Paris-Canard
Scarron et les Éponges. — Les Sabliers. — Les Filtres. — Les Vans. — Plume et Ciseaux. — Comment on arrive parla réclame. — Un lecteur convaincu. — Paris-Viveur et la loi Tinguy. — Le Chien électrique. — Un journal de treize ans. — La Coquille, le Bourdon et l'Interversion. — Douleur de Paul de Saint-Victor. — • Le Constitutionnel et M. Thiers.
Scarron, l'auteur du Rovmn comique, dans une de ses lettres, classait le lecteur en trois catégories :
Les Éponges qui avalent tout ce qu'elles lisent et le rendent dans le même état, seulement plus trouble et moins propre.
Les Sabliers qui ne gardent rien et ne servent qu'à tuer le temps.
Les Filtres qui ne conservent que la vase.
Madame de Maintenon compléta. les apprécia-
tions de son mari, par une quatrième catégorie : Les Vans, qui, séparant le grain plein du grain vide, rejettent l'un et gardent l'autre.
A l'époque où cette classification fut faite, la presse n'existait pas, et S:arron ne songeait guère que deux cents ans plus tard elle serait rigoureusement exacte.
Les Éponges sont les lecteurs qui lisent et ne retiennent de la lecture de leur journal que les mots malpropres, les anecdotes croustillantes, les faits divers scandaleux, qui jouissent et se délectent des procès d'à Jultèrcs, des vi'ols bien détaillés. Plus c'est monstrueux, plus cela est intéressant, plus ça a de montant, plus ils trouvent le journaliste un homme de talent. Ils classent ces anecdotes dans leur cerveau, pêle-mêle, comme l'ivrogne, les vins qu'il boit dans son estomac. Puis, au coin du feu, au café, au cercle, ils les racontent, les commentent, les agrémentent, les augmentent, chacun suivant son tempérament.
Si un auditeur doute de la véracité du conteur, celui-ci prend aussitôt un air indigné et répond avec suffisance : « Je l'ai lu dans mon journal! » Les Sabliers sont les désœuvrés, les oisifs, gens sans opinion fixe, portiers ou boursiers, grands seigneurs ou calicots, cocottes ou grandes dames, qui lisent aussi bien le journal qui demande chaque matin le massacre des bourgeois, sous prétexte de rénovation sociale, qui démolit petit à petit la machine gouvernementale sous prétexte de réforme^
qui traîne dans la boue la magistrature en la déclarant pourrie, avachie, vendue, servile et incapable, et l'accuse d'avoir fait de l'enceinte de la justice une boutique où l'on réhabilite les voleurs et où Ton déshonore les honnêtes gens.
Le journal qui pousse l'armée à l'indiscipline, qui proclame l'insubordination comme le « plus saint des devoirs », qui désagrège le soldat de ses chefs, qui lui inculque la haine du drapeau tricolore, sous prétexte qu'il représente, non la France, mais la tyrannie, et qui, le jour de la bataille venu, si l'ennemi nous a vaincus, comme en i S70, comme au Tonkin, à Lang-Son, accuse les chefs d'impéritie, de trahison, et le soldat de lâcheté et de manque de patriotisme, sans qu'un Sablier lui crie : « Mais c'est vous qui avez semé cette graine, pourquoi vous plaignez-vous de l'amertume des fruits ? »
Le Sablier n'a pas de solidarité avec son journal : il le lit, le parcoure tout comme un sauteruisseau, enjambe, sans soucis de se crotter, les tas d'imimondices qu'il rencontre sur sa route en allant chercher le déjeuner des clercs.
En revanche, les Sabliers lisent aussi bien le journal qui voudrait que les écoles fussent transformées en couvent, les casernes en églises, qui, en première page, discute sur l'infaillibilité du pape et porte, en quatrième page des annonces hétéroclites offrant un singulier contraste avec les
articles pudibonds qal les précèdent. Le journal qui demande que Ton reconstruise les Tuileries pour y loger un Empereur ou un Roy; que Paris redevienne, comme au temps passé, une vaste pépinière de moines de toutes couleurs, de truands, de rufians, comme si l'espèce en avait disparu — elle a changé d: nom et de vêtements — voilà tout !
Le journal qui, chaque jour, demande que toutes nos libertés conquises à Taide de tant de dévouement, de tant de sacrifices, dont chaque étape dans la voie du progrès est marquée de larges flaques de sang, fussent plus contenues et que nous retournions peut-être de quelques cent ans en arrière.
Le journal qui nie le progrès, comme l'aveugle de naissance nie la lumière, qui voudrait que le peuple fîit mené plus sévèrement, et qui déplore le suffrage universel comme une pire chose.
Le journal qui proclame hautement que, hors de lui il n'y a point d'esprit, voire même de bon sens; qui érige son opinion en article de foi et prétend lui aussi à l'infaillibilité; qui insulte tous ceux qui ne sont point sous sa bannière et traite comme des chiens des hommes émancipés, des citoyens libres d'avoir leurs croyances, leurs opinions, leurs préférences à eux comme lui a les siennes — sans toutefois vouloir les inculquer de force aux autres.
Lqs Filtres appartiennent aux lecteurs de toutes classes, qui, si un journal contient dix bons articles et un mauvais, ne retiendront que ce dernier
et trouveront moyen, dans Fénelon ou dans Bossuet, de découvrir des théories criminelles !
Pour les Filtres^ la charité est une bêtise ; Tamitié, la coïncidence de deux intérêts; la bienveillance, rim.bécillité de l'âme. Le courage n'existe que par vanité d'ambition, la gloire par amour des honneurs; la modestie n'est que vanité déguisée; on n'est vertueux que parce que l'on ne peut faire autrement. La fidélité et Tamour de la famille n'existent que par la force de la loi. Le respect de soi-même est une balançoire. Leur morale est bornée au nord par la cour d'assises, au sud par la gendarmerie, au midi parla police correctionnelle. On leur mettrait la main dans un sac qui contiendrait mille bonnes dragées et une empoisonnée, qu'ils choisiraient cette dernière.
Le Filtre est l'esprit enclin au mal par nature, qui prend le mauvais côté de toutes choses et se l'assimile. Pour ce genre de lecteurs, la presse n'a qu'une mission à remplir sur terre : baver sur tout ce qui est digne, diffamer ceux qui ne pensent pas comme elle, insulter tous les dévouements et démolir tout ce qui existe.
Heureusement que ce genre est une exception.
La quatrième catégorie de madame de Maintenon est faite pour nous consoler.
Les Vans composent la majorité des lecteurs, ceux qui s'attachent a un journal, comme le lierre à l'ormeau, qui le lisent amoureusement, avec discernement, le suivent avec intérêt, l'encouragent
de leurs conseils, s'identifient avec les journalistes qui exercent leur profession avec conviction, honneur, probité, courjge, sans défaillances, qui consacrent leur vie a cette tâche ingrate, terrible : celle de guider les hommes malgré eux dans les rudes sentiers de la vérité au bout desquels se trouve : la liberté des peuples!
Combien peuvent accomplir cette tâche, sans tomber en route !
Elle est longue et éloquente, la liste funèbre de nos morts au champ d'honneur, mais inscrits au Temple de mémoire; depuis vingt ans seulement : Emile de Girardin, H. de Villemessant, J. Vallès, Victor Hugo, E. de LabedoUière, Gustave Aymard, Xavier Eyma, Jules Denizct, Gustave Bourdin, Jouvin, Eugène Vermesch, Gabriel Guillemot, Commerson, Grégory Ganesco, J. de Précy, Vrignault, Auguste Luchet, Edouard Plouvier, Pruudhon, Vermorel, Hériot, G:org::s Duchesne, Puech, Florian Pharaon, Hesse, La Guéronnière, Louis Veuillot, Garcin, Roger de Beauvoir, Gasperini, Th. Gautier, Alexandre Dumas, Ch. Coligny, Albert Giatigny, Jules Noriac.
J. Janin, Clément Duvernois, Guéroult, Neftzer, Mahias, Louis Huart, Havin, Akaroche, Clément Caraguel, Alphonse Djchesne, Fervacques, E. About, V. Cochinat, Le Guillois et tant d'autres que j'oublie.
Et encore Gu3^ot-Montpayroux, Polo, Bocquillon, André Gill, Adrien Huart, Ch. Bataille, Du-
breuil, Jehan Walter, Adolphe Racot, que la foHe nous prit avant la mort !
Le lecteur qui s'en va dès le matin, à la première heure, à son kiosque préféré, acheter son journal, ne se rend pas compte de ce qu'est un un journal. Il s'imagine qu'avec des écrivains, du papier, des machines, cela va tout seul; il ne se doute pas que c'est une grosse affaire que de fonder un journal ; il faut d'abord trouver le capital et ensuite les rédacteurs. Deux personnages sont indispensables pour le faire réussir : un rédacteur en chef et un secrétaire de la rédaction; le premier tient la plume, le second les ciseaux!
L'homme aux ciseaux est le plus important des deux, quoique dans le public on le suppose le plus humble.
Le rédacteur en chef est souvent un homme politique, que le journal a fait arriver à la députation. La plupart de nos députés ont passé par le journalisme.
L'homme aux ciseaux n'a pas cette espérance : il est la cheville ouvrière du journal, il vit obscur, reçoit les rebuffades de tout le monde et fait des prodiges de diplomatie pour maintenir l'harmonie €ntre les rédacteurs.
L'homme aux ciseaux, dit Fernand Giraudeau, assiste à la fabrication de tous les héros de patriotisme, de moralité et d'indépendance.
lisait comment d'un homme médiocre on fait
un homme de génie; en passant par l'arrière-boutique d'un journal, un mauvais avocat devient un homme important ; les hommes les plus purs sont des fripons et les plus vils d'honnêtes gens. Aussi, rhomme aux ciseaux est le point de mire de tous les ambitieux, de toutes les nullités, de toutes les célébrités mêmes qui veulent qu'on parle d'eux dans le journal.
