‹ Paris-CanardChapitre 11 sur 28 · LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE

Après l'élimination — par pudeur — de l'ignoble Delesvaux, les naïfs espérèrent qu'il ne se rencontrerait point sous la calotte du ciel de l'Empire, un homme qui eût assez toute honte bue pour accepter cette ignominieuse fonction d'inquisiteur forcé.

Un champignon pousse l'autre : un Bazire succède à un Delesvaux. C'est une loi de botanique et de putréfaction sociale.

On ne le croirait jamais: Bazire est encore d'un échelon

inférieur à Delesvaux. Celui-ci avec sa face d'ours en travail de digestion et son grognement de boule-dogue, inspirait une certaine crainte : on redoutait, suivant l'expression populaire, qu'il ne plantât ses crocs au fond de la culotte.

Bazire. ce n'est plus que la pie suspendue dans sa cage d'osier au plafond de l'échoppe du savetier, sautillant, caquetant, bavarde, sotte et fatigante.

Toute sa personne est bourgeoise, étriquée, cassante et papillonnante. Examinez cette face qui a le blanchâtre et le grassouillet d'un tête de veau échaudée, ce nez en bec d'épervier. crochu et remuant ; ce front têtu haché de plis verticaux, cette toque bourrée, en crâne qui lui donne l'air d'un sergent de la garde nationale en goguette, ce creux en forme de fer à cheval tombant des narines jusqu'au menton et pinçant une bouche mince broutant son éternel papotage ainsi qu'un cochon de lait broute une feuille de betterave; cet œil à la fois satisfait, insolent et sournois, ces sourcils rappelant les piquots du hérisson ; écoutez cette voix de claquette de bois. On peut être tranquille, celuilà n'a pas volé ses nombreux chevrons de servilité.

A ce monomane furieux, il fallait, pour que la justice impériale fût noblement représentée, accoupler un digne compagnon de chaîne. On a cherché bien longtemps ; mais enfin, heureusement pour nous, on Ta déniché : Un Cazeau avait été créé pour compléter la paire.

Cazeau, une vipère blanche, voyez sa figure plate et livide, écrasée d'un coup de poing et relevée sous le menton par un revers de chausson, ce nez creusé au milieu effilé de la pointe, ces favoris étirés, semblables à un pinceau trempé dans un pot de colle; ces cheveux pommadés et roulés; cette lèvre inférieure qui pend ainsi qu'un fanon cassé de hareng ; cette bouche ouverte aux coins comme pour souffler des boules de bile ; cette voix en-

rouée, éteinte, rogue, haineuse; ce geste qui dessine la chute d'une lame de couteau...

. . . Autour de ces deux êtres — ce serait avilir le nom d'homme que de leur appliquer — gravitent des rondes d'officiers de paix et de sergents de ville. Le mot de ralliement de cette bande ehontée, c'est police et infamie....

G. iMaroteau et G. Puissant furent inventés par Jules Vallès qui les fit débuter dans son journal la Rue. Maroteau devint même son secrétaire. A cette époque il avait environ dix-neuf ans, de longs cheveux récalcitrants. Timide, osant à peine parler, paraissant très pauvre, son aspect n'eût jamais fait supposer que, quatre ans plus tard, il dépasserait dans ses écrits les énergumènes les plus odieux et les plus féroces.

Il débuta à la Rue par un article intitulé : Un malheureux.

Après sa condamnation à mort par le conseil de guerre, la presse radicale essaya de soulever un courant sympathique en sa faveur, en démontrant qu'il avait agi sans discernement. Elle ne réussit pas. L'homme, qui avait écrit de si abominables choses, savait parfaitement ce qu'il faisait et les conséquences qu'elles pouvaient avoir.

G. Puissant, Tauteur du Moulin et des Écre- Disses^ n'eut pas comme son confrère la chance de mourir en exil. En 1879 il écrivait aux journaux la Révolution et la Lanterne.

Dans le commencement de mars, la Révolution publia la note suivante :

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M . G. Puissant nous a envoyé, hier, sa démission de chroniqueur théâtral de la Révolution Française. Nous nous préparions à la lui demander.

Lsi Lanterne puhWa. celle-ci plus laconique encore :

A partir d'aujourd'hui, M. G. Puissant ne fait plus partie de la rédaction de la Lanterne.

Ce qui motivait une aussi dure exécution, c'était une révélation de la Petite République. Suivant elle, M. Puissant était un agent do la préfecture de police attaché au cabinet sous le numéro cinq !

