LE PRINCE DES TROUVERES
le vais discourir du plus grand parolier qui ait paru dans les temps modernes, — et même je ne sais si les temps antiques ont rien en ce irenre qui puisse lui être comparé.
Le héros en question apprit à lire dans le Dictionnaire des Rimes de Richelet, et pinçait déjà du pentacorde à l'âge où les enfants ne pincent communément que le sein de leur nourrice. Myrtil Barboteau, tel est le nom qu'il a reçu de ses pères.
Dès qu'il eut fait ses dents, il ne se nourrit plus que de la brise du soir, dissoute dans la rosée du matin, des bluets de la prairie, de la mousse des bois, de l'azur du ciel bleu, des rayons de la lune el de tartines aux confitures. Il composait lui-même les complaintes au moyen desquelles madame sa mère l'endormait chaque soir, et savait les imprégner déjà de cette puissance somnifère qui devait distinguer plus tard ses plus touchantes productions. M. Panseron, qui avait alors le monopole d'endormir les petits enfants, pour lesquels il écrivait la llerceuse, la Mère nu berceau de son Fils, Dormez, petits enfants, et d'au-
Il, PARIS CIIVMAM
très poésies épiques en sol mineur, ne put supporter l'idée d'avoir trouvé un maître, et son nez prit dés lors cette dimension prodigieuse qu'il a gardé depuis.
A i x ans, le jeune Myrtil Barboteau fut décoré.
Les hommes d'àgeque nous avons consulté sur les commencements de Myrtil prétendent que, à une époque déjà fort éloignée, le ciel permit que ce jeune troubadour>devint un incube. Alors il le suscita à madame Pauline Ducbambge, et cette union mystique produisit une lignée, nombreuse de petits amours, de jeunes bergères, de gondoliers, d'anges gardiens, de nochers, d'exilés, déjeunes guerriers et de demoiselles à marier. Au reste, madame Pauline Ducbambge ne fut pas d'une fidélité à toute épreuve, et mit au jour un grand nombre d'autres enfants, en collaboration avec M. Jules de Rességuier, M. C.uttinger, M. Scribe, M. Soumet, M. deCustine, M. Étoile Souvestre et M. Vatout. C'est à la suite de cette déception pénible, que les cheveux du jeune M. Barboteau commencèrent à grisonner, et qu'il tomba dans une manie mélancolique dont nous parlerons plus bas.
Aujourd'hui, M. Myrtil a vu quarante-cinq fois les pissenlits fleurir; c'est unjhomme. 11 a conservé toute son onction poétique, et déjeune toujours d'un soupir de la brise dans un verre de rosée édulcoré de miel.
M. Myrtil a des mœurs paisibles, des manières caressantes, un regard humide et tendre, et la chevelure chinchilla. Il parle habituellement d'une voix douce et modulée, comme le susurrement du zéphyr, et scande son discours de points et de soupirs qui ressemblent à des dactyles et à des spondées; il s'exprime en vers, et méprise profondément la prose de Bossuet. Eu résumé, c'est un monsieur candide, en cravate blanche, qui marche sur la pointe de ses bottes vernies, qui sourit fort agréablement, qui n'aime pas les femmes» mais qui chérit le beau sexe.
Pour se faire une idée à peu près exacte de ce prince des trouvères et apprécier convenablement la surprenante fertilité de ce vaste front, il suffira de l'évaluation suivante, dont les chiffres nous ont été fournis par un professeur de statistique employé au ministère de l'intérieur.
M. Myrtil Barboteau approvisionne presque tous les magasins de musique de Paris et de la banlieue, ou plutôt, pour parler plus exactement, il l'ait les paroles de presque toutes les mélodies qui se chantent dans les mansardes, dans les pensionnats déjeunes filles, au coin des rues, et chez M. le président de la Chambre.
Or, selon les supputations de notre employé, et d'après les calculs établis par un autre savant, auteur d'un traité anti-voltairien sur la chronologie ehaldéeune, il est à croire que .M. Myrtil Barboteau, dans le cours de son existence, a déjà produit vingt-deux mille deux cents romances de chacune trois couplets au minimum, chaque couplet roulant sur un chiffre moyen de dix vers; ce qui fait, toujours au plus bas, une couronne poétique de six cent soixante -six' mille rimes, non compris la raison, qui n'y entre d'ailleurs que pour une fraction décimale aussi insaisissable que le rapport du diamètre à la circonférence.
