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Paris brulé par la Commune ouvrage illustré de douze gravures Louis Énault

Le crime des Érostrate et des Néron était dépassé d’un seul coup : la scélératesse et la folie se conjuraient pour épouvanter le monde.

Paris brûlait!

Ah! ceux qui, comme nous, épris d’une invincible tendresse pour la grande et noble cité qui fut, pendant des siècles, la reine et la vraie capitale du monde, vivaient depuis dix longs mois au milieu de tous les périls et de toutes les angoisses, pour ne point s’éloigner d’elle avant d’avoir vu la fin de scs épreuves, ceux-là contemplèrent le spectacle le plus grandiose et le plus terrible peut-être qui se soit jamais déroulé devant l’œil de l’homme.

Paris brûlait!

Accablé, comme beaucoup d’autres, sous le poids de notre inutilité; sans armes, séparé par un ennemi à la fois habile et violent de ceux avec qui

nous eussions voulu combattre, vaincre ou mourir, parce qu’ils étaient les représentants du devoir et de la loi; prisonnier dans notre maison, obéissant en ce moment à une force plus grande que notre volonté, nous éprouvâmes je ne sais quel impérieux besoin de remplir notre âme de terreurs et d’émotions.

Il nous suffisait pour cela d’ouvrir les yeux.

Quittant avec d’autres le modeste nid qui nous abrite, quand nous les eûmes vus en sûreté, — autant que, ce jour-là, on pouvait être en sûreté quelque part, — dans la casemate d’une cave, nous fîmes l’ascension de six étages pour nous arranger un observatoire entre les deux plus hautes cheminées d’un toit qui domine la cité presque tout entière ; là, le souffle haletant, ne vivant plus que par les yeux, nous eûmes, — mais cette fois réalisée et vivante, — une de ces visions fantastiques comme en évoquèrent jadis dans notre esprit les premières lectures de l’Apocalypse. Cette nuit-là aussi l’ange avait ouvert le livre scellé des sept sceaux que le solitaire de Patmos appelle le livre de la colère de Dieu, et il avait déchaîné sur le monde les puissances de l’abîme, auxquelles sera donnée la puissance de tout détruire au dernier jour.

Tout autour de nous, à nos côtés, sous nos pieds, sur notre tête, avec ce sifflement rauque que le siège n’a rendu que trop familier à notre oreille, passaient les nuées d’obus, rayant l’horizon d’un

sillon de feu; les roulements de l’artillerie, pareils à ceux du tonnerre dans un orage d’été, n’étaient interrompus que par le crépitement des mitrailleuses, qui semblaient déchirer l’air traversé par leurs projectiles. Un susurrement qui nous faisait songer au murmure des abeilles volant et bourdonnant par essaims autour de la ruche, nous avertissait que les chassepots donnaient aussi leurs notes dans ce formidable concert. Leurs balles, avec un bruit mat, s’aplatissaient sur les toits et contre les hautes murailles.

Parfois, la mort fatiguée suspendait ses coups, et il y avait un intervalle de silence, entrecoupé par le tocsin des églises lointaines, qui sonnaient le glas de la ville agonisante.

Cette nuit-là, pourtant, était une belle nuit de mai, et Dieu, notre père à tous, ne l’avait pas faite pour envelopper le carnage dans ses voiles à demi transparents. La lune naissante échancrait, vers l’est, son mince croissant, délicatement pâle, et jamais l’or des étoiles n’avait brillé d’un éclat plus vif dans un azur plus calme et plus profond!

Mais, tout à coup, l’azur s’assombrit, et les étoiles disparurent. D’immenses nuages de fumée, sombres d’abord et presque noirs, montèrent vers le ciel, puis redescendirent vers la terre, qu’ils semblaient couvrir d’un impénétrable dôme. Bientôt de grandes lueurs rouges éclairèrent ces nuages ; la flamme remplaçait la fumée, et la ville

que l’on avait si souvent appelée le flambeau du monde brûlait comme une torche; — sans doute pour mourir comme elle avait vécu, — en éclairant!

Personne encore n’eût pu mesurer l’étendue de nos malheurs ; mais le feu se développait déjà sur une ligne sans tin. On savait qu’une infernale prévoyance avait tout fait pour interdire toute chance de secours, et l’on pouvait craindre que, gagnant de proche en proche, l’incendie ne dévorât Paris tout entier.

Allumés sur divers points, ces divers foyers, dans la distance , paraissaient peu à peu se rejoindre, pour ne plus faire qu’un seul et immense bûcher, consumant l’holocauste vivant de deux millions d’hommes, offerts en sacrifice à la plus fausse et à la plus monstrueuse des idées.

De moment en moment, le fléau destructeur prenait une intensité plus grande. Activée par un vent qui s’était élevé vers le soir, favorisée par la puissance combustible des éléments préparés à l’avance pour accroître encore sa violence, la flamme gagnait de proche en proche avec une rapidité foudroyante. Celte fois, en effet, ce n’était plus la force aveugle de la destruction s’acharnant à son œuvre ; c’était la rigueur et la précision des procédés scientifiques appliquées à l’incendie, comme les Allemands, quelques mois plus tôt, les avaient appliquées à la guerre.

De temps en temps, un fracas qui dominait les autres bruits nous avertissait qu’une maison tombait en ruines ou qu’un palais s’écroulait. Parfois; la flamme avait des apaisements subits; elle retombait en quelque sorte sur elle-même, comme

si elle eût voulu s’endormir Puis, tout à coup,

avec une rage nouvelle et une force centuplée dans ce repos d’un instant, elle s’élançait de vingt points à la fois, embrassant, enlaçant les monuments dans ses caresses souples et mortelles, se tordant, se repliant autour d’eux, et comme un être vivant, doué d’intelligence et de volonté, tant elle mettait d’acharnement à sa tâche funeste, embrassant leur masse tout entière, ou pénétrant jusque dans leurs intimes profondeurs, — pour que tout fût sa proie.

La beauté, — une beauté infernale, — ne manquait point à ces terreurs.

Se colorant de teintes diverses, selon les aliments qu’on lui jetait en pâture, le feu prenait, par intervalles, les tons fantastiques que les chimistes de l’Opéra excellent à donner à leurs apothéoses de la fin. Les tons bleus, verdâtres, violets, améthyste ou rouge ardent, faisaient du palais qui brûlait une sorte de palette embrasée, et donnaient à sa dernière heure un éclat qu’il n’avait jamais connu - pendant sa durée séculaire.

Malgré moi, et quoiqu’en un tel moment il n’y eût dans les âmes de place que pour une compas-

sion immense comme ce malheur môme, il m’était difficile de me défendre d’une admiration involontaire et frémissante devant ces sublimes horreurs. Tout en maudissant les auteurs de ces crimes inexpiables, on restait, devant ce spectacle dont la grandeur sinistre ne sera jamais surpassée, dans une contemplation glacée et muette, et sachant qu’aucun peintre ne saurait faire revivre un tel tableau sur une toile capable de l’égaler, on s’efforçait d’en graver à jamais dans son âme les traits ineffaçables.

D’autres villes ont brûlé, dont l’impartiale histoire a gardé le souvenir : Troie, allumée par les mains de Pyrrhus et des Atrides pour venger l’injure de la Grèce; Rome, pour éclairer la fête d’un tyran; Moscou, pour échapper à l’insatiable ambition d’un conquérant, et pour sauver une patrie.

Mais, comparée à Paris, Troie, malgré les vers immortels de l’Diade, qui chantent sa magnificence et sa beauté, Troie n’était qu’une ville de province ; la Rome du premier siècle de notre ère n’eût pas fait la huitième partie de Paris, et Moscou, si l’on en excepte quelques monuments, n’avait pas dans toute son étendue la valeur architecturale d’un seul quartier de Paris.

On peut donc dire que le désastre sans nom comme sans exemple qui commençait cette nuit-là, dont personne ne pouvait mesurer l’importance ni

prévoir la lin, mais que ses ailleurs voulaient irréparable et complet, était certes la plus horrible destruction qui eût jamais terrifié les hommes, depuis que Dieu leur a donné avec la vie la liberté et le pouvoir de faire le mal.

Paris brûlait!

Mais, pourquoi Paris brûlait-il? Comment, dans un siècle qui se vante à bon droit de ses lumières, qui se décerne à lui-mème un brevet de civilisation, qui a pris pour devise le grand nom de progrès, et dont, il faut bien le reconnaître, les mœurs vraiment adoucies répugnent à la violence, comment s’est-il trouvé des intelligences assez perverses pour concevoir la pensée d’un tel attentat contre l’humanité? Comment s’est-il trouvé des mains assez impies pour obéir aux fanatiques qui l’ordonnaient?

Les deux années 1870 et 1871 inscriront dans les souvenirs de la France deux dates à jamais maudites : elles ont, en quelques mois, compromis et failli perdre à tout jamais l’œuvre laborieuse que nos pères n’avaient accomplie qu’avec l’aide des siècles, avec beaucoup d’efforts, et de sueur et de sang.

Jamais ruine plus soudaine et plus complète

n’avait succédé à une plus éclatante prospérité. La veille encore on était tout, — on le croyait du

moins, — le lendemain on n’était plus rien

D’autres raconteront et les causes, et le début, et les fatales péripéties de cette guerre sans exemple, la plus funeste et la plus malheureuse qu’ait jamais entreprise le peuple chevaleresque et généreux prodigue de son sang pour toute noble cause, et que ses ennemis eux-mêmes appelèrent si longtemps le soldat de Dieu ! Nous ne sommes pas de ceux qui renversent les statues des vaincus, et nous n’avons jamais su trouver d’insultes pour le malheur. Celui qui, trompé par des conseillers aveugles , voulut cette guerre funeste , ne nous est connu ni par le bienfait ni par l’injure, et bien que nous ne lui devions que la vérité, nous nous inclinons devant son malheur. Laissant à d’àutres le soin de faire à chacun la part de responsabilité qui lui incombe dans cette folle aventure, que l’intérêt dynastique bien mal entendu peut expliquer mais non justifier, nous ne dirons pas comment une armée d’une incontestable bravoure, mais si inférieure en nombre aux adversaires qu’on allait lui imposer, et conduite avec la plus scandaleuse impéritie, alla se heurter contre toute l’Allemagne en armes et debout, préparée depuis soixante ans à venger une honte dont le souvenir la brûlait, — et qui élevait ses enfants, de génération en génération, dans la haine du peuple

qu’elle appelle toujours l’ennemi héréditaire. Cette lamentable histoire est écrite dans tous les souvenirs, avec des larmes et du sang.

Non certes, non jamais, depuis le jour où les Gaulois nos pères virent apparaître César à la tête des légions romaines; depuis que les premières hordes barbares, franchissant le Rhin, se jetèrent sur nos plaines fertiles comme sur une proie; depuis que les pirates normands, qui s'appelaient fièrement les rois de la mer, parurent sur leurs barques d’osier aux bouches de tous nos fleuves; depuis que nos sanglantes querelles avec l’Angleterre du moyen âge firent, pour un siècle, un champ de bataille de la moitié de la France ; depuis que les malheurs et les fautes du premier empire amenèrent chez nous l’Europe haineuse et coalisée, jamais ni de plus grands ni de plus continuels malheurs n’avaient accablé une nation, qui malgré tout s’obstine à croire encore à sa destinée ! Quel douloureux étonnement! quelle incrédulité voi- * sine de la stupeur jetaient dans nos villes ces bulleliiis qui ne disaient pas tout... et qui, pourtant, nous apportaient chaque soir, sans trêve ni relâche, la nouvelle d’une défaite de plus! Bientôt, chez ceux qui savent prévoir les choses d’un peu loin, l’espérance s’évanouit, et il fallut craindre un fatal dénoûmenl.

La capitulation de Sedan fut la fin de tout. A partir de ce moment, la France éperdue sentit que

la terre manquait sous ses pieds. L’effondrement d’unfe grande nation commençait! Quand on apprit que la plus belle et la plus puissante de nos armées avait capitulé, et que, généraux et soldats, vaincus et désarmés, prenaient la route des citadelles allemandes, un indescriptible sentiment d’indignation, de colère et de douleur s’empara de la nation tout entière. Elle frémit jusque dans ses moelles, et, par un élan superbe, se trouva debout, tout entière, pour repousser cette ruine et cette injure, — l’Invasion!

Bien que déjà toute l’Allemagne soulevée débordât sur notre territoire, il était encore possible de résister.... de vaincre peut-être! Mais il eût fallu pour cela trouver un homme, un drapeau, un principe, — en un mot, un symbole autour duquel eussent pu se réunir toutes les forces vives et honnêtes du pays... On ne trouva que des ambitieux, depuis longtemps avides du pouvoir, jaloux de le saisir à tout prix, quand même ce prix devait être la mort de la patrie!

