‹ Paris amoureuxChapitre 2 sur 3 · VA · texte numérisé non relu

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imagination l'entraînant de préférence aux spectacles qui repoussent les autres/ il fait de longues stations aujûilieu des horreurs. Nous, les lecteurs de Salammbôf plus étonnés et plus dominés que charmés, nous suivons l'auteur dans sa marche singulière et qui nous paraît lente à travers les cadavres des hommes qu'immole par milliers la guerre des mercenaires, à travers les cités et les campagnes et les camps qu'il ressuscite d'un pinceau magique. Mais lui, l'auteur, voilà des années qu'il vit dans cet étrange milieu, insensible à tous les bruits du jour, isolé dans ses études, presque plus familier désormais avec les rues de Carthage et les rumeurs du camp des barbares qu'avec la chronique du boulevard.

Il sait à peine peut-être que M. de Caderousse a tué en duel M. Dillon; qu'Horace Vemet meurt au comble de sa gloire ; que mademoiselle Livry s'est brûlée vive ; qu'il est question d'un changement de situation pour M. Alphonse Royer, directeur de l'Opéra ; il n'a pas entendu parler du débat de MM. de Noé et Villemessant ; il ne sait pas que mademoiselle Carabin, de l'Opéra, a donné, l'autre nuit, chez elle, un bal à la fine fleur de la fashion parisienne; que M, de Flotow ajourne, de concert avec M. Calzado, la représentation de SlradeUa; que M. Calzado, déjà nommé, a rompu avec mademoiselle Trebelli, et que c'est demain l'ouverture des bals de l'Opéra.

Mais, en revanche, Salammbô, Hamilcar Barca,

Hannon, Giscou, Matho et autres, il sait sur le bout du doigt tout ce que ces gens-là ont fait ou ont dû faire, il y a quelque chose comme vingt-deux siècles ; et si M. de Girardin, par exemple, eût demandé à M. Flaubert absorbé dans Salammbô ^ de lui indiquer un bon chroniqueur pour ragaillardir la Presse, j'imagine que M. Flaubert lui eût indiqué Spendius, esprit délié, âme rusée, jambes actives, un drôle à tout savoir et à deviner le reste. Seulement, il fiorissait plus de deux cents ans avant Jésus-Christ.

M. Flaubert est le fils d'un célèbre chirurgien de Rouen. La province a eu de tout temps le privilège de garder quelques célébrités dans Tart de guérir, dont l'ombre départementale n'obscurcissait pas la renommée. Tel nous avons vu le docteur Bretonneau, de Tours. Tel fut M. Flaubert, dont les Parisiens admiraient et réclamaient souvent la main hardie aux opérations, Toeil clairvoyant, habile à lire plus qu'aucun autre dans les causes cachées du mal. Ces qualités paternelles, le fils les porte dans sa littérature : il déchire la chair humaine et fait couler le sang avec une impassibilité d'artiste et d'opérateur. En outre, l'aptitude singulière que révèle M. Gustave Flaubert dans son poëme carthaginois pour deviner les hommes et les choses disparus et reconstruire un palais, un temple, une citadelle sur la foi d'un fragment échappé à la destruction, ne participe- t-elle pas de cette partie essentielle de la médecine, le diagnostic t

A propos de médecine, j'ai entendu parler d'une brochure qui fait grand bruit dans le camp de ces messieurs : de V Empirisme et du Progrès scientifique en médecine y à propos des conférences de M. le docteur Trousseau^ par un rationaliste j docteur en médecine de la Facilité de Paris. Ne vous laissez pas rebuter par le titre; c'est singulièrement vif, spirituel, ^crit de verve et de bon sens et parfaitement lisible pour les gens du monde.

Le nom de Fauteur est un secret bien gardé. Quelques-uns, je ne sais sur quels indices, accusaient le docteur Piorry, membre de TAcadémie de médecine, homme d'esprit autant qu'homme de science, poëte même à ses heures (la brochure en question nous l'apprend) ; M. Piorry, qui ne connaissait de ce malin petit livre que le portrait supérieurement tracé de son collègue et émule le docteur Trousseau, placé aux premières pages de ce pamphlet médical, s'en défendait assurément, mais avec un sourire favorable. Que de*vînt ce sourire, lorsqu'on parcourant plus attentivement le petit livre railleur, il vit qu'il y avait son tour ?

Sur l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, nous garderons, n'est-ce pas î un respectueux silence. C'était superbe assurément; mais le coup de vent qui, le lendemain même de la fête, enleva une portion du décor démontre éloquemment qu'il ne saurait être en core question du côté matériel de ces cérémonies après huit jours écoulés.

Il y a eu lundi dernier une belle et curieuse représentation à l'Opéra. Je parle de la salle et non pas de la scène qui n*est point ici de notre ressort. Une grande partie du brillant monde arrivé Tavant-veDle de Compiègne s'était comme donné rendez- vous dans les loges les plus notables, et attachait im intérêt évident à la reprise du Diable à Quatre exécuté par la jolie mademoiselle Vemon. Certes, le talent naissant de l'aimable enfant était bien pour quelque chose dans cet empressement d'un public ordinairement plus difficile à émouvoir; mais une circonstance qu'il nous appartient de porter à la connaissance du public, donnait un attrait tout particulier au second acte surtout du ballet et plus spécialement au pas national intitulé Polskimazourki, que Marie Vemon danse avec Corali pour partenaire.

On avait eu, vendredi 5 décembre, à Compiègne, pour la suprême période de la villégiature impériale, première et dernière représentation à la fois d'un ballet-pantomine en deux actes : Casia ou V Étoile de Vienne^ réglé tout exprès par M. Petipa. Or, le polski-mazourki était intercalé dans cette Casia. De là une source de comparaisons, de commentaires; une occasion de petits signes échangés d'une loge à l'autre, d'une comtesse à une princesse, en cette jolie langue muette qui s'exprime par des sourires, des clignements d'yeux, un mouvement de gant ou de lorgnette et que les initiés comprennent seuls.

Messieurs les Arabes de distinction qui avaient eu rhonneur de figurer parmi les invités du château, ont été vus papillonnant de loge en loge comme de parfaits chevaliers français. Ils sont fort beaux, et le parterre, pour qui ils étaient nouveaux, ne s*est pas fait prier pour les admirer.

Jeudi, TEmpereur a assisté à la représentation de mademoiselle Patti dans la Sonnambula, C'est un honneur assez rarement accordé à l'Opéra-Italien. Si nous ne nous trompons. Sa Majesté n'était pas venue à la salle Ventadour depuis le soir du début de mademoiselle Piccolomini dans Ut Trqviata. On devait donner jeudi le Matrimonio segreto pour la première fois delà saison ; mais Tespoir de la visite impériale pour le spectacle dont Adelina Patti est l'héroïne, fit ajourner au samedi la reprise annoncée du chef-d'œuvre de Cimarosa.

Je finis par une histoire qui se recommande à Tattention des maris dont la conscience n*est pas nette.

L'autre jour, monsieur Trois-Étoiles, un de nos banquiers, donnait à-dîner chez le restaurateur à deux provinciaux. Sa femme était de la partie. On fait mettre le couvert dans un de ces petits salons particuliers dont l'étroite et coûteuse hospitalité abrite avec indifférence tous ceux qui peuvent payer, sans regarder au reste.

Tandis que le banquier et sa société étaient au salmis de bécasses semé de truffiBS,une voix s'éleva dans

la cellule voisine, voix de femme dont les notes éclatantes n'avaient pas de peine apercer la mince cloison qui séparait les deux cabinets. La voix disait : « Est* ce que vous croyez que je tiens à vous, par hasard. ,. Deux mille francs par mois ; quelque chose de propre !. . Mon cher, une femme comme moi n'a qu'à vouloir pour trouver mieux... Vous connaissez Trois^Étoiles, le banquier; eh bien, pas plus tard qu'hier, il m'offrait la clef de sa caisse en échange de celle de mon cœur, n

TroiS'Étoiles pâlit à ce cri accusateur ; les provinciaux rougirent; madame Trois-Étoiles' seule ne broncha pas. Elle fit semblant de n'avoir pas entendu le nom de son mari. Toutefois cette révélation, partie du cabinet voisin, rendit maussade la fin du repas.

Le lendemainr, madame Trois-Éioiles^ sans avoir ouvert la bouche à son époux de l'incident de la veille, se rendit au restaurant et délia la langue d'un garçon. Il y a des procédés pour cela. — « Connaissait- il les personnes qui dînaient à telle heure, hier, dans tel cabinet î »

Il y avait deux messieurs et une dame. Ce garçon ne connaissait que la dame, qui était une demoiselle d'un de nos petits théâtres.

Madame Trois-^Êtoiles se rend hardiment chez la créature, et, imitant la politique des Romains de la décadence, qui, lorsqu'ils n'avaient plus de soldats à opposer aux invasions barbares, les payaient pour s'éloigner des frontières de l'empire, traite sur le pied

— iode dix mille francs avec la petite pour qu'elle s'abstienne d'entreprises sur le cœur du banquier. Marché conclu.

Je ne doute pas que l'enfant ne tienne sa parole. Mais, écartés sur un point, les barbares ou d'autres barbares reparaissaient sur un autre. C'est l'histoire qui menace madame Trois-Étoiles. On échappe à Charybde pour rencontrer Scylla. D'ailleurs l'air ennuyé de son mari ne présage rien de bon. Moralité du conte : s'assurer, quand on mène sa femme dîner au cabaret, de l'épaisseur et de la discrétion des murailles qui divisent les cabinets entre eux.

Le peintre et presque l'inventeur du monde interlope en littérature, son patron au théâtre du moins, M. Alexandre Dumas fils, va répondre à la façon de ce philosophe devant lequel on niait le mouvement et qui marcha. On a parlé de sa santé par-ci, de son af* faiblissement et de son découragement par-là ; il prépare la meilleure preuve de sa santé, de sa force et de son esprit : une comédie bien portante.

Seulement, que l'habile observateur y prenne garde ! bien des choses ont changé pendant le long entr'acte qui commence à son dernier succès. Il ne faut pas reprendre le public et le théâtre à l'endroit où il les a laissés, mais au point où ils sont aujourd'hui et, mieux encore, où ils seront demain.

Le Oui et le non des femmes j par M"* S.... ; le oui et le non du bal de l'Opéra. — Deux dialogues symétriques et parallèles quoique contraires. — La clef et la serrure, apologue. — Programme de ce qu'il faut savoir pour être admis à s'amuser au bal de l'Opéra. — Shakespeare à propos de bottines. — Cours de bal de l'Opéra, — La loge d'un prince russe. — Ceux qu'on rencontre en y allant : Albéric Second; les frères de Concourt; Nadar, — L'homme de Paris qui déteste le plus son lit. — Nouvelles de la revue du Palais-Royal et de celle des Variétés. — Poignard ou couteau? — Succès quand même des revues sifHées. — Le bal de l'Espagnol aux Provençaux raconté par une ingénue. ■— Ennemies comme le Nord et le Sud en Amérique, — Un monsieur qui a du guignon. — Dodoche ou le quadrille masculin. — Une dame qui a avalé le Dictionnaire des excentricités du langage français de M. Lorédan Larchey. ^- Une boîte de bonbons de 15,000 fr. — Un départ pour le Mexique. — Éclatante soirée de bienfaisance à la petite salle de la rue de la Tour d'Auvergne. — La question du souper après le bal masqué. — Le grand salon et les petits salons du restaurateur. — Défilé de ces dames devant un pâté truffé. — Rosalba l'Espagnole. — Rachel la délurée , ou le mariage d'un marchand de joueta empêché par des chansons. — M"^ Finette ot les journaux.. — M"" Andréa et l'esprit d'Henri IV. — Finis coronat opfts. Moralité.

Paris, 2 janvier 1863,

Une jolie femme spirituelle, madame M... S... a publié récemment un volume : le Oui et le Non des femmes. Ne fût-ce que pour échapper aux rengaines d'un feuilleton sur les étrennes tout confit en douceurs de circonstance, en cartes cornées et en souhaits de bonne année, vous plaît-il que nous disions le oui et le non des bals de l'Opéra?

— Vous allez au bal de l'Opéra 1

— Tous les samedis,

— Est-ce amusant î

— Oh non !

— Alors, pourquoi y allez-vous î *— On n'a jamais pu savoir.

Je me retourne vers un autre interlocuteur avec la même question : « Allez-vous au bal de l'Opéra? »

— Tous les samedis.

—• Vous y amusez-vous ?

— Parfaitement, et si je ne m'y amusais pas, je n'irais pas.

Donc, tout le monde va au bal de l'Opéra; tout le monde, entendons-nous : tout le monde, comme on dit tout Paris, c'est-à-dire une minorité, cette minorité qui tient toute la place dans les chroniques. Seulement, ce tout le monde se divise, en ce qui concerne les bals de l'Opéra, en deux catégories bien tranchées : ceux qui s'y ennuient, ceux qui s'y amusent.

On est en face d'une serrure ; on en tient la clef daiis sa main; ce n'est pas à dire pour cela qu'on ouvrira la serrure, s'il y a des secrets et des combinaisons.

Voilà justement pourquoi tout le monde ne s'amusepas à ce bal de TOpéra, où tout le monde va.

Premier point, il faut y connaître tout le monde ou se munir d'un guide qui vous fasse connaître tout le monde : grands et petits ; les turlurettes et les princes russes en vacances ; les feuilletonistes et les neveux de sénateur; les dominos qui gagnent à ne pas être connus et qui ne gagnent même qu'à cela, et ceux au contraire dont on gagne à faire la connaissance ; il y a aussi les célébrités du quadrille orageux ; les célébrités du sport et du bois de Boulogne ; les célébrités du Café- Anglais et de la Maison-Dorée; les célébrités d'hier, celles de demain ; mademoiselle Trois-Étoiles qui a vendu ses diamants ce matin ; madame Quatre- Étoiles qui les a achetés ce soir ; M. A. . . , qui vient de gagner 730,000 fr. à la dernière hausse du Mobilier espagnol; l'Espagnol qui donne des bals dans le grand salon des Provençaux (quelquefois cet Espagnol est un Chilien ou un Brésihen et quelquefois le bal a lieu à V Hôtel du Louvre) ; voilà ce qu'il faut savoir sur le bout du doigt pour s'amuser au bal de l'Opéra; ou bien, je le répète, empruntez le petit doigt d'un ami renseigné.

Je veux essayer de vous faire aujourd'hui un cours

~ 24 — de bal de l'Opéra. Il y a des chaires au collège de France où Ton professe des choses moins nécessaires à la jeunesse.

-D'abord, vous qui vous plaignez du bal de l'Opéra; vous qui n'y trouvez que cohue, poussière, grossièretés immondes, propos avinés, costumes ultra-familiers pour ne pas dire plus; danses de damnés, orchestre d'enfer, lustres qui donnent la migraine ; et qui mélancoliquement promenez le long, le long des corridors, votre habit noir sali par le contact des masques hardis et votre chapeau que quelque mauvais plaisant est capable de vous enfoncer d'un coup sur les yeux (vous fâcherez-vous si ce mauvais plaisant est une femme î); vous qui allez chaque foiâ au bal de l'Opéra en jurant qu'on ne vous y prendra plus, mais qui y retournerez le samedi suivant, savez-vous seulement le nom des locataires, pour la saison, des vingt plus belles loges de la salle? Avez-vous accès chez eux?

— Ma foi! non.

Eh bien, alors, vous me flûtes exactement l'effet d'un homme qui, ignorant l'anglais et tenant un Shakespeare entre les mains , — sans traduction ni dictionnaire, — s'écrierait : « Ce n'est pas déjà si fameux, leur Shakespeare tant vanté! ♦•

Tenez, entrez avec moi dans la loge de ce grand seigneur étranger, riche de quelque chose comme vingt mille paysans; on n'y parlera pas du grand acte qui a émancipé ces messieurs, mais de cette loge ou même

dans cette loge vous verrez passer tout le Paris amusant ; les nouvelles du jour s'y sont donné rendez-vous; il n y a qu'à prêter Toreille et, si vous étiez chroniqueur, votre feuilleton vous serait fait avant la fin de la^nuit par des bouches de toutes les couleurs.

i 'Il n'était encore qu une heure et demie du matin, on circulait librement et les individus n'étaient pas absorbés par les masses hurlantes , dansantes ou ambulantes*

' Comme nous gagnions la loge du prince ***, voici que nous nous croisons avec un personnage colossal et 1rau,ve. C'est Nadar. Qui ne connaît Nadarl Le premier photographe du monde; un cœur d'or; un esprit rare. Il est en train de passer homme sérieux, ce qui ne l'empêche pas, à certains jours, de mettre comme un grand enfant des éperons à ses bottes et de coucher avec. Ou bien encore, dans la saison, il remplira ses poches — et les vôtres, au besoin, — de grenouilles vertes et de lézards frais, tout en combinant in petto quelque projet de réforme universelle,, ou simplement un moyen de rendre service à ses dix mille amis d'un seul coup.

Voici encore un des plus spirituels habitués du bal^ de rOpéra et un homme qui a beaucoup d'amis, des amis sérieux qui montrent les dents si l'on touche à leur ami ; c'est M. Albéric Second, taillé en hercule, avec des moustaches de boyard. Il va représenter la littérature et l'esprit du feuilleton à VÉcho de la Presse

transformé et rebaptisé par M. Granier de Cassagnac. Tant mieux pour tout le monde ; car M. Albéric Second est une plume fine, bienveillante et polie, qui manque là où e le n'est pas.

.. . Les frères de Concourt, bras dessus bras dessous, au bal de TOpéra comme dans leurs beaux livres. Ils viennent de faire ensemble la Femme du dix-huitième siècle; un plaisant pourrait demander, les rencontrant inséparables aussi au bal de l'Opéra, s'ils font ensemble la femme du dix-neuvième.

... M. Gustave Claudin, l'auteur de Paris, Tundes hommes élégants de la littérature, est, de tous les Parisiens, celui peut-être qui déteste le plus son lit. Quand dort-il 1 Les Académies pourraient mettre cette question au concours ; il travaille le jour au Moniteur et ailleurs ; la nuit, vous le trouvez partout où il y a des lustres, des musiques et des fleurs.

Cependant nous étions arrivés à la loge où nous attendait l'hospitalité russe. Un salut cordial; une main tendue vers la vôtre; à présent vous êtes là comme chez vous.

Préparez-vous à voir défiler sous le masque, et quelques->unes sans masque, car elles l'ont ôté à la porte, nombre des plus charmantes actrices de Paris, celles-là surtout qui appartiennent plus encore au monde des jolies femmes qu'au monde dramatique.

En voici une du théâtre du Palais-Royal. Elle a délivré son visage de la prison de satin. Ne la nom-

znons pas pour cela; ce serait abuser de la confiance qu'elle nous témoigne. On lui parle de ceci et de cela. Ceci ne regarde pas le public ; cela c est Thistoire d'un coup de couteau, d'autres disent de poignard, — c'est plus noble, — qu'une de ses camarades est accusée d'avoir donné dans un moment de vivacité à un gentilhomme dont le blason est des plus historiques.

L'anecdote est-elle vraie? est-elle fausset Je ne croîs guère, pour ma part, à la fumée sans feu, et cependant l'anecdote est fausse. En tout cas, si blessure il y a, le coup n'était pas grave et le crime non plus, car la coupable était visible avant-hier, dans une avant-scène, à la première représentation d'une pièce de M. Labiche, dont elle riait comme une personne qui n'a pas sur la conscience un gros méfait,

— Siffle-t-on toujours les Phruques^ la revue du Palaîs-Royalî

— On les sifflerait encore, mais on ne les joue plus; la direction n'a pas eu le courage de sa revue.

— Chez nous, au contraire, dit une paire de jambes qui contribue au succès du quatrième tableau dans Ehl allez donc, Jurluretiel la direction a plus que le courage, elle a le fanatisme de sa revue. On siffle le premier soir: n'importe. Ce n'est pas le vrai public... Eh 1 allez donc^ Turlurettel On resiffle le second soir; n'importe encore; cela n'empêche ni le troisième, ni le quatrième, et ainsi de suite jusqu'à la cinquantième

représentation. La pièce peut aller cahin-caha ; mais les recettes roulent carrosse. C'est Tessentiel.

— La faute en est à vous, Mesdemoiselles, dit un nouveau débarqué, à vos grâces, à vos charmes, qui. . .

— La faute en est au bon public, toujours avide ■;— malgré les remontrances du feuilleton qui moralise à propos de botte et quelquefois de bottine, — toujours altéré de connaître ce qui se passe dans nos coulisses, et qu'est-ce que la revue ? C est Tannée qui finit, mise en scène au point de vue des attraits de ces dameë et des cascades de ces messieurs, sans oublier l'habileté connue et les couplets bien tournés de la raison soeiaJe Cogniard et Clairville, s'il s'agit des Variétés ; Bliun et Flan, §'il s'agit des Délassements-Comiques. .

Une ingénue du théâtre du Vaudeville prit ensuite la parole.

— Tu n'étais pas au bal de l'Espagnol. Par quel hasard? C'était splendide. Il y avait là toutes -les femmes chic et tous les messieurs de ces dames. Orchestre et souper, cela va sans dire, aussi bien que les perles et les diamants. Malheureusement, la fête a été troublée par quelques discordes. Une dame costumée de velours noir a déclaré qu'elle ne resterait pas au bal si une autre dame, dont le déguisement était fait de plumes blanches, n'en était pas bannie. En même temps, les plumes blanches faisaient la même déclaration par rapport à la robe' de velours noir. Perplexité de l'amphitryon. On envoie d'abord des pacifia

cateurs qui échouent. Le Nord et le Sud, quoi!... rassemblée se partage en deux camps : les uns tenant pour les plumes blanche^, les autres pour le velours noir. On^ été aux voix après avoir manqué d'en venir aux mains. La majorité s'est ralliée aux plumes blanches... Suivez mon panache blanc! comme disait Henri IV. La robe noire sacrifiée s'est retirée sans les honneurs dus à ses rangs de perles, mais avec son cavalier.

Une voix demanda sous le masque quel était ce cavalier.

— r Un provincial ; un homme qui jouît d un fameux guignon, à ce qu'il paraît! Il nous racontait que toutes les fois qu'il se faisait une fête d'assister à une fête, la fête n'avait pas lieu pour lui. Pendant cinq ans, dans sa ville de province, il paraît qu'il a désiré voir la Dame Blanche sans jamais pouvoir y arriver, attendu que tous les ténors qui se présentaient pour George Brown étaient siffles dès le premier morceau, de manière à ne pas aller plus loin. A présent, le voilà au bal, à Paris, très-content d'y être, et forcé de s'en aller pour cause de dame noire.

On en était là de ces bavardages de ville et de théâtre, lorsqu'une manière de garde-française vint dire au prince russe : « M. Dodoche va danser devant votre loge. »

Il se fit un mouvement; — quelle belle chose que la gloire ! — et quatre hommes sérieux comme des notaires

et habillés comme des fous vinrent, en gens pénétrés de leur mission, perpétrer devant nous leur quadrille de haute fantaisie.

Qui ne connut Dodoche, le troubadour grotesque des bals de TOpéra, son immense béret écossais et la mandoline qui lui bat les flancsl II avmt pour vis-à-vîs son ami Flageolet, en garde national de la banlieue sous la Restauration ; il avait pour danseuse un autre de ses camarades, travesti en marchande de poissons, et Flageolet aussi donnait la main à un camarade ; car ces virtuoses n'admettent guère d'autre sexe au partage de leurs triomphes.

A la dernière figure, Dodoche mit le sceau à sa vietoîre en cueillant huit chapeaux sur la tête des habits noirs qui lentouraient. A cet exploit, les fanatiques se pâmèrent d'aise, mais j'entendis siffler à nos côtés la voix de l'envie qui ne respecte aucune gloire : « Quels irimbaleurs de refroidi! » dit une dame, qui parlait comme si elle eût avalé le Dictionnaire des excentri^ cités du langage français par M. Lorédan Larchey. En langue vulgaire ; elle aurait dit : « Ils sont gais comme des croque-morts. «

Cependant la loge du prince ne désemplissait pas. C'était un flux et un reflux d'hommes élégants et de femmes appartenant au monde des plaisirs faciles, des voitures à huit ressorts, des cent mille livres de rentes qui viennent de la flûte et s'en vont par le tambour.

Il fut question d'une boîte de bonbons de quinze

1 ^nille francs, offerte à un petit ange blond, à l'occasion

: du 1®' janvier.

Il fut question d un départ pour le Mexique, qui est très-coramenté. Nous passons les commentaires. De quoi ne fut-il pas question ! On parla même charité, à

, propos d'une représentation de bienfaisance qui a été

i donnée lundi au petit théâtre de la rue de la Tour-

. d'Auvergne.

Il s'agissait de soulager un malheur épouvantable ; de venir en aide à la famille d'un peintre atteinte dans la personne de son chef, qu'une maladie mentale éloigne \ depuis deux ans des pinceaux, son gagne-pain et sa gloire. On a eu une soirée unique ; on a fait, relativement à l'exiguïté de la salle, une recette de contes de "ée. Les plus grands artistes : Madame Pauline Viardot, Virginie Déjazet, dont l'esprit ni le cœur ne se lassent'; Mario, qui peut-être n'avait pas si bien chanté depuis dix ans; Henri Herz, dont la réapparition en public était un événement ; tout le monde a donné, sans se faire prier, le meilleur de son talent. Berthelier, le chanteur de chansonnettes; l'excellent comédien Ber-

I ton; Saint-Germain, du Vaudeville; mademoiselle

I Céline Montaland, que l'on trouve si jolie ; madame Fromentin, du Gymnase, qui est si sympathique; les

, frères Lionnet, instigateurs et organisateurs de cette belle soirée et de cette bonne œuvre, ont complété la fête. Un poëte, Théodore de Banville, l'a consacrée par des rimes touchantes ; il a écrit un prologue de circon-

stance fait pour survivre à la circonstance, et que l'un des Lionnet a récité d'une voix juste et émue.

Mais voici qu'il est quatre heures du matin, au bal de l'Opéra. C'est le moment de songer à la retraite et de s'organiser pour l'acte important du souper.

Si vous m'en croyez, vous n'irez pas vous enfermer dans un mystérieux salon particulier ; mais, au contraire, vous vous procurerez une table d'observateur dans le grand salon du café du Helder, qui par^dt, en ce moment, le réfectoire de prédilection des mascarades.

C'est le bal qui continue; seulement, on mange au lieu de danser; on joue des fourchettes pour se remettre d'avoir joué des jambes.

Mettez devant vous un pâté de foie gras constellé de truffes, un pâté qui soit ouvert, hospitalier, bon enfant, et je parie que, sous prétexte de vous emprunter une truffe — ce diamant noir de la gastronomie, — vous verrez l'essaim des bayadères venir vous manger dans la main.

Celles, même qui sont cloîtrées dans quelque cabinet où la mise en scène est sérieuse, savent échapper, sous un prétexte quelconque, à leur amphitryon officiel, et vont faire une tournée dans le grand salon, badinant à une table et à l'autre, picorant à droite et à gauche ; faisant attendre là-bas leur souper qui refroidit et leur société qui s'échauffe d'impatience ; préférant la maraude dans le salon commun et le morceau sur le pouce

à la séance de gastronomie tranquille et de galanterie à huis-clos, qui n*a plus de charmes pour celles qui vivent, hélas I de ce singulier devoir.

On sort, on s'échappe sous prétexte d'aller se laver les mains; de tremper dans Teau fraîche ses yeux rougis par les veilles, brûlés par les lumières, et de donner une couche de poudre de riz à ses joues fatiguées du masque.

— Mais, objecte le monsieur qui craint les escapades de son oiseau de nuit, le garçon pourrait vous apporter ici ce qu'il vous faut.

On ne l'écoute pas ; on part; on est parti.

Le monsieur, si c'est un naïf, s'étonnera du temps que mettent les petites femmes de Paris à réparer leur toilettej si c'est un roué, il enverra tranquillement chercher et fera ramener sous bonne garde la fugitive.

Le hasard de la pêche à la truffe amena d'abord dans nos parages une célébrité des danses épicées : Rosalba l'Espagnole. Elle était, en effet, costumée en Espagnole. Son blason l'y oblige. C'est une de ces créatures frêles et acharnées dont la faiblesse ne se repose jamais. Un vrai diablotin au quadrille.

Puis, ce fut le tour de Rachel la délurée. Un joli nom ! Un initié lui demanda des nouvelles de son mariage.

