‹ ParisChapitre 9 sur 12 · DE L'AVENIR DES ANIBCAUX. U · texte numérisé non relu

DE L'AVENIR DES ANIBCAUX. U

de ces animaux un obstacle à la domesticité; mais, il faut le. dire y qu'a fait l'homme pour adoucir les instincts de ces superbes ennemis et pour les gagner à son service? Illes enferme dansd'incommodescages dç fer; il les condamne à l'isolement et à l'ennui; il applique sur eux ce sauvage régime cellulaire qui irrite chez nos semblables, les passions cruelles et vindi* catives. Comment un traitement qui abrutit l'homme même pour lequel l'intelligence est un don primitif de la nature ne dégraderait-il pas l'animal , où il n'existe presque rien qui n'ait été mis par la main de l'homme? Aussi les hôtes de nos ménageries perdentils tous plus qu'ils ne gagnent à notre commerce ; ils contractent dans cette dure captivité l'habitude du sommeil, seule consolation du prisonnier, et s'engourdissent sous nos yeux au lieu de s'instruire. Je cherche encore ici dans l'homme le roi de la nature, et je ne rencontre que son geôlier.

Passons maintenant aux animaux domestiques. Il n'est plus besoin de gène ni de contrainte : ces derniers ne se soumettent pas, ils obéissent ; leur liberté n'est pas enchaînée , elle s'est rendue. Dans le commerce assidu de l'être intelligent avec les espèces originairement sauvages, éclate ce pouvoir de seconde formation qui fait vraiment de Thomme sur la terre l'image de la divinité. Il grave partout sa main ; il imprime sur le type même de l'animal des caractères que la nature n'avait point prévus; il le crée en quelque sorte de nouveau. Dans cette entreprise souveraine, l'homme s'est proposé différens buts , selon la nature des espèces qu'il soumettait lî son autorité. Il

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a demandé aux une^ de satisfaire sa faim , àiix autres de rhabiller*, à d'autres encore de le servir. — I/iristinct de raliraentaticin étant chez l'homme une des forces les pliis actives et les plus exigeantes, il a cher^ ché avant tout dans les êtres vivans une nourriture , une proie. Les animaux domestiques alimentaires sont nombreux chez tous les peuples civilisés ; leur éducation est en outre Tobjet d'études spéciales; ihais quelle éducation, grand Dieu! L'homme, Conseillé par ses besoins aveugles , n'écoutant que son estomac insatiable , a violé les lois de la beauté vîs-à-vis de ces animaux pour en faire la matière de sa gloutonnerie ou de sa cupidité. La nature avait borné sagement l'appétit de chaque bête à sa conservation ; nous avons renversé cette limite. En les forçant eh nourriture, pour jouir plus vite de leur mort, nous avons créé chez les hôtes de nos basses-cours une seconde faim ignoble , vorace, éternelle, qui a pour résultat de dégrader leurs formes primitives et d'avilir tous leurs instincts. Du sanglier, ce vaillant animal qui illustre les forêts par son caractère martial , nous avons fait quelque chose de lourd, d'immonde, de stupide , qui n'a plus même de nom honnête dans notre langue. Dirons-nous, en outre, les procédés inouïs, les apprêts offensans dont un art cruellement raffiné se sert chaque jour pour accommoder toute la nature à la guise de notre sensualité? Montrerons-nous l'homme mutilant les sexes pour obtenir dans ses volières un embonpoint artificiel , une chair plus exquise et plus agréable au goût? Détaillerons -nous tous les supplices que sa main, délicatement barbare,

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impose à certains ôiâeàu^ de basse-cour , |)ôur lettr faire Contracter des maladies chères à notre gourmandise^ Non ; jetons titi voile sur cette partie de tiôs conquêtes. Notre faim a maîtrisé durement et bassement les animaux alimentaires. Que parlai-je d*àilleurs de faim? Regardez-moi ce riche, au palais blasé, rongeant sans appétit , rongeant sans cesse le fbië d'un malheuretil oiseau gonflé par les totirméiis de notre iddustrie ! — f romélhée est veiigé !

O homme ^ voîlà donc ton ouvrage! vôilà donc ce que tu as fait de ces êtres que Dieu t'avait donnés à garder et à einbellit*! Les animaux alimentaires ont été donnés à l'homme pour que l'homme s'en nourrît : aussi bien, ce n^est pas l'usage que je blâme, mais l*excès, mais l'abus, mais cette recherche avide qui chaiigë^ sous nos yeux, la scène animée de là création en litie sorte de laboratoire destiné à assouvir nos convoitises. Une action si monstrueuse finirait par livrer le monde animal à la confusion , si des lois élêrnelles et inflexibles n'arrêtaient à temps la main du maître dans ces attentats.

L'amour du luxe et la cupidité ont, pour ainsi dire, créé là classe des animaux industriels (i). Nous mettons sans cesse à contribution les plus petits êtres qtii nous entourent : ici le commerce emprunte au ver à soie ce riche tombeau qui devient un dès ornemens de la coquetterie; là il dérobe à l'abeille cette cire dont une main ingénieuse pétrit un flambeau qui

(x) Nous eilQpruntons à M. Isidore Geoffroy SaibUHilaire cette division des aiiinanii domestiquct cd x° alimentaires^ %* industriels ^ V* auxiUtùrûs^ 4<> accessoires.

nous éclaire dans la nuit. Une partie de la nature tra< vaille pour l'homme. I^s instincts de ces insectes artisans appartiennent, il est vrai, à un degré trop inférieur de l'échelle animale pour que nous espérions les atteindre jamais.

Il existe d'autres animaux domestiques dont nous avons appliqué les forces à nos travaux ; ce sont les animaux auxiliaires. Ici la puissance humaine développe les êtres sans contredit ; elle a fait naître chez presque tous des facultés qui n'existaient pas à l'origine, et dont le germe, désormais héréditaire, forme comme un des omemens, disons-mieux, comme une propriété de race. C'est beaucoup sans doute ; mais l'homme en ajoutant à ses propres forces de telles forces étrangères , mesure encore l'instinct de ses serviteurs à la stricte limite des besoins qu'il veut couvrir. Il n'a jamais consulté dans leur éducation que son égoisme. Prenons pour exemple le cheval , ce précieux auxiliaire, sans lequel l'industrie, le commerce, les sociétés même de notre continent, n'existeraient pas. Je ne connais pas d'animal qui ait été plus façonné que celui-là à notre service. Nous avons réglé ses mouvemens, remplacé sa vitesse naturelle par une vitesse acquise, rompu sa volonté sous la nôtre et discipliné jusqu'à sa fougue pour en faire l'ornement du cavalier. Notre commerce a cultivé en lui la mémoire des lieux , de telle sorte qu'il pût nous servir à-la-fois de monture et de guide dans les endroits perdus. Nous l'avons attaché à des fardeaux énormes, dont nous avons su diminuer pour lui la pesanteur au moyen des lois de l'équilibre. Il s'est fait à ce nouveau ser-

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vice avec une obéissance admirable. On lui dit de tourner y et il tourne à droite ou à gauche; il sait dégager de Fornière, par un effort industrieux^ la roue embourbée qui résiste, ou retenir le char emporté sur une pente glissante. Cette éducation n'a pas été l'affaire d'un jour. Des générations successives se sont transmis depuis des temps fort anciens la tâche de dompter le cheval sauvage. Ajoutant ainsi leurs travaux les unes à la suite des autres j elles ont formé une vaste chaîne de progrès , qui asservit si bien ce fier animal à nos instrumens de traction. Il est sans doute impossible de méconnaître ici la puissance de l'homme, cet être à part qui fait sortir du sein même de la nature des forces et des manifestations nouvelles. Notre volonté a eu, comme celle de Dieu, son ^at lux; elle a tiré du monde primitif un monde plus conforme à nos besoins. Cela fait, elle s'est reposée.

