GRÉGORY GANESCO
Après le 4 septeaibre, cette lettre fat trouvée dans les papiers des Tuileries,
Ganesco tenait absolument à être élu conseiller général dans le canton de Montmorency. Il loua dans la vallée une superbe villa, fit construire de splendides étables dans lesquelles il installa une dizaine de vaches des meilleures races.
Comme tout le monde, il eût pu faire apposer un écriteau :
Lait chaud matin et soir
ou vendre son lait en gros à un laitier parisien, mais pour lui, Ganesco, fi donc ! Vendre du lait ^ c'était bon pour des manants.
M. M... rédacteur de Tancienne France^ était voisin de Gancsco. Sa femme était atteinte d^une maladie de poitrine, Ganesco Tapprit. Aussitôt, pendant toute une semaine, il lui envoya une boîte coquettement enrubannée, contenant environ un litre de lait sortant du pis de la vache. Tout naturellement ce lait fut accueilli avec joie par la pauvre malade. Le journaliste reconnaissant, ne sachant comment remercier Ganesco, se disposait à lui envo^^er sa carte lorsqu'un matin il le rencontra à la gare.
Ganesco vint droit à lui, la bouche en cœur et les mains tendues suivant son habitude. Après l'étreinte traditionnelle, il fit mine de fouiller dans ses poches* il les retournait avec des gestes désespérés, tout en murmurant dans un langage incompréhensible des mots entrecoupés... Dans le lointain, on entendait siffler la locomotive qui arrivait à toute vitesse.
M. M... suivait ce manège sans y rien comprendre. Tout à coup, au moment où le train entrait en gare, Ganesco s'approcha et lui dit rapidement :
— J'ai oublié mon porte-monnaie^ prêtez-moi quelques louis, je vous les rendrai demain.'
Le moyen de refuser à un homme aussi prévenant.
M. i\L.. lui prêta quatre louis. Le lendemain. ..il ne reçut plus de lait.
Ganesco vendait donc son lait onze francs le litre : !
11 existait à Montmorency une société de secours mutuels. Ganesco en était le président. Un dimanche, les sociétaires se réunirent. Il parla deux heures un quart.
Le Parlement rendit compte de la « solennité » en deux immenses colonnes ; on y lisait les paragraphes suivants :
M. Ganesco a parlé, avec son abondance d'improvisation accoutumée et la chaleur qu'il met toujours en ses paroles comme en toutes choses, de la société qu'il préside et qu'il a fondée.
Un puissant effet a été produit par le récit du poème de M. F. Coppée, la Grève des Forgerons : déclamée par M. Garraud de la Comédie-Française avec une/orce de pathétique qui a fait couler bien des larmes dans l'assistance.
Le Parlement terminait l'immense panégyrique de Ganesco par ces mots :
Le concert fini, en revenant de Montmorency, les artistes chantaient la Marseillaise; M. Ganesco les pria de cesser en disant qu'il était trop connu et que ça le compromettrait.
Ganesco compromis, c'était un comble !
Un jour que Ganesco était en tournée électorale, il arriva dans un village du canton, en poste, s'il vous plaît, et les chevaux avaient des grelots.
Cet équipage faisait un tapage de tous les diables. Les paysans sortaient sur le pas de leur porte; les chiens aboyaient en courant. Ganesco saluait à droite et à gauche tout comme un souverain.
Ayant soif, il entra à Tunique auberge, c'était précisément un dimanche. Elle était pleine de paysans des villages voisins.
Ganesco, homme de décision, vit dans cette réunion un moyen de propagande. Il demanda un litre et réclama le silence.
Il commença : — Mes amis, Tordre... la paix... nos institutions... je suis un martyr... j'ai combattu pour la liberté... je suis Tami du peuple...
Il ne tarissait pas.
Malheureusement pour lui, Tassistance était mal disposée. La récolte des cerises avait été mauvaise; celle des foins s'annonçait médiocre; les blés étaient versés et menaçaient de pourrir et de germer sur le sol, ce qui fît qu'un silence glacial accueillit sa péroraison.
Un paysan se leva et lui dit :
— Vous êtes journaliste, et vous voulez être conseiller général ?
— Oui, mes amis... pour votre bien à tous... mon dévouement...
— Eh! bien moi, simple cultivateur, gagnant trois francs par jour, et qui ne cro's pas à vos belles phrases, je vous déclare que je préfère mon humble métier à celui que vous faites en allant ainsi, de porte en porte, vanter vos mérites négatifs et colporter vos promesses vaines. Restez chez vous^ si vous avez une valeur sérieuse, nos suffrages sauront aller vous chercher!
Des applaudissements unanimes couvrirent Téner-
gique sortie du paysan, et, Ganesco s'enfuit... dans un autre village.
Avant d'arriver à Montlignon, il rencontra une vingtaine depaysànsqui cheminaient tranquillement sur la route, la faulx sur l'épaule : Je vais me rattraper, pensa-t-il, il descendit de la voiture et s'approcha d'eux.
— Vous avez bien chaud, mes chers camarades. Voulez-vous vous rafraîchir, leur dit-il.
— Tout de même, bourgeois, répondirent-ils comme un seul homme.
Voilà Ganesco marchant en tête, les vingtpaysans le suivant; la calèche fermait la marche.
Arrivés à l'auberge, il commanda du vin comme s'il en pleuvait et recommença son éternel discours.
Les paysans l'écoutaient religieusement et à chaque période redemandaient à boire.
Quand Ganesco eut fini, sans avoir été interrompu, il descendit d'une table dont il avait fait une tribune et serra avec effusion les mains de ses auditeurs :
— Je puis compter sur vous, vous voterez pour moi, n'est-ce pas mes amis ? leur dit-il.
— Nous voudrions bien, dit l'un d'eux, maisnous sommes Belges I
Ganesco faillit tomber à la renverse. Il rentra chez lui en proie à une forte fièvre. Il fit appeler son médecin qui lui conseilla de changer d'air pendant quelques jours.
Ganesco partit pour Fontainebleau.
Un matin, il prenait le frais dans la forêt, cherchant le calme qui convient à Téclosion des grandes pensées, lorsqu^au détour d'un sentier, près des gorges d'Apremont, il fut abordé par un gamin qui portait sous son bras un paquet de journaux.
— Avez-vous le Parlement? demanda d'une voix inquiète le futur conseiller de Montmorency.
Le gamin étonné regarda son interlocuteur puis répondit :
— Le Parlement^ m'sieu? Il y a beau temps qu'il est épuisé... A peine reçu, aussitôt enlevé, ça se vend comme du pain. J'en attends par le train de midi. En v'ià un chouette journal, ça dégotte la Marseillaise et quand il y a des articles de m'sieu Ganesco, ça coupe la chique à la feuille à Rochefort ; je vends deux cents Parlement à moi tout seul dans la forêt!
