E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 1 7 BT 10, GALBRIE D*ORLÉA.\S
Us rés
Tous droiis réscrTés
Salammbô et le Fils de Giboyer. — Lo succès, ou esclave et dieu. — Les cheveux de l'occasion et le toupet du succès. — Une doublé" hypothèse au sujet de MM. E. Augier et G. Flaubert. — M. Victorien Sardou. — Ne pas manquer le train, en ce siècle de vapeur.
— Théorie des marées. — Les hommes-boussoles. — En quoi et comment M. Augier s'est montré Phomme-boussole dans le Fils de Giboyer, — Haro sur le pamphlétaire vénal! — Haute et basse presse ; grands et petits journaux, — M. Emile Augier, plus poëte que démocrate. — Une question de cigares. — Droits de la comédie sur les ridicules de tous les partis. — Qui répondra à M. E. Augier?
— Le timbre et le Fils de Giboyer. — Le timbre et Une Question brûlante^ proverbe en un acte, par M. le marquis de B... — Brûlante est en effet la question. — Modèle de spirituel chiffonnage politique. — Mariages. — M. Emile de Girardin à la Presse, — M. Gustave Flaubert à Carthage. — L'auteur de Salammbô et la tradition médicale appliquée h sa littérature. — Biil chez M"® Carabin, de l'Opéra; — M. A. Royer; — M. Calzado et M'^^ Trebelli; — M. do Flotow, etc.^ etc. — Une brochure qui fait du ])ruit dans le camp
des médecins. — Malices d'un anonyme. — La première représentation du Diable à Quatre, lundi dernier, à l'Opéra. — Messieurs les Arabes. — L'Empereur aux Italiens. — Du danger de dîner chez un restaurateur avant d'avoir e^^aminé les cloisons du cabinet où l'on dîne. — M. Alexandre Dumas fils.
Paris, 12 décembre 1862.
Salammbô et le Fils de Giboyer /... le Fils de Gi^ boyer et Salammbô /.. .
Quelle est. la plus grande puissance moderne t — Ce n'est pas Tor ; ce n'est pas Targent ; ce n*est pas le vice ; ce n'est pas la vertu ; — c'est le succès.
Quand le succès s'en mêle, j'ai vu la pauvreté faire envie à la richesse.
Dieu Succès, ayez pitié de nous !
L'omnipotence du succès est éclectique. Il y a des jours où il accorde ses faveurs au bien, où il récompense l'honneur, la probité, le courage, la droiture, comme les auteurs se croient toujours obligés de le faire à la fin des romans et des pièces de théâtre. D'autres fois, le succès sans cœur semble s'attacher de préférence aux plus indignes, et son char, roulant au profit des élus, écrase sous ses roues le cadavre de ceux qui auraient mérité le Capitole et auxquels la roche Tarpéienne est échue.
Ces jours-là, on est tenté de crier : A bas le succès 1
On le menace ; on l'injurie ; on lui montre le poing.
— Infâme succès ! s'écrie-t-on, et l'on a tort en ces violences ; le succès n'est ni à louer, nia blâmer ; c'est un aveugle auquel il s'agît d'attacher une fois la corde et le collier au cou, — comme fait un aveugle des rues à son chien, — et ensuite on promène à son bénéfice par la ville ce dieu étrange, à la fois esclave et maître, devant lequel s'agenouille la foule et que quelques hommes tiennent en laisse.
Je ne conteste pas Salammbô; je ne conteste pas le Fils de Giboyer; maïs supposons, par impossible, un Gustave Flaubert inconnu, un Emile Augier débutant. Que le premier apporte Salammbô à MM. Michel Lévy et que le second présente le Fils de Giboyer au comité de lecture du Théâtre-Français I . . .
Imaginons Salammbô précédant Madame Bovary dans l'ordre des temps, et le Fils de Giboyer^ cherchant à se produire à l'heure de la Cigiie! Le résultat serait un silence ou un charivari, et nous avons une sérénade.
De quoi donc est fait le succès t II se compose de plusieurs ingrédients qu'il s'agit de savoir cueillir à point et au bon endroit, et notamment de tous les cheveux dérobés à l'Occasion, qui n'est pas chauve pour tout le monde. -
Le toupet du succès (ce n*est ni SalammAô^ ni le Fils de Giboyer qui en manquent, de toupet) est fait assurément des cheveux de l'Occasion.