M. Puissant ne protesta pas contre cette accusation qui souleva dans la presse de toutes nuances, d'ardentes polémiques.

La Petite République publia à ce sujet l'anecdote suivante :

(( Il 3^ a quelques années, un de nos confrères républicains s'était réfugié dans un village des environs de Paris, pour échapper à une condamnation par contumace. Il avait pris un nom quelconque Jean ou Benoît. Notre M. Benoît s'était attiré l'estime et la considération du voisinage, si bien qu'un brave bourgeois de Tendroit l'avait choisi comme parrain de son dernier-né.

» Bien que Benoît n'allât jamais à Paris, et pour cause, force lui fut d'y venir un soir, un peu tard, pour acheter les dragées et les présents du baptême qui avait lieu le lendemain.

» Le hasard lui fie rencontrer Puissant. On se

reconnaît, on échange une poignée de mains^ puis viennent les questions: « Où loges-tu, maintenant? — A tel endroit, sous tel nom. — Viens me voir un de ces jours. » La visite est promise et les amis se séparent.

» Le lendemain, pendant le repas du baptême, au moment oij Ton buvait au filleul et au parrain, deux personnages inconnus demandent à parler à M. Benoît, celui-ci quitte un instant la salle du festin et... il est arrêté.

)) Notre confrère est curieux par profession. En route il fit causer les agents.

» — Comment avez-vous fait pour me découvrir ? demanda-t-il.

» — La chose est des plus simples, lui fut-il répondu. On surveillait vos amis, et c'est une personne de la famille de l'un d'eux, M. Puissant, qui a donné votre adresse à quelqu'un qu'il était loin de supposer de la police.

» Notre confrère trouva que M. Puissant était vraiment maladroit. Son opinion a du changer depuis. »

La victime de Puissant était M. Francis Enne.

M. Puissant écrivit aussi à Vlntrctrisigecint^ sous le nom de Jean Meunier ; ses rapports à la préfecture de police ét.'iient également signés de ce pseudonyme.

La Misère, numéro i, 6 février 1870, collaborateur M^L Maxime Wuillaume, L. Sornet, Henri Bellenger. Rien à citer. De ce journal il

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parut 7 numéros seulement ; le dernier porta la date du 22 février. 11 fut remplacé par le Jocko qui parut le i6 février.

Dans le premier numéro sous le titre: Variétés, nous lisons ceci :

Madame Désiré, l'orateur non désiré des réunions publiques, se propose de faire prochainement un journal qui s'appellera la Vérité.

La Vérité^ madame, mais la vérité sur qiii^ la vérité sur quoi ?

La vérité^ toute la vérité, rien que la vérité sur les relations tendres et ardentes à la fois, qui ont existé entre Madame Désiré et Gustave Floureus.

— Oui, s'écriait il y a trois jours, devant quinze personnes, Madame Désiré, oui je dirai sa poursuite opiniâtre, ses discours brûlants, ses lettres de feu; je dirai ses baisers les plus opiniâtres, plus brûlants., plus enflammés encore ; je dirai les premiers combats que se livrèrent dans mon âme, un amour sans frein et une pudeur aux abois. Je dirai comment, faible et jeune, je cédais au trop pressant Gustave et.. = le peuple nous jugera, moi et l'ingrat qui m'abandonne.

Pauvre dame, nouvelle Ariane abandonnée, nous n'avons aucune influence sur M. Gustave Flourens et, s'il laisse chômer vos charmes, que voulez-vous que nous y fassions ?

Nous ne pouvons en vérité qykQ pleurer sur votre lamentable sort.

Dans Paris-Oublié le lecteur trouvera l'histoire de Désiré.

Le Jocko disparut le 27 février. Le 28 les Gueux paraissait, même format, mêmes rédacteurs. Un

numéro seulement. Le Misérable lui succéda et parut six fois jusqu'au (3 mars. Le Rrrrran clôt la série de ces petits journaux qui succombèrent sous les amendes et la prison.

Un jour, un homme du monde, un sporstmann distingué, membre d'un cercle des plus aristocratiques de Paris, rencontra, à une première du théâtre des Variétés, un journaliste dont le nom m'échappe.

— Voulez-vous fonder un journal ? dit le sportsmann au journaliste.

— Certainement, répondit le journaliste, mais vous connaissez mes opinions. Ma nuance vous va-t-elle.

