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le monde des journaux, sans jamais se hausser à l'ambition des premiers-Paris filandreux, sans jamais prétendre à Tescalade des hautes positions dont le journalisme est, pour quelques-uns, Tantichambre. Plus avant que pas un dans le monde des théâtres, ancien secrétaire de Tadministration des Variétés, secrétaire du Théâtre-Lyrique, quand il est mort, les Madelons de coulisse ne purent jamais mordre sur son indépendance et sa sérénité. Il n'avait qu'une passion un peu vive, et qu'il poussait peut-être jusqu'à l'aveuglement : le magnétisme. On lui a entendu dire, résumant dans un double calembour la philosophie de ses mœurs : « Pour moi qui magnétise, je n'ai jamais eu que des sujets parmi les femmes, et non point de maîtresses. »
Le fond de cette nature, c'était la bienveillance, la courtoisie, la modestie, qualités d'autant plus remarquables dans le milieu oii il les exerçait. Je me suis laissé dire, par les jeunet aspirants qui errent, le manuscrit so\is le bras, aux portes des théâtres, que l'accès de certaines directions leur était interdit par des cerbères inhospitaliers, dont la parole a quelquefois la courtoisie d'un aboiement. Il faut évidemment, dans ce portrait exagéré, faire la part de la mauvaise humeur d'écrivains fatigués de perdre leur temps en démarches vaines, et leur encre en manuscrits inutiles. Sardou fit dix ans le pied de grue ! D'après cela, jugez du sort des autres.
Quoi qu*il en soit, Lovy était, certes, bien le plus courtois des secrétaires de théâtre. Je le vois encore derrière son grillage, dans Tantichambre du directeur des Variétés ; vraiment oui, dans l'antichambre. Ce philosophe ne tenait pas aux honneurs d'un cabinet pour Mossieu le secrétaire. De cette façon, nul ne fit antichambre pour arriver jusqu'à lui; bien différent en cela de tant de vanités qui mesurent leur importance au temps qu'ils vous font attendre à leur porte. Je les hais et je les méprise, ces tyranneaux bureaucratiques dont on rencontre dans toutes les administrations quelques insupportables échantillons.
Lovy se sentait-il triste, ce qui ne dut pas lui arriver souvent, à la manière sage et sobre dont il avait arrangé sa vie ( être content, n'est-ce pas être contenu î ), il n'avait qu'à penser, lui l'apôtre zélé du magnétisme, aux savants ses adversaires, pour qu'aussitôt sa rate se dilatât. S'il haïssait quelqu'un, c'était les savants, et surtout les savants constitués en corps. Mais j'ai mal dit; il ne pouvait haïr ceux auxquels il dut ses plus joyeux moments, la cible ordinaire de ses railleries, le but de ses flèches, ses ennemis intimes, les savants.
Voyez, disait-il, les académies dans tous les temps et dans tous les pays du monde ; elles nient aujourd'hui le magnétisme, comme elles ont interdit à la terre de tourner en condamnant Galilée ; comme elles ont contesté à Harvey la circulation du sang ; comme elles
— i88 — auraient empêché la découverte de l'Amérique, si elles l'avaient pu; comme elles ont contesté la quinine; comme elles se sont montrées froides pour l'eau bouillante qui, sous le nom de vapeur, devait transformer le monde moderne. Voilà les savants, toujours attelés à l'envers du progrès 1 et là-dessus il riait, il riait avec un tel bonheur, un tel épanouissement! On sentait l'homme monté sur son dada.
Tout différent était M. Pitre-Chevalier, l'autre confrère que nous venons de perdre, le directeur du Musée des Familles, dans lequel quelque talent se joignait à un très-honorable savoir-faire. Il avait su faire du journal qu'il dirigea jusqu'à son dernier jour, une bonne aflaire, un brillant patrimoine ; il avait un salon dont il faisait les honneurs avec une hospitalité empressée, et où il sut attirer, à la fois, les gens du monde et bon nombre de célébrités artistiques. Son salon Itii a été fort reproché dans les petits journaux. On n'a jamais pu savoir pourquoi.
Certes, ses réceptions faisaient son bonheur; il le montrait naïvement, et il vous demandait franchement, ce qui est encore la meilleure manière de demander, de parler de ses réceptions dans vos chroniques. Cette hospitalité tournait peut-être un peu chez lui à la manie, manie, en tout cas, aimable et honorable.
Les illustrations étrangères ne lui échappaient guère à leur passage à Paris. Poètes aussi bien qu'ins-
tramentistes et chanteurs, il savait les attirer tous chez lui. Quand le grand romancier anglais, Charles Dickens, vint à Paris, où l'a-t-on vu le mieux? Chez M. Pitre-Chevalier. Où Tavons-nous entendu lire comme lui seul peut-être au monde sait lire, de manière à captiver, à charmer, à émouvoir ceux-là même qui ne comprennent pas un mot de la langue dans laquelle il lit? Chez M. Pitre-Chevalier. Celui-ci donna, en l'honneur de l'auteur de Picwick-Club, un déjeuner littéraire dont retentirent les chroniques, la nôtre aussi probablement, et où sept ou huit de nos beaux esprits les plus en faveur, Méry entre autres, s'assirent à côté du grand peintre de mœurs anglais.
Le lendemain d'une de ces louables agapes, M. Pitre- Chevalier aimait qu'on le sût de par le monde, et s'adressait aux amis qu'il avait dans les journaux pour en trompetter la bonne nouvelle. Faiblesse si vous voulez, mais faiblesse vénielle, et je souhaiterais aux détracteurs que cet amphytrion par excellence compta de son vivant, parmi nos confrères, de n'en jamais avoir de plus graves.
Il pleut à Fontainebleau comme à Paris; devant les contrariétés de la pluie, la cour est l'égale de la ville, et les privilèges du rang ne dispensent pas, en certaines circonstances, du parapluie égalitaire. On l'a bien vu, le premier jour des courses de Fontainebleau, où tout le monde a pataugé, sans en excepter les plus grands. Il est mc.De à noter que, quand une
circonstance, par hasard, expose à des intempéries dont leur rang les préserve d'ordinaire, les personnes habituées à vivre dans les palais, elles affrontent avec plus de bonne humeur et de vaillance que les simples bourgeois , toutes les contrariétés atmosphériques, voire les giboulées de mars, fort déclassées en juin, dont nous jouissons.
La Société protectrice des animaux doit être con« tente ; un peu plus, ce sont ces Messieurs, j'entends les animaux, qui régneront parmi nous. Le cheval de course d*abord est en train de devenir un personnage tout à fait considérable en France. Ah! nous nous formons. Les chiens ont eu leur exposition, où l'on se foulait certes plus qu'à l'exposition des tableaux et des statues du Palais de l'Industrie. Les lions font courir tout Paris. Une certaine catégorie de demoiselles se coiffe à la chien; ainsi de suite. Comme on faisait cette remarque l'autre jour devant un quidam, grand chercheur de curiosités, grand collectionneur de souvenirs bizarres et de traits particuliers dont il fait comme un musée dans sa mémoire (c'était à l'époque des élections) : « Nous n'en sommes point encore venus cependant, fit-il observer, à donner aux insectes le droit de suffrage. »»
On se regarda comme on fait lorsque quelqu'un cherche à lancer une plaisanterie qui n'est pas comprise et qui manque son effet.
— Mais oui, reprit le préopinant, je vous présente
'Digiti:
le citoyen Pou (pardon de mettre sur le tapis un gaillard d aussi mauvaise compagnie), qui fut naguère investi des fonctions de grand-électeur dans certains pays allemands.
' — Pas possible I
— Aujourd'hui même je le relisais ; les poils de la barbe, dans cet étrange système électoral, servirent , de billets et de scrutin aux magistrats allemands pour I choisir leurs chefs. On procédait ainsi : les échevins ( d'Hardenbergen, en Westphalie, s'assemblaient au- ! tour d une table ronde, et chaque échevin se plaçait ; de manière que Textrémité de sa barbe touchât le ( dessus de la table au milieu de laquelle on mettait 1 (sauf votre respect, comme disent les bonnes gens) i un pou, un vrai pou en chair et en m, entre les pattes \ duquel se trouvait remis le soin de faire choix du nou- I veau chef. Le petit électeur, après avoir hésité, erré I un temps plus ou moins long, finissait bien toujours I par s'arrêter à une des barbes, et sitôt qu'il avait fait mine de s'y loger, cette barbe, désignée par lui, devenait, dans le moment même, barbe de consul. ' Mais laissons là le terrain électoral, de peur de ; glisser tout à l'heure de l'histoire dans la politique. Pour de bon, cette fois, les salons sont fermés aux I réceptions, et, à part une soirée musicale chez une Polonaise, madame la comtesse Uruska, qui a fait entendre à ses invités mademoiselle Sax, le ténor Morini, le baryton Marochetti, je crois que les collec-
tionneurs les plus attentifs des épisodes de High-Life doivent avouer que Tété leur crée décidément des loisirs. Pour nous, dont l'allure un peu vagabonde ne craint pas de se compromettre dans des sociétés plus mêlées, il n'y a pas de morte saison ; et si le faubourg Saint-Germain est muet, si le faubourg Saint-Honoré prend des vacances, allons à Mabille, au Château des Fleurs, voire au Château-Rouge; c'est toujours l'humanité qui s'agite et le plaisir qui la mène ; partout où il y a des hommes, le fond se ressemble ; allez 1 C'est surtout l'extérieur des personnages et le cadre qui varient.
Une société de jeunes Hommes français et étrangers avait fait, l'autre soir, la partie d'aller, après un joyeux dîner, pousser un voyage d'exploration jusqu'au Château-Rouge. Il y avait fête ce jour-là. On annonçait un feu d'artifice représentant la Prise de Puebla. C'était le cas ou jamais d'aller voir si le spectacle tiendrait les promesses de l'afHche.
La pluie, par malheur, compromit les destins du feu d'artifice, et, chassé du jardin, l'on dut aller chercher un refuge dans les salons et cabinets du restaurant. Notre société demanda du vin de Champagne, plutôt pour motiver l'hospitalité qu'elle réclamait, et qui n'est pas écossaise le moins du monde chez les restaurateurs parisiens, que pour satisfaire une soif qu'aucun des gosiers de la bande ne pouvait ressentir.
Il n'en était pas de même d'un tas de petites dames
généralement altérées comme les sables du Sahara, qui se mirent à tourner autour des fioles, demandant ou se faisant offrir, et prêtes à payer leur écot en babil plus ou moins spirituel.
Bah ! il pleuvait, et que faire au Château-Rouge quand il pleut î... Autant les écouter.
Je ne répéterai pas les folies qu'il fallut entendre, et dont le sel et la vraie gaieté étaient trop généralement absents. Au milieu de tant d'éclats de rire mensongers, ce fut avec plaisir que Ton vit s'approcher une femme qui passait sérieuse, pensive, sans trop regarder personne.
— Ohé I le modèle d'Horace Vernet I fit une voix railleuse en interpellant le silence et la gravité de la nouvelle venue.
Ce cri, le nom du peintre illustre, jeté là d une façon si inattendue, appelèrent l'attention plus particulièrement sur la figure sans beauté et sans sourire, mais non sans marques de petite vérole qui se tenait debout à côté de la table servie.
On l'invita à s'asseoir. On lui offrit sa part du Champagne général qu'elle accepta, mais sans se départir de son air d'indifférence ; puis, elle fut questionnée.
— Avait-elle donc connu Horace Vernet?
— Oui, répondit-elle, j'ai posé pour lui jusqu'à son dernier tableau ; je posais le torse, les mains, les bras, et vous me retrouverez sur vingt de ses toiles ; — pas ma figure, bjen entendu, dit-elle avec quelque amer-
tuine, ce serait un triste modèle... Pauvre M. Vemet! Il était bien bon aux malheureuses gens, et, s'il vivait encore, je ne serais pas ici.
— Vous ne posiez donc que pour luil
— Je ne posais plus que pour lui dansées dernières années ; tenez, Messieurs, si c'est mon histoire que vous voulez, la voici en peu de mots : J'avais seize ans, un peintre m'a enlevée et je lui ai servi de modèle pendant dix-huit mois; ensuite, j'ai suivi un poëte que j'avais connu chez mon peintre, et qui me mettait en vers, mais ne me donnait pas à dîner tous les jours. Dans ce temps-là, je n'avais pas encore eu la petite vérole qui m'a arrangée... comme vous voyez. C'est chez lui qu'elle m'a prise; alors, il m'a plantée là... Tire-t'en comme tu pourras, bonsoir 1 Je serais morte, bien sûr, et cela aurait peut-être mieux valu, sans un bonhomme bien honnête, que je ne connaissais pas, et qui se mit en tête de me soigner et de me guérir, comme si j'étais sa sœur. Guérir I je le voulais bien, à condition de ne pas devenir laide; le bon garçon, qui savait là-dessus mes idées, empêchait qu'on nen:e donnât jamais de miroir pour me voir. Enfin, un beau jour, je mets la main sur un. Jésus Dieu ! quelle figure 1 Je ne fais ni une ni deux : on ne me voyait pas ; je m'habille n'importe comment; je descends quatre à quatre, et je cours jusqu'à la rivière pour me jeter dedans. On me repêche... Mon sauveur de la petite vérole qui me sauvait de la rivière, à présent ! Il avait
la monomanie de sauver, c't homme-là ; il s'est fait prêtre, et je ne Tai plus vu ; seulement, il m'avait recommandé à M. Vemet; j'ai repris chez lui mon ancien état de modèle, et, à présent qu'il est mort, je n'ai plus d'état, je cherche... Je retrouverai toujours bien la rivière.
La pluie avait cessé ; les danses et les promenades recommençaient dans le jardin.
Le courage des sœurs Brohan. — Madeleine à Pépreuve de Peau et du feu. — Présence d'esprit d'Augustine dans un dangeri récent. — Tout ce qui a failli périr, outre tout ce qui a péri dans cette fatale descente de Montretout. — On se fie trop aux chevaux. — Souvenir du mois de juillet 1842. — Au steeple-chase de Maisons-Laffite, feu partout. — 11 y a encore du inonde à Paris, même pour les faux plaisirs. — Fête de nuit. — La danse française. — Bernard Latte, éditeur de la polka autrefois, dVne tarentelle aujourd'hui. — Une fortune pour mille francs. — M^i* Adorcy à la recherche d'une nouveauté chorégraphique. — Apparition de deux jambes gantées de soie rose , à la Closerie des lilas. — Le coup de pied en arrière. — Un couple énigmatique. — Ce qu'en pense Buridan de la Tour de Nesle. — En amour , nous devenons dixhuitièxue siècle. ■— Ce que chantait la poésie romantique et ce que chante la poésie réaliste chez les anges qu'elle adore. — Comme quoi l'âme est devenue du bric-à-brac. — Les revanches du corps. — Les Vénus de la récente exposition de peinture. — Ah ! comme nous avons besoin de philosophie ! — Quelques lignes d'un nouveau ministre qui est très à la mode. — Messieurs les Jésuites et let Révélations sur ma vie surnaturelle^ par M. Home^ — Encore les dompteurs. — Les Cent francs du dompteur, par M. Léopold Stapleaux. — Biographie de Crockett, par M. Lcmercier de Neuville. — Dernières nouvelles : Fior d'Aliza; — la bibliothèque du feu comte de la Bédoyère ; — Un hiver à Paris, par M"' R*** K**% etc., etc.
Digiti:
Paris, 10 juillet.
Je lisais Tautre jour une biographie de madame Madeleine Brohan, la radieuse Célimène de la Comédie-Française. On n y louait pas seulement son bon cœur y son bel esprit à la ville et au théâtre, et ce resplendissant visage plein de grâce et de majesté qui la fait s'avancer vers la rampe, pareille à une jeune déesse; l'auteur delà notice en question racontait aussi le courage tout viril, la fermeté dont Madeleine Brohan fit preuve dès l'enfance, et il montrait cette énergie à l'épreuve du feu et de Teau.
Sur le Ëhône, la petite Madeleine voyageait une fois en compagnie de sa mère ; vint une de ces tempêtes dans lesquelles la colère du fleuve soulevé semble plus terrible peut-être que le courroux même de l'Océan ; les passagers et jusqu'à l'équipage renonçaient à l'espoir : — « Nous sommes perdus, » s'écriaient ces poitrines haletantes. — « Hélas ! nous allons tous périr ici ! » dit quelqu'un en jetant un regard de compassion sur l'enfant qui devait continuer une si belle lignée de comédiennes. . .
— « Parlez pour vous, Monsieur, reprit fièrement Madeleine, qui seule peut-être ne tremblait pas dans celte foule éperdue ; ma mère et moi nous savons nager! »
Une autre fois, le feu prend aux rideaux de son lit j elle n'appelle personne ; elle étouffe tranquille-
ment l'incendie naissant, et quand la mère arrive elle trouve la petite assise sur des débris à moitié consumés, qui lui dit, sans plus d'émotion, en langage lacédémonien : « C'est éteint. »
Décidément, les sœurs Brohan ont du sang de héros dans les veines.
Voici l'aînée, Augustine qui, ces jours-ci, s'est sauvée d'une catastrophe épouvantable par sa présence d'esprit et son adresse.
A quoi cela a-t-il tenu, grand Dieu ! que le théâtre contemporain perdît son plus rare ornement ; le siècle, une de ses trois ou quatre gloires féminines les plus incontestables; tant d'amis choisis, leur amie excellente et dévouée, et le jeune fils de madame Augustine Brohan, une mère, un modèle si accompli de tendresse maternelle 1
Vous avez déjà lu le récit de l'accident qui, lundi soir, vers dix heures, sur la descente de Montretout à Saint-Cloud, à deux pas de la maison de campagne de M. Mocquart, fit des morts et des blessés de ceux qui venaient de dîner gaiement chez madame Brohan, à Ville-d'Avray.
Une rampe à descendre,im trait qui se casse, un cheval qui s'emporte, il n'en faut pas davantage ; la mort est là; souvent même il en faut bien moins encore.
Certes, nous n'avions pas attendu cet exemple-là pour savoir que la vie et la mort sont deux sœurs en-
— iOO — nemies, mais fatalement inséparables, qui régnent sur nous toutes deux ensemble, dont Tune détrône Tautre à l'occasion en moins de temps que n'en met la main de rhomme à retourner un sablier. Mais ce qui nous étonne, c'est que de tant d'inventions toutes excellentes que l'on expérimente si souvent pour remédier au danger des attelages qui échappent à la main du cocher, aucune ne soit encore adoptée par l'usage.
Vous mettez en voiture ce qui vous est le plus cher, votre femme, vos enfants, votre mère, et aucune précaution n'est prise contre les révoltes toujours possibles des chevaux qui traînent vos plus précieux trésors, et qui peuvent changer une promenade en deuil.
Les inventions sont faites ; les freins de sûreté existent ; t)n ne s'en sert pas ; il semble que ce serait faire injure au noble animal que l'on nourrit dans ses écuries, si l'on prenait des sûretés contre lui. Que d'accidents cependant I que d'avertissements sinistres on reçoit presque chaque jour ! Mais les malheurs de ce genre passent presque inaperçus, à moins qu'il ne s'y trouve mêlée comme aujourd'hui quelque illustration dont la perte serait un malheur public. On fait grand bruit, au contraire, du moindre accident de chemin de fer, et deux trains de marchandises qui se rencontrent sans qu'il y ait mort ou seulement blessure d*hommes, préoccupent plus les esprits que vingt malheurs arrivés en voiture à des personnages ordinaires. On de-
vrait bien être prévenu pourtant du péril depuis la journée du mois de juillet 1842, qui étendit sur la poussière du Chemin de la Révolte un prince si brillant, l'espoir de sa race.
Jamais la mode n'attela des chevaux plus fringants à des voitures plus légères ; jamais, par conséquent, les accidents de ce genre ne durent être aussi probables qu'aujourd'hui ; joignez à ce péril de la voiture trop légère et du cheval trop vigoureux la main d'im enfant ou d'une femme (autre mode de ce temps-ci) pour tenir les rênes ; vraiment, c'est faire par trop d'avances au malheur I
Comment on ne ^s'est pas cassé dix fois la tête, dimanche dernier, au steeple-chase de Maisons-LafBte, c'est ce que je ne puis m'expliquer sans l'intervention d'une providence bienfaisante. La prairie, brûlée par le soleil, était luisante et glissante comme un miroir. On courait dans une atmosphère embrasée, sur un tapis qui avait la couleur et les propriétés inflanunables de l'amadou. J'ai presque vu le moment où la plaine allait devenir un vaste incendie ; une allumette étourdiment jetée par un fumeur alluma la robe de mousseline d'une dame ; celle-ci à son tour, tandis qu'on la roulait parterre pour tâcher de l'éteindre, faillit communiquer son feu aux herbes séchées qui l'entouraient, n y a si longtemps qu'il n'a plu sur toute cette nature, habituée au contraire à des ex ces d'arrosement parles étés d'humide mémoire qui ont précédé, que la végé-
tation entière ne demande qu'une étîncefle, un prétexte pour se changer en charbons ardents.
Le duc et la duchesse de Morny, la marquise de Gallifety un certain nombre encore de notabilités du monde élégant assistaient à ce dernier rendez-vous du sport parisien. Voilà une réponse formelle à ceux qui vous représentent Paris comme habité exclusivement désormais par les visiteurs qui arrivent et les honunes de peine qui transportent leur bagage du chemin de fera l'hôtel.
Tant étrangers que Parisiens, nous avons certes encore un public suffisant pour tous les plaisirs qui en valent la peine, et même bien des affiches mensongères font recette.
Demandez plutôt à ces fausses jeunes personnes plâtrées, fardées, poudrées, peintes et repeintes, qui passent et repassent dans des petites voitures traînées par des ambiants de chevaux, avec des apparences de livrée sur le siège 1 Ces chevaux-là, par exemple, ne s'emporteront jamais, oh non! jamais! jamais! j'en réponds sur la tête de l'idole qu'ils voiturent.
Cependant, par ces beaux ciels étoiles, les îetes de nuit font fureur à Mabille, au Château des Fleurs, et même au Château-Rouge, voire au Casino d'Asnières, ou à laCloserie des lilas. La danse française (c'est le nom habillé du cancan] exécute là ses brillantes variations en plein vent. Rien de bien nouveau dans ce monde de l'extravagance chorégraphique. Au Château-
Rouge, on signale quelques efforts pour détrpner la polka au profit d'une espèce de tarentelle dont madame Renaussy a composé la musique, et qu'édite et que veut lancer Bernard Latte, aujourd'hui éditeur de musique ambulant, naguère un personnage au temps où il était propriétaire, directeur, que sais-je encore ! du Monde musical y un journal, un oracle, par conséquent, pour bien de gens.
C'est le même Bernard Latte qui, naguère, en ses jours heureux, acheta et édita la vraie polka, la polka primitive, la polka originale. Il avait mis la main sur une de ces vogues qui font époque. La musique en avait été apportée par une femme d'esprit, devenue •plus tard célèbre et plusieurs fois millionnaire sous le nom de... On l'appelait alors madame H.... Elle vint trouver Bernard Latte. — « Je vous apporte une fortune pour mille francs que vous allez me compter, » dit-elle. Là-dessus elle se mit au piano et joua ce fameux thème de la polka primitive, sur lequel tout Paris, y compris les hommes de cinquante ans, jusque-là classés, au point de vue de la danse, parmi les immeubles par destination , sauta avec fureur durant tout un hiver.
Bernard Latte comprit du premier coup l'avenir de ce rh3rthme si marqué, qui semblait battre le rappel des jambes valides. En homme qui sait semer pour récolter, il ne marchanda point, et donna les mille francs demandés à la Fortune qui était ve-
nue frapper à sa porte sous les traits de madame H....
Eh bien! aujourd'hui, îl s'agît, pour Tintelligent éditeur déclassé, de faire prendre une tarentelle. Huît temps, au lieu de quatre qu'avait la polka, est-ce pour cela que la tarentelle hésite à prendre î . . . Autre temps ^ autres mœurs.
Toujours est-il qu'une petite actrice bien gentille, qui fleurit actuellement aux Folies-Dramatiques, aprës s'être ébauché un commencement de réputation sur d'autres scènes peut-être plus importantes, mademoiselle Adorcy, Américaine de naissance (je ne sais pas, par exemple, si elle tient pour le Nord ou pour le Sud), avait à créer récemment un rôle de grisette dans le vaudeville amusant d'un tout jeune homme célèbre dans les fastes judiciaires de l'année : M. Victor Koning; ledit vaudeville intitulé galamment Une Niche de V Amour.
La grisette que représente mademoiselle Adorcy n'a pas toujours été aussi sage qu'on la voit présentement. Si son bonnet est sur sa tête aujourd'hui, c'est qu'elle l'a ramassé, ayant commencé par le jeter par dessus les moulins. Un moment, elle feint de retourner à son ancienne vie de plaisirs, d'oisiveté et de galanterie, existence dans laquelle les bals publics jouaient nécessairement un grand rôle. Là-dessus un couplet de facture et de rigueur, et, après le couplet, un léger ballabile.
Or, mademoiselle Adorcy tenait à donner un petit cachet particulier à ce point délicat de son rôle ; elle disait, avec raison, que lorsqu'une actrice se mêle de cancanner un brin sur la scène, il faut qu'elle le fasse en artiste et relève la vulgarité de Faction par le style personnel qu'elle y met. En cela, mademoiselle Adorcy faisait de l'idéalisme, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir.
Elle entreprit des études et des recherches ; elle alla à Mabille et au Château des Fleurs contempler les ébats des célébrités de ces beaux lieux; elle fit cercle avec tout le monde autour des quadrilles en renom, s' appliquant à découvrir nescio quid majus Iliade.
Elle alla à la Closerie des Lilas ; elle vit Voyageur, cette gloire que les guides montrent d'abord à l'étranger curieux ; tout cela manquait de nouveauté ; elleerrait donc, cherchant son Amérique, lorsque, dans un quadrille mfïins regardé, une paire de jambes, finement gantées de bas de soie rose bien tirés, qui rejetaient leur crinoline en arrière par un petit coup de pied plein de désinvolture et de coquetterie, attirèrent son attention.
Nous l'avons bien fait parler latin, tout à l'heure, pourquoi ne pas en venir au grec, maintenant? jnademoiselle Adorcy aurait pu pousser vers le ciel VEurèA-a triomphant d'Archimède, lorsqu'elle fit connaissance avec ce coup de pied, — nouveau par sa direction, — de la demoiselle aux bas roses.
En effet, le coup de pied devant soi, le coup de pied de côté, les Rigolboche, les Alice, et, au théâtre, mademoiselle Tautin et mademoiselle Schneider en ont usé et abusé singulièrement. Mais le coup de pied en arrière, voilà du neuf.
Le coup de pied en arrière I Je sais des amateurs fanatiques qui savent Theure précise à laquelle mademoiselle Adorcy le décoche chaque soir, et qui font tout exprès le voyage des Folies-Dramatiques.
Étrange t étrange ! Ce qui ne Test pas moins, c'est le mystère dont demeure enveloppée la dame ou demoiselle aux bas de soie sur laquelle fut copiée cette innovation chorégraphique.
Encore faut-il savoir à qui Ton emprunte ; mademoiselle Adorcy demanda aux échos le nom de cette nymphe, très-belle assurément, la plus belle du bal, mise richement, pleine d'entrain, douée d'une danse originale et de jarretières à boucles de diamants que la vivacité de ses pas permettait de voir scintiller de temps en temps.
Tout le monde répondait : « C'est la première fois que nous la voyons. »» Elle était arrivée avec un cavalier blond, qu'on ne connaissait pas non plus à la Closerie et qui n'avait aucunement les allures d'un étudiant ; elle ne parla qu'à lui, ne dansa qu'avec lui, ne se promena qu'avec lui.
On observa qu'elle avait des manières qui sentaient
sa princesse déclassée, et que les louis pleuvaient de sa poche et de celle de son compagnon avec un entrain et une facilité très-inconnus dans les parages du quartier latin.
C'est ainsi qu'après une contredanse, la dame et son partenaire ayant éprouvé le besoin de se rafraîchir comme de simples mortels, demandèrent deux sodas. On les sert. — « Deux verres ! à quoi bon se séparer pour boire, quand on s'aime î •» dit la dame ; et elle jette à la fois au nez du garçon le verre qui lui semble de trop et un louis pour sa peine. Tour à tour, les deux amoureux ënigmatiques portèrent le même verre à leurs lèvres ; puis, le cavalier brisa ce verre, ne voulant pas sans doute qu'un autre y touchât après sa maîtresse et lui.
Tout cela étonnait fort les habitués ; on observait, on commentait, on chuchotait.
Buridan eût poussé son vieux cri de la Tour de Nesle : « Ce sont des grandes dames, de très-grandes dames ! » mais, du moins, il aurait fallu le mettre au singulier, puisqu'il n'y avait qu'une dame enjeu.
