PAULS BRULÉ
burin fidèle avait reproduit, en leur donnant l’accent et le relief delà vie, les personnages qui , pendant près de trois siècles, avaient joué les premiers rôles sur la scène politique ou mondaine de l’Europe. Des cabinets en laque de Chine, des albums japonais, des bronzes fondus à cire perdue, des vases en porcelaine, dont le décor sait joindre l’éclat à l’harmonie, des ivoires aux fines sculptures, des cristaux de roche, des socles inci ustés d’or, d’argent ou de nacre, des jades, fouillés avec une patience infinie, représentaient l’art, encore peu connu chez nous, mais si digne d’étre admiré partout, de l’extrême et mystérieux Orient.
Un des hommes de la Commune, et celui de tous qui était le moins incapable d’apprécier les choses d’art, estimait à quinze cent mille francs la collection des bronzes de M. Thiers. Cette collection hors ligne comprenait des bustes, des médaillons, des bas-reliefs, des vases et des statuettes du plus grand style et des plus belles époques. C’est parmi les chefs-d’œuvre dignes du plus beau musée du monde qu’il faut ranger le Mime antique (provenant de la vente Denon), dansant un pas de paysan lourdaud, les bras pris dans son manteau, et ce bas-relief florentin du seizième siècle, représentant une Vénus marine. La belle Aphrodite, aux formes sveltes et fines, s’accoude sur le dos d’un monstre à tête de bouc, dont elle caresse en souriant la barbe rude et emmêlée ; tout près d’elle,
deux amours ailés brandissent une torche qt ajustent une flèche sur l’arc bandé. Un autre bronze, coulé à la cire perdue, reproduit, en exemplaire unique, un groupe dont Michel-Ange a laissé le marbre inachevé. C’est une Vierge tenant sur se genoux l’enfant nu, qui se retourne pour chercher le sein maternel.
M. Thiers avait fait aussi fondre pour lui, dans les mêmes conditions d’admiration jalouse, quelques réductions des plus beaux bronzes de la renaissance.
Le cabinet de travail était décoré de superbes aquarelles d’après les fresques et les tableaux que l’on admire dans les monuments et dans les musées de l’Italie. La maison de M. Thiers était elle-même un musée !
La bibliothèque était ce que peut être la bibliothèque d’un lettré, homme d’Ëtat et homme de goût, aimant le curieux, le beau et le meilleur en toutes choses, et assez riche pour se donner ce qu’il aimait. Les vitrines qui la contenaient garnissaient le cabinet à la hauteur d’un mètre cinquante centimètres; elles étaient en ébène, avec ornements en cuivre ciselé. Il y avait là non pas seulement des livres : il y avait aussi scs manuscrits, des notes nombreuses et les documents réunis à grand’ peine, et avec un soin extrême, pour celte histoire des Médicis, queM. Thiers préparait depuis longtemps, avec la conscience qui signale
chacun de ses travaux, qu’ils aient l’histoire, l’art ou la politique pour objet.
Ah! certes, pour des hommes qui se posaient si hardiment comme les protecteurs et les défenseurs des droits du travail, si quelque chose devait être respectable et sacré, c’était bien ce témoignage et ce fruit du travail de toute une vie ! Mais la Commune avait déjà prouvé qu’elle ne respectait rien. Elle donna aux agents qui lui obéissaient servilement l’ordre d’enlever, sans exception d’aucune sorte, tout ce qui se trouvait dans la maison du sieur Thiers L’ordre fut exécuté avec la ponctualité sévère que les gens de l’Hôtel-de-Ville avaient su faire passer dans les mœurs de ceux qui les servaient. Nousavons vu défiler sur la place Saint- Georgès quatorze voitures, chargées de ces dépouilles et s’acheminant vers une destination inconnue. Des mains brutales et grossières avaient profané toutes ces délicates merveilles, que leur maître lui-même ne touchait qu’aux grands jours, et avec toutes sortes de précautions et de délicatesses ! Des ignorants avaient empilé dans des caisses ces notes et ces manuscrits, dont la perte sera pour les lettres, les arts, l’histoire et la politique un irréparable dommage; les fédérés de la barbarie ont arraché de leurs rayons les livres précieux, et ravi aux murailles leur parure de tableaux : il fallait bien faire place nette aux démolisseurs !
Ces richesses, ces trésors, ces merveilles, où donc allaient- ils ? Nul ne le savait : la Commune est discrète et ne dit que ce qu’elle veut dire. Mais ceux à qui étaient parvenus quelques échos de ses délibérations n’avaient pas lieu d’être trop rassurés. On savait, en effet, qu’un de ces illustres personnages avait demandé que l’on fît fondre les bronzes — sans doute pour en faire des gros sous! Un second membre avait opiné pour que tout au moins l’on jetât dans les creusets de la Monnaie les médailles représentant les princes d’Orléans. La mesure pouvait être communeuse , mais elle était plus sotte encore. L’art, en effet, a d’imprescriptibles droits, et quand même une statue, un basrelief ou une médaille représenterait lin monstre cent fois plus horrible que cette honnête et bourgeoise Majesté connue sous le nom de Louis-Philippe 1*% ou Messeigneurs les princes ses fils, qui n’avaient eu d’autres torts que d’exposer assez galamment leur vie sur les champs de bataille de la France, — crime dont le suffrage universel vient de les absoudre , — du moment où l’art les avait consacrés, ils lui appartenaient, et vous autres, gens de la Commune, vous n’aviez plus le droit d’y toucher !
« Ne détruisons rien, dit un des citoyens qui siégeaient à l’Hôtel de Ville; ce qu’on détruit ne peut plus se vendre ! et ce que nous avons de mieux à faire en pareille circonstance , puisqu’il
y a des gens qui aiment ces choses-là, c’est de trouver un acquéreur au comptant, par exem-
ple! »
Le citoyen qui s’exprimait ainsi ne me paraît pas avoir trop mal compris la question de temps. Il était persuadé qu’un billet à quatre-vingt-dix jours aurait bien pu ne pas être remboursé à la Commune. « Au comptant » vaut son pesant d’or!