J'ai été longtemps l'homme aux ciseaux, et je connais entre autres un écrivain décoré, coté très haut dans le journalisme, un oracle aujourd'hui, républicain fervent, du moins en apparence, qui, alors, était président d'une société de secours mutuels, employé au Sénat, de par la volonté impériale. Il débutait dans le journalisme : il savait qu'il ne suffit pas de porter de longs cheveux, de pleurera tous les enterrements pour s'imposer, que la réclame seule pouvait lui donner la célébrité. Voilà comment vont les choses : l'humble de jadis est une puissance du jour. Alors il m'apportait une coupure de son dernier article avec un chapeEtu écrit de sa main (on n'est jamais mieux servi que par soi-même) disant ceci :
— « Nous empruntons au journalleBie?2Pu?>h'c » l'anecdote suivante, de notre spirituel, aimable » et saua?i^ confrère X... Quel esprit d'observa- » tion ! quel tempérament de chercheur! quel » éruditî ah! il ira loin s'il tient la promesse de » ses débuts ».
Ou bien encore :
— (* Cesse d'écrire, mon cher X... ou je cesse de » te citer ».
Et par camaraderie je le citai dans la Moisson, dans les Echos^ dans au Jour le Joiu% rubriques sous lesquelles la Liberté publiait quotidiennement les extraits empruntés aux confrères.
Alors le lecteur, que le nom sans cesse répété de X... agaçait, finissait par le lire^ et, pour ne pas paraître plus bête que le journaliste qui lui trouvait du raient, il le faisait lire par ses amis et disait :
— « Hein ! comme c'est tapé, quel style, voilà » un gaillard qui ira loin, je le lui prédis. »
Et le lecteur de cette époque se gaudit aujourd'hui en voyant X... chargé d'honneur, peut-être près de l'Académie de par la puissance de la réclame.
C'est la loi Laboulie-Tinguy qui nous a valu cette foire à la vanité.
' Dans Paris-Viveur^ je trouve à ce sujet ces justes réflexions :
« Aujourd'hui, par le fait de la loi Laboulie-Tin- » guy qui a rendu obligatoire dans les journaux » français la signature des articles politiques, les » émules et les successeurs de Laurent ne sont » plus ni aussi puissants, ni aussi inconnus ; la » presse a perdu quelque chose de son énergie » créatrice, le jour où chaque journal est devenu » une collection de personnalités, au lieu d'être » une souveraineté anonyme ; sous le régime ac- » tuellement en vigueur, le mot de Desgenais n'est
» plus aussi strictement exact. Le journaliste qui » signe se fait lui-même en même temps qu'il fait n et avant qu'il fasse les autres. Il prélève d'abord, )) au profit de son propre nom, la dîme du ); rayon dont il dispose; de même que les comé- » diennes et les comédiens di cartello veulent » leurs noms en vedette et n^entendent pas rail- » lerie sur ce point important, les journalistes, V' par une conséquence naturelle de la loi Tmguy^ » se sont disputé désormais les moyens de signai) 1er au public moins le journal lui-même que » leur individualité. Outre le talent, qui suffît ra,- » veinent à lui seul, sans le secours des tafn- » bours et des trompettes, un habÛQ emploi des :» métaphores à effet et des antithèses à fracas, » les articles divisés en strophes, numérotés » comme un poème, le privilège de l'interligne, la « place avantageuse et noble où il est donné à vos » pensées de se prélasser en première page consti- » tuent pour la masse du public le grand journa- » lisnie; de là des luttes d'amour-propre et d'in- » testines riv^alités que l'on ne devait pas connaître ^) auparavant. La loi Tmguy a mis en présence y> l'intérêt collectif du journal, qui seul existait » avant elle, et l'intérêt personnel de chacun de ^) ses rédacteurs.
)> Autre conséquence : la loi sur les signatures » a engendré forcément des signatures de com- » plaisance, et voici, par exemple, ce qui arrive » aujourd hui. Tandis que M. GrandguiUot reste
M encore à la lète du Constitutionnel, malcrré les )) mutations et les adjonctions qui se font autour )) de lui, M. Tranchant a quitté la Patrie invo- » lontairement, ainsi Tordonne le directeur de » cette feuille du soirqui, en même temps, a rompu » avec quatre autres de ses rédacteurs... Or, » M. Tranchant, excellent jeune homme, aussi •» spirituel qu'un autre, auteur dramatique à son » heure, comme le témoigne une opérette jouée » avec succès chez Offenbach ; — M. Tranchant, » disons nous, était, entre autres fonctions, le ré- » dacteur i:)our tout signer de la Patrie,
« Dans ie nombre formidable de pages au bas » desquelles a figuré son nom, pendant dix années » peut-être de collaboration à la feuille de M. Dela- » marre, il y en a eu forcément de très remar- » quables. On ne peut pas toujours éviter cela.
« Les lecteurs, qui ne sont pas initiés à ce qui se » passe dans les coulisses, voyant le nom de » M. Tranchant à toutes sauces et quelquefois à » une sauce excellente, ont tout naturellement » conclu que c'était le rédacteur le plus intelligent, » le plus laborieux, le plus encyclopédique surtout » de la Patrie. C'est à peine, — on n'y regarde I) pas de si près ! — si les plus malins s'aperce- » valent que le style de M. Tranchant variait beau- » coup du jour au lendemain ; qui disait la Patrie » disait Tranchant, et réciproquement. »
Ces lignes datent de 1862 ; qu'y a-t-il de changé aujourd'hui ?
Autrefois, lejournalétaittout entier aux doctrines, comme le Temps^ la République Française, les Devais aujourd'hui; maisÉmiledeGirardin inventa V Information^ aussi c'est à qui parmi les Reporters^ la plaie du journalisme, arrivera bon premier; ïlnformRtion avant tout! \q Reporter^ c'est rame, la vie du journal de nos jours.
Le télégraphe s'est mis de la partie : chaque journal important a son fil spécial qui lui transmet en fort peu de temps les nouvelles de tous les points du globe.
Un paysan quelque peu lettré essayait un jour d'expliquer à un autre paysan, qui ne Tétait pas du tout, comment la télégraphie électrique donnait en quelques minutes au journal auquel il était abonné des nouvelles de Vienne, de Berlin, de Londres et de ^Madrid.
— Je n'y comprends rien du tout, disait celui-ci : tes piles, tes fils, tes mécaniques, tout ça c'est des attrape-nigauds.
— Eh bien ! reprit Tautre à bout de démonstrations, figure-toi comme qui dirait un grand chien, si long, si long que les pattes de derrière seraient à Londres tandis que celles de devant seraient à Paris.
— Es-tu bête ! Est-ce qu'il y a des chiens comme ça ?
— Non je dis : supposons.
— Ah! bon.
— Eh bien, tu lui marches sur la queue qui est
à Londres et il aboie à Paris. Voilà ce que c'est que le Télégraphe électrique.
Pas mal pour un abonné du Petit Journal.
Depuis que Tautorisation préalable a été abolie, les journaux se sont multipliés à Tinfini. En dehors de la grande presse politique, chaque corporation a son organe : le Moniteur des cuirs, le Courrier des Tailleurs, le Mercure des corsetières et même le Journal des domestiques !
Voit-on d'ici le dialogue suivant :
— Joseph ?
— Monsieur.
— Donnez-moi mon pantalon à pied ?
— Dans dix minutes, monsieur.
— Gomment dans dix minutes! que faites-vous donc?
— Monsieur, je corrige mes épreuves!
Dans la plus petite auberge du plus petit village, aussi bien de la France que de l'étranger, on trouve aujourd'hui un journal de la veille, quand ce n'est pas celui du jour; cela me rappelle une anecdote qui prouve qu'il n'en était pas de même autrefois.
En 1866, Xavier Eyma s'arrêtait dans une auberge à mi-côte de la montagne du grand Solide, en Suisse; il demanda un journal et on lui apporta un numéro du Siècle qu'il se mit à parcourir avidement, n'ayant pas lu de journaux depuis plusieurs jours.
Il venait d'achever un feuilleton intitulé : Courrier de Paris où il avait trouvé les dernières nou-
la PARIS-CANARD
velles des salons du grand monde, quand tout à coup la signature le fit tressaillir.
— Eugène Guinot! mais Eugène Guinot est mort, se dit-il, est-ce qu'il serait ressuscité?
Il retourna précipitamment la page pour regarder la date du journal* il était du 7 octobre i853.
Eyma appela l'aubergiste pour lui demander le numéro du jour.
— Nous n'avons que celui-là, lui répondit sèchement le gargotier, qui se tenait sur ses gardes contre les réclamations insatiables des touristes.
— Mais il date de i853 !
— Monsieur, dit fièrement l'aubergiste, voilà treize ans que je le donne aux voyageurs et personne ne s'en est jamais plaint.
Il est probable que ce même aubergiste est devenu un restaurateur, qu'il reçoit aujourd'hui une centaine de journaux, même ceux qui donnent les nouvelles huit jours à l'avance, la seule manière dans l'avenir de retenir l'attention publique.
Si le journaliste a souci de retenir l'attention du public, il a un souci plus cruel encore : c'est le compositeur; il a à redouter de son inattention ou de sa malice trois choses formidables :
La Coquille., le Bourdon et V Interversion.
