‹ Paris chantantChapitre 29 sur 130 · LE PATRON DES CHANTEURS · texte numérisé non relu

LE PATRON DES CHANTEURS

C'était a la On du cinquième siècle, alors que le redouté Ciovis venait de laisser à chacun de ses enfants un lambeau de sa vaste monarchie. Un vénérable religieux cherauchait paisiblement à l'amble de sa monture sur le chemin qui conduisait à Brivesla-Gaillarde. Dans un moment où la pente du terrain le forçait à mettre au pas, il entendit, non loin, la voix d'un adolescent cheminant comme lui, mais dans un sentier parallèle au chemin et séparé par une haie. Cette voix, remarquablement sonore et pure, jetait au vent des champs une laisse vive et gaie, en langue romane, modulée, par contraste, sur un de ces airs mélancoliques et tendres qu'affectionnaient alors les précurseurs des troubadours. Invinciblement attiré par la suavité de celte cantilène. l'abbé de Gprnom écouta, l'âme tout entière à l'audition, les octains qui suivent, et dont nous donnons une imitation, pour ceux des lecteurs qui ne comprendraient pas le français embryonnaire de l'époque.

3uicî coiiianccllt De çjtnte pucetll ; ©ne nljiiui qnt'm' iccllc lit Dus »' (îriuyrcoï ; tic onil : 1 1 ' fjesfhiiijnc, -lu franc au C> ctmgiii , Borejunîj ne I3el)aijne, tjaru ne juglcor.

Écoulez chanson gentille D'une belle jeune fille, Effaçant l'éclat qui brille

Chez les clames de la cour; Chez le Frank, chez l'Anglais à lu lèvre vermeille, Des plaines de Grenade aux rives de la Seille.

Jamais ne vit telle merveille Ni jongleur, ni troubadour.

Le sujet était un peu mondain pour l'ouïe de sa Révérence, mais la romancelle lui semblait gracieuse, et Dieu ne damne pas pour si peu les gens. L'abbe écouta encore :

Si geint tst rosée, libelle mnbroscc, lit CUtl bastt D'orus 2c'pl]y;roI; jlrbi clcr ntsce, ïtttint ûlosc'c, Dolre reposée Del En nrcicrot.

Voyez, elle sourit d'aise;

Sa lèvre, petite fraise,

Et son front de lis que baise

Le souffle léger des bois; Sous le feu du désir, son œil pur étincelle. Sur sa gorge s'endort la raison qui chancelle, Et son sein de neige recelle

Le malin dieu du carquois.

La chansonnette prenait un peu d'aise, et l'abbé délibérait, in petto, si la règle monastique permettait d'en entendre davantage, pendant que l'insoucieux paysan commençait le troisième octain, que nous allons traduire du bout des doigts et en v touchant le moins possible.

})cl iiubc, essanree, Spine camerce, 3ll' ctmor paret ; lltya l)a garîiinfi, filais li r i c l| mt et lisst, lîouoinc eoïssc, Dorettt fatttsse, {lotit seiîtiiiet.

Vois cette peau blonde et blanche.

Le doux contour de sa hanche.

Cette taille qui se penche,

Pour demander de l'amour; Vois son bras de Junon, sa démarche de reine Puis au temple d'amour l'albâtre sous l'ebène La tiède sœur de l'Hippotrène,

El le bosquet d'alentour.

t'AKIN CHANTANT.

A ce dernier trait l'abbé bondit comme un léopard blessé d'une flèche, et saisissant le bras de l'enfant :

« Veux-tu bien te taire, malheureux, et ne pas chanter ainsi ! » Le paysan, plus surpris qu'effrayé, leva vivement la face, et, montrant au religieux un front qui eût fait l'admiration d'un galliste, lui répondit nonchalamment : 'i Mon père, je m'ennuie quand je suis seul, et je chante pour abréger le temps. » A la vue de cette physionomie candide, de ce grand œil bleu au regard placide et calme, image d'une intelligente innocence, l'abbé sentit mourir tout son courroux ; l'enfant pouvait comprendre les mots de sa chansonnette, mais évidemment il n'y attachait aucun sens. Prudent comme un confesseur, le sage religieux fit dévier la conversation, et sut bientôt que cet enfant, marchant ainsi par le pays les pieds nus et vêtu de haillons, était un rejeton de noble race, le fils d'un seigneur gaulois du nom de Georges, et de Léocadie, patrice romaine, de sang grec, et issue de Vettius Épagathe martyrisé à Lyon, sous Marc-Aurèle. (, est que les conquérants sicambres laissaient de cruelles traces de leur passage!!!

A quelque temps de là, il n'était bruit dans la contrée que du jeune enfant de chœur qui chantait si bien à l'abbaye de Cornom. In chroniqueur, presque contemporain, dit positivement que sa voix admirable enlevait les assistants. Quintien, évèquede Clermont, eut nouvelle de ce phénomène, et voulut juger par lui-même. Le jeune Gallus (Gaulois) le séduisit au point qu'il l'emmena à l'évêché, résolu à ne plus s'en séparer. Il le fit instruire et l'ordonna diacre; mais, hélas! — * l'évêque propose et le roi dispose. » — Théodoric, roi d'Austrasie, possédait l'Auvergne, et la reine, dit-on, possédait Théodoric, comme cela doit être. Elle aussi, elle connut de réputation le talent merveilleux du diacre Gai (Gtillus) et voulut l'entendre.

Désir de femme est un feu qui dévore.

Le chantre si mélodieux vint à la cour; la reine l'entendit et le garda ; tant pis pour l'évêque! Le diacre fit donc les délices de la reine par ses chants, pendant qu'il servait le roi en secrétaire habile et zélé. Mais l'évêché de Clermont vint à vaquer; l'Auvergne en masse demanda le secrétaire royal pour pasteur. Théodoric s'y refusa d'abord, mais des députés venus de Clermont avec pas mal de sacs d'or firent valoir des arguments si péremptoires, que la reine elle-même dut céder. Celui qu'un moine avait enlevé à sa famille, qu'un évêque avait ravi à un couvent, qu'un roi avait soufflé à un évêque, fut arraché à la cour par un diocèse, en attendant que Dieu l'appelât au ciel. Après avoir édifié les hommes par ses vertus, et surtout par une continence qu'on dit avoir été absolue, l'évêque passa dans une vie meilleure, et jusqu'à nos jours on a honoré saint Gai comme le patron des chanteurs. Tout finit par des chanson?, dit un refrain ; clans cette vie étonnante, au contraire, la chanson s'est trouvée au commencement.

.... LÉON G. (de Hem.)

PAHIS CHANTANT.

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