Les démolisseurs attendaient.
Quand la maison fut vide, on la leur livra. Le pic et la pioche commencèrent leur office.
Les honnêtes gens frémissaient devant celte dévastation inutile, et plaignaient amèrement l’impuissance où ils étaient de l’empêcher.
Pendant toute cette première journée , qui me semblait une véritable honte pour ce Paris que j'aime malgré moi — et malgré lui, car en vérité il fait bien tout ce qu’il faut pour qu’on le déteste, — je ne pus guère quitter la place Saint - Georges. Une sorte d’attraction fatale, et plus forte que ma volonté, m’y ramenait sans cesse. Je me faisais à moi-même l’effet d’un homme devant lequel on commet un crime, qui déteste et le crime et le criminel , et qui ne peut s’empêcher de regarder, et qui grave tous ces détails horribles dans sa mémoire indignée ! J’étais retenu aussi par un autre motif.
Je voulais voir ceux qui voyaient ! Je tenais à me rendre exactement compte des sentiments qu’un
lel spectacle pourrait faire naître dans Pâme des spectateurs; je voulais mesurer le degré d’immoralité où l’on avait abaissé, par tant de doctrines insensées, par tant de déclamations haineuses, par tant d’exemples funestes , l’âme naturellement honnête du peuple. Hélas ! que n’ai-je point vu , et que n’ai-je point entendu ce jour-là ! Pour une bonne nature indignée, combien d’approbations qui ne craignaient point de se manifester à haute voix !
« On ne doit point avoir de maison aussi belle que cela! disait un orateur de club.
— Eh ! pourquoi donc, lui demandai-je, du moment où l’on peut la payer ?
— C’est, me répondit-il, que le plus habile ouvrier ne pourrait jamais faire assez d'économies sur son travail pour en acheter une pareille !
— Il y a, lui répliquai-je, ouvriers et ouvriers, et comme tous les travaux ne sont pas les mêmes, vous conviendrez bien que les salaires peuvent bien aussi différer quelque peu ?
— Je connais, me répondit-il, un monteur de glaces, qui est certainement très- habile dans sa partie ; eh ! bien , il n’a jamais gagné plus de quinze
francs par jour Vous voyez donc que, même
en faisant des économies, il n’aurait jamais pu s’offrir une maison comme celle qu’on fait si bien de démolir.
— Eh ! morbleu , je ne le pourrais pas non plus !
repris-je avec quelque impatience; mais je ne trouve point mauvais pour cela que M. Thiers, qui est plus habile que moi , puisse se l’offrir, comme vous dites. Votre monteur en glaces n’a pas fait Y Histoire de la Révolution!
Une femme bien mise, qui avait écouté cet échange de mots, s’approcha de nous et dit assez haut :
« Je trouve que le peuple raisonne bien ! »
La démolition continuait; les pierres d’angle tombaient avec un grand bruit ; les moellons soulevaient des nuages de poussière. Un homme en blouse s’arrêta auprès de la fontaine , se campa hardiment le poing sur la hanche, et regardant deux fédérés bien en face :
« Dire, fit-il avec un geste singulièrement expressif, que celte maison qu’ils font abattre aujourd’hui on la rebâtira demain avec notre
argent !
— Vous avez raison, madame, dis-je à mon tour à la femme bien mise qui était toujours à la même place , le peuple raisonne bien ! »
Quand Versailles entra dans Paris, la démolition fut naturellement interrompue.
L’œuvre des Vandales s’est arrêtée au premier étage ; le rez-de-chaussée est encore debout, et l’Assemblée nationale, par un vote justement réparateur auquel la France entière applaudit, a déclaré que la maison du grand citoyen serait rebâtie aux frais
de l’État. Mais comme aujourd’hui l’État n’est plus Louis XIV, mais bien vous et moi, il en résulte que cette farouche ineptie de la Commune aug^ mente notre dette, déjà si lourde, d’un million, qui va s’ajouter aux milliards de la Prusse !
Pendant que les démolisseurs de la Commune s’acharnaient sur la maison de M. Thiers, un de ses plus hideux agents, Le Moussu , affublé d’une écharpe rouge de commissaire de police, pénétrait, à la tête d’une bande de profanateurs, dans une des plus célèbres, des plus populaires et des plus vénérées de nos églises, — j’ai nommé Notre- Dame des Victoires.
Dans les temps ordinaires, et quand la société est véritablement constituée, un commissaire de police , c’est un magistrat chargé de graves fonctions, et obligé de les faire respecter par la sévérité de sa vie et de ses mœurs.
Le magistrat de la Commune, commettant luimême le crime qu’il devait empêcher, envahit l’église, suivi d’un détachement du 159 e bataillon des fédérés, appartenant à cette population mal famée de Belleville, qui laissera un si triste souvenir dans l’histoire de nos derniers malheurs.
Il était cinq heures du soir. L’office du mois de Marie s’achevait. Ils vinrent. On expulsa brutalement les fidèles attardés dans la chapelle de la Vierge. On arrêta trois prêtres, deux membres du conseil de fabrique, et quand ce fut fait, ne trouvant plus d’obstacle, le commissaire ordonna le sac de l’église. L’histoire a sa pudeur, et nous rougissons d’avoir à raconter ces crimes qui sont des
hontes. Mais il faut que le monde les sache
et surtout que la France s’en souvienne ! Une rage vraiment infernale, nous dit un témoin, fut déployée dans cette orgie communeuse : les tabernacles furent arrachés, les autels démolis, les confessionnaux renversés, les dalles du temple brisées. Le corps de sainte Aurélie, qui reposait sous l’autel de la Vierge, et celui du vénérable M. des Genettes, ancien curé de la paroisse et fondateur de l’Archiconfrérie , inhumé au pied du même autel , furent profanés. Les caveaux renfermant les ossements desséchés des religieux Augustins, qui étaient morts dans cet ancien couvent, furent violés. En même temps, on volait l’argent des troncs, on dépouillait l’église de tous ses ornements sans exception, on dévalisait les sacristies, et la fureur de ces misérables ne s’arrêta que lorsque le sanctuaire ne présenta plus que l’aspect de la ruine.