H y a plus : non-seulement l'homme n'a développé chez le cheval et chez les autres animaux auxiliaires que deux ou trois instincts en rapport direct avec la nature de ses besoins; mais, chose horrible à dire! il a comprimé, détruit, mutilé chez ces pauvres êtres toutes les autres facultés dont il n'attendait pas de services. Goethe, ce vaste génie^ qui mêlait sans cesse la poésie avec la science, ne se montrait pas indifférent à cette question du progrès chez les animaux. Ayant rencontré un soir, au bord d'un champ de seigle, un cheval monté par un paysan en blouse, notre poète rêveur vit l'animal curieux et pensif s'arrêter pour suivre de l'œil un enfant qui cueillait avec sa mère des coquelicots et des bluefs le long de la

Sft( W MRPm DES PLANTES.

route. IjC rustre qui montait ce cheval distrait le frappa du fouet et le gourmanda en disant : « Voilà encore de ses caprices! Ce maudit animal n'en fait pas d'autres : il faut qu'il regarde tout; on jurerait qu'il veut s'instruire. Un peu plus, et il parlerait aljemand comme l'ânesse de Balaam. » Goethe , jugeant par ce seul trait de notre action abrutissante sur les animaux domestiques , s'écria: «Voilà un honin^e qui est la bête de sa bête ! » (i)

Les peuples civilisés ont été poussés à l'éducation des animaux par deux mobiles puissans, le besoin et l'attrait. Dans la conquête de toutes les espèces ali* mentaires industrielles ou auxiliaires, c'est le besoin qui nous a guidés; mais vis-à-vis de celles dont nous n'attendions pas de services , vis-à*vis des animaux domestiques accessoires^ c'est l'attrait. Cet attrait est lui-même un besoin, celui delà communication*. Il entre dans la pâture de l'homme de sç donner» de faire participer non-seulement ses semblabes, mais encore les animaux même, à sa vie, à son développement, à tout ce qu'il est. Dieu a mis un an^ourpropre dans l'amour des autres. Il y a du plaisir, nous oserions presque dire il y a de Tégoïsme à élever jusqu'à soi les êtres inférieurs , à leur transmettre en quelque sorte de notre intelligence et de notrç volonté. La nature a voulu qu'il en fût ainsi pour 4]qe celui qui a plus partageât avec celui qui a moins Jl n'eat personne qui ne ressente une joie secrète du cœur et comme un noble sentiment d'orgueil à 3e voir re-

(f) Je tiens cette anecdote d*un Âllemaody ami de Goëlbc.

D^ j;^'4yE»iR DES Afîijfl4ra. ^^

ironilU^ ^W\v\ et aimé par un animal. Cest^ un eu^pire^ en effet, çt qui plus est un empire moral ^ le sçul en véf ité dQnt l'hoiiifïïe puisi^e avoir le droit d'être fier, L'attrait ét^nÇ à-l?-fois plus noble et plus libéral qnç le besoin» il s'ensuit que les animaux inutiles sont précisément ceux auxquels nous avpns le plus çopi-^ muniqué de notre înjQuenqe. Les pays, les professions, le^ fortunes, ont ici marqué des différences infinies spr le moral et jusque sur la fonïie de ces êtres organisés. Le9 individus ^e telle espèce accessoire n'ont m les mêmes habitudes, ni les mêmes goûts, qu'ils soient possédé3 par un homme ou par une fejnme. Ces derniers seront plps friands, plu^ casaniers, plus délicats, plus sensibles fnwç caresses et aux flatteries ; ils pren* drqnt, en un mpt, le caractère de leur maîtresse. Les perroquets (i) de marquise, de lorette pu de dévote, qui vivent dans Tiptimité du tête-à-tête, ont tous des mœnr^assQrtîes à leur condition. Le prodigieux succès du jpli poëme d^ Gresset, tient s|irtoul au t^çt fin et délicat de Vauteur qui a su identifier son héro^ avec la nature des lieux dont f^erf-P^erf était l'élève, ^

Il faut le dire, cette éducation toute de luxe ou d'attrait se trouve jusqu'ici limitée à un très pelit nombre d'espèces; on peut donc la regarder comme de peu d'importance en fait, quoiqu'elle présage, selon nous, des conquêtes plus sérieuses pour notre

(i) La science ne regarde pas le perroquet comme un animal domestique; oti esl convenu de réserver ce litre aux espèces qui se reproduisent aisément tQiis la doipiDatioa d^ Thomme. Il ne soffit pas, pour qn*un aninial devienne domestique, de conquérir les individus, il faut encore conquérir la race. Cet oiseau étant très répandu et très familier^ nous avons pu néanmoins nous en servir comme d'nn terme de eomparaison.

SM Lt lAKDlN DES PLAHTES.

industrie. Dans les commencemens, le besoin a été le premier, le plus fort et presque Tunique moteur de notre action sur les animaux. H fallait que l'homme vécût, il fallait qu'il doublât ses forces par l'emploi des forces animales, avant de songer à satisfaire les nobles inspirations de sa nature.

Nous avons vu en résumé que la domesticité des animaux est jusqu'ici bornée et incomplète. Bornée, en ce qu'elle laisse en dehors de notre action une multitude d'espèces qu'il serait peut-être possible de soumettre : incomplète^ en ce qu'elle n'a développé chez les animaux les plus anciennement domestiques qu'un très petit nombred'instincts en rapport avec nosbesoins les plus urgens. Nous pouvons ajouter que l'ère de la domination de l'homme sur la nature a été jusqu'ici une ère sauvage, féroce, absorbante , un âge de fer. Nous n'avons pas seulement usé du règne animal , nous en avons abusé; non contens d'étendre aux espèces libres et sauvages cette dure loi du travail qui fait la grandeur des sociétés , nous les avons traitées comme des agens douloureux de notre puissance sur le globe ^ comme des instrnmens que nous étions libres de ruiner et de détruire à notre fantaisie, puisque les animaux étaient notre propriété^ notre chose* L'homme n'a respecté chez ces pauvres créatures ni les forces physiques, ni la sensibilité, ni même l'existence. Il n'a songé, en dehors de son intérêt privé, ni à leur développement, ni à leur éducation. Instruire les animaux , ce n'est point changer leur nature ; il existe entre l'homme et les autres êtres organisés des limites infranchissables; mais c'est étendre de plus

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en plus leurs manifestations physiques et morales dans le cercle même que le créateur leur a tracé-

Si peu avancés que nous soyons dans cette œiivre^ il ne faut ni déclamer contre le présent, ni désespérer de l'avenir. Le genre humain, ayant presque toujours vécu comme T enfant sous la loi des instincts, s*est montré jusqu'ici, vis-à-vis des animaux, un animal lui-même. Il n'a demandé à son intelligence que la supériorité nécessaire pour réduire les espèces inférieures. Ses instincts ont fait le reste ; et, comme les instincts sont de leur nature féroces, aveugles, impi- 'toyables, il a traité les brutes comme les brutes se traitent entre elles , durement et sauvagement. 11 a absorbé. Cette ère de violence cessera; la verge de 'fer que l'homme a étendue sur la nature vivante sera brisée. A mesure, en effet que l'intelligence dominera notre action sur les animaux , elle adoucira lexercice •d'une puissance qui a commencé par la force. Cet attrait moral qui nous porte sans cesse à nous communiquer, à nous multiplier en quelque sorte dans ' les autres êtres , jouera son rôle et changera pour les -animaux les conditions de la domesticité. Ces animaux ont été créés sans doute pour notre usage; ^l'homme a le droit de s'en servir et de les fair« con- •^tribuer à ses besoins. Là ne s'arrête pas toutefois le ^caractère de notre influence. L'homme n'a pas été ^^seulement institué le maître, mais encore le civilisa-^ Iteur de la nature. Roi des animaux , il doit revêtir ses sujets des empreintes de son intelligence. Il a même son intérêt dans cette œuvre; car plus il développe les instincts des êtres inférieurs, plus il étend I. 17

|g| LE JARDIN DES 9LAHTBS.

sur eux sa conquête et augmente sa propriété. Le règne animal est j au point de vue de F économie dopiestique, un champ sur lequel la main de Thomme sème perpétuellement y et dont les générations qui se succèdent recueillent tour-à-tour les fruits.