Voici, en substance, au moyen de quels logarithmes on est parvenu à préciser cet effrayant total.
Un compositeur de musique, lorsqu'il éprouve le besoin d'écrire une mélodie, demande à M. Myrtil dix romances, sur lesquelles il se permet d'en choisir une. Les neuf autres ne lui servent qu'à compléter, corriger, polir et refondre entièrement la dixième. Si bien que M. Masini, auteur d'un album annuel de douze romances, et qui ne consomme que des
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paroles-Barboteau, dévore ceot vingt romances a sou oo rossignol, suit trois cent soixante couplets, suit trois mille six cents vors, ci .'Ki»'1'»
Mais H. Myrtil Barboteau, dont la verve ne s'épuise pas pour si peu de elio.se, fournit, l>on an mal an, la matière de deux albums de ee genre aux mêmes conditions que ci dessus; de façon que, pour èlre juste, nous devons foire figurer en ligne de compte une seconde somme de trois mille six cents vers, ci , ;$,(joii
De plus, et toujours à la plus grande gloire de eette inspiration aussi inépuisable que la munificence royale, M. My rlil possède une clientèle flottante de vingt compositeurs, tenue moyen, lesquels lui prennent trois romances chacun, année commune; mais, pi us accommodant sans doute que les faiseurs d'albums, ils ne lui mangent que dix romances sur trois; ce qui nous offre un pauvre petit casuel de deux cents romances seulement, soit six cents couplets, soil six mille vers, ci 6,000
Après cela, n'oublions pas le chiffre des essais. Quel est le poète, — je le demande a M. lùnile Deschamps, à M. Kmile Souvestre, à M. Emile de Girardin lui-même, sous les yeux de qui sa femme à mis si méchamment à mort ce malheureux Holopherne, — quel est le poète qui n'a pas ses jours de brume, où l'inspiration perce de rayons indécis les brouillards de la pensée, et où la plume errante ne laisse sur le papier que des hiéroglyphes à rendre slupide M. Champollion-FigeacV Ce sont ces hiéroglyphes, traces confuses des avortements de notre trouvère, qu'on peut bien, vu la rigueur des temps cl la conscience bien connue du roi îles paroliers, évaluer sans exagération au misérable chiffre de cinquante vers par matinée de pluie; ce qui nous fait, si l'on se borne à compter six mois de mauvais temps sous le beau ciel de Lutèce, un to'al de neuf mille vers de rebut dans les années tempérées, ci 9,0(10
Présentement, nous prierons celui de nos lecteurs qui aura l'héroïsme de l'essayer, de vouloir bien additionner ces légions formidables de quotités numériques, et de considérer que, depuis plus de trente années, l'illustre troubadour dont nous nous occupons fait gémir tous les pianos, clavecins et serinettes du monde sous la puissante harmonie de ses vers. Le lecteur courageux qui tentera cette multiplication cyclopéeune, arrivera sans doute à la découverte du chiffre final, base de l'édifice de gloire élevé par le premier des derniers bardes à sa propre immortalité. Je ne vous dirai pas si l'édifice est de granit, mais il rappelle au moins, par ses dimensions étranges, ces effrayants propylées, parvis immenses de temples disparus, dont les ombres incommensurables s'allongent encore sur les sables où dort Balbech ensevelie !....
M. Myrtil Barboteau ne peut être décemment comparé qu'à nue machine à vapeur de soixante chevaux.
Mais toute gloire a son revers, comme toute lumière a son ombre; et M. Myrtil Barboteau , en proie à cette versification sans relâche qui produit le jour, la nuit, à toute heure, en tous lieux, s'entasse autour de lui masses par dessus masses,, monte, monte toujours, comme l'inexorable marée, grandissant, grossissant, mugissant, tourbillonnant sans limite visible, sans terme probable, sans lin et sans repos, M. Myrtil, ô (erreur! court l'infaillible danger d'être englouti vivant sous ses hémistiches, et, comme Diomède, croqué par ses chevaux, de Unir un jour dévoré par ses vers !
M. Myrtil Barboteau, dans le but présumé de conjurer cet effroyable péril, a tenté de mettre un ordre quelconque dans ses productions, et de les ranger par myriades, dans d>-s cartonniers immenses disposés a cet effet contre les hautes cloisons 'le son cabine! de
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travail. C'est un coup d'oeil superbe. Vous apercevez chaque légion de vers dans son carton respectif, rangée sous le commandement d'une étiquette en petite bâtarde du plus agréable effet. Il y en a là pour tous les goûts, pour tous les caractères, pour tous les âges, pour toutes les dispositions de l'âme, pour les naturels gais, comme pour les cœurs tendres, comme pour les esprits mélancoliques; c'est au choix des personnes. II n'y a qu'un magasin d'épiceries qui puisse donner l'idée de cet ingénieux assemblage. Voici quelquesunes des étiquettes :
Scènes pour voix de basse.
