de la commune avait dépassé ses pouvoirs en ordonnant que ces animaux seraient conduits et nourris au Jardin des Plantes ; car le Jardin des Plantes relevait de l'état et non de la commune. Ce n'était pas le tout que de recevoir ces nouveaux hôtes, il fallait les payer et les nourrir, et sur quels fonds cette dépense se ferait-elle! Les animaux auraient fort bien pu demeurer long-temps dans la rue, s'il avait fallu attendre pour leur ouvrir les portes du jardin que cette question eut été convenablement discutée, et finalement adoptée par les pouvoirs compétens. Mais M. Geoffroy en homme vif et actif eut bientôt pris son parti. Il donna ordre d'ouvrir les portes à l'attroupement, d'installer les

LA MÉNAGERIE. |g#

voitures et les cages qu'elles renfermaient dans la cour intérieure, et prenant provisoirement sur lui toute responsabilité , il se chargea jusqu à la décision légale, de fournir à ses frais à l'entretien des animaux et de leurs gardiens C'est ainsi que fut

instituée révolutionnairement en date du i5 brumaire an II le premier noyau de la ménagerie. Parmi les animaux ainsi recrutés , se trouvèrent deux ours blancs , un léopard , un chat-tigre , une civette, un raton j un vautour, deux aigles, plusieurs singes, des agoutis. Ils furent évalués en somme à 33,ooo francs. La classe des carnassiers était désormais représentée par quelques-uns de ses membres les plus importans. » Cependant près d'une année s'écoula avant que la Convention, entraînée par les instances de Lakanal^ par les démarches assidues de M. Geoffroy Saint-Hilaire, par l'autorité du peuple qui se portait chaque jour devant ce nouveau spectacle étalé à ses yeux, décrétât enfin l'établissement sérieux et à jamais utile d'une ménagerie nationale.

Il s'en faut de beaucoup que cette ménagerie ait acquis tout de suite la consistance et la splendeur actuelles, dont les étrangers s'étonnent. Le bâtiment en a d'abord été renouvelé depuis une vingtaine d'années. Les animaux qui y figuraient ont été remplacés par d'autres animaux plus remarquables et en plus grand nombre. Quoique les fonds alloués à Tentretien si important de la ménagerie aient toujours été en augmentant, il est pourtant vrai de dire que cette exposition publique d'animaux rares et coûteux se recrute plutôt de dons que d'achats. En 18*^4? ïe

crédit demandé pour réparer les pertes de la ménagerie n'était que de 4?ooo francs, il s'élève maintenant à la somme encore insignifiante de 7,000 francs, qui ne saurait couvrir les désastres fréquens, ni remplir les vides que la mort fait chaque jour dans les cages habitées par ces frileux prisonniers. Quel spectacle pourtant plus capable de relever notre nature que celui de ces redoutables captifs auxquels , nous avons imposé un séjour et une patrie si contraires à leurs mœurs! Quelle entrée plus digne de notre sujet, pour nous introduire dans cette série d'événemens marqués par la main de l'homme, qui composent l'histoire moderne du globe terrestre! Les animaux que l'homme n'a pu attirer à lui par là douceur, il s'en est emparé par la force. t)e ce nombre sont ces terribles carnassiers qui peuplent les cages de la ménagerie. Quoique ces espèces sanguinaires résistent plus que les autres k l'éducation, elles n'ont pas laissé que de déposer dans notre commercé une partie de leur sauvage nature. Parmi les animauk féroces soumis aux regards du public, un grand nombre ont abdiqué cette cruauté native qui a servi à les désigner; si quelques autres ont repoussé toute société humaine, n'acceptant pour ainsi dire que les fers de leur vainqueur, cela tient moins encore à leur caractère indomptable qu'au peu de soin qu'on a pris de les adoucir. Le gardien qui, vivant dans l'intimité de ses hôtes, connaît mieux que toiit autre leur naturel et l'empire exercé sur eux par l'éducation^ croit volontiers que ces animaux changeraient leurs moeurs, si l'on s'occupait à les familiariser. Nous avoDA eu,

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dans nos théâtres, de trop récens et de trop célèbres exemples de cette puissance de l'homme sur la nattire, même sur la nature sauvage et Carnivore , pour admettre le doute à cet égard. 11 n'y a presque pas d'animal qui ne reçoive à la lotygue notre action , et qui, après avoir courbe sa tête sous nos chaînes,ne plie ensuite son caractère sous notre volonté.