C'est surtout par rapport à l'agriculture que les animaux domestiques doivent solliciter rintérét de l'économiste. Je ne m'arrêterai point à démontrer l'importance de ce premier des art3 utiles. Si nous promenons un coup-d'œil à la surface du globe, nous verrons que la culture de la terre marque partout le degré d'avancement des races humaines, l^e tracé de la charrue établit, pour ainsi dire, la ligne de démarcation entre l'état sauvage et l'état civilisé. Les peuples agricoles sont de la race d'Antée} chaque fois que» renversés par l'invasion ou par la tyrannie, ils touchent la terre, cette mère puissante répare aussitôt leurs forces, et on les voit se relever géans« La France est un de ces peuples; c'est en tirant de aon territoire des ressources toujours renaissantes qu'elle a fermé ses blessures après la guerre et repousaé chess elle la main des pouvoirs qui travaillaient à l'amoindrir.

Un bruit de cloche suspendit tout-à«coup I9 courant de mes idées. Je me rendis en toute hâte à l'entrée du débarcadère; on voyait déjà monter dans le ciel une colonne de fumée noire et épaiase; la cloche sonna de nouveau; c'était le dernier signal du départ Nous partîmes.

LES AHIMAUX ET L^ MACHII^fES. ^

II. — Philosophie des chemins de fer. — Les animaux et lesaachipes.

J^^rpite et àg^uqhe 4e J^ rpule, les paai^on», |gf . arlil^çis^lps aappes 4« verdure fuyaient^ fiiyaientgOBWRe d^ai# un spQ||[e, Au milieu d'uq pré, j'aTî^i d#$ ql^ v^UI^ I^rputaot çà (Qt là les brins de trèfle çt de ^ia- £pin que l'ayt^mqe, ce ù^nx priQtemps, avait ffiit r^* naître. I^^cis pai^hles animaux relevèrent leur tétiç au )>rujit de 1^ IçcQinotive qui passait, ^t suivirent; d'un çf^il grave )g longue #Ie de wftgpn$ en ^puve^ miinl. ^e ofl i^ais ^i je prêtai alors ipa pensée à ces crfl^res pi^ivées de raison ; mais il me sembla les voir tput^ saluer dans le cbeval de vapeur, qui gli^^ sai| atu gflpp sur le r^i^way, l'instrument de leur^ loisirs et dp l#ur délivrance. Ces chevauil en libertéfi tandftnl i'hejrbed'un pré, cette locomotive qui l^s^le^ tait dans sa eourse furieuse, tqut cela me fit soi>gerf Je féQéchis,durant le reste du tntjet, à b| grande que^-* tio A d# V influence delà vapeur sur la nature vivi^nte, et bientôt un monde nouveau s'ouvrit devant moi 9 un monde dont je n'étais réparé que par |e temps , cette limite qui fuit chaque jour et qui s'efface. Mon esprit sé tournait à ces réflexions, quand le bruit et TardeUF de la locomotive se ralentirent. Le hardi cofidueteuR lui avait passé le frein entre les dents , pour {^t0Bir la fougue de son coursier emporti§> L'dnimal (comment donner un autre nom à cette ma<chine qui marche, qui respire et qui vit ?) s'arrêta, tout suant et tout soufflant, comme un cheval rompu

dans son galop, qui cherche à retrouver son haleine. — Nous étions à Corbeil.

Je me rendis à quelque distance de la ville» non sans visiter, sur mon chemin , la vieille Église surmontée d'un coq, la petite rivière où je m'étais déjà promené en bateau avec mon ami Léon Gozlan, ainsi que la bordure de saules et de peupliers, ceinture mouvante qui presse un groupe de joyeuses maisons. Il n'est que la présence des toits de chaume, des verts pâturages et des champs recouverts d'une végétation puissante, pour rappeler aux travaux rustiques. Dans les grandes villes, l'homme se voit seul ; il se fait le centre de tous les intérêts du globe, et veut, pour ainsi dire, enfermer le monde dans son cercle. On est alors enclin à se préoccuper, outre mesure^ de l'industrie et des richesses artificielles qu'elle engendre ; cette attention détourne l'économiste d'autres intérêts non moins sérieux. C'est au milieu des dures populations fixées à la terre, cette mère nourricière des sociétés, aima parensj qu'on sentie prix et l'importance de l'agriculture. Le séjour de la campagne dilate, en outre, les liens et les affinités secrètes qui nous rattachent, comme créature, à l'univers terrestre. Là nous sommes avec tout, et tout est avec nous. I^ vue continuelle des grandes vaches au poil fauve» qui paissaient l'herbe sur le bord des ruisseaux ; quel- . ques chèvres suspendues gaîment aux buissons épineux, un attelage de lourds chevaux qui tiraient péniblement de lourdes charrettes sur un terrain glaiseux et humide ; l'âne, ce frugal et utile auxiliaire, qui marchait d'un pas ferme sur les sentiers pierreux,

entre les vignes, tout cela reporta bien vite mon intérêt vers les animaux domestiques. Je n'avais d'ailleurs pas encore perdu de vue le chemin de fer audessus duquel fumait, de temps en temps, le passage d'un convoi.

L'histoire de nos conquêtes sur la nature nous a montré l'homme primitif luttant d'abord seul et au moyen de ses puissances musculaires contre les distances, les lois de la pesanteur et les autres obstacles matériels du globe. C'est le premier âge. Avec le temps, nous l'avons vu essayer sur quelques animaux l'action de la domesticité, et mettre à profit leurs services pour se soustraire lui-même aux travaux les plus pénibles. C'est le second âge. Après avoir ajouté à ses propres forces les forces auxiliaires du règne animal, l'homme s'applique enfin à y joindre la force des agens physiques et des machines. C'est le troisième âge, c'est celui dans lequel nous entrons. Aujourd'hui notre système de déplacement consistera de plus en plus à mouvoir la matière par la matière. Ces masses inertes, vis-à-vis desquelles l'infériorité de nos organes est évidente , dont les animaux même , venus à notre secours, ne sauraient vaincre tout-à-fait la résistance, ces masses s'ébranlent devant notre volonté unie à la puissance disciplinée des élémens. Non contens d'avoir cherché notre principal moteur dans la nature vivante , nous le cherchons à présent dans la nature inanimée. L'homme travaille ainsi à se' faire des alliés parmi ces mêmes forces qui semblaient d'abord destinées à l'asservir. C'est de cette dernière tendance que la machine à vapeur est sortie.