Ganesco écoutait cet éloge sans sourciller, il se pâmait d'aise! Ah! Paris ne se doute pas de ma popularité, pensait-il.
Il tira de son gousset une belle pièce de cent sous et la donna au gamin, en lui disant :
— C'est regrettable que tu n'aies pas le Parlement; j'aurais été curieux de lire les articles de récrivain qui, par son talent, fera ta fortune. Enfin tu n'auras pas perdu ton temps.
Le gamin empocha Targent, salua et partit. A peine eut-il fait une cinquantaine de pas qu'il se retourna et cria :
— Merci, m'sieu Ganesco 1
Ganesco mourut à l'hôtel du Louvre en 1880.
Ganesco avait pour collaborateur au Parlement un écrivain de mérite, M. Jean Laroque qui, sous la Commune, devint directeur de Tartillerie.
Le Parlement fut créé le 26 octobre 1869, dans des circonstances particulières , par M . Bra vay.
AL François Bra vay était en Egypte, au moment où rimpératrice y fît un voyage. M. Bravay lui fut présenté et la croix fut demandée pour lui. Elle promit sans difficulté; mais le ministre refusa opiniâtrement de réaliser la promesse de l'Impératrice. Grande fureur de cette dernière, en présence de la résistance du ministre! Elle voulut connaître les motifs du refus de décorer son protégé. C'était assez difficile à lui expliquer; néanmoins, on lui fit comprendre que M. Bravay devait une partie de son immense fortune à l'industrie qui, dix années plus tard, illustra à jamais M. Duhamel. C'était sans doute une calomnie, mais le ministre n'en voulut pas démordre.
L'Impératrice n'insista pas. M. Bravay, qui tenait absolument à la croix, créa le Parlement pour forcer la main à l'Empereur.
L'Empire tombé, le Parlement n'avait plus raison d'être. Aussi disparut-il le 9 septembre 1870 après avoir englouti une très grosse somme.
Quelques années plus tard M. Dufaure créa une feuille qui s'appelait également le Parlement. Ce journal vécut sans bruit et mourut de même.
:o6 PARIS-CANARD
Le Courrier de Frajice — Le Mirabeau de Ërioude — Le fumeur hollandais — Un pilier d'antichambre — Les trente millions de Guyot-Montpayroux — Les diamants • de mademoiselle B... — Bismarck rend l'Alsace et la Lorraine à la France — Tu gouverneras le monde — AL Léonce Détroyat ambassadeur — Le boudin et les cochons.
Le Courrier de France parut du 4 décembre 1871 au 2 mars 1870 et du 3o novembre 1S74 à la fin de décembre 1877, sous la direction de deux écrivains remarquables à différents titres : MM. Guyot-Montpayroux et Robert Mitchell.
Le Courrier de Frsince, sous la direction de Guyot-Montpayroux, dit le Mirabeau de Brioude, ne fit aucun bruit. On ne pouvait croire au républicanisme de Guyot, qui dans une brochure publiée en 1864, sous ce titre : Voj)posiiio7i dynastique^ affirmait son sincère dévouement à l'Empereur, et jurait que ce gouvernement seul pouvait assurer la stabilité de la France. Quant à la République
ajoutait-il, la France n'en voulait pas en i85i, elle n'en veut pas davantage aujourd'hui.
Après le 4 septembre, Gayot écrivait dans Y Indépendant de Drioade (17 septembre 1870) que l'Empereur était un fumeur hollandais, fils anon3^me de la reine Hortense; que l'Empire avait commencé par un crime pour finir dans la boue.
Guyot-Montpayroux, à qui sa situation personnelle imposait le silence, attaquait avec fureur la plupart de ses confrères. La polémique avait atteint une violence extraordinaire. Cet entrefilet donnera la note; il est du Pays.
— Un autre journal mérite, dans ce concert de bêtes fauves dont on a trompé la faim^, un petit compte à part.
C'est le Courrier de France.
M. Guyot-Montpayroux nous attaque avec une imprudence que seule peut expliquer une nature pacifique et qui sait le mettre au-dessus de toute éventualité.
Quand on a été l'Impérialiste enragé que l'on sait;
Quand on a été à l'Exposition universelle le fonctiontionnaire bizarre que l'on se rappelle;
Quand on a été Jéromiste, Thiériste,^ Mac-mahonien, et qu'on a donné le spectacle de toutes les platitudes, de tous les changements, de toutes les variations;
Quand on a refusé de se battre pendant la guerre :
Quand on s'appelle Guyot-Montpayroux, enfin, on se tait, et on n'injurie pas le noble parti qui aurait l'honneur d'être à tout jamais débarrassé de lui, s'il était possible d'affirmer qu'on pût bâtir une antichambre sans que M. Guyot-Montpayroux n'éprouve le besoin de l'inaugurer immédiatement par sa présence.
Guyot-Montpayroux rédigeait le Courrier de
France presque seul. Il était doué d'une facilité de plume extraordinaire, d'une grande facilité de parole, bon et joyeux compagnon, aimable, d'une très grande facilité de relations, mais malheureusement sa morale était aussi facile que le reste. Le procès retentissant qu'il eut à soutenir à propos de l'Exposition universelle de 1867, le prouve surabondamment; il faillit y laisser son honorabilité.
Guyot était un déséquilibré par excellence ; pour avoir voulu monter trop vite il s'est perdu dans l'espace.
En 1870, la veille de la guerre, il disait à Emile de Girardin : «J'ai trente milliards pour faire le premier journal du monde. » Quelques jours aupara' vant, à Saint-Gloud, il disait à TEmpereur : « Quand je serai le ministre de Votre Majesté, tout marchera mieux. ))
Un peu avant qu'il ne devînt fou complètement, il jonglait dans son journal avec les millions. Les derniers numéros du Courrier de France sont des plus curieux à lire. Ils attestent l'état mental du malheureux, atteint de la folie des grandeurs et du délire de la persécution.
Il avait pour amie une actrice bien connue. Se trouvant un soir à causer au coin du feu, il se leva précipitamment, saisit un coffret dans lequel étaient ses diamants et ses perles, et le vida dans le foyer, elle voulut l'arrêter.
— Ne vous inquiétez pas, lui dit-il, bientôt je vous offrirai en échange des mines deGolconde!
Ce soir-là Guyot Monlpayroux alla trouver Ernest Verdier, le propriétaire de la Maison d'or, et lui demanda de mettre à sa disposition sa maison, pour y réunir dans un grand dîner, le dimanche suivant, les quarante plus grands personnages de la terre.
