I. -^ HifeWire de la domiDalioit de rhoinmé m k globe
La position relative des édifices et des établissemehs dans une ville comme Paris, quoique fortuite safls doute, recèle souvent des rapports d'idées si intimes, qu'on serait porté à y voir une intention providentielle. Ce n'est pas une circonstance indifférente pour le penseur que l'un de nos chemins de fer les plds importans , destiné à s'étendre très avant dans le pays et au^lelà, soit venu s'annexer par la tête au Muséum d'histoire naturelle. Ces réflexions me prirent par tin des derniers beaux jours d'octobre , quand j'errais çà et là dans le Jardin des Plantes, attendant l'heure du départ des convois pour Corbeil. Une sympathie qui date de l'enfance, in' attira toujours dans ce jai*diri, dont j'aime les sileiicieux détours. La science habite là de frais ombrages et de charmantes retraites. J'allais
S40 LR JàKDm DES PLAIfTES.
errant un peu au hasard sous les marronniers éclaircis, quand le lion captif m'appela par son rugissement. Cette grande voix me fit ressouvenir de la création animale. Je visitai successivement la ménagerie j l'ancien cabinet de Buffon, et le musée antédiluvien. Tavais là sous mes yeux trois époques, et, pour mieux dire , trois âges de la nature : — les animaux avant rhomme , les animaux dans la vie sauvage , les animaux à l'état de domesticité.
C'est toujours un contraste pénible quand, en sortant de ces belles allées d'arbres où le soleil se perd dans beaucoup de verdure, où chantent des biseaux innombrables, on entre dans les froides galeries du musée géologique , — la mort à côté de la vie.
Le règne animal a eu, comme le globe même que nous habitons, une période fabuleuse. La science, en réunissant les fragmens des mondes ensevelis, brisés , qui ont servi de théâtre aux créations primitives, commence à faire pénétrer quelque lumière dans ces âges de ténèbres : mais le voile qui couvre un ordre de faits si anciens et si mystérieux est loin d'être entièrement soulevé. La propriété qu'avait alors la substance même des couches de conserver les formes, — propriété qu'on pourrait nommer la mémoire du globe terrestre, et qui s'affaiblit comme celle de l'homme en vieillissant, — nous a seule sauvé de l'oubli quelques traces de ces premiers temps. Autant qu'on peut en juger sur de si frêles témoignages, l'enfance du règne animal a été une ère pénible et désastreuse. L'existence des individus, enveloppée dans la vie générale du globe, était sans cesse remise
DE L'AYENIK DES ANIMâÛX. Ui
en question par des transformations meurtrières et des bouleversemens infinis. La nature de ces temps antédiluviens^ c'est Saturne qui'dévore ses enfans. Guerre avec les élémens, guerre entre eux, voilà toute l'histoire des animaux qui vivaient à la surface de la teire ou dans les profondeurs de l'Océan. Le mouvement de l'univers ne présentait encore qu'une scène animée de destructions et de renouvellemens sans bornes: la vie et la mort luttaient ensemble à qui s'établirait sur les continens soulevés. Des combats effroyables, dont la trace s'est conservée parmi les dépouilles des combàttans, ont signalé cet âge héroïque du règne animal, cette épopée de la nature que nous retrouvons écrite sur les pages du musée de géologie. Les choses en étaient là, quand, ait milieu des épouvantemens du globe, une dernière fois naufragé , à la suite des luttes que se livraient entre eux les grands dépopulateurs aux formes monstrueuses et colossales, Voici apparaître sur un coin imperceptible du globe un être faible et nu : l'homme.