Quant à moi, je ne dis ni oui, ni non ; mais je me souviens des escapades galantes que Ton faisait naguère aux Percherons, et il est certain qu'en bien des choses et particulièrement en amour, le dix-neuvième siècle est en train de devenir un peu dix-huitième siècle.
L'amour-plaisir a singulièreinent regagné du terrain sur ramour-fièvre.
L'amour redevient très-anacréontique. Il a eu sa phase d'élégies et de soupirs ; il revient à la chanson. Nos galants aiment la femme comme on respire une rose, l'espace d'un matin.
Quand on vous parle du sérieux de la passion moderne, de l'éternité des liaisons contemporaines, de la mélancolie que les enfants de ce siècle donnent volontiers pour compagne à leur tendresse, c'est vrai si l'on parle d'il y a ving-cinq ans; c'est faux, s'il s'agit de l'heure présente.
Il y a vingt-cinq ans, on disait sérieusement être aimé ou mourir; on croyait au toujours des effusions amoureuses; la jalousie maniait de bonne foi des fioles de poison ; l'amant avait un petit poignard dans la poche de son gilet ; l'amante, à sa jarretière. Un peu de mélodrame se mêlait volontiers aux sentiments.
Nous avons chargé cela ; la mode, d'ailleurs, est aux sensations. Le sentiment, cela regarde les âmes, et justement le corps est en train de prendre des revanches. La poésie romantique, qui donnait le ton, il y a vingt-cinq ans, chantait les ailes de ses anges ; le réalisme qui règne en 1863, veut que ^ses héroïnes aient de la gorge plutôt que des ailes.
Ce trait essentiel me parsdt résumer la révolution qui s'est opérée.
La Vénus maigre qu'Amaury Duval exposait au
dernier Salon aurait pu avoir — naguère — force adorateurs de l'âme élevée qu*elle loge sans doute dans son corps un peu sec. La Vénus de Baudry, celle de CabaneU aux contours d'une richesse séduisante, aux chairs nacrées : voilà le succès du jour. On s'en tient à l'enveloppe ; on ne cherche pas au delà.
Le plaisir fait loi de nouveau comme aux beaux jours du dix-huitième siècle. Les femmes, — celles du moins qui vivent d'une vie bruyante et toute extérieure, — sont en train de supprimer de nouveau le repentir, la lutte... Article 1«' de leur jurisprudence : la conscience est une rabâcheuse ; article 2, le devoir est aboli; et ainsi de suite.
Un pareil code sous le bras, il va sans dire que loin de fuir la tentation, les amoureuses la recherchent et la provoquent si elle est lente à venir. Aussi que d'exhibitions sous toutes les formes et de toutes les formes ! A pied, à cheval, en voiture, chez elle et dehors, l'été et l'hiver, le jour et la nuit, à la ville et à la campagne, lafenune se montre, s'étale, s'affiche; elle veut que l'on s'occupe de sa taille d'abord, de sa beauté ensuite, et puis de son appartement, voire de son hôtel, de sa voiture, de ses livrées ; quant à son cœur, quant à son caractère, elle n'y songe pas elle-même, elle n'a pas le temps, et elle sait que nul — à part quelques originaux — ne tient plus à ce bric-à-brac.
Ah ! il était grand temps de rétablir l'enseignement de la philosophie dans les lycées ! car notre jeu-
210 — nesse s'éloigne de plus en plus d'une philosoph. et abondante. j
Le coup de pied en avant, en arrière ou de côté d '^•^ bals public, dont nous avons plus haut écrit Thib risquerait fort de devenir le symbole des amours ^* société sans philosophie.
Du moment que l'on voit s'accroître tous les jau? nombre et l'importance des femmes qui s'offrent pius qu'elles ne sont demandées, c'est à qui, parmi ces dames, inventera pour faire prime quelque truc nouveau dans sa mise, dans sa danse, dans son allure. De là ce règne des femmes aux pieds hardis, aux jambes sans frein, qui visent à se surpasser l'une l'autre en extrïC- I vagance immodeste. Espérons que les enseigneiùenls ja de la philosophie restaurée auront pour effet de ré-'t veiller les âmes endormies, et de nous ramener, même j dans nos plaisirs, même dans nos passions, même ^ dans nos excès, au culte d'un idéal plus délicat.
En attendant, je trouve dans la Revue française^ un recueil bien rédigé qui fait décidément son chemin dans la sympathie des honnêtes gens, une citation dont il me paraît à propos de citer à mon tour quelques lignes, le lendemain de l'élévation de M. Duruy au ministère de l'instruction publique.
" Le mot de révolution y revient souvent, dit l'auteur, qui n'est autre que M. Duruy lui-même, parlant de son Histoire des temps irwdemes dans une manière d'avant-propos. C'est que je n'en connais point d'autre
— 2il — ^-à'imer ces modifications qui s'opèrent contint dans là vie des nations. La science a ;fé^.ôntré qu'il n*est pas un de nos organes dont les .<s ne soient, en un court espace de temps, ^'tement remplacés. Si le corps de Thommeest ; théâtre d'un travail incessant de renouvelle- -:"ct de transformations, quel ne doit p^s être celui )ijOj'6naccbmplit au sein du corps social sur lequ«el tant ^'influencés exercent leur puissante action î » 3 M. buruy, Tauteur de ces lignes, se trouve aùourd'huî (de quoi la mode ne se mêle-i-elle pas en ce iîngulîer pays de France !) le ministre à la mode, tout iaînistre qu'il est de Tinstruction publique, dépar- ^ment grave s'il en fut et généralement brouillé avec a mode.
Sans prétendre aucunement au don de seconde nie, je prévois que ce ministre pourrait bien avoir, an jour ou Tautre, de la trempe dont je le vois, maille à partir avec les jésuites. En attendant, c'est cet excellent Daniel Dunglas Home, le plus inofiensif ies thaumaturges, qui se trouve aux prises avec la Compagnie dans le passage le plus amusant et le plus curieux du livre qu'il vient de faire paraître sous ce titre : Révélations sur ma vie surnaturelle.
Il paraît que le biographe du Père de Ravignan, le P« A. de Pontlevoy, a cru devoir, à la fin du chapitre XXIV de sa biographie, consacrer à M. Home ^n passage qui désole celui-ci. Le même esprit jésuî-
tique qui a inventé Tagonie dégoûtante de Voltaire, paissant son chandelier de cuivre et même quelque chose de pis, pour la bonne bouche, a inspiré un récit que M. Home déclare absolument controuvé, de ses relations avec le père de Ravignan : « ... Ce jeune étranger, — dit le père A. de Pontlevoy, en parlant de M. Home, — avait été recommandé de Rome au P. de Ravignan ; mais, à cette époque où il abjura le protestantisme, il répudia aussi toute magie, et il fut accueilli avec cet intérêt qu'un prêtre doit à toute âme rachetée par le sang du Christ, et plus encore peut-être à celle qui vient d'être convertie et amenée au sein de l'Église. A son arrivée à Paris, toutes ses vieilles pratiques lui furent de nouveau absolument interdites. Le P. de Ravignan, suivant tous les principes de la foi qui condamnent la superstition, lui défendit, sous les plus sévères châtiments qu'il put infliger, d'être l'agent ou même le témoin de ces scènes dangereuses, qui quelquefois sont criminelles. Un jour, l'infortuné médium, tenté par je ne sais quel mauvais génie, homme ou démon, viola sa promesse ; il fut repris par un accès d'une violence qui l'accabla. Venant à entrer par hasard, je le vis se rouler par terre et se tordre comme un ver aux pieds du prêtre saintement indigné. Le père, toutefois, touché par les convulsions de son repentir, le releva, lui pardonna et le renvoya, après avoir exigé de lui, cette fois sous serment, une promesse écrite.
Mais une rechute éclatante s'ensuivit bientôt, et le serviteur de Dieu, rompant brusquement avec cet esclave des esprits, lui prescrivit de ne plus jamais paraître en sa présence. «
Vous avez lu ce très-singulier acte d'accusation, qui serait, en tout cas, un acte d'indiscrétion. Voici maintenant la réponse... M. Home profite de ce qu'il n'est pas encore couché dans le tombeau pour protester qu'il n'a pas avalé de chandelie7*s de cuivre.
"... Le bon P. de Ravignan savait que je n'invoquais jamais les esprits... Il est parfaitement faux que j'abjurai jamais soit magie, soit toute autre pratique, par la raison que je n'ai jamais rien connu de tout cela... Le P. de Ravignan me disait toujours, quand je l'informais de l'intention des esprits de me revenir le 10 février 1857 : «* N'ayez aucune crainte en ceci, mon enfant ; aussi longtemps que vous continuerez à vous conduire comme vous le faites et que vous observerez religieusement les sacrements de notre sainte Église, il ne leur sera pas permis de revenir. » Je suivis ses prescriptions avec la plus grande conscience ; mais, au jour dit, les esprits me visitèrent.. Je ne me souviens pas d'avoir jusqu'à présent violé ma promesse, et quant à l'histoire du biographe qui entra chez mon confesseur j^éncZan/ que je me roulais et me tordais par terre comm£ un ver^ c'est une fausseté insigne... Si je fis un serment par écrit, cet écrit aura dû avoir été conservé. Que n*est-il produit pour sau-
ver le caractère de ce P. A. de Pontlevoy, en prouvant la vérité de ce qu'il avance? En attendant, je déclare le fait absolument faux. »»
Tout le chapitre des Mémoires de M. Home, intitulé Florence, Naples^ Rome et Paris ^ d'où nous avons extrait les deux pages qu'on vient de lire, est du plus haut intérêt, quelque opinion que Ton professe touchant le surnaturel en général et M. Home en particulier. En cet endroit du récit, le comique se mêle au sérieux dans des proportions dont M. Home, Thomme du monde qui joue le mieux la bonne foi, si — contrairement à ma conviction — c'est un jeu chez lui, ne paraît nullement se douter. Rien de plus amusant, par exemple, que cette dame — une comtesse, nous dit-on, — qui s'était mis dans la tête de découvrir le nom du confesseur de M. Home. La voilà qui court la ville à la recherche de cette curiosité. « Ayant entendu dire que c'était un homme distingué, elle fit visite à plusieurs célébrités cléricales de la ville, et, après quelques minutes de conversation, elle demandait brusquement à chacun : Ainsi donc, vous êtes le confesseur (^e M. Home% Comme on peut se l'imaginer, elle finit par tomber sur le véritable, que son air de surprise livra, du reste, entièrement. »»
A propos de prodiges, nous avons toujours les dompteurs du Cirque et de THippodrome : Hermann et Crockett. J'entends même dire que l'Hippodrome exhibera prochainement deux dompteurs au lieu d'un,
au milieu des animaux de Hermann. Ceci me semble médiocrement calculé. S'il s agit d'augmenter les émotions de la foule, augmentez le nombre des animaux féroces et non pas le nombre des dompteurs. Plus ils seront en force, moins il leur faudra, semblet-il, de courage à chacun.
N'importe, cet été-ci sera évidemment la saison des dompteurs, sans parler des dompteurs de chaleur, en tête desquels je demande une place pour ceux qui écrivent en ce mois de juillet des feuilletons quand même. La chaleur n'empêche pas non plus le succès des récits amusants et bien fe^fts comme ceux que M. Léopold Stapleaux vient de réunir sous ce titre rugissant d'actualité : les Cent francs du dompteur,]
D vient de paraître une biographie de Crockett, par M. Lemercier de Neuville ; on y voit que les lions parlent une langue entre eux. Créera-t-on quelque jour une chaire de lion au Collège de France, dont ' Hermann ou Crockett serait le titulaire?
La biographie du seigneur Crockett nous apprend encore que l'empire exercé par lui sur son plus grand Kon est dû à l'incident suivant : Un jour, en voyage, la voiture qui contenait la ménagerie ayant versé, la croupe d'un cheval se trouva à la portée du lion susdit, qui s'en offrit un morceau. M. Crockett, mécontent* du procédé, en châtiant le lion, lui cassa deux dents. Depuis ce temps, il est soumis.
Une question. Reprendrait-il sa férocité primitive,
si quelque habile et courageux héros de la prothèse dentaire lui remeublait la mâchoire de deux dents postiches?
> La très-curieuse collection du comte de la Bédoyère, que vient d'acheter la Bibliothèque impériale, aura, dit-on, deux kilomètres de rayons ; — M. Frayssinous va faire parfutre sous ce titre : Castelfldardo, un très-curieux volume d'histoire contemporaine ; — le livre tant annoncé de cette grande dame russe, qui fut une des, sensations de notre dernière saison parisienne, madame R*** K***, vient de paraître avec un portrait de l'auteur ; titre : Un Hiver à Paris; — enfin, j'ai entendu dire à Léon Gozlan que le nouveau roman de M. de Lamartine, Fior d^Aliza^ méritait d'occuper dans les romans du dix-neuvième siècle la i place que la postérité a reconnue à Paul et Virginie dans les romans du dix-huitième.
Voilà nos dernières nouvelles.
On est partout à la fois. — Les Tirants vont vite et les morts aussi.
— Combien de notables coups de faulz en un mois I — Y a-t-il an BadenbhUt dans Pautre monde? — Les morts que Ton n'enterre point. — 609. — La vertu à TOpëra et la fantaisie à l'ombre des panonceaux crus longtemps vertueux. «* Comme quoi, moins que jamais, l'Habit fait le moine. — A quoi rêvent les tabellions. -^ Le démon des bains de mer. — Les bains, c'est l'affaire Chaumontel des femmes. — Histoire du peintre Vander Eubel dédiée aux maris.
— Ce qui sauve les femmes l'hiver et ce qui les sauve l'été. — A Bade. — A Ems. — Coquetterie des banques de jeux. — M"" MourawiefF. — Le lièvre de notre civet, c'est un Russe. — On ne brouillera pas la chronique parisienne et la Russie. — Encore le livre de M"' Rimsky Eorsokow. — Nos bonnes nouvelles de Saint-Pétersbourg. — Emma Livry. — Marie Vemon. — Renon, Vemon, renom. — En wagon. — Procès h propos de mollets. — Le pape Sixte-Quint et le théâtre de la Gatté. — Soirée chez Rossini. — Verdi sur le mont Aventin, c'eât-à-dire à Busseto, sa patrie. — Une omelette aux perles. — On peut manger son bras gauche, en temps de famine, pour soutenir la vigueur du bras droit, mais non pas détrousser le voisin.
Paris, 31 juillet.
On va, on vient; on est à Paris, on n'y est pas, —
« J'ai rencontré Jules hier sur le boulevard. — Ce n'est pas possible, vous vous êtes trompé ; il est à Bade ; Edouard m'écrit qu'il l'y a vu avant-hier. — Eh bien I qu'est-ce que cela prouve 1 II était avant-hier à Bade, hier à Paris ; aujourd'hui il est peut-être à Trouville, p^t-être à Asnières. »»
Oui, les vivants vont vite ; mais les morts ne se sont pas ralentis pour cela.
En revenant mercredi de l'enterrement de la pauvre Emma Livry, avec un de nos amis qui arrive des Pyrénées, nous nous mettions à récapituler tout ce que la mort a fa,uché pejpidant le mois que lui pienait les eaux à Luchon ; c'est effrayant ^ en un mois, quelle hécatombe f
Emma Livry ! le duc d'Hamilton ! M. de la Ferronnays I le comte Gilbert de Voisins f combien d'autres encore 1 un vrai cimetière de notabilités.
Si dans l'autre monde, — qui sait î — comme dans les villes d'eaux, il se publie une liste des étrangers de distinction récemment arrivés, certes elle n'a pas chômé, depuis un mois !
Sans parler des morts que l'on n'enterre point et qui n'en sont pas moins morts pour cela, par exemple : le bâton de commandement de M. Dietsch, il y a peu de temps chef d'orchestre de l'Opéra de Paris, aujourd'hui dépouillé de son empire ; l'entente cordiale qui semblait unir la France et la Russie ; le souvenir du bienfait reçu dans le cœur des ingrats ; l'amour de la
semaine passée dans le cœur d'un volage ; la. beauté de telle quadragénwre ; la hausse des fonds publics ; et caterUf et codera.
Tout cela est bien mort.
Mais ce qui n'a pas Tair de vouloir mourir, c*est le journalisme parisien ! Une statistique récente, le plus nouveau et le plus complet recensement, à ce que je suppose, des publications périodiques, porte à 609 le chiffre des feuilles de tout rang, de tout âge, de tout format, de toute dignité, de tout esprit, qui existent plus ou moins sur le pavé de Paris. Parmi ces icarrés de papier, les uns marchent, les autres volent (sans calembour ), les troisièmes rampent, et quelques-uns se traînent, à la façon des culs-de-jatte, implorant laumône de leurs rares abonnés. Que voulez-vous ! il ny a pas que des héros dans une armée; il n y a pas dans Thumanité que des sujets valides, brillants de santé et de loyauté, d'éclat physique et moral. Le journalisme est souitiis, Itd aussi, à cette loi fatale de l'inégalité qui sépare en tant de catégories bien distinctes toutes les espèces vivantes.
Même les danseuses ne sont pas légères uniformément et unanimement. Ce n'est pas seulement celle qui vient de finir comme une sainte ajprès avoir vécu comme une vierge ; celle qui a souffert, en son agonie de huit mois, l'enfer que quelques jolies païennes du corps de ballet ont pu mériter ; c'est aussi mademoiselle Mburawîeff et t)lusieurs autres aisées ?i citer qui réhabi-
litciit aux yeux de la morale la[plus stricte, le *' * ^^ la danse. Plus on va et plus l'honnêteté se to^ tout, de même que, par contre, l'intrigue se Cr'-^^^ plus en plus dans les sanctuaires qui lui devralv et qui lui furent le plus fermés jusque-là. Mol. jamais Thabit fait le moine ; moins que jamais se fier à l'étiquette du sac. U y a des sylphides qui s^nt i graves ; il y a des femmes de notaire qui font d* guliëres pirouettes. I
Aux bains de mer, particulièrement.
Si j'étais notaire et marié, je ne mènerais pas ma femme aux bains de mer ; j'aurais peur d'y rencontrer le dragon Clavaroche et le petit Fortunio; et le sort de maître André, le tabellion du Chandelier, troublerait mes nuits, si j'étais l'époux de Jacqueline, si j'avais commis l'imprudence de l'exposer aux conseils que la vague murmure à l'oreille des Jacquelines.
Elles pensent trop au tableau que Baudry avait à la dernière exposition : la Vague et la Perle. Elles se disent qu'elles sont la perle ; la vague le leur redit dans une caresse ; et elle ajoute que c'est dommage, étant perle, de n'être qu'une bague au doigt prosaïque de maître André. On oublie qtie la perle deviendra fange après sa chute, comme Ta dit un poëte de bon conseil, et il en est qui tombent un peu, beaucoup, passionnément.
Le démon des bains de mer se frotte les mains.
Car il y a le démon des bains de mer, comme il y a
^ilu jeu que le Gymnase vient de mettre en
-^même à Paris, toute Tannée, le démon des
.aauds, puisque je me suis laissé dire que ces
... •< Je vais au bain » servaient souvent aux
, .ciii^ies pour motiver leurs sorties, absolument comme ni' • - -
re Chaumontelj qui a si bon dos, porte le poids
.rutes les absences de Monsieur, quand il plaît à
isieur de se déranger.
Connaissez-vous Thistoire de Vander Kubel? C'était oa un peintre de La Haye, qm peignait fort bien le gibier.;
. comme il en était friand, il affectait d*être longtemps . à finir ces sortes de tableaux, pour avoir l'occasion de ., demander du gibier plusieurs fois à ceux qui les lui commandaient, sous prétexte de ne travailler que d Câpres nature, et il mangeait souvent le modèle avec ses
amis, à la taverne.
Eh bien, cette histoire de Vander Kubel se repré* sente journellement — et aux eaux et aux bains de mer plus que partout ailleurs, — avec nombre de maris de ma connaissance.
Ceux-ci fournissent le gibier au galant, et le galant croque le gibier.
Sous peine d'avoir Tair plus féroce que Tours blanc du sieur Hermann, qui nous aura, à ce qu'il paraît, tiré sa révérence d'ours blanc au moment où vous lirez ces lignes, il faut qu'un mari prête la taille de sa femme, tous les soirs que le diable fait, au bras vigoureux de
M. Z..., le plus intrépide Valseur du Caftino. Ce Monsieur Z... valse tout comme Vander Kubel peigtîttit le gibier, — dtas Id perftictidn.
Il prête sa femme, le matin, â M. X... qui monte si bien à cheval, et qui accompagne les datties en parfait ëeujer eavalcadour, et qui a toujours une monture si sûre à leur disposition. Il y a laussi M. N.. . , le parfait nageur. Cbniment ne lui conflërait-on pas â la mer ce que Ton a de plus cher au monde, pour peu que Ton soit bon mari, — c'est-à-dire sa femme ? De sorte que le bain, la promenade, le bal, au besoin la comédie dé société, si le divertissement à la mode se met de la partie là-baA comme à Paris, fournissent autant d'odcasiolis de séparet la femme du mari et àui tiers indélicats dte la confisquer pour eux. En effet, à tous ces jeuX tta mari, — que j'ai supposé notaire ou à pieu près^ -^^ ëât bien vite distancé, et les trois quarts dli temps il préfère garder le logis ou bien aller lire lé jbumal dans le jardin de rétablissement.
Ce qui sauve la femme, à Paris, ce sont les deVoirs, les obligations, les visites, les soins de famille, les questions de ménage, une Inaison â tenir... J ose dire qu'il y a des vertus qui s'y maintiennent faute de temps pour tomber.
Au contraire, dans la vie d'hôtel garni que volontiers l'on mène en cette saison, chacune a tout sta temps à elle. La toiletté — le plus saint des devoirs, — • n'absôi-bé même pas par trop d'heures, attetidu
que Ton a apporté de Paris en des caisses monumentales de quoi se montrer souveraiiiement élégante sans s'en occuper. On n'a qu'à déballer^ Cela regarde la femme de chambre. . . Permettéz-moi une comparaisoh triviale : on a fait son marché d'avance, et Ton n'a plus besoin de se déranger, avant de longs jours> pour aller aux ph)idâions.
En cette oisiveté et en bette familiarité de toutes les heures qu'engendre la tie deô eaux ayec des mortels les plus séduisants qu'ils peuvent et pour lesquels conspirent le paysage qui vous encadre, l'air que l'on respire, l'élément où Ton se baigne, le péril serait vraiment trop grand, et il faudrait, sous peine de trahir la sainte cause de la morale publique, le dénoncer à qui de droit, si la nature prévoyante n'avait mis là, suivant sa coutume, le remède à eôté du mal et planté le phare sUrl'écueil.
Le ^ratid préservatif, C'est la manière dont sont bâties les maisons de ces lieux séduisants* Les maisons y sont de verre. Chacun voit chez le voisin comme chez lui. Delà, la nécessité d'être irréprochable quand même à toute heure, sous peine de se compromettre dëplorablement.
Cependant les séduisantes villes d'eaux que possède l'Allemagne, et qui sont le Paris d'été de toute l'Europe, rivalisent en ce moment d'attraits enchanteurs. L'art s'y montre digne de la nature. La musique et le théâtre s'y font plus harmonieux et plus ingénieux
tous les ans. Bade vient de donner un opéra comique inédit d'Edouard Membrée; on donne ensuite une partition de Rosenhain, une de LitolfF, tout cela écrit expressément pour le théâtre que M. Benazet a fait sortir du sol de la vallée enchantée, et sans parler des opéras déjà connus des répertoires allemand, français, —italien même, cette année-ci, — interprétés par des gosiers que l'univers musical apprécie ; sans parler de la session que tantôt le Vaudeville parisien et tantôt la Ciomédie-Française viennent aussi tenir à Bade, à l'heure dite.
Offenbach est le grand-duc du théâtre d'Ems» chacun sait ça ; Ems n'imite pas Bade, et dans un cercle plus borné, comme dans un paysage plus resserré, en est venu à égaler presque sa vogue.
Avec cela, ces banques des jeux sont si coquettes ! Ne prétend*on pas que, cette saison-ci, elles perdent généralement beaucoup d'argent. les sirènes I
Vous trouveriez sans doute, en ce moment, dans leurs parages, un très-grand seigneur étranger, — \m Russe, par ma foi I — qui, à ce qu'affirment les meilleurs auteurs, ofifre son cœur, son titre, sa fortune et sa main... droite, la seule dont il puisse être question près d'une honnête personne, à mademoiselle Mourawiefi^ la danseuse, la Diavolina de la rue Lepelletier. Mais la sage ballerina, avant de dire oui, entend que le boyard amoureux ait obtenu le consentement de sa mère.
On aura beau faire des Notes et des contre-Notes, et grincer des dents sur le bord de la question pololonaise, vous ne parviendrez jamais à brouiller la chronique parisienne avec la Russie.
Si vous voulez faire une chronique parisienne, prenez un Russe ; c'est le lièvre nécessaire, avant tout le reste, à notre civet.
Quoi ! entre eux et nous la guerre ! et cela au moment où cette belle dame russe, madame Rimsky- Korsokow, qur fit florès à Paris tout Thiver dernier, vient de publier son livre si finement aimable sur Paris et les Parisiens 1 Est-ce possible ? La politique ne me regarde pas et j'en bénis le ciel ; mais les salons sont de mon ressort, et, en leur nom, j'adjure la politique de ne pas brouiller les cartes... de visite, ni les portraits-cartes si amicalement échangés entre la bonne société des deux empires.
N'en déplaise à Thorizon politique rembruni, j'apprends que madame Rimsky-Korsokow, déjà nommée, vient de donner, dans une magnifique habitation de plaisance qu'elle possède à une demi-heure de Tsarskoé-Sélo, une fête des plus exquises, à laquelle assistaient l'empereur de toutes les Russies, le grandduc Alexandre, l'élite de la Cour et de la ville. L'Empereur portait avec une grâce majestueuse son uniforme de hussard ; le grand-duc a beaucoup dansé ; le soir, les jardins, éclairés par des feux de Bengale, présentaient un coup d'oeil féerique. Il va sans dire
— S26 — que la maîtresse de la maison faisait les honneurs de cette fête avec une bonne grâce infinie. •• A la bonne heure I voilà les nouvelles que j*aime à recevoir de Saint-Pétersbourg .
Emma Lîvry, c'est le côté douloureux, c'est la plaie, c'est la Pologne, en quelque sorte, de la semaine parisienne que je vous raconte à ma façon. Depuis le commencement du feuilleton, j'évite ce nom, je voudrais secouer celle tristesse ; mais on a beau mettre du fard, les larmes paraissent. On a beau se dire ; « Ce n'est pas une vie, c'est un martyre de huit mois qui vient de finir, »» nous sommes tous revenus du cimetière le cœur terriblement oppressé 1
Mais si le coup que la mort vient de frapper avec une hésitation qui n'est plus, en présence du dénouement fatal, qu'un raffinement de cruauté, nous a tous émus jusque dans la moelle de nos os, que n'ont pas dû ressentir les amis, les parents de cette victime si courageuse et si candide I et sa mère !...
La pauvre petite Emma ! je l'entends rire, dans son avant-scène, aux premières représentations des drôleries des Bouffes-Parisiens. Elle n'en manquait pas une, et la note ingénue de son rire enfantin surpassait même les exagérations de la claqtie. Je la vois, dans un petit bal que donna sa mère en leur appartement de la rue Laffitte, dont les murs du moins n'auront pas été témoins du dernier soupir de l'enfant qu'ils avaient vue grandir ; je la vois danser, valser, avec l'épanouis-
sèment frais d'une fille de bonne maison, et coinme si la danse n'était pas son métier et son art de tous les jours.
Je 1^ vois aussi dans ce salon de la rue Taitbout» où une illustre dansçuse la traitait comme sa fille et voulut ôtre la marraine de ses succès, la bon^ie fée de c 'aient déjà si accompli ; je la vois chez Marie Tî. oni, comtesse Gilbert de Voisins et mère de la priiK esse Alexandre Troubetskoï ; je la vois animer le cercle des jeunes filles, sourire atout le monde, organiser, — en ces petites soirées intimes, — une partie de jeux innocents, et s'y mettre de tout cœur, elle, une virtuose ailée, une célébrité dont le journal» la photographie, la statuaire avaient déjà à Tenvi popularisé dans le monde entier le nom, les traits, la jeune gloire 1 .. . Elle seule ne parut jamais se douter de son importance.