Alors commença une autre orgie non moins navrante. L’argent trouvé dans l’église avait été par-
tagé entre ces héros du pillage. 11 servit à payer les frais d’une ripaille à laquelle prirent part des cantinières et d’autres femmes de mœurs douteuses. Ces revenants de 93 se revêtirent des ornements sacerdotaux et simulèrent des cérémonies religieuses où l’odieux était mêlé au grotesque. La saturnale ne cessa que lorsque la fatigue et l’ivresse eurent couché les pillards sur le carreau.
Le lendemain , ils firent sur le seuil de la porte une exposition des ossements des religieux trouvés dans les caveaux, et ils montrèrent de loin au peuple assemblé sur la place la tête en cire, ornée de cheveux recouvrant le crâne, de sainte Aurélie, qu’ils présentèrent comme la tête d’une jeune fille assassinée récemment par les prêtres de l’église. Puis, pour compléter ce hideux tableau, ils tirent sur la place publique le simulacre de se donner réciproquement la sainte communion au moyen de pains azymes non consacrés qu’ils avaient trouvés dans les sacristies et dont ils jetèrent les restes au vent en signe de mépris.
Le crime commis dans l’église de Notre-Dame des Victoires n’indigne pas seulement Paris et la France, il aura un douloureux retentissement dans le monde entier. Pour les catholiques de l’Angleterre et de l’Italie, de l’Espagne, dé l’Autriche et de la Pologne, pour l’Afrique et pour l’Asie, pour les deux Amériques, et pour les îles lointaines de la Polynésie, où nos courageux inis-
sionnaires vont au péril de leur vie porter la parole de Dieu, l’église de Notre-Dame des Victoires est un sanctuaire célèbre et vénéré entre tous, dont les murailles revêtues d’ex-voto proclament la foi profonde de tout un peuple de croyants.
La Commune lésa tous outragés du môme coup, et elle a ainsi ajouté encore à l’exécration qu’elle mérite : elle a porté jusqu’au bout du monde l’horreur de son nom !
Napoléon I* r gênait M. Courbet. La colonne de la place Vendôme offusquait ce Franc-Comtois. Il ne l’aurait tolérée qu’à la condition qu’on l’eût surmontée de sa statue. Il n’osa point toutefois le demander, par respect sans doute pour Ostyn, ou par égard pour Billioray. Entre membres de la Commune, on se doit bien quelque chose ! Courbet fit des concessions, et il se contenta de provoquer le renversement du bronze d’Austerlitz.
L’art nous est trop cher, et tout ce qui porte le nom d’artiste nous inspire une trop réelle sympathie pour que nous n’ayons point vu avec un véritable chagrin un homme dont nous n’avons jamais partagé les théories excentriques, approuvé les idées, ou amnistié la colossale vanité, mais dont, même aujourd’hui , nous n’aurons pas l’in-
justice de nier le talent, se fourvoyer dans cette aventure de la Commune, aussi sotte qu’elle est haïssable. Pour qui connaissait celui que ses amis appelaient le maître d'Ornans, il était bien certain que les événements feraient de lui ce qu’ils voudraient. Il était à la merci de la destinée. L’envie de paraître , d’occuper le monde de sa personnalité, devaient le jeter dans les plus téméraires bagarres. Il est resté dans celle-ci. Tout ce que nous devons souhaiter maintenant, c’est que son exemple serve aux autres !
Dumas fils, dont la plume vaut le crayon des caricaturistes les plus mordants, l’a esquissé en charge avec un grand bonheur de traits.
« La république, a-t-il dit, a des générations spontanées, des éclosions subites de phénomènes imprévus, inanalysables, éphémères, gigantesques, ombres chinoises colossales qui viennent gestieu- „ 1er, pousser un cri et mourir en une minute sur un fond rougi par le feu et le sang. De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques , de quel suintement sébacé peut avoir été générée, par exemple, cette chose qu’on, appelle M. Gustave Courbet? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue , ce ventre esthétique , incarnation du Moi imbécile et impuissant? »
Donc, tel qu’il était, Courbet se sentait gêné par la colonne, et il trouvait que ce monument lui faisait tort dans ce Paris où il n’avait pas encore de statue. Longtemps avant que l’imbécillité de ses électeurs ne l’eût adjoint aux grotesques de la Commune, c’était un de ses thèmes favoris que la démolition du bronze impérial. Tant qu’il ne fut point au pouvoir, on peut regarder cette sorte de monomanie comme la toquade sans danger d’un artiste mécontent. Mais, du moment où Courbet montait au pinacle, Napoléon 1" devait tomber de son piédestal.
On sait que le monument dont le nom populaire était colonne Vendôme, et le nom officiel colonne d’Austerlitz, fut élevé en 1810, pour célébrer la brillante et rapide campagne de 1805. On sait aussi que la colonne remplaçait la statue équestre de Louis XIV, fondue par Relier sur le modèle de Girardet, inaugurée en 1669 et détruite en 1792.
Imitation un peu agrandie de la colonne Trajane, la colonne Vendôme n’était peut-être pas dans une parfaite harmonie avec l’ensemble des bâtiments élevés sous le Roi-Soleil par Hurdouin et Mansart, et qui lui servaient de cadre. Mais, telle qu’elle était, la colonne Vendôme fut toujours chère à l’orgueil national , dont elle caressait la fibre. Les Parisiens l’aimaient, et c’était une des premières curiosités qu’allait admirer le provincial débarqué du coche. Si, vu de trop près, le mo-
miment de la place Vendôme perdait quelque peu de son prestige, si les bas-reliefs qui la décoraient, modelés sur les dessins de Bergeret (pas lui-même!), • n’avaient pas une valeur excessive comme œuvre d’art, l’aspect général de la colonne, à la fois imposante et svelte, faite du bronze de la conquête, et portant la statue de son héros dans les airs, n’en charmait pas moins le regard, en réveillant dans l’esprit des idées de force et de gloire. Jeter à bas ce souvenir d’un passé qui fut grand, renverser ce témoignage des victoires de nos pères, le lendemain de la plus sanglante de nos défaites, réjouir l’oreille allemande, aux écoutes derrière nos remparts, du fracas de cette chute, c’était insulter à l’orgueil du pays dans ce qu’il a de plus justement irritable; c’était froisser une susceptibilité que les circonstances ont rendue singulièrement douloureuse; c’était contrister l’àme môme de la patrie. Paris ne s’y trompa point, et, au milieu de tant de douleurs, il ressentit celle-là cruellement.