Il prétendait être possesseur de l'Alsace et de la Lorraine, que M. de Bismarck venait de lui remettre pour qu'elles fussent rendues à la France, à condition qu'il en serait le gouverneur. « Dans peu de temps, disait-il à un ami, le monde entier n'aura plus qu'une seule langue, une seule religion, un seul gouverneur, et j^en suis naturellement le chef désigné! »
Tous ces résultats avaient été obtenus à Taide d'une souscription universelle de cinq cents milliards.
« Et, expliquait-il à son ami, savez-vous à quel moment me sont venues ces grandes conceptions ?. . . Vous ne le devineriez jamais ! C'est pendant que j'étais à Taudience, lors de mon procès avec jNI. Assezat de Bouteyre. Quel service ils m'ont rendu ! ajoutait-il en riant . Ils ne le croiront jamais. Figurez-vous qu^au cours des débats, quand j'ai entendu M. Tavocat général Laval dire : « M. Guyot Montpeyroux reste donc un homme » sans honneur, sans probité I . . . » A ce moment j'ai ressenti dans ma tête un immense craquement; il m'a semblé que mon crâne s'était entr'ouvert et que ma cervelle volait en éclats! Je serrai ma tête
dans les mains comme pour en comprimer les douleurs effroyables, mais en levant les yeux, je les portais sur le grand Christ placé derrière les juges et alors ie vis se détacher en traits de feu, ces mots : Tu gouverneras le monde !
» J'eus beau détourner les regards de cette apparition céleste. Malgré moi j'étais obligé de regarder le Christ et je voyais toujours en lettres de feu : Tu gouverneras le inonde !
)) Eh bien ! la divine prophétie se réalisera, car avant huit jours, je gouvernerai le monde. »
Poursuivi par Pidée de rendre l'Alsace et la Lorraine à la France, il se rendit le 3 1 octobre 1 877 chez M. Grévy pour s'entendre avec lui au sujet du rachat des provinces annexées. Il n'y avait plus de doute, le pauvre garçon était complètement fou.
Voici comment il fut conduit à Ivry^ dans la maison de santé du docteur Luys.
M. Léonce Détroyat, qui avait été invité au fameux dîner des quarante, s'adjoignit le docteur Voisin, le célèbre aliéniste, qu'il présenta à Montpayroux comme un riche américain du nom de Johnson, venu de New- York pour participer à la souscription universelle.
— Pour quelle somme en désirez- vous ? demanda Montpayroux à M. Voisin.
— Pour dix milliards, répondit ie docteur.
— C'est pour votre compte personnel alors, car si vous veniez souscrire pour le gouvernement américain je ne jugerai pas cette somme suffisante.
C'est donc bien entendu, c'est pour vous que vous souscrivez ?
— Maintenant, dit M. Léonce Détroyat, il s'agit de vous entendre avec Bismarck. Il n y a pas de temps à perdre. Allons le trouver immédiatement.
— C'est à lui de venir, dit le pauvre fou.
— Non, remarquez bien ceci, M. de Bismarck n'a pas cru devoir entrer dans Paris. Il vous attend à Ivry dans une villa louée exprès pour votre entrevue. En y allant, vous lui épargnerez une démarche pénible.
— Alors partons, fit Guyot-Montpayroux.
MM. Montpayroux, Voisin et Léonce Détroyat
montèrent en voiture et, une heure plus lard, le triste cortège était introduit dans le salon de la maison de santé. Ce n'était pas chose facile pour les amis du malheureux fou de partir sans éveiller ses soupçons. M. Détroyat employa le moyen suivant.
— Le prince de Bismarck est là qui vous attend, dit-il à Guyot-Montpayroux, mais avant de le voir, il est nécessaire d'établir officiellement que ce n'est pas vous qui venez à lui, mais que c'est lui qui vient à vous, nous allons en conséquence rendre une visite au chancelier.
— C'est fort juste, dit Guyot, seulement il faut que vous soyez en règle, comme vous allez remplir les fonctions d'ambassadeur, je vais vous signer un décret de nomination.
Il signa le décret et ces messieurs partirent.
Guyot-Montpayroux mourut oublié après huit années de souffrances, en i885.
Le Courrier de France^ sous la direction de M. Robert Mitchell avait une physionomie spéciale ; c'était un journal amusant. Sa rédaction, à part M. Jude Delafosse, qui échoua en police correctionnelle pour l'affaire des vidanges du fameux Lepelletier, n'a pas laissé de traces. Le journal, c'était AL Robert xVlitchell.
A cette époque, la Brasserie r)ioderne était le Brébant d''un certain nombre de journalistes, tous jeunes, qui préféraient la cuisine du père Génin, assaisonnée d'éclats de rire à la cuisine luxueuse du restaurateur des lettres. Si Joseph, leur garçon habituel, écrivait ses mémoires?
Un des plus assidus était AL Robert Mitchell, et son inséparable Oscar Sandre. A déjeuner c'était des discussions interminables sur les questions politiques et littéraires. Jean Laroque soutenait que Ganesco était le plus grand homme des temps modernes. Le docteur Thévenetnous initiait aux mystères des maisons chères à x^L Duhamel. M. Jules Clère rêvait dans son coin du pauvre Vermorel. Charles Schiller m.angeait régulièrement un potage aux pâtes d'Italie et contemplait amoureusement les croix étalées dans le fond de son assiette; mais le plus étincelant du petit groupe était M. Robert Mitchell.
Un jour Jouvin discutait avec lui de la valeur d'un auteur dramatique.
— Il a un talent énorme, disait-il.
— Oui, riposta Sandre, mais quel caractère abominable.
— Son caractère n'a rien avoir ici, dit le docteur Thévenct.
— Enfin ajouta Sandre, il n'y a pas de relations possibles avec lui.
— Qu'importe, dit xMitchell, j'adore le boudin, mais je ne me crois pas pour cela obligé de vivre avjc des cochons 1
Un de nosconfrères, aujourd'hui célèbre, assidu de la fameuse table de la Brasserie moderne, [avait pendant le siège fait partie de la garde nationale. Il devait se marier après le 4 septembre, mais à cette époque on battait le rappel tous les jours, pour des piquets, des patrouilles, des désarmements. Ces appels incessants l'avaient obligé de retarder son mariage indéfiniment. Le premier jour, le tambour l'avait surpris comme il mettait ses bottes; le second, au moment où il passait son pantalon... et chaque fois, l'infortuné fiancé se voyait forcé de quitter l'habit nuptial pour endosser la tunique d'ordonnance. « Sambleu, disait-il, j'ai préféré rester garçon, car le rappel aurait pu me surprendre dans un drôle de moment ! » Je ne le nomme pas, car l'homme grave d'aujourd'hui ne me pardonnerait pas d'évoquer ce souvenir du joyeux farceur d'autrefois.
