‹ Paris-CanardChapitre 2 sur 28 · QUESTION SANS REPONSE · texte numérisé non relu

QUESTION SANS REPONSE

M. Clément Duvernois, à la suite d'un premier article injurieux dont il n'était pas l'auteur, a eu une rencontre, les armes à la main, avec .M. Sarcey qu'il égratigne : AL Clé-

ment Duvernois est condamné à deux mois de prison et chacun de ses témoins est condamné à un mois d'emprisonnement.

xM. Paul de Cassagnac, à la suite d'un premier article injurieux dont il est l'auteur, a une rencontre les armes à la main avec M. de Rochefort qu'il blesse légèrement : M. Paul de Cassagnac est condamné à cent francs d'amende et les témoins chacun à 25 francs d'amende.

On nous demande d'expliquer cette différence entre deux jugements fondés sur les mêmes considérants et sur les mêmes textes... Nous répondrons : — le demander à la... justice 1

E. DE GlRARDIN.

Au moment de mettre sous presse, il m'envoya Tordre de supprimer cet article, et en même temps, Tukase suivant :

M. "Virmaître.

— Dès que nous aurons cessé de déborder comme les fleuves et que nous serons rentrés dans notre lit, il sera bien important et bien urgent que vous lisiez avec la plus grande attention toutes les nouvelles, afin de n'en laisser passer aucune...

Il avait bien raison de nous rappeler à Tordre, car depuis l'affaire Sarcey, le bureau de rédaction était devenu une salle d'armes. Pons, le marchand de mort subite, venait tous les jours. On ne parlait plus que de pourfendre la moitié de Paris. Enfin, peu à peu tout rentra dans l'ordre.

On a beaucoup épilogue sur la facilité d'Emile de Girardin à changer d'opinion et à défendre le lendemain ce qu'il attaquait la veille ; je retrouve

l'explication de cette versatilité dans : au Hasardy fragments sans suite d'une histoire sans fin :

... Hors les gens de mauvaise foi, il n'y a dans le monde moral que deux classes distinctes: les ingrats et les envieux! Il n'est pas un succès que je ne jalouse, une jolie femme que je ne convoite.^ les richesses me tentent, les honneurs encore plus, je désire tout, depuis la santé du vigoureux colporteur, jusqu'au crédit du député qui a accaparé toutes les places, jusqu'à la conscience du fournisseur enrichi, jusqu'au parchemin de l'émigré.

E. DE GlRARDlN.

Dans la nuit du 22 au 23 février i85o, le comité démocratique socialiste tint une séance sous la présidence du citoyen de Luc à Teffet d'arrêter la formation définitive de la liste des candidats à la représentation nationale.

Le bureau était éclairé par deux maigres chandelles, Emile deGirardin était candidat. On ne lui adressait les questions qu'on voulait lui poser qu'au moyen de petits carrés de papiers, sur lesquels elles étaient inscrites, et que lui transmettait le président sans lui adresser la parole. Cette séance unique fut fidèlement reproduite par la Voix du Peuple du 24-25 février i85o.

Tout Girardin est là.

Le citoyen président : — Citoyen Girardin, avant de répondre aux interpellations qui vous seront adressées, vous êtes invité à faire votre profession de foi.

Le citoyen Girardin : — Citoyens délégués, je ne supposais pas que j'aurais à faire devant vous ma profession de foi; je la fais tous les jours dans la Presse. Je la ferai donc ici très courte et très simple. Ennemi déclaré de l'arbitraire sous tous les régimes, ennemi déclaré de toutes les apostasies sous tous les masques, je suis prêt à répondre à toutes les interpellations qui me seraient faites sur mes actes dans le passé et sur mes engagements dans l'avenir. Le citoyen Président: — Je vais vous transmettre les interpellations que vous adresseront les délégués : N'avezvous pas, il y a quelques mois, posé la candidature du prince de Joinville?

Le citoyen Girardin : — Je n'ai pas proposé la candidature du prince de Joinville. A propos de l'abrogation d'une loi de bannissement, j'ai fait entrevoir que le résultat de cette abrogation pouvait donner lieu dans les éventualités de l'avenir, à la candidature du prince de Joinville que je regardais comme très utile a la république, après la noble conduite tenue par lui en Afrique. Je pensais que s'il était une considération qui fût capable de faire sortir le président de la République de la malheureuse voie ou il est entré depuis le 20 décembre, c'était à coup sûr une candidature aussi redoutable posée par la Presse.