— Peu m'importe, soyez rouge, rose, blanc, bleu, soyez ce que vous voudrez.

— Avez-vous de l'argent ?

— Autant qu'il en faudra.

— Vous savez qu'un journal coûte fort cher. Vous devez avoir un mobile : la croix, la députation ?

— Mon Dieu, non ! Je suis l'amant d'une actrice célèbre. Elle me coûte les yeux de la tête De plus elle exige que je paye la réclame que lui font les journaux de théâtres et même certaines feuilles politiques qui vivent de la louange à tant la ligne, et cela m'ennuie d'avoir des relations avec ce monde de rastaquouères. Je préfère créer un journal, pourvu que tous les jours vous écriviez que

mesdames Favart, Fargueil et Desclée ne sont que de la Saint-Jean auprès de Mlle X... Je vous laisse libre de jouer sur votre serinette l'air qui vous plaira.

— Cest convenu.

Le journaliste engagea des rédacteurs et le journal parut le 18 juillet, 1871 sous ce titre : le Salut.

En tête de ses colonnes figurait un programme ronflant, lequel devait enfoncer dans le troisième dessous toute la presse parisienne. Mais, emporté par la passion politique, le journaliste oublia complètement les éloges quotidiens qu'il devait décerner à Mlle X...

Celle-ci, furieuse, pesta, jura, fit à son protecteur une scène à tout casser. Bref, le journaliste fut remercié et remplacé par un de ses confrères qui, suivant Tusage, s'empressa de changer la rédaction.

Pendant quelques mois, tout alla bien, le journal marchait comme sur des roulettes. Malheureusement si les louanges de mademoiselle X... allaient crescendo, il n'en était pas de même de la vente et des annonces.

La rédaction était pourtant composée de gens détalent, mais les événements de 1871, encore récents, et Tétat de siège, empêchaient toute polémique sérieuse sous peine de voir le journal supprimé. La fameuse épée de Damoclès était remplacée par le sabre du général de Ladmirault.

M. Constant Améro publiait deux fois par semaine des lettres signées Philinte^ lettres très remarquées qui commencèrent la réputation de leur auteur. C'était de la bonne littérature, mais Todeur de sang qui s'échappait des pavés à peine remis en place, et l'odeur de poudre qu'on sentait encore, étaient peu propices aux choses de l'esprit.

Edouard Waldteuffel, un disparu, rédigeait le bulletin politique. J'ignore s'il avait été dans sa jeunesse un fort en thème, mais jamais il n'écrivait un entrefilet, n'eût-il que dix lignes, sans y glisser une ou deux citations latines, cela faisait bondir Fontaine surtout quand les compositeurs faisaient volontairement des coquilles qui dénatuturaient absolument la citation.

Léon Mirés et A. Péri étaient les rédacteurs militaires. S'crongnieugnieu! fallait pas discuter la théorie. Mirés poussait l'amour de la vérité jusqu'à avoir dans son tiroir une légion de petits soldats en plomb, dont il passait la revue fréquemment, Albert Hesse jouait du clairon avec son nez. Pour compléter l'illusion, Andréï frappait sur la table, en cadence, avec un couteau à papier. Péri, qui se souvenait d'avoir été colonel pendant le siège, faisait faire l'exercice au garçon de bureau, avec un manche à balai, en guise de fusil.

Henri Chabrillat était notre courriériste théâtral et, ma foi, ses critiques valaient bien Celles des pontifes d'aujourd'hui. Il y avait toujours de la jeunesse et de l'esprit.

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Il arriva à Chabrillat une singulière aventure.

Un jour, M. Rabuel vint dans nos bureaux. C'était riieure à laquelle les rédacteurs se réunissaient. Chabrillat s'y trouvait. Après une conversation générale, Chabrillat s'en alla dans lesbureaux du Figaro. C'était également le moment où les rédacteurs préparaient la besogne pour le numéro du lendemain. Tout en causant, Chabrillat parla de l'évasion d'Okolowicz. De Villemessant répondit que cette évasion n'avait rien de surprenant, que Jacclard venait d'en faire autant. Chabrillat ajouta qu'il 3^ en avait bien d'autres en liberté, qu'il avait, la veille, aperçu Secondigné, l'ancien rédacteur de VEstafette et qu'il venait de renco itrer M. Lucien Rabuel, faubourg Montmartre.