Les hommes du 4 septembre, secondés par ces agents de l’Internationale contre lesquels ils s’élèvent aujourd’hui pour garder plus sûrement les positions conquises, foulant aux pieds et le suffrage universel et la souveraineté nationale, prononcèrent la déchéance non-seulement de la dynastie régnante, mais aussi celle de leurs collègues, issus comme eux du suffrage de la nation,

et souverains au môme titre. Iis proclamèrent leur république, et en imposant à la nation, qui ne les avait jamais revêtus d’un pouvoir constituant , une forme de gouvernement qui avait le double tort de répugner à ses instincts et de lui rappeler les plus horribles souvenirs de son histoire, ils désorganisèrent la résistance, et rendirent toute lutte impossible. L’usurpation n’est permise qu’au génie , et à cette seule condition qu’en asservissant un peuple, il le sauve... et l’on sait comment nous fûmes sauvés, nous, par cette tourbe d’avocats, dont le plus connu s’en allait larmoyant par les carrefours, dont l’autre, dans sa sénile impuissance, bavait sur l’hermine qu’il ne pouvait plus déchirer, tandis que le troisième achevait de perdre le pays en le terrifiant, et que le dernier de tous installait sa turbulente incapacité dans le plus beau palais de la cité. Il fallait des actes : nous eûmes des phrases! Un général dont la médiocrité n’avait pas encore eu le temps de se * faire suffisamment connaître , et auquel l’histoire demandera un compte sévère de ce qu’il a fait, et surtout de ce qu’il n’a pas fait — parce qu’il a écrit au lieu de combattre, parce qu’il a accepté , sans foi dans le succès final, un mandat qu’il ne pouvait remplir qu’avec l’enthousiasme d’une conviction ardente; parce qu’il a énervé jusqu’à l’assoupissement, par l’opium de ses proclamations, l’énergie d’üne population qui se serait dévouée

jusqu’à la mort — un général acheva l’œuvre des tribuns, et fatalement, à force de lenteurs et d’hésitations, nous conduisit à une capitulation plus honteuse que celle de Sedan, plus irréparable que celle de Strasbourg, plus fatale que celle de Metz!

Ah ! tous ceux qui furent ou les acteurs, on les témoins, ou les victimes de ce siège trop fameux, ceux-là se rappelleront la douloureuse émotion de Paris le jour où il apprit cette capitulation dont on ne lui faisait connaître les conditions que peu à peu... tant les malheureux qui les avaient consenties les trouvaient honteuses!

On se regardait avec une sorte d’accablement, et en se demandant les uns aux autres si c’était vrai, si l’on n’était pas le jouet de quelque illusion funeste.... On doutait d’avoir bien lu, ou bien entendu, tant ce qu’on lisait, tant ce qu’on entendait semblait affreux... Ceux qui avaient combattu regardaient leurs armes et disaient :

« Nous combattrions encore!... »

Et ceux qui avaient souffert répondaient :

« Nous ne demandons pas mieux que de souffrir!... »

Il n’était plus temps ! La patience avait été inutile comme l’héroïsme. Les préliminaires de cette paix fatale étaient déjà signés, et en échange du morceau de pain que nous n’avions pas su nous ménager pendant que nous avions encore l’abondance, et que nous allions maintenant rece-

voir d’un ennemi, il avait fallu lui livrer nos forts. Le drapeau de la Confédération Germanique flottait sur le Mont-Valéricn, et la garde du nouvel empereur d’Allemagne défilait le long de l’avenue de la Grande- Armée, pour aller camper dans l’avenue des Champs-Élysées.

Nos pères se souvinrent de 1815, et ce que nous, plus jeunes, nous n’avions pas cru possible, il nous fallut bien le voir à notre tour :

L’ennemi chez nous !

Disons-le, cependant, Paris ce jour-là ne fut point moralement vaincu : il parut même se relever sous les yeux de l’étranger, car il eut nonseulement de l’esprit, ce qui est assez dans ses habitudes, mais encore de la dignité, ce qui est peut-être moins dans son tempérament. On n’arbora point, comme quelques-uns l’auraient voulu, le drapeau noir sur ses édifices , mais la douleur n’en fut pas moins profonde dans les âmes. Malgré la curiosité toujours si vive dans une population avide de tout ce qui est spectacle, on s’éloigna de la zone habitée par les envahisseurs, comme on eût fait d’une région pestiférée. Ceux qui croyaient nous avoir pris furent prisonniers dans nos propres murailles; les théâtres firent relâche sans qu’on le leur eût ordonné. Chacun comprenait qu’une calamité publique pesait sur le pays tout entier, et Paris porta noblement le deuil de la France. Et le matin du départ, quand, enfin, le flot barbare

se relira, quand le peuple s’empara de nouveau peu à peu de ce relais de la marée fuyante, on vit le gamin de Paris poursuivre l’arrière-garde des soldats de Guillaume en brûlant des parfums sur des pelles rougies au feu, comme on fait pour purifier l’air après le passage de quelque bêle immonde, traduisant ainsi par un apologue en action facilement saisissable les impressions, les répugnances et la secrète horreur de la population toute entière *.

1 Les gamins n'eurent pas seuls le privilège des lazzi mordants et d’une ingénieuse causticité. Un grave magistrat, M. Denormandie, qui sous le titre d’adjoint exerce véritablement les fonctions de maire , dont on ne laisse que le titre à l’ombre de Carnot, a été dans cette circonstance difficile à la hauteur de tous ses devoirs. C’est en effet dans sa circonscription que l’on avait parqué les successeurs des Vandales et des Huns; mais comme les hobereaux hypocrites de la Gazette de la Croix s’ennuyaient quelque peu dans les rues désertes , dont les maisons se fermaient pour les recevoir, deux ou trois margraves galonnés , qui n’eussent pas demandé mieux que de dérider en pays conquis leur gravité formaliste, vinrent se plaindre à l’honorable fonctionnaire de l’accueil un peu froid qui leur était fait.

— Mon Dieu , monsieur, ce n’est pas notre faute, leur répondit-il avec son fin sourire ; pourquoi venez-vous sans être invités?

Et comme ces messieurs se plaignaient de trouver Paris beaucoup moins gai que d’habitude, et de ne savoir à quoi passer leur temps :

— Mais , reprit-il encore , on assure que vous avez d’excellente musique; pourquoi donc ne dansez -vous pas entre vous aux Champs-Élysées? Je suis certain que cela vous divertirait beaucoup. Acceptez ce conseil... c’est tout ce que je puis vous donner !

Les Prussiens nous quittèrentle lendemain, après vingt-quatre heures de séjour.

Beaucoup de gens crurent que nos malheurs étaient finis : ils commençaient à peine. Nos plus terribles ennemis nous guettaient dans l’ombre, et la plupart d’entre nous soupçonnaient à peine leur existence.

Le résultat de la capitulation de Paris et de la défaite définitive de la France, qui en fut la suite immédiate, ne se borna point à la perte de deux provinces, à l’énorme indemnité de guerre que l’on sait, et à tant de vies généreuses perdues dans cette lutte fatale.

Il y eut, à côté de ce mal si grand, un autre mal non moins réel, plus funeste encore dans ses conséquences; ce fut la désorganisation sociale de la moitié de Paris.

On le sait, quand les illustres incapables que le coup d’audace du 4 septembre avait portés au pouvoir entreprirent cette tâche de la défense nationale, qui se trouva si fort au-dessus de leurs forces et de leurs talents, ils commirent la faute sans nom d’armer tous les bras, sans distinction, — c’est leur avocat qui le dit dans un document resté célèbre .

C’était là une impardonnable faute, car il y avait dans cette tourbe, et les hommes de septembre ne l’ignoraient point, bien des ennemis implacables de toutes les institutions et de tous les principes qui sont la base de l’ordre social, et la condition même de la vie des nations. A ceux-là, sous aucun prétexte, il ne fallait donner des armes, car, à moins d’être aveugle, on devait être bien certain qu’ils s’en serviraient pour combattre ceux qui les avaient mises dans leurs mains. Sur les trois cent mille hommes dont on aligna ainsi l’effectif sur le papier, pour les placer sous les ordres de celui qui mérita d’être appelé YOllivier de lu guerre , il n’y en a pas trente mille qui aient vu l’ennemi ; il n’y en a pas dix mille qui aient franchi la ligne des grand’gardes; il n’y en a pas trois mille qui aient brûlé seulement une cartouche ! Le peu qui ait été fait pour la défense de Paris a été fait par les débris de l’armée régulière, et par ces admirables marins, qui donnaient chaque jour des preuves de leur héroïsme et de leur dévouement. Les autres furent ou inutiles ou dangereux. Certains bataillons refusaient de marcher contre les Prussiens, sous le fallacieux prétexte qu’ils devaient se garder pour combattre les Français, qui leur semblaient des ennemis plus funestes; ils ne voulaient pas de la guerre étrangère; ils préféraient la guerre civile. Chacun a son goût, mais nous trouvons celui-là mauvais. On les

payait, cependant, et à la solde qui récompensait de douteux services, on ajouta des indemnités pour les femmes et pour les concubines de ces défenseurs qui ne défendaient rien.

Dans cette existence oisive du rempart, on prit des habitudes de paresse, de désœuvrement et d’insouciance qui devaient avoir les conséquences les plus funestes. On ne s’occupait plus de sa vie : on se laissait vivre, on se reposait de tout sur l’État; le payement des dettes était suspendu; on était logé gratis, puisque chaque terme nouveau amenait une prorogation nouvelle de l’échéance des loyers. On menait une vie mi-partie civile et militaire; mais la vie civile était sans travail, et la vie militaire sans péril, grâce à nos solides remparts. Pour beaucoup, cette existence- là ne manquait pas d’un certain charme, et nous connaissons des gens qui n’auraient pas demandé mieux que de la continuer indéfiniment. On savait, cependant, qu’il n’en pouvait être toujours ainsi, et que la fin du siège rendrait chacun à des préoccupations et à des soucis, aggravés encore par les circonstances.

Le lendemain du jour où les Prussiens quittèrent Paris, il y avait de l’inquiétude, de la colère et du découragement dans les âmes. Il y avait aussi une grande perversion dans les idées morales: la notion pure, élevée et saine du devoir s’était obscurcie dans les esprits; les cœurs euxpiêmes s’étaient aigris, Le déchaînement de la,

presse et des clubs, livrés à eux-mêmes sans aucun contrôle, avait atteint les dernières limites de l’extravagance, semant partout la corruption que l’ignorance des masses rendait plus dangereuse encore. Jamais un peuple n’avait été mieux préparé pour la guerre civile. Il ne lui manquait qu’une occasion pour la faire, et l’on sait que dans ce cas-là les occasions ne manquent jamais bien longtemps.

Les canons enlevés du Champ-de-Mars au moment de l’entrée des Prussiens à Paris n’étaient que trop capables de fournir aux mécontents le motif vrai ou faux qu’ils cherchaient. Une partie de ces canons avaient été achetés des deniers de la garde nationale, et des gens qui se donnaient comme les représentants autorisés de la milice citoyenne refusèrent de rendre à l’État les armes que lui seul pourtant a le droit de posséder.

Mais, disons-le, si jamais gouvernement fut réduit à l’impuissance, ce fut bien celui-là. L’avocat auquel la France, avait déjà dû tant de malheurs, dans ses dernières stipulations avec M. de Bismarck, avait stipulé, avec une imprudence qui nous condamne, pour amnistier sa probité, à faire bon marché de son sens politique, que la garde nationale conserverait ses armes, tandis que les troupes régulières, à l’exception de douze mille hommes, abandonneraient la ville, livrée ainsi aux prétoriens de la révolte !

Cette garde nationale, déjà si mauvaise dans son ensemble, devint bientôt pire encore : elle se désagrégea par une sorte de scission fatale. Ceux de ses membres qui se trouvaient avoir le plus d’intérêt à la conservation de l’ordre, fatigués des inutiles travaux du siège, avaient quitté Paris. Coupée en deux, pour ainsi parler, par le séjour trop prolongé à Bordeaux de l’Assemblée près de laquelle devait se trouver la moitié de ses membres, l’administration supérieure était sans force. On peut dire que l’Anarchie prédite et souhaitée par Proudhon inaugurait son règne dans notre malheureux pays. Les meneurs, dont la main se trouvait de longue date dans tous les complots, habiles à profiter de leurs avantages, se servant avec les uns des moyens de corruption vulgaire, et avec les autres d’artifices moraux plus coupables encore et plus dangereux, exploitant la faiblesse de ceux-ci , l’ignorance de ceux-là , travaillant tantôt dans l’ombre et tantôt au grand jour, achevèrent de séduire, d’égarer, d’embaucher, et finalement d’enrégimenter ces troupeaux de mercenaires ou d’esclaves.

La garde des armes ! c’était le mot qu’on jetait en avant pour justifier ces mouvements militaires, plus considérables dans l’intérieur de Paris depuis le siège qu’ils ne l’avaient jamais été pendant que l’ennemi entourait et pressait nos remparts; mais une initiation secrète, et qui gagnait de proche en

proche , révélait aux adeptes un but autrement sérieux. Le fantôme de la Commune, repoussé par la population tout entière après le coup de main du 31 octobre, au plus fort du siège, et vaincu de nouveau dans sa récidive du 22 janvier suivant, reparaissait de nouveau. Mais je me trompe! cette

fois, ce n’était plus un fantôme c’était une

réalité sanglante et terrible !

Cependant, aux yeux du plus grand nombre, le spectre n’avait pas encore jeté son masque, et pour beaucoup de naïfs et d’abusés, la Commune, sous le vague calculé de ses formules, n’était qu’une première étape du pays marchant vers une revanche. Parmi ceux-là que l’on devait plus tard pousser aux sanglantes barricades de mai, il y en avait beaucoup qui croyaient encore qu’on les mènerait combattre les Prussiens, et si on ne leur promettait plus de les conduire à Berlin , on leur faisait du moins espérer qu’ils iraient bientôt jusqu’à la frontière, en poussant l’eftnemi devant eux , la baïonnette aux reins. Que cette illusion généreuse soit du moins l’atténuation, sinon l’excuse, de la faute de quelques-uns! Mais ceux-là n’étaient que des naïfs, des dupes et des comparses, comme il en faut à toute révolution. Derrière eux se cachaient ceux qui les faisaient agir, ceux qui les conduisaient, et qui allaient bientôt les pousser à la mort.

, N’a-t-on point déjà reconnu les représentants çje

SI

la plus terrible association qui ait jamais menacé l’existence d’une société, les membres influents de Y Internationale ?

L’Internationale a joué un trop grand rôle dans nos derniers malheurs, et, aujourd’hui encore, elle suspend sur la tête de la France, ou, pour mieux dire, de l’Europe tout entière, de trop terribles menaces, pour que nous ne devions point, à la lueur del’incendie allumé de ses mains, et qui n’est pas éteint encore, jeter sur elle un rapide regard.