Certes, parmi les plus affligées du trépas d'Emma Livry, on peut citer sa jeunaxamarade, Marie Vernon, la blonde déesse, celle à qui, dès le premier soir, sa bienvenue a ri dans tous les yeus, et qui travaille et qui se perfectionne tous les jours comme si la séduction de son visage prîntanier ne suffisait pour attacher le public à ses pas. Ainsi que la dit M. Emile Augier dans un vers de sa Philiberte :
« Elle est charmanie ! elle est channantet elle est charmante ! Et quand on est charmante à ce point-là on pourrait
se dispenser de rien faire pour plaire aux gens ; il n'y a qu'à laisser faire le sceptre que la nature vous a mis dans la main ; mais mademoiselle Vemon ne l'entend pas ainsi ; après son succès dans Fenella de la Muette, son succès dans le divertissement des Vêpres, et bientôt son triomphe dans Zam, le ballet auquel l'Opéra est justement revenu pour elle.
Il y a de cela quelques années, Marie Vemon étant encore presque une petite fille, fut rencontrée avec sa mère, sur les marches qui montent au chemin de fer de la rue Saint- Lazare, par un homme grave, le moins enclin que je connaisse à conter fleurette aux jeimesses. Pourtant il fut si frappé, — c'est lui qui nous Ta conté, — des doux yeux de cette enfant inconnue de lui, inconnue de tous alors, qu'il oublia s'il avait eu dessein de se rendre à Asnières ou à Saint-Germain, ou bien à Versailles, et il ne pensa plus qu'à suivre la mère et la fille, à aller où elles iraient, à se faufiler dans leur wagon, à lier connaissance, si faire se pouvait, à entendre au moins la voix du petit ange, dont le visage semblait une fleur tombée des jardins célestes.
On n'a pas besoin d'être sorcier pour exécuter un pareil plan.
Le voyageur vit les voyageuses prendre un billet pour Auteuil, et fit de même ; il s'assit dans le wagon où elles s'étaient assises. La fortune, qui pouvait, en toute sûreté de conscience, servir les sympathies platoniques de cet honnête homme et l'attraction mys-
térieuse qu'il éprouvait éloigna les indiscrets de la voiture où restèrent seuls en présence la mère, l'enfant, l'admirateur fanatisé.
n se signala d'abord par quelques-uns de ces menus actes d'obligeance qui sont à la portée de tous en pareille occurrence. C'est une monnaie courante qui passe toujours, car on aurait trop mauvaise grâce à la re« fdser, surtout venant d'un inconnu de bonne mine, aux façons respectueuses. On lève une glace à la portière de droite, on en baisse une à gauche ; on se dérange pour faire place à un petit paquet ou à une ombrelle ; cela suffit comme entrée en matière.
Le plus souvent, ces courtes relations de voyageur à voyageuse ne vont pas plus loin, surtout quand le trajet qui a réuni les gens dure un quart d'heure, à peine ; mais il est des nœuds secrets^ il est des sympaihies qui expliquent comment, lorsqu'on arriva à Auteuil, la mère et la fille avaient déjà dit leur nom, raconté une partie de leurs petites affaires, confié leurs espérances artistiques à un inconnu.
— Je m'appelle Renon, avait dit la jeune fille, mais, au théâtre, je débuterai sous le nom de Marie Vemon.
— Eh bien, avait répondu l'ami, le protecteur improvisé de ces dames, Vemon sera le nom et rencym sera la récompense.
Il disait vrai et il aime à le redire aujourd'hui que
l'événement a si heureusement réalisé son pronostic.
Il y a jambes et jambes comme il y a des diamants
— 2ao —
et des cailloux qui ressemblent d^. très-loin aux damants, et Ton ne peut pas passer» sana indiquer la distance qui les sépare dans Testime dumonde» des jambes archiprécieuses et gavantes d'un premier sujet» aux jambes ignorantes et médiocrement considérées de quelque jeune personne enrôlée pour potrter le maillot de soie collant dans une féerie quelconque ou une re^ vue. Ma remarque n'a d ailleurs rien de décourageant pour les jambes sans éducation chorégraphique, attendu que Von en a vu qui faisaient w, assez beau che* min dans le monde.
Toujours est-il qu'il est question d'un procès assez singulier» à propos de mollets, entre le directeur d'tm théâtre de mélodrames qui prépare en ce moment sa grande féerie d'été» et une jeune personne qu'il avait engagée pour quelque emploi de génie et dont il ne veut plus.
L'enfemt pleure» l'enfant crie, l'enfant veut qu'on observe la foi des traités» et jure qu'entrée au théâtre par le choix hbre du directeur qui veut maintenant la renvoyer après l'avoir appelée, elle ne sortira point du théâtre, ne renoncera point à son emploi de génie» à moins qu'un commandement exprès des magistrats ne l'ordonne, et cette lutte de pensionnaire à imprésario va amener le nez de la justice dans une question assez drolatique.
Ce sont, en effet, les mollets de l'infante qui sont pièces au procès.
Le directeur les accuse d*avoir engraissé, depuis le contrat signé qiii les attacha à son théâtre, de façon à rendre impossible dans Tetnploi auquel on la destinait, la demoiselle aux mollets trop progressifs. Il faut, conclut le directeur, résilier un contrat dont Texécution donnerait matière à ridicule et presque à scan« dale.
— Ridîculô tous-même! répond Tirtgénue; j ai un engagement et je m'y tiens ; vous parlez, monsieur le directeur, de ce que vous ne connaissez pas. Mes jambes sont ce qu'elles sont et ce qu'elles doivent être. On les verra au champ d'honneur. Serait-il vrai d'ailleurs qu'elles eussent engraissé, aviez-vous stipulé leur maigreur!...
Il me semble qu'il y aura de jolies choses a dire, à l'audience, dans l'intérêt de ces jambes diffamées. On m'a cité le nom de l'avocat qui les a prises sous la tutelle de sa parole; c'est un des cinq ou six esprits les plus brillants du Palais. Vous pouvez être sûr qu'elles seront en bonne posture dans sa plaidoirie.
1^ la mode était encore, au barreau, des digressions, voire même des divagations historiques qui furent naguère en vigueur, il pourrait presque invoquer l'exemple du pape Sixte-Quint, dont les jambes ne se trouvèrent pas non plus ce que l'on avait attendu. On l'avait élu, un peu à .cause de ses béquilles. Une fois nommé, il les rejeta bien loin ; cependant, on n'a pas ouï dire que personne ait proposé de casser l'élection.
On a eu samedi dîner et soirée chez Rossini, à Passy ; deux des artistes qui chantent en ce moment le Comte Ory, à l'Opéra, Warot et mademoiselle de Taisy, sont venus faire entendre au maître et à ses invités quelques-uns des plus beaux airs de ce riant chef-d'œuvre ; un artiste éminent, Marcello, qui s'appelle dans le monde duchesse de Palliano Colonna, était la reine et le roi à la fois de cette petite réunion où Ton comptait des talents éprouvés et de célèbres beaux-esprits : Edmond About, Alexandre Dumas fils, Gustave Doré et quelques autres ejusdem farinœ.
Quant à la messe récemment achevée par Tautear de Guillaume Tell et du Stabai , elle existe , rien n'est plus exact ; les élus ne tarderont même pas à l'entendre chez lui, puisqu'on l'a déjà répétée ; même que le maestro Lucantoni tenait le piano. On m'a dit beaucoup de bien de ce nouveau fruit d'une veine qui n'est point appauvrie, encore moins tarie, mais que contient la philosophie railleuse du plus narquois des génies contemporains. Il ne veut plus que le public l'entende; il chante pour lui et pour les siens; après sa mort , — que le ciel fasse lointaine ! — on trouvera sans doute bien des trésors dans les cartons où, comme un avare, il enfouit ses richesses, à moins qu'il ne lui prenne fantaisie, — il en est capable, — de faire tout brûler à sa dernière heure et de finir ainsi lui-même au milieu des cendres de ses mélodies.
Yerdi, mécontent, s'est retiré, lui aussi, le lende-
main de la reprise des Vêpres siciliennes, jurant qu'on ne le reprendrait plus à remettre les pieds à TOpéra. Le voilà parti dépuis huit jours pour Busseto, son village natal, dont les paysans , assure-t-on, sont si bien façonnés à la musique du maître, que la moisson se fait là-bas en chantant les beaux chœurs à!Ernani et du Trovatore. Heureux pays! heureux musicalement du moins, où douze rustres ne peuvent pas réunir leurs voix sans former d'instinct un concert ; chez nous, au contraire, malgré les Orphéons, malgré les écoles Galin-Paris-Chevé , quand on rencontre des ouvriers qui braillent, il faut se sauver ou se boucher les oreilles.
Verdi considérera-t-il comme une expiation suffisante la chute de M. Dietschi C'est une question à laquelle répondra l'avenir. Le fait est qu'il est parti et qu'on ne dit point quand il reviendra parmi nous. Il est à croire pourtant, si le Théâtre-Italien nous donne dans quelques mois la Forza del destino, comme on l'a promis au nom de M. Bagier, que le maître, très-soucieux de la bonne exécution de ses œuvres, ne manquera pas de ^ venir diriger les répétitions, stimuler les interprètes, et s'assurer à la salle Yentadour une revanche du demi-échec de la reprise des Vêpres siciliennes à l'Opéra.
Malgré la baisse générale des valeurs et l'appréhension qui est dans l'air, on n'a point ouï dire que le luxe ait encore mis une sourdine à son train. Je
sais une histoire insensée d'omelette saupoudrée de perles fines broyées, servie, la semaiiie dernière, dans l'un des cabinets du restaurateur en vogue, qui prouve, une foia de plus, les sottises que Tamour fait faire quand il se fourvoyé dans un inonde où l'on en fait métier et marchandise. Si nous citions les noms, ce serait un petit scandale, et on n'en serait pas plus avancé pour cela; la chronique a bien le droit, en ce temps d'été assez rude à traverser pour elle, et quand la famine est à sa porte, de faire comme les assiégés héroïques de je ne sais plus quelle ville qui, plutôt que de se rendre, auraient mangé leur bras gauche pour conserver la vigueur du bras droit défenseur de la cité; mais, même en ces expédients extrêmes, il est interdit aux braves gens de faire chère lie aux dépens de la discrétion nécessaire.
Le refram annuel et obligé dn 15 août. ^ Regret de circonstance donné à la chanaon du Mirlitir. — Ceux qui aiment et ceux qui fuient les jours de fête nationale. — A Trouville et à Dieppe. — La marée des baigneurs monte toujours. — Steeple-bhase à Trou- Tille, le samedi 15 août. — I^es fausses grisettes du bal Morel, ou la reTanche des bonnets qu'on a JQtés naguère par-dessus les moulins. — Un récit de fieu Loëve-Weimar : Belphégor, et ce que M. Augier a appelé : la ttostalgie de la boue, dans le Mariage d'Olympe, ^ Boche et Muche, — L'argot et la langue. — Comme quoi M. Sardou fut Muche et comme quoi il est Boche à présent... en littérature. — Le château de l'auteur de Nos Intimée. — Douze mille arpents ! ! mettons douze cents, s'il vous plaît. — Un cri que poussera ^uc Fargueil dans les Diables noirs, si on les rend au théâtre et à l'auteur. — M. Sardou et le spiritisme, — M. Duruy, ministre de l'instruction publique, et M. Armand Béhic, ministre du commerce. •— Histoire d'une audience au ministère de l'instruction publique.
— Encore la restauration de la philosophie dans les lycées. — Souhait de circonstance à l'ad)resse de certains faux amis de la liberté. ^ La chasse au point de vue du gibier. ^ Projet d'une Compagnie d'assurances pour le gibier. — L'assassiné à Id mode ou le sieur Franckaert, — L'Amant de carton^ par M"" M S
— Tout le monde part^ même la chaleur. •— Les théâtres revivent.
— Un singulier public. — Pourvu qu'il paie I
Paris, 21 a©ût.
Au quinze août, c'est tous les ans la même chanson; ni les paroles ne varient, ni la musique ne change, et je prends toujours un plaisir infini à cette fête du quinze août. Nous ne sommes point de ces délicats que la vue du populaire en émoi, dans un jour de réjouissances publiques, fait reculer et qui crient : Pouah ! fi I et s'enfuient bien loin de Paris les jours de pétards, de lampions, de feux d'artifice, de théâtres en plein vent, de cirques, de pains d'épices et de mirlitons. A propos de mirlitons, elle était bien jolie, en son espèce, et vraiment digne de succéder aux Petits Agneaux, cette chanson des Mirlitons qui, pendant un an au moins, tint Paris attentif...
En jouant du mirlitir, En jouant du mirliton...
A présent, elle est oubliée... sic transit gloria.\. du mirlitoïi, A peine une ou deux âmes pieuses, parmi lesquelles nous avons voulu retenir notre place, se souviennent encore de cette Marseillaise de la foire de Saint-Cloud.
J'ai grand soin de passer la journée du quinze août à Paris. Pétards pour pétiards, si on ne les aime pas, mieux valent encore ceux de la capitale, qui sont les rois du genre, que les pétards de la banlieue ou de la
province. Si vous les aimez, au contraire, raison de plus pour ne pas quitter Paris, où leur triomphe est plus éclatant. En somme, je crois qu'il entre peu de sincérité et beaucoup d'affectation dans le dédain que la plupart des gens se croient obligés de professer pour les fêtes dites nationales. Les étrangers qui arrivent ce jour-là ont, à mon avis, le bon sens de leur côté, bien plutôt que les Parisiens, qui s'en vont hors Paris, Quelques-uns ont été jusqu'aux bords de la mer; Trouville et Dieppe, qui déjà ne savent plus où loger et comment nourrir leur monde, ont reçu, samedi et dimanche, un supplément de visiteurs. Avant leur arrivée, on en était déjà venu à envier très-fort et à considérer comme supérieurement logés les baigneurs qui avaient obtenu un matelas par terre dans quelque coin d'un corridor d'hôtel, à l'endroit où, en temps ordinaire, on dépose devant sa porte ses bottes ou bottines à nettoyer. Qu' est-on devenu, qu'a-t-on pu devenir, en présence du surcroît de visiteurs parisiens que le congé du quinze août et du dimanche, son lendemain, avait dirigés sur Trouville et Dieppe 1 On m'écrit de ces deux villes des choses phénoménales sur le trop-plein qui règne dans les hôtels et jusque dans la mer, au sein insuffisant pour la première fois. On me parle de la morgue des maîtres d'hôtel, comparable à l'orgueil des cochers de fiacre par un premier janvier pluvieux. Quelqu'un ayant osé se plaindre du gîte et de la nourriture qui lui étaient
échus en partage, on conte que son aubergiste fut trop heureux de le mettre à la porte et de donner sa survivance à l'un des postulants, qui s'engagea d'honneur à ne faire aucune réclamation, quelque loi que lui imposât son hôte.
n y a eu samedi, à Trouville, course et steeplechase improvisés entre gentlemen- riders. Madame la princesse de Mettemich avait offert une cravache du plus beau choix; l'administration du Casino avait offert quatre objets d'art... qui manquaient un peu d'art et de goût. Cependant les concurrents se les sont disputés avec autant d'énergie que s'il se fut agi de l'empire du monde.
Les deux steeple- chases, —* il y en a eu deux, »— ont reconnu le même vainqueur, M. Henri Pellier ; à lui la belle cravache princière ; à lui ce que le Casino appelle complaisamment le plus beau dé ses objets d'art.
Revenons à notre quinze août parisien î pour les initiés, l'épisode le plus saillant de la journée, c'a été, cette année-ci encore, le bal Morel du soir, avec son invasion de fausses grisettes. Ne Vous ai-je pas déjà raconté cette particularité de la vie parisienne! Ce soir-là, et seulement ce soir-là dans toute l'année, les grandes dames du monde galant se font petites pour mieux s'amuser. On va se trémousser incognito, en petit bonnet de linge, sous la tente où la Terpsychore nomade agite ses grelots. On chante ou Ton ne chante pas le fameux refrain des Gueux de
- 239 ^ Béranger ; mais on le met en pratique mv toute la ligoe.
C'est le soir de la revanche doft bonnets. Cette coiifare, eo vigueur dans les romans de Paul de Kock, elles Font jetée naguère par-dessus les moulins de la fantaisie; il est revenu se plaeer sur leur tête, comme dans une féerie» changé en beau diapeau à plumes. Au quinze août» c'est le chapeau qu'elles rejettent à son tour pour revenir au bonnet natal, l'image du bon temps où Ton commençait à vivre» à aimer sans spéculation, du bon temps où Ton était bien malheureuse, du boA temps où il lui cassa une dent, un soir que» rentrant un peu animé, il ne trouvait pas son tirebottes. Grave motif de colère, en eflfet ! et douceur adorable de ces mœurs de croquant.
Eh bien , sous, l'or, sous le velours» sous la soie, au milieu des hommages d'une société polie, il arrive souvent que Tex-grisette passée grande dame, et à laquelle il ne manque, en effet, que la considération et l'honnêteté pour être une véritable grande dame, regrette sa vie d'autrefois et le petit monde au milieu duquel elle était née, pour lequel elle était faite. Un bel esprit enlevé trop tôt à la république des lettres, qui fut, en même temps, consul de France à l'étranger sous le règne du roi Louis-Philippe, et l'un des princes de la plume, M. Loëve-Weimar, si dignement loué le lendemain de sa mort par l'éloquent feuilleton de J. Janin, a fait là-dessus une nouvelle
dont je me souviens : Belphégor. C'était Thistoire d une fille de saltimbanque qui devenait la femme d'un pair d'Angleterre, et cette immense promotion sociale ne Tempêchtiût pas de rêver toute sa vie à un grand diable assez crapuleux, nommé Belphégor, qu'elle avait connu naguère, au temps où elle apprenait à côté de lui le grand art de la banque en plein vent et des tours de force ou de grâce à Tusage des deux sexes.
C'est ce sentiment-là que M. Emile Augîer a si vigoureusement appelé la nostalgie de la boue^ dans son Mariage d'Olympe.
On a une voiture à ses ordres, un appartement doré, voire un hôtel entre cour et jardin ; un nombreux domestique galonné à ses ordres ; à ses ordres aussi, et cent fois plus à ses ordres que les serviteurs en livrée, un beau monsieur décoré et titré (quand il n*y en a qu'un) qui se trouve aux pieds de la demoiselle dont la mère lui a cent fois tiré le cordon ; avec tout cela, on regrette son Belphégor, c'est-à-dire le premier amour, l'amour dans sa caste, l'amour-peuple, -— le vin bleu du cœur.
Tout cela explique cette étrange institution du retour des bonnets au quinze août.
On les traite en déesses chez elles ; on les ennuie de compliments, de bonbons, de fleurs ; leur bonheur les affadit ; elles quittent pour un jour ce régime des
pralines à la vanille et se remettent à an régime plus grossièrement, pins franchement épicé.
Tout cela sons un petit bonnet !
Ah ! pères et fils de famille, si triomphants quand vous avez sacrifié vos femmes, vos mères et vos sœurs à des créatures, examinez avec quels individus, à ne pas toucher même du bout de votre canne, paraissent s'amuser de si bon cœur les déités que votre encens ennuie !
J'y ai été, moi, à ce bal Morel; j y ai retrouvé, sous le déguisement de rigueur, une jeune beauté qui, la veille, resplendissait en grande toilette et en belle avant-scène, louée peut-être deux cents francs, à la première représentation de Peau cT-^ti^; elle dansait le lendemain avec un singulier monsieur, allez I quelque ramasseur de bouts de cigares; elle paraissait prendre à sa conversation un plaisir extrême, et pourtant je doute que ce fut Peau éHAne qu'il lui contât.
• — Et Alfred î lui dîmes-nous à Toreille, pendant que son cavalier se livrait à un avant-deux avec son vis-à-vis.
Alfred, c'est le nom du monsieur eii pied de cette petite personne si fière ailleurs ! si ouverte et si rieuse en cette partie aux Percherons modernes.
— Alfred, nous répondit-elle sans se troubler et sans frémir le moins du monde de parler un pareil langage; Alfred, c'est un Muche, et celui-là avec qui je danse, c'est un Boche,
Faiit«-il demanâer pardon au lecteur de ces quatre syllabes d'argot î Après Balasac, après Eugène Sue, après l'illustre et récent usage que Victor Hugo a fait de Targot dans les Misèrabh^^ nous nous crevons autorisé, par de si éclatants exemples, à bégayer, nous aussi, de temps en temps, cette langue étrange du vice ou du crime, à laquelle le français des honnêtes gens a fait, dans ces derniers jours, beaucoup d'emprunts ; consultez là-dessus le Dictionnaire des excen* trieités du langage français de M. Lorédan Larcheyy dont les éditions se suivent et se ressemblent à peine, tant s'accroît chaque jour le nombre de ces excentricités, tant s'étendent ces conquêtes de la littérature débraillée et indisciplinée.
Toutefois, ces mots à l'aspect étrange, ces mota qui ont des figures d'émeutier, si l'on peut ainsi parler, le mot Muche et le mot Boche, nous espérons encore qu'ils ne sont pas connus d'un grand nombre de lecteurs.
Nous allons leur faire faire cette mauvaise connaissance :
Muche, c'est le jeune homme doux, poli, réservé, gracieux, généreux» poli par la civilisation jusqu'à la faiblesse.
Le Boche, au contraire, c'est le barbare à tous crins qui se rue à la bamboche avec des élans furieux-» et se comporte, en pleine paix, comme un soudard au sac d'une ville prise d'assaut.
Le sexe faible, il faut en convenir, préfère assez souvent le Boche au Muche. Celles-là mêmes qui feront une moue de pitié, de dégoût devant le tableau un peu réaliste que nous traçons d'un ooin de la fête du quinze août, n'ont pas au cœur la détestation qu'elles ont aux lèvres pour ce que nos grand'mères appelaient un « charmant scélérat. »»
Ce « charmant scélérat, » c'est le Boche avec des talons rouges en plus.
Et en politique, et en littérature, est-ce que ce sont les talents les plus purs, les plus corrects, les mieux élevés, qui font, avec le plus d'éclat, leur trouée dans le monde!
Il me serait aisé de porter cette division du sexe masculin en Boches et en Muches dans les régions politiques et littéraires ; mais je n'ose pas insister, de peur qu'on ne m'accuse d'irrévérence si j'accolais à des noms universellement respectés des épithètea aussi malsonnantes t
Mais Sardou, qui vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur, aura sans doute le bonheur clément, et voudra bien me permettre de lui dire qu'il y a du Boche et du Muche en même tenips en lui. Il a commencé en Muche y c'est-à-dire en bon jeune homme, par dix années passées à méditer les philosophes et les poètes classiques, à pâlir sur des textes grecs et latins : un moyen excellent pour parvenir*.» à mourir de faim I et puis, le jour où il se décida à tâter du
— 2U — théâtre, il prit le chemin édifiant qui mène à TOdéon, et frappa vertueusement à la porte, une comédie en vers sous sou bras.
C'était la Taverne des Étudiants, une des pièces les plus sifElées du siècle.
Aujourd'hui, au contraire, Sardou, décoré et célèbre, en passe de devenir illustre et riche; Sardou, qui vient d'acheter, dans les plus avantageuses conditions du monde (il a fait un marché d'or I), un château sur les hauteurs de Marly, à côté de la propriété de &. Exe. 1q maréchal Magnan, — lui, Sardou, qui n'est qu'un simple général de lettres, — Sardou a fait le vigoureux troisième acte de Nos Intimes, l'acte du balcon I II a fait ces fiévreux Diables noirs, qui seront rendus, espère-t-on, — l'hiver prochain, à l'auteur et au public. Voilà le Sardou applaudi, aimé, recherché, le SaxdoM' Boche, si j'en reviens à mon déplorable argot.
Il est fiévreux et il est moderne ; voilà sa grande et sa double force. Que les Esprits collaborent ou non à ses pièces, comme on l'a dit quelquefois en son nom, et comme il l'a, je crois, courageusement déclaré luimême, bien de l'esprit circule en son dialogue. Applaudissons donc au décret qui vient, sous forme de ruban rouge, d'attacher à sa poitrine une consécration de ses succès ; applaudissons aussi à sa fortune, qui s'accroît par l'achat du bien dont le voilà seigneur et maître à Marly, sur ces beaux coteaux voisins de
Paris et dignes d'être le jardin d'une des villes qui régnent sur le monde. Par exemple, le feuilleton d'un grand journal parisien a fait l'autre jour une amusante bévue en évaluant à douze mille arpents la contenance des bois et parc acquis par Sardou de la succession de madame de Béthune. Mettons douze cents arpents, s'il Vous plaît; c'est déjà bien honnête, et quoiqu'il s'agisse d'un auteur dramatique, ne poussons pas jusqu'à une pareille exagération le grossissement qui est admis à la scène.
11 est bien à désirer que les Diables noirs^ si fameux avant d'être connus, soient rendus au théâtre du Vaudeville, ne fût-ce que pour entendre sortir de la poitrine de mademoiselle Fargueil, la grande artiste, ce cri suprême de la passion jalouse : « Y avaitil des femmes 1 » que l'héroïne du drame de Victorien Sardou pousse en un endroit triomphant de la pièce inédite. On lui dit : il a perdu, il a volé, il a joué jusqu'à la perte de son âme et jusqu'à mériter sa condamnation dans ce monde et sa condamnation dans l'autre ; voilà ce qu'il a fait celui que vous aimez ; qu'importe à la femme amoureuse? un seul point Tin*» quiète ; là où il a joué, où il a perdu, — y avait^il des femmes i
Si ce mot-là n'est pas un jet de flamme, une de ces éruptions brûlantes qui révèlent la présence d'un volcan, je consens de n'être qu'un Babylonien de carton.
Les amis du spiritisme, — • et ils sont nombreux et
— 2iG — puissants en notre pays de France, — racontent en ce moment, à qui les veut entendre, qu'avant de recevoir la croix de la Légion d'honneur, Sardou aurait tenu a honneur, voulant être décoré tout entier ou pas du tout, de faire hautement profession de sa foi dans le spiritisme, et il aurait écrit là-dessus sa déclaration de principes au ministre.
Nous continuons à avoir un ministre à la mode, si l'on peut continuer à appliquer cette expression badine à un sujet sérieux ; nous avons même deux ministres à la mode : M. Duruy a été mis en relief d'une façon toute particulière par sa restauration de Tensei* gnement philosophique dans les collèges et aussi par le récent discours qu'il a excellemment prononcé à la distribution des prix de la Sorbonne. Mais s^M. Béhic, le nouvel occupant du ministère du commerce, n'a pas eu les mêmes occasions de séduire l'opinion publique, il n'est pas moins homme à appeler sur lui l'attention et à conquérir les suffrages. C'est à la fois un travailleur et un homme du monde. Il est d'une élégance correcte; pour monter à cheval, pour tenir l'épée, pour valser d'un jarret infatigable, M. Armand Béhic, en sa jeunesse toujours laborieuse pourtant, ne connut point de rivaux, et, en même temps, quelle nature apte aux arts aussi bien qu'aux affaires I quel musicien naturellement consommé ! quel dilettante raffiné ! Je me souviens de lavoir vu , de m'être promené avec lui dans les corridors du Théâtre-Italien, le soir du
premier cohcert que Richard Wagner, — qui irétait encore pour les Parisiens qu'un grand nom recouvrant une chose inconnue, — » donna à notre curiosité ; per* sonne, dans la salle entière, n'était plus anxieux de la musique nouvelle qui allait se produire devant nous, que M* Armand Béhic, ce mérite souple et cette facilité universelle, en même temps que ce caractère si ferme I
Tous deux, M. Béhic et M. Duruy, vident chaque jour leur portefeuille; on coînprend ce que cela veut dire ; cela veut dire que rien n'est fait pour eux tant qu'il reste encore quelque chose à faire, que la be-> sogne n'est jamais renvoyée au lendemain , que la liste des audiences est épuisée chaque jour, et que le ministre aime mieux ménager le temps de ceux qui sollicitent l'honneur d'un entretien avec lui et leur épargner l'ennui d'une attente prolongée dans les antichambres, que d'économiser sa propre peine, son propre temps, son propre ennui.
A propos d'audience, on m'a conté l'historiette suivante sur l'un des prédécesseurs de M» Duruy, homme excellent d'ailleurs, fort aimable, mais aimant mieux discourir qu'écouter les discours d'autrui* Il est vrai qu'il parlait fort bien.
Un jour, — ■' après dix-huit jours d'attente, — les délégués du comité protestant sont introduits près de lui.
Il les harangue pendant une bonne demi-heure et
— â48 — puis les congédie : « C'est avec plaisir, Messieurs, leur disait-il en les reconduisant , que je resterais plus longtemps à jouir de votre conversation (notez que les délégués n'avaient pas eu le loisir de placer un mot), mais mes heures ne m'appartiennent pas. »
— Pardon, monsieur le ministre, reprit l'un des délégués susdits, qui n'avait pas, apparemment, sa langue dans sa poche, quoique le ministre ne lui eût pas permis jusqu'ici de prouver qu'il l'avait dans sa bouche et bien pendue I Tout le plaisir a été pour nous, puisque nous vous avons entendu sans mélange; mais vous plairait-il de nous accorder une seconde audience où nous puissions vous exposer l'affaire pour laquelle nous étions venus t
L'Excellence sourit. Elle sentit que ce reproche, dé* guisé en compliment, touchait juste, et accorda sur-le* champ le supplément d'audience réclamé.