La Coqid//e, en langage d'imprimerie, estl'emploi d'une lettre ou d'une syllabe pour une autre : — .Yada7^-Pacha a eu l'honneur de diner aux Tuileries... C'était Nubar. — Néron premier Historien de l'Empire au lieu de Histrion. — Le Moniteur
annonçait un jour, sous Louis Philippe, que le conseil des Monstres s'était réuni ; Fauteur avait mis : Ministres, — Marthin Ponroy, dans le Voyage à Lucerne, faisait allusion aux jeunes poètes qu'il y avait entendus et les appelait : les bardes du dixneuvième siècle; le typographe composa : les barbares. — Le lendemain de la mort de \L Laffitte, le Journal des Débats disait que la France venait de perdre un homme de rien pour homme de bien — Rendant compte d'une solennité universitaire \q Constitutionnel constatait que le ministre de l'Instruction publique était au premier gredin : pour Gradin — La P?"esse, donnant le bulletin de santé d'un prince septuagénaire, disait : — \q vieux se soutient! pourltniieux.— L'Opinion Nationale, en 1859, déclarait que l'unité italienne était frite sans retour, pour faite sans retour. — Norvins, dans son histoire de Napoléon, avait mis : « L'armée eut beaucoup à souffrir des fièvres des marais Pontins; «on lui comiposa: « Parm.ée eut beaucoup à souffrir des fèves des marais de Pantins. — Dans les Commentaires de César, d'un académicien célèbre, on imprima : les canonniers romains, au lieu de : les Chevaliers romains. — Le vers fameux de Gilbert:
Au banquet de la vie infortuné convive
fut d'abord imprimé ainsi :
Au baquet de la vie, etc., etc.
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Paulin Limayrac ayant fait, dans un premier Paris, une citation latine : Numéro deus impareGaudetf on lui composa : Numéro deux, impasse Gaudelet. — La Patrie annonçait qu'un prince venait de partir pour le tour de la cuisse — la Suisse! La plus monstrueuse coquille connue fut celle-ci : dans un paroissien publié avec l'approbation de monseigneur,les fidèles lurent avec stupeur cette note : — ici le célébrant ôte sa culotte au lieu de calotte!
L'écrivain le plus maltraité au point de vue de la coquille^ ce fat Paul de Saint Victor: son écriture était si mauvaise que les compositeurs, ne pouvant lire, composaient au hasard. En lisant les premières épreuves^ c'était à mourir de rire. 11 écrivait : cette jeune femme désolée, on lui mettait: dessalée. — Sivori jouait en sourdine^on lui composait : sardine. Un jour il parlait des Chants du crépuscule dQVicior Hugo, on lui composa : les chats sont des crapules.
Le lecteur supplée généralement 3iU bourdon; le mot oublié tronque la phrase, mais ne la dénature pas; il n'en est pas de même de Yiiiterversion. Le Constitutionnel, journal officieux sous Louis-Philippe, faillit perdre sa subvention à cause d'une erreur de paciuet. C'était au moment d'une crise ministérielle. AL Thiers avait fait insérer une note à laquelle il tenait beaucoup. Aussitôt que la poste lui eut apporté son journal, il s'empressa de déchirer la bande, afin de s'assurer que ses ordres avaient été exécutés; voici ce qu'il lut :
S. M. le roi a mandé hier au palais des Tuileries M. Thiers et l'a chargé de la formation du nouveau cabinet. L'éminent homme d'état s'est empressé de répondre à Sa Majesté :
t — Je n'ai qii'un regret : c'est de ne pouvoir vous tordre le cou comme à un poulet d'Inde ».
Furieux, il continua néanmoins machinalement à lire son journal. Son ahurissement fut complet quand ce fait-divers lui tomba sous les yeux :
Les recherches de la justice ont été promptement couronnées de succès ; l'assassin de la rue du Pot-de-F'er a été arrêté dans un mauvais lieu.
Amené aussitôt devant M. le juge d'instruction, le misérable a eu l'audace de s'emporter en injures grossières contre ce magistrat et de lui adresser ces paroles, qui prouvent que le remords ne s'est pas encore fait jour dans sa conscience :
(( Dieu et les hommes me sont témoins que je n'ai ja~ mais eu d'autre ambition que de servir fidèlement et intelligemment votre personne et mon pays f »
Les deux Libertés. — Emile de Girardin et les Ukases. — Comment de Girardin entendait le journalisme. — M. Castagnary, critique dramatique. — Gasperini et le baron Brisse. — Le pâté de la chanoinesse. — Le mercredi des Cendres. — Roques de Filhol et le nommé Dieu. — Hector Pessard révolutionnaire. — Roi du journalisme et Reine d'Espagne. — Jules Vallès et le général Yusuf. — M. Francisque Sarcey et ses bretelles. — Le duel à la pleurésie. — Thiers et Girardin. — La première de Nos bons Villageois. — Question sans réponse. — Girardin socialiste. — Un bon tour. — La république mercière.
Reprocher aux autres de faire contre vous ce qu'à leur place on ferait contre eux, voilà la conduite des partis dans l'opposition.
Faire aux autres ce qu'on les aurait blâmés de faire contre nous, voilà la conduite des partis au pouvoir.
Ces deux vérités sont d'Emile de Girardin : La liberté illimitée que Topposition fait miroiter aux
veux des imbéciles, pour renverser le gouvernement établi.
La liberté restreinte lorsque Topposition gouverne à son tour, c'est le sabre de M. Prudhomme.
De même, il a existé deux Libertés, on pourrait même dire trois.
La première, celle de M. Ch. Muller qui avait pour devise : hors de TÉglise, pas de salut, fut créée le i6 juillet i863; c'était un journal en chambre, une sorte d'annexé du Journal des villes et campagnes. Il eût pu remplacer avec avantage le sirop de chloral, car c'était un puissant soporifique.
Emile de Girardin acheta la Liberté pour trente mille francs. M. Muller stipula qu'il en resterait le rédacteur en chef, mais quelques jours après la signature du traité, de Girardin refusa la copie de M. Muller, et fit disparaître son nom des manchettes. Grande fureur de M. Muller, échange de lettres; finalement, M. Muller dut se retirer ; c'était au commencement de 1866.
Après six mois d'existence, la première Liberté tirait à peine à cinq cents exemplaires : la seconde, après quinze jours, tirait à vingt mille.
C'est qu'en dehors du maître, la Liberté avait pour collaborateurs une pléiade d'écrivains remarquables : M\I. Clément Duvernois, Verrnorel, H. Pessard, Paul de Saint-Victor, Casiagnary, les deux Fonvielle (Arthur et Wilfrid), de Gasperini^ Léon Cahun, Oscar de Poli, Xavier Eyriia,
Vigier de Mirabal, Baron Brisse, Jacques Valserre, Jean Tapié^ Paulin Caperon et E. Siebecker.
Le secrétaire de la rédaction était votre humble serviteur.
Dieu, dir-on, créa le monde en six jours et se reposa le septième. Emile de Girardin fut plus fort que Dieu, il créa les mondes en un jour et ne se reposa jamais. Ces mondes étaient la division des faits divers tous la rubrique à laquelle chacun appartenait : les généraux au Monde militaire, les crimes au Monde judiciaire^ les prêtres au Monde religieux^ etc., etc.
La Liberté ne fut pas, comme beaucoup se le sont imaginé, créée dans un but politique, pour soutenir une idée, défendre un principe. La Liberté fut une affaire, comme la Presse^ comme la Fî\7?ice, comme tous les journaux créés par Emile de Girardin, car, avant d'être un grand journaliste, Girardin était un grand spéculateur. Sa seule préoccupation était de faire tirer le journal par tous les moyens possibles, honnêtes ou non : l'argent avant tout !
C'est lui qui, le premier, imagina de faire payer les nécrologies.
... M. Virmaître, m'écrivait-il, je vois encore six lignes consacrées aux obsèques de M. Félix Sandau.
Je vous ai écrit, il y a cinq jours, de ne plus admettre ces lignes qu'autant qu'elles auraient été payées à MM. Lagrange et Cerf.
» Veuillez vous entendre avLC M. Clément Duvernois afin que ces insertions n'aient pas lieu rjratuitement!
» 2 1 lignes à la soirée de M. Pierre Véron du Charivari^ quand vous avez omis la Ménagère... C'est abusif!
Pendant que tout le monde le croyait préoccupé de saper le régime impérial, il s'interrompait d'écrire ses fameux articles si commentés dans les cercles politiques pDur m'adresser djs notes semblables à celles-ci :
Mettez-vous à jour avec toutes les annonces, réclames et faits Paris : n'en laissez pas en retard, afin de ne pas donner à MM. Lagrange et Cerf un prétexte de se refroidir et de se ralentir; la question des annonces est en résumé la question d'existence du journal au prix de 54 francs. Il est d'ailleurs bon que vous en ayez beaucoup. Faites aussi passer la Revalescièrel
Sur le chapitre des économies, il était passé maître; quelques-uns des rédacteurs chargés des Échos pour \t Monde parisien démarquaient sans façon les confrères ; vite un ukjse.
M. Virmaître,
Règle.
Retrancher de la copie de M. de Poli tout ce qui est copié sur les autres journaux, alors même que je vous l'envoie. Je ne puis tout lire.
Deuxième ukase, celte fois collectif à MAI. Clément Duvernois et H. Pessard :
Il faudrait apprendre à lire V Indépendance et les journaux qui ont des correspondances, afin de savoir tirer de ces correspondances tout ce qu'elles peuvent contenir de curieux, de vivant, d'opportun.
Bien que M. de Girardin m'écrivît qu'il ne pouvait tour lire, rien ne lui échappait; il s'occupait des plus petits détails; c'était vraiment un homme prodigieux.
