CHAPITRE XII
Le Boii, le soir.
Pendant les soirées caniculaires, après les jours (orrides où l'asphaile fond sous l'action du soleil et s'attache aux semelles des piétons forcés de circuler dans Paris, tous les malheureux retenus dans la capitale par une obligation quelconque se précipitent vers le Bois, dans t'espoir d'y trouver un peu d'air respirable.
Ils savent que dans ce coin privilégié il y a des arbres, que des lacs y ont été creusés, et ils en concluent que cet assemblage de verdure et d'eau doit forcément dégager quelque fraîcheur.
Comme malheureusement celte pensée vient à un grand nombre, il arrive qu'elle se trouve fausse malgré sa justesse, car la foule qui s'accumule dans
loua les véhicules disponibles, sous les fiuitlages désirés, y soulève une poussière chaude qui envahit les poumons des promeneurs altérés d'air pur et les dessèche encore davantage.
La fraîcheur réputée du Bois est donc plus que problémalique. Quoi qu'il en soit, tout ce qui dans Paris dispose des sommes nécessaires pour fréter un fiacre s'y fait régulièrement transporter. Les hommes d'affaires dont les femmes et les enfants se reposent aux haïus de mer et qui sont forcés de trimer à Paris pour payer la location de ta viila, les étudiants retenus à distance de leur pays natal par la nécessité de passer leurs examens, les médecins qui n'ont pu abandonner leurs malades, les journalistes condamnés à la
critique quotidienne et perpétuelle, les pères de famille commis à la garde de collégiens pour lesquels l'heure des vacances n'est pas encore sonnée, et mille autres martyrs de cent autres combinaisons d'existence, viennent y chercher la provision d'air qui doit leur permettre de reposer durant le reste de la nuit entre les murs surcbauffcs des entresols qu'ils habitent au centre de la ville.
Quand on pense qu'il y q des privilégiés qui habitent, dans une riante vallée complètement déserte, des chambres dont la seule alcôve abriterait facilement un hôtel des quartiers neufs y compris son jardin, et qui gémissent de s'cmb... nuyer à la campagne! !
insatiabilité des désirs humains I Bead nimium agricolœ sua si bona norinl!
Pendant ce temps, les citadins étouiïeni, ruissellent, s'épongent, ouvrent tontes leurs fenêtres dans l'inutile espoir d'établir ud courant d'air, et •jémissent, eux aussi, snr l'amertume de leur destinée.
Ces soirées tropicales sont peu nombreuses. Elles durent cependant assez pour que tout un peuple d'industriels vive de leur eiploitatïon, et en vive pendant toute l'année.
Elles expliquent non seulement l'existence mais la prospérité des nombreux établissements hospitaliers disséminés aux quatre coins du Bois. Ce ne sont, en efTet, ni les cavaliers du matin, ni les promeneurs de l'après* midi, dont la sobriété mériterait de devenir proverbiale, qui leur permettraient de couvrir leurs frais.
Toute leur combinaison commerciale doit forcément reposer sur la canicule. Elle seule peut amener aux nombreux limonadiers du Bois le nombre de consommateurs nécessaire à leurs besoins.
Leur saison est de peu de durée, mais combien elle est active! C'est un mouvement incessant, un va-et-vient perpétuel. On attend debout qu'une table soit libre. Dès qu'une chaise est inoccupée, une légion de mains cherche à s'emparer du dossier. Les consommateurs se renouvellent incessamment, et tandis que les garçons ioslalleni les nouveaux arrivés, les chasseurs réio* tègrent tes partants dans leurs voilures.
Un slalislicien sans ouvrage devrait bien consacrer ses loisirs à chiffrer le nombre des altères qui, dans une soirée de grande chaleur, viennent s'abreuver entre huit heures du soir cl minuit dans ces oasis à prix fixe.
Tout à coup la fraiebeur de la nuil se fait sentir, la brise se lève; tous ces congestionnés se mettent à grelotter et relèvent, comme sur un mot d'ordre, les cols de leurs paletots. C'est l'heure de rentrer à Paris et de s'aller coucher.
Le Bois se vide subitement, ses allées deviennent complètement désertes, et pour y trouver trace humaine il faudrait fouiller ses massifs les plus épais, où les vagabonds, habitants des arches des ponts l'hiver, prennent leui-s quartiers d'été.