Robert Mitchell, sans être amoureux des grandeurs, voulait être député. Un jour, en déjeunant, il
nous dit : « Je pose ma candidature dans la Gironde. )) Tous prirent cela pour une plaisanterie, mais le lendemain il était parti en compagnie de Sandre, faire sa tournée électorale. Ce n'était pas lui qu'on aurait accusé de corrompre ses électeurs avec les rastells et le célèbre veau de Calvet- Rognât; car l'argent ne le gênait guère. Mais en revanche, si sa caisse était vide, il avait un bagage énorme de bonhomie et de belle humeur. Gomme il ne pouvait louer des salles pour réunir ses électeurs, il choisissait les jours de marché, et là, monté sur des traiteaux, il réunissait autour de lui les paysans et leur exposait son programme.
Son concurrent, M. Guré, qui vo vait chaque jour sa candidature perdre du terrain, était furieux. Mitchell avait fait apposer des affiches, dans lesquelles il promettait tant de beurre aux paysans qu'on ne voyait plus le pain. Il s'aperçut que la plupart de ses proclamations, au-dessous de sa signature étaient ornées de plaques jaunes, noires ou vertes suivant la localité, lesquelles n'avaient rien de commun avec l'odeur de la rose. C'était son concurrent, disait-on, qui avait placé cette marchandise qui illustra Cambronne. Mitchell vit là un pronostic en vertu du proverbe que la m... porte bonheur. Étant dans une usine, il termina ainsi son discours :
— Mes amis, mon succès est assuré; mon concurrent abandonne sa candidature, en voulez-vous la preuve! Allez lire mes affiches, il a apposé sa signature au-dessous de la mienne.
Robert Mitchell fut élu.
Il y a de cela à peine dix années, et aujourd'hui, nous assistons à ce spectacle curieux. Le bon ^litchell d'autrefois est chef du parti impérialiste, ou du moins son porte parole écouté et il fait cela sérieusement, si sérieusement qu'il ne parle plus aux camarades de jadis de crainte qu'on ne lui rie au nez, qu'on ne le salue parle couplet de la célèbre chanson :
C'est qu'à tout il faut s'attendre Pour ne s'étonner de rien.
Une fêlure. — Ici l'on pave. — Un bon discours. — Je ne me sers pas de ce papier. — 5oo francs ou 2000. — Stamir et Marchai. — Les fonds secrets et les réunions publiques. — Gaston Vassy. — Arrêtez le train. — Pas de pain, mais des truffes. — Une bonne oraison funèbre. — Guillemot et les badingoins. — De la vraie ou de la . faux... — La croix d'officier de la Légion d'honneur pourl'Alsace-Lorraine. — Un gendarme et M. Fontaine.)
M. Louis Ulbach, racontant récemment dans le GilBlsis rhistoire de la Cloche^ disait avec une désinvolture charmante : " Il ne me reste que le souvenir d'un petit tapage suivi d'une fêlure irrémédiable. »
Le Cri du 2:)eu2ole reproduisit Tappréciation d^ l'ancien rédacteur en chef de lu Cloche et ajouts cette réflexion : — « Fêlure n'est pas mal pour^ dire une faillite des plus carabinées.
(( Aujourd'hui encore, douze ans après, il y a des rues où Ton pave pour M. Ulbach : ce sont
les rues où habitent les anciens rédacteurs de la Cloche! »
En 1868, la. Lanterne faisait un bruit considérable, son succès envié ne pouvait manquer de lui susciter des concurrents. C'est alors, le i5 août, que M. Louis Ulbach, sous le pseudonyme de Ferragns^ fit paraître la Cloche. Si la Lanterne faisait les délices des amateurs de réunions publiques il n'en fut pas de même de la Cloche. Voici comment elle était jugée :
Réunion de la salle de la Redoute, 28 janvier i869,compte rendu des journaux de l'époque:
M. Ducasse. —Nous sommes attaqués, non plus de la part de la Presse gouvernementale, qui a été honnie, flétrie, méprisée à la Redoute comme au Vieux-Chêne, comme à Belleville (Bravos), mais de la part d'une presse plus adroite, se prétendant plus libérale, ayant même dans ses jours de goguette des velléités républicaines, (Rires) de la presse démocratique, enfin!
L'orateur donne lecture du passage suivant d'un article de la Cloche : ... un de mes amis qui fréquente... etc. etc. faisait allusion aux pièces d'or qui avaient été trouvées parmi les gros sous, dans le tronc placé à la porte de la réunion.
Cette lecture soulève l'assemblée.
Voix. — Il faut giffler Ulbach! (Rumeurs, insultes contre M. Ulbach).
M. Ducasse^ qui, en désignant l'auteur de la Cloche
avait dit : le citoren Ulbach, regrette d'avoir employé cette expression et la rétracte. (Bravos.)
Voix. Faites-nous passer Ulbach un peu. (Bruit.)
Compte rendu de la rcanion de la Chapelle^ 3i janvier 1869.
M. Diicasse. Celui qui a prétendu que nos réunions étaient soudoyées est celui qui, comme la vermine qui vient sur un corps mort, est venu enter un journal de 40 centimes sur le cadavre de la Lanterne (Bravos).
Ce Louis Ulbach n'a d'ailleurs jamais appartenu qu'à cette démocratie obèse et bourgeoise, à la graisse malsaine qui a fait fusiller le peuple le 1 5 mai, le 22 juin et à toutes les réactions (Bravos). C'est un repris du despotisme venu sur le cadavre du peuple, non sur un cadavre mort, se repaître de lambeaux de chair pourrie.
L'assemblée déclare que Louis Ulbach en a menti. (Plusieurs salves de bravos. )
Compte rendu de la salle Favié (Belleville), i^^ février 1869.
M. Ranvier. Citoyens, lorsque les réunions publiques se sont ouvertes, c'était dans l'intérêt d'y faire l'instruction du peuple, il y avait pas mal d'années qu'on nous avait caché Tinstruction, elle était mise sous cloche.
Enfin on nous a donné les réunions. Voici qu'un certain monsieur s'est permis, dans une espèce de brochure, machine bonne à faire du papier pour aller à certains endroits que la pudeur me défend de nommer (Rire général.)
Voix. Vous en servez-vous?
... Non, quand j'y vais je ne me sers pas de ce papier, je carindrais qu'il me salisse! (Rires). Ce monsieur donc a
prétendu que Tadministration payait pour nos réunions publiques, je ne crois pas cependant que l'administration pense beaucoup à nos réunions, si j'en juge par certains discours.
L'orateur analyse un passage de la Cloche.
Voix. C'est Ulbachl
L'orateur. Oui, le ventru de notre temps!
L'orateur proteste vivement contre les faux démocrates et les écrivains de la presse bourgeoise. Il termine en mettant à l'index la Cloche d'Ulbach et en recommandant de ne plus l'acheter.