Voici en bloc une série de notes qui le prouvent :
M. \'irmaître,
Je vois dans les journaux du soir et du matin beaucoup défaits que je ne reirouve pas le lendemain reproduits et cités par la Liberté.
Aucun ne doit être omis.
Sachez vous faire de la place : il ne doit rester sur le marbre que ce qui peut y demeurer sans vieillir et sans moisir.
"L^i préférence à tout ce qui est emprunté aux autres journaux qu'il faut dépouiller \e matin avec le plus grand soin. Les citer toujours scrupuleusement, de telle sorte que le lecteur puisse se dire: /a Liberté me donne tout ce qui paraît d'intéressant, d'amusant, etc . dans les autres journaux.
Votre coupeur est-il entré en fonctions. Pas une nouvelle, pas un fait donné par un des journaux que vous recevez ne doit échapper aux filets de la Liberté, s'ils sont bien jetés, bien tendus et bien relevés. 11 faut que les lecteurs de la Liberté sachent qu'ils trouveront tout dans la Liberté. Ce doit être l'ancienne Estafette mieux faite.
Pourquoi n'at-on pas mis le feuilleton de madame J. de Moncel ?
Il y avait de la place, car j'avais marqué sur l'épreuve qu'on pouvait ajourner le procès-verbal signé L. de Gaillard et Girardin. Avec le feuilleton, le numéro aurait eu meilleur air et nous aurions eu pour aujourd'hui, où la matière fera défaut, toutes les citations sur la Liberté.
Numéro manqué ! 1 1
Quand vous avez adopté une chose bonne, y persister 1 Ne plus l'oublier! Ne pas la laisser tomber en désuétude!
Vous ne soignez pas assez Vemploi de la journée!
Et la distribution que vous donniez et que vous ne donnez plus ?....
...Cependant, c'était bon!
— Comme nous payons la Bourse et le programme des théâtres comme si on les composait à nouveau chaque jour, — faites-les renouveler très souvent. La Bourse et le programme des spectacles commencent à s'user, — dites à Victor de les recomposer à neuf pour demain !
Pour tenir lieu de Bulletin de Bourse, je vous enverrai demain un feuilleton de même hauteur, ce qui rendra le journal plus facile à faire.
Il n'y aura donc (au moyen d'entrefilets) qu'à ménager sur la une l'espace nécessaire à l'article sur la séance pour la deuxième édition.
A la deuxième édition, on retranchera le feuilleton que je vous ai envoyé ce matin et qu'on pourra composer aujourd'hui et dont on pourra faire un cliché demain matin.
Madré (c'était le vendeur) a prévenu M. Bic (l'administrateur) que les libraires fermeraient demain dimanche, jour de Pâques.
Fournier (le mécanicien) a exprimé le désir d'avoir un jour de congé.
Néanmoins je réponds que la LzT'er^e' paraîtra demain.
Mais si tous les libraires ferment, il y aura alors moins d'importance à paraître avant l'heure des télégrammes. Causez décela avec ?vl. Duvernois, Bic, Madré et Victor.
Voir à l'imprimerie comment on peut arriver à une production simultanée plus considérable, pendant l'heure de 4 à 5 heures.
Avez-vous mis la main sur ceux qui prennent les douze EXEMPLAIRES qui manquent !
Très mécontent, très mécontent 1
Vous mettez sous cette rubrique, le Monde parisien :
La misère à Londres.
Évidemment c'est là un contre-classement!
Le mieux ce serait peut-être de restreindre étroitement le Monde parisien aux vraies nouvelles des salons de Paris et de rejeter après les mondes, et avant la moisson sous ce titre : les faits divers, tous vos faus titrijiés, cela concilierait vos idées et les miennes.
Essayer ce soir.
Les ukases de AL de Girardin étaient un thermomètre. En lisant ses petits papiers, nous étions exactement renseignés sur Tétat de son esprit^ jamais il ne fut au beau fixe. Je me souviens d'une note des plus curieuses ; elle nous était adressée collectivement, à Clément Duvernois, Hector Pessard et moi; je la r;:çus à dix heures du matin :
Dans les faits qui sont revisés, retrancher impitoyablement et avec soin toutes ces qualifications qui exhalent l'obséquosité et surtout la presse officielle etofdcieuse; ne jamais mettre :
Son Altesse,
So:i I xJclL'ncc.
Mettre :
Le Prince, la Princesse,
Le Ministre des
On dirait d'un journal écrit à plat ventre par des surnuméraires aspirant à un emploi de commis dans les bureaux de M. Duruy.
Quelques heures plus tard, je remettais personsonnellement à l'huissier de service, au ministère d'État, une lettre autographe d'Emile de Girardin dont l'enveloppe portait cette suscription :
A Son Excellence! !...
J'ai ditqu'aucun détail, si infime qu'il fût^n'échappait à M. de Girardin; il soignait même [qs faits divers; il avait un faible tout particulier pour le canard.
Il n'en fut pas l'mventeur, car le canard est né avec le journalisme. 11 est éclos du jour où il a fallu, bon gré mal gré, qu'un journaliste remplisse quotidiennement la place qui lui était assignée.
L'étymologie du mot cana7^(i est assez amusante :
Un journaliste belge, qui poussait le patriotisme jusqu'à trouver ridicules les nouvelles publiées par les journaux des « Fransq lillons », imagina d'en fabriquer une qui dépasserait toutes les autres en invraisemblance; il prit pour thème la voracité du canard.
Vingt de ces volatiles étaient réunis; on hacha
Tun d'eux avec ses plames et on le servit aux autres qui le dévorèrent gloutonnement, après quoi on en sacrifia un second, qui eut le même sort, et enfin successivement tous les canards jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un seul qui, dans l'espace d'une journée, se trouva avoir avalé les dix-neuf autres.
Cette plaisanterie eut un succès immense, elle fit le tour du monde; alors son auteur la démentit-, mais le mot cânard resta comme synonyme de fausses nouvelles.
Le Constitutionnel^ qui fit jadis tant de bruit avec son fameux serpent de mer, a été cent fois dépassé par les reporters de la nouvelle école.
Le canard a toujours du succès par son invraisemblance même, auprès des lecteurs, et, ce qu'il y a de particulier, c'est que ceux qui Tinventent finissent par y croire, absolument comme le menteur arrive à se persuader qu'il a dit la vérité.
Le canard a eu et aura encore ses spécialistes-, la réalité ne passionna plus le lecteur : il faut lui servir des ragoûts pimentés et abracadabrants.
Le journal la Liberté, en 1866, racontait qu'une nuit de Noël, des farceurs avaient déposé six écrevisses vivantes dans un bénitier de Téglise Notre-Dame de Lorette, et que, le sacristain charitable, au lieu de les garder pour faire réveillon, les en avait retirées et les avait délicatement posées sur les marches qui donnent accès à l'église-, que la messe de minuit terminée, le sacristam était
descendu à la Halle pour manger une soupe à l'oignon, au Grand-Comptoir, et, chose merveilleuse, qu'il avait rencontré, rue Montmartre, les six écrevisses, retournant tranquillement à la Seine, en suivant le cours des ruisseaux!
Ce canard fit le tour des journaux de France, et six mois plus tard on pouvait le lire dans le ■Courrier de San-Francisco qui Pavait emprunté à la Epoca !
On lisait en 18Ô7 dans V Avenir national :
— On m'a raconté, hier, et je ne puis douter de la véracité du récit, un duel qui a eu lieu ces jours derniers aux environs de Paris, entre deux officiers d'une ville de garnison. Un des officiers a été tué sur le lieu même du combat^ l'autre est tombé en même temps, la poitrine traversée ; on désespère de le sauver. Le duel avait eu lieu à l'épée.
Voilà un terrible drame. L'épilogue est plus affreux encore. Le chirurgien, qui devait assister au combat se rendait à cheval sur le lieu de la rencontre. Son cheval s'emporta, se cabra, et lança son cavalier, qui perdit les étriers,sur la grille d'une maison de campagne. Le chirurgien est mort cloué, pour ainsi dire, au-dessus de la route.
Tout cela est exact, et si je ne cite pas les noms des victimes, c'est par discrétion.
Tous les reporters se mirent en campagne, mais ils revinrent bredouilles; VÉvéne'inent, plus heureux, put calmer Témotion publique en réduisant le « drame » à ses véritables proportions :
— Un général que nous ne nommerons pas, rencontrant sur son passage un officier de chasseurs, lui fait des com-
pliments de condoléances sur la triste aventure. — Voilà l'officier éîonné.
Le générale ne comorenani pas sa pantomime, finit par lui dire :
— Mais on se porte bien chez vous ?
— Très bien, mon général.
— Et le médecin ?
— Il donne la théorie et l'exemple de la plus parfaite santé.
— Et, le duel ?
— Quel duel ?
Nous aussi nous avons frémi à la nouvelle de ces morts déplorables, nous avons voulu avoir le cœur net et voici la vérité que nou.s avons apprise hier, au mess des officiers de chasseurs :
Le médecin-major du 3"^^ voltigeurs de la garde a fait une chute de cheval, avant-hier, à Versailles.
Un nouvelliste plein d'imagination a enjolivé le fait, il l'a entouré de deux cadavres et a fait un drame d'un simple accident.
Autre Ccinard de haut vol. En 1868, une aprèsmidi du mois de décembre, il faisait un froid de loup; les trottoirs étaient couverts d'une épaisse couche de neige glacée. Malgré cette température sibérienne, une foule immense encombrait le faubourg Montmartre, au point d^arrêter la circulation. Une escouade de sergents de ville était impuissante à disperser la. foule sans cesse grossisssante. Le fameux : Circulez, messieurs, n'était entendu de personne, chacun voulait voir.
Que se passait-il ?
