CHAPITRE XI
Retour du Boit.
Tout 0QU, si tout recommence. Pour le persil des Acacias, la plus tardive des promenades auxquelles se porte la foule, c'est l'heure du diner qui y met ml ternie.
A un moment donné, toutes les voilures qui se dirigeaient encore vers la Cascade foui brusquement volte-face et, renonçant aux allures processionnelles qu'elles aflectuieot tout à l'heure, reprennent au trot accéléré la direction des quartiers habités.
C'est chose merveilleuse à voir comme ce mouvement de retraite s'efTectue rapidement. A peine faut-il un quart d'heure pour faire disparaître cette aggloméralion d'éqiiîpa<i[e8 qui avait mis plus d'une heure à se former, et si l'on s'est un peu éloigné à ce moment psychologique de l'allée consacrée, on est tout étonné, au retour, de trouver absolument désert un endroit où, l'iostant d'auparavant, on n'aurait pas, selon l'expression populaire, trouvé la place de laisser tomber une épingle.
Tant que les équipages s'étaient suivis pas à pas, enchevêtrés les uns dans les autres, il était impossible de les juger dans Itur ensemble. Tout ce qu'on en avait pu voir, c'était le délail, ta qualité des vernis, le brillant du cuivre, le luisant du poil, la magnificence des harnais.
Une fois en mouvement, on en peut admirer la silhouette générale; ils s'isolent davantage, et l'on perçoit mieux l'harmonie du tout. Ceux qui gagnent à être observes sous ce nouveau point de vue sont les moins nombreux.
Un équipage dans lequel rien ne cloche est chose rare, et, pour qu'il fasse bon effet quand on l'embrasse tout eolier d'un coup d'œil, il faut que les chevaux, la voiture, les hommes formeat un tout sans défauts.
11 faut, en outre, que l'attelage ait des allures régulières et équilibrées, et telle paire qui au pas faisait illusion grâce aux vestiges d'un beau modèle, moDlre, une fois eu mouvemenl, que les nialbcureux cbevaux qui la composent sont définitivement finis, ruinés dans leurs membres, et ne marcbent plus que par la force de l'habitude.
8' effectuant toujours à peu près à la même heure, le retour du peri^il présente, selon les saisons, uu aspect absolument différent. Pendant les longs jours, il se fait en pleine lumière et présente un tableau aussi lumineux que bariolé.
Les voilures découvertes y forment la majorité et laissent voir les (olti-ttes multicolores, les femmes tiennent leurs ombrelles ouvertes, et le soleil couchant, en se jouant au milieu de toutes ces étoffes claires, illumine jusqu'à la poussière, qu'il mélamorpliose en poudre d'or.
Dans le nimbe qu'elle forme, une jolie femme fait l'eflct d'une apparition surnaturelle, et une vilaine semble passable.
Quand vient l'automne, le spectacle perd sensiblement de son éclat. Les voitures fermées, les glaces levées ne laissent apercevoir que des figures décolorées, indécises, à travers les vitres couvertes de buée. Le soleil dépense ses dernières forces sans parvenir à traverser le brouillard, dont l'épaisseur augmente de minute en minute.
Il n'illumine plus rien, et c'est à peine si le globe rouge qu*il montre à travers les rameaux desséchés des arbres est aussi lumineux que la lanterne d'une marchande d'oranges. Ce n'est plus le roi des astres, mais un pauvre pain à cacheter rougeâtre.
Si parcimonieusement éclairé, le retour du Bois a tout l'air d'une procession d'ombres d'équipages, et l'on ne serait pas étonné de les voir balayées par le moindre coup de vent, tant elles sont vagues, indécises et flottantes.