Êitrons plus avant dans cette ménagerie dont la bienveillance d'un proiPesseur nous a ouvert la porte et les mystères. Le moment le plus curieux pour visiter cette sauvage demeure est celui où les animaux jprennent leur nourriture. Il est environ trois heures. Les préparalif > de cette scène brutale se font dans le long corridor où régnent les loges intérieures de la ménagerie. Ces loges sont vides, leurs hôtes étant occupés sur le devant à recevoir la visite du soleil et du public. Le gardien parait : il voiture une brouette chargée de viande crue ; ce sont les débris dépecés d'une vache qu'on vient d'abattre dans la boucherie du Jardin des Plantes. La grille de chaque loge est ouverte à la clef: le gardien y dépose un* quartier de choir dont la grosseur est mesurée sur l'appétit bien connu de ses hôtes. Cet appétit varié selon les individus; il existe en ce moment une lionne qui consomme dix-neuf livres de viande par jour, tandis qu'une autre vit avec la moitié de cette ration. Un telle faim difficile à assouvir est pour ces animaux, dans 1 état sauvage, comme pour les hommes dans certaines classes 4^ la société , un don funeste qui les condamne à cles privations immenses et à des fatigues inouïes en Vi|é de se procurer leur subsistance. Une fois que

in LE JARDIN DEd PLANTES.

le gardien a parcouru toutes les loges, distribuant à chacune la portion convenable, il introduit ses hôtes au festin qui leur est préparé. Quelques-uns font entendre^ par des grognemens sourds , qu'ils sentent la présence de leur morceau et qu'ils veulent y mordre. L'ouverture de la loge se pratique au moyen d'une planche qu'on lève comme un rideau de théâtre. Cest alors que chaque acteur entre en scène et déploie son rôle de voracité. Nous n'avons rien de mieux à faire que de suivre le gardien dans Tordre où il convie chacun de ses pensionnaires au repas du soir. D'abord, c'est la hyène qui vient plonger son museau sombre et fétide dans la chair sanglante. Cet animal a , du reste , été calomnié par les poètes qui en ont fait le symbole des passions fausses , haineuses et cruelles. Il n'y a pas au contraire de carnassier plus facile à l'apprivoisement que celui-là. Le premier venu peut sans danger lui passer la main sur le dos. La docilité de cet animal aux caresses de l'homme tient à ce que, son appétit le portant plutôt vers les proies mortes que vers les proies vivantes, la nature a jugé inutile de lui donner l'instinct del'attaque et deladestruction. Mais si la hyène a été calomniée , c'est bien sa faute : pourquoi aussi est-elle si laide? Il est impossible de voir ce train de derrière déprimé, ces poils raides, gris et sordides, cette physionomie ignoble, cette allure de croque-mort, sans éprouver devant un tel animal une répugnance invincible qui nous vient à coup sûr de la bassesse de ses mœurs. Ce déterreur de cadavres nous dégoûte sans être méchant. Dans les animaux comme dans les hommes nous aimons

encore mieux Théroïsme sanguinaire que la douceur vile.