Le Figaro imprima ce renseignement. C'était son métier d'être bien informé. Je n'ai pas à juger si ce fut honnête.

Le lendemain de l'insertion decette information, M. Lucien Rabuel alla au Figaro et répudia énergiquement la Commune. On lui donna acte de cette protestation.

Tout semblait terminé; mais AL jRabuel, ayant appris que c'était Chabrillat qui avait donné le renseignement, m'apporta une lettre injurieuse pour mon collaborateur, en me priant de l'insérer dans le Salut. Je refusai, comme avait refusé M. J. de Précy pour la Liberté. Alors il me demanda de lui rendre le service de la remettre à Chabrillat, ce que je fis quoique à regret. Celui-ci

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la lut et apprit fortuitement que M. Rabuel commentait sa lettre dans certains cafés du boulevard. Il résolut alors d'envoyer deux de ses amis à M. Rabuel, afin de lui demander soit une rétractation écrite, soit une réparation par les armes.

Il y a ici une nuance de délicatesse et de loyauté qui n'échappera à personne.

Chabrillat, par égard pour la situation particulière de M. Rabuel et pensant que ce dernier ne jouissait que d'une liberté relative, ne voulait donner à cette affaire aucun retentissement. Afin de l'éviter, il fit donner à son adversaire, par deux amis, une explication qui ne pouvait être imprimée.

Pour justifier la pensée de Chabrillat, il faut se souvenir que les deux co-signataires de la déclaration, insérée à VOfficiel de la Commune, le mercredi 2g mars, étaient Alexandre Lambert fusillé place Vendôme, et M. Calvinhac, détenu à Satory depuis cinq mois, aujourd'hui député.

M. Rabuel pouvait certainement, sans honte, reconnaître que M. Chabrillat n'était pas un délateur. Il se méprit sur le mobile délicat qui guidait mon collaborateur. Il prit cette démarche honorable pour de Thésitation et répondit que Chabrillat devait par écrit déclarer qu'il n'était pas l'auteur de la note et qu'ensuite il verrait ce qu'il aurait à faire.

Cette prétention intervertissait les rôles. Chabrillat, insulté gravement par une lettre destinée à

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la publicité, ne pouvait plus avoir de rapport avec M. Rabuel que par intermédiaire de témoins, chargés de régler une rencontre. Elle fut convenue pour le lendemain à Ghampign\\ Chabrillat avait pour témoins MM. Pradel et Justament, comme médecin le fameux docteur Bonnières.

M. Rabuel était assisté des «cit037en3)) Edmond Tribalet et Lucien Combatz, ancien directeur des télégraphes et plus tard colonel de la 6^ légion.

Arrivés sur le terrain, au moment où le combat allait commencer, les témoins de Chabrillat firent remarquer à M. Rabuel que, pour garant de son honneur, il n'avait pas eu la main heureuse, qu'un de ces témoins, le « cit03^en » Combatz^ avait été chassé de son poste de directeur des télégraphes, par la Commune, laquelle pourtant était peu scrupuleuse, que le Journal Officiel (avril 1871) avait mentionné son départ en dévoilant son passé. Bref, qu'il fallait choisir d'autres témoins; le chef de garedeChampigny, M. C..., et un cantonnier, remplacèrent les deux « citoyens ». Alors se passa un incident curieux, Chabrillat prit M. Justament à part et lui parla quelques instants. Le chef de gare voulut connaître les motifs de la rencontre, on le mit rapidement au courant.

— Mais, fii-il, est-il bien vrai que M. Chabrillat n'a pas commis l'acte de délation qu'on lui reproche ?

M. Justament s'avança et jura sur Fhonneur qu'il répondait de Chabrillat.

Le combat n'eut pas lieu, et un procès-verbal fut rédigé séance tenante. Chabrillat avait pleine satisfaction.

Voici ce qu'il avait dit à M. Justament :

— On m'accuse d'avoir dénoncé M. Rabuel. Eh bien, justement depuis quatre mois je cache Pilotell chez moi !

Chabrillat payait une dette à Pilotell, lequel l'avait averti que la Commune l'avait désigné comme otage.

L'amiral Darricau rédigeait les articles maritimes. Ce bon réjoui nous racontait des histoires de matelots à faire dresser les cheveux sur la tête. Il serait impossible de reproduire la plus anodine. C'était un marin de l'ancienne école.

Malgré tout le talent déployé par les rédacteurs, le bouillon affluait à l'administration. Le cabinet de l'administration était une véritable succursale des Dix Huit viarraites.

