‹ Paris chantantChapitre 28 sur 130 · ORIGINE DU MOT GOGUETTE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU MOT GOGUETTE

Se célèbre Ménage, qui t'ait dériver le mot laquais du mot latin vernà, donne goguette comme un dérivé de gogue ,■ or, comme il le prouve admirablement, avec du latin de

Scaliger et du grec d'Érotien, gagne signifie du boudin, lïrie goguette est donc le

reste va de soi. Un autre élymologiste tire ce mot du vieux breton gog, qui veut dire satire. Trop d'érudition est parfois un mal.

Faut du savoir, pas trop n'en l'aul :

L'excès en tout osi un défaut.

Nous pensons, comme Val-Hébert, que goguette vient du latin gaudium (joie), et voici par quel chemin. Au temps de Philippe T, appelé vulgairement Philippe le farceur, dans la seconde moitié du onzième siècle, il y avait devers Tours un rude et fier capitaine, du nom de Hugues, lequel s'était permis certaines forfaictures et félonies à rencontre des religieux tourangeaux, et de plus maintes privautés et gaillardes apertises sur les gentes Tourangelles. Bons vins, sacs d'or et baisers mignons, le sire prenait toujours quelque chose. Il était lieutenant du roi, et sentait que bien des choses lui étaient permises. Les dames souffrirent et se turent, elles étaient si indulgentes ^c'était en 1074) ! mais les moines furent moins patients. Le pape reçut des plaintes, et, un beau matin, le terrible soudart fut mandé en cour de Rome. Dans ces temps-là on

ne plaisantait pas avec l'autorité du saint-père; il lui fallut se soumettre et convenir de ses faits. Le pontife Grégoire VII lui imposa, en expiation de sa vie licencieuse, l'obligation de fonder une abbaye, et de prier Dieu, jour et nuit par procuration.

Le noble sire obéit, en vrai catholique, et, comme Philippe venait de le nommer gouverneur de Château-Thierry, il fonda une abbaye à Soissons, sous les jeux de monseigneur Théobald, son évéque. Hélas ! faut-il le dire, le dynastc de Château-Thierry ne s'était pas converti. L'habitude est une seconde nature, pour ne pas dire une première, et l'homme est bien faible, surtout quand il est fort et puissant, comme le fondateur de Saint-Jean-des-Monts. Pendant que les révérends pères adressaient au ciel

Maintes dévoles oraisons, Et des psaumes, et des leçons.

Et des versets, et des répons.

le sir Hugo continuait à rançonner clercs et vilains, à pourchasser les gentilles Champagnoles, comme il avait fourragé les agaçantes Tourangelles. Mais tout a une fin dans ce monde; Hugues se fît vieux et impotent, et, cédant aux sollicitations de son évéque, il quitta sérieusement la voie du péché: c'est toujours comme cela. De plus, comme il avait certains remords de conscience, comme il avait tant pillé, tant ripail!é et tant cajolé, qu'il se sentait en avance sur les bonnes œuvres des moines d'au moins cinquante pour cent, en débiteur équitable, il voulut se mettre au pair. D'immenses terrains qui entouraient l'abbaye, et qu'il avait volés, furent plantés de vignes et concédés aux religieux. Leux-ci donnèrent, en échange, au gouverneur la plus belle des absolutions. Sir Hugues eut une mort sans trouble, et les moines burent le vin sans eau. De là Saint-Jean-des-Monts s'appela Saint-Jean-aux-Vignes In pieux abbé, voyantavec douleur que les bons pères vidaient les futailles beaucoup plus consciencieusement qu'ils ne récitaient les offices, fixa des limites à la dépense journalière, et créa la pitance. Les religieux durent s'y soumettre, mais ils obtinrent, en échange, qu'à certains jours de l'année (on eut soin de les désigner assez fréquents), il serait permis de se régaler à joyeuseté, et de boire sans compte et sans contrôle Les moines, qui ne parlaient que latin, appelaient ces repas gaudïala, ou godïata (joyeuselés). De là est venu le mot gotlièle ou goguette.

La règle de Saint-Jean-des-Vignes fit école ; on s'empressa de l'adopter, et même les couvents se régalèrent réciproquement de la goguette, aux saints jours, bien entendu, et pour la plus grande gloire de Dieu. Un vénérable abbé de Saint-Jean, Pierre Legris, rapporte dans ses chroniques, écrites au quatorzième siècle, qu'il a retrouvé dans les archives de l'abbaye un vieux mémorandum, où se lisait cette phrase : llodi», do, ainus abbas débet vimtm gaudiatœ canonieh sancli Gervasii (aujourd'hui M. l'abbé régale, du vin de goguette les chanoines de Saint-Gervais). Or, cet aujourd'hui était le jour de la Purification de la Vierge! Qu'on dise encore que fréquenter les goguettes n'est pas une œuvre sainte. »

.... i.. G. (de li.\

r\ltl-> CHANTAN1

it

Page 1