' C'est une opinion convenue que l'homme, au commencement, [a été établi le maître de tous les animaux qui avaient été créés avant son avènement sur le ^lobe. Moïse nous représente Dieu tenant conseil eii lui-même, et se disant dan& sa sagesse qu'il a besoin d'un lieutenant pour présider aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux grands animaux et aux reptiles qui se remuent à la surface du monde tert'estre. Associé par la pensée de son auteur à Toeuvre générale delà création, Vhomme ne se montre point dès-lors comme une créature de* plus, mais comme
i4f l^' ^Agpm DES p;.i7iTE4,
Iq r^présentf^pl; ç]e la toift^-pui^sançe qi^i a, formé Tuniv^rs* S^p$ vouloir entrer, ai) poiijt 4e y\i& rpUgieux, dansFinterprétaUpp 4'Yindogm6 recloui^ble , nous 4irons <I^e U science découvre plutôt $Qp& pes iipages bibliques uq idéal ^e ['avenir qu'une histoire ^u pai^. Ce n'est point entre les maii3s4e l'hofpine priinitif, enveloppé et compie p^rdu dan^ le§ lienp de la pâture, que Di^u ^ çléqide à repiettre ses pouvoir^ ; çç n'est pas sur cet être faible, ep guerre o^verte avec des forces iiippi^ip^rableipent supérieures à }a ^ienije, que le sup renie auteur dçs chp^ ^e repo^ du soin 4e gouverner Qotre planète et 4e régler les destinées des animaux, {jorsque Pieu parle ainsi dans I9 Genèse, fa pensée I qui franchit leçf temps et qiii yqit toutes choses dans un moment éternel , ^mbr^^se 4's^vance les progrès futurs du genre humain, )»on ^ge viril et ses conquête^ pacifiques sur )e globe. C'^t ^ui^ peuples civilisés qu'il tient ce langage imposant : « Rem-* plissez la terre et soumettez-lî^ ! » C'e^t l'ho^Q^n^e 4e l'avenir et du progrès que Pieu investit 4e soi^ 9UtçK rite, et auquel il passe en quelque sorte ^es titre§ pour l'établir le contre-maître de la nature.
Le premier état de l'homme, à \% surface 4u globe, ne fut pas la domination j ce fut la lutte. Papi» les commencemens, la nécessité de réagir sur les élémens hostiles j de déplacer les masses inertes c^t de jqindre entre elles certaines parties 4u territoire, diyisiées par des obstacles, lui fit inventer les premiers instrufnens de travail. Pressé, absorbé, enlacé dans la puissance matérielle des lois physique^ , comme Hercule dans les plis et replis du serpent, il s'adressa d'abord à si'S
DE L'AVENIR DES ANIMAUX. tiS
propres forces pour s'en dégager. Nous voyons, dans toutes les anciennes histoires et chez tous les peuples actuels qui ont conservé l'état pripaitif , les hoinme3 convertir leurs semblables et se convertir eux-mêmes au b^oin en véritables bêtes de somme. Dans i'aiitique Orient on se sert encore des esclaves, le long des fleuves, CQinme d'animaux de halage, ppur tirer les bateau^. Trois cents malheureux Arabes, attelés par des conducteurs turcs qui les fouettaient jusqu^au sang , ont servi à faire marcher sur le Nil le oâtiment qui contenait notre obélisque de Luxor. C'est le premier âge, celui qù l'homme remplace par ses propres bras et ses forces personnelles l'absence des autres moyens de transport, des autres forces motrices.
À mesure que l'homme sent sa dignité et que ses conquêtes intellectuelles se fondent , il cherche k se déchî^rger de ses fatigues sur le règne animal. C'est le second âge, Atlas secoue alors ses bras nerveux pour rejeter le fardeau du monde qui l'opprime, et pour substituer enfin à ses épaules nuesle dos des bêtes de somme. Les peuples ont choisi leurs premiers auxiliaires parmi les animaux chez lesquels la taille, la démarche et la force musculaire se trouvaient le mieux appropriés dès l'origine aux travaux pénibles. Ils se sont fait de la sorte un parti dans la nature pour vaincre la nature même, et se soustraire, par ce moyen, à l'accablante oppression du monde matériel.