M. Victorien Sardou, l'un de ceux qui ont su le
mieux, dans ces derniers temps, épîler l'Occasion à leur profit, disait un jour devant nous : «• Nos Intimes n'auraient pas eu, en 1862 , leur succès de 1861 , et les Diables noirs n'auraient pas eu non plus, au commencement de 1862, le succès que Ton espère pour eux au commencement de 1863.
Arriver à temps, ne pas manquer le train et ne pas se tromper de train, voilà l'essentiel dans un siècle de chemins de fer.
A trois heures, la machine chauiFe pour vous, pour votre idée, pour vos combinaisons. A trois heures un quart, votre tour est passé. A trois heures moins un quart, il n'était pas encore venu.
En d'autres termes, le succès d'aujourd'hui n'est pas le succès d'hier, et ne sera plus le succès de demain. Hourra ! les succès vont vite.
Il s'agit d'abord d'avoir du talent, je le veux bien. Mais à quoi bon le talent si l'on ne sait pas, si l'on ne devine pas le mouvement des marées de l'opinion publique , si bien que l'on profite du flot et que l'on a l'air de lui commander l
La boussole marque leur route aux navires. Les hommes à succès, en tout genre, sont des êtres aimantés qu'aucune force humaine ne fait dévier d'un but dont ils sentent seuls l'attraction mystérieuse et magnétique. A ce point de vue, les hommes à succès sont des boussoles vivantes. Les talents auxquels manque cette propriété indispensable aux voyages à travers la
vie, doivent à tout prix s'adjoindre un homme-boussole qui dirigera la barque. Quand on fonde un journal, quand on prend la direction d'un théâtre, quand on veut lancer un grand ouvrage : où est la boussole % C'est la première question. Si la boussole manque, restez au port.
Nous avons assisté, le soir delà première représentation de la pièce de M. Augier, à la glorieuse acclamation d'une salle, en ce moment unanime, qui fêtait des deux mains et du cœur Tune des plus belles scènes du théâtre moderne : l'explication du troisième acte entre Giboyer et son fils ; le fils devinant son père dans le vieuîx pamphlétaire flétri, et la paternité de Giboyer se trahissant par sa confusion et ses larmes, en face de cet enfant qu'il a élevé et qui devient son juge. Il n'y a pas là seulement une très-habile et très-poignante explication de famille ; une question de la plus saisissante actualité donne au dialogue la vie, la passion et lui conquiert l'âme des spectateurs suspendus aux lèvres des comédiens.
Si l'on avait fait de Giboyer un militaire qui eût forfait au devoir de la noble profession des armes, ou bien un négociant souillé de faillites avec circonstances aggravantes, au lieu d'un bravo de lettres, la situation resterait la même vis-à-vis de Maximilien, mais point du tout par rapport au parterre, et tout l'effet serait manqué parce que le personnage de Giboyer, écrivain vénal et déshonoré, répond à l'une des préoccupations
brûlantes du moment : l'honneur du journal, l'honneur du journaliste. Cela est dans l'air. M. Emile Augier l'a senti. Aussi, sur ce point, le courant public emporte son succès jusqu'aux astres.
Plus tard, quand le poëte, entraîné par sa pièce, nous donne pour conclusion son Giboyer amnistié, presque réhabilité ; son Giboyer auquel l'amour paternel a refait une sorte de virginité ! l'opinion se sépare de sa comédie. Pas de pardon pour le calomniateur, voilà la vérité ; envers le diffamateur, l'inclémence, voilà le devoir. Tout le sang généreusement répandu de Giboyer ne le laverait pas du vilain commerce qu'il a fait avec son encre et qui lui tache à jamais les doigts. Il a employé à des œuvres de mensonge l'instrument que le ciel lui avait remis entre les mains. Pour de l'argent, il a soufflé sur J'étincelle divine qui était en lui et il a fait la nuit dans sa conscience... Honte à jamais sur Giboyer I Son fils peut lui pardonner, mais son fils seul ; ce fils qu'il a perdu le droit de nommer du nom paternel devenu une flétrissure et comme une marque d'infamie par contagion.