Passons : voici le lion qui se précipite la tête basse; les habitudes de ce roi du désert ne se démentent jamais ; il est resté grand dans la captivité. On le voit dévorer bravement et superbement le quartier de viande qu'il tient fixé à terre sous sa puissante griffe. Le lion se laisse gagner aux avances de l'homme; mais ce n'est point à l'heure du repas qu'il faut parler d'éducation : tous les animaux féroces sont dangereux quand ils mangent. I.a présence de la chair et l'odeur du sang réveillent les instincts destructeurs de leur farouche nature. Tout étranger , le gardien même , est dans ce moment-là un ennemi qui veut leur arracher leur proie : malheur à lui s'il approche! — Pourquoi cette lionne ne dépèce-t-elle point la grande mâchoire de vache qui est jetée dans sa loge? Cette lionne est une vieille prisonnière dont le séjour à la ménagerie n'a jamais pu adoucir le caractère intraitable. Il est à remarquer que cet animal (le seul de tous) garde sa ration pour la manger pendant la nuit. Y a-t-il une liaison secrète entre la férocité et l'amour des ténèbres? A côté nous avons vu une jeime lionne fort douce qui était arrivée depuis quelques heures à la ménagerie. Son front, usé pendant le voyage au frottement des barreaux , portait dans la région surcilière des traces pénibles et comme la marque récente de l'esclavage. Cet animal nous toucha. Nous lui trouvâmes l'air mélancolique et consterné des nouveaux détenus à leur entrée dans la prison. C'était triste à voir comme cette lionne pieu-

Hi LÉ JARDIN DES PLiNTES.

fait et cdtnme elle sëUblàii fégfêttér lé Sable SkbMdt de sa douce patrie, dulcem reminiscitur Argoi-. Sa ratlbfa de viande fraîche ne la téHtâit gUèrè ; là douleur dé l'exil et de là prisdh lui enlevait Jtisqti'à Tàppétit. dette liohtië s'était pbuHànt décidée à àttàquei- fàible- Ûent ^bn tnorcëaii de châii^, 4^and leâ rligiSiSëiiiëtis d^ùn jaguar, sdii voisiil, Frappèrétit se^ oreille^ ) elle Se rètihà effrayée dàhis le Fôhd dé Sa câgé. Là màlheiifëùsé se croyait encore dàiis le désert, et S'àttetidait & là rencontre d'un adversaire supériètif eh fordés. Aui*èste, lès combats de lion et de tigrés, ijui tietitieht tïilè si grande place dans les ôlivragéS de& poètes, îi'éxlstent guère dans la nature. Ces déUt géttres d'ànimàùx , étant càntôriiiës dans deiii partiel dé la terre très séparées , he pourraietit se trôtivé*^ éh prétende que sUr l' extrême limite de léui* nibtuel énipire. Il ést donc très incertain qu'ils se soient jàtd&is rétiëôtitt-és.

Lé jaguar à dàh^ ses iUôuvemehs là Souplesse du chkf ; il entré cotnme une oitibré et se jèttë sut* son i*epàs avec ime agilité avide qui tieht pltitôt à là gdtirtnàndisë qii'à là faiiti. Sa langue lèche le sang. L^àdiimàl féroce ést tout entier à l'acte dé la nourriture ; ses jgriJBTés pèsent sûr sa jproie , Ses yeux la dévorent j ses dents la déchiretat. Apett;evez-vous dans léUrs loges ces saiivàgies panthères noires? FaroUchés et eoknme effrayées de là luttiièbe, elles se reculent dans Un coin ébmbré poUt* décbarnèr lés ôs qu'elles tôUrt^éUt fet i*etourneht fUneuséttiént. Leur rttbé se eonfotid avec ta iitiit. Oh voit seuleiUëîit luifé leut^ prunelles àrdélités dé jdié à l& vue des suites dii barbage; Ces