Le vrai père du Socialisme en France, ce fut Babœuf, qui, après avoir formulé les premiers principes de sa doctrine, disparut, comme on sait, dans une des tourmentes de 93. On peut dire de Babœuf qu’il a laissé un nom et un vague souvenir bien plus que des disciples ‘et une influence. Rien n’a subsisté de ses rêves monstrueux : il ne les a point incarnés dans les faits. Mais il avait jeté un germe qui devait éclore un jour.

Ce fut en 1847 que ce germe, couvé longtemps, pointa pour la première fois à fleur du sol.

Le livre de Diebneck, qui n’était rien moins qu’une révélation, ne fit pas grand bruit chez nous, parce qu’il était écrit en allemand, et que l’idiome d’outre-Rhin ne sera jamais familier à la race

celto-romaine qui peuple aujourd’hui la France; mais il n’en faut pas moins convenir qu’il ouvrait des horizons nouveaux aux idées socialistes, et qu’il dressait déjà contre le vieux monde une machine de guerre singulièrement puissante. Qui ne sait d’ailleurs que les Allemands, avec leurs procédés de rigoureuse analyse , sont bien de tous les hommes les plus capables de pousser jusqu’à ses dernières limites les conséquences d’un principe, quel qu’il soit ?

Cette même année, l’Allemagne nous envoya un certain nombre d’ouvriers, qui se firent chez nous les apôtres et les propagateurs de l’idée nouvelle. On retrouva leur influence dans la révolution de juin : leurs mains élevèrent nos plus redoutables barricades, et plus d’un fusil insurgé fut bourré avec les feuilles arrachées à l’écrit de Diebneck.

Le livre du docteur Jacobi, publié en 1850, affirma davantage encore les doctrines nouvelles, et leur donna pour ainsi parler leur formule scientifique.

Un second ouvrage de Diebneck peut être considéré comme un véritable essai d’organisation des travailleurs. Celui-ci devint populaire en France parmi ceux qu’il intéressait : on l’avait traduit, et il contribua pour une large part à la diffusion de ces idées socialistes que des hommes trop confiants avaient cru étouffer, avec la révolte violente , sous les pavés de juin, mais qui étaient, au contraire,

PARIS BRULK. .

d’autant plus dangereuses qu’elles étaient plus occultes. (

Jamais peut-être les sociétés secrètes ne furent plus nombreuses que sous l’Empire. Sa police, que l’on croyait si vigilante et si bien renseignée, et qui l’était, se trouva pourtant impuissante contre elles. Et, qu’on Je sache bien, ce n’étaient point les idées de Proudhon qui animaient ces loyers de destruction universelle : non, c’étaient les idées allemandes. La révolte qui portera dans l’histoire le nom de la Commune est une annexe de la guerre de Prusse.

En 1862, un jeune étudiant allemand, Karl Marx, condamné à mort comme membre d’une société secrète, arriva à Londres avec les statuts, ou pour mieux dire avec le programme de l’Internationale. Les Anglais ne comprirent pas tout d’abord la portée de cette nouveauté ; malgré leur esprit sérieux et pratique, ils s’y laissèrent prendre de la meilleure foi du monde, et plus d’un parmi leurs grands seigneurs patrona les débuts de l’Internationale sans se douter qu’il réchauffait ainsi dans son sein le serpent qui essayerait un jour de le dévorer, et sa race avec lui. Je demande pardon pour cette image, vieille comme le paradis terrestre; mais en ce moment je ne saurais en trouver de plus juste.

Rendons cette justice à l’Empire : il fut mieux inspiré par le sentiment de sa conservation que ne l’avait été la vieille aristocratie anglo-normande.

i!4 PART BRULÉ.

Il accueillit la nouvelle société comme on reçoit les suspects.

La plupart des autres puissances firent comme la France. Mais Karl Marx était un de ces hommes fortement trempés, qu’un revers n’accable pas, et qui ne tombent que pour se relever aussitôt.

« Nous sommes en sûreté ici, écrivait-il de Londres à un de ses amis d’Allemagne; les persécutions augmentent notre force. Nous recrutons en ce moment les gens énergiques; les imbéciles et les peureux seront avec nous lorsque nous serons forts. »

En mars 1865, toutes les associations secrètes de l’Europe et de l’Amérique du Nord étaient fondues dans l’Association Internationale des Travailleurs.

La Marianne, les Frères de la République de Lyon et de Marseille, les Fénians d’Irlande, les innombrables sociétés secrètes de Russie et de Pologne, les restes des Carbonari se liaient à la nouvelle société. Celte fusion-là était faite.

Le centre de l’organisation est resté à Londres, et comme l’ancien Comité qui dirigeait ici la fédération de la garde nationale, il porte le titre de Comité central.

Le bureau se compose d’un secrétaire général et de quinze membres.

L’Internationale n’admet pas de président. Chaque pays compose une branche de l’association.

Chaque branche est divisée en sections.

PARIS BRUU5.

Chaque centre important est lui-même divisé en plusieurs sections avec un bureau central.

Toutes les semaines, chaque bureau central envoie au bureau central de Londres :

1° Un rapport détaillé sur les faits politiques et commerciaux de l’endroit;

2° Un état numérique des affiliés ;

3° Un état des ressources monétaires de la localité;

4* Un état nominatif des principaux commerçants;

5° Un état nominatif des principaux propriétaires et rentiers.

0“ Un compte rendu des séances.

On voit que peu de polices sont aussi bien faites que celle de l’Association Internationale des Travailleurs.

A Paris, comme à Lyon et à Marseille, toutes les principales listes de proscription et d’incendie ont été envoyées toutes faites de Londres. Ce fuit est peut-être plus signiticatif que tous les autres!

L’Internationale compte dans le monde entier deux millions cinq cent mille adhérents, qui ne se regardent pas comme vaincus pour avoir perdu la première manche d’une partie terrible : ils sont au contraire tout prêts à demander ou à prendre leur revanche. C’est au monde à voir s’il veut la leur donner, et dans quelles conditions ; mais qu’il sache bien, toutefois, que l’enjeu c’est lui-même !

PARIS BRllLK.

Nous avons du moins aujourd’hui l’avantage de connaître ceux à qui nous avons affaire. L’ancienne société secrète lève la tête, et elle nous dit clairement et qui elle est et ce qu’elle veut. Elle a son drapeau, et elle le montre ! Elle pose en principe que la société ne donne point aujourd’hui au travailleur tout ce qu’il veut avoir, et elle ajoute aussitôt que ce que l’on n’a point, il faut le prendre !

Le procédé est du moins commode , pour quiconque a la force. Et que l’on ne croie point que nous calomnions : nous nous contentons de citer les propres paroles d’Edward Sunnee, le secrétaire de l’Internationale, et un de ses membres les plus éclairés et les plus énergiques : .

« Emmailloté dès sa naissance dans les triples langes de la famille , la patrie , la religion , bercé dans le respect de la propriété quelle qu’elle soit, le prolétaire ne peut devenir quelque chose qu’à la condition d’anéantir tout cela et de rejeter bien loin de lui ces vieilles défroques de la barbarie paternelle. (Séculaire probablement.)

» L’Association Internationale n’a et ne peut avoir d’autre but que d’aider à l’extinction de tous ces monstrueux préjugés.

» Elle doit, en donnant aux travailleurs de tous les pays un lien commun, un centre d’action , une direction énergique, leur montrer cé qu’ils peuvent i

» Seule elle a assez de pouvoir pour leur apprendre à agir avec ensemble; seule aussi elle a le pouvoir et le droit de discipliner les masses pour les lancer sur leurs oppresseurs, qui tomberont écrasés sous le choc.

» Pour cela son programme doit être :

» L’abolition de toutes les religions,

— de la propriété,

— de la famille,

— de l’hérédité,

— de la nation.

» Lorsque la Société Internationale des Travailleurs aura éteint chez tous les travailleurs le germe de ces préjugés, le capital sera mort.

» Alors la société sera fondée sur des bases indestructibles. Alors le travailleur aura réellement droit au travail; alors la femme sera libre; l’enfant aura réellement droit de vivre sous l’égide de la société, qui ne sera plus marâtre.

» Mais que l’on ne s’abuse pas, que les rêveurs ne cherchent pas de système pour arriver à une solution que la force seule peut donner.

» La force, voilà ce qui donnera aux travailleurs le sceptre du monde; hors de là, rien ne peut les tirer de l’ornière de la routine et de la civilisation moderne.

» Lorsque deux puissances contraires sont vis-àvis l’une de l’autre, il faut, sous peine de se neutraliser, que l’une des deux soit anéantie.

» Aux armes! travailleurs, le progrès et l’humanité comptent sur vous. »

Dans la sanglante révolte dont nous sortons à peine, les hommes qui professent ces doctrines ont pu mettre cinquante-deux mille étrangers au service de la Commune, qui, de son côté, leur offrit dix-sept mille repris de justice et un certain nombre de condamnés à mort Voilà les hommes

auxquels s’étaient mêlés ceux qui, chez nous, par faiblesse et par entraînement, allèrent grossir les rangs de la plus horrible horde qui ait jamais envahi la civilisation.

Il faut maintenant expliquer comment il se put faire qu’à un moment donné ces hommes, moins nombreux que nous, après tout, même à Paris, se soient trouvés tout à coup les maîtres de nos destinées — car ils ont été un moment nos

maîtres, — nous ne pouvons pas le nier !

Nous avons déjà montré l’incroyable faiblesse du gouvernement de la Défense nationale, quand il n’eut plus rien à défendre; nous l’avons vu, incertain et impuissant, partagé entre Paris et Bordeaux, ne sachant ni prendre une résolution, ni l’exécuter quand une fois on la lui avait imposée. 11 avait, pendant un grand mois, laissé à la garde

nationale les canons que celle-ci gardait aux buttes Chaumont et à Montmartre. A vrai dire, elle ne savait plus trop que faire de ces fruits d’une victoire quelle n’avait pas remportée, et on lui aurait peut-être rendu un grand service en les lui enlevant, — l’honneur sauf! Elle les avait d’abord soignés et choyés, ces canons, comme des trophées glorieux; puis elle avait fini par s’en trouver assez embarrassée. Ils gênaient le jour; ils ennuyaient la nuit, et si les membres sérieux de l’Internationale ne se trompaient point sur le parti qu’ils en pourraient tirer à un moment donné, nous ne craignons pas de dire que la masse de la grande milice citoyenne n’eût pas demandé mieux que de

les céder à qui voulait les prendre pourvu

que l’on eût consenti à lui continuer sa solde.

Quand, le matin du 18 mars, à la première pointe du jour, les troupes du Gouvernement se présentèrent devant les deux parcs de Chaumont et de Montmartre, elles ne rencontrèrent aucune résistance sérieuse; et l’on peut dire qu’à huit heures du matin elles étaient maîtresses de la situation. . . . et des canons , — sans qu’il en eût coûté une goutte de sang français.

Une fatalité cruelle rendit tristement inutile ce bonheur inespéré du premier coup de main. Les canons étaient pris depuis longtemps, et ceux qui commandaient la place n’avaient pas encore envoyé les chevaux nécessaires pour les transporter en lieu

sûr. Les canons étaient pris, mais ils n’étaient pas enlevés ! Autant dire alors que rien n’était fait.

Bientôt le rappel battit dans ces quartiers excentriques d’où tant de fois depuis lors la terreur descendit sur la ville ; en un clin d’œil la résistance s’organisa : l’Internationale s’était réveillée; de toutes parts les gardes nationaux, qui allaient bientôt s’appeler des fédérés, couraient aux armes. On avait manqué le coup de main ; il s’agissait maintenant d’une bataille, et l’on sentait bientôt qu’elle serait terrible !

La bataille ne fut point donnée, parce que l’armée, qui depuis a si glorieusement réparé sa faute, méconnut ce jour-là et l’ordre de ses chefs et le plus sacré de ses devoirs. Il fallait se battre, et l’armée ne se battit point. Insensible à l’honneur, rebelle à la discipline, et traître à la patrie, le 88* régiment, dont le nom a été tant de fois maudit, mit lâchement, honteusement, la crosse en l’air.

Ce fut comme un signal.

A partir de ce moment la révolte prit dans Paris comme une traînée de poudre; les bons tremblèrent, et les méchants se réjouirent.

Cette journée du 18 mars fut une des plus sombres de notre histoire. Paris comprit qu’il était livré, seul et sans défense, à une bande dont il ne connaissait encore ni la force ni la malice, mais dont il sentait déjà qu’il pouvait tout craindre. Les faces hideuses que la société cache d’ordinaire

dans ses bas-fonds, et qui n’apparaissent qu’au moment des suprêmes convulsions, se montraient déjà sur cent points à la fois, l’ironie aux lèvres et la menace dans les yeux ; çà et là les soldats, ceux que l’on appelait assez dédaigneusement les lignards, avinés, le trouble sur le visage, partagés entre l’effronterie et la honte , ne pouvant fuir la conscience de leur crime, et pressentant déjà la vengeance à venir, erraient par les rues, sans armes, l’uniforme en désordre, comme au lendemain d’une déroute! C’est qu’ils comprenaient déjà que certaines victoires ne valent pas une noble défaite.

La consternation était grande dans la ville, qui commençait à prévoir ses malheurs. Les boutiques se fermaient, et beaucoup de gens, qui font de la prudence la première des vertus , se demandaient déjà de quel côté ils pourraient fuir. Les autres se disaient tout bas :

— Où allons-nous?

On sut bientôt qu’on allait aux abîmes !