Enfin et comme moyen de prévenir toute restauration monarchique en FRANCE^ soit de la branche cadette, soit de la branche ainée, je pensais qu'il n'y avait pas d'obstacle plus grand à susciter à une restauration que la création d'une deuxième branche cadette.

Le citoyen Président : — On demande ce que pense le citoyen Girardin au sujet de l'institution de la présidence? Le citoyen Girardin ; — L'Assemblée me permettra de m'étonner que cette question me soit posée car, avant que le citoyen Grévy eût à combattre à l'Assemblée nationale l'institution de la présidence, j'avais déclaré dans la Presse que l'institution de la présidence me paraissait impolitique ET dangereuse. Un président du conseil, un chargé

du pouvoir exécutif, essentiellement révocable, me semblait de beaucoup préférable.

Le citoyen Président ; — On vous demande pourquoi vous avez souscrit à la propagande de la rue de Poitiers pour une somme de looo francs?

Le citoyen Girardin : — J'ai toujours pensé que la liberté de la Presse était la première de toute nos libertés, la garantie de toutes les autres. Quand j'ai vu le comité de la rue de Poitiers ouvrir une souscription qui avait pour résultat d'étendre cette liberté, je m.e suis empressé de m'inscrire.

Le citoyen Président : — Dans l'hypothèse où vous arriveriez au pouvoir, on vous demande quel moyen vous proposeriez pour arriver à l'amélioration de la simation des classes ouvrières ?

Le citoyen Girardin : — Je ne m.'attendais pas à répondre à cette flatteuse hypothèse, mais si jamais elle se réalisait, je suis convaincu que le meilleur moyen c'est : l'iMpoT SUR LE CAPITAL. Le premier effet de cette circulation, plus rapide serait d'améliorer la situation des travailleurs. Je crois cette mesure plus propre que toute autre à amener la solution de ce problème : je ne suis pas un républicain DE l'avant veille, JE SUIS UN SOCIALISTE DE l' AVANT VEILLE !

Le citoyen Président : — On vous demande ce que vous feriez dans le cas d'une tentative de restauration monarchique ou impériale ?

Le citoyen Girardin : — On m'a vu, au 2 3 février, me rapprocher de la Monarchie ^a.\ors que ses ministres l'abandonnaient. Ce que j'ai fait pour la xMonarchie, je le ferai

POLR LA RÉPUBLIQUE, ET JE LA DÉFENDRAI AVEC PLUS DE COU- RAGE QUE CEUX QUI s'en SONT FAIT LES prôneurs. (Murmures sur quelques bancs.)

Le citoyen Président : — Voici une autre question. Il résuherait de ce que vous avez écrit que vous n'êtes pas un partisan zélé du suffrage universel.

Le citoyen Girardin : — Je l'avoue, je ne suis pas un des fanatiques du suffrage universel, ce n'est pas le suffrage universel, cest le bien-être universel que j'envisage AVANT TOUT. Le Suffrage universel, depuis le peu de temps qu'il existe, a causé bien des mécomptes. Néanmoins le suffrage universel est écrit dans votre constitution, c'est une conquête de votre révolution et je la détendrai autant que personne.

Le Président : — Admettez-vous, oui ou non, que la République soil au-dessus des majorités?

Le citoyen Girardin : — C'est la question plus grave et en même temps la plus délicate qui puisse m'être adress^ée; je ne croyais pas qu'on puisse poser une question en ces termes Si je répondais affirmativement ce serait porter atteinte au suffrage universel que je viens de déclarer vouloir défendre; mais si la France tout entière venait à se prononcer contre la République, ce qu'a dieu ne plaise , je reconnaîtrais le droit de la majorité, et je placerais le suffrage universel au-dessus de la République!

Enfin, après une multitude de questions, la séance se termina par une déclaration du citoyen Gastille: « je désirerais, dit-il, démontrer que M. de Girardin est le danger de la situation! «

Sans doute les délégués en étaient convaincus, car ils passèrent à l'ordre du jour.

Sur 22 1 votants, Emile de Girardin eut 48 suffrages; il en garda une rancune violente au parti républicain avancé et ne reparla jamais de socialisme.

