UN PAYSAN
Coniment I nous n'allons pas ! Voilà plus de quinze voyages que je fais, sans compter que j'ai construit à moi tout seul l'orchestre et le casse-cou. Demandez au père Moulïïard.
MOUFFLARD,
Ça, c'est vrai.
JEAN
Eh bien I continuez. Je vous recommande surtout le petit ca*non ; mettez-y bien de la poudre.
{^Les paysans s^ enfoncent dans les bosquets.)
MOtJFFLARD.
Ah! ça, dis donc, Jean, m'apprendras- tu enfin d'où Tient tout ce remue-ménage dans la maison de madame Dermance?
JEAN
Ah ! dam, c'est monsieur Anatole qui le veut, et c' qu'i' veut, monsieur Anatole, il faut qu'ça s'fasse. Eu r'vanche, on est bien payé.
MOUFFLARD.
Oh ! c'est pas c'qui m'inquiète. Aussi quand à c'matin, à mon retour de Poissy , tu m'as fait prévenir que lu avais besoin d'un coup d'main, j'suis accouru tout d'suite. Mais enfin pourquoi tous ces changemens, toute? ces constructions, à quoi je ne comprends goutte ?
Ça, c'est une autre histoire. Vous savez bien que madame Dermance , veuve depuis un an, est v'nue s'fixer ici a la mort de gon mari. D'abord, aile ne voyait personne ; l'chStcau était d'une tristesse à fendre l'âme. P'iit à p'tit pourtant aile s'est humanisée; c'est d'abord monsieur Valvieux, l'prcpriétaire du château voisin, qu'est v'nu lui rendre visite. Après ca, monsieur Anatole est arrivé de Paris. A compter de c'moment là , c'a été une autre paire de manches, si bien qu'aujourd'hui qu'l'deuil de madame vient d'finir. . . .
MOTJFFLARD.
Ah ! son deuil est fini.
JEAN
Oui, aile a pleuré tout l'temps prescrit.
MOCEFtARD.
Pauv' petite femme ' Eh bien ?
JEAN, en confidence.
Il tst (luestion qu'aile va se r'maricr.
MOUFFLARD.
Avec luousieiii- Anatole ?
JEAN
Ça n'rst pas encore Iiien décidé; monsieur Valvieux esl aussi sur les rangs , et ail' n'attend pour s'dclerminer qu' l'arrivce de ma''anie Bliiival, «a tante, qu'habite la capitale. Slais monsieur Anatole qui connait l'taible ile madame n'oublie rien pour lui plaire. F sait qu'ail' regrotte la ville, et c'est lui qtii a eu l'idée
d'iui oflVIr un p'tit Paris en mé Attendez donc, comment
qu'il dit ça? en uii. . . Oui, c'est ça même, en miniature. Et c'est nous qui, pour le quart d'heure, faisons la miniature.
MOTJFFLARD.
Comme ça, nous allons avoir un p'tit Paris à la porte de Gaudebecl C'est larce, toutd'même.
JEAN
"Vous savez ben, l'aile du château, qu'est en face du grand carré, à côté d'ia jolie rotonde, il appelle ça le Palais-Royal. . . not' serrechaude. . . .
MOXîFFLARD.
Ah • oui, OÙ sont les orangers, les amaranlhes. . .
JEAN
Et , où il y a tant d'belles de nuit, il appelle ça Tboulevarl de Gand.
MOTJFFtARD.
Ah ! ça, il va donc tout changer?
JEAN
Not' pauv' potager que j'ai eu tant d'mal a bêcher , il en a fait rjardin-des-Plantes; Enfin jusqu'à mon logement qu'il a aussi métamorphosé.
MOCFFLARD.
J'gage qu'il en a fait une salle de spectacle.
JEAN
Ben aut' chose; il dit qu'c'esl la ménagerie.
MorFFLARD.
Et tu dis qu'ici ça s'ra Tivoli.
Oui, père Moufflard, nous sommes ici à Tivoli.
Aia de la Sentinelle .
Comme au fameux Tivoli de Paris, Nous goûterons plaisirs de toute espèce ; On nous promet d'ia bierre et des biscuits Pdur rafraîchir toute notre jeunesse.
P^ar que rien ne manque à dos jeux.
De l'artifice on nous régale,
Si bien qne c'soir nos amoureux
A leurs bsll's pourront peindr' leurs feux
Au milieu des flamm's du Bengale (bis)
Et l'maître de danse, qui était là tout à l'heure, et que monsieur Anatole a fait venir tout exprès de Paris pour enseigner nos jeunes filles ! faut voir cotnme il les dégourdit ! Mais v'ià madame; r'tournons à not' ouvrage. [Ils s^ éloignent.)
SCÈINE IL
MAD. DERMiVNCE, VALVIEUX.
En vérité, mon cher monsieur Yalvieux, vous êtes aujourd'hui d'une humeur. . . .
VALVïEUX, avec contrainte.
Non, je vous assure, je suis gai. . . je suis très-gai.
MAD. DERMàNCE.
Vous me faites rire en me disant cela.
VALVIEtîX.
Il y a de quoi rire, en effet.
MAD. DERMANCE.
Vous venez, comme à l'ordinaire , me voir à mon lever ; vous m'apportez galamment un bouquet que j'accepte avec grand plaisir, nous commençons la conversation, je vous parle du désir que j'aurais de revoir Paris. .. . Vous quittez subitement votre siège, et vous melaissezlà.
VALVIETJX.
Paris ! toujours Paris.
MAD. DERMANCE.
Si je me remarie, je veux y finir mes jours.
VALVIEDX.
Bien pensé ! Comme si une jolie femme n'était pas appréciée partout.
MADi DERMANCE.
Permettez. . . mon sexe est un peu enclin à la coquetterie ; il faut le lui pardonner.
Air de Céline.
Dan» cette triste solitude,
A quoi sert-il de se parer ?
Ici c'est toujours l'habitude.
Personne pour vous admirer.
Cet abandon me contrarie
Et chaque jour augmente mo:i dopit,
Que m'importe d'être jolie,
Si mon miroir seul me le dit ?
13S j «^ï VAI.VIEt X.
Et moi , est-ce que je ne suis pas li :'
MAD. DEHMANCE.
Il est vrai que sans vous j'ignore comment j'aurais fait pour ne pas succomber à l'ennui qui commeucait à s'emparer de moi.
VALVIEUX.
Eh bien ! qu'est-ce que je vous disais.... Vous commencez k vous faire à mon caractère; si je vous épouse, je ne vous donne pas trois mois pour m'aimer bien tendrement. MAD. DERMANCE, souriant.
En vérité !
VALVIEtX.
Pour m'dimer comme je vous aime, car je vous adore; et cependant tout ce que je vois ici m'indispose contre vous.
MAD. DERMAKCE.
Contre moi !
VAIVIECX.
Aviez-vous besoin de permettre qu'on dérangeât votre parc, pour y construire des escarpolettes, des ponts chinois, des cassecous, et autres inventions diaboliques?. . .
MAD. DERMANCE.
Mais c'est charmant, au contraire.
VALVIECX.
Si je n'étais pas certain de vous faire changer de goûts, je crois que je renoncerais à vous... Mais votre tante arrive aujourd'hui ; c'est une femme de la vieille roche, nous verrons comment elle prendra tout ça.
MAD DERMANCE, à part.
Pauvre Valvieux ! il ne connaît guères ma tante. . . . S'il savait qu'à cinquante-cinq ans, elle suit encore toutes les modes nouvelles!. . .