M. Gaillard père. J'ai deux mots à dire sur le même sujet que le citoyen Ranvier^et qu'il a oubliés : c'est que ce misérable calomniateur d'Ulbach a fait devant mes yeux ce que je vais vous citer : Il a eu un procès le même jour que moi, il est venu pleurer en présence des juges, en disant au sujet de l'article qu'il avait écrit, qu'il avait été très fâché, huit jours après, de l'avoir écrit. Bien! le président lit le jugement, il se trompe et conJamne M. Ulbach à 5oo francs ; je jette les yeux sur lui; je le vois sourire, mais tout à coup le président dit qu'il s'est trompé et que c'est à 2000 francs que M. Ulbach est condamné et nous à 5oo francs; à ces mots, Ulbach pâlit et s'en va comme un péteux, parce qu'après avoir renié son article il n'en avait pas moins été condamné à 2000 francs.
Ce misérable calomniateur des réunions publiques, on sait ce qu'il a fait.
L'orateur met à l'index la Cloche qui fait vivre Ulbach.
Salle Favié, Belleville, 3 février 1869.
M. Ducasse.. . Lorsque la calomnie se produit au grand jour, il est facile de reconnaître où soiit la vérité et le mensonge ; tandis qu'aujourd'hui, dans nos réunions publiques, alors que le Pays travestit nos réunions, tandis que la Cloche sonne un autre son et nous accuse d'être
soldés par la police... agent infâme qui se couvre du manteau des républicains.
M. Ribal relit Tarticle de la Cloche contre les réunions publiques ; puis s'adressant à l'assemblée : — Citoyens, dit-il, il est probable que quelques-uns de vous ont dit : ceci est signé Stamir ou Marchai de Bussy (Rires;. Buffon a dit. il est vrai : le style, c'est l'homme, mais il n'a pas dit que l'homme portait toujours le même nom; hier, rhomme en question, s'appelait Stamir ou Marchai ; aujourd'hui il s'appelle L. Ulbach (Bravos).
Il n'y a pas d'atténuations possibles lorsqu'on parle d'hommes qui ont des sentiments si bas, des pensées aussi cyniques, un langage aussi impertinent (Bravos).
11 y a plus que de la platitude là-dedans, il y a lâcheté et paresse. Je n'ajouterai qu'un mot :
Cet homme qui, tous les samedis, écrit des brochures pour proclamer devant toute la France son républicanisme, cet homme nous insulte aujourd'hui, mais si vous étiez maîtres demain, il se prosternerait devant vous en vous proclamant les héros de Belleville ! !
Malgré toutes ces injures qui n'atteignaient certainement pas M. Ulbach, mais qui donnèrent à la Cloche une grande publicité, la Cloche ne réussit pas. M. Uibach transforma sa brochure hebdomadaire en journal quotidien, un grand nombre de journalistes firent partie de la rédaction de ce journal. Parmi eux : G. Perodeau, connu sous le pseudonyme de Gaston Vassy, Gabriel Guillemot, etc., etc.
Vassy avait le génie de la réclame. C'était un puffiste de premier ordre. Il pourra être égalé, mais il ne sera dépassé. Un soir, autour de la table, dans la salle de rédaction, on causait de
choses et autres. Tout à coup Vassy, poursuivi par son idée fixe, dit en étendant un journal tout ouvert sur la table :
— Tenez, je vais jeter cette pièce de un franc sur ce journal. Je m'engage à tirer une réclame des lignes qu'elle couvrira. Il la lança ; elle tomba sur un paragraphe ainsi conçu :
« La librairie Hachette vient de mettre en vente ÏHistoire de Vempereitr Maxirnilien^ par M. le comte de Beust.
» Nous y lisons que la trahison de Lopez a été payée un million. »
— Je n'ai pas de veine, dit Vassy, c'est trop simple.
Il découpa les lignes, les colla sur un morceau de papier et ajouta au-dessous :
« Un million la conscience de ce misérable!
» Quand pour vingt-neuf francs on a un complet chez Godchau ! )>
Vassy se croyait absolument célèbre. Un jour, il allait à Lyon, il était accompagné d'une femme. Il arriva trop tard à la gare; il se précipita sur la voie juste au moment où l'employé fermait les portière et où le train partait :
— Je suis Gaston Vassy, s'écria-t-il, arrêtez, arrêtez le train !
— On ne t'a sans doute pas entendu, dit la femme, sans quoi on t'aurait obéi !
C'est là, je crois, le comble de la vanité !
Vassy n'était pas un caractère, c'était un égoïste
comme on n'en verra jamais, plus pe^^sonnel que Timothée Trimm, ce qui n'est pas peu dire, il gagna des sommes énormes qu'il dépensa au jour le jour, sans jamais rendre servnce à un ami.
Un écrivain malheureux, affligé d'une femme et de trois enfants, lesquels n'avaient pas mangé depuis près de deux jours et qui crevaient de froid dans un taudis derrière les Buttes-Montmartre, rencontra Vassy sur le boulevard et lui exposa son horrible situation.
• — Prêtez-moi cent sous, lui dit-il. Ce n'est pas pour moi, c'est pour les autres!
Vassy lui refusa.
Notre confrère, pensant à ceux qui attendaient, pleurait, suppliait. Rien ne put attendrir Vassy.
Tout à coup Vassy lui dit :
— Je m'embête ce soir, viens dîner avec moi chezBrébant.
Le pauvre diable accepta et Vassy dépensa plusieurs louis !
Lorsque Gaston Vassy mourut, en février i885, un de nos aimables confrères, .\L Georges Duval, qui Pavait connu intimement, termina ainsi dans r Événement du 25 février l'article nécrologique qu'il lui consacrait :
...Dans cet article écrit à la hâte, je n'ai pu citer la centième partie des anecdotes qui en feront un des types les plus curieux que je sache, comme journaliste, annoncier,
faiseur...
pa>r.isk:anard 225
...Mes sévérités de la tin me seront pardonnées, parce que Vas5y ne laisse pas d'amis.
Le type de Vassy était et est, heureusement, une exception dans le monde du journalisme.
Gabriel Guillemot formait un contraste frappant avec Vass3^ Il avait débuté à l'Hôtel-de- Ville avec Henri Rochefort. C'est même à cette cause qu'il dut d'entrer au Charivari et plus tard à Isl Marseillaise.
Tout le républicanisme de Guillemot consistait en une haine terrible qu'il avait vouée à Napoléon III, haine qu'il manifestait à tout instant. Ce fut lui qui créa le fameux mot : Badingoins.