Si grande que fût la compression et la terreur, nous avons entendu gronder de sourdes colères au moment où fut consommé l’attentat , et, depuis la rue de Rivoli jusqu’au boulevard des Capucines, sur la place même, le long des rues de Castiglione et de la Paix, plus d’une imprécation fut lancée contre ces profanations éhontées de l’histoire.
Commencée le 25 août 1806, — le jour de la fête de Saint-Louis, — la colonne s’éleva par les soins
de Denon, Gondouin et Lepère, et fui inaugurée le 15 août 1810.
Posée sur un piédestal, assis lui-même sur des pavés et des gradins en granit de Corse, la colonne Vendôme avait une hauteur totale de quarantetrois mètres. Son noyau en pierres de taille avait été revêtu de deux cent soixante-seize plaques de bronze, ornées de bas-reliefs, et représentant les épisodes de la campagne. Ces plaques, provenant de la fonte de douze cents canons, et contournées en spirales, ceignaient vingt-deux fois le noyau central. Au sommet du monument on avait placé une statue de l’empereur en costume romain, fondue par Lemot sur les dessins de Chaudet.
Les grands bas-reliefs revêtant les quatre faces du piédestal représentaient des costumes et des accessoires militaires, dûs au ciseau de Rude et de Duret.
En 1814, la statue fut renversée de son piédestal et remplacée par une gigantesque fleur de lys, surmontée d’un drapeau blanc.
Après 1830, la fleur de lys et le drapeau blanc furent renversés à leur tour, et le roi-citoyen, qui ne savait pas encore ce que coûterait à sa race cette restauration du culte napoléonien, eut l’imprudence d’ordonner que Ton replaçât l’empereur sur sa colonne. Mais, cette fois, ce fut le Napoléon historique et légendaire, l’homme au petit chapeau et à la rédingote grise, qui découpa sur l’azur sa
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silhouette un peu maigre, — mais si populaire — après sa mort. Seure l’avait fait fondre avec les canons d’Alger, par Grozatier, auquel il avait confié sa maquette.
Le second empire trouva cet empereur mesquin : il oubliait volontiers la redingote et le chapeau. Il fit enlever, mais avec des formes, ce petit caporal indigne de Paris et bon tout au plus pour la banlieue : on l’envoya au pont de Courbevoie, • où depuis il eut des malheurs, — il est aujourd’hui renversé comme l'autre, — et l’on inaugura une troisième effigie, vêtue à la romaine tout comme la première. C’est cet empereur romain qui tomba le 20 mai avec sa colonne.
Un membre de la Commune parodiant, sans le connaître peut-être, le mot de Henri III devant le cadavre du duc de Guise, regarda ce bronze sur le pavé :
— Je ne croyais pas, dit-il, qu’il fût si grand !
L’empereur avait cependant perdu la tête dans sa chute ! Lui-même se détacha, par la violence du contre-coup, de la cime arrondie de la colonne, sur laquelle il posait fièrement, et la statue dorée de la Victoire surmontant le globe qu’il tenait dans une de ses mains, rejaillit... jusque dans la poche d’un amateur peu scrupuleux qui, faisant à son profit exclusif l’application des doctrines de la Commune, a jugé à propos de la garder.
Le second acte de vandalisme de la Commune n’aura comme le premier qu’un résultat éphémère.
Les modèles des bas-reliefs ont été retrouvés. Le bronze n’est pas perdu, il retournera au creuset, et nous verrons encore s’élever au milieu de la ville pacifiée le monument restauré de nos gloires ineffaçables. L’Assemblée nationale l'a décidé, la Nation approuve. Mais, cette fois, ce ne sera plus une faction ou un parti qui couronnera de son symbole le monument relevé : il appartiendra à la France... à elle seule!... et ce sera son image grandiose et sereine qui dominera la colonne à jamais*.
Le renversement de la colonne, la démolition de la maison de M. Thiers, le sac et la profanation de Notre-Dame des Victoires, les pillages organisés de Notre-Dame de Paris, de la Trinité, de Notre-Dame de Lorette et de cent autres églises ou maisons religieuses qui excitaient ou la haine ou la cupi-
1 Tous les fragments de la colonne de la place Vendôme ont été transportés dans la cour du palais de l'Industrie. Chacun d’eux est numéroté; le dernier porte le numéro 274.
Ne sont pas numérotés le dôme de la colonne , ainsi que la statue de Napoléon I”, dont la hauteur ne mesure pas moins de cinq mètres.
dité de la Commune et de ses adhérents, n’étaient que le prélude des atrocités par lesquelles ils devaient, quelques jours plus tard, terrifier le monde et tenter d’accomplir ce qui semblait pour eux le grand œuvre, — je veux dire la destruction de Paris !
Pour peu que l’on accorde à ces malheureux une lueur d’intelligence, si faible qu’on veuille la supposer, il est vraiment difficile de croire qu’ils aient pu admettre un seul instant la possibilité de leur triomphe définitif. Certes, la fortune des guerres civiles a dû corrompre singulièrement le sens politique, et aussi le sens moral de notre malheureux pays. Sans doute, on a vu réussir, contre la justice et contre le droit, des révolutions „ dont le succès fut tout à la fois un opprobre et une ruine pour la France.... Mais enfin, toutes avaient des prétextes, sinon des raisons, et elles pouvaient ainsi espérer la complicité intéressée du reste de la nation.