Bîiiffîitii âbâl ^ebëllëà & tbtité àppfdche; léiir EÉiauvâiis bài^ttère i'ââëbëië à titlè ttiët'Vëiileiiiié bëàùté. AHât8)ë cbtn^ài^âit, pbUt* léS m^ûrs âUtàht que p6tif> la Umë ^ ië li6tî ft i'hbfôinë et là t^âtitUèf^ë à là fëhimê^ 96}i^ lui làiâsdtis là i^^pôti^àbilité de ce jUgémént. O^êhdànt le gàl^diëh touëhë mt dei-hièfës ëagëS de la ffiéliàgerïë. Lëà dëiii iildiVidtià I^Ui leS babitéHt iëht tf ilH accès faëilë. Lëiir fèp&û e»t mêlé de ¥lâiidê et de ffeliî. VôHH tiëfit paf SèH at*gàniSâtiôfa^ ëï èurtôiit pat l^àttipteUï* de Mh ëérVéàù j le haut de Féchéllë dêi ëâPtiàsàlô^à. Aussi le Vdybfts-ûoliS soUlëtèr de térfé là fiéamttii*ë âtëë sfe^ pattes. C'est ûîi dégfré VeH le âihgëj qui éë ëëft de Séâ itnaitis pbUr porter les âli^ ttienë jU^h^à sa bDUëhé: Lé rëj^às de tobs bës aiiiriiâUl est dé ëëUttë dùJ^éëî ôri tt'aperçëit blehtôt plùfe dlati^ ieUH it%€lé que de gr'ânds ai i^biigés^^ lêëhSS, t*bngéâ ëacël'ë ) isur lesquels de vastes dents oAÏ lâiéàé rempteintë de i'âppétit câriiâSsiér et de là tbPëè. Ces reddûtablëft bbnVÎvës promènent ettëôfë lottg-tèmps \mt làt^ge et rùdë lailgué àtiibUf dé lëiit- itnâchbirë Vide, Sttl-lëiirS lêVî^es énéaHgkatéeôi Piiis , F appétit étâlit satisfait ^ on vbit tbitibér pëù-à-pëli dé léiii- faéfe eHspèë ce vbllè de jfêi^oeité fiàtiVë| tbUs cëS aiiittiàlik fepUÉ prëntieïit l'attitude pliil^ ëalttië de la tHstëss& et de la bSsignaUbn;

Vin setititnetit de cblivéuanëë a fait satis dblite interdire au publie la vue des abituaUi carnivores dans l'actibtt de la tibUrritUre. Êh dérbbàiit aiix yëUi de là foule cette scène de barbarie, les adtUiniStràtëUrs dU Musèutti se nlbUtrëilt bien élbignés de la pblitic|lië rdmalne t|Ui faisait dëehit*éf les chi^tii^AH dbndàiiiti^

m LE JARDIN DES PLàNTES.

à niorty sous les yeux de la multitude, par les bétes du cirque. Nul' n'ignore que la civilisation a fait d'immenses progrès ; mais, ce qui est peut-être digne de remarque , c'est que les animaux féroces participent eux-mêmes à cet adoucissement des moeurs. Nous croyons devoir rapporter à ce sujet les accidem dont le Jardin des Plantes a été le théâtre. On verra que non-seulement les individus mis à mort par les animaux sont en petit nombre, mais qu'encore ils ont tous été les auteurs imprudens ou volontaires de leur catastrophe. La plus ancienne anecdote tragique dont le souvenir soit à déplorer depuis la présence des bêtes féroces au Muséum d'histoire naturelle, est celle de ce vétéran qui, attiré (on se l'imagine du moins) par l'éclat d'un bouton semblable à un écu, descendit pendant la nuit avec une échelle dans la fosse aux ours. Ce malheureux , surpris par le réveil des formidables animaux dont il venait à cette heure ténébreuse violer \e domicile, poussa des cris affreux qui emplirent tout le jardin et furent entendus jusque dans les geôles de Sainte-Pélagie. Il fîit trouvé le lendemain étendu sur le dos et le ventre ouvert. Son imprudence pouvait entraîner d'autres malheurs , l'échelle qui lui avait servi à descendre étant demeurée fixée contre le mur de la fosse ; mais Tours, content d'avoir fait justice de son visiteur audacieux , ne songea point à profiter de ce moyen d'évasion. — ^La seconde exécution a été commise par un éléphant fort doux. Un curieux, par des raisons ignorées, probablement par bravade, s'était introduit entre les poteaux qui limitent l' enceinte réservée