L^ première fois qu'on entre dans un de ces musées desu>olqgie où l'art à trouvé le moyen de faire revivre en quelque sorte les dépouilles animales, en leur rendant leur forme et leur couleur, le regard est vaincu, ébloui,
Ui LR JARDIN DES PLANTES.
fasciné par F inépuisable variété de la nature. LMmagination frappée rappelle à l'existence ces milliers d'êtres, hôtes du globe , citoyens de la création, qui se pressent ici dans des cages de verre , et dont une méthode ingénieuse fait parler à la simple vue les caractères et les moeurs. Ces animaux sont contemporains de lliomme. Leur existence se rattache à la dernière transformation de la vie sur le globe terrestre ; quelques-uns ont même subi l'action directe du nouveau dominateur de la nature. Cette action qu'on nomme la domesticité , nous la retrouvons figurée à chaque instant dans le Jardin des Plantes. Faisons un pas de plus, engageons-nous sous ces taillis où la chèvre, le cheval, le lama, le chameau, le dromadaire, la poule, le faisan, entourés d'un léger treillage, accourent à la voix et, pour ainsi dire, à la main de l'homme. Nous touchons ici un terrain neutre ou l'histoire naturelle et l'économie politique se rencontrent. À mesure , en effet, que les animaux domestiques augmentent en nombre ou se développent instinctivement, l'homme ajoute aux facultés qui lui sont propres le secours de facultés nouvelles, à ses organes des organes plus nombreux et plus puissans, qui contribuent à étendre son action sur la nature et sa liberté. La mission de l'être intelligent sur le globe est de penser pour toutes les autres créatures qui ne pensent pas, de donner en quelque sorte sa volonté aux élémens , de se réflédiir lui-même sur toute la création avec ses facultés supérieures : Dieu a fait rhommeà son image pour que l'homme fit le monde à la sienne.
DE i;avenir des animaux. 245
On comprend qu'une telle œuvre n'embrasse pas seulement un siècle , mais tous les siècles, mais la vie entière du genre humain. L'étendue même de cette œuvre la rend insaisissable pour l'individu. Chaque homme, enfermé dans un cercle d'années très rétréci, manque tout-à-fait des moyens de contrôle pour constater les changemens survenus à la surface du globe.^ Il feudrait pour cela une observation continuée pendant des siècles. On ne peut donc juger des modifications lentes que notre action fait subir à la matière, aux végétaux et aux animaux domestiques, autrement que par les yeux de l'esprit. Regardons autour de nous : l'état actuel des choses et la place de l'homme dans le monde ne nous démontrent-ils point l'existence de cette force en vertu de laquelle l'homme crée en sous-œuvre dans la création de Dieu ? Comment, parti de si bas, cet être faible, armé seulement de son intelligence , a-t-il fini par donner sa loi à la moitié de la nature vivante? C'est là une vaste histoire qui mérite de rencontrer un jour son historien , et dont les pièces authentiques se trouvent , pour ainsi dire, répandues sur toute la terre.
Si nous n'imaginons pas que les choses aient jamais été à la surface du globe autrement qu'elles ne sont à cette heure, c'est la faute de notre existence qui est courte et de notre vue qui est bornée. Cette erreur étroite, fatale au développement de la science et de l'industrie, disparait à mesure qu'on s'élève vers la sphère des faits généraux. La nature n'est point immobile. Sans doute la nature , livrée à elle-même, ne change plus guère depuis les dernières révolutions
%i6 LE JARDIN DES PLANTES.
du globe ; mais il en est tout autrement quand la main de Thomme agit sur elle pour la modiâer. L'état actuel de la création est la conséquence d'événemens très anciens et de conquêtes successives qui lui ont imprimé de siècle en siècle notre forme et notre volonté. Le genre humain agit comme un seul homme à la surface de sa planète , mais comme un homme éternel , toujours mourant et renaissant^ qui continue sans relâche son œuvre. La domesticité s'exerce sur les espèces animales, comme la culture sur les végétaux, pour les revêtir de propriétés et de facultés nouvelles. Il se produit de la sorte, dans l'économie animale, des changemens séculaires dont le résultat est de transformer l'instinct des bêtes en une sorte de reflet de l'intelligence humaine.