Dans tous les temps le rêve de la science a été d'animer la matière. Au moyen âge, ratchimie^ qui poursuivait plutôt le fantôme des choses que les choses mêmes, avait imaginé de donner la vie à des créations artificielles. La bonne foi populaire admit cet idéal pour une réalité. D'assez graves écrivains , entraînés sans doute par l'apparence des faits ou par la crédulité de leur siècle, ont avancé très sérieusement que lé Grand-Albert , Raymond LuUe et quelques autres alchimistes avaient inventé, pour leur service particulier, des êtres vivans qui n'étaient point sortis du laboratoire ordinaire de la nature. Cette f ible remonte dans les temps anciens jusqu'à Prométhée. Or, au fond du même mythe qui se reproduit ici sous différens traits, se cachait, sans aucun doute, un pressentiment, un vague instinct de la puissance réellement créatrice de l'industrie. Quand la science, arrivée à l'âge adulte, eut déserté la région des chimères pour le terrain positif et solide des faits, elle ramena les anciennes figures de la poésie aux proportions de la vérité. Regardons autour de nous , la main de rhomme, victorieuse delà matière, l'emprisonne aujourd'hui sous nos yeux dans une forme déterminée et lui donne ce qui ressemble de plus pf es à la vie, le mouvement. Comme Dieu qui, selon la Bible, amena aux pieds d'Adam les divers animaux du globe , la science amené maintenant à nos pieds ces puissantes machines, organes de l'industrie, véritables créatures de l'art, pour que l'homme leur donne un nom et domine sur elles.

Cette nouvelle création d'êtres fantastiques , doués

LES ANllJtiUX ET LES HA€ttIM£8. 163

d'une force mille fois plUsgratide que celle de tous les autres animaux connus jusqu'ici , soumis et d^ cileâ comme eux, présage, $ans aucun doute/ d^ destinées singulières aux générations qui viendront après nous. Le monde touche à un de ces mômelift décisifs où la puissance humaine va développer suf'lé globe dés travaux gigantesques. Gette puissance fltig>niente , en effet , de toute la portée de ses moyeni auxiliaires. Comme Taccession des animaux dômés^ tiques, en procurant à Thomme de nouvelles forces j a commencé pour les sociétés anciennes une ère d'affranchissement et de progrès, de même l'intervenlioh des machines, mises en mouvement par la vapeur^ doit marquer chez les sociétés modernes une époque de renouvellement. La vapeur, cette âme de l'industrie moderne^ ressemble de bien près à la pensée qu'elle seconde dans ses projets d'action. C'est Un i^ouffle , et ce souffle remue le inonde. Soit qu'elle donne , pour ainsi dire , des nageoires aux lourds bateaux qui sillonnent nos fleuves et nos mers, soit qu'elle attache un coursier idéal à nos voitures , elle agit partout avec ordre sur l'aveugle matière et lui impose sa loi. Nous n'avons compté jusqu ici qu'avec la vapeur : que serait-ce si à cette force , déjà tellement imposatite , venait s'en joindre ou s'en substituer une autre supérieure? Les résultats s'accroîtraient en raison de l'intensité de la cause. Or , la découverte de-Denys Papin est à nos yeux une de ces réformés entraînantes que d'autres inventions suivront peu-àpeu comme des satellites. Les nouveaux moteurs sur lesquels travaille dès maintenant l'esprit d'investi-

gation n'existent y à la vérité , qu'en germe. L'eau comprimée engendre du mouvement, mais c'est une force lente. Les chemins de fer atmosphériques, quoique plus avancés en théorie, présentent à la circulation des obstacles que la mécanique n'a pas su vaincre, du moins jusqu'ici, sur une grande échelle. L'électricité n'a encore produit que des essais. Tout porte cependant à croire que cette dernière force deviendra dans l'avenir l'agent universel du mouvement. C'est à elle qu'il est réservé de compléter un jour la figure de nos machines , de les faire vivre en quelque sorte, de leur communiquer une volonté, une âme. — Au reste , contentons-nous pour l'instant de la vapeur.

Les effets d*un tel moteur sont incalculables ; le temps seul en mesurera les développemens. Il nous semble qu'en histoire naturelle et en économie politique surtout , il ne faut pas s'arrêter à cet obstacle qui borne noire existence. Devancer la date de certains progrès , c'est exercer une des plus nobles facnllés de l'homme , auquel il a été donné déjuger et de prévoir. C'est par cette prévision que l'homme est à moitié Dieu , car il s'étend de la sorte dans une demi-éternité, dont rien ne trace la limite , si ce n'est la faiblesse de ses organes. Est-il possible que la domination présente de l'homme sur le règne animal change entièrement de nature et de caractère? Pour répondre à cette question délicate, il est nécessaire de recourir à l'histoire scientifique : le passé éclairer? l'avenir.

Un premier fail à constater, c'est que non seu €#

LES ANIMAUX ET LES MACHINER. Wi

ment la domesticité des animaux a avancé de siècle en siècle, en mesurant sa marche sur le mouvement même du genre humain , mais qu'encore notre action sur les espèces domestiques , quoique . régulière et continue, a éprouvé des oscillations, des doutes; qu'elle a [souvent renouvelé les essais, changeant quelquefois brusquement de route, ou se détournant peu-à-peu de son premier dessein. C'est ainsi que des animaux domestiques, appliqués d'abord par l'homme à un genre de service, ont été écartés plus tard de cette destination, lorsque l'homme eut rencoutré dans la conquête d'autres animaux, des forces mieux appropriées k la nature de ses entreprises. Une peinture égyptienne, antérieure, selon M. Champollion, de mille ans à Hérodote, représente des béliers employés aux travaux de l'agriculture. Ce monument porte à croire que l'homme a d'abord dompté les espèces plus faibles, et qu'il les a mises à contribution comme auxiliaires jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût conquis d'autres espèces plus robustes et j)lus capables de services.

M. Isidore Geoffroy-Sain t-Hilaire, dans son cours public et dans ses remarquables Essais de zoologie générale , cite un exemple analogue. Avant l'arrivée des cpnquérans du Nouveau Monde , le lama jouait un rôle très important en Amérique comme bête de transport. Grégoire de Bolivar ne craint pas de porter à trois cent mille (chiffre sans doute exagéré) le nombre des mdividus de cette espèce qui travaillaient à la seule exploitation des mines du Potose. Lorsque les Européens eurent pénétré dans le nou-

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veau monde, ils y transportèrent les animaux domestiques de l'ancien continent. Le résultat de ce déplacement fut une révolution complète dans les destinées du lama. « Aujourd'hui , le cheval , Tâne et le mulet ont remplacé le lama dan^ plusieurs localités , dit M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire , et dans quelques-unes de celles où il est encore élevé en assez grand nombre ^ c'est presque uniquement comme animal de boucherie. » Ce fait est grave : voilà donc une béte de somme dont la destination a été changée par suite de l'envie qu'il prit un jour à Christophe Colomb de courir les mers. Les animaux domestiques participent donc y eux aussi , aux événemens de l'his^ loire et aux découvertes de la science.

L'éléphant qui Bgurait dans l'antiquité , chez les peuples de l'Inde et du nord de l'Afrique, comme une machine de guerre animée, n'est guère plus employé à ce genre de service depuis que l'invention de la poudre à canon et les modernes progrès de l'art stratégique ont rendu son usage à-peu^rès inutile. Qu'avons-nous d'ailleurs besoin de nous transporter dans la vieille Egypte, dans l'Asie ou dans le Nouveau Monde? La race bovine a subi, en France, presque sous nos yeux , une réforme analogue. On connaît ces vers de Boileau :

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent*

Aujourd'hui, le cheval a remplacé le biœuf dans le service des charriots et des voitures de luxe, service

LES ANÏMàUX Et L^S MACHINES. ^67

qiti , peu d*aiibé(eà avant là révolution dé 89, était enÇbW faîti dah$ le bas Berry et dans toutes les provinces êlolgtiées du centre, par des bêtes à cornes. Le boeuf h*est plus guère eiriployé que pour le trànspôH: dès récoltes et pour le labour ; encore, les popùlatiônà agricoles dés provinces ridhes aiment-elles mieux à présent se servir 'dû cheval pour ces diftêréhs iisàgès. Ici, ce n*est point la force qui manquait, mais là vitesse. L'industrie .rurale à trouvé à propos de reihplacèr un aniinal aux moùvemchs lourds , par lin autre animal plus leste, plus docile et plus facile à conduire. Lé temps n*est sans doute pas éloigné où le bœuf se confondra en France , comme le lama en Atneriqûe , parmi les espèces seulement alimentaires, après avoir tenu un rang distingué parmi les auxiliaires de l'homme.