aux gros animaux. L'éléphant, supposant à cet intrus de mauvaises intentions, se contenta de le fouler contre un mur avec toute sa masse, et passa. L'homme était mort. — Le troisième cas (c'est le dernier) présente les caractères du suicide. Un homme attaqué de monomanie spleenique avait essayé de tous les moyens de se détruire , et toujours sans succès. Alarmé par l'état mental de ce malheureux, sa famille lui avait donné un suivant chargé de veiller sur sa conservation. Le malheureux eut alors recours à la ruse pour tromper la vigilance du geôlier qui voulait l'enchaîner à la vie. Il feignit d'être revenu à un at plus raisonnable. Déjà l'on ne se méfiait plus de ses transports, quand, au milieu d'une promenade au Jardin des Plantes , au moment où la surveillance de son gardien était détournée par le spectacle de l'ours montant à l'arbre, noire monomane se précipita la tête en avant dans la fosse. Cette fois du moins, il dut être content, car il ne manqua pas la mort : les ours le tuèrent. Il est bon de réfléchir aux circonstances qui amenèrent dans les trois cas la destruction des individus mis à mort par ces animaux. On voit alors que cet acte doit être moins rapporté chez eux à un sentiment de férocité indélébile, qu'au droit de légitime défense : ces animaux voient dans l'étranger qui pénètre si inopinément en leur retraite un agresseur, et ils le combattent par toutes leurs armes. La preuve que ce sentiment et non un autre détermine alors leur conduite, c'est que la cruauté attribuée aux ours ne s'exerce pas sur les êtres plus faibles, dont la taille et le volume ne leur portent aucune menace. Le public parisien,

4^9 LE JAR^N Pi^ Ç(iANTE8.

guidé par ce rçste odieux de b^rb^rie cmi ÇQçduir sq|( les anciens au^ çopi^bats c^'^Pi^P^m; féroces , ^

{Jusjçîups fpis jeté dp§ ç\i^\s pt de Jçqpes Pl^iens ^ans Ç8 fos§es Qceupée^ p^r les Qpr§ 5 ces purs les fegap- ^epj; et i^e leur font ^iicun «lai ; ce ne 89nî pa§ ^gs epnepaisî dangereux. Qn voit dpnc (jws , poyif §iDsi dire^ tpute h fl^ture s'humanise ; \q^ barl^^riP f}es animaux eu?; - m^Ws laisse toro^er mi^ pie^? dç la civilisation son appétit féroce e\ seg jpies s§nr quinaires.

Toutefois, il e^t juste de dire que celte victoire c3|e l'homnie sur le naturel destructeur des carnassiers (gst encore jncQniplète.. Le. petit nopibrei d'aççidens arrivés au Jardin des Plantes deviendrait bientpt plus cpnsi^érable^ sans les précautions prises pour q^pr à ces Uptes dangereux les uîpyens de sévir. On pe cjte de ménioire de naturaliste qu'une seule évasipp fameuse. Elle se rattache à des pirppnstanf^es qu? ^^us croyons devoir rapporter. Le domestiquai annonça un jour à M. Geoffroy Saint-IIilaire 1^ visite d^nn lion acçonnpagné de son gardien . Comn^e le savant était en train de se livrer à un détail de fpilett.c, tondenti barba cqdçbat^ son fils, anjpurd'Jiui professeur de zoologie au Muséqu^ , fut chargé de reconnaîtra l'envoi qui était fait. Ce lipp était conduit , la corde au cou ? par un inconnu qui^ à.spn costume négligée fut pris pour le valet de la béte. Qp proppsa de transporter dans une cage le lion à la ménagerie. Cette précaution fut jugée inutile. L'inconnu répondit de la docilité de son élève. On marcl^ait. Déjà l'escorte avait franchi la haie de treillage et dp verdure qui