— Quel mariage î un mariage pour de vraiî

— Tout ce qu'il y a de plus pour de vrai ; Rachel la

délurée a promis de faire une fin et de mettre sa main dans la main d'un honnête marchand de joujoux qui lui donnera son nom et la fera trôner à son comptoir an milieu des polichinelles. Rachel a consenti ; elle a juré de renoncer à sa vie de carnaval ; elle est bien décidée à tenir sa parole ; ce n'est pas sa faute si elle ne Ta pas encore tenue ; c'est la faute des faiseurs de refrains populaires, de ces poètes à peu près anonymes qui remplissent tour à tour la ville et font retentir l'atelier, le carrefour, le boulevard, tantôt des PHits agneaux ^ tantôt du sultan Mustapha. Plus tard, c'est Eh! allezdonCf Turlurette! en dernier lieu, L'pied qui x^mue^ la nouveauté du jour dans cet ordre de modes qui n'ont rien à démêler avec le club et le salon de high life.

— Mais je ne saisis pas ce qu'il peut y avoir de commun entre le mariage de Rachel la délurée avec un marchand de jouets d'enfant et Vpied qui rmue ou le$ pHits agneaux,

— Vous allez voir ; ces refrains qui mettent le populaire en joie agissent sur notre Rachel comme la trompette agit sur le cheval de guerre. En les entendant, elle piaffe, et bientôt oubliant ses projets de retraite, elle retourne à la folle mêlée. — « Va, mon petit homme, dit-elle à son marchand de jouets, ce sera pour l'année prochaine. Encore ce carnaval-ci, pour l'amour de Turlurette I »♦

Eh, allez doncl., La vogue de Turlurette usée, le brave homme crut qu'il allait pouvoir conduire sa

fiancée à l'autel; mais il avait compté sans Vpied qui rmue.

Nouvel ajournement au nom du pied qui r'mue»

Les chansons changent, mais c'est chaque année la même chanson pour Thymen de Rachel la délurée.

Finette aussi, l'illustre Finette, une des curiosité» du Paris dansant cher aux étrangers, daigna faire une station devant les truffes offertes aux passants, et se plaignit d'être la victime d'une conspiration du silence organisée contre elle dans les journaux.

- Elle est toujours en pêcheur napolitain ; seulement, la couleur de son costume est changée cette année-ci. Elle le porte noir et tout brodé de constellations d'or et d'argent. Si c'est un pêcheur, il semble que ce soit un fantastique pêcheur d'étoiles.

Elle dit encore : « On m'a portée en triomphe comme Musard et le grand Chicard ; je devrais être immortelle sans l'hostilité des journaux. Hélas ! m'ôteraient-ils la douceur de laisser à mes héritiers les témoignages de mes succès ? »»

Ainsi, mademoiselle Finette aime la publicité des journaux et elle a la franchise d'en convenir, ce qui est une qualité. Tout le monde n'a pas ce bon sens. Je sais des gens qui en sont aussi friands qu'elle et qui font hypocritement la petite bouche. Mais le tort de mademoiselle Finette sur ce point est celui-ci : lorsqu'on a parlé d'elle, par hasard, elle compte le nombre des lignes qui la concernent, puis combien de fois son nom

^ 36 — y ebt imprimé ; et, selon le résultat de l'addition, se montre un peu, beaucoup, passionnément contente, — ou pas du tout.

Nous vîmes aussi passer Andréa, en débardeur, avec une casquette de velours crânement posée sur la tête. Celle-ci a une et même deux spécialités. Non-seulement elle fut écuyère à l'Hippodrome et a paru sur la scène de la Porte-Saint-Martin dans le Pied de Movion, mais elle cultive le spiritisme et se croit en rapport avec l'esprit d'Henri IV,

Bien d'autres nymphes folles, bien d'autres étoiles de la chorégraphie irréguliëre et de la vie idem, défilèrent encore devant l'observatoire au petit pied qui fonctionnait dans le grand salon du Cofé du Helder.

Mais nous ne pousserons pas plus loin ce dénombrement, déjà trop homérique par sa longueur.

La morale de la chose, c'est que, si l'on ne sait pas s'amuser au bal de l'Opéra, il vaut mieux dormir tranquillement dans son lit.

L*ane et Taiitre fortane de M. Sardou. — La hausse des actions des Ganacheê au Gymnase.— Quelle sera la physionomie des ganaches de ce temps-ci? — Les ganaches que le Gymnase a mises en -scène et celles qu*il a oubliées : la ganache du premier Empire ; le grognard du romantisme et le voltigeur de 1830. — Eloge de l'extravagance. — Une duchesse à l'eau. — Trop pot-au-feu, notre temps ! — Léandre craint de se mouiller les pieds en allant voir Héro. — Pater, credo et confiteor, — Ce qu'envient parfois les femmes honnêtes à celles qui ne le sont pas. — Nécessité d'un retour à la passion dans la vie et au théâtre, et regrets de la sup« pression des Diables noirs. — Soirée chez S. A. I. la princesse Mathilde. — M*i' Patti en réalité et en peinture. — Une spéculation oubliée. — Bals passés, présents et à venir, '^ Les bals masqués des Délassements- Comiques. — • Toujours les bals de l'Opéra et comme quoi l'intrigue n'y est pas aussi morte qu'on le dit. — Autant de bagues que de bals, ou le mystérieux domino. — La dame aux boules noires. — Feu M*'' Cardinal et son cabinet de lecture. — Betour de M. Home à Paris — La dame émaillée n'est pas ici, quoi qu'on en ait dit. — Une partie au château de Chamarande. — M. le comte de Persigny et Salammbô, — Où est l'hiver? — Ce que l'on entend par un Giboyer. — Bal donné pai* la Société de bienfaisance allemande au (îrand-Hôtcl. — Les morts et les mourants.

Paris, 23 janvier 1863.

Il faut toujours que M. Sardou soit sur le tapis; quand ce n'est pas sa bonne fortune qui le met à la mode, c'est sa mauvaise ; et les Diables noirs, étouffés par la censure, sont presque aussi favorables à sa gloire que s'il eût gagné un grand succès de plus.

L'interdiction des Diables noirs a eu pour conséquence immédiate de faire remonter les actions des Ganaches au Gymnase. Explique ici qui voudra et comme il pourra la filiation dé l'effet et de la cause. Le fait est incontestable ; il y a un regain pour les Ganaches depuis huit jours.

Peut-être le moment est-il opportun, pendant cet été de la Saint-Martin dont jouit la comédie du Gymnase, pour aborder une question que les Ganaches de M. Sardou mettent à l'ordre du jour.

Quelle figure feront, dans un certain nombre d'années, nos contemporains devenus ganaches à leur tour? Voilà la question.

On devine la grandeur d'un monument à l'aspect de ses ruines; on le restaure par la pensée; on retrouve fa^ beauté d'une femme aux restes que lui en laissé la soixantaine ; la desserte d*uhe tablé opulente témoigne encore assez clairement de ce que fut le festin ; il y a des statues mutilées, des tableaux à demi elTacés dont l'aspect conserve des splendeurs qui vous jetteilt en

€xtaae ; un soleil qui se conche sur un vieux monastère écroulé à demi peut être un plus beau spectacle que ne le fut le midi d$ Tastre rayonnant naguère sur Tarchitecture debout et florissante du monument. Il y a je ne sais qu<H de divin danakt décrépitude; jogbaUi» c'est à condition quelle ra^^Uera le souvenir d'une forte et -généreuse oiatorité.

Au train de la jeunesse du jour, il est permis de craindre, — voilà du moins mon humble sentiment, — • que ses cheveux blancs n'aient guère plus de majesté dans l'avenir qu'une balle de coton.

Elles ont certainement du grand et du généreux en elles, les ganaches de la République et de la Royauté de droit divin que M. Sardou a tournées en comédie. Leur fanatisme touche, en même teoips qu'il fait sourire. C'est le dévouement écloppé, perclus de rhumatismes et vêtu de modes surannées, partant ridicules, — mais c'est le dévouement, chose grande et vénérable sous tous les drapeaux, sur toiis les piédestaux. Le royaliste quancj même, le républicain à outrance que M. Sardou nous montre, peuvent avoir des nuages dans le cerveau qui leur obscurcissent l'entendement ; mais, jusqu'au dernier jour, ils demeurent néanmoins solides et grands, parce que leurs pieds ont pris racine, comme en un sol généreux, dans la fidélité et le désintéressement.

Lors de la nouveauté de sa pièce, j'ai entendu ac* ciiiser M. Sardou de n'avoir pas osé mettre sur la scène,

devant les spectateurs que gouverne le second Empire, les ganaches du premier.

Cette lacune, à nos yeux, constituerait plutôt un déni de justice qu'une flatterie. Le premier Empire a laissé autant si ce n'est plus de nobles ganaches qu'aucun autre régime, et c'est ce qui atteste sa force et sa virilité. Malheur aux époques qui ne laissent pas derrière elles une traînée de débris pour raconter leurs batailles, les batailles à coups d'hommes et les batailles à coups d'idées t

La révolution de Juillet et le romantisme ont aussi leurs grognards — d'un tout autre ordre que ceux du premier Empire, — qui nous racontent les campagnes d!Hemani; les échauffourées du saint-simonisme ; les élans, les excès, les désastres de tant d'aventures tentées alors avec une foi touchante et une ardeur de Croisés au delà des limites du réel et du possible.

Des contemporains à'Antony ; des ennemis du bourgeois au menton glabre^ comme disait Tun d'eux, le farouche Petrus Borel, l'auteur des Contes immoraux \ des cavaliers de l'impossible ; des adversaires nés du bon sens; des êtres tout en cheveux, tout en barbe, vêtus d'une veste de velours et déjeunant d'un sonnet de Ronsard; tels étaient en leur beau temps ^ tels demeurent aujourd'hui, avec la jeunesse en moins, les cheveux blancs en plus et leur pourpoint plus usé, les voltigeurs littéraires de 1830.

Ganaches, eux aussi ! oui certes, quoique M. Sardou

ne les ait pas introduits dans son cadre, et honneur à la société en travail de son idéal qui nous a légué ces vieux enfants sublimes !

Mais nous, s'il vous plaît, que diront nos ganaches î quelle figuVe feront-elles 1 Quel feu couvant chez elles, sous les neiges de l'âge, avertira qu'ici fut un volcan î

Nous manquons d'explosion, cela est certain.

Nous manquons de cette extravagance dont le Père Lacordaire disait que c'est elle qui sauve et crée les empires.

Extravagance, imprudence, Vertus des âges héroïques, sans lesquelles rien ne se fait de grand, reveneznous I Prudence et calcul, petites qualités de ménage qui font aller le pot-au-feu et bouillir la marmite sans cassure ni fêlure, quittez -nous !

n y a quelque trente ans , voici ce que Von vit un jour : une vraie duchesse, possédée d'amour, donna aux passants du Pont-Neuf le spectacle d'une grande dame qui se jette dans Teau. Elle ne se noya pas ; sa robe de velours la soutint. Oh ! la folle ! direz-vous ; folle, elle Tétait assurément, à la façon de la duchesse de Langeais et autres amoureuses blasonnées de la Comédie humaine.

De nos joura, loin de se noyer ou d'y songer le moins du monde, on ne se mouille même pas les pieds pour aller à un rendez-vous d'amour. Loin de franchir un bras de mer pour aller trouver Héro, s'il y a un ruisseau à traverser, Léandre n'oublie pas ses souliers à

double semelle, et, s'il tombe une goutte de pluie, son parapluie. On aime, avant ou après Theure des affaires; on va chez sa belle, ou elle chez vous, quand le temps le perniet. Oh ! l'on est prudent, et pour savoir se tenir les pieds chauds, on n'a jamais yu au monde de société qui vaille la nôtre.

Par exemple, quand il s'agit de gagner de l'argent, — ou d'en dépenser pour quelque sot plaisir ou quelque vanité plus sotte, — la scène change : la fièvre se déclare ; le glaçon devient charbon ardent; on ne connaît plus d'obstacles. ]L'a.rgentj voilà notre pater^ notre credo et l'occasion de pos confiteor.

Ceci est horrible à dire : on voit des femmes réputées honnêtes et qui le sont, — à part le mal du temps qui les ronge, — envier, sans bien s'en rendre compte, les femmes de l'autre espèce, non parce qu'on les aime, mais parce qu'on les paie follement cher.

Étant donnée cette. maladie soci^^le qui ne se peut guérir que par les plus violents réactifs et par l'excitation aux passions désin|;éressées, ce n'est pas sans regret que nous avons vu souffler pour l'éteindre sur l'étincelle que Ton nous disait contenue dans les Diables noirs de M. Sardou.

De la passion ! mais, c'est la rosée qu'attendent nos scènes arides ; trop de passion, dites-vous ; jamais trop pour le besoin qui s'en fait sentir dans nos âmes desséchées par la soif du gain.

Trop heureux quand il ne s'agit pas d'un spectacle

fait pour les yeux ej; les sei)s, étalant ^es symphonies en maillot majeur et en corsage mineur !

On construit des p^ais à T.art dramQjbique; on augmente, et ron a raison, selon nous, le nombre <}es théâtres; il faudrait pourtant sarrwiger en même temps pour donner autre chose que de^ yieillèries d^ns ces salles neuves.

C est bon pour des théâtres de société de vivre toujours sur le Cheveu blanc, H faut quune porte soit ouverte ou fei^mée et le Caprice. Au vrai public, il faut, de temps en temps, servir du fruij; nouveau, fût-il m> peu âpre et rude à Testomac du spectateur, qui s'engourdira si on ne lui donne rien de sérieux à mâcher.

Mercredi dernier, chez S. A. I. la princesse Mathilde, — à la suite d'un dîner auquel assistaient Leurs Majestés Impériales, — Brossant et madame Madeleine Brohàn ont joué la Porte ouverte ou fermée devant le plus brillant auditoire.

Deux dames amateurs qui ont un vrai talent d'artiste. Mesdames Achille B*** et la baronne de C***, née Lablache, la première soprano, la seconde contralto, ont chanté ensuite dans cette soirée princière, et admirablement toutes deux.

Deux ténors, — l'un qui chante pour son plaisir en même tenips que pour celui des autres, M. de M***, et Naudin, du Théâtre-Italien, ont aussi fait assaut de mélodies.

Mademoiselle Adelina Patti n'était pas de la fête ;

cela vous apprend que Ton peut encore se passer d'elle à Paris.

Ce n'est évidemment pas Tavis de M. Calzado, directeur de notre Théâtre-Italien qui , non content d'exhiber le plus souvent qu'il peut sur la scène sa cantatrice à recettes, l'expose, depuis hier, en peinture, dans le foyer du théâtre.

La toile est signée Winterhalter, et le cadre, — qui n'est pas signé, — est bien beau.

Quant au portrait lui-même, il brille par une ressemblance superficielle, une élégance de convention et une 'absence à peu près générale de toutes les qualités qui constituent la bonne, solide et franche peinture.

Une seule chose me surprend dans tout cela, ce n'est pas la faiblesse du morceau ; c'est que l'on soit admis à le contempler gratis.

Il y avait une spéculation bien simple, et je m'étonne qVelle ait échappé à qui de droit : il s'agissait d'accrocher un rideau au-dessus du portrait, d'interposer ce voile entre l'image de la divinité et la curiosité des mortels, et de ne le soulever que moyennant une contribution de tant par tête.

Combien n'auraît-il pas été aisé d'encaisser deux ou trois cents francs chaque soir pour les représentations du portrait au foyer !

Il n'y a pas de petit profit. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Toujours est-il que la Patti est dans toutes les bouches. Rossini, chez qui elle a chanté, non pas avanthier, mais le mercredi précédent, a très-fort apprécié les vives et charmantes qualités de la prima donna à la mode.

En fait d'engouement excité par ce petit prodige, les Parisiens , sur lesquels on comptait pour donner une leçon de bon sens au fanatisme anglais, ont plutôt encore dépassé celui-ci. La Patti ! cela répond à tout. Les Parisiens se ruent au talent de mademoiselle Patti comme des gens qui n'auraient pas dîné se précipitent sur un souper de bal, la bouche et les mains ouvertes, les yeux fermés, confondant , en Tivresse de leur appétit, Texquis et le douteux, le fin et le grossier, le léger et le lourd.

Cet entraînement dans l'admiration ne pouvait échapper à la verve satirique que Rossini a conservée dans toute sa fraîcheur. On nous rapporte là-dessus une boutade de lui. Quelqu'un l'aborde au coin de son feu, l'autre matin, par ces paroles sacramentelles : « Bonjour, maître, comment ça va-t-ilî w

Le maître, soit qu'il eût mal dormi, soit que quelque déplaisir eût ridé ce jour-là le cours tranquille et glorieux de sa vie, répond d'assez mauvaise humeur : « Comment ça va-t-il ! On n'a jamais d'autre phrase à la bouche. On répond bien et on va mal. Comment ça va-t-il, et la Patti, voilà tout ce que vous savez dire.

Comment ça va-t-il, et la Patti, et la Patti, et la Patti! n

Joignez à cette exclamation Taccent, la chaleur, le geste et la voix ; c'était du meilleur comique.

On danse ce soir au ministère de la guerre; demain chez madame Drouyn de Lhuys, au ministère des affaires étrangères ; il y avait hier grand bal aux Tuileries et lundi petit bal. Chaque soirée a désormais un emploi ; les orchestres ne dormiront plus que le jour , d'ici au carême ; et comme, dans le nombre des fêtes annoncées, il y a six ou sept mascarades plus ou moins officielles, voilà les costumiers qui deviennent les maîtres du monde et vont faire tort dans l'attention publique à mademoiselle Patti elle-même.

On a entrepris , au petit théâtre des Délassements- Comiques, de marcher, les jeudis, sur les brisées des samedis masqués, dansants et hurlants de TOpéra. Le cadre des Délassements est bien étroit pour la foule qui répond déjà à leur appel.

Quant aux bals de TOpéra, c'est toujours le même succès et les mêmes délires^ Nous en avons trop parlé la semaine dernière pour revenir aujourd'hui sur la physionomie de ces manifestations carnavalesques ; mais je veux prouver par un exemple que l'intrigue sous le masque n'est pas morte, quoiqu'on en dise, et que, plus d*une fois enterrée, elle fleurit encore dans les bons coins.

C'est ainsi que, depuis le commencement du carna-

val, entre un jeune homme du meilleur monde et un dommo mystérieux, dont le secret est encore mieux gardé que celui de nos feuilletons, se poursuit de samedi en samedi une énigme dont le jeune homme voudrait bien savoir le fin mot.

Le domino a annoncé qu'il se ferait connaître à Tim des bals costumés qui se préparent, en ce moment, dans les hautes sphères du monde élégant, en montrant au plus intrigué des gentlemen sa main à elle ornée d'une certaine bague qui servira de signe de reconnaissance.

Voici Thistoire de cette bague ou plutôt de ces bagues, car il y en a plusieurs sur le tapis.

La première fois que la dame masquée accosta celui qu'elle tient aujourd'hui si bien enlacé dans ses filets, après une conversation où elle avait prouvé, outre un rare assaisonnement d'esprit, de grâce, de distinction et le vrai ton du monde, qu'elle connaissait à fond la vie, la famille, l'intérieur, dans ses particularités les plus intimes, de celui dont elle prenait la curiosité à partie, elle lui fit : « J'ai fait le pari de rapporter du bal quelque chose venant de toi ; un témoignage maté* riel de notre entretien ; donne-moi cette branche de lilas qui pare ta boutonnière. »>

Le lilas passe dans les mains du domino.

Un peu plus tard, la branche étant venue à se casser, fut remplacée par uïi souvenir plus solide de l'entrevue. Une bague passa du doigt du jeune homme au doigt de

la jeune femme, qui lui tenait tête avec un esprit toujours prêt à lattaque et à la riposte.

— Je te rapporterai ta bague au prochain bal, ditelle, et tu m'en donneras une autre, à la place, que je te rendrai encore le samedi d'après.

L'habit noir accepta avec empressement cette combinaison. C'était pour lui une manière presque certaine de savoir s'il avait afiaire à une femme du monde pour de bon. Une personne de l'autre catégorie, après huit jours passés en compagnie d'une bague séduisante, suffisamment semée de brillants, ne pouvait guère résister à la tentation de la garder pour elle.

Eh bien, la femme et la bague, l'une portant l'autre, furent exactes au rendez-vous le samedi suivant et les autres samedis. Lui donne chaque fois une bague nouvelle (il faut vous dire qu'il a un peu la manie des bijoux sur lui et chez lui; il est même fort connu pour cela dans son monde) , et on la lui rend fidèlement la fois suivante. Demain samedi, le sixième ou le septième bal ; demain la sixième ou la septième bague.

Le cavalier est de plus en plus fanatisé par son domino, qui se montre de mieux en mieux informé et de plus en plus impénétrable.

Bien entendu, il n'a jamais été question de souper ni de rien de pareil.

Si l'aventure se dénoue; si la femme se décide à se révéler à l'un des bals costumés de la saison, peut-être nous vous tiendrons au courant.

- A9 - Tous les samedis, à l'Opérca, on remarque le même domino, reconnaissable à un triple rang de boules noires qui, du haut de sa loge, excite les petites danseuses des quadrilles et les récompense largement, royalement, — ou les fait récompenser, ce qui revient au même pour les petites danseuses. La dame aux boules noires, dont rincognito n'est pas impénétrable , je vous la dénonce pour une des plus agréables princesses du demi-monde.

Que votre imagination n'aille pas rêver au delà I

L'imagination : c*est la bonne madame Cardinal qui connaissait mieux que personne ce chapitre-là, car elle en vendait ! Madame Cardinal, une puissance ! et aussi une providence pour quelques travailleurs besoigneux, tenait, rue des Canettes, un cabinet de lecture unique à Paris. Cela ne Ta pas empêchée de mourir cette semaine, elle qui vivait dans une atmosphère d'immortalité plus ou moins authentique, entourée de tout ce qui s'imprimait, et louant au volume, au jour, à la semaine, au mois, les produits de l'esprit humain.

Madame Cardinal était une personnalité. Elle savait la philosophie de son métier ; non-seulement elle avait ses auteurs de prédilection, mais la plupart de ses clientes lui laissaient le soin de choisir leurs lectures, l'ayant reconnue, comme par une sorte de convention tacite, pour l'arbitre des plaisirs de leur esprit.

C'est surtout à l'automne que sa clientèle du faubourg Saint-Germain donnait de la besogne à la bonne

madame Cardinal*, elle expédiait alors de gros ballots de distractions, dans leurs châteaux, aux châtelaines dont les maris chassent toute la journée et qui, pendant ce temps-là, lisent des romans pour tuer le temps.

Il arriva plus d'une fois à madame Cardinal de deviner qu'un roman en chair et en os devait avoir pris la place des romans imprimés, chez telle jeune femme qui ne lui écrivait plus pour lui demander des remèdes contre l'ennui et la solitude.

Ou bien encore, quand une cliente, habituée à un régime de lectures plus substantielles, mandait à sa fournisseuse de livres qu'elle lui envoyât des romans d'une certaine nature tendre, rêveuse et sentimentale, madame Cardinal hochait la tête d'un air entendu, en recevant la commande ; elle savait ce que cela voulait dire et quelles orageuses destinées se préparaient pour le mari de la jolie liseuse.

Elle aurait presque pu, comme un autre Asmodée^ et sans même avoir besoin d'ouvrir les toits, lire dans la vie des gens qu'elle pourvoyait de lectures, rien qu'en examinant sur ses livres ce qu'elle avait dû leur expédier pour les contenter.

Avec cela, je crois qu elle donnait un peu dans le spiritisme. Cela étant, elle ne fût pas demeurée insensible au retour du fameux sorcier Dunglas Home parmi nous, et encore moins au volume qu'il va pubUer à Paris et à Londres : Sa vie racontée par lui-même, La

plus grande partie du zoan^iscrit, écrit par lui en anglais et traduit en français , est déjà entre ]es mains de M. Dentu.

M. Home compte passer trois semaines ^ Paris. Je sais qu'il a été reçu tout de suite et avec beaucoup d'empressement en très-haut lieu. Ainsi tombent de méchants bruits qui avaient couru sur sa |)rétendue disgrâce. Il n'est pas une protection illustre, pas une haute amitié, qu'il n ait retrouvée tout entière parmi celles qu'il avait précédemment cultivées.

Toute question de magie en dehors, un pareil accueil confirme hautement sa situation de parfait gentleman accréxlité dans le monde le plus élevé.

M. Home nous arrive d'Angleterre; d'Angleterre aussi nous était arrivée, à ce que l'on racontait la semaine dernière, la pauvre dame émaillée qui eut, cet été, avec son émailleuse, à Londres, mi procès dont le retentissement a été si cruel.

Information prise, la dame que chacun prétendait avoir reconnue dans tel et tel bal , n'est pas à Paris le moins du monde, et la question que sa vue eût tranchée, la question vitale de la restauration de la beauté par les procédés de l'émaillage, et de son assurance contre les outrages du temps ou de la maladie, demeure à l'état de problème non résolu. Nous n'en sommes encore qu'aux on-dit, et cependant si jamais il fallut faire l'incrédule et, comme saint Thomas, ne croire qu'après avoir vu et touché, c'est sur ce point-là.

Il y a eu cette semaine une partie au château "e Chamarande : le comte et la comtesse de Persign quelques-uns de eurs amis, des invités triés dans jeunesse élégante et amusante. Les élus reviennent toujours enthousiasmés de Chamarande et y retournent toujours avec un vif plaisir; il n'est peut-être pas dans toute la France une demeure mieux tenue et une plus confortable ordonnance intérieure.

Mais, rhiver, où est-ilt Qu'est-ce qu'il fait cette année-ci ? Qui est-ce qui pourra nous donner de ses nouvelles ? Qu'a donc le bonhomme Frimas à se croiser les bras? et depuis quand est-il permis de donner aux Parisiens un hiver sans gelée? Eux justement qui, depuis quelques années, étaient devenus de si enragés patineurs i

Quant à la boue qui résulte de la douceur liumide et perfide de la température, on n*a pas encore trouvé moyen de l'utiliser pour les plaisirs, comme la neige et la glace. La boue est le fléau des riches. La boue est l'ennemie de leurs voitures, l'ennemie de leurs élégances, l'ennemie des robes à queue de ces dames et des bottes vernies de ces messieurs ; c'est l'amie du pauvre qui n'a pas peur de ses atteintes pour ses haillons, qui le défendraient mal, au contraire, des morsures de ce que nous appelons, nous autres gens bien couverts : un beau froid sec.

A propos de boue, j'ai appris hier qu'il était d'assez bel air de dire désormais un giboyer, au lieu de un balai.

^ " ^' \r exemple, vous voulez que votre domestique nettoie ? Vtre cabinet; vous ne direz plus, dans ce système : s -' Pierre, venez ici avec votre balai; « mais, « venez ïe^^ ici donner un coup de giboyer. « lent Voici maintenant Torigine de l'expression; vous ^ n'avez pas oublié que dans la comédie de M. Emile plus Augier, le malpropre héros dit à son fils : « J'ai léché

la boue sur ton chemin; »» il y revient même une ette seconde fois, et de là l'invention d'appeler giboyer ses l'instrument de crin ou de bouleau qui- écarjte de nos isef, pas ce que l'on n'aime point à rencontrer sur son au-^' passage.

[oi» Je ne voudrais pas, par mon silence, manquer de jés respect au bal que la Société de bienfaisance allemande

a donné samedi dernier dans la grande salle du Grandlet Hôtel. C'était très-beau ; et, ce qui vaut mieux encore, iv^ ce sera très-fructueux pour les Allemands pauvres, irf établis à Paris. Je pourrais citer tel autre bal du même est ^ genre et du même but dont la recette n'a jamais pu lé- suffire à couvrir les frais; celui-ci, au contraire, irf' patronné dans le plus haut monde de la diplomatie du germanique, administré avec une attention scrupuleuse lil* par des commissaires ad hoc, donne annuellement un of' beau chiffre de bénéfices, et compte parmi les ressources ijeî sérieuses que la Société peut porter à son budget des

recettes.

se; Il y a eu vers le milieu de la soirée une tombola. 1^ Les objets mis en loterie, assez nombreux et quelques-

uns d une certaine valeur, étaient exposés dans un salon particulier, et Ton a pris force billets. Autant d'ajouté à la recette que les cartes d'entrée avaient déjà fait faire à la caisse des pauvres ^diables dont c'était la fête.

Le prix du billet de bal était 15 ou 10 fr., selon le sexe. Le sexe masculin payait 15 fr. Pourquoi plus cher? — ^Parce qu'il est le plus noble des deux genres, répondrons-nous sans cérémonie, d'après la grammaire de Lhomond.