Un entrefilet du journal la. France était cause de ce tumulte :
Un mari outragé a tiré un coup de pistolet sur le ravisseur de sa femme, M. D., ancien contrôleur des Folies- Dramatiques,
Pendant toute la journée, des groupes ont stationné devant le numéro 3o du faubourg Montmartre, où se sont déroulées, la veille, les péripéties du tragique événement et où git le cadavre de la victime.
Une large tâche de sang descendant du troisième étage^ le long du mur, était l'obj et de la curiosité de la foule.
La Liberté envoya un reporter aux informations et le lendemain elle imprimait ceci :
— La longue traînée de sang qui macule l'angle de la maison portant le numéro 3o du faubourg Montmartre, provient tout simplement d'un pot d'encaustique qu'un locataire, en attendant de l'employer pour vernir son parquet, avait placé sur l'appui de la fenêtre. Un chat l'avait renversé en jouant et l'encaustique avait coulé : de là, la fameuse traînée.
La police a fait passer une couche de blanc sur la prétendue tache de sang.
Le même soir, la foule était encore plus considérable que la veille; elle ne regardait plus la tâche de sang, mais la place où avait été la tache! et les vendeurs de journaux hurlaient à tue-tête : demandez les derniers détails du drame du faubourg Montmartre !
A Toccasion de la fête de Rois, en 1867, Fantasio^ pseudonyme d'une célèbre femnie du monde
qui rédigeait, dans la Liberté^ le monde parisien, lança le ca?ïaî\i suivant :
. ■ — On sait que les Anglais sont les gens les plus excentriques du monde. Vous allez en juger :
Il y a une trentaine d'années, plusieurs gentlemen fort riches, blasés sur tous les plaisirs, s'étaient laissé gagner par cette terrible maladie qu'on appelle le Spleen.
Très au fait des coutumes françaises, ils avaient innové une singulière distraction en organisant un cercle spécial que l'on appelait le Club des suicidés.
Pour en faire partie, il fallait être résolu à en finir un jour ou l'autre avec la vie.
Chaque année un des membres de cette so:iété de désœuvrés devait mourir de la manière originale que voici :
Le jour des Rois, suivant l'usage français, tous les membres se réunissaient dans un splendide festin ; au dessert, on apportait une galette, on tirait les parts et celui auquel la fève écheait, était désigné par le sort pour mourir.
11 n'avait du reste pour cela qu'à manger la fève qui était empoisonnée.
Emile de Girardin reçut plus de cinquante lettres lui demandant l'adresse du Club des suicidés afin de sV aifiher.
Une lettre collective fut adressée à ces correspondants pour leur direquela plupart des membres de ceclub,lasd'attendrelescapricesdusort, avaientpeu à peu repris goût à la vie, et que, ne se souciant plus d'être Rois de cette manière, ils avaient abandonné le club qui était mort depuis une année.
Aucun des correspondants^ne voulut le croire.
Il faudrait des volumes pour citer tous les ca-
nards célèbres , depuis le rat à trompe jusqu'au Prussien Royomir qui faisait mûrir les raisins en les regardant.
C'est au Figaro que revient de droit la palme duca7iard\ nest-cepas lui l'inventeur des .Assassinats de Limours, du Mystère de Dois-Color)ibes et de cent autres?
Noblesse oblige !
Le 22 février i885, ce journal racontait ceci :
Les drames les plus mouvementés ne sortent pas tous de l'imagination des auteurs ; la vie réelle en offre quelquefois d'aussi terribles que le théâtre. En voici un qui vient de se passer en plein Paris.
Rue... dans un des arrondissements les plus riches, à deux pas du Bois de Boulogne, habitait un ménage de riches américains, M. et M"*® X...
Ils paraissaient s'adorer et pourtant, il y a quelques jours, M. X... apprit une terrible chose : sa femme le le trompait.
Et avec qui? avec un de ses nombreux amis de son monde qui fréquentaient la maison ? Non. Avec le jar dinier.
Le pauvre mari eut voulu douter. Impossible. Il surprit des lettres établissant non seulement la culpabilité des deux amants, mais encore un projet infâme, criminel...
(( Empoisonne ton mari, disait le jardinier, et nous fuirons ensemble en Amérique, oii nous vivrons heureux )).
M. X. ne dit rien, réservant sa vengeance.
Hier soir, au moment de se coucher, sa femme, comme d'habitude, fit apporter deux verres d'eau, l'un pour elle, l'autre pour son rnari : elle les sucra elle-même.
Le mari la regardait faire.
Les verres prépares, il pria sa femme de lui passer un objet qui se trouvait derrière elle. Elle se retourna une minute. Cette minute lui suffit pour faire faire volte face au plateau, de telle façon que le verre qui lui était destiné se trouvait devant sa femme, et réciproquement.
Tous deux burent à la fois.
Et, comme M. X... reposait tranquillement son verre sur le plateau. M™'' X .. tomba foudroyée.
Elle avait avalé la terrible dose de poison; de la strychnine, croyons-nous, préparée par elle pour son mari.
Tels sont les faits qu'on est venu nous raconter. Une enquête est ouverte, nous dit-on; le mari et le jardinier seraient arrêtés.
Demain sans doute la vérité sera faite.
A demain donc des détails plus précis.
Ce canard dramatique fit le tour de la Presse; le lendemain, le Figaro ne reparla plus du crime, mais on racontait partout l'histoire suivante :
Un secrétaire de commissaire de police, voulant être désagréable au journal « le mieux informé de Paris )) avait tout simplement démarqué un feuilleton du journal Le Matin (voir le récit qui précède;. Les noms des auteurs du drame, leur adresse étaient indiqués avec précision, rien ne manquait à la vraisemblance ; le Figaro accueillit ce récit avec joie et ne se vanta pas de sa candeur.
Lq canard politique est plus amusant que le canard des Faits Divers, il met le gouvernement sans dessus dessous^ la Préfecture de police, le ministre de l'intérieur, toutes les polices de Paris. Chaque fois que nous faisions un canard de ce genre, nous étions sûrs de voir arriver ['Hormne noir.
IJUomme noir était un envoyé du ministre de l'intérieur; il se présentait, doucereux, aplati, insinuant; il ne dédaignait pas de causer avec Baptiste, le garçon de bureau. Naturellement il n'apprenait jamais rien, mais s'il n'emportait pas de renseignements, il n'en était pas de même des parapluies!
Le grand succès de la Liberté fut celui-ci : Emile de Girardin, tout en ayant Fœil aux affaires sérieuses, laissait à chacun de ses rédacteurs une grande somme de liberté. Si l'un d'eux commettait une faute, une bourde, un oubli, il m'écrivait simplement ceci :
— Vous préviendrez M. X... qu'à la fin du mois il cessera de faire partie de la rédaction.
Sa décision était toujours irrévocable, aucune considération ne pouvait le fléchir.
Les bureaux de la Liberté étaient très amusants ; Paul de Saint-Victor venait régulièrement à trois heures, alors que hs formes étaient sous presse; il me demandait ses épreuves :
-^ J'ai oublié une virgule, me disait-il, mon article sera défiguré; faites vite corriger.
— Mais le journal est sous presse, c'est impossible.
— Je me plaindrai à Girardin.
En effet, il se plaignait, et arrivait de bonne heure, en même temps que Girardin, pour juger du galop que j'allaii recevoir ; il glissait son pouce dans la poche de son gilet et attendait. Girardin,
qui tenait à ménager Tillustre critique, me disait que j'aurais du faire arrêter lesmachmes, etc., etc. Cette scène se reproduisait chaque fois que Saint- Victor publiait un article.
Paul de Saint- V^ictor n'était pas bien vu aux Tuileries. Lorsque MM. de Vaux et Aylic Langlé, sur le désir exprimé par Flmpcratrice, dressèrent une liste d^iamtés littéraires pour les séries de Gompiègne, cette annotation l'accompagnait dans les papiers des Tuileries :
— Paul de Saint- Victor, exclusivement feuilletoniste, médiocrement élevé, existence peu régulière, très détesté de ses confrères. »
Il va sans dire qu'à la suite de cette note aimable, notre confrère avait été impitoyablement rayé de la liste des invités.
Une figure curieuse était celle du tuburlent Léon Gahun; venu du fond de l'Egypte, il avait apporté avec lui le sans-gêne des orientaux. Il était à l'étroit dans la salle de rédaction ; il craignait sans cesse que le plafond ne s'écroulât sur sa tète. A son début, il fut en butte à i'égoisme de Duvernois^ qui ne voulait pas de nouveau visage, redoutant toujours de voir éclipser son étoile par un inconnu. C'était une lutte curieuse : chaque fois que Cahun publiait un article, Duvernois biffait la signature. Girardin m'écrivait pour me demander pourquoi ? Je ne savais que lui répondre. Sans doute il comprit mon silence, car un matin, il m'écrivit : « dites à MM. Pessard et Clément Duvernois que je ne comprends
pas l'hostilité dont M. Gahan est Tobjct et que je veux que sa signature, à partir d'aujourd'hui, figure au bas de ses articles. » En poM-scriptum, il ajoutait : « Mettez l'article de M. Gahun en premier-Paris, celui de M. Clément Duvernois en second. »
Ce fut une révolution. Clément Duvernois bouda comme un enfant. Le lendemain il fit dire qu'il était malade ; mais comme la fin du mois était proche, il se ravisa et Cahun ne fut plus inquiété.
Cahun a fait son chemin : il est bibliothécaire à la Mazarine.
Clément Duvernois était un type à part; collaborateur d'un petit journal, il fut tout à coup, du jour au lendemain, mis en lumière par Girardm, dans la Liberté qui était le journal en vogue, lu tout particulièrement par Napoléon III.