Mais revenons à la restauration de l'enseignement philosophique à laquelle ont applaudi tous ceux qui pensent; j'ai vu des gens se demander curieusement quel accueil nos seigneurs les évêques allaient faire au retour triomphal de ce mot philosophie, qui n'a jamais passé pour être dans les petits papiers de l'Église. Mais quoi 1 nos prélats sont fins, pour la plupart, comme l'hermine qui les pare ; ils ont compris, ils doivent comprendre dès l'abord qu'en se gendarmant à ce mot de philosophie, ils n'auraient fait de tort qu'à eux-mêmes et à la foi dont ils sont les pon—
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tifes. Ils auraient tu Tair de craindre, pour le flambeau qu'ils portent dans leurs mains sacrées, la lumière du raisonnement ; comme si, au point de vue d'un ministre du catholicisme, les soleils factices de la philosophie pouvaient jamais être à redouter pour le soleil éclatant du bon Dieu. Ce mot célèbre de Bacon : « Un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup y ramèoe, w ne devait-il pas, en cette circonstance, servir de guide aux évêques, et d'avance ne leur traçait-il pas l'attitude qu'il convenait de garder, dans leur intérêt mêmeî Aussi, pour l'instant, ce n'est guère qu'un" chorus d'éloges sur toute la ligne, et, sincèrement ou par politique, la philosophie et M. Duruy, son prophète, sont acclamés de toutes les bouches.
Je ne sais pourquoi, je ne sais comment on a pu dire quelquefois que le portefeuille de l'instruction publique était un portefeuille secondaire ; est-il une mission plus importante que celle de l'homme auquel le pays confie la direction des générations qui grandissent? L'avenir de la nation est beaucoup entre les mains du ministre qui préside à l'enseignement et à la discipline des lycées, et qui forme les citoyens de demain. C'est peut-être à lui qu'il appartient de servir le plus efficacement la cause de la liberté, en préparant des âmes capables de la comprendre, de la goûter, et trop bien équilibrées et trop hautes et trop feimes pour qu'on la leur puisse refuser.
Voilà comment nous entendons le service de la
liberté, cette grande cause ; quant à ceux qui invoquent son nom dans de misérables luttes d'intérêt personnel ; qui se proclament, avec force cymbales, amis de la liberté pour arriver aux places et aux traitements où se carre, en cas de succès, leur égoîùMne, voilà les prétendus libéraux qui perdent la cause dont le triomphe est la vie même de Thumanité.
S'il est de ces gens-là qui se baignent en ce moment à Dieppe, à TrouviUe, au Havre, à Étretat, à Sainte-Adresse, à Boulogne, je ne suis pas méchant, mais je souhaite qu'ils n'en reviennent pas, et les vîton se noyer, certes, ce n*est pas notre main qui leur tendrait la perche. Race malfaisante ! faux serviteurs! allez faire, non point le voyage béni des bords du Rhin, mais le voyage maudit du Styx, d'où Ton ne revient pas.
Tout le monde part de plus belle ; les conseils généraux appellent les uns ; les tribunaux vont entrer en vacances ; les avocats commencent à laisser pousser leur moustache; la chasse ouvre, la chasse est ouverte. Tout le monde est en joie sur ce chapitre-là, gourmets et chasseurs, excepté le gibier ; mais on ne le consulte guère. C'est dommage que l'on n'ait pas trouvé moyen d'instituer une assurance contre le plomb en faveur des lièvres, perdrix, etc...; ceux et celles qui auraient payé leur prime d'assurance deviendraient inviolables, ou tout au moins une forte indemnité devrait être payée aux héritiers du lièvre
massacré malgré son assurance... de ne pas Têtre.
A propos de massacre, on a, ces temps-ci, beaucoup parlé dans les journaux de l'assassinat bizarre, en efiet, et intéressant, d'un sieur Franckaert, ci-devant parfumeur et fils de parfumeur, propriétaire et deux fois millionnaire lorsqu'il mourut. J'ai connu, moi aussi, cet homme étrange et obscur ; j'ai acheté bien souvent des gants dans le magasin que le père et la mère Franckaert tenaient rue de la Chaussée-d*Antin; et j'aurais voulu que ces dignes vieillards, ces patriarches de la parfumerie, morts au champ d'honneur des parfumeurs, c'est-à-dire à Tombre de leur comptoir, reçussent dans leur tombe quelque témoignage de sympathique souvenir à l'occasion de l'incident tragique qui jette leur nom en pleine lumière.
C'étaient de ces braves négociants de l'âge d'or, dont la fortune, lentement acquise, était un vmi monument de patience et de probité. Leur fils unique, leur héritier, destiné à une si grande vogue posthume, le malheureux ! était, je ne dis pas non , un peu étrange, un peu loup-garou et même un peu avare, malgré l'énorme accroissement que sa fortune reçut, sans qu'il y fût pour rien, par la seule plus-value de terrains qu'il avait achetés ou recueillis dans la succession de ses père et mère ; mais cette victime d'un assassin d'abord, de la publicité ensuite, cachait un cœur délicat dans une enveloppe rébarbative.
Si le fonds de commerce que lui avait légué sor
excellent père dépérit entre ses mains , si le magasin fut, pendant quelques années, la honte^ par sa négligence, du bout de la rue de la Chaussée-d'Antîn où il figurait, soit ; il était permis de rappeler ces particularités parisiennes ; mais il aurait fallu ajouter que ce magasin en deuil était l'image d*une immense et respectable douleur filiale que Franckaert fils ne put jamais secouer ; il aurait fallu dire, pour être juste envers ce cadavre encore chaud, que sçs voisins, messieurs les boutiquiers de la rue de la Chausséed'Antin, dont les façades luisantes narguaient la boutique désolée, virent pleurer amèrement Ernest Franckaert, le jour où il lui fallut quitter la boutique paternelle, congédié par le propriétaire qui ne voulait pas de ce commerce moisi au pied de son immeuble.
Or, cette boutique dépérissante était un témoignage touchant de piété filiale et un monument de superstition commerciale assez remarquable dans le Paris du dix-neuvième siècle ; les vieux Franckaert avaient manifesté, au lit de mort, le désir que rien ne fût changé après eux à leur établissement, que le fonds de commerce ne fut pas vendu aux enchères, que rien ne fût modifié dans les lieux où ils avaient gagné jour par jour leur honorable aisance. Le fils Franckaert qui, par ailleurs, donna tant de preuves d une économie exagérée, montra quelque grandeur d'âme, on ne saurait le nier, en restant, tant qu'il put, debout sur les ruines du commerce paternel, per-
dant chaque jour sur ses comptoirs endormis et tenant bon pourtant à ce poste du devoir filial.
O tâche bizarre de la chronique parisienne ! Son lion^ aujourd'hui, est un ancien parfumeur que Ton vient d'assassiner !
Cependant, voici un joli livre, un livre attrayant et sérieux au fond sous une forme frivole : V Amant de
carton, par madame M S C'est l'histoire
d'une princesse indienne qui s'amouracha d'une brillante poupée qui n'était bonne à rien, et dont les couleurs fragiles déteignaient au moindre orage. Avis aux Parisiennes qui savent lire et comprendre ce qu'elles lisent!
A cette heure de départ universel , la chaleur aussi a quitté Paris; les théâtres commencent à essuyer leurs larmes, depuis que le ciel a recommencé à nous montrer les siennes. Ce sont des provinciaux plutôt que des Parisiens que Ton voit le soir dans les salles de spectacle enfin renaissantes à la foule et au succès. . . Sauvées! Merci, mon Dieu!... Il est vrai que la montre de ce public exotique retarde assez souvent d'une vingtaine d'années sur les cadrans parisiens, et qu'il se compose d'enthousiastes capables de bisser les changements à vue, comme on l'a entendu aux spectacles gratis du 15 août; mais, qu'importe, pourvu qu'ils paient?
Plus mtaM U reuonroê 4*allèr M jeter à Tean! — D 8*agii de M"* Cico. — Trop belle pour éviter les écueils du bain de x^er à Sainte- Adresse. — Assez et trop. — Un imprésario à deux ^qs.
— li'aùtànt plus cruel qu'il est plus directeur de l'Alcazar. —Plus de logique que de tunique du côté de Pauline Cieo. — L^z-Dapknii en appelle aux Parisiens des rigueurs de U colonie de S^int«« Adresse. — Toujours le Capitole et la roclie Tarpéienne. — Le bataillon carré des familles. — Chiens de faïence qui se regardent.
— Le Jehroniqueut et sa compagne, ou la poutus dans l'cbii dtt chroniqueur. — M^^' Cleo va se jeter dans les bras de la frégate* école du quai d'Orsay. — Bains de plaisir en Allemagne. — M. Home à Hombourg et à Dieppe. — Portrait d'un gentilhomme auquel une histoire merveilleuse advint. — Conversation avec un esprit. — Ce qu'on lui demanda et ce que vous lui dçmanderie» si... — Renouvelé d'Alexandre Dumas. — Renouvelé du Malade imagi' naire, — Le duel de Blois. — Où la férocité va se nicher I — L'ours blanc d'Hermann est frelaté. — De la statistique. — M. de la Ponterie. — Raoul de Navery. -^ la Comédie du «oyaflf«i par Pierre Véron. — Simples et de bon goût, ou les béqT^Ulea de M. de Galliffet.
Paris, 11 septembre.
Quand on veut parler d'une personne pour quî tout
semble perdu et qui n'a plus d'espoir , en ce monde du moins, que dit-on î On dit : « Pauvre un tell pauvre une telle ! il ou elle n a plus d'autre ressource que d'aller se jeter à l'eau. »
Eh bien, apprêtez vos larmes! j'ai à vous parler aujourd'hui d'une malheureuse plus malheureuse encore que ceux et celles à qui l'on montre, comme asile suprême, les draps humides de la Seine/— si la scène se passe à Paris, — la couche salée de Thétys, si nous transportons notre tragédie sur les bords de là mer.
Trois fois hélas! Tinfortunée dont je vais vous raconter le destin, n'a même plus la consolation, en son désastre, de se jeter à Teau.
Il s'agit de mademoiselle Cico, la belle et la jolie, et la souriante (naguère) mademoiselle Cico du Palais- Royal ; Cico, qui fit, avant cela, les beaux jours du Vaudeville, de compte à demi avec madame Octave ; Cico, la sœur aînée de la nonchalante et vocalisante beauté qui fait merveille à l'Opéra- Comique dans LallonHoukh; Cico, digne fille d'une race où l'on est Vénus de mère en fille ; Cico-les charmes, Cico-les grâces, Cico-les séductions, et aussi, et tout naturellement, Cico-les dentelles, Cico-les diamants, Cico-les succès de tous les genres et de toutes les heures. . .
Eh bien, mademoiselle Pauline Cico, à l'heure qu'il est, je vous la donne pour la plus à plaindre des créatures, puisqu'il est trop vrai que l'eau lui eut interdite;
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l'eau! la dernière chose que les condamnés puissent avoir à discrétion I la dernière providence des malheureux qui ne croient plus, — à force d'avoir souffert, — en la Providence.
Ce n'est pas un conte ; c'est une histoire en chair et en os; et même, ce qui a fait l'histoire, c'est qu'il y avait trop de chair à la clef.
Mademoiselle Pauline Cico était allée à Sainte- Adresse, près le Havre, dans l'innocente intention d'y prendre les bains de mer.
C'est ce qui l'a perdue*
Elle emportait, bien entendu, cette cargaison, cette caravane, ce long et pompeux défilé de caisses et de coffres bourrés à l'intérieur de toutes les somptuosités variées sans lesquelles il n'y a plus désormais de jolie femme, de femme à la mode, de femme élégante. Aujourd'hui, il n'y a assez que quand il y a beaucoup trop. Certes, la belle comédienne connaît cet adage; au besoin, elle l'aurait inventé. Mais n'insistons pas davantage sur l'opulence de sa garde-robe de voyage ; ce point est étranger au drame ; mademoiselle Cico n'a pas été punie pour avoir trop emporté de toilettes de ville sur le bord de la mer, mais pour n'avoir pas porté sur elle assez d'étofïe à la fois le jour qu'elle voulut prendre son premier bain. '
On a trouvé son costume de baigneuse, — qui était rouge, — trop décolleté, trop avantageux, trop conquérant ; ce costume rouge a fait monter le roUge au
visage de la pudibonde colonie de Sainte- Adresse, et Ta blessée dans ses intimes susceptibilités plus que la vue d'un drapeau rouge n'irrite les taureaux et n'alarmait, en 1848, les républicains modérés et conservateurs.
A la suite de cet infortuné début de mademoiselle Cico sur la plage de Sainte- Adresse, les baigneurs impitoyables allèrent, comme un seul homme, trouver M. le directeur de l'établissement des bains, et lui signifièrent que si la redoutable sirène aux bras de marbre, aux blanches épaules, qu'ils avaient entrevue, était encore admise à donner des représentations de sa personne, ils quitteraient cette côte hospitalière aux nudités, et s'en iraient
... Cliercher ailleurs un endroit écarté Où d'être un honnête homme on ait la liberté.
Devant cette manifestation, Tadministration s'émut; Tadministration se crut peut-être obligée à sévir avec d'autant plus de rigueur contre la coupable sans le savoir (nous comptons vous présenter la défense de mademoiselle Cico tout à l'heure), parce que l'administrateur des l)ains de Sainte-Adresse cumule son poste de confiance avec les fonctions de directeur de l'Alcazar du Havre.
S'il avait molli, il risquait qu'on Taccusât de faire des bains de Sainte- Adresse une succursale de son Alcazar. Or, les pères et les mères de igmille qui
forment le fond de la société de Sainte- Adresse ^ n'ont pas en particulière estime l' Alcazar et son train. De là I embarras que je vois d'ici et les combats intérieurs de l'excellent imprésario à deux fins : comme directeur d' Alcazar, il ne pouvait qu'applaudir in petto aux heureux effets de costume obtenus par une comédienne, séduisante en tout ce qu'elle tente et en tout ce qu'elle montre; comme administrateur de la plage, au contraire, comme ayant la confiance des familles, il lui fallut faire la grosse voix.
C'est ainsi que, pour s'être trop fait voir, mademoiselle Cico s'est vue exilée des flots, non-seulement à Sainte-Adresse, mais sur toutes les côtes normandes que le bruit de son aventure, grossie par les échos, avait gagnées l'une après l'autre.
Vous voyez bien qu'il ne lui reste même plus la ressource de se jeter dans l'eau, — dans l'eau salée, du moins. Je n'avais rien exagéré.
Cependant, le crime de l'aimable demoiselle est-il aussi énorme que son châtiment donnerait à le supposer î — Nous ne le pensons point.
Elle n'a fait que se tromper de cadre.
— Eh quoi J serait-elle en droit d'objecter aux sévérités dont elle se trouve l'objet pour un costume oiï manquait Tétoffe, d'où vient que les indulgents, disons mieux, les friands spectateurs de Paris, qui m'applaudissaient d'autant plus quand je m'avançais sur le bord de la rampe dans un costume plus coquettement
révélateur, sont devenus des censeurs si moroses sur le bord de la mer, au point de m'interdire cette autre scène pour un petit bout d épaule dont je consentais à les régaler.
Raisonnant ainsi, celle qui fut Daphnis quand était Chloë madame Octave ; car il importe de se souvenir que mademoiselle Juliette Beau n a pas eu Tétrenne de ce rôle de Daphnis, et que la pastorale de Longus, accommodée en un acte affriolant, prit naissance au Vaudeville avant de renaître aux Bouffes-Parisiens; — raisonnant ainsi, opposant le goût du public de ' Paris au dégoût du public de Sainte- Adresse, Tex- Daphnis pourrait bien aVoir la logique de son côté.
Mais on lui demandait moins de logique et un peu plus de tunique.
Cependant, comme Murger Ta fait dire si singulièrement à un des héros de la Vie de Bohême^ dans Tacte de la soirée chez madame de Roure, cest toujours Pradier qui lui fournit.., ses épaules et le reste ; elle n'a pas démérité ; elle est charmante ; elle n*est que trop charmante, et c'est justement ce qui la perd là-bas, après Tavoir sauvée ici. C'est l'éternelle histoire du Capitole faisant antithèse à la Roche Tarpéienne. C'est une nouvelle occasion d'appliquer pédantesquement la fameuse règle : Non erat hic locvs. Vérité en deçà, erreur au delà Faveur à Paris ; colère à Sainte- Adresse. Ici on est collet-monté, et l'on veut que le cor&age deTactrice soit montant; là, au contraire^
on applaudit au décolletage des féeries» aux maillots des Revues, et notez que ce sont peut-être les mêmes personnes qui se déjugent si complètement dans la même question pendante devant eux, à savoir les charmes dont on leur faisait hommage en comédienne zélée qu'on est, et désireuse de plaire sur terre et sur mer.
La société bourgeoise est impitoyable, disent les uns.
Elle a bien raison, reprennent les autres, de se former en bataillon carré; ne Ta-t-on pas déjà assez entamée !
Aux bains de mer et aux eaux, où la scène est plus étroite qu'à Paris, les deux camps se trouvent en hostilité plus intime et plus directement en présence. On dirait deux régiments de chiens de faïence se regardant de tout près, presque nez à nez.
Il pourrait, me direz-vous, y avoir des bains exclusivement dédiés à la clientèle fantaisiste, qui éprouve le besoin de montrer le plus possible, à la vague dont elle est bercée, qu'elle est perle, suivant le joli tableau de Baudry, l'un des succès de notre dernière exposition de peinture; et, par contre,vil y aurait des plages réservées aux familles.
Mais l'esprit humain est ainsi fait ; il n'aime point qu'on le parque dans une catégorie ; les uns seraient toujours en visite chez les autres.
Laissons don 3 les choses telles qu'elles sont, et
tâchons de tirer le meilleur parti possible de nos bî^ins de mer.
Autre exemple : Un chroniqueur était venu promener sur une plage qu'il est inutile de nommer, — mettea pourtant que c'est Tune de nos plus en vogue, une de celles où les bottines de nouveau style, les robes relevées et la canne, imitée d un caprice de madame de Metternich, poussent le plus abondamment, — un chroniqueur, dis-je, était venu promener la demoiselle de ses pensées, une très-jolie diablesse de féerie, qui manque peut-être à Tescadron de fées recruté par M. Harmant, le directeur de la Gaîté, lorsqu'il embauchait pour Peau d'Ane.
Notre chroniqueur ne trouve de place nulle part ni pour lui ni pour sa compagne. — Que de monde! s*écrie-t-il et écrit-il aux lecteurs de son journal, ce qui est plus grave. Heureux ceux qui trouvent à se loger dans un corridor! à dîner dans une armoire, à s'asseoir sur une chaise au Casino J Le chroniqueur susdit avait trop négligé de chercher la cause de l'hospitalité peu empressée qu'on lui offrait ou plutôt qu on ne lui offrait pas. On craignait sa compagne pour voisine de table, pour voisine de chambre, pour voisine de concert ou de contre-danse au Casino, et voilà pourquoi il lui a semblé qu'il ne restait plus nulle part ni un lit, ni un couvert, ni une mansarde.
C'est toujours l'application plus ou moins déguisée de la même consigne et du même esprit (est-ce bien
de l'esprit?) qui forcera mademoiselle Cico â venir faire sa saison de bains de mer à Paris, dans une des baignoires de la frégate-école.
En Allemagne, à Bade, à Ems et cœiera,. dans ces endroits que Ton peut appeler des baîns déplaisir pour lès opposer aux bains de mer, il mé semble que la lutte est moins animée entre la vie de famille et la vie de bohème. Certes, on y est bien loin encore d'une entente cordiale, résultat qui n'est ni possible, ni désirable ; mais, entre les deux camps opposés et sur la lisière de chacun, on remarque plus de curiosité que de colère.
Est-ce parce qu'on est à l'étranger et qu'au delà des frontières les rancunes s'humanisent î Est-ce le jeu qui en est cause, en raison de l'esprit d'aventure qui souffle autour des tapis verts? A tout le moins, la roulette est une distraction puissante qui ote aux rivales le loisir de se considérer dans le blanc des yeux tout le long du jour et de se déconsidérer à l'envî ; on a autre chose à faire ; on â encore, outre le jeu, 4es célébrités consacrées de la littérature et des arts, dont les monarques des banques ont soin d'entourer et de parer leurs maisons et qui méritent bien un regard. Quand on revient de Bade, par exemple, il faut avoir vu Méry, ni plus ni moins que le Vieux- Château.
Home a été à Bade, en garçon ; il est maintenant à Dieppe, en père de famille, avec son jeune fils qui,
médium ou non, est assurément un enfant d'une re« marquable beauté.
On a raconté une merveilleuse histoire de jeu S€ rattachant à la présence de M. Home sur les bords du Rhin, et cette anecdote a eu le succès réservé à toutes les anecdotes de la même famille : les uns ont levé les épaules, les autres ont ouvert les yeux et les oreilles et peut-être aussi la bouche avec admiration. Ceux qui avaient lu l'histoire l'ont rapportée à leur voisin, soit pour s'en moquer avec lui, soit pour lui^faire partager leur enthousiasme et leur foi. Quand le char de la chronique soulève tant de poussière derrière lui, soyez feûrs qu'il est dans le meilleur chemin.
Aussi vous allez m'y voir retourner, dans ce chemin.
Je crois que mon conte est incroyable, mais il n'en est que plus vrai pour cela. Foi de chroniqueur! nous n'oserions jamais inventer de telles impossibilités.
C'était à Hombourg; le comte K... était logé dans un appartement qu'il partageait avec M. Dunglas Home.
Je n'écris pas le noni du comte K. . . en toutes lettres, parce que c'est inutile ; tout le monde l'aura reconnu bien vite à son initiale et, plus encore, au portrait que voici : un type d'élégance, de courtoisie et de distinction ; blond, avec peu de barbe et encore moins de cheveux; la régularité de traits la plus noble ; très-assidu au coin de l'une des avant-scènes les
plus choisies de l'Opéra, côté gauche ; Polonais d'origine ; parfaitement Parisien de tons points, au physique et au moral ; frère d'une princesse qui porte lun des grands noms de France.
Le comte K.. . était couché et songeait en attendant le sommeil , le bienfaisant sommeil , consolation des affligés et des souffrants, couronnement de Tédifice pour les heureux et les riches.
Il entend des coups frappés dans la muraille. Un homme qui a beaucoup vécu en compagnie de M. Home, que ce genre d'orchestre suit apparemment en tous lieux, ne peut ni s'étonner, ni s'effrayer, ni s'impatienter de cette sérénade. Il interroge l'esprit frappeur...
Il est bon de vous dire, avant d'aller plus loin, que, tout en étant l'un des amis les plus particuliers du grand médium américain, tout en ayant vécu plus familièrement que personne depuis des années dans la société des miracles où se meut M. Home, le comte K... n'est pas autrement croyant et fanatique de tout cela. Il a, au contraire, cette dose d'honnête scepticisme qui sied à un gentilhomme parisien, à l'un des deux cents rois du boulevard, du bois de Boulogne et des boudoirs. Il voit, mais il ne sait pas s'il croit, et, croirait-il, il ne se donnerait pas autrement de peine pour faire partager sa croyance aux autres.
Ce froid gentilhomme, vrai tempérament de témoin, ron d'apôtre, interrogea tranquillement l'esprit qui
frappait et lui deniftnâa, bomitii^ s'il eût parlé à un vivant : « Qui est là 1 «
— Je suis Tesprit de... (ici un nom que j'oublie, notais qui se trouve plusieurs fois consigné dans l'étrange ouvrage de M. Home : Révélations sur ma vie surnaturelle), l'ami d'enfance de Dunglas Home. Je reviens le visiter, comme je le lui ai promis quand la mort nous a séparés.
De quoi parler, à Hombourg, si ce n'est du jeu t Le jeu est dans Taîr ; lia rouge et la noire semblent pendre aux branches des arbres sous forme de fruits et de fleurs; les gazons ont la couleur du tapis vert de la roulette et du trente-et-quarante ; on y dit d'une jolie femme qu'elle a le maximum des attraits , et d'un homme à bons mots qu'il fait sauter la banque de l'esprit à chaque coup de langue.
C'est pourquoi le comte K. .. , sans que le démon du jeu soit autrement en lui, sans être plus ami des émotions du gain et de la perte qu'à un homme de son monde n'appartient, demanda tout naturellement à l'esprit s'il pouvait l'aider à faire passer dans sa gpche l'argent de la Banque.
Je suppose que M. Meyerbeer se décide enfin à nous donner son Africaine un de ces jours ; si un esprit vous apparaissait la veille ouïe matin de la première représentation tant attendue, à vous, Monsieur, ou à vous. Madame, qui n'êtes peut-être pas du petit nombre des privilégiés devant lesquels s'abaissent les
— 8W — barrières de ces solennités enviées, que dirîez-vous à l'esprit?
Vous lui diriez, j'en suis bien convaincu : « Bon esprit, peux-tu ou pouvez -vous me faire pénétrer ce soir à rOpéra à l'heure où M. Georges Hain lèvera l'archet du commandement sur cette armée de mélodies inédites et inévitablement sublimes qui s'appelle V Africaine de Meyerbeer ? »
Si vous aviez rencontré, dans un pays à idylles, à l'heure sentimentale du matin, au pied d*un de ces castels dont l'aspect réveille dans l'homme moderne le troubadour endormi; si vous aviez rencontré, disje, trottinant à travers la rosée, une châtelaine de vingt ans dont il vous plairait très-fort d'être le Roméo, quand même elle ne s'appellerait pas Juliette, que demanderiez-vous à l'esprit qui serait venu frapper dans le mur de votre chambre à coucher ?
Vous lui demanderiez si, par son intervention, avec son aide, il vous serait impossible d'arriver à baiser le bout de la mitaine de la jolie châtelaine rencontrée le matin et qui, depuis, n'a pas cessé de trottiner dans votre cœur.
Eh bien, étant à Hombourg et parce qu'il se trouvait à Hombourg, c'est sur le jeu, arbitre de la ville, que le comte K. . . demanda à l'esprit d'exercer pour lui son influence surnaturelle.
— Le peux-tu?
— Je le peux.
— Veux-tu me faîre gagner!
— Je le veux.
— A la roulette 1
— A la roulette.
Permettez-moi, ami lecteur, une remarque peu modeste; il me semble que moi, très-humble chroniqueur pour vous servir, je viens de tracer là six lignes qu'Alexandre Dumas, prince des romanciers et passé m^tre en dialogue, aurait pu signer.
— Sur quel chiffre mettrai-jeî
— Sur le 21.
— En plein, de façon, si le numéro sort, comme ta protection ne me permet pas d'en douter, ô esprit le plus spirituel des esprits, à gagner trente-cinq fois ma mise t
— Sur le 21, en plein, répondit l'esprit.
— Combien de louis à la fois?
— Trois.
— Rien que trois !... J'eusse préféré davantage... Enfin, n'importe; il faut faire tes volontés... Mais j'allais oublier le plus important. A quelle heure le 21 doit-il sortir ?
* — A midi précis.
Ce dernier point fixé, l'esprit trouva qu'il avait assez causé et rentra sous sa tente. De son côté, le comte K... s'endormit.
Ce serait peut-être ici le moment de placer un songe ; mais nous n'avons pas les privilèges de la tra-
gédie ; abstenons-nous» de peur d'ennuyer. En fait de spectres, le spectre de Tennui est le seul dont un chroniqueur doive avoir peur.
A son réveil, le protégé de Tesprit songea, moitié sérieux, moitié souriant, à la tentative qu'il allait faire sur le 21. Ses yeux tombèrent sur sa montre : « Oh! mon Dieu ! s'écria-t-il en se fraj)pant le front d'un geste familier aux hommes gui ont oublié le point essentiel dans quelque affaire qui les touche de trèsprès ; oh ! mon Dieu ! ma montre retarde de vingt minutes sur rhorloge du Kursaal, et j'ai oublié de demander à l'esprit s'il fallait jouer à midi selon ma montre, ou à midi selon le cadran qui règle le mouvement des états-majors de M. Blanc. »
Remarquez bien que pour notre gentilhomme, l'intérêt de la partie qui allait s'engager sur le 21 était bien moins dans les 105 louis qu'il s'apprêtait à gagner, si l'esprit avait dit vrai, que dans l'expérience même qu'il tentait. Cent louis, une misère pour un homme dans'la situation du comte K... On parie cela tous les jours, on les gagne, on les perd, sans joie ou sans tristesse.
Maïs fallait-il se régler sur l'heure de sa montre ou sur celle du Kursaal 1
Le malade imaginaire, se demandant si c'était en long ou en large qu'il était bon de prendre de l'exercice après son dîner, était encore mçins embarrassé.