Mais l’insurrection du 18 mars, cette révolte d’un niveau si bas et d’un caractère si pervers, comment pouvait-elle espérer des partisans, des approbateurs et des soutiens , ailleurs que dans ces quelques centres d’infime corruption, autour desquels le pays tout entier se hâte de faire le vide! Éclatant brusquement en pleine république, en pleine liberté, en face de l’ennemi, l’arme au pied autour de nos remparts, maître d’une partie de nos
forts, contre la souveraineté même de la nation affirmée par le suffrage universel ; contre l’Assemblée la plus librement élue et aussi la plus libérale que nous ayons jamais vue représenter la France; contre la religion, contre l’industrie, contre la famille, contre le travail; en un mot contre tous les intérêts et contre tous les droits, contre tout ce qui fait la vie même d’un peuple, une telle révolte devait soulever contre elle la terre et le ciel. Elle se rendait elle-même la victoire impossible! .
On peut déclarer la guerre à un despotisme, à une aristocratie... on peut même la déclarer à une démocratie, — en un mot, à une forme quelconque de gouvernement, parce que l’on est certain que* cette forme aura nécessairement contre elle les partisans de toutes les autres ; — mais on ne peut pas déclarer la guerre à une civilisation, à une société, à une patrie, parce qu’en pareil cas on ligue tout un monde contre soi , et que l’on n’a pour soi, au contraire, qu’une minorité impuissante et méprisée! Quand on n’a pour dogme qu’un athéisme grossier, pour symbole qu’un matérialisme abject, pour programme que la paresse avinée d’une foule parodiant l’armée, pour idéal que l’exploitation de toutes les classes par une seule, on peut réussir à planter un drapeau sur une barricade , on n’arrivera jamais à rien fonder de durable. La Commune des communeux n’étaU
pas née viable. Elle put condamner Paris à la subir pour un temps; mais elle savait qu’elle était l’exécration de la France et l’horreur du monde; elle savait quelle tomberait un jour, — et bientôt, —sous le poids de cette réprobation universelle. Je les aurais assez volontiers comparés, ces hommes, en présence de leur Fin prochaine, à l’équipage d’un navire en péril , qui , n’ayant plus que quelques heures à vivre, voudrait du moins absorber toutes les provisions du bâtiment. Et ceux-ci étaient d’autant plus certains du naufrage qu’ils étaient décidés à mettre eux-mêmes le feu aux poudres! Ils se hâtaient donc, comme a dit le poète :
« A qui dévorerait ce règne d’un moment! »
Ils savaient bien qu’il ne leur serait accordé que quelques jours, et ceux de la bande qui avaient la moindre teinture des choses militaires auraient pu . prédire, en quelque sorte à heure fixe, le moment précis de la catastrophe finale.
Longtemps ils ne songèrent qu’à deux choses également ignobles et basses : la satisfaction, par le pillage et le vol, des instincts les plus grossiers, et l’assouvissement, par la ruine et la persécution, de leur haine et de leur envie!
Mais quand ils virent que ces joies éphémères et maudites allaient leur échapper avec le pouvoir ; quand ils sentirent que la défaite approchait, cer-
taine, inévitable, et qu’ils se trouvèrent ainsi en face de l’expiation, qu’ils prévoyaient sans doute proportionnée à leur forfait, ils voulurent du moins se donner la joie atroce d’une suprême destruction, en comparaison de laquelle tout ce qu’ils avaient ftiit jusque-là ne serait qu’une insignifiante tentative. C’était à eux seuls, en effet, que pouvait appartenir le triste honneur de se surpasser en atrocités.
À la date du 18 mai, la position de la Commune était vraiment mauvaise.
Les bulletins officiels annonçaient vainement de bonnes matinées et de bonnes journées, des nuits calmes, des reconnaissances hardies, des attaques repoussées, des sorties heureuses et des batteries démontées. . . ; tout cela était inutile ; la foi manquait; on ne croyait plus aux bulletins; on lisait entre leurs lignes, et c’était précisément ce qu’ils ne disaient point que l’on regardait comme certain. Il est vrai que l’on entendait le canon de l’armée régulière tonner de si près, qu’on s’imaginait parfois qu’il était au cœur même de la ville. On suivait d’heure en heure le progrès des travaux d’investissement; on savait que, depuis Asnières jusqu’à Montrouge, c’est-à-dire sur une étendue de près de trois lieues, et en de
certains endroits à moins de trois cents mètres des remparts, l’artillerie de siège était prèle pour une attaque.
Déjà trois portes avaient leurs ponts-levis brisés, et déjà s’ouvrait la large brèche du Point-du-Jour.
La Commune annonça son triomphe prochain.
Ce qui fit que tout le monde espéra sa défaite immédiate.
Dans l’après-midi du dimanche 21 mai, les assiégés, étourdis par la continuité du feu des assaillants, avaient abandonné les abords du bastion n° 64, où la brèche était ouverte. Le général Douay pénétra par cette brèche avec quelques troupes, génie, artillerie, infanterie. Une partie de l’armée défila bientôt à sa suite.
Delescluze, le ministre de la guerre, fut immédiatement informé du fait, et, fidèle en cela aux procédés de la Commune, il le nia énergiquement.
Cependant les généraux Clinchantet Ladmirault suivaient le général Douay. Dans la nuit, la position de la Muette était enlevée, et avant l’aube, depuis le Point-du-Jour jusqu’à Lcvallois, tous les bastions tombaient au pouvoir de l’armée fidèle. Le drapeau rouge était arraché de l’arc de triomphe de l’Étoile, et les trois couleurs nationales flottaient sur les hauteurs du Trocadéro.
Au matin du lundi 22 mai, le Comité de salut public jeta son cri d’alarme.
« Que tous les bons citoyens se lèvent.
» Aux barricades! l'ennemi est dans nos murs.
» Pas d’hésitation.
» En avant pour la République, la Commune et la Liberté !
» Aux armes ! »
Les trois journées qui suivirent furent décisives. Elles sauvèrent Paris.