Quelques gardes nationaux, fidèles à l’Assemblée, à la patrie et à l’honneur, craignant le désordre plus que le danger, et que la contagion des mauvaises doctrines n’avait point encore pervertis, se montraient sur le seuil de leurs maisons, sans armes mais en uniforme, et comme une protestation vivante. C’étaient les derniers Romains... de Paris.

L’indifférence des uns, la terreur des autres, • l’inertie de tous* eurent vite fait de les décourager.

La garde nationale , qui devait bientôt se relever noblement, semblait vouloir, ce jour-là, dire son dernier mot.

Dans l’après-midi, une nouvelle sinistre courut . les boulevards. L’assassinat des deux généraux Lecomte et Clément Thomas fut bientôt connu.

La nouvelle s’en répandit avec cette rapidité électrique qui, en de certains moments, met en communication toutes les poitrines et toutes les âmes;

On se le racontait les uns aux autres ; on n’oubliait pas cet accompagnement de circonstances atroces et lâches si bien fait pour en aggraver encore l’horreur. Avec l’émeute, on ne comptait déjà plus; mais on frémissait, en songeant que l’armée venait de se charger d’un nouveau crime. Clément Thomas représentait la République dans ce qu’elle a de plus honnête, de plus droit et de plus loyal, le général Lecomte, l’ordre et l’honneur dans ce qu’ils ont de plus inflexible. Ces deux assassinats dessillèrent les yeux de ceux qui auraient voulu pouvoir douter encore : ils comprirent que cette fois le triomphe de la révolution ne serait autre

chose que le triomphe du crime Mais ce

triomphe était assuré déjà : le crime était le plus fort.

Le gouvernement l’avait senti lui-même, et,

avec une prudence qu’il serait injuste de lui reprocher, — car il n’avait plus la liberté de son choix, — il s’était replié sur Versailles... en bon ordre! comme on le disait dans les bulletins de ce temps-là.

Cependant, un nouveau pouvoir, encore inconnu à la masse honnête et paisible des citoyens, faisait son apparition sur la scène politique et militaire, qu’il allait bientôt dominer et remplir. Tout le monde avant moi a déjà nommé le Comité central de la Fédération.

Qu’était-ce donc que cette chose nouvelle ?

Il paraît que , sans trop s’en douter, deux cent quinze bataillons de la garde nationale s’étaient fédérés. Ils le crurent parce qu’on le leur dit; mais ils ont avoué depuis qu’ils n’avaient jamais su comment cela s’était fait : c’étaient des fédérés sans le savoir! Les noms des chefs qu’ils s’étaient donnés, ou plutôt qu’on leur avait donnés, n’étaient pas moins inconnus de ceux auxquels ils allaient commander, que de la cité infortunée à laquelle ils allaient bientôt imposer le règne de la honte par la terreur. Mais ce Comité central, dont on a fait tant de bruit depuis lors, trouva pour le servir les hommes de l’Internationale, et sa toute-puissante

organisation. Il n’eut, pour être obéi, que la peine de commander. Déjà, par un mouvement concentrique, qui des plus lointaines extrémités de Paris ramenait vers le cœur les combattants dévoués à la cause encore innommée, tous les postes importants de la capitale étaient non pas pris, — la violence se cantonnait encore dans les quartiers lointains, — mais observés, surveillés, cernés par des hommes dont les intentions n’étaient plus un mystère pour personne , auxquels il ne manquait plus que des armes, et qui allaient bientôt en trouver.

Le lendemain fut un de ces beaux dimanches chers à la flânerie parisienne, et que l’honnête bourgeois emploie assez volontiers à ne rien faire.

Ce jour-là on vécut un peu sur la place publique, comme on eût fait à Rome ou dans Athènes; on se répandit sur les boulevards, égayés par un soleil printanier, et qui roulaient toujours leurs flots de promeneurs insouciants. On alla même au Bois, si triste qu’il soit, hélas! depuis que les lauriers sont coupés !

Le gouvernement, voyant qu’avec des troupes aussi peu nombreuses, et, ce qui est pis, aussi peu sûres que les siennes, la lutte devenait de plus en plus impossible, se confirmait dans sa résolution extrême d’abandonner Paris à lui -même. On ne savait point encore que c’était le livrer à une destruction à peu près certaine.

Nous nous la rappellerons longtemps cette soirée du 19 mars! Nous nous sentons encore portés par cette houle humaine, inquiète, nerveuse, frémissante, devinant le péril partout et n’apercevant le salut nulle part. Çà et là les groupes se formaient; trois hommes se réunissaient : cent autres entouraient aussitôt ceux-là. On s’interrogeait anxieusement, fiévreusement, — comme on avait fuit aux plus mauvais jours du siège, — et, pour la première fois, — symptôme significatif et qu’il faut noter, — les ennemis jusqu’alors cachés, timides et prudents, de la bourgeoisie, venaient hardiment chez elle, au milieu d’elle, et, au plus épais de ses groupes, étalaient leurs prétentions avec une audace jusqu’alors inconnue, et défendaient leurs doctrines subversives avec une assurance que leur ignorance seule égalait. Si parfois,

— et la chose nous arriva souvent à nous-méme,

— on se permettait de les contredire, la discussion dégénérait bientôt en une affirmation impudente et hautaine, derrière laquelle on sentait les violences à venir, et l’appel aux armes qui allait, deux jours plus tard, ensanglanter la cité en deuil.

L’Hôtel de Ville, ce Capitole des révolutions, que, deux mois après, la plus terrible d’entre

;jb

elles devait réduire en cendres, présentait un spectacle vraiment effrayant. La place de Grève, aux souvenirs sinistres, était devenue un parc d’artillerie , et , à chaque moment , les fédérés y amenaient de nouveaux canons. Jamais on n’avait vu dans la ville surprise une plus formidable artillerie.

La foule armée et avinée, descendant des quartiers excentriques, grossissait de minute en minute ; on la voyait déboucher de toutes les rues, comme une marée humaine, dont les flots vivants inondaient la place et menaçaient de submerger le palais municipal. Ses grandes salles envahies abritaient la première délibération de ce qui fut plus tard la Commune. Des bataillons entiers, précédés de torches et suivis de cantinières, qui versaient généreusement aux gardes nationaux , ou soidisant tels, l’alcool démocratique et le vin bleu des barrières, circulaient dans la rue de Rivoli et le long des quais avec une manière à eux de faire la police qui ne devait guère rassurer les honnêles gens. Déjà les hommes aux bras nus soulevaient les pavés et tentaient des embryons de barricades, tandis que des orateurs enroués exposaient devant une foule stupide des doctrines insensées. Et, chose triste à dire! plus le paradoxe était grossier, plus l'affirmation subversive, et plus aussi était éclatant le triomphe de ces tribuns de carrefours.

Ah! France infortunée, belle et grande malgré

tes malheurs, ceux qui n’ont pas, comme nous, assis leur foi sur le roc; ceux qui ne croient pas en tes destinées immortelles, ceux-là rentrèrent de leur promenade nocturne le désespoir dans l’âme. Ils avaient vu le commencement de la fin.

La longue et lugubre semaine qui suivit, nous n’avons point à la raconter, elle appartient à l’histoire.

On sait déjà comment Paris, bien qu’abandonné à lui-même, se réveilla le 20 mars avec des velléités de défense qui purent faire honneur à son courage , mais dont le résultat final — et unique — fut de constater à tous les yeux son impuissance absolue.

Dans ce grand désarroi où la retraite nécessaire du gouvernement avait laissé Paris, les chefs de bataillon du deuxième arrondissement, comprenant le riche quartier de la Banque, qui, plus que tout autre peut-être, a besoin delà sécurité que l’ordre seul peut donner, forma un premier noyau de résistance. Deux jours plus tard , les commandants du premier arrondissement, dont le siège est à la mairie de Saint-Gerinain-l’Auxerrois, suivirent leur exemple, proclamèrent noblement la souveraineté unique de l’Assemblée nationale, revendi-

PARIS DRULE.

quèrent leur indépendance vis-à-vis du Comité central de la Fédération , dont l’existence s’affirmait maintenant au grand jour, et déclarèrent qu’ils entendaient garder les bâtiments de leurs quartiers, à l’exclusion des autres bataillons, soumis au pouvoir du Comité. C’était la règle du chacun chez soi ! •

Les protestations contre ce pouvoir ténébreux, dont beaucoup sentaient déjà que l’on aurait tout à craindre, abondaient dans le faubourg Saint- Germain. Le lieutenant-colonel de Beaugrand improvisait un état-major au Grand* Hôtel. On affichait sur les murs la nomination de l’amiral Saisset, en qualité de commandant en chef de la garde nationale, et on lui adjoignait comme chefs d’étatmajor deux républicains incontestés, MM. SchœK cher et Langlois. La résistance, si elle ne s’organisait pas encore réellement, était du moins en germe partout.

Le Comité central sentit le besoin de brusquer les choses, et, comme les hommes de 48 en février, de rendre toute réconciliation impossible. On se rappelle l’indignation de Paris tout entier quand il apprit l’odieux attentat du 23 mars, et le feu commandé par le chef de bataillon Brunet, qui tenait le poste de la place Vendôme, sur une troupe paisible et sans armes, dont le seul tort était d’avoir acclamé l’ordre et l’Assemblée nationale. Chacun croyait à une bataille imminente et

s’y préparait, quand, tout à coup, on apprit que les fédérés étaient maîtres du premier arrondissement, et que l’amiral Saisset, dont la présence à Paris ne s’était traduite que par une proclamation, retournait à Versailles, — d’où il n’aurait jamais dû sortir. Peu à peu l’armée de l’ordre se retira de tous les postes qu’elle possédait encore, et le drapeau tricolore, qui avait fait glorieusement le tour du monde en abritant la victoire sous ses plis, fut remplacé au faîte de nos monuments par la hideuse loque rouge, qui n’avait encore fait que le tour du Champ de Mars dans le sang et dans la boue !

Ce fut sous ses tristes auspices que Paris procéda aux élections d’où cette Commune, si ardemment souhaitée par les uns, et si profondément abhorrée par les autres, devait sortir enfin.

Il y a longtemps que l’on a posé en principe que toutes les opinions sont libres, et qu’elles sont respectables, pourvu qu’elles soient sincères. Il n’en est pas moins vrai que dans cette journée néfaste, honteuse pour une ville qui se pique d’être libre et qui a la prétention de mériter de l’être , quiconque eut le sentiment de sa dignité personnelle refusa de se rendre à l’appel que les représentants

du pays avaient seuls le droit de lui adresser par l’intermédiaire du gouvernement établi, et que tous les bons citoyens s’éloignèrent avec un mépris mêlé de dégoût de ces urnes grotesques et violentes. Jamais encore aucune élection n’avait attiré moins de votants. On craignait sans doute qu’au jugement de sa conscience, un simple bulletin de vote n’entraînât avec soi une sorte de complicité morale dans l’attentat qui se commettait en ce moment contre le seul pouvoir resté debout chez nous après tant de révolutions, et qui seul aussi pouvait nous sauver, — la souveraineté nationale du suffrage universel.

Rien de plus irrégulier, d’ailleurs, qu’un pareil scrutin. Votait qui voulait! Il suffisait de se présenter pour être admis. Si le Comité avait été plus riche, nul doute qu’il n’eût payé les électeurs de bonne volonté, tant il avait peur d’en manquer. Quant à leur demander leur carte, c’était une impolitesse dont, pour rien au monde, il n’eût voulu se rendre coupable. Il suffisait du témoignage de deux amis, de deux passants, de deux inconnus, attestant au hasard votre identité. C’était un petit service que l’on pouvait au besoin se rendre les uns aux autres, le plus aisément du monde. Malgré ces encouragements on vota si peu, que ce fut comme si l’on n’avait point voté du tout, car, à vrai dire, personne n’avait obtenu un nombre de voix suffisant pour constituer une élec-

PARIS BRULK. 41

tion quelque peu sérieuse. Ceux dont les noms sortirent de ces urnes menteuses ne s’en regardèrent pas moins comme les élus légitimes de ce nouveau suffrage, peu universel. La plus infime, la plus honteuse minorité venait donc de nommer la nouvelle Commune, de Paris.

Le mardi 28 mars, à quatre heures de relevée, les membres du corps municipal furent proclamés avec une certaine solennité. Une vaste estrade adossée à la façade de l’Hôtel de Ville empiétait sur la place. Un n’avait pas épargné les draperies rouges : c’était la couleur locale. Sous prétexte de saluer les nouveaux élus, on tira des salves d’artillerie qui firent trembler tout Paris. On put croire que l’ennemi était déjà dans la place, et qu’il se livrait, au cœur même de la ville, de formidables combats. Grâce à Dieu, il n’en était rien : la Commune préludait à cette dépense de poudre qui devait rendre son règne si bruyant. Elle préluda aussi, le soir même, par un banquet monstre, dont nos finances durent solder la carte, à ces agapes plus ou moins fraternelles, mais toujours arrosées de libations abondantes, par lesquelles elle aima toujours à se délasser de ses travaux.

Ah! si déjà Paris n’avait pas eu de trop sérieux

soucis, de quel rire homérique il eût salué le lendemain le nom de ses nouveaux maîtres ! Mais la situation ne prêtait point à une expansive gaieté.

11 fallut s’en tenir à la honte!

Elle fut grande cette honte, pour qui gardait . encore un sentiment d’honneur et de dignité.

Pour gouverner Paris, cette capitale de la .

France, cette cité jadis auguste, cette reine si déchue, hélas! du monde, de l’intelligence, delà pensée, de l’art, de la plus haute industrie, — Paris, cet initiateur de tous les progrès, — voilà ce que l’on avait trouvé! des repris de justice, des banqueroutiers , des faussaires, des assassins , d’anciens limiers de police ayant émargé aux caisses impériales, des fruits secs de nos écoles.... et la honte de la presse. Les meilleurs étaient encore les inconnus!