des Plan tes, quand le lion se raidit et refusa d'av^j^gçp. On f uj () jt qu il flairait d^si çetj^ pri§Qn de la pat|i|re ^Qdç^r (^6 h RPtivit^. Sofl gnide, ij[^éçpîiten|, |§ |i^ r^i^eiîieqt p§p|a çqr^q; Ip ^ioRi iîPpatippt^* JJP jet^ si}f 1«B ^s|S||«tf)ps , ûf. I^iclfirp QpQfffoy S^inJ-Hilair§, uii dqiQestique, le g^f^i^n, et le? mordit, Cel^ fait^ 1'?^?^^inal sp cpi(pha, fief d^ sa résis|:app^, contre d^ arbusteSf Çepen^fint l'inçQDpu qyi le , cpudi^isait né YQVilut p^§ en avoir le (^éiq^nti; un jiomme, selpn lui, i}e devait: pgs céder h upe bête. H reprit le bqut de 1^ ÇQrd§ et entrfjinp l|ç Ijqn , q^i suivit, A peine avait-il fr^npbi 1^ première pqr^e 4m jardiq que ranimai i|ai|t^ ÇQntre son guj^p, llii fit une bjessurçi a la main avÇP ses dents, et s'échappa. L'alaro)^ ayaut été dqnnée, onfernia toutes les issues. ï^elion évadé l^qndjt; le long dps ^venups avec 1^ jqi<p d'uji captif qiij a recouvré sa liberté- Au bout de sa pqur^ci iqs^Osé^ , il sfi laissia ei^^n reprendre dans des filets qui avaient été tendui^ par FfirtifiGe dP^ gardi^ens. Ljg cqqduçte^r du jipp, gfièveu^ept mpï*4'4> fut pansé chez M. Geoffroy Saipt-Hilaire , p^ir les mains délicates (l'une jeune fpmme de la maison. Mais quej fut l'étppnçment du grand naturaliste et des siens, en appre^qnt le lendpqi^in que l'inponnu , pris à ses insignes pour un v2^)et de bête féroce et soijjné ^vec tant (l'humanité, n'était autrp qu'un avocat célèbre. Ou §'^m^s^ fort de pette méprise. Par <jM!Blle fantaisifs |'é]oqupnc^ jivait-elle vou|u se tr^^yeslir en ip^îjtutriçe de lions? D^ns tous les cas, son coup ^'es3ai pe ftit pas heureux , et l'avocat dut s'en tçnir

200 LE JAADCI UÊB PULlfflES.

désormais à appiÎToiser les oonyictions de son auditoire.

Il serait intéressant de connaître les moyens employés par certains dompteurs de bétes féroces pour ▼enir à bout de leurs terribles élèves. On' a reconnu que le caractère des âpres babitans de la ménagerie s'accommode plus ou moins aux individus qui les fréquentent Le gardien nous a fait voir un lion fort doux entre ses mains qui se montre intraitable envers son collègue. De tels faits ne sont pas rares. Nous avons examiné la tête de ce gardien familier aux animaux, et nous y avons trouvé, malgré une très grande bonhomie, les princijiaux traits qui dessinent la configuration de la tête chez les carnassiers. Faut-U attribuer à cette organisation particulière les succès qu'il obtient sur la nature ombrageuse et indocile de se3 hôtes? Nous le croyons. Il déclare lui-même que son collègue , chez lequel nous n'avons pas rencontré les mêmes caractères, est très bon pour les animaux, et que leur antipathie ne peut être attribuée à aucun mauvais traitement. Il faut donc alors en chercher la cause dans ces attractions mystérieuses de ia nature, dont les animaux entre eux nous présentent l'image. Un lion de la ménagerie habite présentement avec un jeune chien , pour lequel il témoigne un vif attachement. Nous avons vu nous-mème ce chien, à son entrée dans la loge, être reçu par son fauve compagnon avec de tendres caresses et tous les signes d'affection qui succèdent chez des amis aux ennuis de l'absence. Le même lion ne peut souffrir les animaux, et entre en fureur quand seulement les autres chiens de la

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