Les faits exposés ci-dessus nous conduisent naturellement à rechercher si la vapeur n'amènera pas à l'avenir , pour l'économie rurale et donaestique, une révolution qui aura son point d'appui dans la nature. La locomotive ne remplacera-t-elle pas avec le temps les forces atiimales par une force artificielle plus grande et ilioins coûteuse ? Il n'est pas impossible que la traction à vapeur s'étende plus tard à nos divers instrumens de transport. Rien ne prouve que les voitures ordinaires et les charrettes ne s'agiteront pas un jour dans nos rues, au moyen d'appareils locomoteurs dont le secret n'est pas encore trouvé. Tout porte, au contraire, à croire que la science et l'industrie ne s'arrêteront pas à moitié chemin. Les machines ambulantes de nos chemins de fer ont déposé le germe

d'un mouvement qui se continuera, sans aucun doute^ et s* étendra à d'autres véhicules. Quittons, au reste , cette région spéculative pour nous en tenir aux faits présentement connus. Nous ne faisons que d'entrer dans l'âge des machines, et voilà que déjà une partie des auxiliaires que nous cherchions jusqu'ici dans le règne animal se trouvent réformés. Le service d'une seule mine de cuivre de Cornouaille, comprise dans ]es Consolidated-Mines, nous disait, il y a quelques années M. Ârago, exige une machine à vapeur de la force déplus de trois cents chevaux constamment attelés, et réalise, chaque vingt-quatre heures, le travail d'un millier de chevaux. Les mêmes calculs ont été faits pour le remplacement des bétes de transport par les locomotives. Quoique ces calculs ne soient pas aussi concluans, à cause de l'établissement des nouvelles voitures sur les chemins vicinaux qui correspondent avec les chemins de fer, on peut déjà prévoir le jour où les lignes nouvelles, étant pourvues d'embranchemens sufBsans, le nombre des chevaux employés aux voitures publiques se trouvera très sérieusement réduit. Il y aura, sous ce rapport pour nos races chevalines, une répétition de ce qui a déjà eu lieu en Egypte pour le bélier, en Asie pour l'éléphant, en Amérique pour le lama, en France pour le bœuf, c'est-à-dire que l'homme, ayant découvert dans la nature une nouvelle force plus puissante et plus étendue, diminuera l'emploi des anciennes forces animales.

Les résultats d'une telle réforme pour le bien-être matériel du pays ne sont pas indifférens. Les i)ro-

LES ANfMAtlX ET LES MACHINES. ^09

vinces de France les plus pauvres sont toujours celles où j'ai rencontré les bêtes de somme les plus chétivesy les moins capables par conséquent de soulager rhomme dans ses durs travaux (i). Le perfectionnement de quelques unes de nos races domestiques, toutes si utiles^ serait un des plus grands bienfaits que la science économique pourrait répandre sur nos campagnes. Tout le monde est d'accord maintenant sur ce point qu'il faut rendre les travaux moins pénibles et les subsistances plus assurées à la classe laborieuse. Les bétes de somme.ou de trait, étant les auxiliaires naturels de l'ouvrier agricole, et le plus souvent sa seule richesse, il s'ensuit que l'amélioration de ces mêmes espèces domestiques adoucirait le sort des dures populations attachées à la glèbe. Plus un animal est robuste, plus il travaille, et plus il épargne de sueur à son maître ; or les races domestiques s'améliorent en raison du soin qu'on prend d'en limiter la reproduction. Les machines à vapeur ne supprimeront pas sans doute les béfes de somme , mais elles en restreindront l^usage. Elles restitueront de la sorte à l'agriculture les forces animales qu'employaient l'industrie et la circulation. Enfin elles augmenteront ces mêmes forces, car la consommation moins grande rendra la race moins nombreuse, et étant moins nombreuse, elle deviendra plus robuste - tous les progrès s'enchaînent.

Le développement des animaux auxiliaires est lié

(i) On peut citer surtout le départemeut des Uaules-Alpes, qui est le plus misérable de tous; c'eit aussi celui où les races des animaux auxiliaires ^0 Bi'>ntreDt les plus dégradées.

!f7Q tE JAEDIN DES PULI^TES*

en outre à la nourriture et à la nature 4^^ travauii qu'on leur ipfipose. Les individus de la race chevaline I qui appartiennent aux classes pauvres i sont laids, chétifsi mal venus. Cette infériorité est poi^seuleinent constante pour la forme de ces animaux , mais encore pour leurs mœurs^ lies pauvres betes travaillant tout le jour sous les coups et ne recevant en échange de leurs services qu'une novirriti^re mauvaise ou insuffisante, présentent en général, dans leurs instincts, une sorte de rudesse sauvage et bornée. Les traitemens bons ou mauvais exercent , sur le caractère des animaux domestiques coinine 9Ur celui des hommes, des influences délicates. Quels sont à cette heure les chevaux les plus intelligensi? Ce spnt, san^ contredit , ceux qui , appartenant aui^ classes riches, se trouvent mieux nourris, mieux ioignéS| et moins surchargés de travaux (i). La nature m^me de ces travaux n'est point étrangère au degré de déve?loppement des animaux domestiques. Consultez l'état actuel des bétes de somme dans les sociétés civilisées, vous verrez les traits de la domesticité grandir chez les individus de la race chevaline dont les forces sont employées à des services plus variés } vous verre^i au contraire ces mêmes traits décroître chez les animaux soumis à une tâche rude , uniforme , éternelle. Les chevaux de charrettes, les chevaux de peine^ finissent

(i) Ceci devient lurfout leniibla daDt AOê gràndet ?iUei oft I^Bégalilé des conditions parmi les hommes en crée une toute semblable parmi les animaux. Qui u'a vu d'anciens chevaux de bonne maison attelés maintenaiit 4 des fiacres ou même à de tristes charrettes, porter eocore, tov» Taifroiit du Imr déarépîtude, les manières reconnaissables d'un gentilhomme ruiné?

LES AMIMAUie ST ISA IUGP(NBS. ^

par S'assimiler en quelque sorte sous nosyeuK, auiç instrumens inertes dont ils agitent la pesanteur. Simples rouages d'un mouvement aveugle , toujours le même, ils obéissent à la main du charretier comme la IcH^omotive à celle du mécanicien. Quelle distance de cet animal-machine au cheval de guerre ! Vivant dans la compagnie de son maître , qui en E^it, pour ainsi dire, son frère d'armes, associé aux plus nobles intérêts du genre humain , rompu chaque jour à des exercices multipliés, le cheval militaire prend dans ce commerce familier les habitudes de Thomme, ses passions, son courage.

Les poètes anciens ont revêtu ces faits d'un langage figuré. Tantôt ils nous représentent le caractère du cheval guerrier sous les traits d'un combattant qui attend le signal de la mêlée ; au sqn bruyant de la trompette, il dit : « Yah 1 vah 1 » Il flaire de loin la bataille, le tonnerre des chefs, et le cri du triomphe. Job s'arrête à ces traits , qui sont en rapport avec les mœurs farouches d'un peuple errant et belliqueux, c'est le portrait du cheval arabe. Fils d'une civilisation plus avancée, Virgile va plus loin encore; il prête à ce noble animal le sentiment; ému, il l'associe au deuil et à l'émotion générale de l'armée !