Ils ont été nos rois !

Ah! sans doute il y eut quelque courage à rester dans cette ville, abandonnée de Dieu et des hommes, pour y subir de tels maîtres, et pour regarder sans pâlir le sceptre tenu par de telles mains; voir les déclassés de tous les mondes, le rebut du journalisme et l’écume des prisons, devenus tout à coup les arbitres de nos destinées, c’était dur ! Mais à ces gens , qui ne doutaient de rien , et surtout de leur mérite , il semblait que c’était assez d’avoir été incapables de tout pour

être capables de la plus difficile de toutes les choses, — le gouvernement des hommes!

Jusqu’ici nous avions cru que pour aspirer à ces difficiles et délicates fonctions, la première et la plus indispensable des conditions, c’élait d’avoir fait preuve d’intelligence et d’avoir donné la mesure de son mérite. Ceux-là doivent être appelés à diriger les autres qui valent mieux qu’eux.

L’Internationale a changé tout cela! Elle a tenu à honneur de proclamer par la bouche d’un de ses oracles que le premier titre à la confiance des électeurs c’était d’être inconnu d’eux, — sans doute parce qu’ainsi on leur porte moins d’ombrage — . Jamais ces haineuses et jalouses prétentions égalitaires, qui deviendraient si aisément la ruine de toute émulation entre les hommes, ne s’étaient affichées avec plus d’impudence et plus d’audace! Jamais la démence d’un orgueil impatient de toute supériorité n’avait affiché plus insolemment ses prétentions au nivellement universel..

De tels noms portaient avec eux leur signification, et la Commune fut peut-être le seul de tous les gouvernements qui n’eut pas besoin de programme pour que les gouvernés sussent bien tout d’abord ce qu’ils devaient en attendre.

D’autres peut-être feront un jour l’histoire de cette dictature de carnaval, qui serait tombée sous le ridicule, si elle ne s’était abîmée dans le sang. Elle a su trouver l’unique moyen qui lui fut laissé

Ai PARIS BRULÉ.

de ne pas faire rire : elle a fait horreur! Peut-être se trouvera-t-il un jour un vengeur de la France outragée qui marquera au front d’un fer rouge chacun de ces Ilotes en rupture de ban et de saturnales, qui se firent un jeu d’essayer jusqu’où pouvait aller la patience d’un peuple. La morale publique recevra ce jour-là une première satisfaction.

Deux mots suffiront à caractériser les actes de la Commune. Ils furent marqués au coin de l’impuissance et de la haine. Incapables de rien établir de durable , parce qu’en politique, comme en toute chose, rien ne dure que ce qui est fondé sur la raison et la justice, ces plagiaires d’une autre époque — qui du moins eut sa grandeur — n’ont touché aux choses que pour les détruire et les corrompre. Se donnant d’abord comme les interprètes de la population parisienne, ils débutent par réclamer pour elle les franchises municipales ' et cette autonomie bourgeoise qu’il n’était dans l’intention de personne de contester à la capitale de la France. Bientôt ils jettent le masque, et on les voit porter la main sur tout à la fois. Mettant en avant ce grand mot de liberté , dont se servent tous les ambitieux pour tromper les peuples , ils ont bientôt prouvé que cette liberté qu’ils inscrivaient au frontispice des monuments , et qui figurait dans la formule de tous leurs actes, n’avait jamais eu d’ennemis plus implacables qu’eux; Ils

nous ont réduits à cette misère de regretter tous les tyrans, les plus cruels comme les plus vils. Grâce à eux, nous avons entendu des hommes de cœur, des Français qui ont combattu et souffert généreusement pour la France, se demander avec effroi s’il n’eût pas mieux valu être les sujets de Guillaume et les vassaux de Bismarck que les administrés de ces gens-là! Que ce doute désespéré soit pour eux comme une flétrissure éternelle.

Au nom de la liberté, ils ont poursuivi, traqué, anéanti toute liberté.

Et d’abord la plus précieuse de toutes et la plus chère pour tous ceux dont le regard va plus loin et monte plus haut que ce monde, — la liberté religieuse!

L’Internationale a proclamé l’athéisme. A quoi bon un culte et des temples, s’il n’y a point de Dieu? On a donc vu les sicaires de la Commune s’abattre par nuées immondes dans toutes nos églises pour y accomplir des profanations inconnues avant eux. Joignant le vol au sacrilège, car c’est là un des caractères de l’Internationale d’être positive et pratique, ils enlèvent les vases sacrés et les envoient à la Monnaie. Les citoyennes parfi-

leuses détachent des ornements des prêtres les filigranes d’or et d’argent qui les ornent. Elles savent ce qu’en vaut l’aune! Les reîtres et les soudards de la Commune banquettent ou jouent aux cartes sur les autels. On interdit la chaire sacrée au prédicateur qui veut y porter la parole de Dieu et

annoncer la bonne nouvelle de l’Évangile Mais

on y laisse monter les orateurs des clubs, qui promènent d’en haut leurs blasphèmes sur la foule épouvantée. A Saint-Eustache , qu’ils n’avaient pas encore essayé de détruire, un fédéré vomit l’insulte contre Dieu et le Christ, son Verbe éternel! A Saint-Germain-l’Auxerrois, une de ces femmes qu’on ne nomme pas se glorifie devant l’image de la Vierge de l’ignoble métier qui fait sa honte et sa vie. On ne brûle pas encore, mais déjà on mutile! On crève les toiles, on brise les marbres, on déchire les tableaux, on décapite les statues !

Est-ce assez? Non! On craint que dans l’âme de ce peuple , hélas ! si facile à tromper, il ne reste encore quelques traces mal effacées du sentiment religieux qui fut jadis si vivant chez lui, on attaque par la calomnie odieuse ceux que l’on n’ose pas encore livrer au fer et au plomb des assassins! Qui n’a pas lu avec une horreur mêlée de dégoût ces affiches perfides , placardées au coin de toutes les rues et sur les murs mêmes de nos temples , alfiches que leur blancheur officielle revêtait

pour les naïfs d’un caractère plus grand d’authenticité, et qui racontaient en style de mélodrame les forfaits des religieuses et des prêtres? Qui n’a pas vu ces hideuses exhibitions de cadavres, étalés sur les marches même des autels, comme les témoins de la mortelle lubricité d’hommes dont nous connaissons tous la droiture et la pureté? Et que trouvait-on, cependant, au fond de cette lâche et détestable imposture? la plus niaise et la plus plate des calomnies, puisqu’il a été établi par les expertises de la science que les prétendues victimes de ces dernières années avaient reçu depuis plus d’un siècle la sépulture dans les églises où on allait troubler leurs cendres! Mais que faisait à la Commune un mensonge de plus? Calomniez, calomniez! il en restera toujours quelque chose !

Et la liberté de l’enseignement, qu’est-elle devenue entre leurs mains?

Demandez plutôt à ces religieuses dont la vie se passe à faire le bien, et qu’ils ont violemment chassées de leurs pieux asiles, pour les remplacer par des citoyennes, dont le premier acte était d’arracher des murailles l’image dü Christ — qu’elles devaient pourtant respecter comme le plus

grand des hommes , si elles ne voulaient point l’adorer comme un Dieu. — Et pour commencer plus tôt dans les jeunes âmes qu’on leur livrait le divorce de la terre et du ciel, on supprima la prière que, depuis la fondation même des écoles, élèves et maîtres récitaient ensemble au début de chaque cours. On supprima l’invocation à l’Esprit-Saint, que l’on ne reconnaissait plus comme la source de toute lumière, et l’on fît balbutier par ces lèvres innocentes l’hymne sanglant de mauvais jours! Des femmes apprenaient la Marseillaise aux petits enfants !

Destune classe d’hommes simples, modestes, utiles entre tous, dont le peuple a toujours reconnu les services et récompensé les tranquilles bienfaits par une reconnaissance mêlée de vénération, — je veux parler de ces frères de la Doctrine chrétienne , qui s’appellent eux-mêmes avec une humilité touchante les frères ignorantins, mais qui enseignent avec une si patiente habileté au fils du pauvre et de l’ouvrier tout ce qu’il lui importe de savoir. — Ces hommes, qui avaient droit déjà aux sympathies de tous , nous montrèrent dans le premier siège qu’ils étaient également dignes d’admiration, car, plus d’une fois, dignes apôtres du devoir, ils surent mourir en héros. Rien n’arrêtait leur merveilleux élan, et quand il s’agissait d’aller chercher les blessés ou recueillir les mourants jusque sous les canons de l’ennemi, ils marchaient

d’un pas égal, sereins et calmes, à travers la mitraille, et s’avançaient sous une pluie de balles et d’obus, comme ils eussent fait sous la rosée du matin.

Ah ! tous ceux qui les virent à l’œuvre dans ces jours dont les douleurs n’étaient pas sans gloire, durent s’imaginer qu’ils avaient, à force de dévouement et de eourage, vaincu à jamais les dernières rancunes de ceux qui les haïssent sans les connaître , et qu’à présent on leur permettrait de faire le bien à leur aise, sans les troubler dans, cette œuvre de régénération morale par l’éducation religieuse, qui seule peut nous sauver, et sauver ce peuple avec nous.

Nous avions compté sans les éternels ennemis de tout ce qu’il y a de bon, de grand, de juste et d’honnête en ce monde. Nous avions compté sans cette Commune qui, dans tout le cours de sa trop longue existence, n’a jamais obéi à une pensée généreuse ! Comme les bonnes sœurs, les frères de la Doctrine chrétienne durent aussi quitter leurs écoles et céder la place aux délégués des Régère, des Jourde et des Vaillant. On ne crut point que ce fût encore assez de cette violation de tous les droits! on traqua ces malheureux, on les poursuivit, on les arrêta, on arracha de leurs épaules leurs robes saintes et respectées, et on les força de sortir de chez eux nus ou couverts de la loque infâme des fédérés. Suivant en cela une de ses plus infernales

- PARIS BRULK.

inspirations, la Commune avait décidé qu’elle les ferait marcher en tête de ses bataillons, comme autant de boucliers vivants, pour essuyer le premier feu de l’armée loyale, et recevoir ainsi la mort trop bien évitée par les siens.

Disons-le, cependant! dès les premiers jours, la Commune put voir l’inanité d’une œuvre qui n’était pas née viable. Dans les quartiers que son infâme propagande n’avait pas encore eu le temps d’empoisonner, le peuple. comprit tout à la fois et l’insulte que l’on faisait à ses droits et le dommage que l’on portait à ses intérêts : il n’envoya plus ses enfants dans ces écoles Suspectes; les maîtres et les maîtresses de la Commune enseignèrent dans des classes vides. Les maladroits qui avaient décrété l’instruction obligatoire ne seraient parvenus à réaliser que l’ignorance universelle.

La liberté de la pensée fut-elle plus respectée que la liberté de la prière ?

Les faits sont là pour nous répondre.

S’il est un droit qui paraisse cher à ce pays, et dont il se montre jaloux jusqu’à l’ombrage, c’est le droit d’écrire et de publief ses écrits, et de mettre ainsi chacun en perpétuelle communication avec tous. Dans nos heures de calme et de

raison, nous convenons bien qu’un tel droit a parfois quelque chose d’excessif, et que jamais l’abus n’a été plus près qu’ici de l’usage. Mais, en pareille matière , nous craignons plus, la privation que l’excès, et nous sommes disposés à souffrir les inconvénients plutôt que de perdre la chose. Toutes les rétormes, toutes les révolutions que depuis un siècle on a essayées ou accomplies dans ce malheureux pays, voué à tous les bouleversements, ont mis en tête de leur programme la liberté de la presse. Parmi les hommes de la Commune, ceux qui avaient eu l’honneur de tenir une plume (ils s’en servaient tant bien que mal!) n’avaient cessé de revendiquer ce droit qui leur semblait imprescriptible.

A peine au pouvoir, ils se sont montrés les ennemis les plus acharnés, les persécuteurs les plus impitoyables de la libre pensée. Jamais, même aux jours les plus douloureux qui suivirent le coup d’État, la presse n’avait été muselée, bâillonnée, violée, comme elle le fut par cette Commune, qui comptait pourtant des journalistes dans son sein. Tout journal qui ne s’humiliait point jusqu’à l’adoration servile fut condamné à disparaître. Ils disparurent, mais ils n’adorèrent point.

Et, disons-le bien haut, alors qu’il y avait péril à résister, la presse honnête et indépendante résista, et elle résista avec un courage voisin de

l’héroïsme. Les Débats comprirent que l’atticisme de leur opposition parlementaire s’émousserait contre la carapace des nouveaux ennemis qu’ils avaient à combattre, et ils accentuèrent leur polémique du jour au lendemain; la plume de . John Lemoine devint une plume de guerre, et valut une épée; jamais cet esprit si fin et si goûté des délicats n’avait uni plus de vigueur à plus de souplesse, ni mieux montré que ce qu’il y a de plus grand dans l’écrivain c’est l’homme : les Débats lurent supprimés !

Le Constitutionnel , qui sous une direction nouvelle et intelligente, suivait la ligne de conduite la plus patriotique et la plus sage, montra une fermeté dont on ne put attendre ni concessions ni transactions : le Constitutionnel fut supprimé!

La mesure s’aggrava même pour lui d’une atteinte à la propriété, car on mit l’embargo sur son matériel, qu’on l’empêcha de transporter en province — sans doute au nom de la liberté de l’industrie !

Dans un journal qui avait pris comme une traînée de poudre , parce qu’il répondait au sentiment le plus vif et le plus vrai de la partie saine de Paris, deux hommes d’intelligence et de courage, deux frères, Henri et Charles Vrignault, avaient poussé un cri d’indignation qui pouvait devenir un cri de ralliement.... le Bien public fut supprimé.