Dame, ça ne pouvait pas rapporter! '

Il n'en fut pas de même de l'affaire de la Jeune Turquie.

6o PARIS-CANARD

En juillet 1866, j'étais, comme d'habitude, vers sept heures du matin, dans le cabinet de M. de Girardin, en train de recevoir ses ordres. Il était furieux, agité, il se promenait de long en large (pas le cabinet; M. de Girardin) comme Tours du Jardin des Plantes; je n'osais l'interroger. Tout à coup, semblant faire un effort, il me dit :

— L'article sur la Jeune Turquie est-il composé ?

- — Oui! répondis-je.

— Avez-vous vu Ganesco ?

— Non!

Il recommença sa promenade, bousculant ses papiers, plus furieux que jamais. Je ne comprenais pas ce qu'il pouvait y avoir de commun entre Tarticle en question et Ganesco. L'article n'était pas de la main de ce dernier.

Tout à coup, Claude entra et annonça :

— M. Grégory Ganesco!

Avant qu'il n'eût prononcé la dernière syllabe, Ganesco faisait son entrée, toujours vêtu de la fameuse redingote à collet et à parements de velours, en sautant comme une chèvre -, il embrassa Girardin avec effusion en s'écriant avec un accent et un geste inimitable :

— Mon ser maître, mon illoustre maître, ze souis le plous heureux des hommes en vous serrant dans mes bras, vous, la loumière des loumières.

Girardin me fit un signe imperceptible qui vou-

PARIS-CANARD 6l

lait dire : attention, il est trop poli pour être honnête.

Ganesco se tourna vers moi, même démonstration de joie :

— Bonzour, mon ser coumarade, vous le zecond, vous le bras droit, vous savez si ze vous aime.

Girardin et Ganesco se retirèrent dans l'angle de la fenêtre et parlèrent bas. Néanmoins je saisis ces lambeaux de phrases :

— Avez-vous composé l'article ? — Oui!

• — Pourquoi n'est-il pas publié? — Vous savez,

donnant donnant... — Je vous jure que vous aurez les traites ce soir — L'article passera alors demain — Non! il faudrait qu'il passe aujourd'hui, donnez l'ordre à M. Virmaitre.... — Bien.

Ils se rapprochèrent de la table, Girardin me dit :

— Vous ferez passer en première page la Jeune Turquie.

Je pris mon portefeuille; j'allais partir, lorsque Girardin me rappela.

— Donnez-moi le stock des épreuves, me dit-il, j'ai oublié une ligne dans le « Premier Paris ».

Il écrivit rapidement quelques mots en marge d'une épreuve, il remit le tout dans mon portefeuille, et en me serrant la main, il ajouta :

— Je vous recommande de lire attentivement. Une fois dans ma voiture, je me dépêchai de lire

ce qu'il avait écrit. Voici ce que je lus :

— Arrangez-vous pour que l'article ne passe pas,

si à une heure irrécise vous n'avez pas reçu de moi un ordre signé.

De retour à la Liberté^ je fis demander les épreuves et la copie. Je serrai le tout précieusement. Vers midi et demi, à l'heure de ma mise en pages, Ganesco arriva rayonnant. J'étais à la composition. Son premier mot fut celui-ci :

— Et m.on article?

— Il va passer.

Par mon metteur en pages, ]efis aligner tous les paquets sur un ais, je fis placer Tais sur Tangle du marbre, en équilibre, et je continuai ma besogne^' l'œil fixé sur lapendule. Une heure sonna. Aussitôt, par un mouvement imperceptible, en me retournant, je fis tomber Tais, et, patatra, tous les paquets tombèrent sur le parquet. Ganesco ahuri se précipita :

— Malheureux, me dit-il, vous tuez la Révolution !

Il se sauva comme un fou.

Le lendemain matin, il revint et me remit ce seul mot ;

Publiez.

E. de G.

Quelque temps plus tard, Ganesco, me plaisantait sur ma maladresse devant Girardin :

— Ce n'est pas sa faute, lui répondit cyniquement ce dernier, s'il avait pu caler l'ais avec des billets de mille, il ne serait pas tombé! !

En 1870, Emile de Girardin vendit la Liberté à M. Léonce Détroyat. Cette feuille fut mise en Société anonyme au capital de 1,600,000 fr. En 1876, M. Détroyat céda sa place à M. Gai, qui l'occupe encore aujourd'hui.