Le gentilhomme se lève^ s'habille, sort, toujours
perplexe, et se dirige vers le Kursaal. Il regarde le cadran de Tborloge et, presque en même temps, tire sa montre pour constater, une fois de plus, la contratdiction des deux chronomètres O prodige I sa
montre, qu'il était bien sûr de n'avoir pas touchée, était maintenant d'accord avec l'heure du Kursaal. Elle avait avancé toute seule de vingt minutes.
Midi sonnant, le 21 sortit, et le comte K.«., qui avait mis dessus, en plein, les trois louis convenus, recevait trente-cinq fois sa mise, soit cent cinq louis.
Comme il se retirait très-amusé de voir que la Fortune n'avait pas manqué au rendez-vous, il regarda de nouveau l'heure à sa montre... A présent, elle avait recommencé à retarder de vingt minutes.
Sceptiques, inclinez-vous I
Comme font toujours les esprits en pareil cas, à ce qu'il paraît, celui avec lequel nous venons de faire connaissance refusa de recommencer le même manège : — M Dieu a pu me permettre une fois de montrer Ria puissance ; il me défend d'en abuser au profit des eu* pidités humaines, *> disait-il très-philosophiquement.
Ahl l'affreuse histoire qui est venue ensanglanter les courses de Blois I ce duel pour rien, à propos d'un ruban de telle ou telle couleur porté à un chapeau de paille 1 ce duel entre deux camarades, deux amis, suivi de la mort de l'un deux 1 On a froid dans le dos en lisant le récit de pareils malheurs. Que je plains celui des deux adversaires qui a survécu 1 Qu'il doit
avoir en horreur sa victoire, sa propre vie souillée désormais du meurtre d'un frère d'armes I Que je plains aussi la famille,' les amis du défunt ! Si jeune et mourir I et d'une telle mort I et pour une telle cause I
Ces duels, c'est horrible ; ah I nous lisions la semaine dernière dans les journaux judiciaires, le compterendu de débats curieux et instructifs au sujet de la prétendue férocité des animaux du dompteur Hermann. On a entendu au palais.l'avocat de M. Arnault, directeur de l'Hippodrome, qui n'a plus besoin, à présent que la farce est jouée, de plaider devant le public que son dompteur risque sa vie dans la cage aux lions et aux ours.; on a entendu l'avocat de M. Arnault raconter, au contraire, que l'ours blanc lui-même était un agneau pour la douceur; qu'il allait cueillir,— avec quelle grâce I et sans leur faire le moindre mal, — du sucre sur les lèvres des personnes qui lui avaient été seulement présentées, et que, partant, madame Schmidt, la dompteuse contre laquelle se battait en justice M. Arnault, était bien mal -venue à soutenir qu'entrer dans la cage de Tours susdit fût une entreprise périlleuse à laquelle son engagement ne l'obligeait pas ; là-dessus on a crié au voile qui se déchire 1 'à l'illusion qui s'effeuille ! Eh quoi ! ne pouvoir même plus croire à la férocité des animaux dont c'est l'état d'être féroces! Vivre dans une époque où les ours blancs eux-mêmes sont frelatés comme le lait de nos laitièireft!... ipgrats et oublieux que nous nommes I si
nous voulons de la férocité sans mélange, regardons dans nos propres cœurs.
lisez plutôt la statistique des crimes, des assassinats, des duels et cette longue liste des violences exercées sans relâche et sans pitié par l'homme contre rhomme. La statistique ! une belle science ! une éloquence terrible et convaincante ! il n'en faut pas abuser, — Une faut abuser de rien, — mais on ajustement applaudi à la création d'un bureau de statistique au ministère des finances et, spécialement parmi les gens de la presse, à la nomination de M. de la Ponterie aux fonctions de chef de ce bureau de la statistique.
J'aurais pu vous parler de cette jolie Parisienne du Paris galant que l'on a expulsée des États de Bade ; je pourrais vous parler d'une femme de lettres dont le nom ou du moins le pseudonyme masculin : Raoul de Navery , se dégage vigoureusement de l'inconnu depuis quelques mois. Dans une partie de pêche, elle a failli périr entre Trouville et le Havre; mais cette dame a trop de talent pour qu'on lui fasse la réclame à Taccident. Elle va publier, assure-t-on, un roman: Saphir la Ninivite, que j'entends beaucoup prôner à l'avance par de bons juges. Il s'agirait d'une sorte de 5a- ' lammbô, mais tirée de la Bible et non plus des ruines de Carthage.
M. Pierre Véron, envers qui l'éloge passe à l'état de redite, vient d'ajouter un nouveau volume à son
aiïiusante série de petits livres si vivement, si nettement découpés dans le vif des ridicules contemporains ; sa Comédie du Voyage (c'est le titre de cette récente production) dépasse peut-être encore en gaieté communicative les romans de la Femme à barbe, Paris s* amuse y V Année comique et autres francs éclats de rire du même auteur.
On me cite un joli mot du plus en vue jusqu'ici de nos héros du Mexique, de M. le marquis de Galliffet; un mot qui sent bien son militaire français, son gentilhomme et son Parisien du boulevard renonçant plutôt à la vie qu'à son allure de belle humeur et à son parler familièrement badin ; il était mourant encore, que dans une première lettre adressée en France, il disait déjà : « Il me faudra des béquilles simples et de boa goût. »
Je n'ajoute rien... cest plus simple et de meilleur goût.
Départ en ballon du seul homme que je tutoie. — Ce que disent les oiseaux. — Ce que chantent les hommes. — Résurrection du Champ-de-Mars, et le ballon le Géant. — Le jouraitl l'Aéronaute,
— Où ira-t-on? — Combien de jours en route? — Que mangerat-on?— Si l'on allait tomber chez le roi de Dahomey! — Protestation élevée contre la platitude du temps. — Il nous faut de la âamme. *- Encoro' un mot des Diables noirs et de M. Sardou. — Bn monsieur qui va tous les soirs voir Peau d'Ane à la Galté. — Epilogue à Peau d'Ane le soir de la centième représentation. — Un rôle qui pouvait se vendre comme une charge d'agent de change.
— Ufi compositeur présenté au public comme une bouteille de la bonne année. — M""» Papoudoff revenue à Paris. — Mariage du due de Gramont-Caderousse. — Révolution dans le programme de l'enseignement historique des lycées^ par M. Victor Duruy. — Ballonâ et ballets. — Étoile et constellation. — Les Annamites à rOpéra. — Les QwUre coins de PariSf par M. Léo Lespès. — Un mot du philosophe Henri Delaage, sur les morsures de la plume.
PariS; 2 octobre.
Ainsi donc, le sort en est jeté, c'est dimanche que tu t'enlèves, ami Nadar, le seul camarade que je tutoie dans la grande armée des lettres militantes, et tant
qu'il te plaira rester dans le .nouvel élément ou ta signeras désormais les nuages au passage de ton N initiale et majuscule, assez semblable à l'aile d'un oiseau qui vole, je ne dirai plus tu à aucun ami sur la terre. C'est grave et c'est triste, et voilà comment même les plus belles choses de ce monde, parmi lesquelles se rangent assurément les tentatives aériennes, ont toujours un vilain côté.
Cependant, pareil à un jeune dieu, Nadar crée et ressuscite ; il crée, il sème autour de lui, autour de la question qu'il a si vivement épousée, l'émotion, l'intérêt, la sympathie, l'attente. De quoi parlent, entre eux, les oiseaux en ce moment? Si on savait les comprendre (peutrêtre Nadar nous rapportera-t-il, de quelqu'une de ses tournées, leur grammaire et les éléments de leur langue ! ), les oiseaux, j'en suis sûr, jasent de l'invasion prochaine, réservée à leur domaine, par ces grands êtres malfaisants et sans plumes qui ont inventé la cage, et vous y enferment, accrochés à leur fenêtre ou dans leur appartement, les hôtes du ciel.
Que disent les humains, quand ils s'abordent sur leurs boulevards, dans leurs théâtres et leurs passages! — je ne parle pas des salons, qui n'existent point encore ; — les humains s'entretiennent en ce moment, avec presque autant d'ardeur, de la conquête de Tair promise par Nadar, que de la hausse ou de la baisse, de la Pologne et de la Russie, de la paix ou de la guerre ; et même la Banque de Savoie, qui a mis ces
jours- ci en si vif émoi le monde spécial des boursiers, n'étouffait pas la question de VaérostatzoTi et de VautomotzoTi aérienne.
Seulement, tout cela fait bien des rimes en ion.
A l'occasion de cette fête scientifique et fantaisiste : Tenlèvement du Géant, dont Nadar sera dimanche le héros et tout Paris le spectateur, voilà le vieux Champ-de-Mars qui ressuscite de son oubli. Il ne figurait plus que sur le programme de quelques solennités militaires, depuis le jour où les courses de chevaux ont émigré sur le turf perfectionné de Longchamps. Le Champ-de-Mars végétait; le voici qui rénaît à la popularité, de par le gonflement et Tenlèvement du Géant. Dimanche prochain, Nadar et les nadariens s'enlèvent! Les courses pourraient bien avoir tort à côté de cette curieuse et hardie manifestation des promoteurs et des allumeurs de la grande question aérienne. ^
Certes, les Annamites seront là, spectacle dans un spectacle, et voudront voir partir ce phénomène de soie blanche dans les airs, traînant, au-dessous de lui, sa petite maison d'osier.
En attendant l'aérostat, voici VAéronxtute,]er\ier\às par là le journal de ce nom dont Nadar, l'infatigable, est le créateur, le directeur, le fondateur, et dont le numéro spécimen a été tiré à cent mille exemplaires. A la bonne heure ! voilà un tirage copieux et que l'on peut sans honte opposer aux chiffres alignés chaque
jour par les grands journaux anglais, le Daily Tekgraph, par exemple, qui a un débit de cent quarante mille exemplaires quotidiens.
Gustave Doré, Tartiste au crayon magique, a esquissé, en tête de l*Aéronauie, le portrait, Timage de ce qui n'est pas encore, Taéronef ou navire aérien, enlevé par l'hélice et mu par la vapeur.
On dit que le premier voyage du Géant, celui pour lequel les passagers embarqueront dimanche prochain sous nos yeux, doit durer quatre jours. Qu'en sait-on? Toujours est-il qu'on le dit et que je le redis.
Cependant, ce ne sont point les vivres qui manqueront, s'il s'agit en effet d'un voyage de quatre jours, attendu que le directeur de VAéronaute nous apprend que quelques-uns des plus célèbres pourvoyeurs de la bouche de Paris, ont tenu à honneur de faire hommage de leurs produits ^c^i-Gèant et à ses hôtes.
Je ne jsais plus quel marchand de vins a envoyé six paniers de ses crus les plus délectables pour arroser leurs pique-niques aériens ; Potel et Chabot ont offert quelques-uns des chefs-d'œuvre qui ont fait leur gloire auprès des gourmets du monde entier ; la maison de confiserie qui porte encore le nom de Siraudin sur sa porte, quoique Siraudin n'en fasse plus partie depuis longtemps, a dédié à ces affronteurs d'inconnu un choix de douceurs superfines. Tout cela est appétissant. Sans parler de l'assaisonnement supérieur que ne saurait manquer de donner aux victuailles la table
mise à je ne sais combien de milliers de mètres au- ' dessus du sol I
Mais, PU ira-t-on tomber ensuite? là est la question.
Pourvu qu'au dessert, quelque vent fatal n'aille p^ pousser nos voyageurs aériens sur le territoire du» roi de Pahomey, par exemple, dont les journaux nous racontaient ces jours-ci les prouesses comme marchand de chair humaine. 11 paraît que ce monarque féroce, doublé d'un spéculateur très-habile , a pour passetemps et pour industrie en même temps sa chasse à rhomme, qu'il pratique sur la plus grande échelle connue. Le roi de Dahomey mêle l'utile à l'agréable : utile dulci. Il s'amuse et s'enrichit. Le Roi s amuse.
On dit qu'il vend p^r an à peu près six ^lille esclaves, et l'on estime son bénéfice total sur l'article à 210,000 dollars, soit 1,134,000 francs.
Avec cela, en y mettant de l'ordre et de l'économie, un roi peut viyre — chez les Touaregs.
Il paraît qu'il phasse à l'homme, deux ou trois mois de Tannée, à la tête de son armée. Le reste du temps, il se repose, fait sa caisse, et qui sait si, comme le roi des montagnes^ de l'amusant roman d'Edmond About, ce n'est pas un homme très-gai dans son intérieur et un excellent père de famille.
Avouez que ce ne serait pas la peine de s'être envolé devant deux cent mille Parisiens, pour aller ensuite se faire voler sa liberté par un roi de Dahomey, lequel vous vendrait d'autant plus cher et comme
marchandise d un plus grand luxe, si vous vous étie<. mieux nourri, pendant le voyage, de toutes les friandises énumérées tout à Theure, et dont le ballon de Nadar est devenu comme un dock succulent !
Mais, écartons ces funestes présages I
Les questions ont toujours deux faces, comme les bâtons ont deux bouts.
Pourquoi, si quelque ballon pousse un jour la civilisation, représentée par Nadar et ses pareils, sur les confins de la barbarie, serait-ce celle-ci qui triompherait de ceux-là î Pourquoi les haixiis voya* geurs, les dompteurs de l'air n'enchaîneraient-ils pas du même coup le féroce roi de Dahomey, et dans une excursion de plaisir, devenue une croisade, ne porteraient-ils pas les derniers coups aux derniers vestiges de la barbarie, incarnée dans ce souverain t
Ce qui me plaît le mieux peut-être dans Nadar et son train, c'est que voilà une protestation bien vivante contre la platitude du temps où nous vivons, et contre la béatitude tranquille des planteurs de choux.
Il a trop neigé depuis dix ans sur les cerveaux naguère biiilants de notre jeunesse; un vent froid qui souffle à travers les colonnes de la Bourse a glacé des pieds à la tête , en passant par le cœur, un trop grand nombre de nos jeunes gens; vivent tous ceux qui rallument la flamme ! Salut aux cavaliers de la chimère I
L'on nous a dit mainte et maii te fois qu'il y avait
. trop de passion dans les fameux Diables noirs de
!• M. Victorien Sardou et que, pour cette cause, il fut
t jugé prudent de les retenir au lieu de les laisser
s'agiter sur la scène du Vaudeville. Aujourd'hui, la
question des Diables noirs paraît vidée ; on les rend à
6 l'auteur et au directeur qui seront libres de les faire
représenter; ce n'est pas tout; j'aurais souhaité que
Il Lafontaine, l'acteur le plus brûlant et le plus tempe-
i, tueux qui nous reste, pût y remplir le rôle principal,
i malgré l'engagement qui l'appelle comme sociétaire au
. Théâtre-Français. Ce qu'il nous faut, c'est une coali-
i : tion du chaud contre le froid ; c'est une revanche de la
î fièvre. Il y a trop longtemps que notre pouls est fai-
. ble en littérature.
C'est notre sagesse à tous qui nous perd.
En voici pourtant encore un qui n'est point un sage; c'est ce jeune homme visible chaque soir, sans y jamais manquer, dans une loge -au théâtre de la Gaîté, depuis que Ton y joue la féerie en vogue : Peau d'Ane,
Certes, on pourrait trouver un emploi plus sage de ; sa soirée et, au chapitre des folies, une folie plus louable et plus intéressante et plus féconde.
Toujours est-il que ce jeune homme en question
n'a pas manqué encore une représentation, et qu'il
compte aller ainsi jusqu'à la centième, inclusivement.
Qu'on vante encore les travaux d'Hercule, après
celai. i.
L'amour a fait, on le devine, ce miracle de patience et d'assiduité à une féerie.
Essaierai-je de vous faire croire que c'est l'amour de la prose de MM. Vandenburch et Laurencin, voire même des couplets de M, Clairvilleî — Non; on aurait trop mauvaise grâce à vouloir soutenir cette mauvaise cause ; ce h'est pas même de l'amour de beaux décors, et particulièrement de l'Aquarium qu'il s'agit, mais de l'amour inspiré à ce spectateur frénétique d'assiduité par une des déesses de la maison.
La femme qu'on aime est toujours une déesse.
Celle dont je parle ici, — je ne veux pas la nommer de peur de gâter, par l'apparence d'une réclame faite à ses séductions, mon histoire authentique , — joue l'un des principaux rôles de Peau (ïAne^ et remplira prochainement un personnage de créole dans un drame de M. Sardou, 4éjà nommé, drame chauffé comnie une machine à vapeur dont on*veut faire éclater la chaudière et où seront peintes et représentées pour la première fois au naturel, sur la scène, les passions des aventuriers expédiés en Californie par tous les pays du monde. »
Pour en revenir au jeune homme devenu le pilier de la Gaîté, il paraît être assez mal récompensé de ses feux, et l'actrice qui les alluma ne s'y est évidemment pas- réchauffée, puisque l'incendié se plaint de brûler pour le roi de Prusse, et, dans une lettre adressée à l'objet adoré, menace, si on ne s'humanise d'ici
là à son profit, de frapper ractrice d'un poignard, le soir de la centième, à sa sortie du théâtre, et puis de s'inomoler lui-même sur son cadavre. 11 attendra jusqu'à la centième représentation. Ce sont les colonnes d'Hercule de sa patience. Mais, si on ne capitule pas dans ce délai, il y aura du sang de répandu, Messeigneurs, et Satan rira.
O Antony ! ô Buridan I on reprend malgré vous votre langage quand on se retrouve en face de ces mœurs qui rappellent les vôtres.
Voilà la demoiselle avertie, et le publio aussi est {^verti. Regardez soigneusement sur l'affiche quel est le chiffre de la représentation du soir à la Gaîté, puisqu'un si sanglant épilogue doit couronner la centième. Évidemment , la beauté menacée ne sortira pas ce soir-là sans escorte ; nous espérons d'ailleurs qu'elle aura su prendre d'ici-là ses mesures, de façon à détourner l'orage, à calmer ce foudre d'amour et à couper court aux joies que se promet messire Satan.
Dans cette même féerie de Peau cCAne il y a une certaine fée Coquette à laquelle mademoiselle Ferraris prêta d'abord sas traits, et qui s'appelle présentement mademoiselle Hausser. Le rôle successivement dévolu à ces deux jolies personnes prête si bien à la séduction, qu'un de ces directeurs spéculateurs, comme on dit qu'il y en a eu autrefois, qui faisaient argent de tout, pourrait presque le vendre comme on fait pour une charge d'agent de change, aux jeunes personnes
pourvues par la nature des fonds de roulement nécessaires. Une d'entre elles disait : « Avec un pareil rôle, on peut faire fortune en un mois, ou Ton n'est qu'une grue. M En un mois ! c'est aller encore plus vite que le ballon de Nadar.
On peut aussi, en cet emploi séduisant de fée Coquette, faire un volume des vers de toutes couleurs, mais unanimement galants, qui vous sont adressés tous les soirs. Mais les vers, ce n'est pas l'bommage qui touche le plus, en ce siècle de prose.
Non loin de la Gaîté, au Théâtre-Lyrique, l'opéra de M. Bizet : les Pêcheurs depei^les^ a été représenté mercredi pour la première fois avec un succès sur lequel je n'ai pas à m'expliquer. M, Bizet est un jeune homme et un prix de Rome. Lorsqu'il est venu proclamer le nom des auteurs au milieu des bravos, le baryton Ismaël a ajouté cette mention au nom de M. Bizet : « Premier grand prix de Rome en 1857. « A ces mots, un plaisant affectant de se croire encore au dîner qu'il avait fait le soir et sans doute arrosé de crus généreux, est venu dire à ses voisins des fauteuils d'orchestre : « Tiens ! on nous en* donne la date comme s'il s'agissait d'un Clos-Vougeot ou d'un Château-Larose de la bonne année. »»
On a revu à Paris cette belle Grecque d'Odessa, madame Papoudoff, dont le visage oriental et poétique fut une des sensations du Paris mondain, il y a de cela deux ou trois bivers. Madame Papoudoif était
alors très- assidue aux Italiens, où sans doute on la reverra cet hiver, non moins attentive et non moins regardée. Elle honora sa beauté et ses succès dans des milieux plus dorés et plus frivoles par Tespèce de culte qu'elle rendit, en leur modeste salon de la rue de la Ville-rÉvêque, à M. et madame de Lamartine. Presque chaque soir, elle se joignait au petit cercle d'amis groupés autour de ce grand poëte et de cette noble femme. Parfois elle disait de simples et douces mélodies russes dont l'accent charmait le maître du logis et qui seyaient on ne peut^mieux au visage de la cantatrice. Elle ne retrouvera plus à Paris les réunions de madame de Lamartine, puisque le ciel nous l'a reprise.
Panni les premiers noms inscrits sur la liste des abonnés de M. Bagier, le directeur de notre Opéra italien, qui, rigoureusement, aurait dû ouvrir hier, on ma montré le comte Walewski, qui devient locataire d'une avant-scène en face l'avant-scène impériale. C'est ainsi que notre ex-ministre d'Etat, au lieu d'aller en embassade à Londres, s'arrête sur la feuille de locations de la saile Ventadour.
Cependant, on annonce, à tort ou à raison, le mariage du moins bourgeois des gentilshommes d'aujourd'hui, le duc de Gramont-Caderousse.
Il épouse, selon les nouvellistes indiscrets et prématurés, des millions et une éclatante beauté dans la personne d'une jeune cicole de l'île Maurice. Habitué
à vaincre dans tous les steeple-chases possibles et à ne se laisser désarçonner par aucun obstacle, vous verrez que M. le duc de Gramont-Caderousse gagnera encore, quand il lui plaira s y lancer, dans cette autre course au clocher — non pas la moins périlleùSe de toutes — qu'on appelle le mariage.
On a beau dire, on a beau s'avancer à pleines voiles dans le progrès démocratique et voguer vers l'égalité, sinon la liberté, c'est toujours un avantage énor- »îne d'être né. En tendons -nous; il faut être né non pas un peu, mais beaucoup; il faut être titré, qualifié^ comme on disait autrefois; et alors combien n'est- on pas plus fort pour dominer les événements de la vie ! Des vents plus favorables inconnus aux simples bourgeois viennent gonfler nos voiles. Un pilote sans particul|3 se briserait contre tel écueil qui n'osera pas, au contraire, déchirer la barque d'ixn gr^d seigneur ; — et tout cela après trois ou quatre révolutions I
Les révolutions, c'est l'histoire moderne; cela nous amène au programme du nouveau cours d'histoire, institué dans la classe de philosophie par les soins de son Excellence le ministre de l'instruction pubUque. Désormais, vous le savez de première main, vous qui avez des enfants assis sur les bancs de nos lycées et suspendus, — si ma métaphore ne sent- pas trop le bureau des nourrices, — aux mamelles de l'Université de Paris ; désormais, M. Victor Duruy l'a voulu ainsi, les plus grands parmi les collégiens seront initiés
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aux hommes et aux choses de l'histoire depuis 1789 jusrju'à iios jours. C'est hardi, à coup sûr. Est-ce un bien; est-ce un malî Je vois là-dessus les avis fort partagés.
Pour nous toute lumière nous paraît bonne ; nous ne voyons aucune nécessité à ce qu'on marche à petits pas et à petit bruit dans les classes de la jeunesse française comme dans la chambre d'un malade ; etifin dérober à cette jeunesse les couvulsions de son pays dans les soixante dernières années de son histoire, n'est-ce pas un peu une précaution analogue à celle d'un directeur d'école navale qui cacherait les dangers de la mer aux enfants qui se destinent à l'adopter pour seconde patrie î
Je conviens qu'à certains moments il sera difficile de ne point passionner ce cours d'histoire presque contemporaine. Mais la passion, encore une fois, n'en ayons pas si peur ; la vie, et surtout la jeunesse sans passion, c'est un ballon sans gaz, puisque les ballons sont à la mode.
Les ballets aussi sont à la mode ; Amînà Boschettî, la danseuse italienne qui va succéder à la Russe Mourawieff ; Rota , son chorégraphe d'élection ; Gîorza , son musicien ; voilà , sans parler de V Africaine de Damoclès, toujours suspendue sur nos têtes, les espoirs prochains de l'Opéra. Rota est le plus grand coloriste de la chorégraphie. On prétend qu'il nous fera voir des tableaux mouvants qui nous éblouiront
par une richesse de couleurs inconnue jusqu'à lui.
Giorza^ a déjà fait ses preuves comme musicien de ballet. Quant à mademoiselle Boschetti, ceux qui l'ont :vu danser en Italie affirment qu'elle ne saurait manquer de faire fureur à Paris. Cependant, tandis qu'il en est temps encore, demandons très- humblement à cette étoile de ne pas prétendre briller seule au firmament de l'Opéra et accaparer, toute la scène dans le ballet qui se prépare. Une étoile, c'est bien : une constellation, c'est mieux.
Où la galanterie va-t-elle se nicher ! Mercredi soir, MM. les Annamites assistaient, sur une estrade construite pour leur usage, en avant des stalles d'amphithéâtre, à la représentation de l'Opéra. Ils avaient demandé ou l'on avait demandé pour eux un ballet, de sorte que ces amateurs exotiques se trouvent tout juste aussi civilisés en matière d'art que les élégants habitués des avant- scènes, si exclusivement attachés à la chorégraphie, mais généralement brouillés avec la musique qui ne se danse pas.
On jouait donc Giselte, mercredi, pour les Annamites, et madame Zina-Mérante y dansait pour 'la première fois le grand rôle vacant depuis le départ de la Mourawieff.
Au foyer, les ambassadeurs avaient leur compartiment réservé où ils pussent, pendant Tentr'acte, venir se rafraîchir et fumer leurs singulières cigarettes qui ont la forme d'un cornet d'épicier extrêmement
mince et qui contiennent tant de papier et si peu de tabac.
Ce n'est pas tout, on les mena aussi sur le théâtre; on leur fit les honneurs du foyer de la danse, et — c'est ici qu'apparaît la galanterie annoncée plus haut; — l'un des jeunes gens de la légation , qui parle le français comme vous et moi, s*adressa à mademoiselle Coralie Brach^ jolie entre toutes les charmantes, et lui demanda, avec un madrigal aussi élégamment tourné que le fameux compliment de M. Jourdain à sa marquise, une rose qu'elle portait à son corsage.
Grâce à cet incident, les Annamites ont fortement réussi au foyer de la danse.
Voici un livre aimable qui, du moins, ne fera que des amis à son auteur, c'est les Quatre coins de Paris, par Léo Lespès. On n'est pas plus varié ; on n'est pas plus amusant; on ne conte pas mieux. M. Lespès a une plume leste qui trotte d'un sujet à l'autre, la bride sur le cou, et met tout son art à paraître n'en point avoir. Les esquisses les mieux jetées, les pochades les plus réussies, semblent ne lui coûter qu'une minute et trois coups de crayon. Et puis, il tient son public ; il sait ce qu'il faut lui donner pour lui plaire ; il connaît le point juste et le moment précis où telle anecdote a tout son prix ; il en est qu'il faut savoir faire attendre et qui se cuisinent mieux légèrement faisandées ; d'autres n'ont de valeur qu'autant qu'on les sert toutes chaudes. Ces dernières, c'est comme la pâtisserie feuilletée; du
moment qu'on peut la manger, elle n*est déjà plus bonne ; il faut qu'elle vous brûle les doigts et les lèvres et qu'on souffle dessus.
M. Lespës est un des petits journalistes les plus influents et les plus lus de ce temps«ci ; pourtant, je ne sache pas qu'il ait beaucoup mordu à la ronde. {1 a plutôt caressé qu'égratigné. Notons cet exemple à l'adresse et pour l'édification de ceux qui croient à la néces^té d'éreinter son semblable si l'on veut exister soi-même en journalisme.
Les uns sont très-sensibles aux piqûres d'épingle et aux coups de lance que leur distribuent les confrères peu bienveillants ; les autres reçoivent les coups avec une philosophie superbe. Parmi ces derniers, on peut assurément citer Henri Delaage, sur qui et aux dépens de qui le petit journalisme malicieux a tant vécu et vit encore.
— Quelle impression vous causent ces continuels assauts t lui demandait-on Vautre jour.
— Cela ne me produit que des réimpressions, répondit le philosophe Henri Delaage, qui prépare en ce moment la quatrième édition de son Éternité dé' voilée.