Scènes de jalousie.
Aveux naïfs.
Aveux brûlants.
Rêves de jeune fille.
Les premières amours.
Les dernières amours.
Chants du soir.
Chants maritimes.
Bar corolles assorties.
Cantilèncs.
Choix de soupirs.
Fabliaux.
Rondes villageoises.
Xoclurnes.
Départs de conscrits.
Helours au village- Souvenirs du pay*.
Abandons divers.
Guitares diverses.
Mélodies diverses.
Sur des /leurs.
Regrets varies.
Duos de chasse.
Chants de guerre Bandits et conlrehandiers .
Fiancés de tous genres.
Aventures de bal.
Pages et châtelaines.
Archers, écuyers et moyen âge.
Chants de pâtres.
Secrets des jeunes cœurs, elc , etc.
On a prétendu que M. Myrtil Barboteau recevait une pension des beaux-arts en qualité d'homme de lettres. A vrai dire, nous en doutons beaucoup. Nous vivons malheureusement à une époque ingrate et difficile, où il est rare que les générosités ministérielles tombent sur le vrai mérite. Cependant, si M. Cave avait la moindre idée des six cent soixante-six mille vers de M. Myrtil Barboteau, nous aimons à croire qu'il lui donnerait quelque marque de sa juste estime. L'espace nous manque pour lui en soumettre des échantillons. Toutefois, nous pouvons rappeler ici les titres des principaux chefs-d'œuvre de notre illustre poète, dans l'espoir que cette, petite nomenclature attendrira M. le directeur des beaux-arts. M. Myrtil a produit, entre autres pièces capitales :
Toi.
Moi.
Toi et moi.
Pas moi, toi.
Toujours toi. jamais moi.
Sans loi
Encore loi.
Kl moi, 10'.
Amour à toi.
Malheur à toi.
Ronheur à toi.
Ce n est plus moi.
Crois-moi.
Éveille- toi.
Un mol de lui.
Est-ce toi?
Souviens-toi ■
,i toi.
fous.
Lui.
Elle.
riens
l'.UUS ( ll\M \>l
îlî
Là.
Pur lez.
/{estez.
Pourquoi
M'aimez jamais.
Aimez toujours.
Fuyez!
Bien loin.
Vans les champs.
Ensemble.
Sur l'eau.
Le soir.
Tes yeux.
Avant le bal.
Pendant le bal.
Après le bal.
M'amour
Fais-moi mourir.
(Juérir, c'est mourir.
Non.
Oui.
Oui et non.
Ès-tu la sœur des anges.'
Peut-être !
Si lu roulais!
Tu ne ceux pas !
File le veut!
Au revoir!
Toujours .'
Adieu !
Bonsoir.
Cette notice ne finirait pas, si nous voulions tracer un portrait achevé de l'élégant parolier qui veut bien poser en ce moment. Nous terminerons au plus vite par la mention d'une de ces petites faiblesses dont le génie est presque toujours inséparable, et que M. Myrtil Barboteau doit, dit-on, à l'ébranlement causé jadis à ses facultés intellectuelles par les infidélités multipliées de la volage madame Duchambge, ainsi qu'on a pu le voir au commencement de cet article. M. Myrtil Barboteau, puisqu'il faut le dire, a contracté (c'est, du reste, un bruit que nous ne voulons pas garantir) la touchante et triste habitude de se moucher dans ses romances.
Est-ce affection naturelle pour ces légers enfants de ses veilles? est-ce une de ces manies fantastiques qui ne frappent, comme nous le disions tout à l'heure, que les grands esprits ébranlés? Nul ne le sait, nul ne pourrait le dire. Mais lorsque M. Myrtil a livré un nouveau chef-d'œuvre aux gosiers mélodiques de l'univers, il baptise aussitôt l'un de ses foulards du nom de la romance en vogue, et se mouche philosophiquement dans la pauvre Etoile fidèle, s'essuie avec Elle, et crache sur la Sœur des Anges. C'est un goût Ne chicanons pas là-dessus notre immortel trouvère!