Voici l'alinéa de l'article dans lequel il employa cette expression :
— Pour la honte de notre temps, il y a des peintres quj ont fait son portrait, des sculpteurs sa statue, des poètes sa cantate, des orateurs son éloge, mais l'inflexible histoire fera son oraison funèbre. Un jour elle dira qu'aucun prince, même en y comprenant l'insensé Charles VI, n'aura tant abaissé, ni tant avili la France, et elle constatera, que même sous son règne, le peuple de Paris ne l'appelait pas autrement que Vaffreux Badingue.
Tout naturellement Guillemot haïssait les bonapartistes. C'était la conséquence de sa haine pour Napoléon III.
En 1869 il rédigeait pour la Cloche le compte rendu des débats de la Chambre. A cette époque
la presse parisienne s'occupait énormément de la personnalité de M. Dugué de la Fauconnerie. Guillemot agacé en traça le portrait suivant :
Un très grand garçon haut en couleur. Il a l'air bien content de lui-même. Cela se conçoit. Ah! comme il est donc décoré! Qui est-ce donc qui Ta attaché ainsi au ruban rouge? Pardieu, l'Empereur lui-même! Pourquoi? Mon cher, vous êtes trop curieux! — Son nom? — Dugué de la Fau... Non! non Dugué de la Vraiconnerie.
Gabriel Guillemot tomba paralysé vers 1880, il souffrit d'une façon épouvantable, et lui qui avait une peur si eff'royable de la mort, il l'appelait chaque jour comme une délivrance, il mourut en i885.
Mathorel, un autre genre d"égoïste, venait souvent au iournal, il portait constamment sous son bras gauche un énorme rouleau de papier, les camarades prétendaient qu'il couchait avec. C'était son S3'stème développé en plusieurs mille lignes. Mathorel avait son système! Il consistait à vouloir nous faire rendre par l'Allemagne l'Alsace et la Lorraine sans qu'il nous en coûtât ni un homme ni un sou.
Il voulut soumettre son projet à M. Thiers. Un député le conduisit place Saint-Georges. Là il fut reçu par M. Barthélémy Saint-Hilaire. Il développa longuement sa théorie. Quand il eut terminé, le factotum du président de la République lui demanda quelle sommeil désirait ?
— Je ne veux rien fixer, répondit Mathorel. quand M. Thiers aura lu et apprécié mon système, il fixera lui-même la récompense à m'accorder.
— Je ne soumettrai votre projet, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, qu'avec le chiffre de la somme que vous demanderez. Vous pourriez demander un million, ce ne serait pas trop pour un pareil service.
— Je ne veux pas d'argent, ajouta Mathorel, je veux être ofiicier de la Légion d'honneur.
— Alors, vous êtes déjà chevalier ?
— Non! mais il y a des précédents, n'a-t-on pas nommé Emile OUivier grand-croix?
— Gela est vrai, mais il était ministre.
— Il n'avait pas ma valeur!
— Allons, va pour la croix d'officier; et M. Barthélémy Saint-Hilaire inscrivit gravement en marge du manuscrit : M. Mathorel demande pour récompense la croix d'officier de la Légion d'honneur.
Il va sans dire que Mathorel n'entendit jamais parler de rien.
Pour bien apprécier cette anecdote, il faut savoir que Mathorel était un orateur de réunion publique, un farouche à tous crins, d'une saleté repoussante, qui demandait avec acharnement la suppression de la Légion d'honneur.
Après la Commune, M. Louis Ulbach écrivit dans ^a Clocke un article justement indigné contre un jugement du 3" conseil de guerre. Il reçut
assignation à coaiparaître devant le capitaine rapporteur de ce conseil, le gendarme qui apportait l'assignation au rédacteur en chef de Za Cloche en avait une autre pour M. Fontaine, gérant du journal, qui habitait i5, rue Porte- Foin.
— Mais, lui dit-on, il n'3^ a pas et il n'y a jamais €u à Isi Cloche de gérant de ce nom.
— Si le capitaine l'a écrit, répliqua le gendarme impassible, c'est que ça y est!
Le brave pandore partit avec la conviction qu'on le trompait et qu'on lui cachait le gérant.
On causait de cet incident dans la salle de rédaction de la Cloche, quand tout à coup un des rédacteurs s'écria :
— iNîais le gendarme a raison, le gérant Fontaine existe. Vo\'ez plutôt.
Et faisant passer le numéro incriminé, du doigt il désigna une annonce insérée au bas de la troisième page, annonçant la convocation des membres de la société des secours mutuels la Confiance en assemblée générale et signée :
Le gérant : Fontaine i5, rue Porte-foin.
Le rapporteur du 3' conseil de guerre avait confondu le gérant de la société laConfLance avec le gérant du journal.
On voulut connaître la lin de cette méprise. On apprit que le gendarme avait porté Tassignation à
M. Fontaine, lequel avait eu toutes les peines du monde à faire comprendre au capitaine rapporteur qu"'en fait de cloche il ne connaissait que celle de son atelier.
La Cloche disparut le ii décembre 1872.
Paris sous la Commune. — Un fiacre pour le dépôt. — U Action. — U Affranchi. — Le Motd Ordre et Racine de Buis.— L'Ami du peuple. — Le Vengeur. — Félix Pyat et Henri Rochefort. — Fusillés. — Un lapin qui bat du tambour. — Le Bien Public. — Le Bonnet rouge. — Le Bon Sens. — Ca'in et Abel. — Le Châtiment. — La Cornjnune. — La Caricature. — Le Corsaire. — Le Cri du Peuple. — La Discussion. — L'Estafette. — he Faubourg. — Le Fédéraliste. — Le Père Duchêne. — La Mère Duchêne. — Le Fils du Père Duchêne. — Les jambonneaux sacrilèges. — Le Grelot. — Le Journal officiel. — Le National. — Le Mont-Aventin. — La Nation Souveraine. — Paris-Libre. — Le Pilori des Mouchards. — U Union française. — Un obus indiscret. — ■ La liberté de la presse sous la Commune.
Sous le siège, de septembre 1870 à février 1871 , Paris était bien curieux pour un observateur. Sous la Commune, de mars à mai 1871, il Tétait davantage. On ne redoutait plus les ennemis de Textérieur, les Allemands; on redoutait les ennemis de rintérieur, les communards, cette poignée de
bandits autrement dangereuse pour la bourse, la liberté et la vie des citoyens.
Paris était un vaste camp retranché. Des barricades formidables avaient été construites, sur les points les plus importants, sous la haute direction de Gaillard père, qui s'intitulait orgueilleusement : professeur de barricades. A chaque pas on se heurtait dans des groupes d'hommes armés qui se rendaient aux remparts, en chantant : Mourir pour la patrie^ mais qui eussent, à coup sûr, préféré rester chez eux à boulotter tranquillement la pièce de trente sous nationale.