Post bellûtor equils^ positis insignibus, QËthon It lacrymans, gutlisque humectât grandibus ora.

C'est de la poésie , dira-t-on ; — soit, mais cette poésie ne fait ici que retracer le dessein constant que l'homme s'est proposé dans l'éducation des animaux

mi LE JAlSm DBS PLANTEft.

domestiques ; il a voulu leur communiquer , autant qu'il était en lui, ses idées, ses sentimens, ses mœurs ; en faire , pour ainsi dire , des images de sa nature. L*idéal de l'industrie est au fond le même que l'idéal de la poésie : seulement la poésie rêve, l'industrie réalise.

Il existe à Rome, sur la place de Monte-Cavallo , un groupe antique. Ce groupe représente deux esclaves conduisant deux chevaux sans bride. Conunent l'homme contiendra-t-il ce fier animal libre du frein et du mors? Il le regarde. Ce groupe n'est pas seulement à mes yeux un chef-d'œuvre d'art , c'est une révélation du but même que l'homme poursuit dans sa conquête sur la nature. Tant que l'homme règne sur les animaux, par la crainte, par la menace, et au moyen d'instrumens accessoires , son empire est encore borné; il possède à moitié ses sujets. LUdéal de la domesticité est de transmettre notre volonté aux animaux auxiliaires par les yeux , par le geste , par la voix. 11 faut les rattacher de si près à notre existence , qu'ils deviennent , pour ainsi dire , des satellites de notre puissance , et comme des annexes de nos mouvemens. Ce rêve (si l'on veut que ce soit un rêve ) , la poésie l'a écrit dans des pages immortelles ; l'art l'a fixé sur le marbre : mais encore une fois l'art et la poésie sont de l'histoire dans l'avenir.

Les poneys norwégiens ont pris l'habitude d'obéir à la voix et au coup-d'œil de leur maître. S'il Êiut en croire le témoignage des maquignons , il serait aujourd'hui impossible de soumettre ces animaux au

mors. On voit par ce fait que devant les progrès du temps et de Taction humaine , le langage le plu^ anciennement figuré, le rêve le plus idéal de la statuaire, finissent par perdre toute exagération. De semblables progrès pourraient , sans aucun doute , être étendus dans les autres pays à toute la race chevaline. Il est déjà permis de rêver un monde meilleur, où remplacé par le mouvement des machines, délivré peu-à-peu des plus rudes travaux, mieux instruit et mieux traité , le cheval verrait tomber peu-à-peu dans la poussière le frein par lequel nous morigé* nous, à cette heure, sa bouche impatiente. Le fouet même, ce dernier instrument de la servitude, ce sceptre brutal que nous étendons sur les bêtes de somme ^ le fouet serait brisé. Que faudrait-il pour cela ? Il faudrait que, * non content de conquérir la force et les grossiers instincts du cheval , l'homme formât avec cet utile auxiliaire un pacte moral quî lui gagnât l'animal tout entier. Il faudrait en un mot régler sa volonté par la douceur, au lieu de régner sur ses mouvemens par la crainte. I^a vapeur vient, encore une fois , en aide à cette œuvre comme agent matériel de la délivrance du règne animal^ traité jusqu'ici en esclave, et qui plus est en esclave de guerre. Aussi, quand je rencontre sur mon chemin des chevaux suant , peinant et soufflant par centaine à voiturer dans de lourds tombereaux les matériaux nécessaires à la construction de nos lignes de fer, je ne puis me défendre devoir en eux les instrumens, et si j'osais ainsi parK^, les martyrs de l'affranchissement de leur race.

u iS

fli tB JARDIN DBS PLAUtBS.

Je vienft de dire que la vapeur tne semblait un des ptuspuissans auxiliaires du développeintent de Finstinct chézles animaux domestiques et surtout chez les bétes de somme. Cen'est point ici un résultat ein Vàiv; c'efst une opinion basée sur des faits. On n'éxagèré rien en portant à deux millions par an le nôinbre de chevaux qu'il serait nécessaire d'employer pour tes transports et les travaux qui se font maintenant en Angleterre, en France et en Belgique parles machines ; c'est même rester bien au-dessous du chiffre réel. Cet état de choses tend de plus en plus à s'étaiblir et à s'accroitre. Le seul obstacle qui s'oppose encore à l'envoi des marchandises par lecheniin dé fer , réside dans les dépenses et les retards qii' occasionnent les transchargemens. Croirait -on, par exemp!e,que les mareyeurs ne se servent pas encore de la traction à vapeur sur la route de Rouen ? La nécessité de conduire le poisson au lieu de départ du chemin de fer et de le faire reprendre au débarcadère de Paris, entraînerait des frais ^ des changemens de voitures et d'autres inconvéniens qui ne se trouvait point suffisamment compensés par la célérité du voyage. Cette difficulté existe pour un grand nombre de transports. On cherche en ce moment un moyen d'obvier aux vices de l'état de choses actuel, soit par l'établissement d'un chemin de fer circulaire chargé de relier entre elles toutes les lignes qui convergent vers Paris , soit par la création de plusieurs grands centres d'industrie , situés sur le passage des convois et destinés à transmettre ou à recevoir des marchandises. Ces dispositions nôuvèUes ne présen-

LES ifiipf^OX BT LES M^ClfîNES. %K

tei^, il ^t vrai , qu'une efficacité incoipplèt^; ^pais il faut fout attendre des progrès ultérieurs d^ la science éicoooipique.

. Au fn^liepi des améliorations ^qui se préparent |^t qui ti^ndent tqutes à remplacer les fprcçs vitalesi p^r l'eniplpi des forces n^écanique^, il est naturel de «e demander ce que deviendra le cheval. Après ^voir servi durant des siècles au^ travaux et aux transports 4e Vhoçinia^ fii^ira-t-^il un jour par être rayé du nopabre de ses auxiliaires ? Ce résultat est peu probable. J^es essais tentés daps ces derniers temps par la sqlûéié dei^ hippophages pour convertir le cheyal en animal alimentaire n'pnt pas été jusqu ici très heur reux. Rien ne porte à croire en outre que l'éducation du cheval comme serviteur de l'homme soit jamais abandpnpéfii. Il y aurait une perte réelle pour les sociétés k venir d^ns l'absence d'une eapèçe ^i éminemment utile. L'homme, après avoir négligé cette conquête toute faite, se verrait peutrêtre obligé jcjans mille ans d'ici, d'inventer le cheval domestique. Heureuseniei^t^ ce danger n'est pas sérieux. I^ conséquence du mouvement des machines, qui commence, sous nos yeux, ne sera ni la suppression du cheval comme animal auxiliaire, ni même son remplacement comme bête de somme, ce sera le perfectionnement de ses instincts. Délivré des services les plus durs, déchargé des fardeaux les plus pénibles, mieux soigné et mieux nourri, parce qu'il sera moins pombreiuc, ce noble serviteur, qui a si long- temps ployé sous nos trsytisports, manifestera sous un régime meilleur des aptitudes plus variées. L'homme possède daps les

376 LE JAKDIN DES PLA^flTES.

animaux ce qu'il y cherche. Ne veut-il qu'un instrumenty qu'un levier, le cheval est là pour le lui fournir. Que rhommé lui demande d'autres services, en rapport avec d'autres instincts de cet animal perfectionnéy et nous croyons qu'il les obtiendra de même. L'éducation du cheval continuée et agrandie en vue de besoins nouveaux aura pour résultat de le transformer. Ce mot n'a rien d'excessif. Si nous comparons les chevaux des peuples demi-sauvages à ceux de notre continent, nous trouverons que les premiers n'ont ni les formes, ni les habitudes, ni les mœurs de nos chevaux domestiques; ce sont à peine les mêmes animaux. La civilisation ne change guère d'époques ou de degrés de latitude sur le globe, que tout ne change aussitôt dans la nature.

