LES JARDINS DU CHATEAU DE LA MUETTE
son co-témoin sortait de la maison, un revolver à la main, en criant : A l'assassin !
On ne saura jamais exactement les circonstances de ce drame si rapide. Il est certain que des propos très vifs furent échangés : le prince attendait les témoins de M. Rochefort et non d'un autre; il a affirmé que Victor Noir l'avait frappé au visage. M. de Fonvielle a
déclaré, au contraire, que ni la victime ni lui n'avaient eu à aucun degré une attitude provocatrice ; la Haute Cour de justice, convoquée à Tours au mois de mars suivant, fit voir, en prononçant un acquittement et une simple condamnation à des dommages-intérêts, qu'elle admettait la justification du prince.
Un an après, l'habitation que la politique venait de mettre en évidence d'une façon si inattendue était ruinée par les obus et les incendies de la guerre civile : reconstruite depuis, elle est aujourd'hui le siège de l'École normale Israélite.
Le cimetière d'Auteuil , dont l'entrée est rue Claude- Lorrain , s'étend parallèlement à la rue Michel-Ange, dont il n'est séparé que par un mur et une haie de hauts peupliers. On ne peut imaginer une situation plus calme, mieux appropriée à un champ de repos. Depuis longtemps, il ne s'ouvre plus que pour les concessions perpétuelles. Des noms illustres s'y lisent çà et là sur les dalles tumulaires : Legendre, Helvétius, Gavarni, Goupil, Palikao, Dalioz, Tarbé des Sablons, Alphand, Gounod, etc., etc.
La région située au Nord de la rue d'Auteuil offre moins de souvenirs ; il y a quelque trente ans, on n'y trouvait encore que vignes et champs (les Fontis, les Nérottes, la Cure, les Glizières) et pour les cultiver, de vrais paysans dont plusieurs, peut-être, n'allaient jamais à Paris. Il n'en va plus ainsi maintenant : les enclos sont restés vastes, mais de coquettes maisons s'y sont bâties où le téléphone est installé, ce qui aurait bien surpris leurs possesseurs du temps de Louis-Philippe... La honte du lotissement sera épargnée, nous l'espérons, à la villa Montmorency, qui représente l'ancien parc de la marquise de Bouffiers, maréchale de Montmorency, morte en 1787. En dépit d'une consigne un peu sévère, les honnêtes promeneurs peuvent y pénétrer et en goûter les charmes avec les yeux de l'envie ; il n'est pas dans la capitale de plus charmante retraite. Dans l'avenue des Sycomores habitaient les frères de Concourt; leur maison, où tous les gens de lettres ont fréquenté, ouvre sur le boulevard Montmorency; elle y porte le n^ 53; elle portait naguère un médaillon de bronze représentant les traits de Jules de Concourt, que la piété fraternelle du survivant avait placé à la façade. Edmond de Concourt est mort lui-même le 16 juillet 1896 àChamprosay, où il était venu en villégiature chez son ami Alphonse Daudet. Son corps fut ramené le 18 à la maison d'Auteuil, l'enterrement eut lieu le 20.
Quelques mots maintenant sur les noms des rues : la plupart rappellent des personnages fort connus; des peintres d'abord : Michel- Ange, Claude Lorrain, Jouvenet, Isabey, Poussin, Ribéra, Teniers, Erançois Gérard, François Millet, Gros, Géricault ; le sculpteur Bosio ; le dessinateur Raffet ; des musiciens: Mozart, Donizetti, Eélicien David, Wilhem, fondateur des orphéons ; des écrivains ou des hommes politiques : Dangeau, La Fontaine, Boileau, Mirabeau, Rémusat, Antoine Roucher, George Sand, Musset, Théophile Gautier; des militaires: Murât, Molitor, Chanez, Exelmans. Les familles Boudon et Per-
SEIZIÈME ARRONDISSEMENT
richont ont attaché leurs noms à des voies ouvertes sur leurs terrains, et non encore classées; les eaux pures d'une petite rivière, FYvette, ont servi à baptiser Tune des plus paisibles rues du plus paisible des quartiers.
Le quartier de la Muette correspond à l'ancienne agglomération de la commune de Passy, qui a donné son nom à l'arrondissement tout entier. Il n'y a pas à douter que ce nom : Passy, en latin Paciacum, vienne d'un de ses premiers possesseurs, un Gallo -Romain nommé Paxius, dont nous serions bien en peine de dire autre chose. On aimerait à proposer une autre étymologie, justifiée dans le passé et le présent par la réalité des faits : Passy, séjour de la paix; mais les lois de la philologie sont inéluctables.
Ce ne fut longtemps qu'un hameau de quelques masures de vignerons, perchées sur une colline presque inaccessible, et relevant de la paroisse d'Auteuil.
Au temps de Henri IV, des maisons commencèrent à s'y bâtir, puis, peu après, une modeste église. Claude de Chahu, qui était seigneur de Passy en 1660, et sa femme, Chrestienne de Heurtes, s'employèrent de tous leurs efforts à convertir cette église en paroisse : le chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois, dont la cure d'Auteuil relevait, s'y opposait énergiquement; les difficultés ne furent aplanies que par la transaction de mai 1672, dans laquelle Chrestienne de Heurtes, devenue veuve, fit de grands sacrifices d'argent. Ses arguments n'étaient pourtant pas sans force, et toutes les lenteurs eussent pu être évitées: a ... les demandeurs voyant les peines qu'ils avoient d'aller aux fêtes principales en l'église d'Auteuil à cause du mauvois chemin et du débordement des eaux qui s'y rencontrent quelquefois, les querelles et les inimitiés que les habitans d'Auteuil et leur dit curé exerçoient contre eux... et l'assujettissement qu'ils avoient d'aller prendre ledit curé à Auteuil pour les mariages, baptêmes et enterremens à faire audit Passy, pour lui demander s'il en vouloit venir faire les fonctions; à quoi ne satisfaisant pas assez ponctuellement, les conviés s'en retournoient sans en rien faire, en sorte que les enfans étaient en danger de mourir sans baptême, et les autres sans être administrés des sacremens. )> Que nous sommes donc loin de ce temps-là !
De 1790 à l'an VIII, Passy fut chef-lieu de canton; les communes d'Auteuil et de Boulogne en dépendaient. Simple commune de 1800 à 1860, elle mit à profit ces soixante années pour embellir sa parure et devenir si tentante que M. Haussmann n'hésita pas à l'annexer à Paris. Passy devait former le XIIP arrondissement. Ce numéro ne disait rien de bon aux oreilles superstitieuses de ses habitants; ils étaient influents, ils firent remanier l'ordre des arrondissements, et c'est ainsi que le chiffre fatal échut, nous l'avons dit, au faubourg Saint-Marceau.
Sa population était alors de 17,594 habitants, c'est-à-dire décuplée depuis le commencement du siècle.
Ses rues offrent presque toutes l'aimable monotonie du silence.
Seules, la grande rue et celle de la Pompe présentent quelque animation, parce que des tramways et omnibus les parcourent et . que tout le commerce y est centralisé. Nous avons dit que l'accès de Passy fut longtemps fort difficile à ceux qui venaient de Paris ; il fallait gravir « la montagne )) par une LE PASSAGE DES EAUX, A PASSY. rue de ce nom,