A travers toutes ces fêtes, il faut penser à ceux qui ne sont plus d'aucune, et moins encore peut-être à ceux et à celles qui, le grand pas franchi, ont été chercher l'étemel repos dans d'autres demeures, comme Horace Vernet, madame de Courbonne, madame Buchère, — l'amie de Théodore Leclercq, qui donna à son salon l'étrenne de presque tous ses charmants proverbes, — qu'à ceux qui luttent et qui souffrent, comme la pauvre Emma Livry, ballottés entre la vie et la mort, allant d'un mieux à un plus mal, désespérant aujourd'hui leur famille et leurs amis, leur rendant demain quelque espoir. Voilà qui est plus affreux que tout le reste, plus cruel de la part de la destinée que les coups une fois frappés, et si l'esprit et le cœur humains n'étaient la mobilité même, ce serait à se demander comment on peut avoir le courage de sourire à deux pas de j)areils supplices.

Cependant, on a dansé, chanté, mimé la Micette sans

la pauvre Emm^Livjy, dans ce théâtre dont ses amis et ses flatteurs lui disaient tout le long du jour qu'elle étaitrâme. Ainsi tout passe; le monde niarche toujours, alors mênie que vous avez interrompu votre course, et personne ne peut se vanter d'être indispensable, ni sur les planches de TOpéra, ni sur la scène du monde.

Le Pied qui r'mue. — Raison et 'déraison de sa vogue. — Ze Pied qui r'mue commenté par un révolutionnaire et expliqué par nous.

— La Marseillaise ironique de l'amour vénal. — Le Dieu Mammon et le pied qui r'mue, — Accouplements monstrueux renouvelés du tyran Mézence. — Haine et mépris à certaines richesses, respect et reconnaissance à d'autres. — MM. Pereire, Bixio, Fremy au passage du mont Cenis, ou trois financiers dans les neiges,

— Bal chez MM. Pereire. — Plus que jamais bal partout. — Les trois et tout à l'heure les quatre grands bals costumés de la semaine. — Le feuilleton des sciences aussi ! — Chez M. L. Figuier. — Pas encore de Salammbô. — M"« de Castiglione. — M"»« Rimsky-Korsakoff. — La question Korsakoff, — La poésie a élu domicile dans les chiflPons. — Les déguisements de S. M. l'Impératrice. — M. Dunglas Home au bal. — Les sorcières et les fantômes dans Macbeth et les esprits de M. Home. —L'incroyable est à la mode, -r- Histoire incroyable et authentique du talisman d'une comtesse russe. — B n'y a plus que les extrêmes en tout. — M^^ de Mettemich en bouquet de violettes , à son bal. — Histoire de jeu. — La Grecquerie n'est pas la Grèce. — Let Gréa modernes par M. Duvray. — A propos du dernier samedi de l'Opéra. — Do* doche se couche j Valent ine se lève. — L'école du malheur.

Paris, 13 février 1863.

Si les affaires et les plaisirs ne font pas de chemin cette année à Paris, ce ne sera pas faute que Ton ait chanté à nos oreilles le Pied qui rmue, cette fleur de la borne et du ruisseau.

J'ai un pied qui r'mue Et l'autre qui ne va guère, J'ai un pied qui r'muo Et l'autre qui ne va plu8.

Il en est de cette chanson étrange comme de certaines femmes dont rien n'explique la vogue et auxquelles tout le monde court. Elles sont parce qu'elles sont. Telle Pied qui r^mue, cette surprise de Toreille, cette confusion de la raison , ce succès sans cause, direz-vous.

Pgur moi, je croîs que les peuples ont toujours à peu près les chansons comme les gouvernements qu'ils méritent. Tant pis pour nous si le Pied qui r*mue est pour le quart d'heure le refrain qui nous chausse le mieux. Cela ne prouve pas que la mesure de nos âmes et de nos esprits soit bien grande.

J*ad un pied qui rmue. . . Un mécréant de révolutionnaire soutenait l'autre jour devant nous que c'était, en deux vefô, et quels vers ! l'histoire des gouvernements îllibéraux. J'ai un pied qui 7'*mue. . . le pied qui

remue, c'est le peuple, les gens d'en bas, l'avenir; le pied qui ne va plus, c'est la formule rouîllée de l'absolutisme; c'est la personnification de la tyrannie du capital, qui a fait son temps, elle aussi, comme la tyrannie de la naissance ; voilà du moins ce que disait mon révolutionnaire, dont tous les discours ne sont point parole d'Évangile.

Moi, je crois autre chose ; je vois dans la chanson du Pied qui fmue une sorte de Marseillaise ironique de l'amour vénal.

De quoi y est-il question, en effet î d'amour et de cadeaux.

Ah I dites met qui vous a donnet Ce biau bouquet que vous avet ?

— Mossieu c'est m' n'amant.

Quand je le vois^ j'ai le cœur bien aise,

Mossieu, c'est m' n'amant,

Quand je le vois, j*ai le cœur content.

— Ah ! dites met qui vous a donnet Ce biau fichu que vous avet?

— Mossieu, c'est m' n'amant...

et caetera, et csetera... Je vous fais grâce du reste.

Nous assistions l'autre jour à une première représentation; peu importe quelle pièce on jouait et à quel théâtre c'était. Dans la plus belle loge de la salle s'étalait ime demoiselle qui avait 6zau bouqtiet, biau fichu et, mieux encore, de gros paquets de billets de mille francs sous forme de petites pierres brillantes aux doigts, aux oreilles, aux bras, sur la poitrine. A côté

d'elle un homme, était-ce bien un hommel Je crois que ce n'était qu'un millionnaire, regardait sans voir, souriait sans savoir, entendait sans comprendre. Par une sorte d'hallucination, il me sembla que le parterre se tournait vers ce couple et demandait à la demoiselle la source de ses parures :

Ahl dites met qui vous a donnet, etc

A quoi la demoiselle répondait, sans s'embarrasser pour si peu, et sans la moindre rougeur :

Mossieu^ c'est m* n'amant...

Là-dessus, l'amant prenait la parole, et d'un air hébété, comme une personne qui n'est jamais à la conversation, de la voix d'une ganache qui a déjà un pied dans la tombe, et en égoïste qui ne pense jamais qu'à lui-même et à son état, il me semblait l'entendre fredonner, en branlant la tête :

J'ai un pied qui r'mue Et l'autre qui ne va guère, J'ai un pied qui r'mue Et l'autre qui ne va plus.

Ou je me trompe fort ou cette petite scène imaginaire nous donne le sens vrai de la chanson en question.

N'est-ce pas qu'ils sont hideux et justement chansonnés ces êtres vieux sans la dignité de la vieillesse ;

cesinvalides, cesécloppés, ces blessés qui n'ont fait que des c^pagnes inavouables et qui veulent continuer à servir toujours sous les mêmes drapeaux, en dépit de l'âge e^t de la loi sur les retraites? T ai un pied qui rmuef disent-ils ; encore un 1 L'autre, par exemple, ne va plus du tout; mais qu'importe quand on a à son service, au nom et par la grâce du Dieu tout-puissant Mammon, les pieds de ses amis, les pieds de ses laquais (amis ^t laquais cela se ressemble parfois autour d un homme riche) , les pieds de ses chevaux, qui font jaillir l'étincelle du pavé,et au$si les pieds aériens des déesses del'Opéraî

Vous connaissez l'histoire du fabuleux tyran Mézence dont c'était, lisons-nous, le divertissement favori de lier un vivant à un mort et d'assister au spectacle du cadavre s'assimiiant lentement le corps qui lui avait été donné pour compagnon. Eh bien, on se rappelle l'histoire dé Mézence à la vue de certains rapprochements non moins hideux accomplis sur l'autel de Mammon. — « Il frise, c'est vrai, la soixantaine; il a encore un pied qui remue à peine et l'autre qui ne va plus du tout, oh ! mais du tout ; n'importe, donnons-lui notre fille en mariage, n disent trop souvent les honnêtes gens. Ceux qui ne sont pas honnêtes suppriment du programme la formalité du mariage et ne dérangent ni prêtre ni maire , voilà toute la différence ; quant au résultat, il est le même ; c'est toujours une imitation du supplice qui réjouissait les yeux du bon Mézence :

r- 62 — là vie et là mort réunies ; et, èomme il n'est pas au pouvoir de celle-là de ranimer celle-ci, c'est la mort qui triomphe nécessairement dans ce duél àVéc la vie.

Tout cela, je le vois, je le sens dans la chanson en vogue, et je comprends niiEuntenant la* vogue d'une chanson qui contient la protestation de la jeunesse contre la vieillesse, sans respect pour elle-même ; de Tamour qui se donne contre Tamoùr qui se vend ; de Tamour jeune, dispos, agile, qui a deux pieds qui remuent, bien mieux : deux ailes qui battent et un cœur qui bat.

Je ne voudrais pas que les lignes qui précèdent lùé fissent passer pour un détracteur et un calomniateur du million. II est des gens auxquels l'envie rend suspecte toute richesse ; ne nous faites pas Tinjure de nous ranger parmi eux. Je l'aime ou ne l'aime pas, selon l'usage qu'on en fait pour soi ou pour les autres. Je l'adinire volontiers aux mains des hommes généreui^ qui, par le bienfait de grandes et fécondes entreprises conçues et menées à bien dans l'intérêt de iôus, tout en faisant leur fortuné personnelle, ont inscrit leurs noms sur le grand-livre de la reconnaissance des peuples:

Par exemple, ces trois plénipotentiaires du liiiliion : MM. Bixio, Péreire, Frémy, qui sont revenus la semaine dernière de leur voyage en Italie, oii ils étaient allés traiter des plus graves intérêts financiers des deux pays ; MM. Frémy, Peréire, Bixiô, traversant le tiiônt Cénis dktts dés circonstances atmosphériques époUvan-

tables ; perdus 9.U milieu des neiges ; le salut de l'un d'eux dû à la iport fortiûte di; cheval qui entraînait son véhicule au plus profond du précipice; et vingt autres épisodes de ce hardi passage, où Ton yoîtces pacifiques conquérants modernes de la paix et de Tindustrie aussi exposés que les guerrie,i? les plus braves, voilà des hommes et des circonstances faits pour réconcilier ayeç l'argent ceux qui s'attarderaient dans des rancu^nes ou des prév^ions,

M. Bixio est bien toujours le même ; ni les affaires, ni les années n'ont mûri sa verdeur de cpurage. Il est toujours l'homme de ses célèbres e;cpérience3 aérostatiques avec M. Barrai et de la balle (pi'il reçut en pleine poitrine aux journées de Juin. C'est une de ces najtures de fer pour lesquelles le péril n'existe pas. On avait déconseillé aux trois voyageurs d'essayer le passage de la montagne ; on les engageait à attendre un moment plus propice ; M. Bixio entraîna ses compagnons et les voilà lancés au milieu des avalanches qui vous engloutissent les gens, sans y plus regarder pour les seigneurs suzerains de tant de milliers et de mi:r lions d'écujs que ^'il §'^gis$ai[,t d'uij simple piéton et d'un mendiwit.

Tout est bien qui finit bien ; on dansait hier soir dans les magnifiques salons de l'hôtel Pereire.

Où ne danse-t-on pas î voilà ce que je priie Jes genç bien informés de me dire.

Commei^t faire pour ne pas recevoir Ipus les joifrs

une, deux, trois invitations, voire quatre invitatiônst Voilà une recette que je supplie les personnes qui la posséderaient par hasard de m*indiquer.

Le bal costumé des Tuileries, le bal costumé de l'ambassade d'Autriche» le bal costumé de madame Drouyn deLhuys, au ministère des affiiires étrangères, dominent toute la semaine mondaine.

Demain samedi, ce sera le tour du ministre d'État et de la comtesse Walewska, pour la clôture des grandes représentations. Mais il restera aux élus, à l'élite des gens de plaisir, le bal peu nombreux que le prince de la Moskowa donne tous les ans, le mardigras, et qui demeure ordinairement la date la plus joyeuse de l'hiver dansant. On parle, pour la même suprême soirée du carnaval, d'un bal, costumé également, chez madame la comtesse de Castellane, sans parler de ceux dont on ne parle pas en dehors du petit cercle intime auquel ils s'adressent !

Tout marquis veut avoir des pages,., même le feuilleton a payé ces jours-ci brillamment son tribut au carnaval ; il est vrai qu'il s'agit du feuilleton scientifique, mieux rente apparemment que le feuilleton frivole : M. Louis Figuier, l'auteur de tant de remarquables publications goûtées à la fois des ignorants et des savants : les Grandes inventions anciennes et mode^^ies, la Terre avant le déluge ^ le Savant du foyer ^ etc. , etc. , donnait lundi une soirée très-gaie, très-élégante, aussi bien costumée, dans des dimensions plus restreintes,

que n'importe quel bal de ministre on d'ambassadeur.

Madame Figuier, qui faisait avec les grâces les plus aimables les honneurs de chez elle, cultive les lettres avec succès ; on a d'elle une série de récits languedociens qui exhalent une bonne odeur de vérité sans réalisme. Elle était en bohémienne ; son mari portait un costume de Chinois.

Ce que c'est que de nous pourtant I

M. et madame Figuier n'oublient pas qu'ils sont enfants du Midi, et^ parmi les épisodes de la fête, il faut citer une farandoule si méridionale que, par une illusion des sens, elle semblait répandre une odeur d'ail dans les salons.

La farandoule, l'ail et l'huile c'est tout le Midi, comme Goddam est toute la langue anglaise.

Par un piquant raffinement de courtoisie, quelquesuns des invités de M. L. Figuier se sont présentés chez lui dans des costumes tirés de ses œuvres : l'un e^ Terre avant le déluge ; l'autre, en monstre antédiluvien (c'était le spirituel peintre-dessinateur Gustave Doré) ; un troisième personnifiait, par un tas d'accessoires ingénieusement groupés, les grandes inventions andennes et modernes.

A propos de déguisements tirés des livres en vogue, on avait beaucoup parlé du cosfimie de Salammbô, et l'on allait jusqu'à nommer à l'avance les personnes de marque qui se proposaient de le porter à tel ou tel des grands bals officiels.

La vérité oblige à confesser aujourd'hui que Théroïne de M. Flaubert le Carthaginois n'a point fait encore ses débuts dans le monde à Theure où j'écris. La belle madame de Castiglîone, dont la réapparition lundi a fait événement au bal des Tuileries, n'étant point du tout en Salamnibô, mais en Romaine de qualité du temps de l'empereur Auguste, si vous voulez, Salammbô toutefois n'aura rien perdu pour attendre , puisque demain, au ministère d'État, elle apparaîtra enfin sous les traits de madame Rimsky-KorsakoflF, que le journal de M. de Girardin s'obstine, dans ses comptes-rendus de salons, à appeler Gortchakolf.

Incontestablement, cette dame, qui nous est venue de Russie, a pris rang parmi les questions de l'hiver. Il faut traiter la question Korsakof, sous peine de n'être qu^un barbare , un ignorant et un mal apprise C'est une grande et belle personne, dont la taille élancée se prête on ne peut mieux à faire valoir les inventions et l'art du costumier. Le premier soir , c'est-àdire au ministère des affaires étrangères , elle portait un costume de son pays, très-magnifique, particulièrement relevé de brillants et de pierreries ; la coiffure surtout, que l'on appelle cacozchnik en Russie , était un véritable rempart de diamants et d'émeraudes.

Le second soir, aux Tuileries , madame KorsakofT était en miroir, costume éblouissant s'il en fut.

Au troisième rendez-vous, chez madame de Metternich, elle était en Mer, roulant autour d'elle des flots

de gaze verte, 4&ns 1^ transparence diesq[uels on apercevait des perles, des coquillages, des coraux mêlés à une moisson d'algues marines. Une magnifique ancre en diamants décorait la coiffure et complétait la signi* fication du costumç.

Vous voyez, d*après l'exemple de cette fastueuse étrangère, que toujt 1q mpnde ne fait pas d'une pierre plusieurs coups et d'un déguisement plusieurs bals. Au contraire , pour continuer les traditions d'économie et de simplicité que les hiv/ers précédents avjaijept léguées à celui-ci, la plupart de nos belles élégantes ont tj&nu 8 b(mpeur de ne se montrer qu'une fois dans chaqu)^ costume, et quels costujpes | Pe plus for); en plus fort I Qn y recule chaque fois les liniities de la fantaisie et de la magnificence.

Quand on voit les ef&rts d'imagination et les résul* tats souvent admirables qu'a enfantés ce carnaval pour 8és élues , on est tenté de se dire que la poésie s'est déplacée et qu'on la met aujourd'hui dans les chiffons, tandis que la génération de 1830 la mettait dans les œuvres de la plume et du pinceau.

Si pour de simples mortelles l'art du costumier a enfanté tant de merveilles, que n'a-t-il dû faire , me direz-vous, se surpassant lui-même, au service de Sa Majesté l'Impératrice ï

On l'a vue d'abord aux Tuileries en patricienne de Venise et puis, à l'ambassade d'Autriche, en Junon,

merveilleusement décorée de la dépouille du paon, son oiseau favori,

J)unglas-Home, le sorcier, Tévocateur d*Esprits, le faiseur de miracles, était à tous ces bals, tantôt sous le masque et tantôt sans masque, changeant de dominos, amusé, amusant, intrigué, intriguant, trës-occupé de courir après l'un et l'autre ; assurément l'un de ceux qui avaient l'air de prendre le plus de plaisir.

Il fait vraiment fort bonne figure dans ce monde-ci, ce qui ne l'empêche pas de continuer ses relations avec l'invisible. Jamais, disent les adeptes, ses facultés n'ont été plus merveilleuses qu'en ce moment ; les incrédules continuent, de leur côté, à n'en rien croire.

Ldr présence de M. Home à Paris coïncide d'une façon intéressante avec la réapparition de la tragédie de Macbeth, toute semée de fantômes et de sorcières, sur la scène de l'Odéon.

Une représentation de Macbeth^ c'est une vraie séance de M. Home, avec le génie de Shakspeare en plus, qui ne gâte rien.

Je suis frappé d'un point, c'est la légèreté et la curiosité intrépides avec lesquelles on court aux séances du médium en réputation, sans réfléchir à quelles conséquence on s'expose.

Si vous ne croyez pas, si vous n*admettez pas le pouvoir de ce Home, c'est très-bien ; allez-y voir ou restez chez vous; cela revient exactement au même; mais, si vous croyez, si réellement ce nécroman pos-

sède la puissance exorbitante de se mettre en rapport avec la société des spectres, n'est-il pas à craindre que cela vous mène plus loin que vous ne vouliez 1

n n'en peut être du monde des Esprits comme de ces connaissances sans suite que Ton fait si facilement aux eaux pendant Tété, sauf à rompre avec elles, quelquefois même brusquement et sans se gêner le moins du monde, s'il ne plaît pas de les continuer à* la ville.

On n'en est pas quitte avec les Esprits, du moment qu'on s'est fait présenter, pour échanger une carte, de loin en loin, quand on a le temps.

Voyez Macbeth ! Ce n'est pas seulement quand les sorcières sont là à parler et à gambader autour de la chaudière magique que les habitants de l'autre monde lui apparaissent. Banco lui vient rendre visite au moment où il l'attend le moins, où il fe désire le moins et sans que les sorcières l'aient appelé aucunement. Voilà à quelles importunités l'on s'expose en nouant des familiarités imprudentes avec les Esprits.

Si vraiment ils se sont dérangés une fois pour vous sur rinvitation d'un médium^ croyez-vous qu'il pourra suffire de dire : la séance est finie et de faire baisser le rideau pour ne plus les voiri Cela se passe ainsi au théâtre des Marionnettes; mais, avec les habitants de l'infini, ce n'est pas tout à fait la même chose.

Même en carnaval, V incroyable (ne pas confondre

avec le fameux costume de ce nom qui nous vient du Directoire) continue à faire son chemin dans certains salons particulièrement hantés, en fait de vivants, par des JRusses et des Polonais. La nature de ces races du Nord est plus portée que la nôtre aux rêveries du mysticisme et aux pentes de ce que l'on appelle spiritisme. Voici une histoire très-authentique et très-sérieusepient racontée dans ce monde où règne la croyance au surnaturel : une dame d'un grand mérite, la comtesse d*H. . .• , avait une bague qui lui fut donnée pour porter bonheur. Mécontente de son talisman dont, suivant elle, elle n'éprouvait pas assez la béatifiante influence, elle le jette un jour par la fenêtre.

— Va-t-en ! méchante bague qui n'es bo»nç & rien.

Quelqu'un qui était là lui dit : «« Prenez garde, comtesse ; la bague avait peut-être la vertu de vous préserver de malheurs plus grands que ceux dont vous vous plaignez. »•

Peu d'heures après le saut périlleux que la comtesse, dans un moment d'humeur, avait faitfaire à son anneau à travers la croisée, arrive d'Italie par le télégraphe

une foudroyante nouvelle : le comte d*H était mort

subitement à l'heure même où la comtesse s'était séparée de la bague magique.

Vous avez le droit de lever les épaules ; mais j'affirme que le récit vient de la personne à laquelle il est le plus

impossible, en cette circonstance, de donner un démenti.

Dans quelle époque exorbitante vivons-nous î Rien n'est trop haut? rien n'est trop bas ; rien n'est trop loin ; rien n'est trop près ; . nous flottons d'un extrême à l'autre , du scepticisme à la superstition^ du matérialisme le plus complet à l'idéalisme le plus éthéré. Toutes les extrémités nous sont familières; il n'y a que le juste-milieu qui se désapprend de plus en plus.

C'est ainsi, pour rentrer dans l'ordre des fêtes de la saison, qu'on ne donne presque plus de ces jolis petits bals particuliers élégants, mais modérés, qui charmaient les honnêtes gens il y a quelques dix ans.

A présent il n'y a plus que le souverain et ses ministres, ou des ambassadeurs, ou des particuliers opulents comme les Rothschild, les Pereire, les Stern, les Fould, les Pozzo di Borgo ou les La Rochefoucauld et dix grandes maisons au plus du faubourg Saint- Germain qui puissent se mêjpr de recevoir.

Ou bien encore, si vou$ descendez tout en bas, parmi le fretin, on retrouve la petite soirée à la bonne franquette; mais les réunions intermédiaires font défaut complètement. L'excès du luxe les a tuées.

Puis, au milieu de ces magnificences de nos jours poussées jusqu'à l'ivresse, il se produit parfois des effets de simpUcité tout à fait inattendus et saisissants; par exemple , la victoire du costume que madame la princesse deMetternich portait à son bal.

Étant chez elle, elle avait voulu s'effacer; elle était en bouquet de violettes. Pas d'or, pas de broderies, pas de velours, à peine un satin d une nuance discrète bordé modestement de violettes. Eh bien, ce déguise* ment tenait involontairement en échec les plus brillants.

Je rends grâce à cette avalanche de plaisirs qu a roulée la semaine carnavalesque par excellence. Toutes ces danses, tous ces travestissements, ces orchestres, ces fleurs, ces soupers ont distrait d une triste histoire de jeu qui, arrivée à un autre moment, menaçait de faire grand bruit.

Il y a un grec, dans Taffaire ; il y en a peut-être deux, de ces grecs dont le nom est une injure, de ceux dont Robert-Houdin a dévoilé les tricheries dans un livre amusant et curieux que la partie de lautre jour m'a conduit à rouvrir.

Ne pas confondre avec les autres Grecs , fils de la Grèce antique, ouverts aux aspirations du monde nouveau, sur qui et pour qui je viens de lire une brochure intéressante et spirituelle: les Grecs modernes , par M. Duvray. On peut être un parfait honnête homme et s'appeler Jud ou CoUignon ; donc rien de commun entre les fils de la Grèce et les affiliés à la grecquerie qu'ime similitude de nom.

Rien de plus simple et de plus honnête que la vie de famille, à Athènes même, si nous nous en rapportons à l'auteur de la brochure ci-dessus. On n'y con-

naît pas les mariages d'argent , contre lesquels , au commencement de cet article, nous avons protesté de tout notre cœur. Citons là-dessus quelques lignes de M. Duvray:

«« Il faut venir en Grèce pour voir des mariages d'inclination, disait dernièrement un voyageur français dans un salon grec. Tout le monde s'est récrié : on avait tort , le voyageur français avait raison. La dot est' dans les mœurs ; dès ce moment rien de surprenant qu'on cherche une dot ; mais franchement, en Grèce, la dot, la plupart du temps , n'est qu'une fiction, une formalité du mariage. Les dots de trente mille francs, y compris le trousseau, sont les dots ordinaires ; peuton mettre en ligne de compte trente mille francs, c'està-dire une rente de deux mille francs? »

Deux mille francs de rente I Entendez-vous , messieurs? entendez- vous, mesdames? Deux mille francs de rente ! Deux mille francs , le prix d'un costume qu'elle porte une fois, pour une Parisienne, et pour une Parisienne raisonnable encore ! Les autres, avec deux mille francs , ne trouveraient pas moyen d'aller à un de ces bals dont les lustres s'allument à cette époqueci tous les soirs.

Demain, c'est le dernier samedi-gras , le dernier samedi de l'Opéra. Que vont devenir ces êtres étranges, grouillants, hurlants, dansants, ces possédés du carnaval, qui ne semblent capables, à voir leurs délires, d'aucune occupation régulière et de bon sens î A

quoi peuvent-ils passer le temps qtsi n'est pî^s pris par , les bals de TOpéra? Quelques-uns d'entre eux, en carnaval , se r^osent probablement d'un samedi à Tautre ; il ne doit pas falloir moins d'une semaine pour réparer la fatigue de ces prodigieuses campagnes hebdomadaires; mais, vienne le carême, que font-ils î ontils des retraites dans lesquelles ils s'enferment et dorment en attendant le carnaval prochain ? Un bel-esprit a bien prétendu que la Suisse n'existe que pendant l'été, à l'époque où fleurit le tourisme anglais, et que l'hiver on serrait tranquillement dans un canton, disposé en magasin, toute la décoration, tout le pittoresque que l'on rqjlantera à travers le pays, pour la saison prochaine.

Quoi qu'il en ^t de ce paradoxe, il est iiwpossîble de laisser finir la saison des bals de l'Opéra sans consigner siïmos tablettes impartiales la déconfiture radicale «t la défaite sans revanche du fameux quadrille masculin Dodoche, Flageolet et C®.

E finita la musica, . . Saprata biberunt. En langage plus vulgaire : ces grotesques ont fait leur temps ; on ne paiera plus pour les voir s'escrimer à la contredanse ; les habits noirs ne consentiront plus désormais à leur tenir complaisamment, comme on garde le bouquet d'une jolie femme, les accessoires qui pouvaient gêner leurs ébats. Une nouvelle étoile de la chorégraphie agitée : Valentine, s'est levée à l'horizon. Elle a dix-huit ans ; l'œil bleu, les cheveux au vent. Instruite,

— "ÏS — dit-on, à Técole du malheur, elle fait la roue au cavalier seul, aussi bien que pas un gamin qui jamais courut, au temps des diligences et des chaises de poste, à travers la poussière de la route, montrant ses petits talents à côté de votre portière dans l'espoir d'une pièce blanche.

L'avenir est à Valentine.

CHez Rossini. — Les cendres et la logique. — Isis et Dulaure. — « Entendez-vous le latin? » — Une histoire de ganaches. —Pourvu que Ton s'entende sur les mots, cela suffit dans le monde. — Un mauvais compliment pris pour un bon, ou perles guéries par im retour au pays natal. — Ce que sera le jeudi de la mi-oarême. — — Pas même le bal du Figaro. — Ce qu-on y aurait vu. — Travestissements politiques et littéraires des deux sexes. — Le soleil à Paris. — Le Bois de Boulogne en fête. — Gare les giboulées ! — M"* Rimsky-Korsokow à cheval. — Les grands journaux et le régime du high life à tous les étages. — Les Miettes de l'histoire , par Auguste Vacquerie. — Plus de M. Home^ mais toujours du merveilleux. — Les lois de la perspective sociale bouleversées par le merveilleux. — M. Albert de Lnsalle, — Un château hanté. — nistoire de Venchantextr Merlin^ par le vicomte H. de la Villemarqué. — Les prétendants à la direction des Italiens, — Succès de M"»* de Méric-Lablache à Madrid. — • M. Bagier, — Concerts. — M"« de Schoultz; M""^ Pleyel ; M. Dumon.

Paris, 6 mars.

A la dernière soirée de Rossini, mercredi, un exécutant, maintenant fort en faveur chez le maître,

M. Diemer, a fait entendre pour la première fois VEnlerrement du Carnaval, étonnante fantaisie pour piano que Rossini vient d'écrire, assure-t-on, entre un plat de macaroni et la pincée de cendres qu'il s'est fait religieusement administrer à la Madeleine, le lendemain du mardi-gras.