Trois fois, comme le phénix de la fable, il essaya de renaître de ses cendres, avec un nouveau plumage; mais le ramage était le même, et trois fois on le rejeta sur son bûcher.

Nous n’avons jamais partagé les opinions de la Cloche : il en est même que nous aurions combattues de toute l’ardeur de nos convictions ; mais la Cloche, dont le républicanisme n’est suspect à personne, ne voulut point pactiser avec les monstrueuses idées dont la Commune . tentait chaque jour la réalisation impossible : la Cloche fut supprimée !

Supprimés aussi le Gaulois et le Figaro, ce double éclat de rire de la gaieté française, ces railleurs impitoyables, qui savent devenir sérieux quand il le faut, et qui n’ont jamais permis qu’on touchât à leurs affections ou à leurs croyances.

Supprimé le P avis- Journal, dont le rédacteur en chef, qui n’a jamais craint de payer de sa personne, avait £té un des premiers atteints dans la pacifique manifestation du 23 mars, que la Commune ne craignit pas d’ensanglanter.

Mais à quoi bon poursuivre cette trop longue énumération, qui finirait par prendre des airs de martyrologe? Tous y passèrent, même les inoffensifs et les petits, même ceux qui n’avaient jamais écrit un mot de politique, et qu’aucun pouvoir n’avait jusque-là songé à frapper, le Petit Journal, le Petit Moniteur, la Petite Presse. La Revue

des Deux-Mondes elle-même, bien que les communeux ne la lisent guère, finit par être déclarée suspecte et supprimée. Ce fut le mot de la fin !

Et que l’on ne croie point que l’on poursuivît dans ces journaux seulement des adversaires! Non, la Commune, qui n’oubliait jamais les questions positives, voulait aussi abattre et ruiner des concurrents; — la Commune avait des journalistes au milieu d’elle , et ceux-ci se montrèrent les plus acharnés de tous contre ceux qu’aurait dû défendre à leur tribunal un sentiment de confraternité. — Mais c’est la mort d’Abel que voulait avant tout cette fraternité de Caïn.

Tout ce qui avait droit à la sympathie et au respect disparut. On ne laissa vivre que les plus méprisables et les plus odieux parmi ces empoisonneurs puhlics qui, chaque soir ou chaque matin, débitaient pour un sou les funestes élucubrations de la journée ou de la nuit. Ah! pourquoi n’est-il pas possible de faire descendre l’oubli sur de telles turpitudes? Pourquoi faut-il que la trop fidèle Histoire conserve de si tristes souvenirs ? Puisse du moins le passé être l’exemple et la leçon de l’avenir! Oui, pendant plusieurs semaines, ce peuple de Paris, intelligent, accessible à toutes les idées, — même aux bonnes, — à qui on a donné le goût de la lecture, pour qui ce goût est devenu un besoin, pendant deux mois, il n’a eu pour toute pâture intellectuelle et morale que les déclamations

incendiaires du Cri du peuple, l’ironie acerbe et dissolvante du Mot d’ordre, et les obscénités du Père Duchêne.

Le Père Duchêne! Arrêtons-nous! Celui-là fut • peut-être le plus infâme de tous. Froidement, sciemment, méchamment, avec un cynisme réfléchi et une cruauté de parti pris, il n’a cessé d’exciter les plus basses et les plus mauvaises passions; il n’a cessé de demander le pillage et la mort! On retrouve son influence dans tous les crimes de la Commune ; il était son confident ; il vivait dans l’intimité de sa pensée; c’était lui qui lâchait les ballons d’essai pour savoir d’où soufflait le vent de l’opinion , et jusqu’où l’on poùvait pousser le crime. Quand la Commune rêvait un attentat trop horrible, et qu’elle craignait la révolte de ce qu’il y avait encore d’honnête dans la conscience publique, elle avait soin d’en faire pénétrer l’idée dans les masses par quelques articles insinuants et perfides du Père Duchêne. Que de fois cette feuille odieuse n’a-t-elle pas conseillé le sac des maisons religieuses! Avec quelle violence et quelle scélératesse n’a-t-elle pas demandé l’assassinat de Gustave Chaudey?

Eugène Vermesch, le rédacteur en chef du Père Duchêne, écrivain assez correct, poète à ses heures, n’est étranger à aucune des recherches littéraires : on peut dire que rien ne lui est moins naturel que le style ordurier qu’il avait choisi pour s’adresser

au peuple. Mais, dans son journal, les mots les plus violents, les plus grossiers de la langue française sont ceux qu’il préfère, et qui reviennent le plus souvent sous sa plume. Spéculateur sans conviction et sans conscience, il avait trouvé une des plus fructueuses veines de succès que puisse donner une époque révolutionnaire : le succès d’horreur. Il l’exploitait à outrance.

Nous n’exagérons rien. On n’a pas le droit d’exagérer quand on accuse ! Nous restons plutôt au-dessous de la vérité. Que l’on nous permette seulement quelques citations, et l’on en sera aisément convaincu.

Nous avons parlé de la provocation à l’assassinat : qu’on lise :

«Le Père Duchêne était là le 22 janvier, quand les mauvais bougres ont canardé les sans-culottes.

» Il y a le misérable Chaudey, qui a joué un sale rôle dans cette affaire-là.

» Et qui se ballade encore à Paris , aussi tranquille qu’un petit Jean-Baptiste.

» Est-ce qu’on ne va pas bientôt décréter d’accusation ce jean-foutre-là et lui faire connaître un peu le goût des bons pruneaux de six livres dont il nous a régalés dans le temps.

» Le Père Duchêne attend cette satisfaction-là. »

On sait le sort qui attendait l’infortuné rédacteur du Siècle, tombé sous les balles des fédérés de Raoul Rigault. Tout le monde a frémi en lisant

Mtni

cette horrible loi des otages : voulez-vous savoir ce que pense d’elle le Père Duchêne, lisez encore :

« Vous avez fait une loi sur les otages; quelle soit bien ou mal faite, et le Père Duchène soutient qu’elle est bien faite, il fallait l’appliquer, puisque vous ne l’aviez pas abolie.

. » Vous ne l’avez pas fait, et, foutre! le Père Duchène ne vous l’envoie pas dire, vous êtes ou des imbéciles ou des jean-foutres !

» Si vous n’avez pas appliqué la loi parce que vous pensiez qu’elle était mal faite, vous ne deviez pas la faire, et alors vous n’êtes que des imbéciles.

» Ou bien vous n’avez pas appliqué la loi parce que vous avez eu peur de faire fusiller des otages, comme le voulait l’article 5 de la loi que vous avez faite, et alors vous êtes des jean-foutres. »

Voulez-vous voir l’excitation au pillage? Hélas! nous n’aurons ici dans nos citations que l’embarras du choix :

« Le nommé Galiffet est encore propriétaire à Paris d’un hôtel magnifique, situé dans les Champs- Élysées, et où, paraît-il, il a entassé des richesses t à gueule que veux-tu ?

b Le Père Duchêne, qui prend ses renseignements sans en avoir l’air, vous donnera l’adresse quand vous voudrez, b

Voulez-vous un exemple du partage rêvé par la Commune, du partage dans ce qu’il a de plus hideux ? Écoutez ceci :

PARIS BRIILK

« Les gens de Paris se divisent en deux classes : ceux qui se battent et ceux qui ne se battent pas ; ceux qui défendent la cité et ceux qui s’en foutent; ceux qui sont avec vous et ceux qui sont contre vous; ceux qui veulent tout perdre, excepté la liberté, et ceux qui ne veulent rien perdre, excepté la liberté

n II faut qu’on prononce la confiscation des biens de ceux des riches qui ont quitté la cité au moment du danger', tant pendant la guerre avec la Prusse que pendant la guerre avec Versailles, et que ces biens soient répartis entre les bons bougres qui se font crever la peau pour la cité. »

Voulez-vous maintenant connaître les opinions religieuses du journal favori de l’Hôtel de Ville ? Il ne se cache pas pour nous les dire. Voyez plutôt comment il veut traiter les prêtres :

« Ce n’est pas du tout assez de ne plus foutre de traitement à ces bougres.

» Non, foutre ! ça n’est pas assez !

>i La Nation a besoin d’argent, sacré tonnerre ! Et puisque les églises sont des monuments de l’État, qu’on leur loue leurs sacrées boutiques à messes.

» Et qu’on ne leur foute pas pour rien des magasins pour débiter leurs pains à cacheter !

» Ah! nom de tonnerre! comme le Père Duchêne aurait l’œil sur tout ça.

» Et comme il pense bien que les citoyens membres de la Commune ne vont pas laisser moisir cette question-là, qui est si importante pour les intérêts de la Nation.

» Qu’on leur loue les églises à ces bougres-là. »

Une citation encore, et celle-là pour montrer comment on trompait par les bulletins les plus infâmes et les plus mensongers les troupeaux que l’on envoyait à la mort. Voici comment le Père Duchêne raconte la première victoire de la Commune le jour où ses habiles généraux conduisirent ses bataillons novices sous les canons du Mont- Valérien :

« Hein ?

» Qu’est-ce que le Père Duchêne disait , il y a quelques jours?

» Qu’est-ce qu’il disait, le bougre ?

» Est-ce qu’il n’avait pas annoncé que tous les jean-foutres seraient foutus ?

» Est-ce qu’il n’avait pas dit que les patriotes ne se laisseraient pas rouler par une bande de roussins qui se battent par désespoir de ne pouvoir massacrer sans péril, — et de pouilleux de Bretons qui se rallient toujours « au panache blanc », — ce tas de bêtes ! — parce que ça ne sait ni lire ni écrire.

» Ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’ils ne savent même pas être propres sur eux !

» Ah ! foutre de foutre !

, » Ça n’a pas mal marché tout de même hier !

» Ah ! les mauvais bougres !

» Ils sont foutus !

» Nous irons à Versailles, patriotes!

» Oui, nous irons!

* » Nous bloquerons cette ville infâme, où les

Capets ont fait leurs farces immondes , — où le Badinguet ripaillait avec Piétri, — d’où les misérables ruraux, plus hideux encore que tous les Capets et tous les Badinguets, ont déclaré la guerre civile !

» Nous la bloquerons !

» Nous l’assommerons !

» Nous emploierons pour elle le système de de Mollke.

» El nous verrons bien , foutre ! «

Et voilà les journaux que la Commune encourageait, patronait, qu’elle aimait, — c’était même les seuls à qui, sur ses tins, elle permettait de

vivre et le Père Duchêne tirait à plus de

soixante mille exemplaires et M. Eugène Ver-

mesch se faisait près de quatre cent mille livres de rente avec celte liltérature-là ! Buvons la honte à pleines coupes !

PARIS BRL'L

Si jamais un groupe d’hommes s’emparant du pouvoir fut prodigue de promesses , de phrases et de proclamations, ce furent bien les hommes de la Commune. Ils écrivaient autant que Trochu. Jamais gouvernement nouveau n’était entré sur la scène du monde avec une pompe plus bruyante et un fracas plus tapageur. A les entendre, ces hommes

allaient renouveler la face du monde Il est

vrai qu’ils allaient le couvrir de tant de ruines, qu’il allait être difficile, pour un temps, d’y retrouver la moindre trace du passé.

Jamais plus d’ineptie ne s’était cachée sous plus de vanité. A eux tous, et en se cotisant, les quatrevingt-douze membres de la Commune n’auraient pu fournir une idée juste, sérieuse et pratique. Il ne fut pas nécessaire de les voir longtemps à l’œuvre pour en être convaincu. Investis de la plus grande puissance, ou, pour mieux dire, de la tyrannie la plus absolue qu’il ait jamais été permis à des hommes d’exercer sur leurs semblables, puisqu’ils avaient pour appuyer leurs volontés une armée de cent cinquante mille hommes que leurs scrupules n’embarrassaient point, toujours prêts à exécuter leurs ordres, si odieux ou si absurdes qu’ils pussent être, et qu’ils ne trouvaient.

du reste, devant eux aucune résistance sérieuse et organisée. Eh! cependant, ils n’ont rien établi, rien fondé. Le souvenir de leurs crimes, quand nos désastres seront réparés, voilà tout ce qui restera de leur sinistre passage aux affaires. Incapables de rien fonder, ils ont du moins essayé de tout détruire, et ce n’est point leur faute si quelque chose reste encore debout parmi nous. Esclaves de cette fameuse Internationale , dont ils exécutaient servilement les volontés , parce que c’était elle qui les avait tirés de leur néant, et qu’elle pouvait les y faire rentrer d’un mot, ils n’avaient pas oublié que celle-ci veut arriver partout à la suppression de la propriété individuelle, qu’elle remplacera par un vaste communisme , en chargeant ses principaux membres de faire les parts, et de donner à chacun ce qui lui reviendra dans la misère universelle.

La Commune préludait à ce grand pillage, qu’elle n’avait pas encore osé décréter en masse, par le vol déguisé sous le nom de réquisition , qui ne laissait point une heure de sécurité à ceux dont la fortune pouvait tenter ces rois d’un jour.

Le procédé n’avait rien de particulièrement ingénieux; il était, au contraire, des plus simples. Un délégué de l’Hôtel de Ville se présentait cheE la victime du jour, avec un bon signé d’un membre de la Commune. On savait que les sicaires venaient à la suite, et on payait avec de l’or pour ne pas

payer avec du sang ! Le « bon pour » se chiffrait par millions, s’il s’adressait à de hautes puissances financières; il se faisait plus modeste s’il ne s’agissait que de pressurer un bourgeois. La Banque de France, le comptoir des Rothschild, les caisses des chemins de fer, diront un jour ce qu’il en coûtait de n’être pas inconnu à cettè bande. La réquisition s’étendait aussi aux objets mobiliers, et il suffisait qu’un merhbre de la Commune eût besoin de votre cheval ou de votre voiture pour qu’il fallût lui céder tout de suite l’objet de sa convoitise. Silence et promptitude ! voilà ce qu’on demandait à l’exproprié; quant à l’indemnité, on en remettait le

règlement à des temps meilleurs Et dans la

langue du jour les temps meilleurs ne pouvaient signifier qu’une chose, l’avénement complet et le triomphe définitif du régime communaliste.