Un souhait peu ezaaoé. — Le Meaox du premier voyage dn Géant; les maux du second qui arrêtent les mots des railleurs. — Les martyrs de Thélioe. — Le ballon se yenge de ses oontemptenrs. mm La peau et les os de Nadar. — M"* Nadar. — L* Jîmpereur et la navigation aérienne. — Propos en l'air d^un professeur suspendui ou le coup de pied... dn calembour. — Coup de tête de cheval reçu par M. de Momy. — Jean Baudry, ou la revanohe d'Auguste Vacquerie. — M. Yacquerie rue Saint-Georges, ou un poëte sana mansarde. — M. de Persigny dans Tappartement de Vaoquerie. — Le futur auteur de Jean Bavdry et le futur duc de Persigny^ jugés par leur concierge. — M"« Pipelet^ type de conservateur. — Le peintre de paysage et le paysan. — Les bureaux de feu le journal V Événement, — La liberté des théâtres substituée au monopole. — Importance des libertés de détail. — Les priv'léges de théâtre autrefois et aujourd'hui. — Une lettre de M"" la princesse de la Tour d'Auvergne. — Une comtesse Apraxiu au théâtre de la rue de la Tour«d' Auvergne. — Excentricité... grammaticale d'un cvirassier très-connu. -^ Bénazet pour Bajazet, — La comédie d'amateur dans les châteaux et ailleurs. — Mariage du duo d« Bellune. — M"^ Frédérique^ danseus^e, et une grande dame russe, ou le danger des ressemblaïkces ; voir là- dessus Yaîéria et le procès du collier de la Reine»
Paris, 23 octobre.
« Bon voyage, M. Nadar ! »» avait dit TEmpereur, en ôtant son chapeau avec une politesse souveraine, aux voyageurs de la nacelle du Géant. Hélas ! le souhait du monarque, qui fait la pluie et le beau temps dans son empire, n'a pas été exaucé là-haut. Le Géant a fait un sérieux et hardi voyage, niais non point un bon voyage. La descente des cieux lui a été singulièrement inhospitalière, et le boulevard qui, voilà deux semaines, ne demandait pas mieux que de plaisanter Nadar sur son voyage limité à Meaux, s'apitoie aujourd'hui de tout cœur sur les périls et les maux (un e de moins que la première fois) de ces vaillants navigateurs*
Nadar cherchait un moyen de réduire les blagueurs au silence; ah 1 certes, il l'a trouvé ; mais il l'a payé un peu cher.
On dit qu'il faut du sang répandu sur le chemin de toutes les grandes idées. On dit que les causes sublimes ne prospèrent qu'à la condition d'avoir leurs martyrs, comme les religions naissantes. La religion de l'hélice, que ses apôtres appellent la sainte hélice ^ est consacrée désormais; le royaume de Hanovre s'est trouvé la terre élue où Nadar, au péril de plusieurs vies, a confessé sa foi dans la navigation aérienne.
J'ai presque envie de croire à la rancune des aérostats. Nadar a commencé par largement médire d'eux;
il a prononcé leur oraison funèbre; puis il a prétendu, en construisant un aérostat monstrueux, le faire servir à des représentations dont le fruit devait être employé justement à détrôner les ballons. Son projet fut celuici : faire p^iyer à Tidole qu'il allait renverser, les frais nécessaires à rétablissement du culte du vrai dieu auquel il préparait des autels. Uidole en question, je veux dire : le ballon, ne s'est pas prêtée à ce manège.
Il paraît même que, cruel comme tous les faux dieux, qui se réjouissent particulièrement des plus horribles holocaustes, ce monstre gonflé de gaz ne demandait qu'à pulvériser contre le sol les voyageurs qui s'étaient fiés à lui, et qu'il a fallu bien du courage, et, dans cette suprême détresse, bien du bonheur encore, pour que la catastrophe ne fût pas dix fois mortelle.
Ahf Nadarl Nadar! ceux qui t'accusaient déjà d'être le plus rusé des spéculateurs et un monteur de coups de première force, les voilà, j'imagine, bien désabusés à cette heure. Tu disais vrai, quand ta parlais, dans ton dernier manifeste aux Parisiens, de ta peau et de tes os mis en jeu. Elle a fait sourire, cette exaltation de langage d'un combattant qui sort delà mêlée et s'apprête à y rentrer. Ce n'était pourtant que l'exacte vérité ; os et peau se sont trouvés là et ont payé comptant.
Et madame Nadarl cette jeune femme à la fois si timide, si modeste et si courageuse, blessée ♦ elle aussi,
blessée grièvementi et, à peine eut*elle ouvert l0s yetix en terre ferme, den^î^ndant soii fil^, sqp petit P^ul, que Ton avs^it Uissé à Paris par bonheur, et dont 1^ présence devftit être, pour sa mère, la consolation la plus puissante et le remède 1^ plus efficace.
L'Empereur avait prêté, dimanche, Tattention la plus soutenvie et la plus patiente aux longs préparatifs qui précédèrent Tascension du Géant. Il s'était entretenu successivement, dans Tenceinte des manoeuvres, avec tous les chefs de Tentreprise, — • Les Français, disons-le entre nous, sont des révolutionnaires bien amusants. Ils excellent, ils ont excellé du moins naguère, à briser chez eux plus d un pouvoir, et cependant ils ont Tadoration du pouvoir. L'affaire de la navigation aérienne gagnait cent pour cent à leurs yeux, depuis que l'Empereur avait témoigné y prendre intérêt. Us croiront bien plus volontiers à l'hélice, si vous pouvez la leur montrer estampillée aux armes impériales.
Napoléon III, quand il n'était qu'un prince exilé, a remué toutes les idées et tous les problèmes, aussi bien ceux de la navigation aérienne ou aviation, comme dit M. Ponton d'Améçourt, que du paupérisme.
Qn nous dit qu'avant tout le bruit d'aujourd'hui, il cpnnaissait déjà les petits modèles d'après lesquels doivent être faits les essais en grand du système Ponton d'AmécQurt, ta Landelle et Nadar, et qu'il aurait prpmis une souscription personnelle et immé-
diate, asse?: iqapQrtonte pour permettra 40 réc^liser une première expérienc0.
Attendons et espérons ; nécessairemepi, il ^^ {Qêl§ beaucoup de fables à tout C0 qup cb^^cun débite sur h matière. Si jamais il y eut place ppup d0s propos «n laîr, G est bien à propos de ballons.
Cependant, on a fait sur, pu plutôt contre H. Eepiin, le bouc-émissaire du catholicisme militant, un jeu i^ mots auquel laérostation n'est pc^ non p]u$ tout k Ifût étrangère.
On a traité de propos m l*(^ir son rationalisme, ^t Ton ajoutait qu'aïf surplus, on ne devait gu^re §'attendre à autre chose de la part d*un professeur ^^S' pendu.
C'est le coup de pied du calembour venant apr^s ](3$ coups d'assommoir des mandements épiscppau^.
En fait de coups, vous savez que M* Ip (lup iû Momy a reçu un coup de tête de cheval, qui Ta retenu à Nades, dans des circonstances qui auraient aipepé^ sans cet accident, sa présence à Paris. JL.e ^uc de Momy a beaucoup d'amis qu'il doit, non-seulement a son importance dans l'État et à sa haute situatipu, mais à sa valeur personnelle, en dehors 0e toute fonction, et à la grâce de sqn affabilité ; aussi la nouvelle de son accident eût-elle excité une viye émptipiï, si Ton n'avait été presque aussitôt rassuré qu'éfpu à son sujet.
C'est un. des rares habitués des noU^bles représen-
tations qui ont manqué à Jean Baudry, paraissant pour la première fois, lundi, devant le public solennel du Théâtre-Français. Quel succès pour ce loyal et chaleureux poëte, Auguste Vacquerie ! Quelle revanche éclatante de la chute également éclatante de TragaldabcLs et des Funérailles de V honneur ! Peut-être, du reste, les Funérailles de Vhanneur et Tragaldabas auront aussi lei^r jour, il est permis de Tespérer, quand . on a sous les yeux le retour de fortune qui accueille à présent les Ressources de Quinola, une pièce sifflée naguère d'une si mémorable façoil.
Auguste Vacquerie, applaudi aujourd'hui comme un simple Sardou, un Layaou un Feuillet quelconque, me remet en mémoire la circonstance où, pour la première fois, j*entendis prononcer ce nom et où j'aperçus celui qui le portait. Un bien jeune homme, alors! C'était aux environs de 1848; il demeurait rue Saint-Georges, la première maison à main droite, en venant de la rue de Provence. Il occupait, au troisième étage, un appartement de garçon confortable, et vaste pour un appartement de garçon. Vacquerie n'a jamais connu la mansarde, sans laquelle on préteijd pourtant qu'il n'y a pas de poëte. Je proteste de toutes mes forces contre cette théorie barbare, et Vacquerie proteste de toute sa poésie.
Voici où je voulais en venir : le même appartement qui abrita le futur auteur de Jean Baudry, alors dans toute l'ardeur romantique de ses vingt ans, eut, vers
la même époque, un autre occupant, destiné à faire encore plus de bruit dans le monde : c'était le futur duc de Persigny. Il ne me souvient plus lequel de ces deux locataires précéda Tautre, mais je sais parfaitement qu'ils se succédèrent là sous les mêmes lambris, cossus, mais point dorés, point magnifiques, convenant à la médiocrité aisée d'un célibataire indifférent aux vaines pompes du monde.
Autre rencontre bizarre : de ses fenêtres de la rue Saint-Georges, M. de Persigny voyait parfaitement le jardin de ThôtelLafHtte, s'étendant le long de la rue de Provence. Or, tout le monde sait qu'il a épousé la fille de la princesse de la Moskowa, aujourd'hui encore propriétaire de l'hôtel Laffitte, mais propriétaire fort menacée par le prolongement extrême de la rue Lafayette, qui va se continuer jusqu'à la place du nouvel Opéra, à travers le cœur du Paris financier, du Paris banquier, du Paris millionnaire, à travers le Paris qui reconnaît surtout M. le baron de Rothschild pour son roi.
La portière de la rue Saint-Georges n'aimait pas, je dois le dire, M. de Persigny. Ill'inquiétait en recevant fort souvent, le soir, des barbes et des moustaches soupçonnées de bonapartisme. La portière en question, tout orléaniste et essentiellement conservatrice, et adoratrice du pouvoir debout, flairait là une odeur de conspiration, et ce n'était point baume pour ses narines, croyez-le 1 Si elle ayait vécu, mais elle est
morte, — Dieu ait en paix son âme ! — nul doute qu'elle serait aujourd'hui fervente bonapartiste, jouant toute sorte de mauvais tours aux locataires suspects d'orléanisme ; probablement même elle se souviendrait d'avoir présenté naguère, à M. de Persîgny, sa clef et son bougeoir des rentrées nocturnes, avec une onction et un dévouement tout particuliers. C'est étonnant, quand on est haut placé, combien de gens,, dont on ne soupçonnait pas l'attachement, se trouvent avoir été tout à vous dans votre fortune phis modeste I On n'a pas besoin de descendre jusqu'à la loge du concierge pour trouver cela.
Quant à M. Vacquerîe, cette madame Pipelet de la Chaussée d'Antm, plus civilisée par conséquent que la véritable Pipelet, ne lui en voulait pas autrement; mais elle le trouvait godiche.
C'est toujours l'histoire tant racontée de ce peintre de paysage qui avait planté son chevalet en plein champ et s'escrimait à grands coups de pinceaux. Le portrait de la nature environnante naissait sur sa toile si bien, si bien, que c'était merveille, pensait l'artiste. Debout derrière lui, deux villageois arrêtés et silencieux le regardaient faire. Le peintre se disait : « Voilà deux enfants de la nature tout joyeux de me voir tirer la ressemblance de leur mère.... et Ton dit que le peuple n'est pas sensible aux beaux-arts ! . .. . » Enfin, l'un des rustiques rompit le silence, que l'homme aux pinceaux prenait pour le recueillement de l'admi-
ration : « Y a-t-il des bêtes d'état, tout de même! » dit-il à son camarade.
Telle la portière de la rue Saint-Georges jugeant Fauteur de Jean Baudry et des Miettes de V histoire,
C*est à V Événement que j*ai connu pour de bon M. Vacquerie. Est-il possible d'oublier les bureaux de V Événement quand on a eu Thonneur d*y mettre les pieds ! Auguste Vacquerie, déjà nommé, Paul Meurice, les deux jeunes Hugo, Théophile Gautier, Léon Gozlan, Charles Monselet, Adolphe Gaiile, Henri Delaage, Champfleury, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, Théodore de Banville, qui n'y voyait-on pas ! Les uns déjà le front radieux d'une auréole de célébrité, les autres aspirant à se tailler des pourpoints dans le manteau des maîtres du romantisme et de la littérature.
On voyait même assez fréquemment dans ces fortunés bureaux, de jolies femmes appartenant au monde artiste, entre autres mademoiselle Lagier qui, alors, était maigre.
L'intérieur d'aucun autre journal politique n*a jamais ressemblé à celui-là. On n'y parlait guère que littérature. Le feuilleton y semblait la grosse affaire. On n'était, à Torigine du moins, ni orléaniste, ni républicain, ni bonapartiste. On était romantique, géné^ reux et métaphorique avant tout.
L'Événement eût certes traité en premier Paris la question de la liberté des théâtres, question très-grave,
qui confine à beaucoup de questions à la fois, qui tou-;ti cbe à beaucoup d'intérêts et qui sera prochaineiiientilfl résolue, on le dit de toutes parts, dans le sens libéral, k
C'est toujours une fort bonne chose, à notre avis, r^ qu'une liberté, fiit-ce la liberté de la boucherie, fat-ce a la liberté de la boulangerie, fût-ce la liberté des théâ- ? très, en tant que droit donné à chacun d'ouvrir une saUe de spectacle, si bon lui semble, et d'y faire jouer par des acfeurs de son choix les pièces de son goût , pourvu, bien entendu, que le tout ne déplaise pas à la commission d'examen ; cette liberté a beau être toute matérielle, elle nou& satisfait déjà comme acheminement surtout et comme à-compte. Les libertés de détail nous font Teffet de stations placées sur la route au bout de laquelle nous souhaitons d'arriver. Certes, Étampes ou Pontoise n'est point Paris pour le voyageur qui a soif de voir les murs de la grande capitale ; mais quand il est à Étampes ou à Pontoise, il se frotte ; déjà les mains ; il sent qu'on arrive. |
L'opinion unanime de tous ceux qui connaissent la question des théâtres, réclamait depuis longtemps cette liberté qm, enfin, va nous être octroyée.
Il s'agit d'ouvrir des portes aux jeunes auteurs qui se rongent les poings, assis sur un tas de manuscrits inutiles; il s'agit d'opposer une digue au flot toujours croissant des reprises qui encombre toutes les scènes ; il s'agit d'empêcherune pièce souvent médiocre d'avoir un scandaleux succès de cent cinquante représenta-
301 — tions' et de mettre un non moins scandaleux paquet de bttiets de mille francs dans la poche de l'auteur qui a accouché de ce beau chef-d'œuvre cent cinquante fois représente, non point à cause de son mérite, non point en raison de la satisfaction qu'il donne aux auditeurs et qui conseille à plusieurs de revoir ce qu'ils ont déjà vu. Non, la raison de tant de succès si longs est tout simplement dans l'accroissement du nombre des spectateurs de bonne volonté. Faute de mieux, ils vont à ce qu'on leur donne, mais ils aimeraient autant aller ailleurs.
Proclamez la liberté des théâtres ; je ne dis pas que' par là, hélas! vous aurez introduit la liberté dont on abusera toujours le moins : la liberté des chefs-d'œuvre ; mais, du moins, il y aura de grandes chances pour qu'une rapsodie ait plus vite lassé la curiosité et la patience des amateurs de spectacle sollicités par un plus grand nombre d'entreprises théâtrales.
En ce qui touche ses intérêts, le commerce est presque toujours inteUigent ; aussi vous verrez comme il faudra peu de temps, à partir du règne de la liberté. . . théâtrale mise en vigueur, pour que le nombre des scènes soit accru tout juste dans la proportion de l'accroissement de spectateurs, ni plus ni moins.
Et vous verrez aussi comme le niveau de l'intelligence sera plus élevé dans le camp des directeurs de théâtre, quand ce ne sera plus un ministre qui les Nommera, mais quand chacun d'eux devra s'imposer
par un mérite personnel, sans le mwndre caractère ministériel, la plus légère apostille officielle^ à la confiance des bailleurs de fonds.
n s'agit d*art, me direz-yous, et je parle affisiire ; croyez bien que la liberté fera aussi les affaires de Tart.
Et aussi les affaires de l'humanité ! ne fût-ce qu'en augmentant les chances d'engagement pour ce tas de pauvres comédiens sans ouvrage qui stationnent soiis certains arbres du jardin du Palais-Royal, et qui, quelquefcns, se pendraient volontiers à leurs branches» s'il leur restcdt une cravate assez solide pour se prêter à cette opération.
Et les non moins malheureux auteurs ! Quand on ^ pense qu'il n*est si infime scène, je ne dirai pas de Paris, mais de la banlieue, qui ne soit une citadelle assiégée de manuscrits, et trop souvent, hélas I inexpugnable. Pour un qui entre par force ou par surprise, cent roulent mourants au pied des remparts*
Un de nos amis, qui se picat dans l'étude comparée des effets et des causes, soutenait l'autre jour, devant nous, que la destruction du monopole en matière de théâtres, était une conséquence du suffrage universel.
— Ah bah I et comment arrangez- vous cela!
— Hien de plus simple; au temps du suffrage restrdnt et de la liberté parlementaire étendue, quelle était Toccupation favorite des ministres?
— S'assurer dans les Chambres une majorité bi^ sentie^ répondîmes-nous sans hésiter.
— Nous sommes d'accord sur ce point ; vous ne me contesterez pas davantage qu'aujourd'hui les choses sont bien changées, que les ministres n*ont plus besoin de s'occuper d'avoir pour eux la majorité des envoyés du suffrage universel au Corps-Législatif, attendu que, jusqu'ici du moins, ils se sont vus escortés d'une quasi unanimité.
— C'est de l'histoire.
Il est certain que cette belle dame proverbiale, tant de fois citée dans les petits Mémoires du régime parlementaire, cette coquette adroite mélangée d'ambitieuse qui disait à une Excellence : « Complimentezmoi ; j'ai été assez jolie ce matin pour faire tomber X... à mes pieds à l'heure de la séance, ce qui Ta empêché de venir vous tomber sur le dos ; » il est certain que cette beauté, utile auxiliaire d'un pouvoir chaudement disputé, ne prêterait plus qu'un concours assez superflu aux ministres actuels, et qu'on n'a pas besoin de ses charmes ministériels venant à la rescousse.
Autre chose : quand on avait affaire au suffrage restreint, qui était à luniversel.ce que le ballon comparatif des fêtes officielles était, dimanche dernier, au fameux et fatal Géant de Nadar, la faculté de disposer des privilèges de théâtre était une arme comme une autre, ou plutôt un engin d'attraction, une glu à prendre pas mal d'oiseaux. Ce n'est pas, en effet, seulement \q titulaire d'un privilège qui doit de la re«
connaissance aux mains dont il tient son privilège ; ce sont aussi les amis du directeur privilégié qui profitent de sa fortune. Entrées dans la salle ; entrées, cent fois plus recherchées, sur le théâtre ; relations agréables, amusantes, séduisantes avec le corps des acteurs, des auteurs, des journalistes et surtout des actrices, voilà la prime que touchent les amis d un directeur privilégié, et à laquelle les législateurs, entre autres, n*ont jamais été indifférents. Voilà comment et pourquoi le monopole des théâtres fut un rouage gouvernemental, un petit moyen de faire tomber l'opposition dans les filets d'Armide, et, mieux encore qu'un rouage, une rouerie dont on aurait pu difficilement se passer. De nos jours, au contraire, tout est si parfait, si uni, si irréprochable, si amélioré, si purifié, ou, du moins, si changé, que prétendre jouer de pareilles cartes au whist du gouvernement, en face du suffrage universel, c'est comme si, — pour en revenir au ballon Nadar, — on voulait accrocher celui-ci à la terre avec de simples ficelles, là où les câbles des ancres ont cédé.
Un journal a publié une lettre que madame la princesse de la Tour d'Auvergne aurait écrite au Journal des Débats, relativement à son ascension, et n'aurait pas envoyée à son adresse. Elle a bien fait. Cette lettre vient un peu tard ; il n'est pas plus question aujourd'hui de la première ascension du Géant, en présence des péripéties dramatiques de la seconde, que d'un vaudeville joué, vers 1826; sur le théâtre de
Madame. Une semaine a été consacrée à l'audace des premiers voyageurs du Géante et spécialement à la princesse de la Tour d'Auvergne. C'était à qui célébrerait sa gracieuse intrépidité. A présent, l'émotion publique est toute à madame Nadar.
Je ne puis m*empêcher de penser qu'il y a quelque af&nité de tempérament entre ces deux grandes dames, l'une Française, l'autre étrangère, la princesse de la Tour d'Auvergne, déjà nommée, et la comtesse Batthyani, née Apraxin ; cette dernière, l'héroïne d'une sî curieuse représentation donnée hier au petit théâtre des Jeunes Artistes, rue cfe Za Tour- éC Auvergne, justement : l'une et l'autre de ces grandes dames ont pris la route des astres [sic itur ad asira], celle-ci, par la voie de l'art dramatique et des beaux vers, celle-là, en montant dans la nacelle du Géant. Quelle est la plus périlleuse des deux tentatives î Peut-être celle de madame la comtesse Batthyani.
S'il y avait du monde, hier, et du beau monde, pour assister à cette soii;ée au programme étrange : une Batthyani, une Apraxin, sur la scène, devant la rampe, en face du public, venant réciter, comme n'importe quelle autre élève de son professeur Ricourt, deux actes de Phèdre, et cette jolie perle d'Alfred de Musset : Il faut qu une porte soit ouverte ou fermée! Si les loges avaient été recherchées et étaient brillamment occupées, je vous le laisse à penser. Il y avait là des princesses russes, et le prince lui-même de la cri^
tique, Jules Jftnin, q^i ^ pris d^ws s^ m^}^ patei^eUe et bienf^s?ipte ]a cause d^ cette volontaire illustra de la tragédie et de la comédie, et vous la recpmmandait de porte en porte. Il y avait M. Camille Dpucet, écoutant de ses deux oreillps, car ^ soirée d'hier était un ballon d'essai, et comme qui dirait, en ce t^mps d'ascensiop forcenée, une ascensipn captivp, préc^4f^pt et préparant le gran4 vqyage, le début sur 1^ scène majestueuse 4h Thé^tre-Fr^pçais, au ïpiliep ^es pheftr d'œuvre ^ durée illin^iiée, peftes, et bjen justenaÉint illimitée.
La débutante, qui a plus de blason à elle seule que n'en pourraient fournir, ou peu s'en faut, Ips théâtres de Paris réunis, nous offre upe physionomie singulier rement intelligente et vive, o\\ parlent deux yeqx éloquents. Est-elle jolie, dans l'acception ordiiiai|rp du moU J'oserai dire que non ; mais elle peut, à ^es heures et dans son cadre, séduire plus sûrement que la plus jqlje femme. Peu ou point d'accent étfapger. Quel ègeî ine direz- vous. — Jeune, assurément, d'une jeunesse, pour tout dire, que l'auteur des Ressources de Quinola, dont on connaît les célèbres prédilections relativement à l'âge des fpmnîps, eût pu approuver sans manquer à sa doctrine. Bref, ijpe jeune femme, mais non point un enfant*
On l'a écoutée gravement. II ne s'agissait pas dp ces bravos complaisants que Ton peut, sans que cela tire à conséquence, prodiguer au caprice artistique 4p
— 3Q1 ■nol|]§p amateurs ; la grande d^ine se présentait cpmme une actrice venue à Paris pour se faire accepter sérieusement du publip parisien. Eh Wen, on Ta applaudie et rappelée pour de bon, surtout après la comédie, qui paraît être beaucoup mieux son fait, quant à présent, que la tragédie. On lui avait, néann^oins, avant cette représentation, entendu dire, avec un grand effet, des vers tragiques, dans une soirée particulière. Peut-être Phèdre était-elle un peu troublée; de plus, inédiocreiïient entourée, pqur ne pm dire mal ; ajoutez àces circonstances contraires, Tinjure d un costume qui n'était pas sans reproche, hélas !
La grande d^me a repris ses avantages dans une Parte ouverte ou fermée. Cette fois, vive, enjouée, souriante, élégante, tenant d'une main ferme et souple à la fois les rênes du dialogue, sans trop les tendre, sans les laisser ^otter non plus, elle a réuni de chaude suffrages.
Si jamais la curiosité réclame impérieusement la biographie dune actrice, c'est bien aujourd'hui et quand il s'agit de la comtesse Julie B. Apraxin, — ? c'est sous ce nom que la désignait exactement le programme. Écoutons-la parler d'elle-même. Dans un volume paru chez l'éditeur Dentu, et intitulé : Quelques feuilles détachées de mes Mémoires, la comtesse ^'exprime ainsi : « Après avoir parcouru mon pays, plutpt en amateur qu'en artiste, j'ai considéré comme un devoir sacré de noe mettre ^ même d'acquérir, par
l'étude, ce talent réel que les plus heureuses dispositions ne peuvent pas donner, et qu'on ne peut obtenir que par un travail profond et assidu. . .
- Maïs, continue la comtesse-artiste, ce n*est pas pour satisfaire une vaine gloire personnelle que je veux m'efForcer d'acquérir un talent hors ligne ; • c'est pour ma patrie, c'est afin de lui ouvrir la voie des progrès dramatiques... -
D'après cela, la vocation dramatique de cette nature peu commune, se colore aussi d'élan patriotique.
La comtesse Batthyani est, de plus, auteur. Sous un pseudonyme qui est l'anagramme de Julie Apraxin : Eiluj Nixarpa, elle a fait imprimer, à Paris, deux romans : On a beau dire et lima, qui, paraît-il, ont produit une certaine sensation... en Hongrie. Elle a signé Julie Batthyani un autre volume paru chez Amyot, l'éditeur de la rue de la Paix, intitulé : Journal (TUma, Avant de prendre la plume, elle avait donné une preuve merveilleuse de souplesse d'esprit et de force de volonté en apprenant, en un clin d'œil, l'allemand et le hongrois, dont elle ne savait pas le premier mot, et qil'elle écrit maintenant avec infiniment d'aisance et de correction, à ce qu'on assure.
Il y a tout juste un an qu'elle résolut d'embrasser la carrière dramatique.
Elle parut d'abord sur le théâtre de Bude, puis à Pesth, et sur toutes les principales scènes de Hongrie et de Transylvanie. Les journaux nous en ont parlée
Les résistances qu'elle eut à vaincre de la part de sa famille, et même du côté de Tautorité, étaient inévitables; le récit nous en mènerait trop loin. Ces obstacles eurent pour effet d'enflammer davantage le zèle de lartiste» et de disposer d'avance à l'enthousiasme le public devant lequel elle voulait partutre, et, surtout, la jeunesse et les étudiants.
Bien entendu, la vocation s'est manifestée chez elle dès l'âge le plus tendre ; voici dans quelle circonstance elle éclata : un hiver plus glacial que jamais, interrompant les communications, et un été tropical , avaient mis à deux doigts de sa perte Y imprésario du théâtre hongrois de Bude ; il était à la veille d'en être réduit à fermer ses portes et à faire annoncer : relâche indéfiniment, pour cause de réparations à faire à la caisse, lorsque le désespoir^du directeur et l'angoisse de ses pensionnaires déterminèrent la comtesse Batthyani à réclamer une place dans le camp de ces comédiens éprouvés par le sort : « Et moi aussi, je suis comédienne, h s'écria-t-elle en les voyant si malheureux.
Excentricité, je le veux bien ; mais générosité aussi. Ce qui suit n'est plus que de l'excentricité. . . grammaticale.
On parlait, devant un célèbre cuirassier (traduisez : faiseur de cuirs, ainsi que l'ordonne M. Lorédan Larchey ,dans son utile et amusant Dictionnaire des Excentricités du langage), de feu Rachel et de sa gloire.
— Moi aussi, je Tai vue, dit notre homme.
— Dans quelle pièce 1
— Je Tai vue deux fois : dans Andromaque et dans Bénazet,
Le malheureux voulait dire : Bajazet.
11 me vient un scrupule : cette bévue ne constituet-elle pas ce que Ton appelle le mot de lu fin ^ entre journalistes qui savent leur métier. J'aurais peut-être dû garder mon Bénazet pour dessert.
On s'occupe beaucoup, en ce moment, de comédies de société, surtout dans le monde privilégié des gens à château. Au château de Vaux, dans la Sarthe, des amateurs qui s'appellent comtesse da Porto, de Gauville, vicomtesse de Sinety, mesdemoiselles de Bourqueney , madame de Fleury , etc. , etc. , ont joué lês Lundiê de Madame, le Chien du Jardinier, opéra* comique, et Pasii Minuit, en compagnie de MM. da Porto, de Montaignac, Ogier dlvry, baron de Bour« queney, marquis de Latour Anglade, etc., etc.
^ Saint- Germain-en*Laye, près Paris, dans d'autres conditions et au profit d'une œuvre de bienfaisance, des amateurs aussi viennent de jouer les Précieuses ridicules, de Molière, avec talent et succès. La représentation s'est donnée dans une ancienne salle d'hôpital, transformée par Godillot, et ne s'en est pas moins bien portée pour cela.