Que sont dev^enus tous les brillants rédacteurs de la Liberté dont la plupart préparèrent la chute de l'Empire sans profiter des faveurs de la République ?

Sont morts : Emile de Girardin, Clément Duvernois, Vermorel, Paul de Saint Victor, Jacques Valserre, Gasperini, Xavier Eyma, Jean Tapie,

Brisse, Ch. Gonet, J. Vallès, Bic. Les autres?

Ah! la République a du bon, et c'est une mercière qui n'est pas avare de rubans pour ses amis et les amis des amis !

La Presse. — Victor Hugo. — Girardin et Armand Carrel. — Un coup de pistolet sur Louis-Philippe. — Une lettre inédite de Bergeron à M. Félix Pyat. — Le soufflet de l'Opéra. — Une récompense nationale. — Ch. Monselet teneur de livres et romancier. — Napoléon III et Pie IX. — Mires. — Ma religion me le défend. — Mires et Solar. — Le mort vivant. — Poète et financier. — Mutations de la Presse. — Un abonné de 5o ans.

La Presse fut fondée le i" juillet i836 par Emile de Girardin qui la rédigea en chef jusqu'en 1866. Le capital de la Presse était de 800,000 fr. divisés en actions de 25o francs.

La profession de foi du nouveau journal fut publié dans un prospectus très étendu précédé de cette épigraphe :

— Cette œuvre sera la formation paisible, lente et logique d'un ordre social, où les principes nouveaux, dégagés par la Révolution française, trouveront enfin une combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation.

Concourons donc ensemble, tous chacun dans notre région, et selon notre loi particulière, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques, fâchons de rallier à l'idée applicable du progrès tous les hommes d'élite, et d'extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation de tous les partis inférieurs qui ne savent ce qu'ils veulent.

Victor Hugo.

Dès son apparition, la Presse, qui mettait ses abonnements à 40 francs, fut en butte à la plus viveanimosité de la part des journaux à 80 francs.

Le Bon Sens, rédigé par M. Capo de Feuillide, se distingua par son acharnement, à tel point qu'Emile de Girardin le poursuivit pour diffamation devant la 6^ chambre correctionnelle.

Le Natioucil se mêla de la partie et reprocha à Emile de Girardin de vouloir jouir du bénéfice des lois de septembre afin d'empêcher les journaux de rendre compte des débats.

La polémique fut si vive entre la. Presse et le National, qu'elle amena le 1 3 juillet un duel entre Emile de Girardin et Armand Carrel ; ce dernier' fut tué.

Les rédacteurs de la Presse étaient, lors de sa fondation : i\L\L Granier de Cassagnac père, Méry, Alphonse Esquiros, Fiorentino , Chaudesaigues, marquis de Gustine, madame Gay, Léon Gozlan, Frédéric Soulié, Alexandre Dumas et Théophile Gautier.

Madame de Girardin signait les Courriers de

Paris du pseudonyme de vicomte de Launay.

Tous ces écrivains sont morts.

La mort d'Armand Carrel ne fît qu'envenimer la haine des journalistes concurrents contre Emile de Girardin.

Au mois de novembre i836, le roi Louis-Philippe allant faire l'ouverture des Chambres, un coup de pistolet fut tiré sur lui. Bergeron fut accusé d'avoir commis cet attentat. Poursuivi il fut acquitté. Il entra alors au Siècle et au National où il écrivit sous le pseudonyme de Pages,

Au lendemain de Tattentat d'Alibaud, Emile de Girardin écrivit dans la Presse :

Cet attentat nous dé sespère et rcus hmiilie, sans rcu surprendre. Gemment n'en serait-il pas ainsi, lorsque tous les matins le roi est désigné aux fureurs des partis^ non seulenicnt par les journaux qui cherchent à détruire le gouvernement que i83o a fondé, mais encore par ceux qui le soutiennent ?

Comment n'en serait-il pas ainsi quand on xoh le Siècle défendre M. Tniers et compter Bergeron au nombre de ses rédacteurs?

Aussitôt que Bergeron eut connaissance de cet article, il écrivit à M. Félix Pyat la lettre suivante dont je possède l'original. Elle explique la scène de rOpéra, qui eut un si grand retentissement.