Quels seront les caractères de cette transformation ? Â quels ouvrages nouveaux le cheval pourra-t-il être employé? Nous n'aventurerons pas nos conjectures dans les ténèbres d'un monde qui reste pour nous inconnu. Il y aurait une sorte de témérité puérile à vouloir préciser d'avance la figure de certains progrès du règne animal, laissons-les donc enveloppés dans les voiles du mystère. Contentons-nous de prévoir scientifiquement l'avenir de nos bêtes de somme sur une donnée générale. Tant que l'homme a senti la nécessité d'une force vivante pour remuer la nature animée, il a pris cette force dans les animaux domestiques; aujourd'hui qu'il commence à trouver et qu'il trouve!^ de jour en jour son plus puissant mobile dans la matière même, organisée par les mains de l'art, il abandonnera peu à-peu l'usage de ces animaux comme instni*

mens de trait et de transport^ et ton ruera leurs facultés vers un autre ordre de services plus compliqués. L'éducation de ces animaux se développant leur utilité s'accroîtra.

La domesticité doit avoir en vue d'augmenter nonseulement les forcesphysiques des animaux auxiliaires, mais encore leurs forces morales , c'est-à-dire leurs instincts. Les bénéfices que la classe laborieuse retirerait de ce dernier perfectionnement sont innombrables. Nul au monde n'ignore que la puissance productive s'accroît en raison du nombre et surtout de la capacité des travailleurs. Cela est non-seulement vrai des hommes y mais aussi des animaux que l'homme s'est associés dans ses travaux les plus pénibles. I^ domesticité des espèces auxiliaires considérée comme moyen d'amélioration du sort des classes industrielles, est une des plus graves questions d'économie pratique. Il n'y a pas une seule race domestique en France dont le perfectionnement ne contribuerait à étendre la liberté humaine pour l'ouvrier de nos campagnes. Tel animal, dressé à certains emplois, affranchirait le travailleur agricole d'une tâche pénible , malsaine ou fastidieuse. En l'absence de cet animal auxiliaire, l'homme prend les forces nécessaires à un tel travail dans sa propre espèce, souvent même dans sa famille. Sans accroître le nombre des races domestiques (ce qui serait d'ailleurs un autre genre de bienfaits), le seul développement de l'instinct et des forces physiques chez nos animaux actuellement soumis^ constituerait, poui* l'industrie agricole, une somme considérable de bien-être. Nous

pouvons en juger par les avantages que la liberté humaine recueille déjà de l'éducation des animaux domestiques 9 avantages toujours proportionnés au degré d'instinct de ces animaux et à la civilisation des peuples qui les possèdent. Quelle distance du cbien sauvage 9 sorte de chacal borné et vorace, ou même du chien des Esquimaux ^ propre seulement à mouvoir des traîneaux sur la glace , au chien des sociétés plus parfaites. La domesticité en faisant de cet animal le compagnon de Thomme , lui a, pour ainsi dire^ communiqué une seconde nature. La science constate que le chien sauvage n'aboie pas; Taboiemeiit est^ chez le chien domestique, si utile à nos bassescours , une habitude acquise , une sorte d'imitation de la voix humaine, transmise héréditairement d'individu à individu , et qui tlevient comme naturelle dans notre commerce. C'est pourtant à cette faculté artificielle que le chien doit d'être le gardien de la demeure de l'homme, de ses richesses, de sa vie. Plus une nation est industrieuse, plus elle compte d'espèces domestiques, et plus aussi elle les applique à dés destinations utiles. Dans les Étate-Unis, par exemple on se sert du chien de la maison pour battre le beurrç. Cette tâche n'est pas très pénible , sans douté , mais elle est monotone; il résulte de l'emploi des forces animales à cet usage presque journalier un véritable soulagement pour les maîtres ou pour les serviteurs de la maison.

S'il faut en croire des récits plus ou moins merveilleux, l'ours dans quelques contrées du Nord , l'orang-outang entre les tropiques^ rendent déjà dans

l'intérieiir des habitations , quelques services. Des ours civilisés, racontent les mêmes voyageurs, deviennent les compagnons et , pour ainsi dire, les amis des pâtres qui conduisent: leurs troupeaux ; un peu plus, ils garderaient eux-mêmes les moutons, en jpuan|: du chalumeau comme les bergers de Yirgilie. On connaît les exercices auxquels les ^igneurs i|)diens dressent le guépar , ce tigre devenu chieii soi^s la main de Thomme. Tous ces faits, auxquels on pourrait en ajouter d'autres , montrent que la nature ^^ animaux est susceptible de variatipns infinie^. La domesticité des animaux, même les plus entièrement soumis, n'est pas ime oeuvre terminée. L'action des sociétés change avec le temps les espèces sauvages en de nouveljes espèces, dont elle remanie sans cesse les facultés naturelles, les mœurs et jusqu à ]a fiffure. Il existe dans les contes et les traditions de l'Orient, mille récits qui ne sont que des çymbole^ 9e la domination possible de l'homme sur la nature inférieure. Un voyageur me racontait avoir vu dans un temple de la Perse une riche tenture représentant un maître de maison qui se fait servir par des singes et par d'autres animaux domestiques. Tous ces êtrçs privés de raison, versent à boire, ferment les portes, couvrent la table, remplissent, en un mot, sur la tenture les diverses fonctions du ménage. L'esclave se trouve ainsi supprimé par le ministère de ces nouveaux serviteurs. Une telle fantaisie charmante n'estelle pas, comme tant d'autres monumens de l'^^t, uçe image exagérée sans doute et comme un pressentiment confus de l'état auquel une éduçatiop ^uiy'ui

280 LE JVKDLN UVS PLANIKS.

pourrait amener les facultés des animaux? Qui empêche en effet de croire que ces derniers ne puissent devenir par la suite, dans certaines limites ûxées par la nature, les vrais domestiques et, pour tout dire, les familiers de Thomme. — L'antiquité nous révèle des faits semblables, surtout quand on s*approche de rinde, ce berceau de la civilisation des peuples. Orphée, Bacchus, avaient, dit-on, adouci les tigres, au point de les atteler à leurs chars, comme des animaux domestiques. Bacchus leur servait du vin dans des coupes; la musique, le chant, les sons de la lyre achevaient leur éducation. Faut -il voir dans ces fables de simples jeux d'imagination poétique, ou l'histoire, plus ou moins ornée, d'essais très anciens de domesticité, entrepris sur des animaux féroces? De telles expériences sont à refaire aujourd'hui ; je m'étonne qu'on n'ait encore soumis les tigres et les lions du Jardin des Plantes à aucun traitement utile ; peut-être existe-t-il, en effet, dans certaines liqueurs enivrantes, dans les sons combinés d'une musique tendre et amollie, des vertus efficaces pour adoucir le naturel farouche des animaux eux-mêmes? Ce qui a lieu dans certains cas de délire furieux me le donne à penser. L'action de la domesticité répandra peut-être, un jour, une sorte d'ivresse sur les monstres enchantés parelle et soumis. Mais tenons-nous au présent et à la réalité. L'instinct des animaux domestiques étendu par l'éducation et combiné avec l'art des machines, nous rendrait d'ici à peu de temps des services que nous ne soupçonnons pas encore. Jusqu'ici l'agriculture n'a re-

LfcS ANIMAUX £1 LES MACHINES. 281

cueilli du travail des bétes de somme que des avantages médiocres, comparés à ceux qu'elle aurait pu tirer du concours de ces animaux perfectionnés. Nous pouvons en juger par un seul exemple. Croirait-on, en vérité, que la charrette, cet instrument si imparfait, soit une invention toute moderne, dont l'emploi ne s'étend pas même encore à un tiers du monde habité? Comment calculer la somme de bien-être que cette mécanique si simple , en s'adaptant à de nouveaux instincts du cheval, a procuré aux sociétés moderaes de notre continent! Substituer la force des animaux domestiques à celle de Thomme, et mieux encore, unir la force des machines à celle des animaux , c'est marcher sur les conditions mêmes du progrès matériel et moral des peuples civilisés. L'économie politique doit tendre à reposer de plus en plus les bras des classes industrielles et agricoles, afin de leur ménager le temps et les moyens d'exercer les facultés de l'intelligence. L'agriculture, en effet, comme tous les arts utiles, ne se perfectionne pas moins parle travail de l'esprit que par le travail des mains. Plus l'ouvrier des champs sera instruit, et plus lissera le roi de la terre sur laquelle il exerce ses forces physiques. Chez les anciens, Apollo/i présidait en même temps à l'agriculture et aux arts libéraux.