Le boulevard ^Montmartre était le point le plus mouvementé de Paris. La plupart des chefs de la Commune étant des boulevardiers revenaient nécessairement au bercail, les cafés de Suède, de Madrid, des Variétés, la Brasserie Moderne, jusque chez Nezer rue Halévy, étaient encombrés d'une foule de gens galonnés, empanachés, bottés, éperonnés, à rendre des points à tous les écuyers des cirques forains. Tous parlaient haut, gesticulaient, prenaient des airs de tranche-montagnes, faisaient sonner leur sabre sur le trottoir, ce qui avait le don d'agacer les chiens et de les faire aboyer avec fureur. De tous côtés, on n'entendait que le bruit des clairons et le roulement des tambours. Par instants, une estafette, qui rappelait par sa tenue les singes de chez Gorvi, arrivait bride abattue, conduit par un cheval aussi empanaché que son cavalier. L'estafette apportait un ordre à un des buveurs. Sans
façon, le soldat-citoyen, en vertu du principe égalitaire, s'asseyait en face du citoyen-chef et en avant les bocks et Fabsinthe.
Souvent il arrivait que Tordre était oublié. Alors colonel et soldats s'en allaient fraternellement manger une choucroute à la brasserie. Dame! le soldat du jour pouvait être le colonel du lendemain et vice versa. Avec le système d'ôte-toi de Ik que je riiy mette employé par les aimables délégués à toutes les ex-administrations, toutes les surprises étaient possibles.
De temps en temps apparaissait, conduit par une bande de vauriens, déguisés en vengeurs de la République ou en marins de la Commune; (des bons bougres ceux-là), apparaissait, dis-je, un pauvre diable qu'ils avaient cueilli chez lui pour avoir commis le crime de refuser de combattre l'armée française; c'était un réfraclaire.
Les gens de la terrasse Tinjuriaient : lâche, réactionnaire, bourgeois, fainéant. Puis, tous criaient : Vive la Commune, excepté le malheureux qui courbait la tête en pensant à sa femme et à ses petits.
Tout à coup, un grand brouhaha s'élevait: c'était un bata.Uon de Belleville qui faisait une promenade miUtaire sur les boulevards pour épater les réaes.
Ce bataillon, vêtu de longues capotes confectionnées avec des draps de billards, présentait Taspect le plus cocasse qu'on puisse imaginer.
Les hommes armés de revolvers de fort calibre, attachés au ceinturon au moyen d^une chaînette d'acier, — quelques-uns en portaient deux, — avaient des airs féroces, heureusement qu'ils n'en avaient que l'air, car ils buvaient fort bien avec le bourgeois, le litre de Tamitié, à condition que celui-ci régale.
Les crieurs de iournaux arpentaient les boulevards, par groupes, les uns coiffés du bonnet rouge, d'autres de casquettes à trois ponts, sur lesquelles ils attachaient le titre de leur journal avec une ficelle. Il y avait aussi des femmes, filles publiques en rupture de trottoir, déguisées en cantinières fédérées, la taille serrée par une immense ceinture en flanelle rouge. Tout ce monde, piaulait, hurlait, pour attirer Tattention des passants.
Ceux qui vendaient le Père Duchêne se signalaient entre tous :
— Lisez, disaient-ils, lisez le Père Duchêne. Il est bougrement en colère, il a cassé sa pipe et ses lunettes, il a foutu une danse à sa femme qui plaignait ces canailles de Versaillais, il a bien fait d'assommer c'te vieille saucisse. Il a cassé sa marmite et ses fourneaux. Lisez le Père Duchêne.
La plume la plus naturaliste ne saurait reproduire et même donner une idée, des expressions avec lesquelles une de ces femelles qui vendait : la découverte des cadavres de V église Saint- Laurent^ annonçait cet ignoble placard.
C'était odieux, ce qui faisait pâmer d'aise les consommateurs des terrasses.
Pendant la période aiguë du 12 au 22 mai, il ne faisait pas bon sur les boulevards, pour les journalistes qui avaient le courage d'écrire dans leurs journaux que la Commune n'était pas le plus libéral des gouvernements. Ils étaient traqués, chassés, pourchassés. Dix mandats pour un étaient lancés sur le même individu.
Un de nos confrères fut arrêté pour ce motif, on le dépouilla de ses papiers et tout naturellement de 107 francs qu'il avait sur lui.
Trois jours après il fut relâché, mais on lui rendit seulement 104 francs 75 centimes.
— Mais la différence ? hasarda-t-il timidement. Ferré prit la plume, et, majestueusement écrivit
ceci : «. La différence de 2 fr. 25 centimes représente le prix de la voiture qui a amené le cit03^en au dépôt. A.
— Et ils m'ont conduit à pied, soupirait le malheureux journaliste, chaque fois qu'il nous racontait son histoire, en nous montrant l'autographe du délégué à l'ex-Préfecture de police.
Si Ferré l'avait envo3'é rue Haxo ?
De temps en temps passait un corbillard, empanaché de drapeaux rouges, escorté de fédérés, et précédé de clairons et de tambours. Les consommateurs des terrasses se levaient et hurlaient: «Vive la commune, nous te vengerons. »
Les tambours et les clairons battaient et son-
PARIS-CANARD 2j}
naient aux champs. On criait aux promeneurs: «Chapeau bas:» Malheur à ceux qui n'auraient pas obéi. Ils auraient été immédiatement arrêtés.
L'historique des journaux publiés sous la Commune est curieuse. Il nous démontre jusqu'à Tévidence que les journalistes qui ne cessent de demandera liberté de la presse aussitôt qu'ils sont au pouvoir, s'empressent... non de bâillonner les journaux, mais ce qui est plus simple, de les supprimer.
Cet historique est curieux à un autre titre.
Il n'y a guère que les Parisiens restés à Paris qui pouvaient se procurer les journaux et les collectionner. Les Parisiens étaient peu nombreux. D'ailleurs bien peu songeaient à classer les élucubrations communardes, car personne ne savait si le jour aurait un lendemain. D'un autre côté, en arrivant à Versailles, des agents apostés, dans les deux gares, rive droite et rive gauche, saisissaient impitoyablement tous les journaux de la Commune que pouvaient apporter les voyageurs. Ces agents formaient une sorte de cordon sanitaire afin d'empêcher l'épidémie communarde de contaminer les populations rurales.
Aussitôt que Tentrée des troupes françaises dans Paris fut signalée, les marchands de journaux, de crainte d'être compromis, s'empressèrent de briàler les feuilles invendues. Les collections des journaux de cette époque sont donc très rares, et le peu qui existent coûtent fort cher.
La collection du Journal Officiel sans le numéro du 24 mai, introuvable aujourd'hui, valait 200 francs, — le Cri du Peujjïe, 60 francs^ — la. Commune, 46 francs, — le Vengeur, 60 francs, le Réveil^ 35 francs, — la. Sociale, 60 francs, et enfin le Paris-Libre^ 45 francs.