Dès les premiers jours de son entrée à la Liberté, Clément Duvernois, qui était ambitieux, se posa en maître; il voulait régner sans partage et comprit le parti qu'il pouvait tirer de la situation. Son ambition augmenta en raison de son succès, car il étai renseigné sur les inquiétudes de l'Enpereur, causées par la guerre que lui faisait la Liberté, par une jeune femme qui se faisait appeler la comtesse de C... laquelle, dit-on, était amie intime de l'Empereur. Elle venait au journal et ne craignait pas de salir ses jupes dans Taffreux escalier. Les typos disaient qu'elle était amoureuse de Duvernois; les plus clairvoyants flairaient
une intrigue politique; ceux-ci ne se trompaient pas.
J'ignore quelle était la combinaison projetée*, toujours est-il qu'un matin Clément Duvernois et Hector Pessard quittèrent là Liberté et que VÉpoque fut fondée.
Voici ce qui me fat raconté sur ce départ.
M. Dusautoy, tailleur de TEmpereur, demeurait alors rue de Laval. Napoléon III le fit demander et lui déclara qu'il voulait fonder un journal, qu'il avait jeté les yeux sur un jeune homme. Clément Duvernois, parce que Girardin discrédité pouvait Tattaquer tant qu'il voudrait, que cela n'avait aucune conséquence, tandis que Clément Duvernois, qui avait le même talent que Girardin, le gênait, et qu'en se l'attachant, d'un ennemi il faisait un ami.
Le journal VEpoque parut, mais avecun insuccès des plus complets : ce fat un four colossal. Il fallait entendre Dusautoy raconter cela :
— L'Empereur, disait-il, m'a pris par dessous le bras. Moi tailleur devenir homme politique ! J'étais glorieux. Mais quelque temps plus tard^ l'Empereur me fit demander : il était furieux. Le journal ne donnait pas ce qu'il en avait attendu. Clément Duvernois était tombé à plat. — « Cela n'est pas étonnant, me disait-il, il n'est plus soutenu par Girardin et ce n'est pas vous qui pouviez l'inspirer! »
Je n'entreprendrai pas de raconter l'odyssée de
Clément Duvernois, ni comment M. Hector Pessard, comme compensation, fut nommé surveillant dans la boutique du tailleur Dusautoy. Étrange retour des choses d'ici-bas : Dusautoy par le journal VEpoque devenait homme politique, et M. Hector Pessard d'homme politique par la chute du journal V Époque devenait tailleur... momentanément, ce que nous verrons plus loin,
M. Castagnary, le critique ordinaire du maître d'Ornans, daignait quelquefois apparaître. Il laissait généralement sa gaieté chez lui, il était navré de son métier de critique dramatique. Suivant lui on n'écrivait plus que des ordures ; la grande époque, celle de i83o, était passée. A la bonne heure en ce temps-là, on faisait des pièces.
Ce qui n'empêchait que dans ses articles de critiques, il trouvait admirables : les Deux Sœurs et Ici Fille du Millionnaire^ deux pièces d'Emile de Girardin, qui n^avaient pourtant rien de commun avec la grande époque qui lui était si chère, ce qui prouve qu'il est des accommodements avec la conscience du critique lorsqu'il s'agit de juger les œuvres du patron !
Celui qui m'eût dit alors, en voyant M. Castagnary arpenter mélancoliquement le boulevard Clichy, coiffe d'un chapeau mou à larges ailes, qu'un jour il occuperait de hautes fonctions dans l'Etat et qu'il s'illustrerait par un rapport pharamineux sur le danger qu'il y a à appeler un évêque Monseigneur au lieu de monsieur; je l'aurais pris
pour un fumiste. J'avoue que j'aurais eu tort, car M. Gastagnary est la preuve que rien n'est impossible: il est vrai qu'il a été du Siècle Qt avant tout de son siècle.
Aujourd'hui il doit trouver que 1887 vaut mieux que i83oî
M. Léonce Détroyat, qui alors n'écrivait pas^ venait prendre Tair du bureau. 11 tranchait avec AI. Gastagnary ; il riait toujours, du rire de Thomme satisfait de lui-même, qui pressent de hautes destinées. En effet, à part ses qualités personnelles, il devint le neveu du grand journaliste.
M. Léonce Détroyat était bronzé par son long séjour au Mexique. Gela lui valut une aventure remarquable :
Lorsque le roi Alphonse XII monta sur le trône d'Espagne, il eut l'honneur d'accompagner le jeune monarque. Il était assis dans la voiture royale, toujours souriant. La foule acclamait le roi. A Madrid, les curieux se demandaient :
— Quel est donc ce personnage qui a Tair si joyeux?
Un farceur répondit :
-— G'est l'ambassadeur Japonais !
Alors, on ne cria plus : Vive le roi, mais vive l'ambassadeur!
M. Léonce Détroyat, qui voyait bien queces cris s'adressaient à lui, saluait sans cesse, persuadé que ces acclamations étaient un juste hommage rendu au journaliste français, neveu du grand homme !
A intervalles réguliers on voyait arriver le père Gagne. C'était un grand vieillard, sanglé dans une redingote noire, le cou emmaillotté dans une immense cravate de satin noir. Il était à cette époque rédacteur en chef du Journsilophage, de VEspérance, du Théâtre du monde, de ïUniteur du inonde visible et invisible ; il entrait, ou plutôt se glissait timidement dans mon cabinet et me priait de lui insérer un quatrain, ce que Girardin refusait impitoyablement. D'autres journaux accueillaient sa prose et ses vers, ou plutôt ses prophéties. En voici une assez curieuse :
Congrès sauveur des peuples et des rois. Sont enrégimentés, payés, les gens de lettres, dont un triple abandon fait des fous ou des traîtres.
Supprimons les journaux et tous leurs Lucifers.
Le journal c'est le crime infernal qui déborde.
S'il ne meurt aujourd'hui, demain mourra le monde.
Le père Gagne n'était pas aussi toqué qu'on voulait bien le dire, c'était un homme pratique, il utilisait sa femme comme réclame I
Quand elle allait chercher ses provisions chez le boucher, il épinglait une de ses professions de foi après sa rube, et lui recommandait de prendre le chemin le plus long et de stationner devant les magasins, afin que les passants aient le temps de lire son affiche.
A peine sortait-elle de la porte cochère, que le père Gagne lui criait de la fenêtre :
— Rosalie, marche doucement. Sans cela on ne verrait pas sur ton dos que je suis le candidat universel.
Un dimanche, Gagne s'en alla à Saint-GermainrAuxerrois et il attacha ses affiches au dos des fidèles à la sortie de la messe ; ce fut un tohu-bohu étourdissant, presque une émeute. Le pauvre Gagne fut fourré au poste. Il est mort sans avoir pu sauver le Monde.
De Gasperini était une grande et douce figure. Il circulait au milieu de nous comme un oublié du siècle de Louis XV. A travers Rossini, Me3^erbeer, Halev}^ Gh. Gounod, tous les maîtres modernes en un mot, il ne voyait et ne vivait que par Richard Wagner, le musicien de l'avenir. Il plaçait le Ta?in/iauser au dessus de Guillaume Tell. Lohengrin^ suivant lui, dépassait Za Jia're de cent coudées.
Ah! il ne faisait pas bon le contredire; il se fâchait tout rouge, et nous disait que nous n'y connaissions rien. Il avait un peu raison, car aujourd'hui Richard Wagner, comme musicien, pas comme Allemand, compte plus d'admirateurs que de détracteurs.
Gasperini avait le baron Brisse en horreur, il est vrai de dire qu'ils étaient les deux extrêmes : lui, grand, mince, élégant, soigné, ne vivant que par Tesprit, l'autre, Brisse, énorme, ventripotent, vul» gaire, épais, gras à lard, ne vivant que pour la « gueule )) et par elle, ne pouvaient sympathiser.
Aussi, quand Gasperini voyait Brisse arriver, il prenait son chapeau et s'en allaiten disant ; « M. de Girardin veut donc faire du bureau de rédaction une gargote ? Ce gros intestin pue le graillon. »
Gela était vrai, car Brisse n'arrivait jamais au journal sans avoir ses poches pleines, bourrées de victuailles de toutes natures, qu'il ramassait sur sa route, chez les marchands de comestibles. Gomme les moines d'autrefois, il prélevait la dîme.
Quand les poches de Brisse étaient bondées, il songeait à son chapeau. Ge singulier garde-manger contenait les choses les plus étranges : des truffes, des harengs bouffis, du savon de toilette, des foies gras. La chaleur de sa tête faisait fondre ces objets. La graisse ruisselait sur son visage et jusque sur ses habits.
Avant d'être à la Liberté, Brisse, qui n'était pas baron du tout, avait fait peu de cuisine. Il avait rédigé sous son vrai nom : dWuharède^ de i852 à i855, un journal, V Abeille Impériale, et plus tard un journal de modes. En fait de viangeailles, il avait des théories absolument personnelles. Il ne voulait jamais goijter à un plat sans l'avoir vu, sans avoir été impressioiiné par son aspect. Il prétendait que manger seulement sur l'indication du maître d'hôtel ne pouvait pas plus exciter Tappétit que la vue du portrait d'une jeune inconnue qu'on vous destine ne peut exciter votre amour. Ne pas dîner sur menu, ne pas épouser sur photographie, telle était sa devise.
Brisse, comme tous les gourmands, était un profond égoïste : partager un mets, plutôt s'en faire crever. Il ne se consola jamais du tour qu'on lui joua au mois de février 1S67.
Un avocat de Vau:luse lui avait envoyé un pâté composé de filets de pore incorporés, à de la choucroute entièrement fondue dans un délicieux vin blanc.