On faisait, nous l’avons déjàYU, on faisait annoncer dans les journaux dévoués et amis, sur lesquels on pouvait compter absolument, la distribution gratuite, mais arbitraire, de tout le mobilier laissé par les absents dans leurs maisons. On faisait mieux que d’annoncer : on exécutait. Plus d’une fois, comme chez M. Blanc, l’opulent et généreux directeur des jeux de Hombourg et de Monaco , les agents de la Commune procédaient eux-mémes à l’enlèvement en masse. Souvent aussi les fédérés daignaient en personne se donner cette peine , qui , du reste , portait avec elle sa récom-

pense. Parfois, à la suite du bataillon qui allait prendre possession de quelque village abandonné par ses habitanls, comme Neuilly ou Levallois, on voyait s’avancer d’énormes voitures qui s’arrêtaient vides devant la grille des riches villas suburbaines, et qui, vers le soir, ^entraient dans Paris chargées de dépouilles opimes. Ceux qui ne profitaient point du vol le voyaient, et le peu d’idées justes et morales qui pouvait leur rester encore sombrait fatalement dans ce naufrage de toute justice. Voilà comment on corrompt un peuple jusque dans les plus intimes profondeurs de son être !

Quand on respecte si peu la fortune privée, il semble que rien ne soit plus naturel que de faire curée de la fortune publique. On n’y manqua point.

La Commune s’installa aux barrières et perçut l’octroi; elle s’empara des registres du percepteur et tripla l’impôt. En un mot, elle pratiqua l’exaction sous toutes ses formes connues... et elle en inventa de nouvelles.

Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit-on quelquefois.

Peut-être eût-on pardonné tous ces crimes publics et privés à cette Commune, pourtant si odieuse, si elle avait respecté les personnes. Mais

elle avait pour la liberté et la vie le même -mépris que pour tous les autres droits qui servent de base à la société humaine.

Ce fut une bien sinistre impression celle que produisit dans Paris le décret sur les suspects et les otages, que la Commune, par ses comités, s'arrogeait le pouvoir de faire enlever, juger, exécuter. Chacun put, à ce moment, trembler pour soi et pour les siens, car c’était l’arbitraire qui devenait ainsi la règle de la liberté, et l’on n’avait que trop de raisons de le craindre, de la vie même de tous. Pas de preuves à établir, pas de considérants à justifier, pas de textes de loi à faire intervenir, pas même de prétextes à donner! La Commune avait délégué ses pouvoirs au Comité de salut public, et il suffisait d’un mot, d’un signe du premier venu de ses membres anonymes pour vous arracher à vos travaux interrompus, à votre chère maison, à vos affections intimes et sacrées, aux obligations les plus respectables de votre vie publique et privée, et pour vous jeter tout à coup dans les cachots de la Conciergerie ou dans les cellules de Mazas. L’arrestation de l’archevêque de Paris et de son second vicaire, de M. Bonjean, le doyen des présidents de la cour de cassation, de ce bon et inoffensif vieillard qui s’appelait l’abbé Deguerry, et qui n’avait que des amis parmi les pauvres 4 celle de tant d’autres prêtres, qui n’étaient coupables que de leurs vertus, et auxquels on ne pou-

vait reprocher que des bienfaits, jeta dans les esprits un trouble profond. Chacun se vit menacé et se sentit atteint par le malheur de ceux-là. La terreur plana sur la ville entière. Elle n’avait point le front pâle d’une Euménide : elle avait pris les traits bassement cruels et l’œil faux d’un des plus misérables drôles de cette troupe hideuse. La terreur s’appelait Raoul Rigault!

Pendant plus de deux mois cette lugubre et sanglante folie tint donc asservi, je dirais volontiers écrasé sous son talon, ce Paris si hautain et si fier, si impatient de toute domination, si rebelle, parfois, à des princes cléments et doux... Il supportait ce joug, tout en le maudissant, parce qu’il n’avait pas la force de le détourner de son cou. On l’avait livré à ses plus cruels ennemis, désarmé et enchaîné : il ne lui restait plus qu’à subir ce qu’il ne pouvait empêcher. Pendant deux mois ce carnaval de sang-froid promena ses oripeaux sur nos boulevards et dans nos rues; pendant deux mois il les traîna dans la boue avant de les traîner dans le sang. Il y avait des moments où ces sinistres bouffons semblaient se prendre eux-mêmes au sérieux ; ils avaient leurs séances comme un parlement au petit pied ; il est vrai que parfois ces séances étaient violentes jusqu’au tumulte. Ils s’organisaient en commissions et en comités et se partageaient la besogne avec une gravité comique, comme si leur vraie besogne n’avait pas été la même

à tous — manger Paris! Ils avaient un appétit à dévorer le monde.

Rien de plus grotesque , au milieu de cette débauche de pouvoir usurpé par des mains à la fois violentes et débiles, que la parade militaire, à grande fanfare, à laquelle ils se sont livrés jusqu’à la dernière heure. Ce n’est point, certes, par pudeur qu’ils n’ont pas nommé de maréchaux de France. La pudeur, chez eux, fut toujours un sentiment inconnu. Mais, en revanche, que de généraux n’ont-ils pas faits ! Que de promotions aussi soudaines qu’inattendues, et que l’empereur Soulouque se fût empressé de ratifier. Le matin encore on n’était rien , mais on pouvait espérer devenir tout avant le soir. Jamais ministre de la guerre , au plus beau temps du favoritisme monarchique, ne s’était moins soucié des règles de l’avancement. On passait colonel d’emblée , et au choix , sans avoir jamais été autre chose qu’un bon ou un mauvais fédéré. On devenait général parce qu’on était bien pensant. Il est vrai que ces généraux-là conduisaient quelquefois leurs soldats à la mort, et jamais à la victoire. Mais ce n’est pas nous qui nous en plaindrons! Il est vrai qu’au lieu du triomphe qu’ils s’étaient promis, ils n’obtenaient parfois, après leur éphémère commandement, qu’tine chambre à Sainte-Pélagie. Mais ils n’en avaient pas moins été généraux quelque temps, et ils avaient goûté, tout comme d’autres, les douceurs

du képi rouge, des sept galons et des étoiles. Autour de la Commune on aimait beaucoup les galons, et on ne détestait pas les étoiles.

Dans les environs de l’Hôtel de Ville et aux abords des ministères, c’était un chassé-croisé d’uniformes de fantaisie parfois étranges, et où le rouge, couleur locale s’il en fut, avait peut-être une prédominance trop marquée. Il y avait dans tout cela quelque chose de théâtral, qui faisait trop songer à l’Opéra-Comique. Mais quel hideux aspect que celui des bataillons fédérés, avec leurs uniformes de toutes pièces, leur armement hétéroclite, leur barbe inculte et sale, leurs regards tors et leur tenue plus que négligée! Comme on sentait bien que la discipline n’avait aucune prise sur ces comparses d’une révolution sans grandeur, étrangers à toutes les vertus qui font le soldat. On songeait en les voyant à des bandes et non à des troupes. N’est-ce point de bande qu’on a fait bandit ? Et de quel air ils se promenaient dans ces quartiers aussi surpris qu’effrayés de leur présence inattendue! On eût dit des pandours dans une ville conquise. Ils vous mesuraient, en passant, d’un œil insolent, et semblaient choisir du regard les maisons qui promettaient un butin opulent, et où, quand -le moment serait venu, ils iraient faire leur choix à loisir., Et il fallait voir

tout cela, le souffrir et se taire! Non! jamais

je ne me suis senti au cœur plus de haine pour

la force brutale ! plus d’horreur pour la violence triomphante.

Mais si les fantassins faisaient horreur, les cavaliers vous réconciliaient quelque peu avec cette vieille gaieté française dont partout, au milieu de tant de deuils, on était tonjours sur le point d’oublier les droits. Le tragique et le comique se mêlent plus étroitement qu’on ne le croit dans la trame de l’existence humaine.

On peut, tant bien que mal, improviser un garde national, et même un fédéré, qui n’est qu’un garde national malhonnête, voué au désordre et au pillage, en un mot à la révolution démocratique et sociale, autant que l’autre doit être voué à l’ordre et à la propriété. Dans les deux cas, quelques aunes de drap suffisent à la transformation du vrai civil en pseudo-militaire.

Mais le cavalier a besoin d’une éducation spéciale, et il lui faut la pratique que le temps seul peut donner. Aussi les jeunes drôles que l’on mettait à califourchon sur les bucéphales de la Commune en qualité d’estafettes des ministres et autres grands personnages, ou que l’on gratifiait d’une commission d’officiers d’ordonnance des généraux, accentuaient assez vigoureusement la note comique dans ce charivari sans fin au milieu duquel nous avions la douleur de vivre. En les

voyant passer, j’avais pitié de leur monture.

Ils roulaient sur la selle, du troussequin au pom-

PAKIS BRULÉ.

meau, tantôt renversés sur la croupe et tantôt projetés sur l’encolure, et toujours prêts à vider les arçons. Parfois ils s’accrochaient à l’étrier trop court, ou le perdaient, trop long. Souvent, quand l’allure devenait plus vive , ils se retenaient sans façon à la rude crinière de l’animal, ou, dans un écart brusque, lui étreignaient le cou de leurs deux bras, sans aucune sorte de pudeur, en gens qui ne s’inquiètent que d’une chose, — de ne pas tomber avant d’arriver au but!

Outre la solde, la Commune donnait généreusement aux fédérés les vivres des compagnies de guerre. Plus généreusement encore elle abreuvait leur inextinguible soif. Les fédérés abusaient de cette largesse. Jamais à aucune époque de notre vie nationale on n’avait bu davantage. Le vin sera nécessairement très-cher en 1871. L’ivrognerie était devenue chronique dans certains bataillons. Le matin, dans les tranchées où l’on ne s’était point battu la nuit, on pouvait se promener sur un tapis de buveurs ivres-morts. J’aime mieux pour mon compte un gazon semé de fleurs. Le spectacle de cette ivrognerie prolongée dans les rues de la ville en devenait le scandale et la honte. On eût dit vraiment que la Commune avait décrété l’ivresse. Hâtons-nous d’ajouter qu’elle n’avait jamais été mieux obéie. Elle comprenait sans doute que ceux que l’on envoie au combat sans qu’ils puissent emporter avec eux cette grande et conso-

lante idée qu’ils mourront pour le devoir, ont besoin de noyer dans le vin leur raison et ce qui reste encore de sens moral au fond de leur âme abrutie. Voilà pourquoi la Commune grisait ses bandes; voilà pourquoi elle imposa à Paris attristé, depuis son origine jusqu’à sa fin, l’écœurant spectacle de cette renaissante orgie !

Du reste, où que ce soit qu’on allât, les prétoriens des Pyat, des Rigault et des Vermorel vous poursuivaient partout de leur insupportable présence. Avec des billets gratuits arrachés à la complaisance des directions, ils inondaient les deux ou trois théâtres qui avaient eu le courage de ne pas fermer leurs portes au public trop rare. A la Comédie-Française, ils écoutaient d’un air superbe et ennuyé les fières tirades de Corneille; les pathétiques accents de Racine les trouvaient froids; et l’on entendit un soir un brillant colonel, au sortir d’une représentation des Femmes savantes, dire à un non moins brillant capitaine d’étatmajor :

— Et voilà la littérature qu’encourageait le second Empire !

C’ést le môme qui , se plaignant à M. Édouard Thierry de ce que son théâtre manquait un peu de

gaieté, s’attira cette jolie réponse qu’il ne

comprit point :

— Ce n’est pas ma faute, monsieur; la Commune m’a pris mes, meilleurs machinistes, et je

n’ai pas eu le temps de mettre en scène ma féerie de cette année.

Tout passe, tout lasse, tout casse! dit le proverbe, et le proverbe ne s’est jamais mieux appliqué à rien qu’à cette Commune qui lassa tant de monde, qui passa trop lentement, et qu’on eût voulu casser beaucoup plus vite.

Si son existence intérieure, civile et politique , — (mais de tels mots ne semblent-ils point bien ambitieux pour une telle chose!) — si, disonsnous, son existence intérieure ne fut qu’une suite détestable de tyrannies, de vexations de toute espèce, de déprédations de toute sorte, d’arrestations arbitraires, de soustractions frauduleuses, de pillages dans les maisons, de vols à main armée, de destructions partout où il lui fut possible de détruire; si, en un mot, dans ce Paris vaincu, sur lequel elle s’était jetée et abattue comme sur une proie, elle put asseoir un moment sa tyrannie maudite mais incontestée, vraiment souveraine, puisqu’elle disposait d’une force qui ne permettait point môme d’essayer contre elle Une résistance sérieuse, et que, grâce à la trop formidable enceinte de Paris, elle nous tenait isolés du reste de la France et du monde, son existence extérieure

et militaire ne fut au contraire qu’une suite ininterrompue de liévues, de fautes sans nom, de déceptions et de défaites* qui, dès les premiers jours, donnèrent à tous l’heureuse certitude que son règne cruel ne serait du moins que le règne d’un moment, — quelque chose comme un mauvais rêve!

Mais comme on peut souffrir d’un cauchemar!