Les cendres! j'ai entendu disserter l'autre jour à perte de vue sur cette tradition.

« Pour que cet usage du mercredi des Cendres fût logique, disait quelqu'un, il faudrait qu'au lieu de nous enterrer tous, quand nous ne serons plus, nous fussions destinés à être brûlés après notre mort. Rétablissez la crémation, et je comprends le mercredi des Cendres. »

Il y a, de par le monde, de ces chevaliers impitoyables de la Logique qui prennent ainsi les armes dès qu'on fait mine de s'écarter un peu de leur dame.

♦« ... Il faudrait brûler tous les corps, il faudrait spécialement brûler le bœuf gras après l'avoir promené (qu'en pensent les bouchers?), continuait notre homme. Connaissez-vous seulement les mystères d'Isisî Vous sauriez alors que la promenade du bœuf gras, qui nous vient manifestement du culte d'Isis, se terminait naguère par un holocauste, dans le sens exact et étymologique du mot. On brûlait le bœuf tout entier et les fidèles s'en partageaient les cendres. C'était logique. Je parie que vous ne savez pas non plus, que vous ne savez même pas d'où vient le nom de Paris, d'où vient le vaisseau qui figure dans les armes de la

ville, et d où vient 1^ civilisation parisienne dont nous sommes si fiers ?

« — Permettez ; j'ai vu dans Dulaure...

« — Dulaure ! Dulaure qui nie l'influence dlsis sur les origines de Paris ! Dulaure, qui n'a pas compris que le nom même de la ville venait de la sainte nacelle consacrée à la déesse. . . On nommait ce navire isiaque Epsadra ou Bari. Bari, Paris, parce qu-en creusant les fondements de la ville qui devait s'appeler Paris, on trouva dans les entrailles de la terre un modèle en or de la barque en papyrus dans laquelle Isis alla réclamei: Osiris sur la plage phénicienne. Pour les initiés^ cette barque contenait le feu sacré de Tesprit. Voilà le sens intime du mjrthe. Voilà pourquoi Paris porte un vaisseau dans ses armes ; voilà pourquoi Paria était nécessairement appelé à être le cerveau du monde. Tout cela se tient ; tout cela est logique ; et d'une pincée de poudre on remonte à Torigine d'une ville. »

Etj)aiatiy eipa(atal ]Bi considérablement abrégé; mais, c'est toujours un peu l'histoire de Sg9»arell^ dans le Médecin malgré lui :

— Entende?-vQug le latmî

— En aucune façon.

— Vous n'entendez point le latin?

— Non.

— Cabricias arci thuram, caialamus, ^ingulariter nomincUivo; hœc rrmsa^ la muse; hmus^ bona, bonum; Deus 9anctu$, etc.

Ah I mes gaillards ! vous ne connaissez rien aux mystères d'Isis; j'en vais profiter pour être isiaque jusqu'au cou.

Nous essayâmes encore une fois d'objecter que Dulaure, dans son Histoire de Paris,.,

On nous fit rentrer sous terre avec cet arrêt : « Votre Dulaure était une ganache. »»

Vrai, je ne suis pas fâché d'avoir attiré sur Dulaure et* sur nous des foudres ainsi formulées ; j'avais besoin de ce mot ganache pour vous raconter une histoire médiocrement neuve, mais parfaitement jolie, qui n'est venue sous la plume de personne (cela est surprenant au milieu d'un si grand concours de plumes) dans la nouveauté de la fameuse pièce de M. Sardou : les Ganaches*

Il faut vous transporter à la cour de Napoléon P' ; un jpur le grand Empereur, mécontent d'une dépêche qu'il avait reçue de Vienne, ne put, assure^t-on, cacher à Marie-Louise le dépit qu'il en ressentait, et avec une crudité de termes qui sentait plus la caserne que le salon, — mais la colère ne choisit pas ses mots : — « Votre père est une ganache, » dît-il à Marie- Louise.

Celle-ci ignorait encore un certain nombre de mots français. Ganache ne revient peut-être pas très-souvent dans le langage des cours. Toujours est-il qu'elle demanda à un conseiller d'État la signification du mot

Ganache, sans lui cacher dans quelle circonstance TEmpéreur son époux Tavait employé devant elle.

Le courtisan, embarrassé, s'en tire comme il peut ; cela veut dire : « un homme sage, de poids, de bon conseil. »

A quelques jours de là, la mémoire encore toute fraîche de l'acquisition nouvelle dont elle avait enrichi son dictionnaire, Marie-Louise présidait le Conseil d*État. Voyant la discussion s'animer plus que de raison, elle interpelle, pour y mettre fin, Cambacérès qui, à ses côtés, bayait tant soit peu aux corneilles.: « C'est à vous à nous mettre d'accord dans cette occasion importante, lui dit-elle, vous serez notre oracle ; car je vous tiens pour la première et la meilleure ffanache de l'empire. »»

S'entendre sur les mots, c'est déjà un grand point et peut-être le plus essentiel; que dis-jel le seul essentiel dans ce monde qui se paie de mots et ne voit que les surfaces.

Combien de fois, par exemple, arrive-t-il que les personnes habituées aux adulations j telles que jolies femmes et ténors, prennent de la monnaie de singe pour argent comptant I

On leur fait une grimace ambiguë ; cela leur paraît un sourire.

Ils voient l'endroit et ne soupçonnent pas l'envers.

Une histoire de perles récemment prêtées à une jolie

femme par une très-grande dame, va venir à Vappui de cette pbsiervatkuii.

Les perles susdites jue vont plu^ dans 1« mQnçl^e et ce sont les plus belles du monde. Le régpne de vie cloîtrée que leur maîtresse s'est imposé ne va pas à leur tempérament. Elles languissaient ; elles allaient dépérir ; vous savez que les perles sont des petitesmaîtresses dont la santé précieuse exige des soins infinis. On rassemble donc au chevet de ce^ intéressantes malades, — je veux dire des écrins qui les contiennent, une consultation de lapidaires exercés.

' Certes, le cas méritait bien cet appel solennel fait à la science ; car la grande dame en question possède, et pour la quantité et pour la qualité, peut-être le pins bel assortiment de perles qu'il y ait au monde. Si Yon n y trouve point celle que Jules César donna à Servilie, sœur de Caton d'Utique, et qui valait douze cent mille francs de notre monnaie ; si la perle de deux millions que Cléopâtre avala, après l'avoir fait fondre dans du vinaigre, ne saurait s'y trouver non plus, il ne s'en faut de guère, et ces perles, historiques ou fabuleuses, comme vous voudrez, ont dans les trésors de la princesse à laquelle je fais alhision de dignes petitesfilles.

Que faire pour les rendre à la viel

Les uns proposent de les faire séjourner quelque temps dans le ventre d'un ou de plusieurs canards, car un seul n'aurait pas suffi à la tâche. On connaît ce

traitement. On Va scmvent mis en pratique. Il paraît qu'il demne des résultats satisfaisants. Mais il r^ugne toujours un peu à notre délicatesse ; et puis, su'pposez ua canard malhonnête, un canard doué d*iin e^omac d'autruche et capable de digérer, lui aussi, le fer, tes caiHoux, tes peries par-dessus le marché ; même en condammaart à mort ce Tecéteur infidèle, vous n'auriez jamais qu'un foti pour toute indemnité.

— Les perles de Madame s*ennuîent ; telle est ht cause de teor pâleur, opina te plus sa^ dé la i^ande. Gcnsmexu^oïtt pHr lettr domier de la distractton : ■qu'on les envoie au bal en bcnime et isare compagnie, si Madame ne veut pas les y ccnidtiirè eHê-mème. Après oela, si le mal contixme, éoas verrons à lui ojqposer les grands remèdes.

Tout le moEkde contresigna t^ette judicieuse ordcmnance*

Voilà tes peries qtd font leur rentrée dans les salons, aux bras , au cou:, «ux oreilles , aux mains et même SCTûées sur la robe d'une très-jeune d; très-jolie fentmie. Grand effet pour celle-ci et pour ccUes-là.

Dès le lendemain de cette première sortte, un mieux sensible se lisait sur le teint nacré des perles.

On remercia la jeune femme de son influ^ice bienfaisante, réconfortante et vraiment pareille à celle que la quatrième page des journaux attribue à la revaiescière Dubarry.

— Je savais bien , dit un des médecins de perles

appelés en consultation, que la maladie ne résisterait pas; est-ce qu'on peut résister à une aussi jolie femme?

La jolie femme remercia par un sourire le galant empirique.

— Oui , poursuivit le narquois personnage ; dans toutes les affections qui tiennent de la maladie de langueur, il n'y a rien de tel que de retrouvef l'air du pays natal.

La jolie femme ne comprit pas parfaitement ; msûs elle continua de sourire à ce qui devait être la continuation de la galanterie commencée.

Hélas ! si elle eût réfléchi que les perles naissent dans les huîtres, et si elle se*doutait qu'on ne lui attribue pas généralement à elle beaucoup d'esprit, eût-elle été aussi satisfaite de ce retour au pays natal , qui la rangeait dans la classe des mollusques î

Diamants, éteignez vos feux! Perles, soyez mélancoliques I Pâlissez, rubis, émeraudps, saphirs ! Prenez le deuil, escarboucles et brillants ! Voilez-vous, soleils dérobés aux entrailles de la terre et perfectionnés chez les bijoutiers en vogue ! nous n'aurons pour la mi-carême aucun des grands tra la la dont on avait parlé :

Ni chez madame la comtesse de Persigny ; ni chez la comtesse Walewska ; ni chez M. Ed. Fould ; . . , De profundis!

On n'aura même pas le bal travesti et masqué du Figaro dont les réclames commençaient à nous éntre-

tenir et où Ton aurait vu, grand régal pour la curiosité, si la réalité (levait se maintenir à la hauteur du programme, ces dames des théâtres mêlées àJMessieurs et à Mesdames de la plume. •

Great attraction I comme disent nos voisins.

Vous rappelez-vous cette chanson de Nadaud qui commence à se faire vieille : le Carnaval à VAssem' bUe? On aurait vu au bal du Figaro cette chanson réalisée et appliquée non plus aux députés, mais aux journalistes conviés.

J'ai entendu parler d'un costume fort curieux de Fils de Voltaire, dans lequel M. Louis Veuillot se proposait de faire une très-belle entrée ; M. Guéroult, au contraire, devait être en pèlerin pendemt la première partie de la soirée : grande barbe, coquilles au chapeau, le bourdon traditionnel à la main. Vers deux heures du matin, il serait sorti de sa longue robe, comme le papillon de sa chrysalide, en brillant uniforme à* officier autrichieîi.

M. About devait être en violette.

M. Francisque Sarcey, son ami, en papillon.

» On attendait beaucoup d'un ingénieux costume de Cri de nationalité opprimée, combiné par un rédacteur de la Gazette de France, qui me prie de ne pas révéler son nom au public.

M. de Girardin, l'homme du progrès, s'était commandé un costume d'écrevisse.

M. B. Jouvin, critique réputé féroce, devait être en

BiewoeilUmce, avec la ficar d wanger ; arte bienveillance qai n'a pas étrèhné.

M. ^ BMjfSib, éa 8ih(^, se «era»t «entré «n feu éC artifice; M. P. de*Saint-Vi«*ar^ »de 'la jRretwr, ^n feuiUeten de M. de BieviHe, eo^^ame trfeB<-6Împle, sans crineliine, avee eeft éeritetta ^ « Mett à la oûu-

Madame de Rermeville devait être éh itniffie rase.

Madame Oly^îpe Attdoxiard, Vauteùrées Mystères du sérail, en sérail sans mystère,

M. Gustave Flaubert, très-lbéau costiimè mi-parfi : d un côté, Madame Bovary â Oarfhage; de Vautre, Salammbô à YonviUe-V Abbaye.

Ne vous effrayez pas àe rexécutîon compliquée que réclamaient ces déguisements en général et celui de M. Flaubert en particulier. Tout costumier s*appelle Guzman désormais et son art ne connaît plus d'obstacles.

On aurait vu encore, — nos renseignements puisés aux bonnes sources nous permettent de TafErmer :

M. Scudo, en Trwatore^ chantant les louanges de Verdi, sur un air de Verdi ;

M. Dekmarre, propriétaire-directeur de la Pairie, en préfet de la Seine, à cause de ses articles sur les eaux de Paris ;

M. Edouard Fournier, ^u même journal la Patrie, en ignorant, avec un bcmnet 4 ane sur latéte;

M. Fwlin lisaftyrtie, en Uertfe, avec cette devise : a Je Baeurs où je la'attaebe ; »

M. Graiôer de Cdssagnac, mi pédak sawnU;

M. Gustave Ckiudm, Vautear de Paris ^ le laortel que rien n'étonae désornaais sur le boutevard, en homme qui tombe des nues ;

M. Caro, de la France, h(»nme aux longs articles, en Variété écourtée.

Rêvions aux dames :

MJ^^ la comtesse Dash en Jacques Meynaudy peintre de portraits, ressemblance aîmable garantie;

Mp^^ JVtarie de Qrandford, Fauteur de Myno, m iorpilie

Devs femmes du dias^-huitième sièch, les frèies^ de Goncoiirt.

Il serait aisé de pousser beaucoup plus loin oetta énumération ; mais en quoi servirait-il à la chronique d'avoir échappé au çompte-r^du des bals du camar val pour retomber dans le compte rendu des bals qui auraient pu avoir ^eu à la mi-carême 1

Pour le moment, nous sommes dans la musique»

tous les soirs^ et les promenades au Bois, lé matin, en voiture, à cheval, par un beau soleil de mai qui est venu^passer le mois de ij^ars à Paris. Un caprice d'astre! Les étoiles de théâtre en ont bien! Mais, gare les giboulées I

Parmi les amazones du Bois de Boulogne, pn a v^ briller S. M. l-Impératriçe elle-même. Madame de

Metternich, dont le père est un cavalier célèbre da^is le monde du sport, montre qu'elle ne dégénère pas du sang paternel, et la Russe de Thiver, madame Rimsky- Korsokow, sur son cheval isabelle, attire, elle aussi, tous les regards. Cette belle monture lui fut cédée par le prince Charles de Prusse. Elle avait été dressée pour la princesse de Nassau ; mais madame Korsokow ayant dit que la bête lui plaisait, celle-ci prit le chemin de ses écuries, et voilà comme on entend la galanterie... en Prusse.

Le Bois de Boulogne a joué ce temps-ci le grand rôle dSns la vie élégante, high life, comme disent désormais les journaux parisiens avec une touchante unanimité. O moutons de Panurge ! Le high life occupe dans la plupart des grands carrés de papier presque autant de place que la Pologne et l'Italie. On tend une main aux nationalités, l'autre aux couturières, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ce que j'admire, c'est le bon bourgeois lisant, sans en passer une ligne, le high life de son journal, qui lui donne souvent des vessies pour des lanternes, et ne s' écriant pas, lui bon bourgeois, l'homme du bonnet grec, de la robe de chambre et des pieds sur les chenets : «« Qu'est-ce que ça me fait qu'on ait reçu hier à l'ambassade d'Angleterre où je n'irai jamais ; que madame de Castiglione, que je ne verrai jamais, y fût resplendissante, sous une pamre complète de corail î Qu'est-ce que ça me fait aussi que Choufleury

"reste chez lui, puisque je ne connais pas Chou-

fleury 1 »»

' Au contraire, s*il s'agit d'un lecteur engagé aux • soirées de Choufleury, il n'a pas besoin, ce me semble, de trouver dans son journal la copie de l'invitation qu'il a reçue. Il n'a pas besoin, s'il a assisté à la petite fête, de la retrouver le lendemain dans les colonnes de son journal.

Une seule représentation peut suffire.

Il paraît que non, puisque désormais, ce n'est plus seulement le feuilleton qui se consacre aux revues de sialon. Demsle feuilleton, la sauce essaie de faire passer le poisson. Dans le corps du journal, dans ces bulletins sommaires du high life qui sont en vigueur aujourd'hui, le poisson, au contraire, sepasse de sauce, et il n'est si petit salon qui n'ait sa petite mention.

Je crois que cette fureur passera plus vite que Racine et que le café, voire même que le thé et que Victor Hugo.

Sous ce titre : les Miettes de V histoire^ je n'apprendrai à personne qu'un cœur sincère, un esprit convaincu, un ami dévoué et un poëte, tout cela dans la même personne, Augilste Vacquerie, vient de publier la desserte des grands festins de la vie en un beau volume brillant, passionné, original, humoristique et même très-sensé par accès. Être ennemi de l'école du bon sens, cela n'empêche pas d'avoir du bon sens à l'occasion.

M. Vacquerie parle de tout dans sop livre, et même de l'autre inonde. Il dit très-ouvertement qu'il croit aux esprits, lui parlant par sa table ; il raconte eomment ' ce fut madame de Girardin qui apporta à Jersey les pratiques alors nouvelles des tables tournante» et parlantes, et comment le petit groupe d'exilés qu'elle était venue visiter commença par le doute pour arrir ver à la foi la plus passionnée. Tout ce passage est fort attachant.

Le fait est qu après comme avant le départ de M. Home, le grand prêtre le plus connu de ee merveilleux, qu'il soit à Paris ou à Londres, le surnaturel continue à être très en vogue.

Je connais un ménage, dans le faubourg Saint-Honoré, où il a singulièrement bouleversé les lois de la perspective sociale.

Ici, la cuisinière n'est peut-être pas un oordpnbleu, mais il se trouve que c'est un médium de première classe. Elle commande à une grosse table dans laquelle revient l'espi-it de son défunt maître. Après cela, comment Madame la ferait-elle encore manger à la cuisine ? Son couvert est mis à côté de sa maîtresse. C'est le moins quQ l'on puisse faire pour celle qui est en communications suivies avec feu Monsieur.

Un collaborateur du Monde illustré, qui porte un beau nom> M. Albert de Lasalle, écrivain et iQusicien, petit-fils du brave de Lasalle, qui mourut général de division, à trente-quatre ans, sur le champ d^

bataille de Wagram, yient d'écrire une longue et curieuse lettre sur u^ château h^uté pu il a été pris à partie par... les reveufints! Compie de juste, cette lettre équivaut à une victoire pour la Jievv£ spiritualiste, qui se bâte de la publier.

u La château de F... est un château neuf bâti sur les ruines d'un ancien pastel féodal qui commandait» — à soixante lieues à l'ouest de Paris, — tout un pays . boisé et sauvage que les plus vieilles chroniques, autant que les traditions locales, prétendant habité par des revenants.

«< Je me trouvais à ^p". * . toi;t dernièrement, ..

M Vers dix heures du soir, j'étais avec mes hôtes au salon du château. Les feipmes fais&^ieut de la tapisserie, les honunes lisaient, personne ne soufflait mot. Tout à coup, un violent coup de sonnette se f^iitenteur dre dans loffice, situé au-dessous de la pièce qù ppiis nous trouvipns.

« Un domestique apparaît :

M Madame a sonné 1

u — Non, Jean.

« — Mais, Madame, p'est la sonnette du salon, t.

« — Pourtant personne n'y a touché.

« — Écoutez ! »

M La sonnette s'impatientait, faisait entendre des séries de coups secs, puis comme des roulements q^i duraient jusqu'à deux minutes.

H Nous descendîmes tous i loffice, 0t bientôt pp ne

fut plus une sonnette, mais deux, puis trois, enfin les quatorze sonnettes du château qui se mirent à tinter. Pour surcroît de vacarme, la grande cloche de la maison se mit à exécuter sa partie de basse dans cette symphonie endiablée.

« Cependant, craignant quelque mystification, j'entrepris de vérifier les faits par une expérience sérieuse. Je demandai donc la permission de m*emparer du château pour une heure ; puis, je commençai par en fermer toutes les issues. Cela fait, je priai tout le personnel de la maison, maîtres et gens, de descendre dans la salle des sonnettes ; ensuite, j'eus la patience de visiter scrupuleusement chaque chambre, dont je fermai la porte, et mis la clef dans ma poche. Je m'assurai bien que les cordons de sonnette passaient à travers les murs et que par conséquent personne ne pouvait y toucher; enfin, je redescendis à l'office... où la sonnerie avait pris les proportions d'une tempête I

« J'avisai alors la sonnette la plus désordonnée et j'entrepris de la maintenir au repos. Mais toute la force de mes deux bras ne put y suffire : d'ailleurs elle était chaude à ne pouvoir la tenir longtemps...

M Bientôt les murs du château se mirent à

trembler sous les coups d'une armée de démolisseurs dont on entendait très-distinctement les pioches mordre la pierre. Les portes, dès qu'on les avait franchies, se fermaient avec colère, et il passait alors dans l'air comme le soupir de quelqu'un qu'on étouffe. Je voulus

monter Tescalier, et à chaque pas que je faisais, un coup de hache tombait très -distinctement entre mes pieds, en faisant entendre le bruit particulier du fer entamant le bois. Toute la nuit, des pierres ont été lancées dans mes volets; toute la nuit, un être invisible, mais lourdement botté, s'est promené dans le corridor avoisinant aux chambres. Je sortais brusquement avec une lampe, afin de surprendre ce noctambule. .. Je ne voyais rien, et cependant le bruit des pas se faisait toujours entendre, à ce point que je sentais, je ne dirai pas la vision, mais l'audition passer à un mètre de moi.

<• J'ai questionné sur ces choses étranges les gens les plus sensés du pays. Tous m*ont affirmé que le château de F. .. était visité par des revenants. «

Sont-ce aussi des esprits qui tiennent en respect les lions de Crockett pendant que le dompteur les ennuie dans leur cage, au grand plaisir des spectateurs t chacun explique ce miracle à sa manière et personne n'explique rien. On se rappelle la cravache de Van Amburgh, dont le bout était un fer rougi; on prétend qu'un, lion auquel on a donné un coup sur les pattes, fut-ce avec une simple badine, est un lion démoralisé. Je le veux bien; mais si Ton manquait les pattes, par hasard, le lion ne vous manquerait pas, lui.

Sur ce terrain du merveilleux, nous sommes tout naturellement conduit à vous recommander un bon et beau livre, attrayant et profond à la fois, qui traite

justement du merveilleux au moyen âge ; c'est YHis' toire de Venchanteur Merlm, par M. le vicomte Hersart de la Vill^narqué, membre de Tlnstitui La seconde édition de l'ouvrage a suivi de tout près }a première, et je ne sais pas de meilleure recommandation que celle-là, attendu qu'elle émane du suffrage universel.

Qui sera directeur de notre Théâtre-Italien? On parle beaucoup de M. Bagier, qui a laissé son théâtre de Madrid en pleine vogue de la Farza del destina^ le nouvel opé^a de Verdi, où les lauriers sont beaucoup pour madame de Méric-Lablache. On a -rite aussi ks noms de MM. Gye, Strakosch, Rubini eitvitiqtuiniL On dit qu'ils sont vingt-deux prétendiuits !

Plusieurs journaux ont annoncé que M. Bagier prenait volontiers le Théâtre-Italien sans la rente de 100 mille livres ^ue hii constitue l'État; mais non! c'est une erreur contre laquelle M« Bagier proteste le premier. Il épousera sans dot si on le revt absolument, mais il préfère avec dot.

Les concerts médiocres ne doivent pas n&as empêcher de parler des très-bons ; celui que mademoiseU^ de Schoultz, jeune et belle pianiste arrivée cette an^ née-ci de Saint-Pétersbourg, a donné lundi chez Érard> avec le concours de Naudin, doit être compté parmi les meilleurs et commence à classer la bénéficiaire parmi les virtuoses d'élite. Le concert annuel d' Alary a été, comme toujours, l'un des plus brillants de la

saison ; enfin madame Pleyel et M. Damonrtous deux professeurs au Conservatoire royal de Bruxelles, ne regretteront point d'être venus se faire entendre chez nous. Le talent de madame Pleyel est une de ces royautés consacrées qu'aucune révolution du goût ne peut atteindre. Quant à M. Dumon, il a, du premier coup, réhabilité la flûte et s'est fait adopter comme un artiste rare et mélodieux.

a Chez moi. » —Les bonnes gens et ce stupéfiant chez moi. — « Biche vous-même I » ^ M. Alexandre Dumas fils et ses yisiteuses. -~ Les pèlerinages à la rue de Boulogne. — Déclassées ; inassouvies; délaissées; exotiques, -^ M"* et W^^ Prudhomme. — Le médecin du quartier , selon Balzac dans le Coimn Pons, — Un titre et on sujet de comédie et de roman : les Étrangères, — La tour Saint- Jacques et M. Latour Saint-Ybars. — La présentation à la cour et la visite à Dumas fils sur le même plan.— Où peut aller la littérature pour sortir des camellias. — Les passions et les vertus selon M'»'' de Coislin. — Un Hiver à Paris j par M"' Bimsky-Korsokow. — Le procès GarciarCalzado et M. Adolphe Calzado. — Notre linge sale de la semaine ou le différend Brindeau-Koning. — Ce que les journalistes devraient bien organiser entre eux. — Comment fut composé Don Juan de Marana, que la Forte-Saint-Martin vient de reprendre^ ou recette pour faire des chefs-d'œuvre, — L*ex- directeur des Italiens en prison. — Les Tricheurs ^ livre et drame par le vicdmte de Gaston. — Pas de prédicateur di cartello, cette année-ci ; pas à^ut de poitrine de la chaire. — M>»' la comtesse de Circourt. — Les trois frères de Circourt. — Les revanches de M. Wagner à Saint-Pétersbourg. — Le raisonnement des épinards appliqué à Wagner. — Concert de M. F. Schœn h Paris. — M** Stoltz. — Au bénéfice de qui chante le printemps.

Paris, 27 mars.

— OÙ les avez-vous connues t

— Chez moi.

Ce « chez moi »» que vingt journaux répètent à Tenvi depuis une semaine, ce superbe « chez moi, » vous avez lu sur quelles lèvres mordantes le met la chronique et à quel propos il se rattache. .

Il s'agit de M. Alexandre Dumas fils et des femmes du monde qu'il a mises, dit-il, en scène dans sa prochaine. eoÉiédie. Là-dessus, une dame lui defliande assez imprudemment : « Oùles avez vous connues 1 « et lui répond ou est<îensé répondre assez impudanBâent : « Chez moi. »

Eh bien, on n'a généralement pas compris ce chez moi dont on a tant parlé.

Les bonnes gens se sont dit et ont dît : « En vérité, ces auteurs ne respectent rien I » ei ils se seraient signés par là-dessus s'ils avaient ^té bien sûrs que Voltaire <ne les verrait pas.

D'autres, plus forts en ndsonnement, ont ainsi rétorqué le chez moi de l'auteur de la Dame aux Camellias : « Du moment qu'elles vont chez un jeune homme, chez un célibataire, chez le peintre ordinaire du demi*monde, ce ne sont plus des femmes du monde, mais4est^atttres; donc, les héroïnes de M. Dumas, — quoi qu'il prétende là-dessus, — au futur comme

— 91) — au passé, n'auront jamais que le nom de femmes du monde. Au fond, ce seront des biches. »»

Biche vous-même! Je vous affirme, moi, qu'aux abords de la petite maison de la rue de Boulogne qui abrita longtemps la spirituelle célébrité de M. Alexandre Dumas fils, de vraies femmes du monde et même de très-grandes dames, entendez-vous, sont bien des fois descendues de voiture, la dentelle épaisse sur le nez, le manteau sombre sur le dos. On frappait à la porte de ce jeune homme et de ce célibataire, et Ton n'en était pas moins femme du monde pour cela.

Est-on compromise pour aller visiter TateBer d'ua peintre en renom, ri jeune et â célibataire qu'il soit î

Ne va-t-on pas, si l'on e?t pieuse, s'agenouiller' dans le confessionnal d'un prêtre souvent jeune et toujours célibataire 1

Faut-il, sous peine de compromettre son titre de femme du monde, s'informer, avant d'aller fftire faire son portrait chez le photographe, s'D a femme, enfants et cheveux gris 1

Enfin, est-on perdue de réputation pùxa ateir été chez le sorcier en vogue se faire tirer les cartes î

La petite maison de la rue de Boulogne tenait à la fois de Tatelier, du confessionnal, du laboratoire, du cabinet de Consultations et aussi du monument curieux recommandé à la visite des étrangères ; c'est pourquoi, en tout bien tout honneur, nombre de femmes

du monde ont dëfilë sous Toeil perçant de l'observateur qui n'a pas manqué là d'occasions d'étudier les mode* les qu'il se propose maintenant de transporter sur le théâtre, et de les étudier chez bn^ ainsi qu'on le lui fait dire;

Ainsi compris, et c'est là son seul vrai sens, le mot n'a plus la moindre signification outrecuidante d'un côté, compromettante de l'autre.