Conçu avec une rare habileté, le plan de l’armée nationale fut exécuté avec une vigueur et une précision remarquables. Évitant les grandes voies, défendues par des barricades très-solidement établies et défilées par une artillerie puissante, les troupes s’emparèrent promptement de toutes les rues latérales.
Tandis que les troupes du général de Cissey, aujourd’hui ministre de la guerre, bordaient la rive gauche de la Seine jusqu’à la hauteur des Tuileries, celles du général Clinchant envahissaient le huitième arrondissement, et les divisions du général Ladmirault enlevaient les hauteurs de Montmartre avec un admirable élan, et s’empa- ♦ rant de la nombreuse et puissante artillerie que les fédérés avaient braquée contre Paris, sauvaient ainsi de la plus horrible destruction, — une destruction totale et inévitable , — les trois ou quatre quartiers les plus riches et les plus peuplés de la ville, que la Commune avait voués, de préférence et par choix, avant tous les autres, à l’incendie et à la mort.
La lutte pouvait se prolonger quelque temps encore. Beaucoup d’hommes étaient tombés déjà; beaucoup d’autres entraînés, fanatisés, enivrés par l’odeur de la poudre et par les boissons capiteuses, qu’on leur prodiguait perfidement, consentaient encore à mourir. La lutte pouvait se prolonger dans les quartiers excentriques , que gagnaient de proche en proche les partisans de la Commune à mesure que la victoire de l’armée nationale les chassait et les refoulait devant elle.
Mais ce combat, sans victoire possible, n’était déjà plus que la suprême convulsion d’une agonie. Personne ne l’ignorait dans la place, ni la Commune, ni le Comité central, ni le Comité de salut public. Depuis longtemps, tous, à l’exemple, des damnés dont parle le grand poète florentin, tous avaient laissé l’espérance en franchissant le seuil de la cité dolente. Le moment arrivait donc de mettre à exécution les terribles menaces faites à Paris; c’était l’heure de le détruire, pour le punir sans doute de la mansuétude forcée avec laquelle il avait subi le règne odieux de la Commune. Quoiqu’il en fût, Billioray le joueur de vielle, Mégy l’assassin, Vermorel le mouchard, Ostyn, le fils de mon portier, Panille le faussaire, s’étaient promis d’allumer Paris comme une torche
funèbre pour éclairer leur mort. ou leur fuite
dans les ballons qu’ils avaient prudemment préparés depuis quelque temps déjà. Il est vrai que,
se révoltant un peu tard, les fédérés crevèrent ces ballons à coups de baïonnette, en disant aux misérables qui les avaient perdus :
— Puisque vous nous avez mis dans cette galère, vous y resterez avec nous !
Enfin le moment suprême était arrivé, et Paris allait entendre ce lugubre
« Dies ira, dies ilia ! »
que le destin chantera successivement sur les ruines de toutes les villes anéanties!
Pourquoi ne pas l’avouer ? même chez les plus braves, même chez ceux qui, en s’enfermant dans Paris, savaient bien qu’ils jouaient leur tête, et qui, par conséquent, avaient fait le sacrifice de leur vie, il y eut un moment d’angoisse terrible. On peut ne pas craindre la mort, et, pourtant, sentir, malgré soi, une invincible horreur contre certains genres de mort. Mourir sans vengeance, tomber inutilement, sans entraîner un ennemi dans sa chute, sans servir, au moins par la destruction de quelqu’un de ces êtres malfaisants, la cause sacrée que l’on défendait contre eux, c’est triste!... Et puis, on n’est pas parfait, parce que l’on n’est pas seul au monde, après tout! Ici ou
là, tout près ou plus loin, il y a peut-être un être
aimé qu’on ne reverra plus, auquel on songe
qui vous oubliera sans doute.... il paraît que c’est la grande loi humaine.... et que pourtant on regrette !
Ce sont-là les accompagnements lugubres de la mort, plus terribles que la mort même !
Que faire pourtant ? Se résigner et attendre ! On se défend contre une épée nue; on se gare contre un obus ! Mais qui donc pourrait vous protéger contre un quartier qui saute ? Et ce n’était pas seulement un quartier, c’était toute la ville qui devait sauter ce jour-là avec ses habitants....
— Vous n’entrerez pas dans Paris! avait dit le Cri du peuple à M. Thiers.
Et à celte parole de défi il avait ajouté cette phrase grosse de menaces :
— Si vous êtes chimiste, vous nous comprendrez!
Si vous êtes chimiste!...
La chimie est la véritable science du siècle positif auquel nous appartenons. On peut dire qu’elle est notre contemporaine, tant ses progrès ont été rapides, ses conquêtes surprenantes, ses transformations inattendues, depuis une centaine d’années ; tant ses découvertes ont reculé les limites du possible. La chimie arme, pour ainsi parler, l’homme d’une puissance sans bornes ! Grâce à elle, il peut tout pour le mal. Des substances nouvelles, que
nos pères ne soupçonnaient pas, sont sorties du creuset de nos laboratoires, en dotant le monde d’une force de destruction que l’on peut sans hyperbole qualifier d’infinie. Si, au quinzième siècle, l’invention de la poudre de guerre donna tout-àcoup un développement nouveau, et dont le besoin ne se faisait pas sentir, à l’art de tuer les hommes, qu’était-ce donc que la poudre, en comparaison du fulmi-coton, de la nitro-glycérine, du picrate de potasse ou de la dynamite? Ces formules scientifiques, résultat de la manipulation obscure des plus communes et des plus viles substances, n’en mettent pas moins entre les mains de ceux qui les possèdent la vie et la mort, le salut ou la perte d’une partie du genre humain.
On le savait! Et l’on savait aussi que ces formidables ingrédients étaient entre les mains des plus implacables et des plus féroces ennemis que le monde ait jamais eus. Que la Commune voulût se servir d’un tel pouvoir, c’est là ce dont il n’était permis à personne de douter. Elle avait, du reste, assez nettement déclaré ses intentions : ou tout garder avec la victoire, ou tout anéantir dans la défaite. Tel était son programme !