Sans parler des coups de fusil tirés un peu à l’aventure le 1 er avril sous les murs du fort d’Issv, à partir de la première affaire un peu importante où les troupes se virent engagées, le lendemain, ' avec l’armée régulière à Courbevoie, jusqu’au dimanche 21 mai, où les soldats de Versailles entrè- ' rent par la brèche dans l’enceinte des fortifications, les littérateurs de la Commune eurent à faire de grands frais d’imagination pour convertir chaque soir en bulletins triomphants les nouvelles beaucoup moins optimistes que leur transmettaient les généraux nommés par la Commission exécutive.

Ces premiers généraux, Eudes, Duval et Bergeret , — celui que les proclamations maladroites et ridicules du ministre de la guerre appelaient « Hcrgeret lui-même « — pouvaient être des individus d’un certain courage, mais n’étaient pas pour cela des hommes de guerre. On le comprit bientôt.

Le rôle actif de Cluseret commença après les premières défaites du triumvirat, et n’eut qu’une

influence douteuse sur la direction militaire. Cluseret, ancien officier de l’armée française, et qui avait combattu en Amérique pour le Nord dans la guerre de sécession , avait du moins ce qu’on est convenu d’appeler du métier.

Une chose surtout devait le recommander particulièrement aux hommes de la Commune, — je veux dire une absence complète de sens moral. Ils pouvaient être bien certains qu’avec lui les scrupules d’une conscience timorée n’arrêteraient jamais l’exécution de leurs ordres. Ce fut Cluseret qui, par une mesure dont Paris tout entier s’indigna comme d’un attentat à la conscience humaine, inscrivit d’office dans les compagnies de marche de la garde nationale tout homme ayant plus de dix-neuf ans et moins de quarante , décrétant ainsi la suppression de toute liberté , et imposant un parti à l’homme, quand il doit, au contraire, choisir son drapeau dans la pleine indépendance de sa volonté. Mais la Commune faisait de la terreur en chambre et sur le papier avant d’en faire dans nos maisons et sur nos places publiques. Les fédérés, que le peu de succès de la sortie en masse n’avait point découragés, mais qu’il avait du moins éclairés et avertis, changèrent de tactique, se replièrent peu à peu à l’abri des forts et derrière les remparts, et commencèrent cette guerre d’artillerie qui fait plus de bruit que de besogne , qui démolit plus de maisons qu’elle

ne tue d’hommes, et qui peut, à l’aide de solides murailles et quand les munitions ne manquent pas, se prolonger presque indéfiniment. Asnières, Neuilly, les Ternes et Levallois payèrent d’une destruction presque complète les frais de cette nouvelle guerre.

Un Polonais qui avait servi dans l’armée russe, et que l’émigration , si sympathiquement accueillie en France, nous fait du moins l’honneur de renier aujourd’hui, un de ces citoyens de l’univers qui semblent avoir pour mission de mettre leur épée aventurière au service de tous les désordres, et d’assurer le triomphe de la révolution universelle, Dombrowski fut appelé au commandement de la place de Paris. Cet étranger n’avait aucune raison d’épargner le sang français. On put sentir du premier coup qu’il allait imposer aux opérations militaires, assez fantaisistes jusque-là, une rigueur qu’elles n’avaient point connue encore. Sous son impulsion, à laquelle du moins on ne reprochera pas d’avoir manqué d’énergie, on organisa dans tout Paris cette chasse à l’homme qui donna sans doute à la Commune moins de soldats qu’elle ne l’avait cru , mais qui dépeupla la ville de la plupart de ses hommes jeunes , valides... et honnêtes. Ils 11e voulaient point servir la Commune, et, ne sachant comment se dérober à ses exigences, ils peuplèrent la province de leur fuite. Ce fut Dombrowski le premier qui parla de cette lutte à ou-

trance qui ne devait accepter aucune capitulation, et qui, pour mieux assurer le triomphe de la Commune, annonçait qu’il ne reculerait point devant la destruction de Paris. La perspective n’était pas du goût de tout le monde. Il est vrai que la nomination du cordonnier Gaillard père à la direction générale des barricades n’était pas faite pour rassurer les timides. La proclamation qui annonçait cette nouvelle à la ville et an monde, — urbi et orbi , — put nous donner comme un avant-goût de ce que nos sauveurs nous ménageaient pour l’avenir. Cette proclamation était aussi un programme! C’était le programme de la dernière et lugubre farce par laquelle la Commune entendait clore ses représentations. Tuyaux de gaz mis à nu, et que l’on serait en mesure d’enflammer en un clin d’œil, de manière à produire à volonté d’inextinguibles incendies; tonneaux de poudre disposés de façon à pouvoir, en une seconde, faire sauter tout un quartier; peinture au pétrole des maisons et des édifices publics dont on voudrait précipiter la destruction; communications électriques soigneusement ménagées entre les diverses lignes, de façon à ce que nous eussions dû moins le bonheur de mourir tous ensemble; telles étaient les promesses maternelles que la Commune voulait

bien faire à ses enfants. Voilà comment elle entendait sauver l’humanité et régénérer le monde. Il y avait de fort honnêtes gens qui ne faisaient

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nulle difficulté d’avouer que le remède leur semblait par trop héroïque, et qu’ils eussent préféré y mettre des tempéraments^ Mais la Commune ne les consultait point : elle était souveraine. Cette affiche, que beaucoup de journaux n’osèrent point reproduire, eut un grand effet de terreur. Si, parmi ceux qui la lurent , quelques-uns se dirent en haussant les épaules :

— Les fous n’oseront pas !

D’autres se disaient : .

— Les misérables sont pourtant capables de le faire !'

A partir de ce jour, on peut dire que Paris prit une physionomie nouvelle : il était triste depuis bien longtemps : il devint funèbre. Les plus folâtres d’entre nous s’abordaient dans les rues en se disant comme les trappistes — (qui, par parenthèse, ne se le disent pas) :

— Frère , il faut mourir!

Mais ni la chasse aux réfractaires, ni les barricades de Gaillard, communiste et cordonnier, ni les ordres du jour farouches de Dombrowski, Polonais et faux-monnayeur, ni aucune des mesures ultra-révolutionnaires que prenait la Commune ne pouvaient arrêter la marche fatale des

choses, ni ajouter une minute ù ses jours déjà comptés.

C’est en vain que Rossel succédait à Cluseret, au ministère de la guerre, pour être remplacé luimême par Delescluze ; c’est en vain que le Comité de salut public décrétait l’emprisonnement des généraux, parce que ceux-ci n’avaient pas obéi à la Commune décrétant la victoire; c’est en vain que les arrêtés les plus arbitraires comme les plus atroces se succédaient les uns aux autres. Tout était inutile ! Le mensonge ne trompait plus personne , et si , dans ses dépêches annonçant des victoires , dans ses proclamations prédisant le triomphe, dans ses journaux, où le dithyrambe se mêlait à l’imposture, la Commune mentait toujours, c’était uniquement par amour de l’art et pour n’en pas perdre l’habitude. Mais certains mots échappés à l’imprudence de ses plus intimes confidents, et le découragement peint sur le visage de ses troupes, au retour des remparts, l’exagération même de ses bulletins toujours victorieux, fout permettait de prévoir le dénouement, avec une certitude qui tenait de l’évidence. La date seule de l’événement était encore un mystère. Il est vrai que pour beaucoup cette date même n’était rien moins qu’une question de vie et de mort. Chaque fois que les fédérés s’étaient rencontrés avec l’armée régulière, ils avaient dû se replier devant elle, — et pas toujours en bon ordre, s’il faut en

croire des témoins dignes de foi. Grâce à des fortifications admirables ; grâce à des ouvrages avancés qui gênaient singulièrement l’attaque, on avait pu tenir longtemps en échec, malgré son courage, une armée qui voulut, jusqu’à la dernière heure, épargner la vie humaine, et, autant qu’il était en elle, éviter l’horrible effusion de sang qui suit toujours un assaut.

Mais , de jour en jour, ou , pour mieux dire , d’heure en heure, les fédérés reculaient sans cesse, invinciblement refoulés sur Paris. .Toutes leurs positions étaient enlevées l’une après l’autre, et l’on n’essayait même plus de les reprendre, comme on avait fait à la suite des premiers engagements. Peu à peu, mais irrésistiblement, le cercle de fer et de feu se rétrécissait autour de la ville assiégée. Les pièces de campagne n’attendaient plus que l’ordre du chef suprême pour ouvrir la brèche. Dans la pensée de tous, et surtout dans l’esprit des généraux de la Commune, car aucune illusion ne leur était plus permise, la défaite était désormais certaine.

Oui, pour tous, c’est une heure d’angoisse que celle où l’on voit tomber les armes de ses mains; où l’on se dit, avec une sombre douleur, que tout

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a élé inutile, le dévouement, le courage, l’héroïsme même, et qu’il faut succomber sous le nombre, céder à la fortune, plier la tête, et rendre une épée noble et vaillante. — Mais, quand on a vraiment fait son devoir, quand on est tombé en servant une grande et juste cause, la défaite, qui n’est jamais sans douleur, est du moins sans amertume; ce que l’on pouvait faire on l’a fait : le reste regarde les dieux!

Il n’en est plus ainsi quand la lutte impie a été un attentat contre les lois les plus sacrées, quand on sent soi-npême que l’on doit être traité comme un malfaiteur, et non comme un ennemi ; l’heure de la crise suprême vous apporte alors avec elle une indicible angoisse': c’est l’expiation qui commence !

La Commune le comprenait; elle le sentait; elle avait la conscience de son indignité , elle savait qu’elle avait commis trop de crimes pour être jamais pardonnée, et elle voulut mourir comme elle avait vécu, — en faisant le mal. Ses derniers actes n’étaient-ils point encore une dernière obéissance aux volontés tyranniques de cette Internationale, qui ne vent établir son règne que par la violence, et fonder son pouvoir que par la destruction, — parce qu’elle se rend à elle-même cette terrible justice, qu’elle ne peut régner que sur des ruines. Arriver à l’anéantissement de toutes les formes du capital qui constitue la fortune

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d’une nation, -tel est le but poursuivi par l’Internationale, et que la Commune devait l’aider à réaliser dans Paris. Prendre d’abord, c’est là, certes, ce qu’il y a de mieux à faire : ce que l’on ne peut pas prendre, le détruire! tel est le problème. Il est simple, et d’une exécution facile pour qui possède la force. En agissant ainsi , on est sans doute un scélérat, mais, du moins, on reste dans la logique de son crime.

Voilà qui nous donne la clef des derniers agissements de la Commune. Il ne serait pas possible de comprendre autrement des attentats qui, après avoir commencé par épouvanter Paris, étonnent aujourd’hui le monde.

La première de ces destructions, que nous appellerions stupide si elle n’était plus odieuse encore, ce fut celle de la maison de M. Thiers. Cet acté, d’un vandalisme barbare, froidement conçu, froidement accompli, quand on ne pouvait môme pas imaginer, comme on le fit plus tard, les suprêmes excitations de la lutte à mort, était du moins conséquent avec les principes de la Commune. Il ouvrait l’ère des ruines. A l’heure qu’il est, M. Thiers représente la plus haute somme d’intelligence, d’énergie et de patriotisme en France. Si le pays est

sauvé, c’est à lui et non point à un autre que nous le devons. Lui seul a retenu sur le bord de l’abîme la patrie prête à sombrer. M. Thiers est donc le plus mortel ennemi de ceux qui ont juré la perte de la France et l’anéantissement de la civilisation : aussi sa maison était désignée d’avance à la pioche des démolisseurs — la torche des incendiaires n’était pas encore allumée. — Après avoir arraché aux Prussiens les derniers lambeaux de deux malheureuses provinces sanglantes et mutilées, après avoir essayé la reconstitution de son pays, à l’aide d’un nom qui inspire et commande la confiance , M. Thiers défendait Paris contre la Commune; faut-il maintenant s’étonner qu’on ait répondu à tant de dévouement et à tant de courage par la spoliation et la ruine? C’est le contraire qui nous eût étonné.

Cette maison, aujourd’hui détruite, il y avait bientôt quarante ans que l’illustre homme d’État l’avait bâtie, à mi-côte du quartier Saint-Georges, et presque sur la route de Montmartre, qui n’avait pas encore sa triste célébrité révolutionnaire ! Depuis que le grand historien national s’était abrité sous ce toit, la maison aimée avait reçu dans ses murs hospitaliers tout ce que le monde a connu de plus illustre dans la politique, les lettres ou les arts. Que de souvenirs disparaissent avec elle !

C’était une habitation confortable et commode, mais de simple et bourgeoise apparence ; une

maison encore plus qu’un hôtel, pas le moins du monde un palais, comme en d’autres temps s’en faisaient construire les premiers ministres. Elle était cependant plus grande que la maison de Socrate, et je félicite M. Thiers s’il put souvent la remplir d’amis véritables.

A l’extérieur, ni marbres, ni peintures, ni colonnes, ni statues : un rez-de-chaussée et un étage; pour tout luxe, une recherche coquette de propreté. De loin on apercevait sa masse blanche, bien détachée sur les groupes de verdure du fond ; derrière, un joli jardin grand pour la ville, une miniature de parc. A l’intérieur, rien qui sentît le luxe criard et tapageur du parvenu; le bien-être dans la simplicité, et le bon goût plus que la richesse. Un immense cabinet de travail, et beaucoup de petites pièces accessoires ayant chacune sa destination spéciale et renfermant telle ou telle portion des collections de l’amateur. Ces collée tions, c’était là le vrai luxe , la richesse et l’ornement de la maison. C’était aussi la joie du maître ! Un catalogue long comme celui d’un musée en donnerait à peine une idée suffisante. L’ensemble des gravures, réunies dans un intérêt historique, était certes un des plus complets qu’il y eût à Paris. Il y avait là dans des cartons inestimables les plus belles œuvres de Callot, d’ Abraham Bosse, de Nanteuil, de Dreuvet, d’Edlinck, de Moreau, de Saint-Aubin, de Gravelot, de Debecourt, dont le

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