Voyez-vous s'avancer en une longue file, généralement éplorée, les déclassées, les inassouvies, les délaissées, les exotiques 1 C'est dans ces quatre catégories que se sont les plus souvent recrutées les caravanes en partance pour chez M. Dumas fils.

Ce n'est certainement point votre épouse ni votre demoiselle, bon et cher monsieur Prudhomme, à moins qu'en complet désaccord avez vous, il ne les faille ranger parmi les incomprises, — une variété des déclassées; ce n'est point, dis-je, madame ni mademoiselle Prudhomme que notre écrivain aura étudiée chez lui. Ces dames restent chez elles ; on ne vient pas les y chercher, et elles se consolent de leur isolement et de leur ennui, et elles étouffent courageusement leurs bâillements en se disant (c'est toujours une consolation) : « Nous sommes les vraies femmes du motide. »

S'il n'y en avait pas d'autres, il faut avouer que le monde ne serait pas gai.

On n'est point, — bien loin de là ! — une Bovary pour avoir été interroger dans son temple, qu'il a dé-

serté depuis, loracle malgré luî de la rue de Boulogne ; mais M»"« Bovary, au temps où elle luttait encore contre les appétits et les aspirations de sa double nature physique et morale, qui ont fini par l'emporter où vous savez; M™* Bovary, avant la chute, mais se sentant sur la pente rapide qui Ty menait, n*eût point manqué d'aller chez ce médecin sans diplôme des âmes féminines et de lui dire :

« Voici mon mal ; guérissez-le »

Vous rappelez-vous le portrait que Balzac a tracé dans un de ses plus magnifiques romans : le Cousin Pans, de l'être à part qui s'appelle le Médecin du quartier? « A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont le nom et la demeure ne sont connus que de la classe inférieure, des petits bourgeois, des portiers, et qu'on nomme conséquemment : le médeci» du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchements et qui saigne, est, en médecine, ce qu'est, dans les Petites AfficheSy le domestiqv£ pour tout faire. »• Au lieu des femmes de rien, mettez des grandes dames ; au lieu de maladies du corps, occupons-nous de celles de l'âme, et vous verrez qu'il y a quelques années il fut un moment où par ses livres, par ses pièces de théâtre, par ses autopsies des faiblesses féminines, l'écrivain qui nous occupe avait acquis dans une certaine clientèle aristocratique une popularité analogue à celle dont jouit \e Médecin du quartier chez les portières de son quartier.

C'est pourquoi les déclassées venaient à lui confesser les douleurs que le prosaïsme d'une condition bornée ou étroite faisait souftrir à leur nature tombée de plus haut. Les inassouvies suivaient ; celles que la physiologie appelle un peu brutalement les hystériques ; celles qui fournissent au roman et à la poésie ses Lélia ; celles qui sont presque également capables de donner des exemples de sainteté à la religion ou des sujets de scandale à la société ; natures excessives, qui ne suivent jamais le milieu du chemin ; capables de s'élever très-haut ou de se perdre très-bas ; qui ne ; savent pas prendre pied entre le ciel et Tabîme, et qui s'égarent au-dessous des autres mortels quand elles . ne planent pas bien au*dessus.

J'ai dit que les délaissées fournissaient aussi leur contingent aux pèlerinages vers la rue de Boulogne^ 11 y a bien des sortes de délaissées qu'il ne faut pas confondre les unes avec les autres. Tantôt, c'est une amoureuse trahie par son amoureux; tantôt, une femme légitime sacrifiée par son mari à quelque princesse de la rampe ; tantôt, une beauté à son déclin à laquelle échappe l'objet d'une tendresse qu'elle sent m plus pouvoir désormais placer avantageusement ; tantôt, au contraire, c'est une fleur naissante cueillie^ puis rejetée par quelque séducteur endurci. Toutes ce« variétés étaient bien souvent rçprésentées au dispensaire libre de la rue de Boulogne, et certes le médecin du quartier ne perdait pas le temps qu'il consacrait à

fecétfe clientèle accourue vers lui, car quel livre eût été hmssi fécond en enseignements que ces âmes ouvertes î^spontanément devant lui i

let II y aurait, pour un écrivain parisien, à faire soit ^une belle comédie, soit un beau roman et peut-être tous «Ailles deux, sous ce titre : Les ÉirangèreSy et personne Ue|)Ius que M. Dumas fils ne serait Thomme de cette i<«tâche. Il n'est personne en effet, parmi nos gens de es. lettres, qui ait pu étudier de plus près la matière. Il d^'avaitpas même la peine d'aller chercher ses modèles; ii^ Is Tenaient à lui, et ce n'est pas sans raison que, parmi loiles dévotes de la petite paroisse de la rue de Boulogne, If^nous avons cité les exotiques.

Le voyageur vulgaire qui se contente d'une visite

t scrupuleuse aux monuments et aux promenades cités

Il 1ans son guide n'est point, quel que soit son sexe> de

f /étoffe dont on fait nos étrangères en question. Celles-

le ci tiennent chaque hiver une place un peu plus impor-

e tante dans le mouvement des plaisirs parisiens. Elle«

' • sont curieuses, — et c'est là un des traits qui les distin-

\ guent le plus sûrement des Françaises, assez indifïé*

I rentes sur ce chapitre ; — * elles sont curieuses de nos

moindres grands hommes. La tour Saint*Jacques les

attire médiocrement, mais elles auront un regard

. même pour M. Latour Saint- Ybars, si on le leur

montre, A plus forte raison, l'auteur àuDemi^Mondff,

au temps où florissait son règne, fut-il honoré de plus

d'un coup d'œil. .

Voir Alexandre Dumas fils et se faire présenter à la cour figuraient alors sur la même ligne du programme de ces nobles, belles, riches et intelligentes voyageuses ; c*est vous dire si la visite à Técrivain alors le plus en vogue, surtout chez les femmes et surtout chez les étrangères, venait en première ligne.

Celles qui avaient passé l'hiver précédent à Paris donnaient des lettres d'introduction à celles qui venaient passer l'hiver suivant.

Se faire présenter à la cour des Tuileries, c'est affirmer son rang dans le monde ; c'est le faire consacrer ; c'est planter son drapeau sur le plus brillant terrain ; c'est offrir à sa beauté, à sa noblesse, à sa richesse, le cadre le plus éclatant où tous ces dons réunis puissent resplendir.

Aller trouver Alexandre Dumas fils, c'était s'adresser au plus spirituel cicérone qui pût vous donner le bras sur les frontières de cette grande curiosité : le Paris immoral.

On n'a pas 25,000 moutons, 40,000 paysan# (on avait encore des paysans alors) et trois fabriques de sucre pour se refuser cette petite fantaisie-là !

Je trouve que jusqu'ici notre littérature a été presque ingrate envers ces étrangères ;,elle aurait dû s'occuper d'elles davantage ; celles-ci s'occupent tant de notre littérature I

Ce ne serait qu'un prêté-rendu.

D'ailleurs, si Ton veut réellement sortir du monde

des camellias, c'est parmi -les femmes à passions, à caprices, à fantaisies que l'imagination des écrivains peut seulement recruter des héroïnes, et non pas parmi les filles de la bourgeoisie parisienne qui mangent, boivent, dorment, font de la tapisserie et jouent du piano, le tout à heure fixe, aujourd'hui comme hier et demain comme aujourd'hui.

Cette régularité est parfaitement estimable ; peutêtre est-ce là la vérité et le bonheur relatifs ; mais le drame et le roman vivent de passions et d'exceptions.

Cette grande dame du siècle dernier, madame de Coislin qui, philosophant in extremis avec son confesseur, lui disait en manière de conclusion ^

— Les vertus ne sont que d'institution humaine ; les passions sont d'institution divine ;

Cette grande dame-là avait pu n'être ni heureuse ni exemplaire; mais, raison de plus pour les romanciers de l'étudier avec fruit.

N'allez pas conclure des lignes qui précèdent que les exotiques soient nécessairement des pécheresses; il s'en^aut de beaucoup ; seulement, ce sont des vertifs indépendantes.

Pendant que j'invite les hommes de lettres parisiens à consacrer attentivement leurs pinceaux aux étrangères, j'apprends que l'une de celles qui ont fait ici le plus beau bruit cet hiver, par le relief de la situation*, de la personne, des entourages, et, s'il faut tout dire, une dame qui ne hait pas le son de la trompette em-

bouchée en son honneur ; femme d'imagination, femme de séduction et, à ce qu'il paraît, femme d'obseryation, s*amuse, en ce moment, à recueillir ses souvenirs du carnaval, pendant les loisirs du carême, à mettre en ofdre les impressions qu'une saison très- lancée dans tous nos plus éclatants salons a pu lui laisser. Elle est en train de former sa gerbe ; elle prépare une fiction romanesque dont les fils serviront à relier les portraits plus ou moins ressemblants, mais à coup sûr tracés d*après nature, de nos notabilités sociales, politiques, littéraires, les épisodes plus ou moins exactement reproduits, mais réels dans le fond, dans lesquels cette dame étrangère a été actrice ou témoin.

Vienne l'automne prochain, vous verrez paraître, à ce qu'on assure, un volume intitulé : Recherche de Vidéal, ou un Hiver à Paris, par madame Rimsky- Korsokow.

Si vraiment cette promesse est tenue, ce sera piquant de faire le tour du monde parisien, et particu* liëremenf des salons officiels, en compagnie d'une personne qui, tant chantée par les chroniques, répU^ querait dans un roman.

Le modèle devenant peintre ) le régime se faisant le sujet ; Célimène passant de la scène dans la salle pour écrire le feuilleton sur la représentation du Misan^ thrope; la comédie posant devant l'un de sesprincipatix personnages, voilà une épreuve amusante et un ren-

verseia^it de rôles qui promet d'être im |)ea fins eu* rieux qpe le spectacle des Ile?idez-i)ous bom'gemM tmvestis que rOpéra-Comique aimait à donner «uti^eifois daoïs les grandes oocasions.

C'ost la mode pour les amateurs de jouer la oomé^ désormais comme des artistes de profession ; j'aiœeraîfB encore mieux, je Tavoue, la leur voir écrire ; et si v«tt» ment la dame russe que zious visons de nranaier s'en* gage dans cette voie, il n'y a qu'à applaudir des deux madns^ ne fut-ce d'abord qu'à titre d'-encouragement et plus tard à titre de compliment.

Un roman ofire ce grand avantage sur nos chror niques que dans le roman vous pouvez, derrière les voiles delà fiction, montrer comment les coeurs battent sous le corsage à la dernière mode et l'habit noir de drap fin, sorti de .chez le bon faiseur. La chronique, quand elle dirige son objectif sur les salons, a, tout au plus, le droit de reproduire l'intérieur et les noms de leurs habitants.

La grande émotion du procès Calzado-Garcia commence à se calmer, Dieu merci ! car c'était un pénible sujet de conversation. Je sais que personnellement, en ces jours si douloureux pour lui, M. Adolphe Calzado, le fils de l'ex-directeur du Théâtre-Italien, a reçu bien des visites précieuses, bien des marques d'estime et de sympathie qui ont dû lui adoucir autant que f^ossijïle l'amertume du caKce. C'est une charmante natuce que ce jeune homme, bon, franc, aimable, sourii^. Pen-

— i08 — dant le cours du règne paternel au Théâtre-Italien, il n'a jamais été que le ministre des grâces ; aussi comptet-il beaucoup d'amis dont pas un, il faut le dite à rhonneur du genre humain, ne s'est éloigné en présence de la catastrophe. Au contraire, on a serré les rangs autour du fils frappé dans la personne de son père.

Journalistes parisiens, mes confrères, nous avons aujourd'hui du linge sale à laver en famille. Le plus jeune d'entre nous, je crois ;. un étourdi, si vous voulez; un enfant terrible, je ne dis pas non, a été traité par un comédien, — dont le talent mérite considération, je n'en disconviens pas, — par M. Brindeau, de la plus malséante et de la plus outrageuse façon. Un article du petit journaliste, moins même qu'un article, une épîthète : l'épithète d'énorme appliquée à M. Brindeau, a déplu à celui-ci, et, dans un café, sans provocation préalable, si nous sommes bien informé, il aurait usé sur la personne de M. Koning de la supériorité de ses forces.

Battu et mécontent, M. Victor Koning envoie des témoins demander en son nom une réparation que M. Brindeau ne crut pas devoir accorder à un enfant de vingt ans.

Ce refus, je le comprends et j'aime à l'expliquer par des motifs honorables.

Certes, le jeune gazetier imberbe a tort d'avoir vingt ans. Pourquoi a-t-on vingt ans ? cela ne saurait

se tolérer. Certes, Tépithète d'énorme — si tel est effectivement le corps du délit — n'était pas d'un choix bien délicat; il y avait autre chose à dire et sur un autre ton d'un artiste de la valeur de M. Brindeau. Certes, encore la place du critique n'est pas dans la camaraderie des comédiens ses justiciables. Soyez donc le juge de ceux qui ont le droit de vous appeler : mapetite vieille dans les moments d'entente cordiale et de vous taper sur le ventre ! De là à essayer de vous tirer les oreilles en cas de discorde, il n'y a qu'un pas bientôt franchi par la colère et la violence.

Mais les erreurs du journaliste n'excusent pas l'agression brutale du comédien, si les faits se sont passés tels qu'on me les rapporte et tels que je les redis à mon tour.

Aux gentilshommes qui se plaignaient d'avoir été détroussés chez madame Barucci, eût-on été fondé à venir dire pour toute réponse ; « Qu'alliez-vous faire dans cette galère? »» De même, le journaliste maltraité en cette circonstance a-t-il, n'a-t-il pas eu le soin de maintenir intacte "la dignité de son rangî c'est une autre question. Le boxeur a d'abord tort.

Que M. Koning soit allé, sur le boulevard, prendre la canne d'un de ses amis ; qu'il soit revenu plus tard le bâton haut sur son adversaire; je ne dis pas non. Suite déplorable d'un commencement déplorable.

Les agents de change ont leur syndicat; les notaires, les avoués, les avocats ont des chambres de discipline

élues par eux qui veillent au maintien du bon ordre intérieur et à la considération du corps ; comment les journalistes n'ont-ils jamais eu Tidée d'établir parmi eux une commission de la dignité de la presse pour protéger les faibles, exclure les indignes, combattre enfin, au nom de tous, sous un drapeau toujours porté au plus fort de la mêlée et trop souvent compromis !

M. Brindeau est le principal interprète, après Mélingue, de Don Juan de Marana qui vient d'être repris avec éclat à la Porte Saint-Martin ; on dit que le dernier relâche qui a retardé d'un jour encore, jusqu'au mercredi, la représentation tant de fois annoncée, tant de fois démentie, a eu pour cause ce marivaudage à coups de poings et à coups de canne entre Don Josès et Don Koning.

Don Juan de Marana n'eut pas dans sa nouveauté le succès qui vient d'accueillir la reprise. Dumas luimême, dont la modestie est le moindre défaut, en convenait pourtant avec franchise. C'était il y a quelques années. Trois ou quatre écrivains de marque, Dumas entre autres et Alphonse Karr, se trouvèrent réunis dans une chambre ayant vue sur la mer, à un des bains de la côte normande. — « Quel foyer d'inspiration, s'écria l'un des interlocuteurs, qu'une pareille immensité s'étendant devant les yeuxl on ne devrait jamais travailler qu'avec la mer sous la fenêtre de son cabinet de travail.

« — Erreur, reprit l'auteur de la Pénélope Tiormande,

qui, plus familiarisé que personne avec le voisinage de la mer, était le plus compétent pour parler de ses avantages ou de ses inconvénients ; on n'écrit rien de bon avec de si belles choses sous les yeux. J'ai étudié toutes les positions et toutes les influences. Ce que Ton peut faire de mieux, c'est de travailler le nez contre un bon mur blanc. Cela ne donne pas de distraction; cela tient la pensée prisonnière; c'est propice à la réflexion .

« — Moi, dit Dumas, j'ai mes raisons pour être de 1 avis de Karr, Quand j'ai composé Don Juan de Marana, une de mes déceptions au théâtre, j'avais pour complices les vagues qui montaient, en quelque sorte, jusqu'à ma fenêtre et arrosaient presque ma table de travail. Eh bien, avec la collaboration de l'Océan, je ne produisis qu'une œuvre élevée, trop élevée, dont le mysticisme passa par dessus la tête du parterre. »

Ainsi, vous voilà prévenus ; si vous voulez produire des chefs-d'œuvre, mettez-vous en quête d'un vilain cabinet donnant sur un mur bien nu. C'est la recette recommandée par les maîtres.

A propos de murailles, on peut parler prison ; on rapporte qu'au sortir de l'audience où M. Calzado avait paru entendre sa condamnation avec une si complète impassibilité, sans le moindre changement de visage ; en entrant à la Conciergerie, il tomba comme foudroyé et peut-être aurait été étouffé sans une hémorrhagie qui se précipita avec une violence extrême par toutes les

îssues que lui ouvrait la nature. Cela dura deux heures et sauva le patient.

Marchant sur les traces de Robert Houdin, sans doute pour le surpasser en librairie comme en prestidigitation, M. le vicomte de Gaston, le plus fabuleux des magiciens de la magie blanche, annonce qu'il va faire paraître prochainement un livre qui serait aujourd'hui tout à fait de circonstance : les Tricheurs, scènes de jeu. Les Tricheries des grecs dévoilées^ par Robert Houdin, ont eu beaucoup de lecteurs et de succès, mais n*ont point, à ce qu'il paraît, épuisé la matière. M. de Caston pense et se fait fort de démontrer que les tours de cartes attribués aux tristes vainqueurs de la soirée Barucci sont tout simplement d'une impossibilité abso* lue. Il a là-dessus ses idées à lui, qu'il appuie de calculs qui ne sont point de notre domaine. Il ne conclut pas pour cela à l'innocence des condamnés, car ce n'est point à lui à, confirmer ou à détruire la sentence prononcée, mais il établit seulement que la fraude n'a pu être pratiquée comme on l'a dit, comme on le croit. Il a fallu d'autres ficelles.

Ce n'est pas seulement un livre que M. de Caston prépare sur ce vaste sujet et sous ce titre : les Tri'cheurs, mais aussi un drame tiré du livre.

Les Tricheurs,., il me semble que cela doit avoir maille à partir avec la censure.

Notre carême fait peu parler de Jui, en ce sens que le nom d'aucun prédicateur di cartello, excepté le

P. Félîx et quelques autres déjà connus, ne s'impose cette année à Tattention publique. La chaire fait entendre, comme à l'ordinaire, ses excellents conseils et ses saintes vérités, au milieu d'un grand concours d'auditeurs; mais aucun ut de poitrine n'est de la partie.

La mort de madame la comtesse de Circourt, née de Klustine, a fermé un des salons importants et intelligents par excellence de notre ville. Dès le lendemain de cette nouvelle et sensible perte, M. Sainte-Beuve prenait la parole, dans les colonnes du Constitutionnel, pour rendre un premier hommage à cette femme éminente, en attendant une étude plus réfléchie de ses mérites. Mariée au comte Adolphe de Circourt, qui fut un moment ministre à Berlin, mademoiselle de Klustine avait rencontré dans cette nature rare, remarquable par l'étendue aussi bien que par la diversité des connaissances, l'homme le mieux fait pour l'apprécier et la mettre dans tout son lustre. C'était peutêtre un couple unique à Paris et dans le monde que ce mariage de deux hautes intelligences assorties, autour desquelles se groupaient d'autres intelligences dignes de les comprendre.

Le savoir et le travail semblent, du reste, un héritage commun aux descendants de la noble famille lorraine des Circourt. On a connu à Paris trois frères de ce nom, tous trois hommes d'un rare mérite ; les deux plus en évidence, le comte Adolphe et, après lui, le

— H4 — comte Albert, sont des hommes hors ligne. Ce dernier, outre divers travaux politiques et littéraires qui ont marqué, est Fauteur d'une histoire en trois volilmes des Mores Mvdéjares et des Morisques sous la domination des chrétiens, qui fait autorité. On a pu dire des frères de Circourt que Tun était un livre, l'autre une encyclopédie et le troisième une bibliothèque.

Wagner est-il un grand musicien î Paris a répondu hardiment non ; le public de Saint-Péteràbourg est en train, en ce moment, de répondre oui à la même question posée devant lui. En tous cas, ce Wagner tourne là-bas à l'homme heureux ; nous recevons des lettres curieuses toutes pleines du bruit de ses succès. Les récoltes d'argent ne lui manquent pas plus que les 'moissons de gloire .

Si vous aimez les chiffres, son premier concert a rapporté 12,000 francs; le second en aproduit 16,000. Ces deux premières épreuves, placées sous le patronage de la Société Philharmonique dans la salle de la noblesse, ayant très-brillamment réussi à tous les points de vue, Wagner, à ses risques et périls cette fois, organisa un troisième concert dans la salle immense du Grand-Théâtre, et, ifialgré le prix élevé des places, il n'en resta pas une de vide.

Heureux Wagner f vont dire nos donneurs de concerts parisiens qui ont tant de peine à remplir, fût-ce à prix réduits, les petites salles de Pleyel, de Herz, ou d*Erard^

Heureux Wagner, soit ! Mais il a été assez longtemps malheureux pour que la fortune lui doive aujourd'hui une revanche complété de ses souffrances.

A chaque concert, il paraît qu'il avait un peu moins adouci le breuvage aux dilettantes de Saint-Pétersbourg, et, ne leur voyant pas faire la grima(;e aux anaertumes du Wagner qu'il leur versait de plus en plus pur, en diminuant la dose de sucre à chaque séance, il finit, à la dernière, parleur administrer, sans mélange, sans préparation, sans précaution, sans adoucissant, des fragments de ses Niebelungen, un opéra qui dure trois soirs de suite et qui naguère terrifia à Vienne même les partisans les plus dévoués de ce terrible Wagner.

Eh bien, Saint-Pétersbourg a résisté mê.ne aux Niebelungen.

Saint-Pétersbourg a fait bonne contenance, ce qui fait singulièrement Téloge de la solidité de son tempérament musical.

Wagner plaît comme homme ; il plaît comme musicien ; il est question de le conjurer de se fixer à Saint- Pétersbourg.

En attendant, le directeur des théâtres impériaux de Moscou, M. Lwoff, ex-directeur de la fameuse chapelle des chantres de la cour, vient d'emmener le triomphateur à Moscou» où Ton ne doute pas que les iDêmes lauriers ne lattendent.

— IIG —

J'en SUIS bien aîse; car Wagner est intéressant comme homme de cœur et de persévérance. Mais, sur le fond de la question, nous continuons à faire nos réserves. Je ne prévois pas que jamais nous cessions d'appliquer à Wagner ce raisonnement si profondément logique dit raisonnement des épinards : ** Je n'aime pas le Wagner et j'en suis bien aise ; car, si je Taîmais, j'en entendrais et je ne peux pas le souffrir. »»

Un pianiste moins discuté, un musicien d'un vrai talent, M. F. Schœn, a donné la semaine dernière un concert auquel assistait madame Stoltz, celle qui fut une si grande tragédienne lyrique à l'Opéra.

Elle est maintenant axée parmi nous.

Elle a pris un appartement à Paris, rue de Luxembourg, qu*elle anime de son esprit supérieur et de la grâce de son accueil. L'été elle fait de la villégiature sous les colonnades italiennes de la maison qu'elle s'est fait bâtir près Paris, au Vésinet.

Cependant, le printemps règne et gouverne les bourgeons, les oiseaux et Tétalage des magasins de nouveautés. Brave soleil!

Les promenades sont charmantes, les Parisiennes aussi ; c'est pourquoi les Parisiens se promènent beaucoup.

A une représentation donnée, im soir de la semaine dernière, dans la petite salle de la rue de Latour-d'Auvergne, sous les auspices de quelques

célébrités élégantes du demi-monde qui, comme les grandes dames, cultivent la comédie en volontaires et s'en tirent aussi fort bien, on fit une recette fabuleuse, vu l'endroit, de 4, 500 francs.

C'était à la soirée donnée par madame Marie de Biissy.

Voyant la caisse, quelqu'un criait au miracle !

— Mais non, répondit un observateur, rien de plus simple ; le printemps ne chante-t-il pas au bénéfice des amoureuses!

Kadar et l'aérostatomanie. — Le Nadar, ballon gigantesque que Ton verra au Pré-Catelan. — Projet d'un voyage aérien en Afrique. — Petit cadeau d'un ballon fait à messieurs les singes, en leur palais de cristal. — Victoire et désappointement d'un mandrill. — Si l'on était M. Viennet. — L'hôtel Meyendorflf et Bobino, ou les extrêmes se touchent..... dans la chronique. -» L'Amour et une tunique de lycéen. — Histoire d'une broche non suivie d'une h&fçne, — La conspiration des télescopes. — La bague du général Rochebrune. — Courant anglais. — Courant polonais. *- Courant Crockett. — Les marionnettes de M. Lemercier de Neuville et les lions de Crockett. — Le courage des journalistes. — Dividendes donnés aux pauvres par l'Association de l'art dramatique et de la charité. — Les trois soirées de l'hôtel Meyendorff. — M"* de Castiglioue en cannélitt. — Tableaux vivants.

Paris^ 17 aviil.

Le premier nom qui vient au bout de ma plume est celui d'un homme que tout le monde connaît et que tout le monde aime : Nadar. Parlons de Nadar, cela nous portera bonheur.

Il a un dada, un rêve , une croyance, un amour, un enthousiasme , c'est la navigation aérienne. Il fait de la photographie , comme on va à son bureau , de telle heure à telle heure , et il la fait très-bien , parce qu'il n est pas dans cette nature d artiste de rien faire à demi ; mais ce n'est pas ou ce n'est plus la photographie, ni la littérature, ni même l'équitation, dont il fut un instant affolé au point de vivre avec des éperons aux talons de ses bottes, qui occupent, à l'heure qu'il est, cette imagination ardente. Nadar veut dompter l'air, comme Crockett a dompté ses lions. Ce n^est pas Montgolfier et consorts qui ont inventé Taérostat primitif, c'est Nadar sous quelque forme antérieure. Il lui semble qu'il étouffe sur terre et il ne respire commodément que lorsqu'il plane au delà des nuages, dans les sphères justement où le commun des mortels perdrait la respiration. Lui est-il réservé de résoudre enfin le problème de la direction des ballons ? Je le souhaite ; je n'en sais rien ; il en est bien capable , d'ailleurs, la question ne me paraît pas là pour lui; il demande moins peut-être pour l'instant à aller de tel point à tel point par le plus court chemin aérien qu'à être en l'air et à y rester le plus longtemps possible, en conversation avec l'infini.

On va bâtir tantôt un grand ballon, un immense ballon, le Léviathan des ballons, quelque chose comme un navire à trois ponts dont il sera le capitaine, et, avec unç vingtaine d'amis, de savants, de curieux,

Nadar s'embarquera sur le Nadar. Le plan d'un voyage en Afrique par cette voie nouvelle est déjà arrêté. La liste des . voyageurs* est déjà presque close.

Ne croyez point , bien que la matière prête à cette croyance, que ce soit là un projet en Tair I

D'ailleurs, les petits-fils de saint Thomas eux-mêmes seront forcés d'y croire quand ils auront vu exposé dans quelque jardin public — au Pré Catelan , par exemple, ' — cette machine gigantesque destinée à enlever Nadar et compagnie.

S'il aime les ballons, il aime moins, mais beaucoup pourtant les singes; aussi, passant l'autre jour par le Jardin des Plantes, il s'arrêta devant le palais de cristal de ces messieurs, et trouva moyen de leur faire cadeau d'un de ces jolis ballons rouges qu'on tient en captivité au bout d'un fil, et qui font la joie des enfants plus souvent que la tranquillité des parents.

Un ballon rouge est lancé chez les singes et naturellement, une fois qu'il ne se sent plus retenu, monte» monte, comme c'est son devoir de Eallon et la vocation du gaz ambitieux dont il est gonflé !

Grand émoi parmi les quadrumanes, plus surpris encore que reconnaissants du présent.

Les enfants de la tribu, les étourdis , les têtes sans cervelle s'épuisent à courir, à sauter après ce joujou volant qui vient d'envahir leur domicile, sans parvenir à l'atteindre. Le ballon échappe aux plus lestes. Ce

— i22 — que voyant» les fortes têtes de la maison^ les mac ques de bon conseil, les ouistitis les plus sages, I< orangs les plus considérés et les gibbons d'important blanchis sous le harnais, s'asseyent en rond par teri et tiennent conseil, tout en suivant des yeux Toîsea rouge sans plumes.