Le 3i décembre 1871, le rédacteur en chef fut mandé par l'administrateur du journal.

— Vous savez, lui dit-il, le journal ne paraîtra pas demain.

— Pourquoi ? Un petit effort de plus, le succès viendra.

— Il est inutile d'insister, M. de R... en a décidé ainsi.

— Mais les louanges de mademoiselle X... ?

— Il n'en veut plus entendre parler. Imaginezvous que la petite Z... lui a appris que mademoi-

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selle X... était en même temps la maîtresse d'un lampiste. Si le lampiste allume, M. de R... ne veux pas éclairer !

Voilà pourquoi la France fut privée du Salut, le I" janvier 1S72

M. Clément Duvernois acheta le titre *, il voulait en faire un journal impérialiste, mais il ne trouva pas de commxanditaires.

Pour une feuille qui tombe, dix poussent. Le Sifflet^ journal humoristique, parut le 2 janvier 1872 sous la direction de M. Michel Anézo. Ses collaborateurs, dessinateurs et journalistes étaient : MM. A. Humbert, H. Mayer, Molock, Desmare, Le Guillois, Laftitte, Charles Lecoq, Cabillaud et Brun.

Les hommes du 16 Mai qui redoutaient la guerre que pouvait leur faire et que leur faisait le journal à images, avaient rétabli au ministère de l'Intérieur une censure des plus rigoureuses. Dessins et textes étaient épluchés avec un soin méticuleux. Anastasie était enragée.

Anézo lui porta un jour un dessin tellement compliqué, que le dessinateur lui-même n'aurait pas su dire ce qu'il avait voulu représenter.

Le censeur Tinterpela brutalement :

— Ce dessin n'est pas clair, Il fourmille d'allusions blessantes pour le gouvernement. Vous n'aurez pas l'autorisation.

— Mais monsieur, répondit Anézo ahuri, dites-

moi au moins quelles sont ces allusions. Vous me rendrez service.

— Ce cochon qui est là, dans un coin, caché, barbottant dans une auge ?

— Eh bien ?

— Il ressemble à M. de Broglie. .. Et ce bûcheron qui, de sa cognée, frappe à coups redoublés sur cet arbre? Nierez-vous que ce bûcheron ne représente pas M. de Girardin, et l'arbre quïl veut abattre le ministère qui veut sauver la France ? Allons, remportez votre dessin, vous êtes un ennemi de la famille, de la propriété et de la religion.

— C'est bien, ajouta Anézo, je vais le remplacer par le portrait de saint Joseph.

— Ah I fit le censeur attendri, le ministère vous prend cinq m.ille numéros !

Malheureusement les ' lecteurs préféraient les bonnes charges qui, depuis cinq années, assuraient le succès du Sifflet. Si Timage de saint Joseph fait la joie des compagnons charpentiers, elle causa la chute du vaillant journal qui mourut peu de temps après.

Parmi les rédacteurs, j'ai souligné le nom de Brun.

Brun, qui se disait le neveu de M. Lucien Brun, n'était autre que le compagnon anarchiste Martinet qui fut depuis condamné sous les noms de Pol Roche, Emile de Bloche et Henri Bornert à un nombre respectable d'années de prison pour djs faits absolument étrangers à la politique.

A propos de saint Joseph et de la censure, le Carillon, journal hebdomadaire, humoriste et littéraire... quand il pouvait, me dit son fondateur Louis Lambert, parut le ii novembre 1876. La rédaction était composée de jeunes^ inconnus pour la plupart, mais pleins de bon vouloir et d'espérance. Plusieurs tiennent aujourd'hui une place distinguée dans la grande presse. Parmi eux, Louis Lambert, Léo Trezenick, L. de Gramont, etc., etc.; les dessinateurs étaient : G. Lafosse, Henri Desmare, Pasquin, G. Marquet, A. Bourgevin, G. Darré et Pépin.

Le Carillon,, tout comme le Sifflet, luttait avec la censure. Impossible de dessiner un animal quelconque sans qu'elle y vit la figure du maréchal de Mac-Mahon. Quand c'était une ménagerie complète, toujours clairvoyante, elle déclarait finement reconnaître le ministère entier.

Dans son message adressé à l'Assemblée nationale, le maréchal de Mac-Mahon avait dit :

...Je considère le poste où vous m'avez placé comme celui d'une sentinelle qui veille au maintien de l'intégrité de votre pouvoir, et je resterai le premier gardien delà France.