On annonce le mariage de M. le duc de,Bellune, naguère secrétaire de l'ambassade de France à Rome»
avec mademoiselle d'Espiès, une héritière du faubourg Saint- Germain. Le jeune duc de Bellune, esprit facile et brillant, compte beaucoup d'amitiés et de sympathies dans le monde des lettres.
On dit aussi très- prochain le retour à Paris de cette belle dame russe, qui fit un tel bruit d'élégance à Paris, l'hiver passé ; mais voilà qu'une petite danseuse, qui dansait jusqu'ici à la Porte-Saint-Martin, et qui, depuis trois jours, s'escrime sur la scène des Variétés, dans les Voyages de la Vérité, mademoiselle Frédérique, pour l'appeler par son nom, se permet de ressembler, — d'une façon qui frappe tout le monde, et qui peut-être a fait sourire dans la loge impériale, le soir de la première représentation des susdits Voyages , — à la grande dame désignée plus haut. C'est trèsperfide, ces ressemblances-là. Rappelez-vous la Valéria, de MM. Jules Lacroix et Auguste Maquet, et cette pauvre impératrice Messaline, compromise à jamais, suivant les auteurs de Valéria, par sa ressemblance avec une courtisane que Ton prenait pour elle. Rappelez-vous l'histoire du collier, de triste mémoire, et Marie- Antoinette, victime, elle aussi, d'une ressemblance. Dans un cas pareil, les hommes, s'ils sont sages, conviennent entre eux de se différencier par la coupe de la barbe. Mais les feipmes ?
Conséquences de la liberté donnée à l'industrie théâtrale. — La cahier (Ùs charges de la liberté, — La voix de M. Victor Hugo dans les conseils de Napoléon III. — Ëoueil de la liberté ; les représentations en chambre, et comment l'éviter? — Deux libertés qui sont sœurs par les fours, — Un calembour par gestes. — Une langue qui fourche. — Inconvénients de la solidarité que le régime du privilège paraissait établir entre le gouvernement et les directeurs nbmmés par lui. — Histoire des privilèges au point de vue de rinfluètice féminine. — Les solliciteurs. — Le verbe protéger, à l'actif et au passif. — La section des mécontents. — Réouverture des salons de Markowski^ et conséquences de leur nouveau règlement. -^[Mémoires d'une femme de chambre, — Les faiseurs de
. libelles, MT* du Barry et un mot de mylord Chesterfield. — Dis-moi comment tu lis ton journal, je te dirai qui tn es. — La déconfiture de Cellarins. — Retour aux beaux jours de la polka et du cours de danse; — Les mémoires du cours de Cellarius. — Quels directeurs seront privilégiés quand même. — Nadar. — Le roi d'Âraucanie. — A Compiègne. — Mariages. — M"' Sax, lisez : M,"* Castelmary. — Le ténor Fraschini et son désintéressement. — L'homme et l'artiste. — Histoire du début de Fraschini à Londres. — Un mot de la Gabrielli à Catherine II, au siècle passé. — Un homme chauve, — Les Résidences royales de la Loire, — M. Duruy et Chaptal. — Histoire sommaire d'une casquette à plume blanclie.
Paris, 13 novembre.
Allons-nous voir s'ouvrir des théâtres partout à la faveur du régime de liberté promis par le-discours impérial? Je n'en crois rien pour ma part et je m'imagine, au contraire, que plus d un fondateur de spectacles, acharné naguère à courir après les privilèges, du temps que le ministère en délivrait encore, va parfaitement renoncer à son projet d'entreprendre un théâtre de plus, du moment qu'il n'y a plus d'investiture officielle. On supprime la barrière que ces solliciteurs demandaient à voir lever pour eux ; on la supprime pour tout le monde ; dès lors, bon nombre d'entre eux ne se soucient plus de passer, car c'était justement sur les barrières renversées désormais qu'ils comptaient s'appuyer pour marcher.
En ce moment, l'on rédige ce que M. Victor Hugo, en d'autres temps, a éloquemment appelé le Cahier des charges de la liberté, et, détail curieux, je sais de source certaine que les pensées et les paroles mêmes émises par Tauteur illustre des Misérables, lors de la dernière enquête faite sur la question, servent surtout de guide à l'administration actuelle dans ses travaux. M. Victor Hugo voulait que la liberté de l'industrie théâtrale fût proclamée, comme elle va l'être, mais soumise à des conditions assez hautes pour sauvegarder la dignité et la moralité de l'art ; c'est l'ensemble de ces conditions requises pour préserver de ses pro-
— 315 -^ près excès une industne sacrée, «-^ puisqu'elle donne U main à un grand art, -^'que Victor Hugo désignait par cette heureuse e^^pression : « Le Cahier de9 charges de la liberté.
Certes, le premier écueil à éviter c'est la honta et le danger des petits spectacles en cbambre ; ce sont les entresols de marchand de vin se convertissant en théâ<tres borgnes avec trois quinquets pour rampe, deux ou trois douzaines de farceurs pour public, et sur les plan* cbeS| quelques demoiselles et leurs complices, troupe à tout faire : tragédie, comédie, ballet» vaudeville et le reste. Plutôt que d'en venir à ces abjections, mieujj vaudrait continuer le système des privilèges dont les fruits amers ont fini par rebuter tout le inonda*
Mais le remède à cet avilissement par la licence -^ ne pas confondre avec la liberté 1 «^est si simple, qu'il se présente d'abord à Tesprit le moins préparé ; il suf» fit pour éviter h la ville le scandale de se voir envahie par une infinité de bouges soi*«disant consacrés à l'art dramatique ; il suffit de dire dans la loi qu'aucun spectacle public ne pourra être donné ailleurs que dans une salle de spectacle digne de ce nom, propre à cette destination et capable de contenir, je suppose, un millier dei spectateurs. L'étendue du cadre est ici une ga<* rantie de la convenance du tableau ; convenance et cou* ~ tenance se trouvent presque synonymes dans cetta question. N'eussiez^vou^ plus la censure, qui, d'ailleurs, est restée debout sur les ruines du monopole» la
quantité des spectateurs appelés suffira à préserver d'immoralité le spectacle. Les jeux de la lubricité et du théâtre ne peuvent se donner carrière qu'à huis clos, entre un petit nombre de gaillards choisis. Partout où le public règne en nombre suffisant, il fera régner cet amour de la vertu dont aucune foule n'est, grâce au ciel, dépourvue.
Mais on n'en est point là, puisque la censure n'a pas abdiqué; il s'agit seulement d'éviter que des pièces convenables, visées, paraphées, surveillées, estampillées, ne soient déshonorées par une interprétation et une mise en scène dégradantes, et c'est à ce péril qu'il est si facile de pourvoir.
Croyez-le, du moment que la liberté n'existera que pour les entreprises d'une certaine importance, nous aurons moins de théâtres que n'en eût donné le régime du privilège, si le ministère se fût mis seulement à octroyer les concessions qui lui étaient demandées par des gens d'un certain poids.
La liberté des théâtres et la liberté de la boulangerie, si intimement unies entre elles par les fours ^ ne multiplieront à l'infini ni les boulangeries ni les spectacles, par la raison qu'il faut d'abord un capital pour faire chauffer le four, et que le capital, généralement clairvoyant, prend ses précautions pour ne pas faire four.
Je ne dis point qu'on ne verra pas çà et là quelque tentative drolatique, quelques apparitions d'auteuns
incompris^ bouffons sans le savoir et comiques sans le vouloir , ou d acteurs hétéroclites de la famille de cet histrion demeuré à bon droit célèbre, qui, dans les Co^ médiens de Casimir Delavîgne, justement, se creusant la tête à souligner ses rôles et produire des effets nouveaux , en trouva uç superbe pour les deux vers suivants :
Le publie, dont Tarrêt punît ou récompense, S'informe comme on joue et non pas comme on pense.
Il se frappa la joue au premier hémistiche du deuxième vers et le ventre à la fin.
Est-il besoin de parler du succès qui accueillit cette innovation mimique au moins originale et ce double calembour par gestes î
Je trouve un inconvénient bien autrement grave à l'espèce de solidarité que le régime du privilège établissait entre l'administration et les directeurs qui tenaient d'elle leur brevet.
De la sorte, en forçant un peu les choses, on pouvait, jusqu'à un certain point, arriver à considérer le Cotillon; les Diables roses; Ohé! les petits agneaux^ et, plus récemment, les Voyages de la vérité^ comme autant de produits des manufactures impériales , en tant que les directeurs qui ont accueilli , encouragé, choyé ces productions et ont tâché de leur faire produire un certain nombre d'écus, étaient des émanations de la puissance ministérielle.
Eh bien, envisagés sous cet aspect , les Jetables rosfs eux-mêmes, qui sont une plaisanterie amusante et bien venue, manquent un peu de littérature. La chose est suffisante chez un directeur qui ne relève que de lui-même, qui soigne ses intérêts à sa façon ^ qui cherche ses recettes où il croit les trouver; mais, aussi longtemps que ce mot directeur de théâtre a désigné un mortel préposé par le gouvernement à une section des plaisirs publics, une sorte de personnage hybride, fonctionnaire d'un côté, spéculateur de l'autre, les Diables roses ^ 9uffisants pour |e spéculateur, étaient au-dossous de la gravité du fonctionnaire.
Voyez si le gouvernement n*a pas tout ^ gagner à se mettre en dehors de la question 1 Yoici, par exemr pie, la terre étrangère, Texil volontaire et le libre génie qui nous envoyaient dernièrement ce chef-d'œuvre et ce monument : les Misérables; cependant, que donnait-on sur une des scènes privilégiées de Paris, et non pas sur une des dernières dans Tordre hiérc^rphîque ? Sur la scène du Vaudeville , on donnait le Cçtil^ Ion, de tapageuse mémoire. On ne compare pas le ciel étoile à un caillou qui se trouve sous notre pied ; je n'ai pas l'intention de comparer le CotUlor^ e^ux JfwerableSf mais je dis que quand la littérature dramatique est condamnée à produire quelquefois de pareilles chor ses, si petites, en f^^ce d'autres si gr^^ndes, il est fert utile pour le gouvernement de n'être plus le parrain des théâtres en nommant les directeurs.
Et puis, qui dit privilège dit intrigue pour obtenir ce privilège.
Qui dit intrigue dit fepime.
Ce serait curieux et amusant, et instructif, d'étudier l'histoire des différents privilèges de théâtre encore ei^ vigueur sur le sol parisien, en y cberch^nt ^a femipe. — Où est la feipme ? comme disait ce meigistrat d^ps tous les criuies soumis 9f son examen, L'honame s'agite ; la femmp le flpèiie, — 3 1^ vertu ou ^u vice, au bien Qu ^u mal, aux bassesses ou aux grandeurs. Il y a la femme qui égare et la femme qui dirige, comme il y çi de bons et de mauvais guides qui vous font franchir sain et sauf les défilés des montagnes , ou vous font périr aux endroits dangereux. Squs le règne de la ]o} théâtrale qui agonise en ce moment, nous avons vu plus d'un directeur perdre son privilège à cause d'une femm^ i et plus d'un aussi l'obtenir ^ à cause d'iine
Un directeur de spectacle voulait-il céder spnfond^, cela ne se passait pas çoninie pour une boutique çlg mercerie ; il fallait à cette cession l'agrément du inînistère ; encore une occasion de mettre en jeu les influences dont pn pouvait disposer ; voilà la griffe rqse qui, de nouveau, entrait en caippagne.
Il n'y a que la femme pour savoir solliciter.
Si, par hasard, une nécessité impérieuse contraint le fonctionnaire auquel elle s'adresse à lui faire faire antichambre , elle sait même faire antichambre avec
grâce et avec dignité et sans avoir l'air de s'ennuyer le moins du monde.
Elle sait comment on entre dans le cabinet d*un fonctionnaire, selon l'importance de celui-ci , et comment on en sort. Rien ne la trouble, — j'entends la solliciteuse digne de ce nom, la femme habile à faire réussir ses amis, — et si jamais elle paraît troublée, c'est qu elle le veut bien et pour ajouter l'argument de son émotion aux autres arguments de son discours.
De même que, selon l'aphorisme d'un gastronome célèbre,
« On devient oniBÛiier, mais on natt rôtisseur^ »
la femme devient coquette, mais elle naît solliciteuse.
C*est un don que dans le monde on apporte en entrant, ou un talent que jamais l'on n'acquerra.
Aussi, sous le régime qui va être abrogé pour les spectacles, il fallait à tout homme aspirant à être directeur, à se maintenir dans une direction, ou à faire agréer le successeur avec lequel il avait traité de sa direction, une solliciteuse dans sa manche.
Sans cet auxiliaire, point de salut.
La liberté proclamée en ce qui concerne l'industrie théâtrale va donc faire perdre à la profession de solliciteuse une des cordes importantes de son arc.
Voilà, d'une part (car c'est une arme à deux tran» chants que cette liberté), un certain nombre de protectrices cassées aux gages, et, d'autre part, les protec-*
teurs de ces protectrices protégeant au-dessous d'elles et protégées au-dessus; voilà, dis-je, ces protecteurs sans ouvrage.
Versons un peu de lumière sur cette échelle de protections reçues et données.
Pour protéger, il faut généralement être protégé soi-même. On a toujours besoin d'un plus grand que soi, si Ion a quelquefois besoin d'un plus petit, comme l'affirme le fabuliste. On protège et l'on est protégé. Le verbe se conjugue à Tactif et au passif à la fois. J'ai donc eu raison de dire plus haut que la liberté allait faire chômer les protecteurs de certaines protectrices des directeurs.
Qui ne sera pas content, entre autres 1 C'est cette catégorie de gaillards qui, n'ayant jamais obligé personne, et le gouvernement moins que personne, s'imaginent pourtant que tout le monde en général, et le gouvernement en particulier, leur doit une reconnaissance infinie. A force de le dire, ils arrivent à se persuader eux-mêmes et, une fois persuadés, parviennent quelquefois à faire partager leur étonnante conviction à d'autres.
Eh bien, le gouvernement, en renonçant à faire des directeurs de théâtre, s'est privé d'un moyen de reconnaître les services imaginaires rendus par ces servi- ' teurs de fantaisie. Là-dessus il faut les entendre s'indigner, accuser la mémoire des hommes et proclamer que l'on n'avait pas le droit de renoncer à conférer des
privilèges, puisque c'était une manière de récompenser de vieux serviteurs ,
— Votre liberté, disent-ils en hochant la tête avec mélancolie, n'est qu'une forme nouvelle de Tingratitude. Au surplus, nous y sommes habitués.
Cependant les jeu^ et les ris ont recommencé chez le professeur de danse Markowski, dans ses nouveaux salons du passage des Panoramas, Tant mieux ; Mar* kowski est une institution. Le passage de la rue liafayette prolongée ayant réduit en poussière son ancien domicile» il a porté ses pénates ailleurs et sa vogua la suivi, Cependant, son gouvernement n est, pas plus que les autres, à Tabri des réformes et dea nouveautés. Présentement, ce ne sont plus des bals» chez Markowski, ou Ton entre, comme au théâtre, ea achetant son billet à la porte ; non, ce sont des cours. II faut être inscrit parmi les élèves du maître ; il faut avoir un certain nombre de cachets dans sa poche. Dâ cette loi nouvelle à la comédie suivante, il n'y a qu'un pas, et il a été franchi bravement par un personnage grave que je pourrais nommer : avoir la cinquantaine pour le moins, occuper dans le monde une position considérable et sérieuse ; porter plusieurs ordres à sa boutonnière et figurer sur la liste des élèves de Mt Markowski, vu que l'on tient à assister à ses courSi afin d*y surveiller en personne certaine blonde — ou brune, la couleur n'y fait rien, — qui intéresse Votre Seigneurie.
On a vu, pour peu que Ton ait d'expérience, les diamants dont on pare ces capricieuse» idoles, se changer quelquefois (par une métamorphose digne de M. Velle, le nouveau prestidigitateur qui émerveille Paris à l'heure présente) en paletots que portent, en cigares que fument de petits messieurs plus séduisants que délicats. Cest pour gêner les escamotages de ce genre, sans parler des escamotages de cœur et des escamotages de fidélité, que Ton voit des protecteurs sérieux se résoudre à prendre des cachets de danse. Par leur présence, ils pensent empêcher les tours en question de se produire aux environs de la beauté qui les captive.
Si tels sont dès aujourd'hui les eiFets d'une juste défiance, que sera-ce quand on aura lu cet ouvrage flont l'annonce a pris comme une traînée de poudre, les Mémoires d'une femme de chambre, qui a été au service des principales actrices dé Paris : Comédie-' Française, Opéra, Opéra^Comique ^ Vaudeville et Palais^EoyaL
Quelle peut être cette femme dé chambre, qui va secouer sur nous son tablier plein de révélations!
Est-ce une vraie femme de chambre î ou s'agit-il du travestissement de quelque bel esprit malicieux t
Si c'est une vraie femme de chambre qui a écrit de vrais Mémoires, sincères, et, par conséquent, dangereux pour les intéressées, j'ai peine à croire que CttVievfi ne se cotisent pas pour acheter l'édition
eotiëre et faire au besoin des rentes à l'auteur, à condition qu'il ou elle se taise.
Seulementi il ne faut pas lésiner dans de pareils marchés ; si je me souviens bien des chiffres, on vit, au siècle dernier, madame du Barry, au plus fort de sa faveur, menacée par les indiscrétions d un libelle, que le chevalier de Morande avait composé en Angleterre, sous le titre de : Mémoires secrets dune femme publique f ou Essais sur les aventures de madame du Barry^ depuis son berceau jusqu*au lit d^honneur^ compter à l'auteur, pour arrêter l'impression de son ouvrage, cinquante mille livres, et, déplus, lui assurer deux cents livres sterling de pension, dont moitié réversible, après sa mort, sur la tête de sa femme.
Il y a un beau mot de niylordChesterfield à l'auteur d'im autre libelle de la même époque : Le gazetier cuirassé, dont on lui avait adressé les premières feuilles. Mylord remit à l'auteur, qui s'était dévoilé à lui sous le sceau du secret, uiîe somme de vingt-cinq guinées. Celui-ci ne put s'empêcher de témoigner son étonnement, en recevant une somme qu'il croyait si disproportionnée à la valeur du libelle : « Ce n'est point pour payer votre ouvrage, dit le gentilhomme, c'est pour vous aider à n'avoir plus besoin d'en composer de semblable. »»
Mais, tenez; j'ai fait semblant tout à l'heure de croire au venin distillé dans les Mémoires de la femme de chambre en question ; au fond, je suis sûr qu'il n'y
a rien à redouter pour ses anciennes maîtresses. Quand Tex-servante dirait, en ses bavardages d'outretablier, que celle-ci met du rouge, celle-là du blanc, toutes de faux cheveux et de la crinoline, et que plusieurs ne sont pas des rosières ; eh bien, après!
L'effet d'une pareille publication est escompté d'avance, comme on dit à la Bourse, et ne fera ni hausser ni baisser les actions de ces dames sur le marché.
Il y a une catégorie d'individus qui lisent d'abord^ dans un journal, les décès, les mariages et les déclarations de faillite ; ce sont ceux qui tiennent à savoir, de préférence, ce qui a pu arriver de fatal à leur prochain, et peut-être (la friandise est alors plus délicate) à leur ami. — On pourrait presque classer les gens d'après leur manière de lire le journal qu'ils ont sous les yeux; les spéculateurs vont droit au bulletin de la Bourse ; les curieux et les musards, aux faits divers; les mondains, à la chronique ; les auteurs, à la critique, pour voir si l'on y parle d'eux; les Prud'hommes, au premier Paris; les femmes, au feuilleton-roman ; les amateurs de scandale, à l'article tribunaux; les gourmets, à l'entrefilet ; les ferrailleurs, à la polémique ; les indifférents dirigent leurs regards à n'importe où, et prisent autant la quatrième que la première page.
Quoi qu'il en soit de cette classification plus ou moins rigoureuse, j'ai la prétention de n'être point de
ceux que lappëtit du mal d'autrui dirige instinctivement vers les mariages, les décès ou les faillites^ et c'est bien par hasard que mes regards viennent de tomber sur deux lignes qui annoncent la déconfiture financière de Cellarius, Henri Cellarius, qualifié entrepreneur de bals publics, et demeurant à Paris, 49, rue Vivienne.
Est-il possible qu'un homme chezlequd nous avons tant valsé, se trouve ruiné I
Ce résultat de tant de valses et de polkas, m'a paru navrant et invraisemblable.
DamI il y a de cela déjà un assez bon nombre d'années, et cela ne rajeunit pas tout le monde ; l'hiver où fut importée la polka à Paris, l'hiver où tout Paris fut à la polka, où l'on vit des magistrats et des mères de famille, qui depuis longtemps avaient pris leur retraite, se mettre à la danse, comme piqués de cette tarentule qui n'épargnait personne; cet hiver où Ton appela des polkas ceux que nous nommons à présent des gEmdins, Cellarius fut un grand homme ; il eut tdus les lauriers de la popularité sur son front prématurément chauve comme celui de César. Son rival, son Pompée, l'autre professeur de danse d*alors, Laborde, — qui, lui, vient de se retirer riche et honoré, — n'atteignait pas à la vogue de Cellarius. Quand on avait dit : *« élève de Cellarius, »» c'était un passeport et une recommandation dans les salons. Cela vous posait en homme. Les jeunes filles du bel air,
aisxquellés on parlait d'un mariage, s'informaient si le iutur éUii élève de CeUarius, en ce beau temps de ia polka naissante et de la valse à deux temps régnante.
Plus tard, la ferveur de la polka diminua; ees fièvres-là tombent vite ; mais la faveur des salons de CellariuB persista. Ses salons consistaient, au temps ah me reportent mes souvenirs, en une très-grande salie, peu ornée, peu meublée de très-simples chaises d'un acajou superficiel et d'un velours assez défraîchi ; mais on était là pour danser, non pour s'asseoir. Je vois encore la buvette, à droite de la porte d'entrée, et le vestiaire au fond de la salle, à gauche, et, en face du vestiaire, le petit bureau où le maître distribuait les cachets, en recevait le prix, faisait ses comptes. Je me rappelle très-bien les Jours de cours et aussi de double cours, et Alkan siégeant au piano. Aux cours simples, les hommes se rendaient en redingote, les femmes en robe montante. Pour les autres, il fallait l'habit noir, la toilette décolletée, hs diamants, quand on en avait. En ces jours d'une simplicité relative, toutes les jolies femmes n'avaient pa$ de diamants, et semblaient parfois penser à autre chose qu'au moyen de faire passer à leur cou, à leurs bras, à leurs oreilles, l'étalage du bijoutier voisin ; toutes les Joues non plus n'avaient pas de fard, il mé semble. Peut-être est*ce seulement nos yeux qui ont changé ?
C'est une nouvelle européenne, pour le moins, que
la déconfiture de Cellarius ; car on a vu TEurope, et aussi r Amérique, danser le cotillon chez lui. Aucun de ceux qui sont venus, il y a dix ans, il y a quinze ans. il y a vingt ans, passer leur vingtième année à Paris, n'ont pu oublier ses soirées. Son nom figure sur bien des tablettes. Il se relie à des souvenirs couleur de rose, et aussi à la mémoire àh plus d'un drame. Là s'éleva» à propos d une fleur, la querelle entre le jeune Italien Cataneo, et un officier français, Froidefond. qui devait avoir, à deux ou trois jours de là, un dénoûment si affreux : Froidefond tua Cataneo en duel, et lui-même allait être frappé, un peu plus tard, dans la guerre d'Italie, en faisant bravement son devoir de soldat, comme si le sol italien vengeait le sang de Cataneo, son enfant.
Voilà encore des Mémoires à écrire : les Mémoires des cours de Cellarius.
Au temps où ils florissaient sous nos yeux, il était déjà question de la plupart des jeunes beautés complaisantes qui sont plus jeunes et plus éclatantes que jamais aujourd'hui, certaines beautés du bon cru étant en possession de s'améliorer avec le temps, comme les vins généreux en bouteille ; mais, Nadar n'était point encore photographe, encore moins aéronaute ; avait-on même inventé la photographie 1
Dumas fils commençait à percer ; Sardou était encore à naître : deux esprits, soit dit en passant, qui continueront, malgré la suppression des privilèges, à
faîre des directeurs privilégiés de ceux auxquels ils porteront leurs ouvrages.
Nadar s'en va, sur ses béquilles, en Angleterre ; sa gloire et son ballon Tont précédé sur les bords de la Tamise ; hourra pour Nadar, et un grognement pour ceux qui, par tiédeur, par envie ou par imbécillité, paralysent comme ils peuvent son généreux essor !
Je te salue aussi au passage parmi les meilleures curiosités de la semaine, prince A.-O. de Tonneins, roi d'Araucanie, plein de majesté, visible presque chaque jour aux séances du Corps-Législatif. Nous allons avoir aussi vos Mémoires, à ce qu'il paraî^, roi détrôné, mais non pas découragé, roi désavoué par vos sujets, comme on Ta dit en faisant allusion à vos panonceaux d'autrefois, du temps où vous étiez un simple officier ministériel en province. Auriez-vous rintention, en vous montrant si souvent à nos députés, de préparer les voies à une petite intervention en votre faveur î
La Cour est à Compiègne ; les acteurs du Gymnase vont ce soir jouer Monijoye^ leur dernier succès, sur le théâtre de la résidence impériale. On sait Tordre et la marche de ces promenades dramatiques qui, désormais, ont lieu chaque automne. L'année dernière, les mêmes excellents artistes donnèrent, devant le même auditoire, les Ganaches^ qui obtinrent moins de succès qu'à la ville, et leur auteur, Victorien Sardou, qui devait espérer rapporter à Paris un bout de ruban
rouge, n'en rapporta qu un gros rhume, en attendant la décoration qui lui est si justement échue au 16 août dernier.
Je ne serais pas surpris quand Montjoye réussirait encore mieux, si c*est possible, dans Tatmosphère exceptionnelle du théâtre de Compiègne qu'au Gymnase. M. Octave Feuillet est d'ailleurs honoré à la cour de bontés particulières, depuis les larmes versées sur le roman d'un Jeune homme pauvre par les beaux yf ux d'une impératrice.
A propos de beaux yeux, voici force mariages qui pourraient faire croire que Ton est en printemps; le duc de Bellune vient d'épouser mademoiselle de Cossart d'Espiès; M. Henri Schneider, un jeune homme de vingt-deux ans, fils de Thonorable vice-président du Corps-Législatif, de l'un des plus puissants industriels de France, vient d'épouser au Creuzot, au milieu de cette famille d'ouvriers, nombreux comme un peuple , qui obéit au spectre paternel, une trèsjolie créole, mademoiselle Zélie Asselin.
Le jour de ce brillant mariage, un des invités , en félicitant M. Schneider de la beauté et de la grâce de sa belle-fille, a eu ce joli mot: « On vous savait un grand industriel ; nous apprenons aujourd'hui que vous êtes aussi un pêcheur de perles, w
Je continue ma liste : le vicomte Henry de Bonneval, un des neveux du fameux Bonne val-Pacha, et l'un des fondateurs du Nain-Jaune y épouse une Polonaise ;
le baron de Foucaucourt se tnarie... Qoi èiKSoret ou plutôt, qui èât-ce qui ne se marie pas plûà ou mointff
Mademoiselle Sax, la plus grande voix de TOpélU, celle qui sera bientôt, aâôure-t-on, rÂfrIcâina dé Meyerbeer, s'appelle madame Castelmary, depuis deux jours. Elle a épousé ce jeune baryton de pt-ovince qui fit à rOpéra, voilà quelques mois, un début sans suite immédiate. Voilà quelques mois aussi que son mariage avec mademoiselle Sax était affiché aux mai«< ries ; mais les deux artistes, pour des raisons qui lie nous regardent point, ont préféré mettre un entr acte assez long entre les préparatifs et le dénoûment de leur hyménée.
On parle encore du mariage d'une prima dona, Italienne illustre dans toute TEurope, présentement fixée à Paris, avec... Mais, ici, quelque discrétion est encore de rigueur si l'on ne veut point molester les deux hautes parties contractantes.
Le héros de notre Théâtre-Italien de cette année, Fraschini, commence à fixer tout à fait sur lui Tattention des Parisiens ; et vraiment, c'est justice. Il y a de quoi hâter l'époque de son retour à Paris pour entendre Fraschini plus tôt ; c'est assez beau pour cela. De plus, ce merveilleux chanteur n'est pas seulement une voix et un talent, c'est aussi un caractère, hors de la scène.
Ne me dites pas que l'homme importe peu au public qui n'a que Tartiste à juger. L'homme se reflète
dans l'artiste. Mario n aurait pas été Mario s'il n*était en même temps M. de Candia. L'énergie du chant de Tamberlick, c'est sa nature même se traduisant dans les sons de sa voix. L'esprit cultivé de Roger et la chaleur généreuse de son âme n'ont certes point été étrangers non plus à sa belle réputation et à ses succès.