Mais, il faut toujours que quelqu'un gagne à la le terie ; pendant que les anciens délibéraient et dîsaîen* en leur langage, des choses sans doute excellentes, ii mandrill, favorisé du sort, parvient enfin à saisir 1 ballon ; il y porte une griffe et des dents aiguës ; ' crève l'enveloppe ; le gaz lui part dans la figure, et voîl notre mandrill qui se sauve assez mal accommodé, n grettant sa victoire, tout désappointé de son succès très-penaud de la tête à la queue.

Le mandrill me fit songer à ces petits jeunes ger que Ton voit débuter dans la vie, neufs, étourdis alertes, courant quand même après les jupes ballon nées de toutes les couleurs et s'étonnant , au momen où ils les atteignent , d'entrer dans une série de mésa ventures imprévues.

L'amour, et surtout l'amour tel qu'il s'offre aux pe tits jeunes gens, est comme un fusil qu'il faut savoii épauler, sous peine d'être souffleté par la crosse, ai moment où l'on tire son premier gibier.

C'est , sous une autre forme , l'histoire du mandrill et du ballon que Nadar avait donné aux singes, en leur palais.

Si ron était M. Viennet, on aurait pu rimer une fable là-dessus : Le singe et le ballon.

Mais on n*est que chroniqueur, et c'est en cette qualité que l'on s'est cru obligé d'aller voir, dans la même semaine. Moule ta bosse y une revue jouée plus de q^nt fois déjà au petit théâtre du Luxembourg, et l'une des nobles représentations de charité données ces trois jours-ci par duchesses, comtesses et marquises, dans l'hôtel de madame de Meyendorff.

Le spectacle de l'hôtel Meyendorff et la revue de jBobino vous représentent les deux extrémités en matière d'art théâtral. La critique n'ose point entrer ^dans le salon et ne daigne pas descendre jusqu'à Boi ino. Raison de plus pour que la chronique se faufile, ^,;;lle, ici et là.

j. Au théâtre du Luxembourg, combien de spectateurs ont moins de vingt ans ! Les imberbes y sont couvent en majorité, et l'on a vu des soirs où il n'y .avait pas un seul front chauve dans la salle. Le

temple est mesquin, mais la jeunesse y habite et le

transfigure.

Pendant les congés de Pâques , ce n'étaient plus jinêmeles étudiants de première année, c'étaient des

rhétoriciens qui étaient les maîtres de la place. ,j Ils venaient là, dans leur tunique d'uniforme, ad- |, mirer les beautés de Boule ta bosse, si différentes de

celles des poètes grecs et latins : le maillot de soie de

inademoiselle Parison, — le seul maillot peut-être de

ce spectacle primitif qui ne soit point en coton , — les dents blanches de mademoiselle Rose Bruyère; la chanson de madame Gaspari ; le comique de M. Tousé, tous gens populûres dans les parages lointains où ils régnent , comme peuvent Pêtre chez nous Léonce, des Bouffes^ mademoiselle Tautin, des Variétés, ou mademoiselle Schneider, du Palais-Royal. ^

Une tunique de collégien n'est pas une cuirasse à répreuve des traits de T Amour ; au contraire ! . .

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés, »

parmi ces jeunes nourrissons d*Hqmère, de Virgile et d'Horace, attentifs aux charmes que déroulaient devant eux les costumes indiscrets de la revue de Bobino.

Bien entendu, je ne parle point des collégiens fils de famille qui ont à Paris père et mère et qui ne sortent que sous bonne escorte d'un valet de confiance pour le moins ; ceux-ci, on les mène à TOpéra-Comique ou au Théâtre-Français ; je parle d'une autre espèce de collégiens, plus abandonnés à eux-mêmes, qui viennent, pendant les jours de congé, partager la vie des étudiants du Quartier-Latin, au nombre desquels ils s'inscriront Tannée prochaine.

Parmi ces rhétoriciens émancipés pour huit jours, à Toccasion des fêtes de Pâques, un grand diable de lycéen, qui a déjà assez de barbe pour que Tadministra-

tion de son collège lui donne cinq minutes tous les dimanches pour se raser, privilège envié ! un grand diable de lycéen tomba violemment épris d'une des petites de Bobino.

Quand vous m aurez trouvé un gaillard qui n ait pas fait par écrit sa première déclaration d^amour, je me croirai obligé de vous dire que celui-ci écrivît à la demoiselle de ses pensées. Jusque-là , je penserai que cela va sans dire.

Écrire! c'est si commode quand on n'ose pas parler, et cependant, comme on se repent souvent d'avoir écrit! Qu'il serait ^fort l'homme qui n'aurait jamais écrit I

Notre collégien écrivit. Il parla de ses feux ; quand on sait Racine et Virgile par cœur, il n'est point d'amour qui pour vous ne s'appelle un feu.

L'enfant de l'autre sexe et d'une autre éducation répondit à la brûlante épître par ce billet positif de pensée, lacédémonien de forme : «« Les petits cadeaux entretiennentl'amitié, c'est connu; quand elle n'est pas commencée, ils font naître l'intimité. »»

Ce billet, d'une philosophie glaciale, n'éteignit pourtant pas les feux en question.

Le rhétoricien incendié se résolut à passer sous les Fourches Caudines-du petit cadeau.

11 avait peut-être vingt francs dans sa tirelire; il la brise. Il charge ses dictionnaires grecs, latins, français sur son dos et s'en va les monnayer rue des Grès.

— 12G — C'est là que se tient dans une agglomé ration de boutiques de revendeurs la Bourse aux bouquins.

Qu'avait-il besoin de ses livres désormais 1 Est-ce que la pomme de Tamour qu'il s'apprêtait à cueillir n'allait pas lui donner la science infuse, la science qui tient lieu de toutes les autres, la science du bien et du mal?

Le montant de ses économies et le produit du lavage de ses livres donnèrent en tout à l'écolier 45 francs, avec lesquels il se crut destiné à devenir le rival de Buckingham et de Lauzun.

Il acheta une broche. 45 francs une seule broche 1 c'était cher, mais si beau !

Il se rend, armé de sa broche, auprès de la belle.

Elle voit, elle prend et s'envole : « Il faut, dit-elle, que j'aille au café la montrer à mes camarades. . . »

Tel l'aérostat, cadeau de Nadar, échappait tout à l'heure aux singes qui sautaient après lui ; telle la belie s'enfuit quand le novice tendait les bras pour la saisir.

Il s'agissait de rattraper la vierge à la broche. L'autre n'entendait naturellement pas avoir sacrifié ses dictionnaires sans compensation. Il tint conseil avec quelques camarades. Quand on a vu, dans V Enéide^ les Grecs envahir Troie cachés dans les flancs d'un cheval de bois, on est généralement rusé comme urx petit Sinon.

Le chérubin en tunîque écrivît encore tiriedéclaratioix

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(les déclarations ne leur coûtent rien à écrire) et signa tîette fois d un autre nom que le sien. La dame répondit par un nouvel exemplaire de son fameux billet : « Les petits cadeaux, etc.. » Il paraît que c'est là sa charte et qu'elle ne s'en écarte jamais. On ne l'accusera pas de versatilité I Toutefois, ayant déjà la broche, elle avait cru devoir ajouter en post-scriptum : « une petite bague, par exemple.,., » de peur d'une 7'^-broche.

Sous prétexte de bague, voilà mon aspirant au baccalauréat ès-amours introduit de nouveau dans la place.

Bien entendu, il arrivait cette fois les mains vides pour prendre sa revanche.

Du plus loin que l'aperçut l'ingénue : «« Tiens ! ditelle, c'est extraordinaire comme vous ressemblez à un jeune homme charmant qui m'a donné, l'autre jour, cette jolie broche. Tous ces collégiens se ressemblent entre eux; c'est comme les militaires. Ce que c'est que l'uniforme! Et vous, que me donnerez-vous, mon petit ami?...

— Mon amour. . .

— Je m'étais trompée, reprit la demoiselle, ne voyant poindre aucun anneau, et vous ressemblez à l'autre collégien bien moins que je ne l'avais cru d'abord. Il était beau, et vous êtes laid; il était généreux, et vous êtes ladre. Adieu, mon petit ; au plais" r de ne pas vous revoir. »>

Là-dessus» il fallut battre en retraite.

Le collège en avait sur les doigts^ Pour se venger^

— i2H — on résolut de mettre l'aventure en grec, en latin, en français, en vers et en prose, et d'en vouer Théroïne aux dieux infernaux. Le premier prix de poésie latine se chargea des hexamètres; le lauréat du thème grec au der/iier concours se chargea de tourner la chose dans la langue d'Homère et de Démosthëne. De plus, on fit une cotisation ; on créa, au moyen de souscriptions volontaires, une sorte de budget de la guerre, et Ton s'arma des plus gigantesques télescopes que l'on put trouver chez les marchands de bric-à-brac.

On se rend avec cet assoitiment de foudroyantes lorgnettes à la représentation de Moule ta bosse ; et quand parut l'ennemie, aussitôt les télescopes d'être arborés dans toute leur longueur et braqués sur elle. Au fond, c'était assez inoffensif, cette vengeance, et le sel de ce déploiement de lorgnettes rangées m'échappe un peu.

Mais c'est justement une des plus précieuses qualités des jeunes estomacs de savoir manger leur cuisine sans sel.

Autre histoire de bague, d'un tout autre calibre ; de celle-ci, le général polonais Rochebrune, notre hôte populaire de la semaine dernière, est le héros.

Rochebrune a été successivement ouvrier plâtrier, compositeur d'imprimerie, sous-officier dans l'armée française, et le voilà maintenant avec des épaulettes de général au service de la nationalité polonaise.

Il s'est montré plusieurs fois au théâtre, accompagné d'une jeune personne de son pays — l'Isère — qui est,

au dire des adeptes, un médium d une lucidité merveilleuse et qui a prédit au général, longtemps avant ses brillants services en Pologne, les événements bien inattendus de lui-même qui allaient métamorphoser sa vie.

La jeune personne en question, que le moyen âge eût brûlée, est Tauteur et Théroïne d un livre inouï publié Tannée dernière sous ce titre : Une possédée ^€71 1862, livre dont nous avons dit deux mots à nos lecteurs, lors de son apparition.

Rochebrune semble avoir une foi égale dans ce médium surnaturel et dans sa Pologne.

Avant la dernière campagne, Mademoiselle ***, le médium, fit enlever par les esprits qui lui obéissent une bague que Rochebrune portait au doigt, afin qu'ils y attachassent un charme préservateur qui en fît un vélitable talisman.

Mais la bague sur laquelle les esprits avaient d'abord jeté leur dévolu était d'une certaine valeur, et Rochebrune craignit, dans les hasards de sa vie aventureuse, de se trouver quelque jour exposé à s'en séparer. C'est pourquoi il pria que l'on voulût bien communiquer la même vertu à une bague en fer qu'il portait au petit doigt et dont, dans aucun cas, si pressant qu'il fut, il était bien sûr de ne pouvoir pas faire de l'argent.

C'est donc la bague de fer du héros qui a été enchantée et qui le préserve miraculeusement au milieu des périls et des épreuves.

Voici un détail touchant que nous tenons de la bouche même de ce rude guerrier : en campagne, les fatigues, les marches, les combats, les nuits courtes, les bivouacs durs, les repas incomplets le firent si bien maigrir que du petit doigt la bague, devenue trop large, dut passer au second ; puis, les doigts fondant toujours, du second au troisième. Elle était au troisième doigt quand Rochebrune est venu passer quelques jours à Paris, Ici, une vie plus commode, une série de dîners en ville ont agi dans le sens contraire ; un peu d'embonpoint est revenu ; le doigt ne pouvait plus tenir dans la bague ; il a fallu couper celle-ci et puis, ressoudée, elle est revenue occuper sa place primitive au petit doigt du guerrier.

On se promène; on danse ; on joue la comédie ; on échange des dîners ; on a le soleil le matin, les lustres la nuit ; c'est le moment le plus radieux de la vie parisienne ; c'est le moment des feuilles nouvelles et des robes neuves; c est le moment des courses au Bois de Boulogne, [qui font suite aux steeple-chase de Vincennes, la nouveauté hippique de cette année-ci. En même temps nous nous anglaisons de plus ert plus. Les femmes se mettent à porter des ceintures de cuir, à V anglaise y garnies d acier ; elles ont des robes couleur cuir; des robes garnies de cuir. Elles ont un Anglais, le fameux Worth, pour couturière; elles achètent des plaids et des tweeds. Cependant, les hommes ne se guérissent pas de leurs favoris à Tan-

glaise, de leurs habits à l'anglaise, de leur tenue et de leur jargon et de leurs voitures à l'anglaise. Les fournisseurs de Télégance parisienne qui ne s'appellent pas John, s'appellent John's ou Peter's. Quoi encore? Notre luxe extérieur est tout anglais, si l'âme de notre littérature est toute polonaise; cela fait deux courants : le courant anglais pour les modes, le courant polonais pour les idées.

Il y aussi le courant Crockett.

Le succès de Crockett le dompteur a donné naissance à une véritable invasion de sous-Crockeit, Il nous en vient de province ; il nous en vient de Tétranger. Les journaux sont pleins de leurs exploits. Quelques-uns poussent l'héroïsme de l'habileté jusqu'à se faire dévorer un peu en place publique. L'autre jour, on a pu lire, dans je ne sais quelle feuille départementale, le récit d'une lutte entre un tigre et son dompteur. L'homme a été blessé, ensanglanté, mais il a eu le dernier mot, puisqu'il frappait encore le tigre que celui-ci avait déjà renoncé à résister. Cela se passait sur la Grand'Place de Roubaix, si j'ai bonne mémoire, et je peux bien avoir Ju la chose dans le Courrier du Pas-de-Calais .

Et puis, l'Hippodrome nous annonce, pour sa réouverture qui doit avoir lieu dans peu de jours, les débuts du dompteur Hermann , le même sans doute que l'on avait précédemment à Bruxelles. Celui-ci diffère de Crockett en ce qu'il admet dans sa grande cage une

société mêlée d'animaux de plusieurs espèces. Crockett, lui, ne réunit personne à ses lions. Il est exclusif comme le faubourg Saint-Germain.

Chez mi jeune artiste du Gymnase qui joue la comédie sous le nom de Gilbert, qui est en même temps chanteur et peintre, sous le nom de Régnier, il y a eu spectacle de marionnettes, un des soirs de cette semaine, sous la direction de M. Lemercier de Neuville, directeur patenté de ces aimables et dociles comédiens de bois. M. Lemercier de Neuville a enrichi sa troupe de l'actualité de rigueur : un Crockett et ses lions. Crockett, esquire, ouvre la gueule de Tun de ces lions pour rire et il y met sa tête. C'est sublime. On a frissonné, presque comme au Cirque-Napoléon, tant les fantoches de M. Lemercier de Neuville imitent éloquemment la nature. On a beaucoup admiré ce complément d'utie actualité palpitante donné à un répertoire déjà riche. Quelqu'un a prétendu qu'au pied de son Crockett lilliputien, l'imprésario de ces poupées aurait pu écrire le vers si célèbre :

Rien ne manque à sa gloire ; il manquait à la nôtre.

Mais il ne sied pas de badiner avec les dieux; c'est pourquoi rendons ce qui lui appartient , au César des dompteurs, sans mettre au pillage, en son honneur, la statue de Molière.

Il a été, ces jours-ci, question de plusieurs duels dans le monde du journalisme littéraire : celui-ci con-

tre celui-là; celui-là contre celui-ci. Flamberge au vent! Vrai, messieurs, est-ce une gageure que nous avons faite contre le bon sens, et quelle est cette confraternité si facilement armée en guerre? Tous les journalistes sont gens de courage, qui en pourrait douter? Je soutiens, moi, qu'il faut pousser la bravoure presque jusqu'à la démence pour entreprendre ce métier étrange, ce métier sans trêve , cette lutte et ces veilles de toutes les heures, ce tracas incessant de la pensée , ce pèlerinage sans repos de la plume sur le papier. Tous , tant que nous sommes, juifs errants de la littérature , moins les cinq sous que la plupart ambitionneraient d'avoir... par ligne, jusqu'à quand violerons-nous par tant de collisions le pacte saint de la fraternité professionnelle î D'ailleurs, si aucune autre considération n'est capable de toucher ces héroïques prodigues toujours disposés à risquer, au premier signal , leur sang comme leur encre , qu'ils réfléchissent donc qu'un duel est une perte de temps considérable pour les combattants et leurs témoins ! On aurait le temps d'écrire un demi-volume pendant les journées que Ton dépense à organiser un duel, à le pacifier s'il se peut, [à le consommer, s'il y a lieu. Soyez au moins économes de votre temps et de celui de vos voisins, puisque le temps est notre seul capital, notre unique levier, notre premier trésor.

La charité fait des siennes, cette année-ci, dans le plus grand et le meilleur monde.

La charité et la comédie d'amateurs se sont associées et distribuent aux pauvres des ^videndes énormes.

C'est là un résultat qui domine, à mon avis , toutes les considérations accessoires. On aurait le droit de jouer très-mal la comédie, quand c'est pour faire beau» coup de bien à ceux qui souffrent, et même plus mal on la jouerait, plus méritoire serait, à un certain point de vue, cette immolation de soi-même, faite en pleine lumière delà rampe, dans le but de multiplier la charité par la curiosité.

Mais je dois à la vérité d'affirmer que presque tous les comédiens amateurs aux exploits desquels il m'est arrivé d'assister, moyennant un louis d'or jeté dans la bourse des patronesses de ces éclatantes bonnes œuvres , étaient , toute charité à part , fort remarquables comme talent, comme bien-dire, comme grâce aisée en scène. Soit aux représentations données sous l'itispiration de Madame la princesse de Beauvau, au Conservatoire ; soit, l'an dernier, à ces retentissantes soirées de Henri III, dans le manège de l'hôtel Sellière converti en salle de spectacle ; soit, cette semaine-ci même, dans la galerie de l'hôtel Meyendorff , au profit de l'œuvre excellente des écoles de Saint-Joseph, la critique la plus impartiale, la moins accessible aux considérations tirées de la qualité et de l'intention bienfaisante de ces acteurs d'un jour, aurait pu être convoquée presque sans inconvénient.

C'est étonnant comme les gens du monde s'enten« dent à jouer la comédie !

Ou plutôt non ; ce n'est pas étonnant, si Ton regarde la chose de près et pour peu qu'on y réfléchisse.

Jouer la comédie , cela change moins ceux qui sont nés dans les salons et pour les salons, où beaucoup de politesse ne peut aller sans un peu de comédie*

Nombre des artistes de profession , avant d'arriver au talent qui fait leur gloire et nos plaisirs, ont dû conomencer par désapprendre les enseignements d'une ojTÎgine vulgaire , les traditions de la boutique paternelle, les souvenirs d'un humble point de départ. Au contraire , ces gens du monde qui se mettent au théâtre par goût, par fantaisie, par une inspiration de bienfaisance, savaient déjà, sans le faire exprès et avant toute tentative théâtrale, la moitié des choses qu'il faut savoir pour se produire en scène avec quelque succès.

Mais ce n'est pas la comédie qui a été le grand triomphe et la plus attrayante curiosité des trois soirées de l'hôtel MeyendorfF (la maîtresse de la maison était absente pour cause de deuil); on a joué toutefois le Portrait de la jardinière ^ ou la^ Fin justifie les moyenSy proverbe esquissé d'une main légère et élégante par une femme d'esprit attachée à la maison impériale, madame Leroux de Mouzay. La marquise de r Aubespine-Sully , née princesse Ghika, et le marquis , son mari, ont ensuite. fort bien dit les deux

principaux rôles de la Tasse de thé; mais on était impatient de cette nouveauté relative : les Tableaux vivants, dont on s'était tant entretenu à Tavance.

J'ai dit nouveauté relative ; en effet, il n'y a rien de moins absolument nouveau sous le soleil. A plusieurs reprises, nous avons vu nos théâtres envahis par ces exhibitions savamment combinées , et le nom de madame Keller, entre autres célébrités du genrç, est resté cher aux amateurs. Est-ce, comme on le^iit, madame de Genlis qui, pour l'amusement et Tinstniction à la fois des enfants du duc d'Orléans, dont on l'avait nommée gouverneur , imagina la première de composer, sous la direction des fameux peintres David et Isabey, des tableaux historiques dans lesquels elle faisait figurer des personnes de sa société î Toujours est-il que l'idée a fait fortune en tous lieux, et en Allemagne peut-être plus qu'ailleurs. A Rome, à Saint- Pétersbourg, la haute société s'est plu souvent à cette reproduction des chefs-d'œuvre des maîtres. C'est la première fois que, pour notre compte, nous avons vu à Paris ce genre abordé par des gens du monde.

Ils y ont fort bien réussi ; les sujets choisis, à savoir : la Toilette d'Esther; une Barque de pêcheurs napolitains; Rebecca donnant à boire à Eliézer; Judith après le meurtre d^Holopheme^ ont été, les trois soirs de suite, représentés à la grande satisfaction du public. Hier seulement, la représentation a été un peu troublée, vers la fin, et quelques personnes lassées par la lon-

gueur des entr'actes etlabrièv€;té excessive de Tapparition que madame de Castiglione, en longs habits blancs de carmélite, est venue faire à minuit et demi sur la scène; quelques personnes, dis-je, ont eu le tort d'oublier qu'ils étaient gens du monde en face d'une femme du monde, qui s'était décidée, pour une bonne œuvre, à une exhibition qui lui déplaisait, paraît-il, et n'ont pas assez dissimulé les marques de leur désappointement.

C'était le cas, pour le public, s'il était mécontent d'avoir trop attendu et trop peu vu cette beauté, de mettre son courroux dans sa poche et déjouer la comédie de la satisfaction quand même.

La politesse l'exigeait.

pncore T Académie française, plus étonnante qa^Hermsnn le dompteur et que Texposition des chiens. — Ce qui a pu tourner quelques cervelles d'immortels. — S'il fallait un avocat, plutôt M** Lachaud I que M* Dufaure ! — Les loisirs que va faire à M" Lachaud la nôu- ! velle direction du Figaro, ^<- A propos des chiens exposés. «— Le spiritisme et les fous volontaires. — Le livre de M. Home. — Son auteur chez la princesse de Mingrélie. — Un accordéon enchanté et le prince de Metternich aux Tuileries. — Le livre de M"° Rimsky- Korsokow. — La brochure de M. Grandguillot. — Madelon, par M. Edmond ALout. — Les Tricheurs, par M. A, de Caston. — Conseils relatifs à la fabrication des cartes. — Une soirée au Théâtre-Italien, — IJffymne des nations et la Marseillaise. — Le dernier lundi dansant des Tuileries. — Présentations officielles. — Le portrait de la carmélite. — Compromise par ses cheveux blancs. — Le chapeau prései*vateur.

Par!s^ 8 mai.

Il faut que les deux derniers choix de l'Académie française aient bien frappé le public par leur singularité!

Ni le dompteur Hermann et son ours blanc, ni même l'exposition des chiens qui, depuis dimanche, est la coqueluche du beau Paris, n'a eu le don d'enterrer cette question : à quoi pense l'Académie française et comment se fait-il que, pouvant s'enrichir de MM. Janin et Littré, elle ait préféré s'adjoindre MM. Dufaure et de Camé?

Quand je vois une personne se donner des torts, il entré dans les dispositions de mon esprit de chercher quelles peuvent être les excuses de sa conduite, les circonstances atténuantes de son erreur. Je m'imagine aujourd'hui que le bruit répandu, il y a quelques semaines, de l'honneur insigne que le souverain aurait songé à faire aux académiciens en venant s'asseoir parmi eux, avait troublé les cervelles, et que par làdessus on a voté à l'étourdie, comme après boire, sans trop savoir ce que l'on faisait.

Le bon sens public en appelle des derniers choix de l'Académie Ivre de cette vision à l'Académie à jeun.

Que de questions soulevait cette candidature impériale, si l'on en admet l'hypothèse I Que de points délicats elle effleurait! Que de suppositions elle comportait! L'auguste académicien se serait-il astreint à la formalité des visites chez ses nouveaux confrères î Sur quel pied l'aurait-on reçu : comme souverain ou comme écrivain, abstraction faite de sa couronne î

Si l'on devait s'attendre chez soi à l'honneur d'une pareille visite, ne fallait-il pas orner son foyer, le

parer, endimancher un peu son intérieur î Les pénates de nos immortels brillent généralement par la frugalité. Je ne jurerais pas que la femme de quelqu'un des quarante n'ait pas profité de la circonstance pour persuader à son mari qu'il devait renouveler le meuble du salon, la livrée du domestique, acheter une robe à sa femme elle-même, et moins négliger sa personne à lui pour être prêt à l'honneur qui... à la visite que...

— L'Empereur doit tenir à la toilette... On est sî élégant à sa cour!... L'Impératrice est toujours si bien mise !... S'il venait, vous me feriez prévenir par Javotte, que je le voie au moins entrer dans sa voiture on en sortir.

C'est ainsi en regardant trop haut, en bayant aux étoiles, que l'on a pu se laisser choir dans un puits, comme l'astrologue de la fable.

Je sais bien qu'en nommant M. Dufaure, l'Académie a mis son contentieux sur le pied de guerre. On peut Tattaquer ; elle a un avocat de plus pour la défendre.

Mais, du moment que l'on pose ainsi la question, elle aurait mieux fait de choisir M® Lachaud que M« Dufaure.

M* Lachaud, l'orateur de Cour d'assises par excellence, était bien plus l'homme qu'il fallait à une grande criminelle, comme l'Académie vient de s'amuser à le devenir, et non M® Dufaure, l'avocat des chiffres.

M* Lachaud, qui vient de sauver la tête de ma-

— i42 — dame OlUve, aurait peut-être accepte et entrepris avec succès la tâche de justifier TAcadémie écartant Janin, repoussant M. littré, ouvrant les bras à M. de Camé, l'appelant, — sans rire, — à Timmortalité en compagnie de cet homme éminent et respectable d'ailleurs, mais peu fait pour l'Institut : M. Dufaure.

M® Lachaud aurait pu d'autant mieux être de T Académie que la nouvelle allure d'un de ses clients ordinaires : le Figaro, va lui créer des loisirs.

Il parait que décidément le Figaro se range et renonce^ sous la direction nouvelle de MM. Jouvin et Bourdin, à se faire une querelle ou un procès par numéro.

Et cependant, on ajoute -— chose assez en contradiction avec ce qui précède <— - que M. Louis Yeuillot, qui n'a jamais péché par une plume trop caressante, a traité avec le Figaro transformé sur le pied de 12,000 fr. par an !

De plus, M. Barbey d'Aurevilly a déjà donné de sa collaboration qui n'est pas non plus à l'eau de rose !

J'aime beaucouples chiens, et vous I

Plus ils sont inutiles, plus j'en fais cas ; plus ils sont petits, mignons, délicats, moins ils tiennent de place dans la main et dans la poche, plus je pense qu'ils en doivent tenir dans notre vie et nos affections.

Rien de si adorable, rien de sî désagréable, rien de si tyrannique qu'un très-joli petit chien.

Disons-le, entre nous, familièrement et sans que cela tire à conséquence : c'est Thomme qui devient la bête , au bout de peu de temps , dans le compagnonnage trop intime de l'homme et du chien.

Voilà le cas ou jamais de dire avec le poëte :

M Laissez leur prendre un pUd chez vous, u Ils en auront bientôt pris ç^uatre. »

Le chien est comme la rime, en ce sens qu'il faut qu'il soit esclave, esclave obéissant ; les trois quarts dtt temps, au contraire, le chien admis dans l'intérieur en devient le tyran.

Abdiquer sa raison entre les mains blanches d'une maîtresse, ce n'est pas déjà trop sage ; entre les pattes d'un toutou, c'est absurde, et cependant cela est.

D'autres préfèrent abdiquer leur qualité d'êtres pen*sants et réfléchissants dans les bras du spiritisme. Ils invoquent n'importe quel esprit s'exprimant par coups frappés dans leur table et le laissent maître chez eux, sans même se permettre une objection. On a quelquefois parlé d'un directeur de journal qui, suivant les conseils que lui frappait sa table, congédiait ou gardait ses rédacteurs, diminuait, maintenait ou augmentait leurs appointements. C'était peut-être de sa part une manière commode de décliner la responsabilité de ses actes désagréables en les faisant endosser à une Egérie imaginaire. Mais, combien de gens qui, aveuglément, sans examen, acceptent pour guide souverain

ces manifestations mystérieuses, ce qui les conduit tout droit à Charenton !

' Il y aurait une belle étude à faire sur les fous volontaires.

M. Dunglas Daniel Home était à Paris ces jours-ci ; peut-être y est-il encore. On Ta vu à une petite soirée d'adieux chez la princesse de Mingrélie. L'édition anglaise de Touvrage autobiographique qu'il a écrit et que plusieurs fois déjà nous avons annoncé vient d'être mise en vente à Londres. Dix mille exemplaires ont été enlevés le premier jour.