Mon cher ami,

Après avoir recueilli en te quittant plusieurs avis importants, il a été convenu que la démarche vis-à-vis de Gi-

rardin était un précédent nécessaire. Pour en avoir le bénéfice et t'épargner la course, Boulé vient de lui écrire en ces termes :

(( Charges par M. Bergeron denous présenter chez vous, w M. Félix Pyat et moi, nous vous prions de vouloir bien ») nous faire savoir l'heure à laquelle vous serez visible » demain ? t

Il est clair qu'il répondra comme aux témoins de Grégoire par une fin de non-recevoir ^in' sera pour moi une autorisation d'agir. Dans le cas contraire, Boulé t'avertirait, et votre démarche, dès lors, n'aurait plus rien d'embêtant. A tout hasard, si tu sors, laisse chez toi ton itinéraire de la journée, Boulé te fera part de la réponse dès qu'il l'aura reçue.

j\e m'accuse pas de ce changement de système qui m'est imposé par la nécessité de mettre toutes les convenances à couvert, vu les suites probables.

Tout à toi,

Bergeron.

Gomme Tavait prévu Bergeron, Emile de Girardin lui refusa toute espèce de réparation. Le lendemain, Bergeron alla le souffleter dans sa loge à l'Opéra. C'était la suite probable.

Bergeron fut poursuivi et condamné à trois ans d'emprisonnement. Mais, curieux détail, cette condamnation lui valut, en 1S48, l'honneur detre porté pour une pension de cinq cents francs sur la liste des récompenses nationales.

Le gouvernement de 1848 jugea que le fait d'avoir publiquement souffleté Emile de Girardin pouvait être considéré comme un service rendu à la Patrie. C'était peu aimable pour le grand publi-

ciste. Il fallut que Girardin eût de puissantes raisons pour ne pas relever cette injure et s'aplatir au contraire devant les républicains.

En 1837 Balzac, Eugène Sue, Alphonse Karr et Capo de Feuillide collaboraient à /a Presse.

La Presse était rédigée avec une économie sans égale. Cette curieuse lettre le prouve, elle était adressée à M. Rouy, gérant du journal :

Monsieur Rouy,

Je donne cette lettre à M. Charles Monselet qui est un jeune homme plein de mérite, qui a une charmante écriture,el que je vous engage à prendre avec vous pour inettre vos livres à jour, faire la correspondance et vous servir d'intermédiaire. Il se contente de i ^200 francs par an. Je pourrai lui faire gagner un supplément dans le feuilleton. Il a vraiment du talent (il est tout à fait hors lignée II a été dans le commerce à Bordeaux.

E. DE Girardin.

Charles Monselet, teneur de livres et roman' cier ! !

De i85o à i858 écrivirent à la Presse MM. A. Bonneau, Charles Brainne, Alfred Darimon, Horne, Chatard, Jacques Valserre, Alfred Assolant, Charolais, Léouzon-Leduc, Paulin Limayrac, Charles Sauvestre, Labiche, Roger de Beauvoir, Amédée Rolland, Amédée Achard, Hippolyte Castille, Louis Ulbach, Clément Caraguel et Arsène Houssaye.

M. Millaud, le fondateur du Petit Journal^

remplaça quelque temps Emile de Girardin comme gérant de la Presse. Ses démêlés avec M. Rouysont restés légendaires.

Au mois de février 1866, la Pï^esse reçut deux avertissements qui émurent ses plus importants propriétaires et nécessitèrent la retraite d'Emile de Girardin.

La Presse passa aux mains de M. Emile Ollivier.

En avril 1866, on lisait dans V Époque :

Le bruit court que M. Mirés a acheté la Presse, c'est-àdire qu'il aurait acheté les "actions de MM. Raynouard et Arsène Houssaye ; de plus M. Mirés romprait l'alliance de la Presse avec M. Emile Ollivier, et chargerait M. Veuillot de diriger sa nouvelle propriété et d'en faire un organe gouvernemental et clérical, deux adjectifs qui riment à peu près et qui ne jurent pas d'être ensemble.

Emile de Girardin répondit le lendemain dans la Liberté :

UEpoque n'est inexactement informée que sur le nom du nouveau rédacteur en chef de /<^ Presse convertie.

Ce n'est pas M. Veuillot qui est appelé à en prendre la direction politique, c'est M. Cucheval-Clarigny.