Si nous cherchons maintenant à mesurer la marche de cette action de l'homme sur la nature , nous verrons qu'elle a eu, comme tout le reste, des temps et des degrés qui se succèdent. Les animaux étant capables d'un véritable progrès, mais d'un progrès communiqué, d'un progrès passif , il en résulte que le développement des espèces domestiques suit partout le développement des sociétés. I^es peuples peu avancés ne possèdent qu'im très petit nombre d'animaux domestiques, et encore ils les possèdent mal, c'est-àdire qu'ils ne savent en tirer que peu de services. Chez les Esquimaux, par exemple, le chien n'est utile qu'à conduire des traîneaux. Les peuples demi-sauvages n'ont réussi de la sorte à conquérir dans cet animal si sagace et capable de services si variés qu'un seul instinct, celui de la traction. Nous pouvons con-
DE L'AVENiA DES AÏ^IMAUX. Ul
cliii*e de te fait et de mille autfês du même genre que l'honlîïië a {îréé en quelque sorte une à uiie, lehte^ ftiétit et à mesure qu'il avançait lui-même , toutes lés itiàuifestations de tios animàti^ domestiques.
NéglIgeotiSâti reste ces degrés lnterniédlsiîi*es;tràhs* portoiis-nouS tout de suite dans tidtk'e soèiélé , et voyons où nous en sommes. Aprè^ àvôîî* rendu ju^tidè à riiitelligetice de rhomtrie et à ses éclatantes cdiî* quétés sur là nature, nôUfe he tarderons pas à reèôti-inaître que ces conquètès-là sont encore très loin d*à* voir atteint leUr terme. Hercule ri'a point achevé sëi travaux; il ne s'agit plus maintenant , il est vrai, dé détruire les monstres (le temps de la guerre avec la nature est pafesé), mais de les attirer en notre piiiSsanee et de lèS associer à notre œuvre. Promenotis tids regards sur leS espèces si variées qui couvrent k terre : c'est le plus petit nombre des animaux qui a reeotiîlû l'homme pour son maître. Que dis-je? c'est à peîrte ^î nous comptons quarante alliés parmi cette multitude d'êtres vivaiis qui ont été créés pour nôtre usage. Le reste défie notre humeur envahîssante.Protégésles uns par les abîmes de l'Océan , les autres par l'immensité de Tair, ceux-ci parleur masse puissante, ceux-là par l'exiguïté de leur taille, tous ces sujets réfractaîres ont échappé jusqu'ici à l'empire de l'homme pour rester sous le règne de la nature. Nous dominons, il est vrai, sur eux parla destruction; presque tous ces animaux insoumis tombent en effet entre nos mains ; mais ils ny laissent que leurs cadavres. La pêche et la chasse nous livrent la mer et la terre. Nous inventons chaque jour des instrumens inévitables pour nettoyer la surface du
UH LK JARDIN DKS PLANTES.
globe de tous les hôtes nuisibles ou pour nous em- parer de dépouilles qui profitent au commerce. Cet état de choses violent ne ressemble en rien k la conquête ; c'est la lutte primitive qui continue. L'homme a seulement perfectionné avec le temps les armes d'une guerre où il est devenu le plus fort au moyen de son intelligence et de son industrie ; mais, encore une fois, tuer n'est pas régner. En voyant notre autorité si rétrécie sur le globe, on se demande par quelle illusion d'orgueil l'homme se proclame chaque jour fièrement le roi de tous les animaux. — Oh ! si les animaux savaient écrire !
Dans tout combat, il y a des morts et des prisonniers. Les animaux qui succombent vivans à nos attaques ou à nos artifices sont quelquefois traités en captifs, en prisonniers de guerre, et amenés comme tels dans des climats lointains où leur présence fait événement. La science ne regarde pas comme animaux domestiques ces grands carnassiers dont un luxe de roi étale la morne défaite dans nos ménageries. Les étroites loges, les barreaux de fer, les chaînes dont l'homme se sert ici pour maintenir sa victoire , annoncent bien qu'il a soumis la force et les mouvemens de ses esclaves , mais qu'il ne règne pas encore sur leur volonté. En effet , que la contrainte cesse, que la cage s'ouvre, et Vanimal montrera bien vite par sa fuite qu'il appartient encore à l'état sauvage. Si quelques-uns de ces hôtes s'apprivoisent par hasard, c'est toujours une conquête peu sûre, dont les effets bornés à l'individu n'intéressent aucunement l'éducation de la race. Il existe saus doute dans les mœurs féi*oces