Le même livre va paraître en français, chez l'éditeur Dentu, sous ce titre : Révélaiions sur ma vie suma" turelle. L'annonce en figure déjà aux catalogues de cette librairie.

A propos de M. Home, j'ai entendu citer parmi des croyants le trait suivant d'une des dernières séances qu'il ait données aux Tuileries.

On en était à la scène de l'accordéon qui joue tout seul dans la main de n'importe quelle personne de la société. « Pour moi, je croirai, dit S. Exe. l'ambassadeur d'Autriche, si j'entends jouer l'air auquel je pense en ce moment. »

Prodigieux! l'accordéon joua l'air demandé, Tair auquel pensait le prince, un air de la composition du prince Richard de Metternich, connu de lui seul et non gravé 1

Ce n'est pas tout; l'accordéon se mit ensuite à im-

proviser des variations de sa façon sur le thème. C'(Hait un accordéon très-fort en contre-point.

Autre miracle : il va décidément paraître le livre de cette brillante étrangère, madame Rimsky-Korsokow ; un Hiver à Paris.

Les premières feuilles sont déjà entre lés mains de l'imprimeur.

On dit que c'est Théophile Gautier qui revoit les épreuves. En tout cas, je sais que Téminent écrivain du Moniteur, Tauteur de Giselle, le poëte de la Co^ médie de la mort y le voyageur de Tra los montes, Tun des plus illustres académiciens et des plus certainement immortels du quarante et unième fauteuil, faisait partie d'un comité de littérateurs amis qui fut convoqué pour entendre le manuscrit de madame Korsokow et donner son avis sur l'opportunité de la publication. A l'unanimité, l'impression a été votée avec beaucoup et de très-sincères félicitations pour l'auteur.

Le mari de madame Rimsky-Korsokow vient d'arriver à Paris. C'est un très-jeune et très-beau cavalier.

On parle d'une brochure : Napoléon III et la Russie ^ dont l'auteur serait M. Grandguillot, l'ex-Grandguillot du Constitutionnel dont la gloire alla s'éteindre au Pays, laquelle brochure serait destinée à produire une certaine sensation.

Cette brochure paraîtrait chez Dentu, bien entendu, dans cet étroit magasin qui est la terre classique des brochures.

Mais celle-ci paraîtrJa-t-elle jamais? Elle ressemble, à ce qu'il paraît, à la toile de Pénélope. Les compositeurs passent leur temps à défaire et à refaire. Les fluctuations quotidiennes de la politique et de la diplomatie renversent aujourd'hui ce que l'on croyait bâti la veille, et le travail susdit n'a pas encore pu trouver le moment propice pour entrer en campagne.

MadeloUj le roman en un gros volume de M. About, qui vient de paraître, n'a pas eu besoin, au contraire, de consulter la rose des vents avant de prendre la mer. Ce qui est spirituel sera toujours de circonstance en France, espérons-le! quoique certains poëmes d'opéra comique qu'il faut entendre applaudir ; certains calembours dont il faut voir rire les béotiens sans se fâcher; certains élans, prétendus sublimes, dont il faut voir s'enthousiasmer une autre catégorie d'imbéciles, ne donnent parfois que trop lieu de douter si le peuple le plus spirituel de la terre ne s'est pas mis à dépenser de nos jours ses longues économies de sottise.

Les Tricheurs, scènes de jeu, par M, Alfred de Gaston, seront un livre amusant et de bon conseil tant qu'il y aura des hommes.

Il me semble que cela est étudié d'aussi près et non moins méthodique que l'ouvrage antérieur de Robert Houdin sur la même matière : les Tricheries des grecs dévoilées.

Dans un de ses premiers chapitres : la fabrication des cartes, M. de Gaston donne des avis aussi simples

que pratiques sur les mesures à prendre pour diminuer le nombre des tricheurs, en rendant leurs tours plus malaisés, et, pour cela, il suffit d apporter quelques changements qu'il indique à la qualité des instruments de combat :

« Depuis vingt ans, les cartes françaises deviennent de jour en jour plus petites, c'est un mal.

« Les petites cartes sont incommodes pour les joueurs et servent merveilleusement aux roueries des fripons.

« Entre les anciennes cartes patagoniennes et nos cartes lilliputiennes, il y a un juste milieu qu'il faut adopter.

« Les cartes devraient avoir 6 centimètres et demi de largeur, sur 10 centimètres de hauteur.

« Pour appuyer notre demande, nous dirons, comme exemple, que les prestidigitateurs qui vont en Allemagne sont obligés de se servir de cartes françaises, les cartes allemandes étant trop grandes pour exécuter les sauts de coupe, les filages de carte et les portées. «

M. de Gaston dit encore qu'il faudrait empêcher la vente de toutes autres cartes que les opaques.

«... Tous les dessins extérieurs devraient être interdits d'une façon absolue ; les cartes blanches sont les meilleures, par cette raison toute simple qu'elles sont plus difficiles à marquer. . . les dessins sont autant de points de repère pour les tricheurs.

— lis —

« ... Il y a mieux encore : certains dessins de cartes, très à l'insu des fabricants, sans aucun doute, ont été donnés ou inspirés par des tricheurs.

« Nous avons eu en main des jeux bleus et rouges, avec défe dessins formant quatre cercles par colonnes, composés chacun de huit petits points séparés. Grâce à ces ronds, en cinq minutes l'on pouvait arriver à nommer les trente-deux cartes en les faisant placer sur une table, la figure du côté du tapis.

«« Autre remarque : Les fabricants ont le tort d'adopter un ordre uniforme pour classer leurs jeux.

« Quand un tricheur sait par cœur l'ordre d'un de ces jeux, il connaît la situation de toutes les cartes provenant de la même fabrique.

" ... Le jeu est enveloppé d'une feuille de papier pliée ad hoc, sur laquelle le fabricant inscrit son nom et son adresse et fait quelquefois un bout de réclame.

*« Le papier est fermé par une bande d'un papier blanc spécial, sur lequel se retrouve le timbre de l'administration des contributions indirectes.

« Nous n'hésitons pas à affirmer que la bande qu ferme le jeu est complètement insuffisante ; elle n'est assujettie à l'enveloppe principale que par ses extrémités de droite et de gauche, un peu de colle la maintient et voilà tout ; c'est pitoyable.

« Le dernier tricheur venu, en une heure, avec un

coupe-papier trempé dans de Teau tiède, décachètera douze jeux, les arrangera à sa guise et en recollera la bande de telle sorte que tous les joueurs , tous les experts et tous les commissaires dé police de Paris y perdront leur savoir et ne pourront affirmer si les jeux ont été décachetés ou non.

« Il faut donc, au plus vite, créer une large contreenveloppe, scellée par l'administration et adhérente sans solution de continuité à Tenveloppe du fabricant. »

Pourvu qu'il n'en soit point des précautions recommandées par M. de Gaston contre les tricheurs, comme des mesures qu'il est toujours question de prendre dans les voitures des chemins de fer, le lendemain des accidents, pour garantir les voyageurs contre les entreprises des malfaiteurs en compagnie desquels on peut se trouver, mesures que Ton a toujours oublié jusqu'ici de prendre et dont il cesse peu à peu d'être question, selon que s'efface le souvenir de l'attentat qui a mis ce sujet sur le tapis !

Des circonstances , encore présentes à la mémoire des Parisiens, ont rendu facile la transition d'une histoire de jeu à la salle du Théâtre-Italien.

Les chants y ont cessé. Mario, Tamberlick, la Patti et tutti quanti sont à Londres. Cependant , samedi dernier, une représentation extraordinaire, donnée au bénéfice de M. Billema, professeur de chant distingué, a réveillé les échos de la salle Ventadour.

— 150 -^ On donnait pour la première fois, — c'était le morceau capital et le plus curieux attrait d un programme hybride qui réunissait les noms de Samson, dé mademoiselle Déjazet, de madame Penco, de Gardonî et de mademoiselle Vemon ; — on donnait pour la première fois à Paris V Hymne des nations, grande page que Verdi composa pour l'inauguration solennelle de la dernière exposition de Londres.

On avait beaucoup parlé à l'avance de la péroraison de ce morceau, où la Marseillaise, le God save the Queen et l'air national italien se marient dans un ensemble qui a paru aux Italiens plus puissant, plus bizarre et plus surprenant qu'agréable.

Cela tenait peut-être à ce que l'exécution, à^'yme difficulté extrême, n'ayaitpas été suffisamment répétée ; peut-être aussi était-ce la faute du vaisseau de la sajle, trop étroit pour ces puissantes combinaisons de sonorité destinées à remplir les voûtes immenses de Kensington-Palace ; peut-être encore ^absence de la voix de Tamberlick, pour laquelle les solos ont été écrits, de Tamberlick, incomplètement remplacé par le soprano de madame Penco, se faisait-elle sentir d'upe façon nuisible à l'effet.

Toiqpurs est-il qu'il n'a pas répondu à l'attente générale.

L'Empereur assistait avec l'Impératrice à cette représentation ; on a remarqué qu'il s'est mis à sourire

lorsque les premières notes de l'hymne fiévreux de Rouget de llsle se sont fait entendre à l'orchestre.

Quant au public, il s'est partagd en deux camps : les uns ont témoigné par leurs applaudissements le plaisir qu'ils avaient à entendre de nouveau cette vieille connaissance révolutionnaire ; l'attitude des autres exprimait le sentiment tout contraire d'un homme qui se trouve nez à nez avec quelqu'un qu'il espérait ne pas revoir, le croyant mort et enterré.

Il avait été question, du reste, d'interdire, — pour cause de Marseillaise, — VHymne des nations, de Verdi, et je crois que l'autorisation de l'exécuter a du venir de très-haut.

Comme dit le proverbe, mieux vaut avoir affaire à Dieu qu'à ses saints.

Il n'y a plus de bals dans la société moyenne ; il y en a aux Tuileries et au faubourg Saint-Germain.

Une présentation qui est une conquête d'une société sur l'autre, celle du jeune duc de Mouchy, a eu lieu au dernier lundi de l'Impératrice.

Le même soir a fait son entrée à la Cour la blonde duchesse de Palliano Colonna, qu'un buste en marbre mis par elle à l'exposition des Champs-Elysées et remarqué par l'Impératrice, avait désignée à l'accueil plus particulièrement bienveillant de la souveraine.

La belle comtesse de Castiglione, qui décidément se fait moins rare, était à ce bal.

On a dit et même imprimé, je crois, qu'elle avait autorisé la vente au profit des pauvres, à 50 francs l'exemplaire, du portrait photographié de la carmélite dont la rapide apparition aux tableaux vivants de l'hôtel Meyendorff donna lieu à des manifestations d'un goût indécis. Mais j'incline à penser, malgré les ondit, que l'image de la carmélite en question n'aura pas été mise dans le commerce, car on ne la trouve nulle part, ni pour cinquante, ni pour cent francs.

Le faubourg Saint-Germain a dansé chez madame la comtesse de Béhague, mercredi dernier.

Le même soir, il y avait réception à la présidence du Corps-Législatif. La princesse Troubetzkoï , mère de la duchesse deMorny, y assistait ; on a beaucoup remarqué la grâce, le grand air, la jeunesse de cette noble étrangère et sa grande ressemblance avec sa fille.

Descendons maintenant dans le plus anti-officiel des mondes : J'ai deux anecdotes dans mon sac... Giboyer chroniqueur en avait trois, dans les Effrontés : •« le laquais terrible, — le chien compromettant, — le macaroni indiscret. •> Moi, je n'en ai que deux pour aujourd'hui : Compromise par ses cheveux blancs et le chapeau préservateur .

Nous finirons par le chapeau préservateur ; c'est vous dire par laquelle nous commençons.

L'autre jour, une jolie jeune femme qui joue la co-

niédie, vaille que vaille, sur un de nos plus petits théâtres de genre, accepta par complaisance, dans une pièce nouvelle, pour rendre service à ses camarades et à son directeur, un rôle de vieille ridicule.

Cet acte de bon cœur lui porta bonheur auprès du public ; elle fut meilleure qu'à elle n'appartient ; elle fit rire, elle fut applaudie, fagottéeen duègne.

Quand elle rentra dans la coulisse, tout le monde la félicitait de son succès.

Mais ses lauriers furent bientôt gâtés par Tépître suivante qu'elle reçut d'un sien protecteur qu'elle avait dans la salle et qui disait à peu près ceci:

u Je vous aime; mais ma considération m'est plus chère encore que mon amour ; vous venez de faire rire le public à vos dépens, en vous montrant travestie en vieille ridicule ; il me semblait que les rires que vous avez provoqués m'atteignaient aussi. Adieu ; nous ne nous reverrons plus. »»

Effectivement, cet adorateur de plus d'amour-propre que d'esprit n'a pas reparu.

Mais, en attendant qu'il ait un successeur, la petite personne qui a manqué son avenir en se montrant soits des cheveux blancs d'emprunt par zèle pour l'administration, est engagée à tour de rôle par une de ses camarades à dîner et à déjeuner.

JLe chapeau préservateur. — Henry Monnier rencontre un de ses amis dans la rue :

— Quel vilain chapeau tu as là, lui dit-il ; achète un chapeau, il n'est que temps ; c'est le conseil d'un ami.

— Veux- tu bien te taire, reprend l'ami d'Henry Monnier. Ma femme m'a dit que tant que j'aurais un aussi vilain chapeau elle ne sortirait plus avec moi. Ta comprends que je n'ai pas envie d'en changer de sitôt, — de chapeau s'entend.

Comment la charité du cavalier peut rendre sa monture rétive , ou le cheval du curé. — Un Myrîel au petit pied. — Les créations du génie. . — L'auteur des Misérables et le cheval du hon curé. — David^ le roi-prophète, précurseur des Misérables , et la doctrine des Misérables, — Les misérables de la peinture ou l'exposition des refusés. — Les deux R se valent. — Un peu de logique, s'il vous plaît. — Sur le bord de la question électorale. — Les reprises en matière d'élections et les reprises en matière de représentations. — Le pittoresque manque à nos mœurs électorales. — Les deux turfs. — L'obélisque de la place Louis XV et de Louqsor consolé dans son exil par la présence des turcos et des spahis. — Pétition pour les lions qu'on empêche de se promener. — Deux dompteurs de cantfltrices ou M"** Patti soi-disant tenue en cage. — La Femme à barbe, par M. Pierre Véron. — Fantine ou l'Érigone de la reprise des Pilules du Diable à la Porte Saint-Martin. — Esther et Assuérus. — Le sculpteur et la déesse. —L'été; le concert des Champs-Elysées ; les bals et soirées quand même. — La manie d'un anonyme à rencontre d'un titre de comte. — Pourvu que ce ne soit pas le vôtre ! — Miracles au choix : la photographie spirite et un mot d'Arago ; la mâchoire d'Evoe; —apparition de Paulowna à M'**' de Katow, chez M"* Huet.— M. Home au Grand-îiôteL — Deux pierres conique? qui font un argument sans réplique. — Dernières nouvelles de M"* Patti. — Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille V

Paris^ 29 mai.

Il y avait une fois un curé de campagne qui avait un cheval. Un beau jour, il le vendit , sous prétexte que la nourriture de ce cheval diminuait la part des pauvres.

Celui qui venait ainsi de sacrifier sa monture à la soif de charité qui le dévorait, était un de ces humbles et admirables prêtres, toujours par voies et par chemins, qui cherchent la misère des autres, pour la soulager, avec autant d'ardeur que le commun des mortels cherche la fortune pour soi-même.

C'était à cette chasse héroïque qu'il passait son temps : la chasse au bien. Il l'avait commencée àcheval ; il la continua à pied, avec un peu plus de fatigue, mais sans jamais se ralentir.

Cependant, l'acquéreur du cheval du curé s'en vint un jour au presbytère, la plainte à la bouche et l'amertume aux lèvres.

— Monsieur le curé, dit-il d'un ton qui aurait gagné à être plus convenable, vous m'avez trompé ; je n'aurais pas cru cela de vous qui jouez au saint.

— Expliquez- vous, dit le prêtre.

— Oui, vous m'avez trompé : j'ai cru acheter un cheval, et vous m'avez vendu une rosse qui ne veut pas marcher, qui s'arrête à toutes les portes les plus humbles et les plus misérables , et puis c'est une bataille pour la faire démarrer de là. Comme si j'avais

affaire aux gens qui pourrissent dans les taudis !... Au contraire, quand je vais faire visite dans quelque château, quand je veux descendre chez les propriétaires des belles maisons en pierres de taille, la maudite bête ne veut ni comprendre, ni obéir, et je tire, je tire sur les rênes ;' elle marche toujours.

Le curé sourit : « Ce n*est pas le cheval qui est mauvais, ce sont les habitudes que je lui ai laissé prendre qui sont mauvaises ; allez. Monsieur, je crois qu'il s*en corrigera vite avec vous, et que vous le formerez à n*aller que chez les riches. »♦

Comme on racontait, l'autre jour, devant nous, Thistoire de ce bon curé, quelqu'un s'écria : « Mais ! c'est un Myriel au petit pied. »»

Un Myriel ! on dit cela désormais, depuis la profonde impression laissée par les Misérables de Victor Hugo, pour désigner la charité même vêtue d une soutane.

Le gamin de Paris est devenu un Gavroche ; tout forçat repenti s'appellera Jean Valjean, comme tout hypocrite s'appelle Tartuffe, depuis Molière, et tout misanthrope, Alceste; dites Fantine, et tout le monde comprendra qu'il s'agit d'une fille perdue qui se relève, et se rachète par les douleurs et les dévouements de sa maternité.

C'est là un privilège dévolu au génie seulement : créer des types dont le nom s'incruste dans la langue et cesse de devenir un nom propre. L'esprit, Timagî-

— i58 — nation, font mouvoir dans des fictions ingénieuses des figures agréables ou terribles, souriantes ou pleurantes, mais ne suffisent pas pour que Técrivain s'élève jusqu'à l'enfantement de types immortels qui sembleront faire désormais partie de l'humanité.

Don Juan, don Quichotte, Lovelace, c'est la séduction, c'est la chevalerie errante. Supposez que tous les exemplaires des chefs-d'œuvre de Cervantes, de Richardson, de Molière, aient péri, par ipipossible, dans toutes les bibliothèques du monde ; il y aurait toujours des don Juan, des Lovelace, des don Quichotte (la folie sublime des don Quichotte devient pourtant de jour en jour plus rare), tant qu'il y aurait des hommes.

Nous venons de voir que les créations de Victor Hugo jouissent du même brevet d'immortalité.

Dans son grand ouvrage : les Misérables , sur lequel la publication nouvelle en un format populaire nous fournit l'occasion de revenir, m'est avis qu'il a un peu fait comme ce cheval du curé qui stationnait aux portes de mauvaise mine et passait au galop devant les toits splendides, où l'on n'avait pas besoin des secours de son pieux cavalier.

Tel Victor Hugo s'est arrêté devant les misères, les maladies et les hontes. Il s'est arrêté pour soulager et réhabiliter les misérables et les réconforter dans la pensée de Dieu. Ce qui ne cessera jamais de m'étonner, — je ne parle pas de quelques détails discutables,

mais de la charité qui rëgne dans rensemble, — c'est que Torthodoxie catholique s'en soit scandalisée.

On chante tous les dimanches, aux vêpres, dans les psaumes de David, un ou deux versets où est contenue la substance même du poëme des Misérables^ et qui devraient alors choquer au même titre les fidèles qui ne sont pas éloignés de se signer, au nom seul des Misérables^ comme si on leur parlait du diable en personne.

Voici ce que Ton chante aux vêpres, sans se douter probablement de la parenté de ce verset avec le poëme humanitaire et révolutionnaire dont David semble avoir été le précurseur :

... Ee de stercore erigens pauperem Ut collocet eum cum principibuê...

Ce qui veut dire : ... « relevant le misérable de son fumier, pour le faire asseoir avec les princes... »

Eh bien, Victor Hugo n'a pas fait autre chose.

L'Empereur non plus n'a pas fait autre chose, dans un autre ordre d'idées, quand il a ouvert récemment l'Exposition de peinture aux misérables du pinceau et de l'ébauchoir, exclus par la superbe orthodoxie du jury.

L'Empereur a fait trôner les refusés à côté des reçus, de sorte que les deux R se valent, pour cette année, au Palais de l'Industrie.

De part et d'autre, c est un mouvement analogue ; c'est Tascension égalitaire de tous à la lumière.

Est-ce révolutionnaire? — Abominablement.

Mais, pour peu que Ton se pique de raisonner, il r*e faut pas chanter chez le roi-prophète et admirer chez l'Empereur ce que Ton blâme chez le poëte.

C'est le mouvement du siècle de ne plus pousser le vieux cri gaulois : Malheur aux vaincus l et de le remplacer, au contraire, par ce mot d'ordre : « Pitié, miséricorde et consolation. »»

Tout cela n'a rien de commun, me direz-vous, avec la grande et presque la seule question du jour : les élections.

Peut-être.

Les élections, — ce n'est pas mon affaire, grâce au ciel, d'en parler ; — mais je ne puis m'empêcher de faire la remarque suivante : le système des reprises, fort en honneur en ce moment près des administrations théâtrales, fait mine d'envahir aussi les élections.

Il est telle réapparition d*homme politique, qui naguère occupa la scène, qui se présente aujourd'hui de nouveau devant la rampe, laquelle réapparition me fait le même effet que la reprise de Louis XI à la Comédie-Française.

Je ne dis point que l'on ait mal fait de reprendre les Pilules du Diable à la Porte-Saint- Martin ; je ne dis pas non plus que ce soit un tort de vouloir rendre la

parole à des bouches éloquentes, qui se trouvaient fermées depuis une dizaine d'années.

J'avoue pourtant, — prenez ceci pour la profession àe foi sans conséquence d'un amateur qui plane sur las 'frontières des questions sans y pénétrer sérieusement, — que j'aimerais mieux voir préparer des moissons pour l'avenir que chercher des regains dans le champ du passé.

Par une rencontre assez bizarre, à laquelle on n'avait peut-être pas songé, la journée de dimanche sera féconde à la fois en grandes émotions chevalines et en agitations électorales. Sur l'hippodrome de Longchamp, on verra disputer le prix par excellence, le grand prix, le prix de cent mille francs, le gros lot de cette loterie à cheval. Sur l'autre turf, où les candidats s'agitent, où le suffrage universel les mène, une grosse partie est engagée.

Qui gagnerai Sera-ce les couleurs du gouvernement ou bien la casaque de l'opposition 1 Les paris sont ouverts.

Les journaux spéciaux nous en donnent la cote, en ce qui concerne non pas les élections, mais le grand prix de cent mille francs ; on parie l'égahté pour tel cheval, 3/1 contre tel autre, 4/1 contre un troisième, 5/1 contre un cinquième, etc., etc. J'aimerais à trouver, je l'avoue, dans un journal du soir, une évaluation analogue, en chiffres connus, des chances supposées à chacun des candidats à la députation

parisienne. Par exemple, la proportion contre ou pour M. Thiersestde...

Ce qui manque à nos élections françaises, c*est, entre autres choses, le pittoresque. Je suis assez de l'avis de ce bonhomme naïf qui croyait, en entrant un jour à la Bourse, y voir M. de Rothschild, en chair et en os, manœuvrant contre M. Pereire en personne naturelle, et se plaignait que le public fût privé de la vue des plus grands acteurs. De même, nous ne voyons pas assez nos candidats. Dans la fameuse scène des élections de Richard Darlington, plus récemment dans Tacte des élections de Un homme de rien, les choses se passent avec plus d'animation et de coloris. Mais osons proclamer hardiment cette vérité : l'Angleterre n'est pas la France.

Les turcos et les spahis font bon effet dans le paysage, on doit le reconnaître, et surtout quand on a la fortune de rencontrer un spahi au pied de l'obélisque de la place Louis XV; Thomme et le monolithe s'accordent parfaitement ensemble. L'obélisque n'a plus ses airs d'exilé solitaire, depuis que ce fort contingent de turbans, de burnous, de visages africains, se promène dans Paris. C'est dommage que le citoyen de Louqsor soit peu portatif de sa nature ; sans quoi on aurait dû l'emmener à la revue des turbans que l'Empereur a passée hier au bois de Boulogne; cela aurait rechauffé son vieux cœur de pierre.

Les lions de Crockett, esquire^ et ceux d'Hermann,

fils du Rhin, — non moins rivaux entre eux que les candidats de Topposition et les candidats du gouvernement, — aimeraient sans doute assez aussi à venir faire une promenade autour de Tobélisque, leur compatriote acclimaté, comme eux-mêmes, parmi nous. Mais on leur refuse incivilement toute permission de sortir de leur cage. Ils ne reçoivent guère que la visite de leur dompteur, et ils ne font pas de visite ; ils restent chez eux comme Choufleury, des Bouffes-Parisiens ; cela doit leur paraître monotone à la longue. Ils seront restés longtemps à Paris, et ils en partiront sans connaître Paris, sans connaître au moins le goût d'un Parisien. Ce dernier point est triste pour une mâchoire désireuse de s'instruire.

Le carcere duro auquel sont soumis messieurs les lions méfait penser au procès qu'Adelina Patti intente, dit-on, devant la justice anglaise à son père et à son beau-frère. S'il faut en croire les termes de la plainte, la • petite diva n'aurait guère à remercier ses tuteurs trop enclins à se prendre pour des geôliers, geôliers de Son argent, geôliers de sa personne. Qui n'entend qu'une cloche. .. vous savez le reste ; attendons pour juger que la réponse de MM. Salvator Patti et Maurice Strakosch aux faits articulés contre eux ait pu être connue ; ce qui me paraît le plus clair jusqu'ici et en dehors de toute contestation possible, ce qui est acquis à Thistoire par le document présenté à la Court of Chancery^ c'est que la demanderesse s'appelle Adeline-Jeanne-

— 1G4 — Oorinde Patti, c'est qu'elle est âgée de vingt-deux ans et deux mois, c'est qu'elle est née à Madrid.

Le texte de la plainte rédigée dans son intérêt la qualifie ** artiste musicienne de grande célébrité. »

Mais un des points sans contredit les plus curieux de ce morceau d'éloquence judiciaire, c'est que la demanderesse (parlons, nous aussi, ce joli langage] estime à 600,000 francs le chiflFre des bénéfices encaissés, en une année^ par ses tuteurs comme produits de son gosier.

Voilà un joli denier!

Toutefois, les chevaux de course gagnent encore davantage; six cent mille francs, c'est à peu près ce que la Toucques a produit à son heureux propriétaire, M. le comte de Montgommery, non point en un an, mais en un jour, mais en quelques minutes. Que sera-ce, si nous traversons la Manche 1 De l'autre côté du détroit, un cheval qui ne gagne que 600,000 fr., en une course à son propriétaire, n'est point mémorable du tout.

Toujours, s'il faut s'en rapporter aux termes de la demande présentée par mademoiselle Patti au lord chancelier de la Couronne, ce sont de rudes dompteurs de jeunes cantatrices que les sieurs Strakosch et Patti père.. . " Ils suiveillent tous les mouvenîents de la demanderesse, ne veulent pas lui permettre de communiquer avec ses amis, ni de recevoir des lettres d'eux ; cherchent à lui enlever toute liberté d'action, la confi-

nent dans certaines chambres^ surveillent toutes ses actions, et la menacent de violences en cas de résistance. Ils ouvrent ses lettres sans son consentement et en retiennent quelques-unes. Le défendeur Maurice Strakosch a, en outre, accusé la demanderesse d'une conduite immorale, dont elle n'est pas coupable, et elle affirme que les persécutions des défendeurs menacent de la rendre folle et lui rendent la vie très-misérable. »»

Voilà donc, à en croire la demande, mais ne faut-il pas en rabattre \ une enfant qui gagne, dans une année, 600,000 francs avec son gosier, le tout pour traîner une existence misérable (le mot y est) , et pour avoir besoin que la justice lui vienne en aide. C'est bien la peine ! v

Ce n'est pas tout : il paraît qu'il y a un mariage sous roche ; on voit poindre, dans le documeiit en question, un honorable gentleman avec lequel la petite diva a échangé des serments. C'est sans doute ce projet de mariage, contrarié par les tuteurs, qui a décidé la pupille à secouer le joug de ceux-ci. L'amour, qui perdit Troie, aurait perdu le duumvirat Strakosch etPattipère.

11 n'y a guère que l'amour, pour faire faire des coups d'État aux jeunes personnes.