Puisque aussi bien les journaux sont sur le tapis, il est teJhps de le proclamer : il n'y a pas de grand et de petit journalisme ; renonçons à ces démarcations surannées qui ne signifient rien. Est-ce à la dimension du carré de papier 'que l'on doit mesurer l'importance et la noblesse du travail? Un
petit journal peut s'attacher à une grande besogne et un grand pousser devant lui la dernière des charrues ignobles. Selon ce qu'on sème : grain fécond ou parole empoisonnée , on est de la haute ou de la basse presse. Il faut considérer non le format du journal, mais sur quel patron l'âme du rédacteur est taillée.
C'est pourquoi, Giboyer et consorts eussent-ils un journal plus grand que l'Époque^ aussi riche que le Times et supérieurement imprimé sur du papier trèscher, très-épais et on ne peut mieux satiné, ils ne seraient jamais que de très-petits et très-bas journalistes, eux qui font une œuvre impie ; qui lèvent le scandale comme fait le chien pour le gibier ; qu'aucune barrière n'arrête ; qui envahissent la vie privée armés jusqu'aux dents d'intentions perfides, et qui font commerce de déshabiller les grands hommes en public pour montrer leurs disgrâces cachées. Il n'y a guère de grand homme, vous le savez, pour son valet de chambre ; il y en a moins encore pour les valets de lettres.
Je reviens à M. Emile Augier, ce charmant, ce vigoureux poëte, bien constitué, bien bâti, assez heureux, lui, par exception, pour gagner à être connu de très-près. A sa naissance, la Muse comique le reçut dans ses bras. Ce serait, pensons-nous, une grosse erreur si les salons auxquels le Fils de Giboyer est le moins fait pour plaire, allaient en vouloir sérieusement
à son auteur comme étant un démolisseur à tous crins. De même les démocrates auraient tort de trop compter sur ce frère et ami. C'est un poëte, vous dis-je, et partant une âme mobile. Il reflète son entourage du jour sous l'inspiration du moment. Comme il a dû entendre beaucoup parler, dans ces derniers temps , des coalitions de donneurs d'eau bénite aux cheveux luisants, au sourire béat, qui font faire, des discours que l'un écrit et qu'un autre prononce, ce génie comique s'est naturellement exercé' aux dépens des sacristains de salon, jésuites en robe longue ou courte et de toute la séquelle. Que si, au contraire, il eût pris la plume qui a écrit le Fils de Giboyer au sortir de quelque cigare longuement et intimement fumé avec son ami, son camarade de collège, d'Aumale (comme on disait tout court naguère à Henri IV) , qu'il eût fort bien pu rencontrer à l'exposition de Londres, une comédie contraire serait peut-être sortie de la même plume, et le poëte comique aurait encore été dans son droit, attendu que l'humanité lui donne prise sous tous les drapeaux et dans tous les camps.
A ce point de vue, on s'est peut-être trop préoccupé d'abord de cette attaque sans riposte immédiatement possible qui s'appelle le Fils de Giboyer, — Qui répondrai disait-on de toutes parts. — Eh parbleu! M. Augier lui-même, un autre jour, dans une autre disposition, après un cigare fumé en compagnie différente. Aujourd'hui, la comédie s'attaque à Tartuffe ;
demain à don Juan. Chacun son tour ; il y a place pour tous sous le fouet de la satire, pour les ultras d'en bas comme pour ceux d'en haut, pour les exaltés du ruisseau comme pour les exagérés des salons, et je ne désespère pas de voir un jour M. Augier, un autre vent enflant sa voile, prendre à partie les novateurs , les ébranleurs, les niveleurs et même les libres penseurs, qui ne sont pas non plus exempta de ridicule et doivent, à ce titre, payer tribut à la comédie.
En attendant j'ai entendu soulever ce lièvre : le Fils de Giboyer imprimé doit-il être considéré comme brochure politique et, à ce titre, tombe-t-il sous la loi du timbre ?
La chose vient d'être résolue affirmativement pour un petit proverbe en un acte et en prose : Une question hnilante^ par le marquis de B...
Que vient faire le cachet du fisc sur la première page d'un proverbe î me direz-vous. Ah I c'est que ce proverbe-ci ne ressemble pas aux proverbes comme il s'en fabrique à la douzaine pour être joués entre deux paravents. Le marquis deB..., l'auteur, c'est le marquis de Bellune, frère du duc qui était naguère secrétaire de l'ambassade de France à Rome, et la question brûlante dont il est ici question, c'est la question romaine.
Le timbre a eu raison.
Il ne s'agit de rien moins que d'une réponse aux idées proclamées dans le Fils de Giboyer, .