V Action eut six numéros, du 4 au 6 avril ; rédacteurs : Lissagaray, Henry Maret et Charles Lullier.
Dans son dernier numéro, ce journal, ne sachant sans doute comment justifier sa disparition, inséra cet avis en tète de ses colonnes :
Les ateliers étant fermés demain dimanche de Pâques, V Action ne paraîtra pas.
L.' Affranchi^ journal des hommes libres, fit paraître son premier numéro le 2 avril, il mourut le 25 ^ ses collaborateurs étaient M^L Paschal Grousset, A. Arnould, Edm. Barrère, J. Morot, Raoul Rigault, L. Bonsin, Charles et Gaston Dacosta, Simon D-reure, A. Breuiilé, G. Gaulet, A. Grandin, O. Pain, L. Picard, A. Régnard, E. Kunemann et F. Vésinier.
Toute la fleur du panier.
C'est dans le numéro du 20 avril que Vésinier publia un artile intitulé : le Ve^iin réactionnaire; cet article fat cause d'une polémique curieuse entre son auteur et M. Henri Rochefort.
Voici l'entrefilet :
Un journal qui a la prétention d'être républicain et qui chaque jour tourne de plus en plus au Figaro, se livre à des charges ù fond contre les dernières élections.
[.'ancien aco'yte de son rédacteur en chef, le sieur Villemessant, ne ferait pas mieux.
Voici son chef-d'œuvre d'imagination :
«J'ai eu deux voix, la mienne et celle de mon fils. C'est le douze millième des électeurs inscrits, mais comme il n'y a à cet égard aucune base établie, je ne vois pas pourquoi j'hésiterais à me considérer comme élu. »
On peut juger, après cet échantillon, du sérieux de son auteur.
Décidément, il fera bien de rentrer au Figaro, d'où il n'aurait jamais dû sortir, dès que cet honnête journal reparaîtra.
Le" Mot cV Ordre avait pour rédacteur en chef M. Henri Rochefort et pour collaborateurs MM. Henri Maretet Mourot.
Il parut le vendredi 3 février 1871.
Le 22 avril, M. Rochefort répondit à Vésinier.
Je suis insulté, dans les termes suivants par le sieur Vésinier, membre de la Commune, à la minorité de faveur (pas même le huitième) et. rédacteur d'un journal auquel collaborent deux autres membres du gouvernement de THÔtel-de-Ville...
Ici Tentrefilet de Vésinier cité plus haut :
Toutes les impertinences des Vésinier connus, eussentils obtenus ce fameux huitième après lequel ils courent encore, ne modifieront en quoi que ce soit, on le pense bien, des opinions aussi arrêtées que les nôtres, sur les questions communales, mais si le gouvernement de Paris
persiste à laisser ainsi quelques-uns de ses membres faire le coup de poing dans des colonnes de journaux, nous croyons devoir l'avertir que sa dignité y laissera des plumes, car en tolérant les grossièretés qui s'y étalent, il s'en fait pour ainsi dire le complice. Or, ce serait réellement trop d'avoir à la fois, à son service, les suppressions et les injures.
Dans le Mot d'Ordre^ M. Rochefort fat le parrain de Vésinier^ il le baptisa : Racine-de-Buis .
Le maréchal de Mac-Mahon, suivant le Motd'Oixlre, avait manifesté l'intention de donner sa démission à M. Tliiers. Suivant un bruit qui courut alors, il ne la retira que sur les instances de Napoléon III. Voici comment ce journal racontait ce fait :
C'est à la suite d'une violente discussion en conseil de guerre, que le maréchal-duc avait cru devoir prendre cette détermination extrême; Petit Thiers persistait à imposer son plan, et son plan c'était naturellement le plan de Bonaparte devant Toulon.
Voilà le fort de l'Eguillette, n'est-ce pas? Non, je veux dire le fort d'Issy... Eh bien 1 Je le foudroie avec de l'artillerie pendant deux jours, après quoi je l'attaque sur deux colonnes et je l'enlève... C'est simple comme bonjour.
A toutes les objections, Petit Thiers, impertubablement, répondait, le doigt sur la carte :
— C'est là qu'est Toulon... Non, je veux dire : C'est là qu'est Paris !
A la fin, Mac-Mahon, impatienté, finit par dire en montrant du doigt un autre point de la carte :
— Et c'est là qu'est Charenton !
Le petit bonhomme frissonna de colère de la tête aux
pieds. Il se contint pourtant, et d'un air narquois il dit au maréchal :
— J'ai indiqué mon plan, maréchal, daignerez-vous nous indiquer le vôtre ?
— Mon plan ! fit le maréchal, le voici : Je pars de Novare à trois heures du matin, en ayant soin d'obliquer à droite dans la direction de Turbigo. Vous, avec vos grenadiers, vous allez tout droit devant vous, le long du chemin de fer. Sur le Tessin, à BufFalora, vous rencontrez l'ennemi en force. Il vous arrête. Vous lui tenez tête trois ou quatre heures. Pendant ce temps j'opère une conversion à gauche, et j'écrase les Parisiens à Magenta. C'est simple comme bonsoir.
— Maréchal, répondit froidement Adolphe en mettant le doigt sur la carte, c'est là que sont les invalides !
Je vous laisse à penser les cris et les menaces! A grand peine on les sépara; la brouille s'en suivit... puis vint le racommodement. Querelles de canailles ne durent pas ! dit le proverbe.
Et voilà pourquoi on a foudroyé le fort del'Eguillette... non, je veux dire le fort d'Issy.
M. Mourot était rédacteur au Mot d'ordre. Voici à son sujet un souvenir amusant :
Deux ou trois ans avant la chute de l'Empire, pullulaient, au quartier latin, une quantité de petites feuilles de choux qui continuaient la tradition du Candide.
C'était une rage de réhabilitations.
Vermorel réhabilitait Danton, Saint-Just et Robespierre. Tridon dressait des statues à Hébert. Raoul Rigault travaillait à prouver Tinnocence de Troppmann. Un jour, dans une soupente qui servait de bureaux à l'une de ces feuilles, se présenta un
grand garçon, aux allures lévitiques. Il apportait un article destiné selon lui à produire une sensation profonde dans le monde politique et religieux. Le grand garçon était AI. Eugène Mourot, ancien abbé. L'article avait pour titre : Réhabilitsition de Judas Iscariote ; il développait cette thèse que Judas avait été le premier communard.
Le Mot d'ordre disparut le 20 mai.
h\4.mi du j)euple fut fondé par Vermorel ; ce journal n'eut que quatre numéros, du 16 au 27 avril, mais il fit grand bruit.
Numéro du 2g avril i8ji,