S'emparant de ces paroles, le Carillon soumit à la présidence un superbe portrait du maréchal de Mac-Mahon en gardien de la paix de la France ; la Présidence lui accorda l'autorisation par la lettre suivante :

PARIS-CANARD iç:;

Présidence de la Republique :

Monsieur,

M. le vicomte d'Harcourr, en réponse à la lettre que vous lui avez adressée, me charge de vous informer qu'il ne voit aucun inconvénient à ce que vous fassiez publier dans votre journal la gravure représentant le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, dont vous lui avez envoyé l'original.

Recevez, etc., etc.

Comte de Tanlay.

Lambert porta son dessin à la censure, ainsi que Toriginal de la lettre de M. de Tanlay. Le censeur lui dit ds revenir le lendemain. Il revint; on lui refusa son dessin et on refusa de lui rendre la lettre. C'était un procédé des plus commodes, mais peu honnête. Emile de Girardin, qui eut connaissance du fait, envoya au spirituel Carillon la pensée suivante :

Où ne règne pas la liberté, c'est la peur qui gouverne.

Un jour Louis Lambert alla porter un croquis à la censure. Voici la scène racontée par lui :

Il s'agissait d'un dessin représentant une scène de l'adoration des Mages : la Vierge (la France), les Mages (plusieurs leaders du parti républicain), saint Joseph (Mac- Mahon) tenant un poupon (la République).

— Monsieur, dit le grand maître de la censure, impossible d'autoriser un pareil dessin.

— Pourquoi ?

— Je veux bien croire qu'il n'y a pas une intention mal-

veillante de votre part, mais nous ne pouvons permettre la reproduction des traits du chef de TEtat dans la figure de saint Joseph. Voyons, entre nous, ajouta le farouche censeur, vous connaissez la réputation dont jouit saint Joseph?... et, dame! pour l'honneur du maréchal... Nonl cent fois non! l'allusion serait trop transparente.

Quelques jours plus tard, un de nos dessinateurs aux abois — on refusait dix ou douze dessins par semaine — Desmare, toujours gouailleur, lit le dessin suivant :

La leçon de lecture. Un mouton épelait devant un tableau noir plusieurs lettres de l'alphabet : S. A. C. Q.

Trop anodin pour ne pas receler les intentions les plus subversives. Le censeur mit en œuvre toutes les ressources de son esprit peu subtil pour découvrir le sens vrai.

Quand il crut avoir trouvé, son œil lança un éclair; toute la bile contenue dans sa majestueuse personne ne fit qu'un tour. Il prit son air le plus rogue pour nous menacer de toutes les rigueurs de la loi.

Ce à quoi il réussit, car grâce à son amabilité, le Carillon alla sonner dans le prétoire des 8^ et 9^ chambres correctionnelles; il fut condamné. Il n^en tinta pas moins gaiement jusqu'au 26 février 188 3.

Les boutades que publiaient Louis Lambert dans le Carillon étaient des plus amusantes -, parmi elles, je cueille celle-ci :

Une femme et un miroir ne peuvent se séparer.

Quelle différence, pourtant, il y a entre les deux... charmantes futilités : la femme parle beaucoup ei ne réfléchit pas ; le miroir réfléchit et ne parle jamais.

Si vous vous mariez, prendre une femme petite, en souvenir du proverbe : Moins on en a, mieux ça vaut.

PARIS-CANARD IÇ^

Ce dizain réaliste mérite également de n'être pas oublié :

La scène est dans un bal de barrière. Un Alphonse Entre, coiffé de sa casquette, qu'il enfonce Très peu, pour ne pas nuire à ses accroche-cœurs. Les filles, sous le feu de ses regards vainqueurs, Tressaillent. Mais il est rejoint par sa maîtresse, Heureuse que son homme ait l'air si comme il faut. Ils s'attablent. On leur sert un bol de vin chaud. L'homme le boit et dit à la femme ; « Allons, paye ; Et tu me passeras ensuite la monnaie ! »

Louis DE Gramont.

Le Parlement» — Grégory Ganesco.— Le Courrier du dimanche. — Lettre de Ganesco à l'Empereur. -- Ganesco vacher. — Du lait à onze francs le litre. — Ga-. nesco en chaleur. — Une veste électorale. — Bons Belges. — Le gamin de la forêt de Fontainebleau. — La croix de AL Bravay.