Toute querelle à part, c'est un rien prodigieusement spirituel que ce proverbe où se combattent sur le ton exactement sténographié des salons de la bonne corn* pagnie, les arguments pour et contre le pouvoir temporel de la papauté, incarnés dans un marquis, une marquise, une comtesse, un poëte, un savant et un diplomate. Onn a jamais fait si agréablement duchiffonnage politique.
Le marquis a le dernier mot dans ce tournoi de jolis propos, et le marquis, quoique jeune, est une perruque qui croit à la nécessité du pouvoir temporel. Il le soutient d'une façon qui ne convertira pas, sans doute, maie qui ne manque pas au moins d'originalité. — « Vous aviez des pendants d'oreille, dit-il à la marquise, je vous les prends ; vous aviez des bracelets, je vous les prends; et puis je vais porter plainte contre vous et je vous fais un procès.
« —Pourquoi! demande la marquise.
« — • Parce que vous aviez une rivière : je vous la demande, vous me la refusez. Je vous fais un procès, c'est tout naturel. Les témoins déposent : la moitié dit que vous avez raison, l'autre dit que vous avez tort. Grandes rumeurs au Palais. Vous revendiquez vos bracelets; je réponds que j'ai déjà les pendants d'oreille, et que les bracelets, sans eux, ne vous serviraient de rien ; vous réclamez les pendants d'oreille et vous dites que ce sont des souvenirs de famille ; je réponds que le fait est accompli et que personne n'a plus
* - il -
lien à y voir. Vous suppliez qu'on vous laisse au moins la rivière, je la demande à grands cris, et je dis qu'il me la faut absolument pour compléter la parure.
« Vous invoquez la protection du Code. J'en appelle au principe de non-intervention. Du prétoire la querelle descend dans la salle des Pas- Perdus et bientôt après dans la rue. On se dispute, on se bouscule, on s'injurie. . . Les uns vous jettent des pierres ; les autres me jettent de la boue; ceux-ci me traitent de victime, ceux-là vous traitent de martyre. . . Les juges seuls ne disent rien. On publie des livres pour éclaircir leur ^onsciei^ce et cela ne fait que les embrouiller davanttage. L'affaire est en suspens; nul ne sait le jour où l'arrêt sera rendu; et maintenant faites une brochure, vous en savez aussi long que moi. Voilà ce que c'est que la question romaine, n
Je ne sais pas si c'est làla question romaine, comme le prétend le marquis du proverbe, et je doute que vous partagiez son opinion, quant à moi, cela ne me regarde point ; mais c'est là de l'esprit, à coup sûr, et j'en réponds.
Il faut là-dessus savoir rendre justice aux réactionnaires quand on est démocrate; aux démocrates, quand on est réactionnaire. Gardons-nous de pratiquer la vieille règle : « Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis. » ,
Un grand journal de Paris annonçait l'autre jour le prochain mariage d'un maréchal de France, M. Cer-
tain Canrobert ; on publie aussi les fiançailles du vicomte de Bondy avec mademoiselle Levavasseur. Je ne reviens pas sur tous les incidents panachés auxquels donna lieu cette dernière union, alors qu'elle était dans Tœuf. C'est aussi un mariage ou plutôt un rapprochement de deux époux après séparation que le retour de M. de Girardin à la Presse, Le célèbre publiciste s'en donne- t-il assez de faire des articles et encore des articles, delà prose et encore de la prose 1 Fatigué de son repos, avec quelle joie il semble se retremper maintenant dans le travail qui est l'élément de ces fortes natures I II me fait l'effet d'un marin qui n'aurait vu que la mer, le ciel, l'eau et le pont du navire pour toute distraction pendant des années et qui reprendrait enfin possession de la terre et de ses délices. Comme il a soif I Comme il boit à tire-larigot le grand article, le petit article, le dur et le doux I Le simple et le composé, l'entrefilet et le manifeste, tout y passe et rien ne dépasse son appétit d'écrire. C'est une joie pour lui, et en même temps, un orgueil pour la profession qui Ta reconquis.
Encore un rude athlète à la besogne, c'est M. Gustave Flaubert, l'auteur de Madame Bovary et de Sa^ lammbô. Celui-ci possède une des vertus que notre temps connaît le moins : il a le courage des longues veilles accumulées sur une même entreprise. Au lieu de s'éparpiller, comme plus ou moins nous le faisons tous, il se concentre. 11 est puissant et patient. Son