Si la Presse change d'opinion, du moins elle demeure fidèle à ses plus anciennes traditions, elle restera franche. Son programme se résume hautement dans ces deux noms :

Napoléon 111 Pie IX

La gestion de Mirés ne fat pas favorable à la. Presse. Il était plus financier que journaliste.

Mirés était un singulier type. Très petit, toujours en mouvement, son chapeau vissé sur sa tête, il tombait comme une bombe au milieu de la rédaction et parlait à tout le monde à la fois avec une volubilité sans égale.

Mirés était assurément Thomme de France le plus distrait, et ses distractions sont aussi célèbres que les âneries de Galino.

En voici quelques exemples :

Un jour il allait visiter Emile de Girardin; il le rencontra qui sortait de son hôtel. Il prit le bras du maître et donna ordre à son cocher de Fattendre.

Tout en causant, xMirès et Girardin d.^scendirent Tavenue des Ghamps-Elj^sées et arrivèrent au 120 de la rue Montmartre. Mirés rentra chez lui, se mit à table, dîna, alla à l'Opéra, et enfin à minuit, il se rappela qu'il avait oublié son cocher rue Lapérouse.

Son cocher, Jean, l'attendait philosophiquement.

Une autre fois. Mirés accompagnait sa femme chez madame de Rieux. Il faisait un froid à fendre l'obélisque. Tous deux descendirent de voiture. Mirés prit son pardessus sur son bras et monta chez ses amis. La visite terminée, M. des Rieux accompagna M. et madame Mirés jusqu'au vestibule. Madame remonta dans sa voiture et Mirés rentra sous la porte cochère pour causer un ins-

tant. Mad ime qui s'impatientait l'appela ; il quitta son interlocuteur et : cocher, au bois. Tout le long du chemin Mirés grelottait, se tournait, trépignait, Madame lui dit : Mettez donc votre pardessus. On cherche, pas de pardessus. Enfin, au bout de quelques minutes, Mirés se rappela que, dans le feu de la conv^ersation, pour gesticuler plus librement, il avait accroché le malheureux vêtement au bouton extérieur de la porte cochère. Il donna l'ordre à son cocher de retourner chez M. des Rieux; mais en route une voiture croisa rapidement la sienne. 11 crut reconnaître un ami ; alors, sans prendre le temps de baisser la glace, il passa sa lête au travers, au risque de se couper le cou. Ce ne fut qu'à grand'peme qu'on parvint à le retirer de cette position périlleuse.

Inutile de dire qu'il ne retrouva pas son pardessus.

Mirés confondait dans ses veines le sang d'Israël et le sang marseillais; c'est à cette double origine qu'il fallait attribuer sa pétulance et ses débordements de sève.

Un jour, à une assemblée générale des actionnaires de la Presse, un actionnaire grincheux lui dit:

— C'est drôle, vous ne pouvez pas discuter sans avoir l'air de vous disputer.

A ces mots, voilà Mirés qui redouble d'impétuosité, de fougue, de fureur. Il brandissait sa canne, jurait, sacrait.

— Calmez-vous, lui dit l'actionnaire inquiet, je suppose que vous n^allez pas me dévorer ?

— Certes, non, dit Mirés, ma religion me le défend !

Mirés était lettré ; on sait qu'il avait été associé avec Solar, et que Solar dut se sauver à l'étranger à la suite d'accidents financiers. A Tépoque de sa débâcle, Mirés écrivit à son fugitif associé:

Donec erisfelix^ multos numerabis amicos ! Tempora sifuerint nubila Solar eris.

Quand on voulait exciter la colère de Mirés, on n'avait qu'à prononcer devant lui le nom de Péreire. Alors il bondissait, frappait à coups redoublés avec sa canne sur les tables de rédaction ; il faisait voler les feuilles de copie dans tous les coins et lacérait les dictionnaires, renversait les encriers : C'était un spectacle d'un haut comique. Quand il était dans cet état-là, Girardin l'appelait Miréssoiqde-3iii-ld.it l

Emile de Girardin fut l'inventeur de tout ce qui pouvait être le plus fatal à la presse parisienne: il inventa le reporter.