Le Parlement est resté légendaire dans le monde du journalisme, et fut le dernier journal du grand, de l'inénarrable Ganesco.

Grégory Ganesco, de son vrai nom, fut une des figures les plus curieuses de 1860 à 1867. Il était Valaque d'origine et français par droit de naturalisation

Après avoir usé dans les antichambres orientales rinfluence que ses talents divers et la splendeur contestée de son origine semblaient devoir lui assurer pour de longues années, il vint, apportant avec lui les dégoûts du bas empire, essayer de prendre une place au festin d'Occident. On le

vit, après une étape à Francfort, descendre à Paris, d'un pied léger. Il avait pour tout bagage une forte dose de civilisation, grecque ou turque, même les deux à la fois.

L'une suffit à Paris pour faire la fortune d'un homme. Aussi Ganesco ne tarda-t-il pas à avoir un journal : Le Courrier du dimanche^ immédiatement il devint un homme d'importance. Les tendances de ce journal valurent à Ganesco les honneurs de la persécution. Cela ne suffisait pas à son ambition. Il voulut entourer son front de Tauréole de martyr.

Il y réussit, aidé par un ministre maladroit mais très honnête homme dont le cœur se soulevait de dégoût. Il rejeta Ganesco hors de nos frontières.

Plus tard le « martyr » rentra en France et en grâce, il se réconcilia avec les Tuileries et fut même candidat officiel.

Il fallait que Tempire fîjt bien pauvre d'hommes pour aller chercher ses candidats jusque dans le limon du Danube.

Ganesco était un audacieux, mais plus encore un chajiçard.

Le Figaro le décrivait ainsi :

— Vous souvient-il de cet arlequin des anciens Funambules, si souple, si retors, si fugitif, si changeant, tapant sur Pierrot et sur Cassandre, se donnant des coups de pied à lui-même pour amuser le public, buvant dans votre verre, vous subtilisant votre chapeau, vous escamo-

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tant votre mouchoir, le tout pour rire! Arlequin n'est plus, mais Ganesco reste. C'est une compensation. Grand, maigre, imberbe, chiffonné, onctueux, prolixe, expansif, hâbleur, sanglé dans une redingote à collet de velours, ayant des gestes de marchand d'orviétans, parlant la langue italienne comme Pasquin ou iMarlorio, insinuant, compromettant et bruyant, il y a en lui du Fontanarose, du Machiavel et du Pulcinello.

Il est 7'oumain^ mais il devrait être romain.

Sceptique et ambitieux, il a toutes les ressources de Quinola et toute la hardiesse de Gil Blas, il sera docteur chez Sangrado, enfant de chœur chez l'évêquede Grenade, et courtisan chez le duc de Lerme.

Il se transforme comme un acteur du cirque et riposte aux quolibets par des lazzis souvent spirituels.

Il a fait des journaux sans savoir écrire et de l'administration sans savoir compter. Donnez-lui demain une bonne idée de pâte dentifrice ou d'onguent pour les engelures, il lâchera ses électeurs gorgés de mazagrans^ mettra un casque, louera une voiture et une grosse caisse et parcourra les foires avec la permission de M. le maire de Montmorencv.

Ce portrait était rigoureusement exact.

Le Courrier du dimanche fut supprimé par Tempire pour ses tendances orléanistes^ quoiqu'il comptât parmi ses rédacteurs plusieurs républicains.

Il est assez curieux de remarquer que, quelques années plus tard, Ganesco dénonçait à l'Empereur les Orléanistes qui lui avaient fait une réputation grâce à son expulsion.

Voici la lettre, elle est de haut g;oût :

PARIS-CANARD KjCj

M. Grcgory Ganesco à l'empereur.

Paris, 3o Janvier 1870.

Sire,

N'ayant ni le goût ni l'habitude de faire à personne des révélations mystérieuses : mais voyant le flot orléaniste monter vers les Tuileries pour y submerger le trône napoléonien, j'ai publié hier soir dans le Parlement la première partie d'un travail que Napoléon III, et comme souverain et comme père, fera peut-être bien de daigner lire.

Les Orléanistes sont gens sagaces, en m'empêchant de servir l'Etat. L'Empereur, lui, me permettra sinon de le convaincre du péril, au moins de l'en avertir.

Je suis, sire, de Votre Majesté, le très obéissant et fidèle serviteur et sujet.

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