Résumons-nous : les animanx domestiques soulagent l'homme ; les machines soulagent l'homme et les animaux. — Entrez dans cette usine, dont le fourneau toujours ardent rougit à l'horizon comme un œil de Cyclope. Quel travail! Ces machines, comme elles gémissent! ces dents de fer, comme elles grin-

t%t LE JARDIN DES PLANTES.

cent ! La sueur dégoutte le long de ces membres d'acier, qui se soulèvent et retombent avec un bruit pesant. La vapeur est un soupir; c'est un cri! toujours la douleur, mais la douleur physicjue, la douleur insensible , si l'on ose ainsi dire. I/homme s'avise enfin de rejeter sur les élémens la fatigue et le poids du travail. Prométhée ne pouvant tuer le vautour éternel a imaginé de mettre une autre victime à sa place. Il a d'abord mis le règne animal. Maintenant il dit à la vapeur : Ronge ce roc ! mords ce fer ! tourmente cette roue! — Tandis que la matière se déchaîne ainsi contre la matière, le règne animal respire ; l'homme surtout brise peu-à-peu les liens de la nécessité qui le fixaient au dur rivage, et retire son flanc meurtri. Une nouvelle ère commence pour les sociétés et pour la nature.

L'homme a reçu de la nature l'instinct et l'intelligence. Quand on y réfléchit, on trouve que ces deux conditions étaient nécessaires pour établir son règne sur les animaux. Si l'homme jouissait uniquement de l'instinct , n'ayant rien reçu de plus que les autres créatures, il n'eût jamais pu les soumettre ; d'un aptrecôté, s'il eût joui seulement de l'intelligence, il n'aurait compris ni les besoins des êtres inférieurs, ni leurs penchans, et il aurait manqué des moyens élémentaires pour communiquer avec eux. Il fallait que l'homme eût ses racines dans l'animalité; il fallait qu'il fût animal lui-même , pour qu il existât un lien primitif de société entre sa nature et celle des autres êtres vivans. Les derniers travaux de la science eipibryologique, auxquels se rattachent d'unQ iqanière si

éclatante les noms de Geoffroy-SaintHilaire et de M. Serre$, donnent à cette vue générale une force de démonstration nouvelle. [L'organisation de l'homme répète successivement celle de tous les êtres inférieurs : il a passé, durant la vie intra-utérine, par tous les principaux états de la création, par toutes les grandes formes de la série animale ; il a qon-seule* ment en lui-même de la béte, comme on l'a dit, mai$ de toutes les bétes, et c'est par là qu'il tient à l'uni* versalité des habitans du globe. !fl a de plus l'âme, — ^ une àme faite à l'image du créateur , et c'est d'elle qu'il tire sa supériorité.

. Après avoir cherché son utilité dans la possession des animaux domestiques, le maître doit ensuite con>- «ulter le bien-être de ses serviteurs. Dieu ne veut pas que la nature souffre; Dieu veut que la nature soit heureuse SQus la main de l'homme. Ce sont nos pas- ^ionis égoïstes qui s'opposent aux volontés de l'Éteç- -iiek Poui* ce spéculateur effréné, pour ce riche avare, la création n'existe pas, ou elle n'existe que comme un moyen de fortune. Il affaiblira les races domestiques par le manque de nourriture et par une fécoqdite débilitante : que lui importe? A la place de ces êtres, sortis de la main du créateur dans tout le luxe de l'abondance et de la force, il fait des fantômes, il (ait des monstres. L'obligation du jeûne qu'il ne veut plus recevoir de la part de l'Églisç , il l'impose aux animaux par économie ; il en fait les anachorètes 4^ sa cupidité. Il est temps que l'opinion publique fe soulève contre ces froids calculs qui enrichiss^t quelques individus , mais qui appauvrissent la créa-

tu LE JARDIN DES PLANllS.

tion et la société. Les animaux sont nos convives au grand festin de la nature ; place^ place pour tous !

La lutte avec lesanimaux a été nécessaire ; elle ne Test plus. Le but de la domesticité n'est pas d'entretenir k la surface du globe une conquête violente qui ressemble toujours aux suitesd'une guerre ; c'est d'y établir la paix. La présence de l'homme doit communiquer des sentimens plus doux aux animaux euxmêmes et humaniser en quelque sorte toute la nature. Nous en avons déjà des exemples sous nos yeux dans l'association produite par notre commerce entre des espèces hostiles , qui, dans l'état sauvage, ne se rencontraient que pour se fuir ou pour s'attaquer. L'homme est le lien moral de toute la création ; c'est en lui et par lui que les mille rayons de la vie arriveront un jour à l'unité.

A mesure que l'intelligence s'élève le cœur s'élargit; l'individu a d'abord limité ses affections à la &mille, ensuite à la patrie, et enfin par un dernier effort, à l'humanité. L'économie politique est destinée à étendre non-seulement la charité sur Fespèce humaine , mais encore sur les espèces inférieures. Le maître s'habituera avec le temps à ne plus voir seulement dans les animaux auxiliaires des instrumens , mais des ouvriers. Il y a de mei*veilleuses jouissances attachées à cette dilatation de nos sentimens. Voici bientôt deux mille ans qu'un poète comique fit réciter sur le théâtre de Rome ce vers fameux, devant lequel la conscience païenne tressaillit, et salua par des applaudissemens l'aurore du christianisme :

Homo 8um : nihil humani a me alienum puto.

Le moment est venu d'élargir encore le pressentiment si noble, par lequel le poète affranchi, préludait sans le savoir à une nouvelle ère. L'homme n'est pas &it pour entrer seulement en communion avec les autres hommes; il est fait pour participer en outre à toute la nature. Nous pouvons déjà nous écrier, après Térence : « Je suis créature : ri^ de ce qui appartient à la création ne m'est étranger! »

La domesticité des animaux n'est pas uniquement une œuvre économique, c'est une œuvre religieuse. Le culte des animaux et de tous les êtres privés de raison, c'est de se faire connaître à l'homme et de servir par leur entremise à lui faire connaître son auteur. Tant qu'ils demeurent à l'état sauvage, le ministère de ces êtres bruts est encore incomplet. Auteur du perfectionnement de l'état de nature, la domesticité approche sans cesse par l'éducation les êtres inférieurs de l'idéal divin dont ils dérivent; elle les ci'ée une dernière fois, elte les achève , et dans cette œuvre d'intelligence, qui est en même temps une œuvre de foi, elle seconde la puissance éternelle qui a formé l'univers. L'homme attire à lui toutes les créatures ; Dieu attire l'homme : ainsi va le monde.

LE

MtSÉÈ D'ANTHROPÔLÔètË.

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