Fraschini est à la fois le ténor par excellence et l'ami de Verdi. Or, l'ami de Verdi ne peut pas être le premier venu. Il y a chez le célèbre et patriotique auteur du Trovatore une vigueur intraitable d'honnêteté, une pudeur presque farouche de sentiments qui ne lui permet pas de frayer par politesse, comme cela se fait si souvent dans le monde, avec des gens qu'il n'estime qu'à moitié.
Fraschini est aussi l'ami de son directeur. M, Bagier, et c'est surtout par attachement pour lui qu'il s'est décidé à affronter le public parisien auquel il faisait l'honneur de le redouter grandement.
Mais M. Bagier avait dit à Fraschini qu'il ne voulait, lui, courir les chances du Théâtre-Italien, que s'il était assuré du concours du ténor admirable qu'il allait nous révéler.
Quand on en fut à régler les conditions de son engagement pour Paris, le directeur se mit à la disposition de son pensionnaire : « Votre prix î — Toujours le même ; mille francs par soirée. »
Ceci se passait avant l'ouverture de la campagne. A présent Fraschini, sacré et consacré par les bravos
enthousiastes du public et de la critique, vit revenir à hiî son directeur.
— Eh bien, mon cher Fraschini, avais-je tort de vouloir vous amener malgré vous à Paris?
Le ténor convint que Ton avait eu raison de ne pas écouter sa tremblante modestie.
— Comme je comprends de moins en moins la possibilité du Théâtre-Italien sans vous, il faut vous engager dès à présent avec moi pour les années qui vont venir.
— Je suis à vos ordres.
— Mais, mon cher Fraschini, nos conditions ne peuvent plus être les mêmes aujourd'hui, en plein triomphe assuré, quand vous êtes devenu l'homme de la situation. Faites vous-même votre engagement et je le signe d'avance.
— Il est tout fait, répondît Fraschini; mille francs par soirée, et rien de plus. Voilà six ans que je suis votre pensionnaire à ce prix-là; nous n'y changerons rien; et je resterai votre pensionnaire, à Paris comme à Madrid, tant que vous voudrez de moi.
Le directeur eut la délicatesse d'insister pour augmenter son ténor ; le ténor se défendit d'être augmenté, et finalement, dans cette lutte de bons procédés, le directeur a dû finir par se retirer battu.
Combien de ses confrères lui envieront sa défaite !
Chanter à mille francs par soirée, quand on s'appelle Fraschini, quand on est le phénix des ténors.
c'est stoïque par le temps qui court et en face des prétentions toujours croissantes de nos virtuoses.
Au siècle dernier, la Grabrielli demandait 5,000 ducats d'honoraires à Catherine II, et comme celle-ci se récriait, disant : « Je ne paie sur ce pied-là aucun demesfeld-maréchaux! — Eh bien ! répliqua l'artiste, Votre Majesté n^a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux. »
Autant en disent de nos jours, en d'autres termes, nos cantatrices à trois mille francs par soirée, et Ton subit leurs lois.
C'est ce qui fait Fraschini presque sublime de désintéressement, par comparaison.
On me rapporte l'histoire assez curieuse (je n'en garantis point l'authenticité ) de l'unique soirée qu'il ait donnée au Théâtre-Italien de Londres.
Il chantait Lucia, Le public, d'avance indisposé contre lui, donna des marques de malveillance pendant le duo du premier acte.
L'hostilité éclata au finale de l'acte suivant, et, au moment de la malédiction, des sifflets couvrirent la voix du chanteur.
Le rideau baisse ; Fraschini, peu habitué à un pareil accueil et sentant qu'il est victime d'une injustice, veut quitter le théâtre. On le retient ; on est forcé de le garder à vue.
Enfin, il entre en scène, on l'y pousse à moitié mort, pour le grand air des tombeaux. On eût dit un
cadavre qui diantait. C'était en situation. On Técoute dans un silence sépulcral. Il dit le largo... Ce fut si beau que la cabale vaincue dut éclater en des applaudissements qui durèrent un quart d'heure. L'artiste discernait à peine si cette tempête était hostile ou amie. Il attaque l'allégro ; des hourras en accompagnaient chaque phrase ; il achève son morceau au milieu des rappels, des trépignements et sous une pluie de fleurs. Les uns entonnent ]e Bule Briiannia ; les autres vont attendre Edgardo à la porte du théâtre et le reconduisent en triomphe chez lui.
Resté seul, il fit sa malle et, assure- t-on, quitta Londres la nuit même pour n'y pas revenir.
Fraschini m'a entraîné ; il n'en fait pas d'autre ; 'avais encore à vous parler du nouveau roman de M, .Jules de Carné : Un homme chauve ; à vous recommander un très-intéressant volume de M. Jules Loiseleur, bibliothécaire de la ville d'Orléans : Les Résidences royales de la Loire; à vous signaler l'attitude, relativement romaine aussi, de M. Duruy, notre ministre de l'instruction publique, se défendant d'aller prendre sa part des plaisirs de Compiègne, parce qu'il a le conseil de l'instruction publique à présider. Le même M. Duruy vient de réparer de très-bonne grâce une omission qu'il avait commise, en faisant figurer le nom de Chaptal sur ses programmes d'enseignement remaniés. L'illustre savant du premier Empire est là d'autant mieux à sa place qu'il y a plus d'un rapport
à signaler entre Tunion des lettres, de l'histoire et de renseignement professionnel, préparée par M. Duruy, avec lapplication pratique de la science à l'industrie, poursuivie naguère par Chaptal. L'un continue, étend et perfectionne Tœuvre de l'autre.
Il y avait encore à vou& raconter, dans un tout autre ordre d'idées, l'incident d'une dame à la casquette ornée d'une plume blanche qui fut insultée par quelques calicots, défendue par le vrai peuple au défilé des dernières courses de Vincennes. Mais on ne peut pas tout dire en un jour, et déjà mon papier est ivre d'encre.
La semaine en abrégé : les charades de Compiègne ; les Diables noirs; la Maison de Pénarvan; la baisse; Pemprunt ; Fraschini ; « Pupazzi; le sous-lieutenant Fleury ; Roland à Roncevaux; l'habit prune-de-Monsieur, etc., etc. — Une tante et une nièce à la représentation des Diables noirs, — Opinion d'un monsieur qui a fait sa fortune dans les lainages sur la pièce de M. Sardou. — Idem d'une petite blonde. — Celles que l'abtme attire. — Celui quîellcs préfèrent. — Le programme des femmes en amour. — Jupiter et Salomon. — Leçon de machiavélisme. — M. Alex. Dumas fils et VÀmi des femmes entre le Gymnase et le Vaudeville. — Par quelle porte rentrera l'auleur du Demi-monde? — L'amour jadis et aujourd'hui. — Un mot de Démosthènes.— L'école sociale au théâtre et dans le roman. — Harpes d'Ionie et harpes d'Eolie. — Les Diables noirs f pièce moyen- âge dans le fond. — Hystérie et tarte à la crème. — Un bon point à la liberté. — Les Diables noirs devant un conseil de guerre. — Les Furies , Oreste, Œdipe, à propos des Diables noirs, — Les trente- neuf robes d'une grande dame. — M. Mérimée cuisinier, poëte, sénateur, académicien, grand écrivain , bel esprit de cour. — Coryphée. — Monsieur Personne , par Pierre Véron, ou un ingénieux moyen de faire la barbe à ses contemporains.
Paris, 4 décembre.
A Compiègne, des charades où les invités luttent de grâces et d'esprit improvisé ; à Paris, les Diables noirs du Vaudeville ; à Paris et à Compiègne, la représentation prochaîne de la Maison de Pénarvan, dans laquelle vous êtes prévenu d'avance qu'il faudra admirer, entre autres beautés plus ou moins littéraires, quatre costumes — quatre merveilles — rédigés pour madame Plessy par la célèbre artiste en élégances de la rue de la Paix, M. Worth. Devant le conseil de guerre, l'affaire du sous -lieutenant Fleury, de la garde impériale, que ses diables noirs ont poussé au massacre de sa maîtresse. Au Corps Législatif, des joutes d'orateurs autour desquelles le public commence à reprendre l'habitude de faire cercle. A Saint-Sulpice, le Père Minjard prêchant l'Avent, tous les dimanches, de façon à électriser son auditoire qui , grâce à l'étincelle tombée de cette illustre chaire, se sent chrétien, au moins pour une bonne heure. Sous les colonnes de la Bourse, des congrès de baissiers qu'on laisse depuis quelque temps se prendre pour les souverains de la place. Aux Italiens, Fraschini for ever. De la pluie, du vent, .de vilaines choses que M. Mathieu de la Drôme se vante d'avoir prédites. Un emprunt dont il n'avait pas. parlé. Les Pupazzi de M. Lemercier de Neuville en représentation, samedi dernier, chez Car-
jat, écrivain et photographe, artiste in utroque, et les susdits Pwjoaszi donnant, devant une belle chambrée convoquée, la première et probablement la plus originale des revues de 1863. Le mariage annoncé de . M. Worms, le nouveau et très-jeune sociétaire du Théâtre-Français, avec mademoiselle Angèle Brémond, l'ingénue du Vaudeville. Une lettre de M. Paul Siraudîn, auteur dramatique, à M. Pietro-Angelo Florentine, feuilletoniste. Le Roland à Roncevaux, de M. Mermet, enfin reçu pour de bon à l'Opéra et tout près d'entrer en répétition. L'agitation créée par * M. Eugène Chapus, l'arbitre dn sport, en faveur de l'habit prune-de-Monsieur, par lequel il veut absolument que l'habit noir soit détrôné aux bals de cet hiver, et auquel il croit comme Nadar croit à l'hélice et M. de Tonneins à sa royauté d'Araucanie. Voilà à peu près la semaine.
On va énormément aux Z)/aJZ^5 noirs et on en parle à force.
Je connais une tante qui s'est brouillée avec sa nièce, parce que la nièce osait dire qu'elle avait pris plaisir à ces Diables noirs qui ont si furieusement scandalisé sa tante.
Après cela, c'est peut-être un prétexte. La tante a peut-être tout simplement réfléchi que nous sommes en décembre, que le 1®' janvier est à nos portes, et qu'en rompant avec sa nièce aujourd'hui, elle évitait de lui donner des étrennes demain.
Ayant avisé à la première représentation des ZWables noirs ( qu'allait-il faire dans cette galère ? ) un brave homme qui a fait sa fortune dans les lainages, ce qui lui donne naturellement la réputation d'une capacité dans son monde, j allai, durant un entr'acte, lui demander son opinion sur le spectacle auquel nous assistions.
— Que voulez-vous qu'on en pense, me dit-il avec une animation qui ne lui est pas ordinaire dans les questions qui ne touchent pas directement à ses intérêts, sinon que le héros de la pièce est un voleur, Théroïne une incendiaire, et que la place de celle-ci serait dans une maison de santé, la place de celui-là au bagne, et non pas sur la scène.
Il ne faut point se le dissimuler, ce brave homme formulait là l'opinion d'un groupe qui tient de la place dans la société par la carrure de ses épaules et la régularité avec laquelle il acquitte ses échéances commerciales.
D'un autre côté, à la seconde représentation, j'ai entendu une petite dame blonde , après la scène terrible et si bien jouée où Ton voit Berton ramasser sur le tapis un diamant que sa maîtresse vient de laisser tomber, et courir le porter en payement à l'usurier entre les mains duquel il a laissé traîner un titre compromettant; j'ai entendu, dis-je, une petite blonde murmurer, en se penchant vers sa voisine : « Ah I que je voudrais être volée de cette façon-là. »
Ainsi, M. Gaston de Champlieu est un débauché, un joueur, un menteur, un infidèle; il vient même de nous montrer qu'il pourrait devenir un escroc, à Toccasion, et c'est à ce moment-là même que les petites blondes se mettent à envier la maîtresse de ce terrible Gaston!
Oh ! les petites blondes I
L'abîme les attire ; mais il attire les brunes aussi h l'occasion, et c'est justement par cette fascination que s'explique la pièce de M. Sardou et que se justifie son succès.
De même que l'on voit les cavaliers habiles se plaire à dompter des chevaux rétifs, si la femme s'embarque dans un amour, vous la verrez préférer presque infailliblement les flots turbulents d'une passion pleine d'écueils au calme azuré d'une affection sans nuages.
Deux hommes font la cour à la même femme ; l'un sera , si vous voulez , un abrégé de toutes les perfections physiques et morales; on dit de lui, avec raison, qu'il a tout pour plaire; l'autre, au contraire, infiniment moins correct dans sa figure et dans sa conduite, fit cent mauvais coups durant sa vie de garçon, et la femme à laquelle il aspire n'en ignore pas un seul ; pour lequel des deux prétendants pariezvous î
Moi, à condition que la dame soit laissée libre de
son choix, je soutiens que les meilleures chances sont du côté le plus indigne, et que plus il s'agit d'une femme noble, élevée, pure, grande et généreuse, moins c'est à l'homme comme elle qu'elle ira se donner.
Il y a des plaies à l'âme de l'autre, elle les pansera ; c'est son rôle de sœur de charité. L'autre semble fait à l'image du démon , temt mieux ; elle qui ressemble aux anges prendra par la main cet égaré pour le ramener vers les sphères célestes, sa demeure à elle qu'elle veut partager avec lui.
C'est là ce qui tente une femme, ce qui lui fait pré-, férer, comme on dit vulgairement, les mauvais sujets. On se flatte de fixer enfin l'homme que rien jusqu'ici ni personne n'a pu retenir, pas même sa mère et pas même Dieu.
C'est précisément parce que cette conquête est impossible qu'on la rêve. Et puis, chez Thomme dont les torts sont monstrueux, les \dces éclatants et publics, l'imagination féminine suppose volontiers des qualités proportionnées à ses défauts.
Au pied de la montagne abrupte et désolée ne rencontre-t-on pas la fertilité riante du vallon t
N'est-ce pas dans le désert que fleurit l'oasis ! Le tonnerre et les éclairs du matin empêchent-ils le soleil de l'après-midi ?
Bref, la laideur même du passé leur répond, chez
l'homme qu'elles aiment, de la beauté de l'avenir. Elles croient posséder des philtres magiques qui charment les serpents et savoir les paroles qui neutralisent leur venin. Au besoin, pour justifier leurs préférences, elles se feraient presque savantes et vous citeraient Ift mythologie ou la Bible, Jupiter ou Salomon, indifféremment. Jupiter, la sagesse même, au fond, puisque Minerve, déesse de la sagesse, sortit un jour tout armée de son cerveau, n'eut-il pas ses jours de folie 1 Demandez à Europe, à Léda et à bien d'autres! Et Salomon, le roi divinement sage, n'eut-il pas, à son heure , un catalogue de fantaisies à la Don Juan : mille è tre ! De tout cela, les femmes concluent qu'il y a de là ressource chez les mauvais sujets. Elles les rêneront ; elles les brideront ; elles les moraliseront ; elles les convertiront. Le coursier indomptable deviendra entre leurs mains un cheval de manège et de haute école d'autant plus brillant qu'il était plus insoumis naguère ; il piaffera, mais il ne s'emportera plus; voilà leur programme, couronné tout naturellement par l'apothéose de l'écuyère.
Aussi n'ai-je pas encore vu une jeune femme que la pièce de M. Sardou n'eût captivée.
Elle contient, cette pièce, un enseignement sérieux pour les maris, pour les pères, pour tous ceux qui ont à veiller sur une nature impressionnable et capable de mal placer son affection : c'est qu'il faut bien se garder d'enlaidir au moral le portrait de l'homme dont on
veut éloigner sa femme ou sa fille ; au contraire, dites machîavéliquenient, toutes les fois qu'il sera question de lui : « Un tel y oh ! il n est pas si noir qu'on le fait; c'est un bon garçon, un diable à l'eau de rose. « Ayez des anecdotes plein vos poches sur sa prétendue vertu; produisez à l'appui de cet éloge perfide des historiettes qui montrent cet homme si calomnié digne du prix Montyon; c'est la meilleure manière de combattre les chances de succès de l'homme que vous redoutez pour une femme qui vous intéresse.
Représentez ce lion comme un agneau, on n'a plus aucune envie de le conduire en laisse.
Voilà la vérité qui ressort bien nettement des Diables noirs.
On y a vu, l'autre soir, M. Alexandre Dumas fils.
L'auteur du Demi-Monde s'apprête à faire sa rentrée au théâtre par un ouvrage qu'il vient d'achever : VAmi des femmes^ jusqu'ici acquis au Gymnase, mais auquel le succès de Montjoye menace de barrer le passage jusqu'au printemps.
L'Ami des femmes aimerait mieux attendre moins longtemps son tour, cela se comprend, et Ton raconte qu'il est allé flâner autour du Vaudeville, et regarder dans la main des Diables noirs si leur ligne de vie était aussi prolongée que celle de Montjoye.
En d'autres termes, M. Alexandre Dumas fils n'aurait peut-être pas été éloigné de porter son Ami des
femmes au Vaudeville, — qui a d'ailleurs, dans Berton et mademoiselle Fargueil, deux titres bien éloquents à la préférence des auteurs, — pour peu que le succès des Diables noirs lui eût paru moins solidement constitué que le Montjoye du Gymnase, qui menace de s'éterniser.
Juste au moment où Fauteur de l'Ami des femmes mettait le pied dans la salle de la place de la Bourse, le public enthousiasmé rappelait, comme un seul fiévreux, Berton et mademoiselle Fargueil.
Alors, M. Dumas fils est retourné au Gymnase, où il est entré à temps pour voir Lafont revenir sur la scène aux applaudissements de deux mille mains.
Je défie M. Dumas d'être plus impatient que nous de voir arriver l'heure de sa pièce.
Quel nouveau tour aura pris, dans le silence de plusieurs années qu'il vient de garder, cet esprit si brillant et si profond quelquefois, si observateur et si moderne î Ou bien va -t- il nous ramener à ces peintures d'une société d'exception qui ont fait sa gloire, mais dont le temps paraît un peu passé ?
Il vit, le premier, d'un œil assurément perçant et hardi, quel parti on pouvait tirer à la scène de cette société de fantaisie que des hommes d'aventure et des femmes de plaisir ont créée à mi-côte et en marge. Il y planta son drapeau, comme font les navigateurs qui prennent possession d'une île inconnue jusqu'à eux. Il avait admirablement compris l'importance qu'allait de
plus en plus acquérir cette colonie, baptisée par lui le demi-njonde, du moment que la sévérité des lois, et plus encore des mœurs modernes à l'endroit des écarts amoureux, ne comportait plus que la régularité du mariage ou les élans furieux d'une passion décidée à tout braver, à tout briser.
Au dix-huitième siècle, une femme du monde tombait ; cela ne faisait pas plus de bruit que la chute d'une pomme. Au dix-neuvième, une femme mariée qui se parjure, c'est tout Paris mis en émoi ; c'est la chronique autorisée ou s'autorisant elle-même à publier les méfaits de la coupable à son de trompe ; on dirait presque que la tête de Tégarée est mise à prix, qu'on va l'envelopper du voile noir des vestales légères et l'enterrer vive comme Norma ! En face de châtiments si terribles, et pour les affronter, il faut vraiment être mordue au cœur par quelque rage d'amour. Aussi la galanterie, pour ne pas disparaître, a-t-elle dû se réfugier dans les boudoirs du demi-monde, bannie qu'elle était, soit par l'observation inflexible du Code, soit par les grincements de dents d'une fièvre que nos pères n'ont guère connue, des autres boudoirs où elle avait régné jusque-là.
Démosthènes disant : « Nous avons des courtisanes pour le plaisir et des épouses pour les enfants, « était assez dans le vrai des mœurs modernes, et prévoyait le demi-monde, et son empire et son rôle, dans notre société.
Maintenanti je me demande ceci : M. Dumas fils va-t-il reprendre la question où il Tarait laissée^ ou se toumera-t-il d'un autre côté; et de quel autre 1
Fera- 1- il du théâtre social et socialiste à la manière d'Eugène Sue et dans le sens de l'auteur des Mi9érablesî S'en prendra- t-il, lui aussi, à la société, des difformités qu'on rencontre dans l'individualité, et qui affligent le regard de l'observateur et du moraliste t Pour guérir l'individu, soumettra- t-il le corps social tout entier à sa médication, d'après ce raisonnement qui ne manque pas de générosité et de grandeur : si l'homme est mauvais, c'est que le moule dans lequel l'éducation le jette est imparfait ; corrigeons le moule et, jusque-là, soyons indulgents pour les défauts, pour les crimes même dont un moule à refaire est la l^use.
A cette théorie incomplète, il est aisé de répondre que l'homme est une race, non une espèce, et que la nature humaine tient à la fois de la harpe d'Ionie et de la harpe d'Eolie, tandis que l'école socialiste du roman et du drame la traite comme si elle était uniquement harpe d'Ionie, c'est-à-dire comme si elle ne rendait des sons que lorsqu'une main la touche et selon le doigté de cette main.
Mais l'homme est harpe d'Éolie en même temps. Vous savez ce qu'on entend par une harpe éolienne ; c'est celle dont le vent fait vibrer les cordes. Tous, tant que nous sommes, en dehors des influences d'en*
tourage, de conseil et d'éducation qui ont pu modifier les sons que rend notre âme, il est certain que nous sommes traversés de soui&es tantôt célestes, tantôt infernaux, qui font jouer tantôt un motif, tantôt un autre à nos passions.
Le héros de M. Sardou, dans les Diables noirs, n'est, lui, qu'une harpe éolienne dont joue Tinvisible Satan.
La pièce de M. Sardou, toute moderne par les habits, est infiniment moyen âge par ce grand rôle accordé à l'influence satanique.
On a vu naguère tant de pièces en habits moyen âge faire battre sous la cotte de maille des cœurs tout modernes ! Cela compense.
Les Diables noirs nous ramènent aux drames de la première manière d'Alexandre Dumas père; à ces personnages de fatalité et d'exception : les Antony, les Buridan, les Alfred d'Alvimare, les Don Juan de Marana, qui ont précédé les d'Artagnan et autres joyeux aventuriers, sous la plume du grand enchanteur.
Tout cela n'empêche pas, disent les mécontents, qu'il entre plus d'hystérie que d'amour dans le cas de l'héroïne de M. Sardou. J'avoue que je suis bien aise d'avoir trouvé l'occasion de dire mon mot à propos de ce mot que les honnêtes gens prononçaient rarement, écrivaient moins encore il y a quelques années, et qui revient aujourd'hui trop souvent sous la plume et sur
les lèvres. Hystérie, cela est bientôt dit. Hystérie est un argument comme le tarte à la crème de la Critique de V École des Femmes — un argument qui dispense d'écouter, de répondre et de raisonner. On sait vaguement, très-vaguement, ce que le mot veut dire, et le feuilleton laissera volontiers à la clinique le soin de le définir. Mais il est dans son rôle et dans son devoir en protestant contre Tabus qui s'en fait. S'il faut absolument choisir entre les deux, j'aime infiniment mieux tarte à la crème; il est plus inoffensif et plus décent.
Ne perdons point une si belle occasion de marquer im bon point à la liberté ! Lorsque les Diables noirs furent interdits, on entendait raconter de toutes parts une histoire vraie ou fausse, probablement inconnue de M. Sardou, que l'on disait mise par lui à la scène, et Ton ajoutait que le souvenir de la réalité qu'il avait copiée et la crainte du scandale de ce souvenir était la raison du veto de la commission d'examen. Aujourd'hui que la pièce se joue librement, personne n'a plus songé à rechercher sur les tablettes de la société contemporaine la trace d'un acte pareil au diamant que Gaston de Champlieu soustrait à sa maîtresse, et s'il y a eu l'ombre d'un scandale, ce n'est point la représentation, mais l'obstacle longtemps mis à cette représentation qui en fut cause.
La réalité copie peut- être la fiction, en vertu de je ne sais quelle attraction magnétique, plus souvent que
la fiction ne reproduit la réalité. Dans cette même semaine qui a entendu les Diables Noirs commencer leur sabbat au Vaudeville, n'avons-nous pas vu un malheureux jeune homme, un officier, que j'ai déjà nommé et dont je veux éviter de réimprimer le nom, avoir à répondre devant un conseil de guerre d'un meurtre auquel ses diables noirs avaient probablement poussé son brasî Ce pauvre assassin de la femme qu'il avait aimée jusqu'à la démence, jusqu'à l'abaissement, répondait toujours aux interrogations du président du conseil de guerre : « Je ne l'ai pas tuée ! Je ne l'ai pas tuée ! » et cependant on lui représentait le poignard qu'il avait plongé dans le sein de sa victime, le pistolet qu'il avait déchargé sur elle, à bout portant, devant témoins, et il s'écriait encore : « Je ne l'ai pas tuée 1 Je ne l'ai pas tuée ! »
Mentait -il en ces explosions! — Non; ce sont ses diables qui ont commis l'homicide par sa main, comme ils commettent le vol du diamant, dans la pièce de M. Sardou» par la main de Ixaston de Champlieu.
Par là, nous revenons, comme vous voyez, -aux fatalités antiques, aux furies, — véritables grandsmères des diables noirs. Gaston et le sous-lieutenant traduitf l'autre jour devant le conseil de guerre, sont des coupables de la même famille qu'Oreste et Œdipe, et si des circonstances atténuantes ont pu être admises en faveur du sous-lieutenant meurtrier, c'est assuré-
ment parce que les juges ont fait dans son crime la part des furies.
Tournoîîs-nous yers de plus douces images; vous dirai-je les trente-neuf robes qu'une grande dame s'est fait expédier pour son séjour à Compiègne? Trenteneuf, dieux immortels ! pas une de moins, pas une de plus, et ce chiffre prouve bien que la dame ne s'en est pas fait faire une de trop. Prodigue, elle en eût assurément commandé quarante, pour faire un compte rond, ou cinquante, pour parfaire le demi-cent. Mais quand on est raisonnable, quand on n'est point livrée aux diables rose§ de la coquetterie et de la toilette à outrance, on se contente de trente-peuf robes, chiffre raisonné, raisonnable, froidement calculé par une fegime de tête qui entend faire face à tous ses devoirs d'élégance, rien de plus, rien de moins.
On parle beaucoup, entre initiés, des charades de Compiègne, plaisirs intimes de la comédie improvisée entre gens de vif esprit et de belles manières. M. Mérimée, l'auteur de Colomba et du Vase étrusqii£j grand écrivain^ académicien et sénateur, un peu cuisinier-amateur, aussi naguère, puisque nous nous souvenons d'avoir lu dans ce beau livre : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, que M. Mérimée, — la cuisinière du jeune ménage Hugo étant malade, — mit un jour chez eux habit bas pour rédiger un macaroni « qui eut le succès de ses livres. » M. Mérimée, aujourd'hui, place dans les charades de Compiègne
des bouts de scène, des bons mots, et même des pièces de vers qui ont le succès de son macaroni d'autrefois chez les Hugo.
L une de ces charades de Compiègne, celle qui a le plus transpiré au dehors, était faite sur le moiCoryphée découpé en tableaux, selon Tusagedu jeu. La première scène, répondant à la syllabe cor, nous démontre que le réalisme n'a pas moins accès dans les cours qu'à la ville et au théâtre, puisque l'on n'y voyait rien moins qu'un artiste pédicure aux pieds d'une dame, son canif à la main. La même charade s'est terminée par un véritable et très-gracieux ballet, dansé par madame la princesse de M*** et M. le duc de M***, — une étrangère et un Français, — aux grands applaudissements de ce parterre délicat, ravi du double succès de ces deux M entrelacés.
Un des plus amusants chapitres du nouveau volume de M. Pierre Véron, intitulé : Monsieur Personne, chronique de Paris de 1901, est consacré à la peinture des hommages, des génuflexions, des platitudes et des adorations qui traînent nos neveux, en ce vingtième siècle naissant, au pied du dernier ténor. Il est plus que roi et plus qu'empereur ; il est un ténor, le seul ténor, le ténor phénix, le ténor du ré-dièzel Les fanatiques se font écraser sous les roues de son char, trop heureux de mourir en l'entendant chanter.
Tout le volume, dont je cite un chapitre au hasard, est écrit sur ce pied de satire, et nos excès, nos pen-
chants, nos modes, nos luxes, nos faiblesses, grossis et mûris par quarante années environ d'épanouissement imaginaire, sont passés là en revue par un railleur bon enfant qui rit plus qu'il ne mord. D a mis en face de nos ridicules un miroir grossissant, pareil à celui dont certaines gens se servent pour se faire la barbe, et il épile les cheveux parasites, et il arrache les mauvaises herbes après les avoir rendus plus sensibles à notre vue par cette mise en scène marquée au millésime de 1901.