Le rédacteur chargé de cette besogne était Charles Brainne : c'était un esprit prompt, résolu, inventif. Il aurait mis le feu à une maison pour avoir une nouvelle, car Girardin n'admettait pas qu'un reporter pût revenir bredouille.

Brainne fut chargé d'assister aux funérailles de Béranger, afin d'en rendre compte; il put pénétrer

dans le cimetière, et le Père-Lachaise en quelques minutes fut tellement encombré d'un flot de peuple que le commissaire de police, pour éviter de graves désordres, dut donner ordre de fermer les portes.

Les discours succédaient aux discours, et deux heures venaient de sonner ; la Presse devait être mise en vente à trois heures et demie. La rue Montmartre était encombrée d'une foule impatiente qui attendait des nouvelles et assiégeait les bureaux de vente du journal.

Le pauvre Brainne était désolé! Gomment sortir du cimetière, comment percer la foule qui obstruait l'étroite rue de la Roquette?

Qu'allait dire Girardin qui attendait?

Tout à coup il aperçoit un corbillard vide qui s'apprête à quitter le cimetière : il a une inspiration subite ; il se glisse sous le drap mortuaire, et arrive ainsi sur les boulevards extérieurs. Aussitô: il saute sur le pavé au grand ébahissemcnt des promeneurs et, une demie-heure plus tard, il était au journal.

Get exploit laisse loin derrière lui ceux des reporters de nos jours.

A. Ghirac, qui depuis s'est fait une réputation comme écrivain financier, débuta à la. Presse sous la direction Mirés. Chirac se croyait poète et auteur dramatique-, il arriva un jour à la rédaction et offrit ses services à Mirés. « J'ai là, lui dit-il, quelques chroniques en vers et deux ou trois petites

saynètes rimées qui feraient bien votre affaire. » Mirés refusa sèchement; mais voyant la peine du pauvre Chirac, il le rappela au moment où celui-ci allait quitter son cabinet.

— A'ous avez donc bien envie d'écrire? lui dit-il.

— Oh! oui, monsieur.

— Eh bien je veux faire quelque chose pour vous, vous allez entrer ici comme rédacteur financier.

Chirac lit un bond prodig'eux.

— Écrivain tinancier ; mais je n'en connais pas le premier mot.

— Tant mieux, répondit Mirés. Du moins vous serez impartial !

En 1870, Chirac put contenter sa passion: il écrivit des chroniques en vers, au journal le Centregauche sous le pseudonyme de Jean des Gaules.

En 1867, MM. Guéroult, Peyrat et Neftzer devinrent les principaux rédacteurs de la Presse.

En 1875, M. Debrousse prit la direction de la Presse ; à sa mort, son fils lui succéda.

En 1879, la Presse fut achetée par M. Breuer derrière lequel était, dit-on, M. Philippart.

Enfin, le 2g mai i885, la Presse subventionnée par M. Jean David, un financier, disparut sans avis, sans éclat.

Cette disparition subite est une réponse éclatante à ceux qui prétendent qu'il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour diriger un journal.

PARIS-CANARD y^

Au départ d'Emile de Girardin en 1866, la Presse tirait à 40,000 exemplaires.

Millaud, Mirés, Philippart, Jean David et Debrousse, les quatre premiers financiers, le dernier entrepreneur de travaux publics, succèdent à Emile de Girardin, et dix-neuf ans plus tard la Presse disparaissait, ne tirant plus à mille exemplaires.

11 fallait vraiment que le prestige d'E-iiile de Girardin fût grand pour que Tagonie de la Presse durât dix-neuf ans !

Un détail typique : lorsque la Presse disparut, elle comptait parmi ses lecteurs des abonnés de 1845!

Le Guillois et Commerson. — La belle Olympe. — Le gros 26. — Le Hanneton en correctionnelle. — Le serment à l'Empereur par huissier. — Les boulangers agents électoraux. — L'homme aérien. — Que qu'ça m'fait. — L'Empereur à cheval. — Mort du Hanneton, — Son épitaphe.

Le Hanneton, Journal des Toqués, parut fin novembre 1862 ; son fondateur fut Le Guillois.

Dès son apparition, le Hanneton QÙt un énorme succès. Ce succès embêtait fortement ce bon Commerson, dit Joseph Citrouillard. Ali I il avait trouvé son maîtredans l'art delà cascade; lui, quiavaittenu si longtemps le sceptre de la blague, voyait son empire menacé, ruiné par l'usurpateur Le Guillois ! Dans l'art de la réclame, le fondateur du Hanneton dépassait Barnum, le roi du puff!