Ce pâté merveilleux arriva à la rédaction parfaitement emballé. Je fis mettre la caisse dans un coin et n'y pensais plus, lorsque Clément Duvernois arriva quelques minutes plus tard.
En entrant, il tlau:'a, chercha et me dit :
— Bnsse est déjà venu?
— Non! répondis-je.
— Ça pue pourtant la cuisine.
— C'est sans doute la caisse qui est là?
— Ouvrez-la, nous verrons ce qu'elle contient. Je suivis le conseil de Davernois. J'ouvris la
fameuse caisse, et, aussiiôt, je tirais, enfoui dans un tas de copeaux, un splendide pâté qui embauma l'air d'un parfum délicieux,
— Ouvrez le pâté, me dit Duvernois.
J'obéis avec enthousiasme.
Peu à peu les rédacteurs de la Liberté étaient arrivés. On partagea le pâté et en un clin d'œii il n'en resta une miette.
Par hasard Brisse ne vint pas ce jour-là.
Le lendemain, je lui remis une lettre. Elle lui annonçait l'envoi du pâté. Après l'avoir lue :
— Vous n'avez rien reçu pour moi? me dit-il d'un air inquiet.
— Non ! non.
Il allait de mon cabinet à la porte du carré, il arpentait Tantichambre, il interrogeait Baptiste, il furetait, scrutait tous les coins-, enfin, à force de chercher, il découvrit la caisse cachée sous une table, il enleva le couvercle et sonda Fintérieur.
— Le pâté était là, me dit-il suppliant. Ne me faites pas plus longtemps languir. Donnez-le moi.
— Vous voyez bien qu'ils l'ont mangé, espèce de gros gueulard ! lui dit Gasperini.
— Ah! dit Brisse mélancoliquement, j'espère que vous m'avez gardé ma part?
— Non, nous avons tout mangél Il faillit s'évanouir.
A partir de ce jour il se fit adresser ses lettres et les échantillons qu'on lui envoyait à son domicile particulier.
Il s'en fil trop envoyer, car devant les réclamations qui surgissaient de toutes parts, Emile de Girardin, à la grande joie de Gasperini, le pria de porter ailleurs son ventre et son industrie.
Du jour où Brisse quitta la Liberté, il perdit sa vogue et mourut à Fontenay-aux-Roses, en 1880, dans un état proche de la misère.
La Liberté ne recevait pas que des pâtés, elle recevait aussi des vers. Le farouche Th. Roque de Filhol, le 6 mars 1867, adressait le quatrain suivant à Emile de Girardin.
Le mercredi des Cendres.
Couvrez, ministres saints, vos visages de cendre : Parmi les jours de deuil, ce jour sera compté. L'éclipsé du soleil est là pour nous l'apprendre, DIEU n'a pas voulu voir flétrir la Liberté,
M. de Girardin avait été condamné à une amende par la 6® chambre, le mercredi des Cendres, et précisément ce jour-là il y eut une éclipse de soleil.
M. Hector Pessard, dont la douceur était proverbiale, à tel point qu'on l'avait surnommé le Mouton noir, était le second de Duvernois. Parfois il écrivait des « premier Paris ». Un jour où il était de mauvaise humeur, sans doute, il écrivit un article fulgurant contre l'Espagne; il le terminait ainsi :
— Voilà où en est le gouvernement espagnol, voilà où en est arrivée la vie politique dans un pays où la liberté compte tant de vaillants et remarquables défenseurs. Plus de journaux, mais des écrits clandestins; plus de réunions, mais des sociétés secrètes; plus de Parlement, une camarilla qui commence à s'entre dévorer.
Et tout autour de ce palais royal, aussi loin que s'étend la terre espagnole, un peuple écrasé d'impôts, chômant, affamé, pensant tout bas en attendant qu'il crie bien haut : — Les Bourbons sont inconciliables avec la liberté ! Disparaissent les Bourbons et vive la liberté!
Voilà l'Espagne en 1867, voilà l'Espagne du maréchal- Narvaezî
Cet article passa inaperçu à Paris. A ce qu'il paraît, il n'en fut pas de même à Madrid, car le 7 mars suivant je reçus par un planton de l'ambassade espagnole la lettre suivante, adressée à Emile de Girardin.
Madrid, 5 mars 1867.
A M. Emile de Girardin, commandeur de l'ordre Royal et distingué de Charles III et de l'ordre américain d'Isabelle la Catholique.
Monsieur,
Un article que je vous rappelle, sans le qualifier, a été publié dans la Liberté du 1 1 de février, que, a ce que je CROIS, vous dirigez, et dans le dit écrit on attaque tout ce qu'il y a de plus respectable en Espagne et ailleurs.
Comme il résulte des registres de notre première secrétairerie d'Etat que la Reine, ma souveraine, a daigné vous faire faveur des commanderies de l'ordre espagnol royal et distingué de Charles III et de l'ordre royal américain d'Isabelle la Catholique, j'ai cru et je continue à croire que cet article a été inséré dans la Liberté sans que vous en ayez eu connaissance, et je ne doute pas que quand vous l'aurez connu, vous y aurez donné votre réprobation complète, car, d'une autre manière, je ne pourrais m'expliquer que vous continuiez à être commandeur des deux ordres royaux espagnols sans en avoir donné votre démission.
Je vous prie de me donner sur cette affaire des explications qui sont nécessaires, afin que je puisse en conséquence proposer à la Reine, mon Auguste Souveraine, ce que je croirais convenable pour conserver la dignité des décorations espagnoles.
Le ministre d'Etat de Sa Majesté Catholique, E. DE Calonje.
Pour mon compte personnel, je reçus semblable lettre. J'écrivis à Emile de Girardin pour lui demandv^r de publier les deux lettres originales et notre réponse. Il me répondit :
— Si vous y tenez, insérez, mais je pense que le mieux serait de les envoyer. . . promener et de ne fournir aucune explication.
Ce qui fut fait. L'affaire n'eut pas de suite, car, quelques mois plus tard, la reine Isabelle était détrônée, mais Emile de Girardin lui avait gardé rancune de la lettre de son premier ministre et à son tour il lui fit une guerre acharnée.
Au moment où M. Charles Muller vendit la. Liberté à Em;le de Girardin, Jules Vaiiès y collaborait. Le 26 mars 1866 il publia un feuilleton qui contenait les injures les plus épouvantables contre le général Yusuf qui venait de mourir.
Emile de Girardin était déjà en possession. Il entra dans une fureur épouvantable; ce fut encore pis lorsqu'il reçut le communiqué suivant du ministre de Tintérjcur :
— Au moment même où la veuve du général Yusuf accomplit le pieux devoir de transporter la dépouille mor telle de son mari sur cette terre d'Afrique qu'il avait illustrée par son courage, le journal la Liberté, dans son feuilleton du 26 mars, dirige contre la mémoire de cet officier général les plus déplorables attaques.
Le gouvernement n'a pas a se préoccuper des réparations que la famille du général Yusuf pourra demandera la justice; mais il est dès à présent de son devoir de dé-
mentir, au nom de l'armée entière, les imputations outrageantes publiées parce journal.
Les témoignages éclatants dont la mémoire du générai a été l'objet dans une notice insérée au Moniteur universel du. i8 mars et dans l'ordre du jour du maréchal de Mac Mahon, annonçante l'armée d'Afrique la perte d'un de ses plus glorieux chefs, suffisent à faire justice de ces odieuses accusations sur une tombe à peine fermée. Tous ceux qui ont suivi les événements dont l'Algérie a été le théâtre, savent que jamais le général Yusuf n'a laissé commettre à ses soldats les actes de barbarie qu'on lui reproche d'avoir encouragés.
L'opmion publique jugera avec une légitime sévérité des assertions absolument contraires à la vérité et qui, si elles n'avaient pas été rectifiées, auraient pu porter atteinte à la réputation d'un de nos plus braves officiers.
Ce communiqué fut inséré par la Liberté et aussitôt la lettre suivante parut en tête du journal :
1" avril 18G6 Monsieur le rédacteur en chef,'
J'ai l'honneur de vous adresser ma démission de chroniqueur à la Liberté. Je brise ma plume qui n'a pas su rendre ma pensée. Ma retraite prouvera, j'espère,, que ni le journal ni le journaliste n'avaient songé un instant à porter atteinte à l'honneur de l'offijier courageux que le gouvernement a cru de son devoir de détendre.
Jules Vallès.
Jules Vallès ne brisa pas sa plume et sa retraite prouva seulement qu'il fit des excuses afin de s'éviter une condamnation certaine pour diffamation.
Le 24 septembre 1866, M. Francisque Sarcey
4o PARIS-CANARD
publia dans le journal l'Opinion nationale un article de critique théâtrale dans lequel se trouvait
ceci :
Si le feuilleton est si fortement constitué dans le journalisme, s'il est suivi avec tant d'intérêt par un si grand nombre de personnes, c'est que les hommes qui en sont chargés ne se sont pas contentés d'ê:re des nouvellistes, pour me servir du mot à la mode, des chroniqueurs. Ils ont tâché d'avoir un corps de doctrine, d'enseigner le théâtre, à mesure que les événements du jour donnaient prétexte à quelque leçon nouvelle; ils ont, au rez-dechaussée, cherché à diriger le goût de la foule, comme on essayait, au premier étage, de gouverner l'esprit public.
On dit que certains journaux tendent à supprimer cet enseignement hebdomadaire. Je crois qu'ils auraient bien tort. M. de Girardin l'a fait dans la Liberté. Mais tout le monde connaît M de Girardin ; c'est un esprit qui ne voit jamais rien par delà le fait cru et brutal, un admirable talent de polémiste, soit, et qui a reçu le don du mouvement, mais un homme sans portée intellectuelle ni morale. Personne n'a plus que lui contribué à rabaisser le journalisme contemporain, et je ne vois pas sans tristesse où est tombée la feuille qu'il dirige.