Ce débat fera du bien à mademoiselle Patti dans l'opinion publique. On craignait que la diva à six cent mille francs par an n'eût étouffé la femme en elle. Dieu soit loué ! le phénomène est une femme, une

femme capable de jouer Rosine, pour son compte, à la ville, si Bartolo la moleste. Seulement Rosine, de nos jours, plaide au lieu de se faire enlever. C'est plus régulier.

A propos de phénomène, laissez-moi passer du gracieux au grotesque. Un petit livre de M. Pierre Véron : la Femme à barbe y fait rage, depuis deux semaines environ, à l'étalage des libraires. Les promesses d'un titre plein de fantaisie, le nom de l'auteur, un vif esprit que l'on sait en mesure de tenir toutes les promesses de son titre, voilà ce qui affriande le lecteur au passage.

Vous ouvrez le volume ; vous y trouvez rhistoire comico- sentimentale d'une bergère à l'âme délicate, au menton viril, qu'on montre pour deux sous dans les foires. « Le saltimbanque a des entrailles, » comme disait Bilboquet. On peut arborer un visage aussi touffu que celui d'un sapeur, et, à l'ombre de cette futaie, peut battre la sensitivité d'un cœur virginal. C'est là l'histoire que M. Pierre Véron a racontée avec une verve que rien ne ralentit.

Le théâtre de la Porte-Saint-Martin cherchait aussi, ces jours passés, son phénomène. N'allez pas croire que le phénomène, à la chasse duquel un directeur habile avait lancé ses plus fins limiers, fût un drame bien fait par quelque auteur nouveau, venant enfin débarrasser la scène de ce fatras de vieilleries qui l'encombre! Mon Dieu, non; nos directeurs sont

devenus trop exhibiteurs pour cela ; ce qu'il fallait à la Porte-Saint-Martîn, c'était la plus belle fille de Paris pour figurer Érigone dans un ballet, fort attrayant d'ailleurs, qui fait le principal éclat de sa reprise des Pilules du Diable, w La plus belle fille de Paris I » avait-il dit en propres termes, en homme qui ne se contente pas à demi, en César de la mise en scène, qui trouve que rien n'est fait tant qu'il reste à faire encore, et, sur ce mot d'ordre donné par le maître, les rabatteurs se mirent en campagne.

Diogène, pour chercher son homme, avait naguère besoin d'une lanterne. Ceux-ci, quêtant une Érigone pour la Porte-Saint-Martin, négligèrent cette formalité, comptant sur le gaz municipal qui brille dans les réverbères.

Ils cherchèrent, ils cherchèrent tant et plus cette beauté dont un théâtre avait besoin pour compléter la mise en scène de son ballet. Cela me rappelle le récit d'Esther à Élise, au commencement de la tragédie de Racine :

« De l'Inde à l'Hellesçont ses esclaves coururent; Les filles de TÉgypte à Suse comparurent ; Celles même du Parthe et du Scythe indompté Y briguèrent le sceptre ojQfert à la beauté. »

Telles les candidates au rôle d'Érigone, Dans l'ancienne Grèce, quand un sculpteur voulait tirer d'un bloc de marbre une déesse, n'avons-nous

pas tous entendu dire que les plus belles et les plus honnêtes femmes de la cité posaient volontiers pour lui, chacune apportant, comme un tribut à la divinité dont l'image devait réunir toutes les perfections, ce que sa beauté à elle offrait de plus parfait, de sorte que la Vénus d*un Phidias ou d'un Praxitèle avait les épaules d'Hélène, Toreille de Timas, le nez de Laïs, la bouche de Cléanthis, ainsi de suite. C'était une anthologie taillée dans le marbre.

On était fière d'avoir apporté, à ce recueil de morceaux choisis, une pièce digne d'être admise par le sculpteur de la déesse.

Par malheur, ce procédé plus commode n'était pas possible à employer pour l'Érigone en chair et en os de la Porte-Saint-Martin. Il fallait trouver en bloc les perfections demandées.

On crut les avoir suffisamment rencontrées dans une demoiselle surnommée Fantine, qui a été recrutée pour les Pilules du Diable, peu de jours avant la première représentation, un soir qu'elle soupait an café du Helder.

Pourquoi l'appelle-t-on Fantine? Elle a ses dents et ses cheveux ; elle n'a point, que Ton sache, comme l'héroïne de la première partie des Misérables^ sacrifié la femme à la mère ; mais l'enthousiasme de la jeunesse du quartier latin n'y aura pas regardé de si près ; ils l'ont swmommée Fantine parce qu'ils avaient d'elle

plein les yeux, et des t3rpes de Victor Hugo plein la tête.

Toujours est-il que c*est Fantine qui fait Érigone, Oui vraiment, les bals continuent; Tété, qui commence à venir, ne les a pas tués; Tété s'est mis, ces jours-ci, à obéir enfin aux injonctions de Tadministration des excellents concerts des Champs- Elysées, qui le sommait, par la voix de toutes ses réclames, de venir remplir son mandat et attiédir les soirées; eh bien, malgré Tété, il n'y a guère que les bourgeois qui quittent la ville, et les gens du vrai monde, en dehors des sphères officielles, choisissent cette époque-ci pour leurs bals les plus raffinés II y a eu, par exemple, chez madame de Moutgommery, cette semaine, chez madame la comtesse de Montgommery, née de Portes, la femme de rheureux propriétaire de la Toucques, le cheval qui a vaincu à Chantilly dans le grand jour du Derby; il y a eu, dis-je, un bal où tout Paris n'était pas, et qui n*en fut que plus ravissant au dire des élus. C'était le même monde, moins en nombre, que la semaine passée chez madame la princesse de Sagan. Ce sera encore le même monde, le 3 juin, chez madame la comtesse de Nadaillac. Le même monde encore, qui ne se repose plus à cette époque-ci, après s'être généralement fait tirer l'oreille, en carnaval, pour entrer en danse, aura bientôt la comédie d'amateurs chez madame la marquise de Béthisy; ce devait être pour mardi dernier; un

— i7() — deuil d*une des actrices a arrêté la fête. LUme d'Octave Feuillet, ce joli pastel un peu effacé, est la pièce choisie par les aristocratiques comédiens.

Il est à Paris au moins un quidam qui s'est donné une mission singulière : chaque fois qu'une circonstance quelconque met en lumière un des hauts personnages mondains que nous venons de citer, il proteste, par lettres anonymes envoyées aux journaux, surtout aux chroniqueurs en relief, contre le titre de comte accolé au nom de ce personnage. —Que vous ayez raison ou tort, monsieur Tanonyme, vous faites là un vilain métier, permettez-moi de vous le dire avec la franchise qu'autorise l'ancienneté de nos relations, car voilà bien sept ans que vous m'avez, pour la première fois, honoré de vos communications hostiles au titre de comte de monsieur ***. Nous ne sommes point institué ici pour contrôler le métal des couronnes héraldiques, .encore moins pour le dénoncer si nous le croyons faux. . J'ai ouï dire qu'il y a des commissions qui fonctionnent pour arrêter cet abus ; adressez-vous à elles, ou plutôt, tenez- vous tranquille ; que vous importe, après tout? J'ai toujours aimé cette réponse d'Arnal, dans un de ses rôles, à un individu qui lui disait : «♦ Vous prenez du ventre. — Pourvu que ce ne soit pas le vôtre ! » reprenait Arnal, d'un air délicat et formalisé.

Pourvu que ce ne soit pas le vôtre ! me paraît d'une philosophie très-saine et d'une application fort juste à propos de ce titre de comte que notre infatigable

correspondajit, avec uq acharnement de dénonciation que sept années n*ont pas lassé, prétend usurpé par celui qui le porte.

J'ai rencontré, un jour de cette semaine, M. Home, le magicien, qui rentrait chez lui, au Grand^Hôtely où il est descendu comme n'importe quel simple mortel en voyage. J'aurais voulu pouvoir l'interroger sur ce nouveau miracle accompli d'abord dans la ville de Boston, et dont le bruit court aujourd'hui le monde sous le nom de photographie spirite, faisant, comme on peut s'y attendre, frémir d'admiration les crédules et d'indignation les incrédules.

Pour faire de la photographie spirite, il faut d'abord un photographe médium. C'est le lièvre du civet. Etant donné ce lièvre, je veux dire ce photographe, il n'y a plus à se préoccuper de rien. On prépare la plaque comme à l'ordinaire, et tout se passe comme à , l'ordinaire, avec cette petite différence qu'aucun modèle n'a posé devant l'objectif, du moins aucun modèle visible, et que vous trouvez sur la plaque le portrait de la personne morte que l'on a évoquée. Trois coups frappés dans l'instrument vous avertissent quand le tour est fait et quand on peut lever le rideau. Ce 'n'est pas plus difficile que cela.

Un jour, on racontait devant le grand Arago des faits aussi invraisemblables, aussi absurdes que celuici, et chacun de lever les épaules au récit de ces jongleries ; Arago seul ne riait pas.

— Est-ce que vous y croyez, par hasard î lui demanda-t-on.

— Ma foi, non ; mais, en dehors des mathématiques, il n'y a que les présomptueux qui disent : c'est impossible.

Ce serait malheureux pour les chroniqueurs, à qui cette manie du surnaturel, en faveur depuis une dizaine d'années déjà, a plus d une fois rapporté leur pain le plus blanc, si Ton renonçait à ces vagabondages dans le domaine de l'inouï.

Il se donne assez régulièrement des dîners, — fautil dire spiritualistes ou spiritistesî je n'ai jamais pu me fixer complètement là-dessus, — chez mademoiselle Huet et chez mademoiselle Rodière, toutes deux médiums fort accrédités.

Mademoiselle Huet, — à ce qu'on raconte dans le monde des adeptes, — a donné, l'autre soir, une assez singulière consultation.

Quelqu'un s'est avisé de lui demander le nom de l'homme, généralement reconnu pour fossile, dont la mâchoire vient d'être retrouvée par M. Bouché de Perthes, le savant.

Elle a répondu, sans hésiter, qu'il s'appelait Évoë.

Evoë, soit; je souscris volontiers à Évoë ; seulement n'oubliez pas le tréma du second e, l'Esprit, qui parlait par la bouche de la devineresse, a insisté pour ce tréma.

Du reste, il ou elle aurait pu dire Nicolas, que nous

aurions dû l'accepter de même. La vérification est difficile.

Mais voici une circonstance qui ne permet plus de douter qu'Évoë soit effectivement le nom de letre primitif auquel appartient la mâchoire qui fait tant d'honneur à M. Bouché de Perthes, et que mademoiselle Huet soit effectivement f©rt bien renseignée sur les choses de l'autre monde ; elle a dit : « A vingt pas delà mâchoire d'Évoë, dans le même terroir, vous trouverez deux pierres coniques. » On a cherché et on a trouvé les deux pierres coniques. Si vous doutez encore après cela, vous mériterez qu'on vous lapide, vous et vos pareils, avec ces pierres coniques, argument sans réplique.

Chez la même mademoiselle Huet s'était rendue mademoiselle Hélène de Katow, qui joue si bien du violoncelle, quelques jours après la soirée oii Nadar fit entendre, dans ses salons ^ le miraculeux aveugle Vialati, l'homme à la mandoline, entre autres virtuoses. La partie d'aller chez mademoiselle Huet, s'était même montée chez Nadar, à sa soirée. Eh bien, mademoiselle de Katow étant présente, on entra en communication avec un esprit qui déclara se nommer Polonna.

Polonnal Pourquoi pas Porsenna, roi des Étrusques? C'était saugrenu, et déjà les incrédules, qui se fourrent partout, cherchaient à tirer avantage de cette singularité, lorsque mademoiselle de Katow termina l'incident à la gloire du spiritisme, — ou du spiritualisme, —

en df^clarant qu'elle avait perdu une sœur du nom de Paulowna, et que c*était sans doute son esprit qui revenait. On ne rit plus et la séance continua.

Mais, voici bien une autre histoire merveilleuse : mademoiselle Patti ne fait pas de procès à son père et ne fait pas de procès à son beau-frère, et n'eut jamais qu'à se louer de leurs soins. Sa plainte, qu'on a pu lire dans différents journaux, et que nous avons un peu analysée dans le courant de ce chapitre, aurait été remise aux magistrats sans le consentement de la principale intéressée. On aurait exploité un mouvement de mauvaise humeur, de dépit, peut-être une velléité d'indépendance ; on en aurait tiré des conséquences que la jeune Adelina désavoue et contre lesquelles elle proteste. La famille voudra sans doute donner des éclaircissements complets par la voie de la presse, puisque l'affaire est tombée dans le domaine public. En attendant, il paraît que mademoiselle Patti, donnant par cette attitude un démenti aux démarches faites en son nom, sans son agrément, n'aurait pas cessé un jour de vivre, avec ceux qu'on lui fait accuser, dans la meilleure intelligence du monde ; et, dans le fait, où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille?

Chacun sait ça.

La comtesse Maddalena ou les baisers mortels. — Quelques vers de M. Ernest Gervais. — A la recherche du philtre des magiciennes de Tamour. — Dompteuses et dompteurs. — La physiognomonie des Lavater en jupons. — La Madelon de M. Edmond About. — Du châtiment final qui manque au roman de Madelon, et de la préface que M. Ernest Fcydeau a mise en tête de son nouveau récit. — Les Mémoires d'un baiser, par M. Jules Noriac. — Porta effronté, par... votre serviteur. — Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, — Les jambes de Geneviève de Brabant et le petit Victor. — Un trait de Tenfance d'Alfred de Musset. — Le gilet de M. Théophile Gautier à Hemani. — M. Mérimée en tablier de cuisine. — A la mémoire de Jules Lovy, bon petit journaliste , bon camarade^ ingénieux, bienveillant en prose et en vers, philosophe, ami du magnétisme et ennemi des savants. — M. Pitre- Chevalier, directeur du Musée des familles et son salon. — La cour se mouille bravement. — Triomphe des animaux dans le présent et histoire d'un pou électeur dans le passé. — Une soirée chez M™* la comtesse Uruska; la dernière soirée d'hiver. — Allons au Château-Rouge I — Il pleut, bergères. — Histoire d'un modèle d'Horace Vernet, racontée par lui-même entre deux verres de Champagne.

Paris, 19 juin.

Connaissez-vous la comtesse Maddalena t — Quoi-

qu'elle fut fort belle et point autrement cruelle, à ce que publie la légende, je ne vous aurais pas présenté chez elle. Sachez que son mari, un vieux jaloux, avait imaginé un assez beau stratagème pour punir les amants de sa femme par où ils avaient péché. Il mêla des poisons aux pommades, aux onguents, aux poudres de riz, aucoldcream qu'employait la dame, afin qu'un baiser sur les joues, sur les lèvres, sur les cheveux de la belle comtesse, une caresse, un tutoiement par geste, tout cela devînt mortel.

En de pareils récits excessifs, il sied mieux de parler en vers ; c'est pourquoi écoutez, s*il vous pldt, le discours du mari qui se venge, à Tamant qui va périr :

a Toi qui jetas, diUil, la honte en ma maison, . Crois- tu qu*an tel cadeau vaille un peu de poison? Tu le crois bien, enfant, et vraiment il importe A cette barbe grise et dure que tu voi, De ne pas demeurer en arrière avec toi.

Or^ le poison vengeur, il coule dans tes veines ; Celle qui se tordait tout à l'heure en tes bras Ne t'a point réjoui par des caresses vaines ; J'ai mêlé des venins qui ne pardonnent pas A ces parfums exquis, à ces savants dictâmes Dont aime à faire emploi l'artifice des femmes ; Chacun de tes baisers les a bus. Tu mourras ! »

J'ai lu cela, — car je ne fais pas de vers, moi, — dans les Contes et poèmes de M. Ernest Gervais, et je me pris à songer que les baisers empoisonnés de la

comtesse Maddalena étaient Timage peu flattée, mais fort ressemblante, de certains amours qui mènent le plus souvent leur homme ad patres^ à moins que vous ne soyez fait à tous leurs poisons, — un vrai Mithridate du demi-monde.

Pourquoi l'opium fait-il dormir 1 — Parce qu'il a la vertu dormitive. Pourquoi la fable de Circé, la magicienne qui change en vils animaux ceux qui se sont laissé prendre à ses cajoleries, est-elle aussi vraie à Paris que dans Tîle d'Éa, et au dix-neuvième siècle qu'au temps de l'Odyssée d'Homère % D'oii certaines femmes ont-elles reçu le don diabolique d'attirer les gens et de les perdre après les avoir attirés? Pourquoi cette puissance exorbitante? Si nous avions consei*vé la crédulité commode du moyen âge, on pourrait dire : " ce sont des jeteuses de sort, » et croire à des philtres composés dans la marmite du diable. Mais nous n'avons plus cette ressource-là : il faut trouver une autre explication à la tyrannie de leurs charmes pervers, et, pour ma part, je ne la trouve pas.

Elles possèdent, ces enchanteresses qui sèment autour d'elles le vertige, une faculté de divination admirable» Étant donné un homme, un inconnu, X ou Trois- Étoiles, elles n'ont pas besoin de deux coups d'oeil (j'entends celles qui excellent en leur art) pour savoir si la proie vaut la peine d'être ramassée, et quels sont les procédés à employer pour ne pas la naanquer. On ne chasse pas tous les gibiers avec les

mêmes munitions. Il y a le gros et le meni^ gibier, le poil et 1^ plume ; par suite, on tire tantôt à balle, et tantôt on charge son fusil avec du petit plomb, voire même avec de la cendrée. Les dompteurs non plus, puisque dompteurs il y a, ne demandent pas les mêmes exercices à tous les habitants de leur ménagerie ; ils se garderont, par exemple, de vouloir faire passer Tours blanc dans un cerceau, et de prétendre poser leur tigre immobile sur une étagère. C'est bon pour le lion. De même, la dompteuse d'hommes n'ira pas filer le sentiment avec un gros sensuel, ni révolter un sentimental par des provocations trop directes.

Il faut savoir distinguer. Il faut voir à qui Ton a affaire. Ces dames doivent posséder leur physîognomonie comme Lavater, — dont elles n'ont jamais certes entendu parler, — sous peine de ne pas faire leurs frais.

Voyez, au contraire, la Madelon de M. About!

En voilà une qui sait sur le bout du doigt son art de plaire et son art de parvenir aux richesses, à la grandeur, presque à la considération, pour récompense finale d'une longue suite d'habiles égarements. C'est une grande pêcheuse d'hommes devant l'Étemel, cette Madelon I II y a plaisir à lavoir tendre ses filets, sans négliger ses lignes de fond. Elle vise le gros poisson sans dédaigner le petit. Tout peut servir. Un turbot, c'est une belle capture ; mais une friture de goujons a aussi son prix. Tel est le système de l'héroïne du

• — 179 — dernier roman de M. About. Une femme très-forte, cette Madelon !

Il ne lui arrive pas malheur ici-bas, précisément parce qu'elle est le mal en personne. Bien des gens trouveront cela immoral et ne se sont pas gênés pour le trouver déjà. On aime à voir le vice puni et la vertu récompensée, comme à prendre son café le matin. C'est une habitude, et, à ce titre, c'est respectable. Mais laissez-moi constater que rien n'est plus faux en art, que cette nécessité de finir tout drame et tout ronian par une sorte de distribution des prix où tous les bons emportent des récompenses proportionnées à leur mérite, tandis que les méchants sont châtiés suivant leurs méfaits. Et puis... et puis... ou vous croyez à la vie étemelle, ou vous n'y croyez pas ; si vous y croyez,î pourquoi tenez-vous à ce que le romancier ou le dran maturge fasse la besogne de la justice divine? Laissez quelque chose à faire à la magistrature céleste; le jour où Madelon comparîdtra à sa barre, j'aime à penser que plus elle aura été invulnérable ici -bas, circulant intacte et souriante au milieu de ses victimes, mieux elle sera punie là-haut ; mais, franchement, on ne me fera jamais croire que la vertu soit toujours récompensée parmi nous, excepté à Nanterre, pays des rosières.

J'ajoute que cela serait faire de la vertu une profession, si elle devait rapporter à tout le monde de la considération, des rentes et du bonheur, comme à Isabelle, la bouquetière du Jockey-Club.

Pour que la vertu soit la vertu, c'est-à-dire la chose du inonde la plus belle, la plus divine et la plus respectable, il faut qu'elle soit condamnée, au moins de temps en temps, à souffiir la vue de Tintrigue triomphante.

Mais ceux qui critiquent si amèrement les prospérités insubmersibles de Madelon, ne veulent pas entendre parler de cela.

Qu'ils s'arrangent avec M. Ernest Feydeau, le célèbre auteur de Fanny, qui écrivait hier le mot FIN au bas de son roman publié au rez-de-chaussée de V Opinion nationale : le Mari de la danseuse. Ce mari de cette danseuse a déjà commencé à paraître en librairie par volumes séparés, dont chacun porte un titre distinct, et peut, à la rigueur, former un tout à lui seul. Monsieur de Saint- Bertrand a paru cette semaine, continuant un Début à l Opéra, que Michel Lévy avait mis en vente la semaine passée. Eh bien, — c'est là que je voulais en venir, — en tête de : Un Début à l'Opéra, figure une longue préface fortement motivée, où M. Feydeau accuse les œuvres de ce temps-ci de pécher par excès de moralité. Cette conclusion lui fera jeter beaucoup la pierre, quoîqvi*il mi raison au fond. Mais les mots prêtent à des équivoques qui se tourneront contre sa thèse. On criera qu'il préconise l'immoralité, et ce n'est point cela du tout; sa thèse, qui est la nôtre, la voici tout simplement : le but de l'art n'est pas de châtier les mœurs.

— tâche à laquelle il serait d'ailleurs parfaitement impuissant, — mais de chercher le beau, en respectant les mœurs.

En ce moment, les livres attrayants pleuvent sur la place. Outre Madelorit outre les deux volumes de M. Feydeau, il y a les Mémoires (Tun baise7\ de M. Jules Noriac, l'auteur de la Bêtise humaine. Le nom sympathique de Técrivain, le titre heureux du livre, le bien que Ton en entend dire à la ronde, font déjà, aux Mémoires d'un baiser y un véritable succès de vogue.

Puisque aussi bien le moment est venu de faire sa malle pour se rendre à Bade, à Ems et autres beaux lieux de santé, de plaisance et de tourisme, mettez ces livres dans votre valise.

N*oubliez-pas non plus Paris efroTité^ par Mané ; cela a paru, paraît ou va paraître.

Avant de partir, vous aurez lu assurément Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Il y a des noms qui n'admettent ni délai ni retard, et, assurément, celui de Tauteur des Misérables figure en tête de la liste privilégiée qui ne fait jamais antichambre. Ce livre-ci n'est pas de lui, mais il est plein de lui. On voit la naissance, Tenfance, la jeunesse de ce génie qui a agité et éclairé de son tonnerre et de ses éclairs tout notre siècle littéraire. Les deux volumes déjà parus de ces Mémoires de Victor Hugo, écrits par un autre lui-même, surpassent l'attente même que leur

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annonce avait excitée. Il y a d'abord un chef-d'œuvre de narration puissante et colorée dans le premier volume, c'est le voyage que Victor Hugo, enfant, fit en Espagne avec sa mère pour aller retrouver son père, nommé gouverneur de province et majordome par le roi Joseph. Ce voyage, auquel n'assistait point le témoin si fidèle et le compagnon exemplaire de la vie du poëte, c'est Victor Hugo qui en a raconté les impressions et les souvenirs au narrateur, et Ton retrouve, en effet, dans ce passage écrit presque sous sa dictée, les sensations de Victor Hugo enfant, traduites par Victor Hugo fait homme et grand honune. Précieux assemblage, d'où se dégage une- saveur rare!

Le ton général du livre est enjoué, délicat, charmant, vigoureux à l'occasion, et toujours féminin. On sent une âme pleine de la gloire de son héros ; cependant, l'enthousiasme ne déborde pas; Tidolâtrie^ excusable sous une pareille plume, en face d'un pareil modèle, ne perce point, si ce n*est dans le soin avec lequel les moindres détails sont recueillis. Qui se plaindrait d'ailleurs de cette minutie? Plus les détails sont petits, se rattachant à un très-grand nom, plus ils ont de prix aux yeux du lecteur. Quand on nous raconte, par exemple, que dans la première pension oîi fut mis le bambin dont le nom vivra autant que la langue française, il joua, dans une représentation donnée pour la fête du maître d'école, l'enfant de

Geneviève de Brabant, habillé d'un maillot et d une peau de mouton qui laissait pendre une griffe de fer, et, qu'ainsi accoutré, il se désennuya d'une trop longue représentation en enfonçant sa griffe dans les jambes de Geneviève de Brabant, de façon à lui faire crier au moment le plus pathétique : « Veux-tu bien finir, petit vilain ! » ce que l'homme est devenu plus tard fait tout l'intérêt de ces puérilités ; et il est clair qu'à moins d'avoir écrit plus tard Hemani, Marion Delormef le JRoi s* amuse et Buy Bios, on serait mal venu à laisser dire au public que, vers la septième année de son âge, on fit saigner traîtreusement le mollet à la fUle de son maître de pension, déshabillée en Greneviève de Brabant.

Laissez-moi remarquer encore la bienveillance du récit ; pas de fiel, pas un mot d'aigreur, pas une épigranmie pour les amis de la jeunesse, qui ne sont pas tous restés les amis de l'âge mûr. On voit groupés autour de la figure principale du récit, MM. Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, etc.; et ceux mêmes qui ne sont pas demeurés amis, sont toujours traités en amis.

Les anecdotes abondent ; en voici une, par exemple, dont Alfred de Musset, enfant, est le héros, et qui frappera tout le monde comme un triste présage des habitudes funestes qui nous ont enlevé, avant l'heure, ce délicieux poëte. Je laisse, pour un instant, la parole à l'auteur de Victor Hugo raconté : « Je ne crois pas

avoir parlé encore d'un second fils de madame Fouçhei^ qui s'appelait Paul, et qui avait alors douze ans. Le dimanche, il venait à Gentilly. Il amenait quelquefois avec lui un camarade à peu près de son âge, ger^'l garçon, à la taille déliée, aux cheveux d'un blond de lin, au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes. Sa figure colorée, ovale et un peu chevaline, était bizarre en ce qu'elle avait,- en place de sourcils, un cercle sanguin. Il se nommait Alfred de Musset. Il égaya une après-dîner d'une bouffonnerie dans laquelle il imita un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires. >»

Une autre fois, plus tard, les enfants étant devenus des jeunes gens, M. Mérimée dînait chez M. et madame Victor Hugo. On servit un plat de macaroni que la cuisinière avait manqué complètement. « Il offrit de venir en faire un, et, à quelques jours de là, il vint, ôta son habit, mit un tablier, et fit un macaroni à italienne qui eut le succès de ses livres. »

N'est-ce pas amusant, de voir l'auteur de Colomba et de la Vénus dUle, un sénateur d'aujourd'hui, s'il vous pltdt, fricotant, en tablier blanc, sur les fourneaux de madame Victor Hugo ï

Et M. Théophile Gautier, aujourd'hui le docte critique théâtral du Moniteur^ poëte toujours, mais poëte sage désormais; M. Théophile Gautier, le jour de la première représentation d'Hemani, menant les jeunes bandes d'hugolâtres à l'assaut de l'art classique.

•Quels visages et quelles tenues ! mais aussi quel feu

"^sacré au cœuri Pour ne parler que de l'enveloppe,

M^. Théophile Gautier « insultait les yeux » par un

•igilet de satin écarlate et par l'épaisse chevelure qui lui,

descendait jusqu'aux reins.

Les bourgeois s'arrêtaient stupéfaits et indignés ; dès une heure, en ce jdur solennel de la première soirée à*Hemani envahissant le Théâtre-Français, c'est-àdire la principale citadelle des doctrines classiques, les innombrables passants de la rue de Richelieu avaient vu s'accumuler aux portes du théâtre une bande d'êtres M farouches et bizarres, barbus, chevelus, habillés de toutes les façons, excepté à la mode, en vareuse, en manteau espagnol, en gilet à la Robespierre, en toque à la Henri III, ayant tous les siècles et tous les pays sur les épaules et sur la tête, en plein Paris, en plein midi. «

Ce n'était pas certes un écrivain de la taille de ceux que nous venons de nommer, il s'en faut de beaucoup, ce Jules Lovy qui vient de disparaître, et dont beaucoup de sympathies cordiales ont escorté la dépouille mortelle; mais c'était un esprit aimable, ingénieux, n'ayant jamais forcé son talent et faisant bien ce qu'il se mêlait de faire : petits articles, épigrammes courtoises, bouquets à Chloris, acrostiches, anagrammes, vers et prose d*un tour leste, courts alinéas piquants, clairs, gentiment troussés. Avec cela, une manière de philosophe I II avait vécu dans

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