A cette époque, les journalistes étaient peu nombreux; cette profession n'avait pas, comme de nos jours, été envahie par une foule de déclassés : avocats sans causes, médecins sans malades, gniafs

incompris, curés défroqués, gargotiers ambitieux, pions sans élèves, étudiants de vingtième année, qui tous font du journalisme absolument comme un aveugle ferait de l'astronomie.

A cette époque, on se sentait les coudes : tous s'aidaient, sans jalousie, franchement. Qu'importaient les opinions personnelles, la politique était généralement bannie des relations quotidiennes ; on cherchait à faire vivre un journal à force de talent et d'esprit. Presque tous les journalistes de cette époque sont arrivés à la célébrité. Dans vingt ans, celui qui écrira la suite de ce volume aurat-il un nom à mettre sous sa plume, même en choisissant parmi ceux qui ont transformé le journal en un vaste bazar, où les injures, les inepties et la mauvaise foi le disputent à la vénalité!

Cest le progrès I

Le Hanneton fut fondé pour rire, rire et encore rire. Gomme le Tintamarre, il choisissait une tête de Turc\ il prit Villemessant et le Figaro; dans chacun de ses numéros, il tombait à bras raccourcis sur le directeur et les rédacteurs de cette feuille.

Ils en rirent d'abord, d'autant plus que les attaques dont ils étaient l'objet étaient variées et spirituelles. Mais un jour Le Guillois imagina d'appeler Villemessant Olympe et de publier toute une série de plaisanteries sur ce mot.

Villemessant se fâcha et assigna Le Guillois devant la 6""^ chambre présidée par le fameux Delesvaux.

Ce fut pendant un certain temps la question du jour. Au boulevard on ne s'abordait plus qu'en se demandant: Pourquoi Olympe, as-tu vu Olympe?

Voici l'histoire que racontait Le Guillois :

A Nantes, il existait vers i8... une maison dont les fenêtres étaient toujours closes et les volets soigneusement fermés ; on y accédait par une porte basse, en chêne, solidement ferrée. Cette porte était percée à hauteur d'homme d'un judas grillé ; au dessus du fronton, un énorme numéro 26 qui devenait lumineux chaque soir et qui se voyait d'un bout de rue à l'autre.

Sur le trottoir, une énorme femme barbue comme un sapeur^ le nez bourgeonné, invitait d'une voie éraillée et avinée les passants solitaires à entrer voir... la lanterne magique.

Cette maison mystérieuse était une salle de spectacle et de tableaux vivants.

La directrice s'appelait Olympe.

Suivant les racontars recueillis par le Hanneton^ Villemessant aurait été le commanditaire de madame Olympe.

Il n'y a pas de mal à cela, ce n'est pas la première fois que nous voyons des journalistes commanditer des entreprises théâtrales.

A'illemessant avait M« Lachaud pour avocat. Le Guillois, M*^^ Gléry et Bigot.

Quelques instants avant de plaider, Le Guillois fit des aveux à M^ Cléry -, il lui raconta ce qu'il

avait entendu dire en appelant le rédacteur en chef du Figaro : Olympe.

— Ah ! je comprends, dit l'illustre avocat, la colère de Villemessant, mais le tribunal ne va pas manquer de vouloir connaître la signification du mot Olympe, qui intrigue tout Paris : il me sera impossible de lui dire que...

LeGuillois, pour se tirer de ce mauvais pas, eut un trait de génie.

— Vous direz au tribunal, répondit-il à M® Gléry, qu'en appelant Villemessant Olympe, au lieu de l'injurier je le glorifiais : n'est-il pas VOlympe du Figaro et n'est-il pas entouré des dieux du journalisme?

Quand M® Gléry donna ces explications au tri" bunal, tout le monde éclata d^ rire, M. Delesvaux tout le premier, ce qui n'empêcha pas le pauvre Le Guillois d'être condamné à deux cents francs d'amende.

Il n'alla pas en appel !

En i863, pour faire une réclame au Hanneton y son rédacteur en chef posa sa candidature; les murs de Paris étaient couverts d'affiches doublecolombier qui eurent un succès immense.

Candidature

de

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