Ce n'est plus qu'un amas informe, indigeste, de petits faits qui tombent les uns par dessus les autres, sans qu'aucun ferment d'idées mette en jeu et fasse lever cette pâte coupée en lourdes tranches. Tous les mondes défilent tour à tour devant les yeux, chacun contient son fait divers, mais de tous ces pitoyables cancans
Le lendemain de la publication de cet article, tous les rédacteurs de la Liberté étaient réunis
dans le cabinet da secrétaire de la rédaction. Une discussion violente s'engagea entre moi, Glénient Davernois, Hector Pessard et A. de Fonvielle pour savoir lequel de nous ferait demander une réparation à M. Sarcey. Il était impossible de nous mettre d'accord quand l'un de nos confrères émit l'idée qu'il fallait tirer au sort. On mit tous les noms des rédacteurs dans un chapeau. Le premier qui sortit fut celui de Brisse. Ce fut un immense éclat de rire. Brisse d'ailleurs battit en retraite immédiatement. On recommença le tirage. Cette fois, ce fut Gasperini. Il se récusa en nous disant :
— Je suis ici pour faire de la musique et non pour me battre.
On recommença une troisième fois. Enfin c'était à M. Hector Pessard qu'incombait le soin de venger le journal : il choisit pour témoins MM. Clément Duvernois et A. de Fonvielle. Ces deux derniers se rendirent chez M. Sarcey.
— Monsieur, lui dit Clément Duvernois, nos noms et les circonstances dans lesquelles se produit notre visite vous en font sans doute deviner l'objet.
— Je m'en doute en effet, messieurs.
— Nous venons pour vous demander réparation de l'article que vous avez publié avant-hier dans rOpinion na^tionale,
— Fort bien ! Au nom de qui venez-vous ?
— Nous venons de la part de M. Pessard.
— Mais je n'ai pas attaqué personnellement M. Pessard.
— Sans doute, mais vous avez attaqué toute la rédaction de la Liberté^ et comme il ne serait pas lovai qu'on vous opposât tous les rédacteurs d'un journal, nous avons chargé le sort de désigner celui d'entre nous qui prendrait l'affaire pour son compte, une fois pour toutes.
M, Sarcey adressa MM. Tripier et Malespine aux témoins de M. Pessard et une réunion eut lieu dans les bureaux de la Liberté.
Les témoins de M. Pessard demandaient trois choses : i° Tinsertion dans VOpinion nationale d'une note satisfaisante. — 2^ une réparation par les armes.. — 3° un refus pur et simple de satisfaction. Les témoins de M. Sarcey soutenaient que la rédaction de la Liberté ne devait pas être offensée, que AL Sarcey avait visé M. Emile de Girardin seul. Ils demandèrent à conférer avec leur client, n'ayant pas de pouvoir suffisant ; nouvelle réunion à trois heures chez AL Malespine. Une note fut rédigée d'un commun accord par les témoins de AL Sarcey, mais ils demandèrent de la lui soumettre. Les témoins de AL Pessard acceptèrent et un nouveau rendez-vous fut pris quand AlAL Tripier et Alalespine revinrent; les mots : LES RÉDACTEURS DE LA LIBERTÉ, qui figuraient dans la première note, étaient remplacés par ceux-ci : Les COLLABORATEURS DE AL DE GiRARDiN. Les témoins de AL Pessard firent alors observer à ces messieurs que la nouvelle rédaction était inacceptable, qu'elle impliquait la pensée de reconnaître à
l'article de M. Sarcey un caractère injurieux mais en faisant peser tout le poids de l'iniure sur M. de Girardin et en l'isolant de ses collaborateurs, qu'il était inadmissible qu'une demande de satisfaction adressée par les rédacteurs de la Libertp-'^vk de prétexte à une insulte à leur direp^^r'p(^i^>(^e. Enfin, après bien des pourparlepar^ne r^^i^^^èntre fik décidée pour le mercredi 2j3<^^%rt^^^re.s^u ma-^ tin, au bois de Vincenn^5<^<:epé^^^TaTr»e choisie^
Sur le lieu du co;;?r^i,^^1^ô§VrC^fvâemand«^V^rt> torisation de coi^erVdi:v^^6s^<0>^enes,-et'^^ Zu- Tie^^es, ce qui lui Yii^ accorde sans^'âji^ulté. Ce n'était pas logique, car cela^^o^sti'ta^piT un avantage pour M.Sircey qui pouvait, Qaj;>«^et équipage, ùire mourir son adversaire ck^^îre I Enfin le combat allait commencer lorsque M. Arthur Arnould se présenta comme témoin au lieu et place de M. Malespine empêché. Il demanda à faire remarquer ceci :
— Avant que le combat ne commence, nous tenons à déclarer que Al. Pessard n'a aucun droit à une réparation et que s'il se bat^ c'est j^our le compte de M. de Girardin.
Les témoms n'acceptèrent pas et firent remarquer qu'il n'est pas d'usage de venir sur le terrain pour discuter. Ennn la rencontre n'eut pas lieu et il résulta de cette afîaire que AI. Sarce}^ accordait les excuses les plus complètes à la rédaction de la Liberté et qu'il n'avait, dans son feuilleton, visé que Al. Emile de Girardm.
Le 26 septembre, Emile de Girardia écrivit la lettre suivante au rédacteur en chef de ÏEvéne- "ornent :
iMonsieur,
Puisque vous rendez compte d'un duel que j'ai ignoré, veuillez ajouter aux détails dans lesquels vous entrez que je le blâme hautement.
Demander réparation d'une injure, c'est lui faire l'honneur de l'élever jusqu'à soi. Sa juste flétrissure n'est pas le péril qui la change en courage ; elle est dans l'impunité qui lui garde sa lâcheté et fait paraître l'injure encore plus vile. Si ce n'était pas contre elle et contre la calomnie, ce qu'il y a de plus méprisable, contre qui donc aurait été inventé le mépris ?
Le sentiment que j'exprime n'est pas celui des jeunes rédacteurs de \2i Liberté; ils sont jeunes... mais plus que jamais il est le mien. Hélas ! pourquoi ne l'a-t-il pas toujours été?
Emile de Girardin
Pourtant Emile de Girardin, comme tous les hommes qui se sentent hauts et forts acceptait toujours un bon mot qui l'attaquait avec esprit. Il avait souvent attaqué M. Thiers quoiqu'il fût son ami. Lorsque, plus tard, AL Thiers devint président de la République il voulut pour se venger faire d'Emile de Girardin un sénateur. Il en parla à Djfaure. Ce dernier n'aimait pas Girardin; il s^exclama à Tidée de M, Thiers. Celui ci répondit :
— Mais, mon cher Dufaure, Girardin est aussi gouvernemental que vous et moi.
— Lui, Girardin, gouvernemental! Allons donc, mais les gouvenements, il les a tous trahis î
— Eh I riposta M. Thiers, c'est la preuve qu'il les a tous servis !...
Pardon de cette digression.
Le lundi i^'' octobre, la Liberté publia un article intitulé : Le Monde drôlcitique^ duquel j'extrais ceci :
— Il est bien entendu que MM, Sarcey et consorts ne se battent qu'à la pleurésie.
S'ils vous ont offensé gratuitement, ils refusent une réparation ; s'ils sont traités comme ils le méritent, ils vont porter leur joue toute chaude à la police correctionnelle où ils gardent les démentis qu'on leur a infligés. Devant cette attitude nous nous sentons désarmés... désarmés par le rire; aussi quelles que soient à l'avenir leurs impertinences, nous nous garderons bien de leur demander une réparation et nous nous bornerons à nous en amuser de notre mieux.
Exécuteur testamentaire de Fiorentino et critique à son tour, M. Sarcey a peut être du talent, mais il n'a pas à coup sûr^ aucun sentiment des convenances. Du premier coup d'œil l'on reconnaît un pédant égaré dans un monde qui n'est pas le sien.
On est libre d'aller au bois de Vincennes à huit heures du matin, mais si l'on y va, ce n'est pas pour montrer ses bretelles...
Cet article émut profondément M. Sarcey; il envoya ses témoins à M. Clément Duvernois et une rencontre à Tépée fut décidée le 2 octobre à dix heures du matin, au bois de Vincennes. Après un
court engagement, M. Sarcey fut blessé à la pau- | pièrede Tceil droit.
Le soir même, on vint nous prévenir à la Liberté que le lendemain à la première représentation de Nos bons VillageoiSy de Sardou, au Gymnase, | M. de Girardin devait être souffleté. On nous cita MM. Vallès, ArnoulJ, etc., etc., comme devant être les agresseurs. Toute la rédaction de la I^iberté se rendit au Gymnase. Emile de Gi- d rardin se promena seul dans le foyer, et le spec- ' tacle terminé, il se plaça au milieu du grand escalier, sa rédaction derrière lui. Tous restèrent là jusqu'à ce que les spectateurs aient quitté la salle ; Aucun incident ne se produisit. Ce fut heureux pour ceux qui auraient eu Tmtention d'attaquer notre directeur.
Le 23 octobre 1866, ^L^L Sarcey, Clément Duvernois et les quatre témoins passèrent devant le tribunal correctionnel. Clément Duvernois fut condamné à deux mois dd prison, de Fonvielle et A. de Girardin, ses témoins à chacun un mois. M. Sarcey ne fut pas condamné, ses témoins, le furent à chacun 100 francs d'amende.
Emile de Girardin, furieux, m'envoya le lendemain l'article suivant :