A vingt reprises différentes, les habitants de Paris avaient été informés qu’aucun des moyens de destruction dont la science dispose ne serait négligé pour réaliser les sinistres menaces de nos maîtres. Ils connaissaient le sort qui les attend
dait. Us savaient que, sous leurs principaux monuments, en avant des barricades, à l’entre-croisement des grandes artères de notre circulation, on avait accumulé de véritables magasins de poudres; ils savaient que vingt mille bombes Orsini , aussi légères que dangereuses, d’un maniement aussi facile que leur emploi était terrible, avaient été confiées à des mains trop obéissantes; ils savaient que toutes les substances incendiaires avaient été depuis longtemps déjà réquisitionnées par la Commune. On avait fait mille récits, trop véridiques, hélas ! d‘un engin nouveau, dont l’effet devait être irrésistible. C’était une pompe, armée d’un gigantesque tuyau, plongeant dans un réservoir de fonte, y puisant le pétrole, et le lançant à jet continu jusqu’à l’effrayante hauteur de cent cinquante pieds, et capable de donner ainsi à l’incendie des édifices les plus hauts une force et une intensité contre lesquelles aucun courage et aucun effort ne ' sauraient prévaloir. Le hasard, cet incognito de la Providence, pouvait seul sauver Paris d’un engloutissement total. Mais, cette fois encore, nous avons pu dire avec un sentiment de pieuse reconnaissance :
Dieu protège la France!
Oui, sans doute, nos malheurs sont bien grands, mais ils pouvaient être plus grands encore! Palais écroulés, monuments détruits, rues évenlrées, maisons béantes, vestiges noirs et hideux de la flamme et de l’obus, décombres amoncelés dans les rues, troupes errantes de malheureux sans asile, voilà ce que l’œil attristé contemple aujourd’hui dans Paris.... Mais ce gigantesque entassement de ruines n’est qu’une faible ébauche de la destruction sans limites rêvée par la Commune.
Oui, ne cessons de le répéter! nos pertes sont affreuses; mais elles pouvaient être bien jflus terribles encore !
Paris a vu sombrer dans l’abîme des flammes une partie de ses palais. Les Tuileries, le Palais- Royal, l’Hôtel de Ville, le Palais de Justice ne sont plus que des ruines. J’en dirai autant des grandes constructions du quai d’Orsay. La grand'ville, comme l’appelait Henri IV, la capitale si riante et si riche, qui attirait à elle les artistes et les gens de loisir de tous les pays, est aujourd’hui à demi ensevelie sous la cendre.
L’histoire a perdu ses témoins !
La maison de nos rois a disparu. De l’œuvre élégante de Philibert Delorme, il ne nous reste plus
PARIS BRULK.
aujourd’hui que desmurailles crevassées et noircies; la bibliothèque du Louvre n’est plus qu’un souvenir; l’Hôtel de Ville un amas de débris; la Préfecture de police n’est plus rien ! le Palais de Justice est à moitié dévoré ; Saint-Eustache a beaucoup souffert ; la manufacture desGobelins a perdu plu- * sieurs de ses salles ; on se détourne de son chemin pour ne pas traverser la rue Royale-Saint-Honoré; la place de la Concorde , la rue de Lille et la rue du Bac longtemps encore attristeront le regard.
Ce sont là d’immenses malheurs et dont il est difficile de se consoler.
Mais, pourtant, quand on songe que les incendiaires n’avaient projeté rien moins qu’une destruction complète; quand on voit qu’ils y avaient travaillé scientifiquement, qu’ils avaient étudié avec une précision d’ingénieurs ce Parisqu’ils voulaient égaler au sol; que la bande avait son système, son plan régulier; qu’elle travaillait en grand et méthodiquement; que non-seulement elle accumulait les matières inflammables sur les points où elle tenait à porter plus particulièrement la destruction, mais encore qu’elle coupait les conduites d’eau, qu’elle emportait les pompes, qu’elle dérobait les échelles, on se dit avec un sentiment mêlé tout à la fois de gratitude et d’effroi, que, si dignes de larmes que soient nos malheurs, ils sont peu de chose, en comparaison de ce qu’ils pouvaient être.
Oui, dans la pensée de ces monstres à visage
io.
humain, rien ne devait échapper à la flamme allumée par leurs mains, et nous-mêmes, aujourd’hui, nous ne devrions plus être que des cadavres calcinés sous des cendres refroidies.
Cependant, nous avons encore la plupart de nos églises. Le commencement d’incendie de Notre- Dame de Paris a été promptement éteint par les internes de l’Hôtel-Dieu et les honnêtes habitants du quartier; entre le double incendie du Palais et de la Préfecture de police, la Sainte-Chapelle, cette merveille des merveilles, celle perle fine de l’architecture religieuse du treizième siècle, reste intacte avec ses beaux vitraux. Les pompiers de Chartres, qui ont appris le respect et l’amour des monuments au pied de leur belle cathédrale, ont préservé le sanctuaire où saint Louis priait, à force de zèle et de soins, en l’inondant sous un déluge incessamment renouvelé pendant deux jours et deux nuits.
Nos musées nous restent. C’est une des richesses de Paris, de la France et du monde, que nous avons pu sauver ainsi de nos désastres. La flamme qui dévorait la belle bibliothèque du Louvre s’est arrêtée au seuil du Musée des Antiques. Nous n’avons perdu ni une toile ni un marbre.
Un miracle et le zèle infatigable d’un de ses conservateurs, M. de Tournemine, a sauvé le Luxembourg, ce Louvre des peintres vivants !
Le musée de Cluny a gardé ses trésors : il a
toujours ses reliques et ses souvenirs, ses meubles et ses bijoux, ses armures et ses faïences, en un mot, tout cet ensemble de choses rares et curieuses, qui font revivre sous nos yeux les siècles passés.
Nous avons perdu, et nous regrettons vivement, les bibliothèques du Louvre et du Palais-Royal. Mais le grand dépôt national de la rue de Richelieu, menacé à plusieurs reprises par les agents de la Commune qui s’en étaient emparés dès les premiers jours, a échappé à cette crise si redoutable, sans y laisser une page de ses imprimés, une feuille de ses manuscrits. Il est toujours le premier trésor littéraire du monde. Il en est de même du riche amas de livres rares et de manuscrits inestimables de la bibliothèque de l’Arsenal , sur lesquels ont passé sans les atteindre le feu et la fumée du Grenier d’ Abondance qui brûlait tout à côté :
<< Jam proximus ardr.t
Ucalegon!... »
Nous en pouvons dire autant de la bibliothèque de Sainte -Geneviève, si précieuse pour les étudiants qu’elle instruit, qu’elle chauffe et qu’elle éclaire ; pour les bibliothèques de la Sorbonne , de l’École normale, de l’École de médecine et du Corps législatif; pour celle du Sénat, livrée au public depuis qu’il n’y a plus de Sénat.
On avait tremblé un moment pour nos Archives,
Elles sont sauvées, et avec elles les matériaux authentiques de notre histoire. On sait l’ordre admirable qui préside au classement de ces manuscrits dans les vastes salles de l’hôtel de Soubise. Cet hôtel n’est séparé que par une rue du Mont-de- Piété, où les ipillions dont ils auraient bien voulu disposer attiraient chaque jour les communeux.
Ils ont oublié les Archives, comme l’Imprimerie nationale , où ils auraient pu commettre d’irréparables dégâts.
Grâce à Dieu, et à l’intervention prodigieusement active de nos soldats, l’œuvre de la barbarie a été heureusement entravée dans son cours.
Elle n’avait, hélas! accompli déjà que de trop nombreux et de trop lamentables désastres.
A présent que nous avons vu ce qui a été sauvé, jetons un coup d’œil sur ce qui a été détruit, et que le lecteur nous permette de lui servir de guide à travers les ruines.
. Le ministère des finances a été un des premiers objectifs de l’incendie systématique qui devait s’étendre à tous les monuments de Paris.
Dès le lundi, les pompiers de la Commune, qui étaient chargés non pas d’éteindre mais d’allumer le feu, avaient préparé les bâtiments de façon
D'apres mit photographie île A. Appert. Pogi' 117.
Ministère «les finances (rue de Rivoli),
à ce qu’ils fussent tout prêts à brûler. Le pétrole avait accompli là encore son office accoutumé. Une étincelle pouvait faire le reste ! Le mardi soir, le ministère comptait plusieurs foyers dans ses combles, et les archives logées au cinquième étage se consumaient silencieusement. Le sauvetage était d’autant plus difficile que les conduites d’eau avaient été coupées à la hauteur de la rue Castiglione, et que les fédérés, encore embusqués dans les environs, tiraient sur les courageux citoyens qui s’efforçaient d’arrêter l’incendie. D’ailleurs, des bombes à pétrole et des cartouches semées partout dans le bâtiment rallumaient le feu à mesure que l’on cherchait à l’éteindre, et lui donnaient ainsi une ardeur nouvelle. Les innombrables bureaux et tous les logements que renfermait l’édifice ont été visités par les flammes , et de cette énorme construction , qui n’avait pas coûté moins de dix millions, il ne reste plus aujourd’hui que des murailles nues, lézardées et noircies !
Le grand art architectural n’a rien à voir dans sa perte. Élevé sur le plan général de la rue de Rivoli, l’aspect du Ministère des Finances n’offrait rien de saillant. C’était une maison comme une autre, un peu plus grande, voilà tout. L’entrée avait quelque chose de particulièrement sombre, plus digne d’une prison.que d’un palais; mais l’intérieur avait été aménagé fort habilement pour les besoins du service.
Une large portion de la façade qui regarde le jardin des Tuileries s’est effondrée dès le second jour, d’autres parties encore sont toutes prêles à s’écrouler également; on aperçoit de la rue les plafonds crevés et la toiture à jour, laissant voir le ciel par ses interstices béants ; çà et là des pans de muraille menacent ruine. Pour l’artiste, pour l’homme dont le regard est apte à saisir le côté pittoresque des choses, le Ministère des Finances sous le fléau destructeur qui l’étreint, à demi détruit, a pris tout à coup une tournure fière et une grandeur d’aspect qu’il ne connut jamais avant ses malheurs.
Le Ministère des Finances occupait l’emplacement d’une partie des bâtiments et des jardins du couvent jadis si célèbre des Feuillants, fondé en 1587, supprimé en 1790, et démoli en 1804. Henri III et Henri IV venaient souvent passer quelques heures dans ce monastère. Louis XVI et sa famille y passèrent la nuit du 10 août 1792, et, trois jours après, la royauté quittait les Feuillants pour le Temple, — qu’elle devait bientôt quitter pour la mort.
Quand on apprit dans Paris l’incendie du Ministère des Finances, on trembla pour le Grand- Livre, ce dépositaire de la fortune publique et privée de la France. On eût pu se rassurer d’abord, en songeant que le Grand-Livre n’est pas tiré à un exemplaire unique, et qu’il en existe une double
et même une triple expédition parfaitement authentique. Il ne faut pas que la fortune d’un pays soit à la merci d’un coup de main.
Le sauvetage des papiers de toutes sortes composant les archives et la comptabilité du ministère a, du reste, été très-habilement organisé par les employés de tous grades qui se trouvaient alors présents à Paris, et qui se sont hâtés d’accourir. Les habitants des maisons voisines, heureux de se voir enfin délivrés des suppôts de la Commune, se sont mis avec le plus louable empressement au service de ces fonctionnaires dévoués, et tous ensemble ont concouru, avec l’aide des bons lignards, qui se trouvaient partout à la fois, à la préservation à peu près absolue de documents d’une importance si capitale. L’Internationale, et la Commune, son alliée, ou plutôt sa servante, savaient bien ce qu’elles faisaient en s’attaquant au Ministère des Finances : c’était une blessure presque mortelle qu’elles faisaient au crédit de la France, car elles auraient, en réussissant, jeté un véritable trouble dans notre comptabilité générale, qui a besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’apparaître à tous les yeux avec une clarté, Une limpidité qui ne laissent dans l’esprit de personne la possibilité même d’un soupçon;