‹ Paris chantantChapitre 40 sur 130 · I' \UI> I II V\ I V\ I · texte numérisé non relu

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Chicnrd était le roi do notre choix, In roi de In révolution, iniffux mirorc, r < • i :i i t In roi des vainqueurs... Vive le roi Cbfcard!

Qu'est-ce à dire? que regrettez-vous? que demandez-vous? Hier, dans ce foyer diiiis ces couloirs, au fond de ces loges, sous ce masque cl -mis i e domino, I esprit petil- Inil, dites-vou*. et courail d'une bouches l'autre, en croisant mille trails et mille éclairs... Qu'est-ce que cela nous fait?

Hier, on avait encore pour dieux et pour déesses 1 I amour, la galanterie, le beau langage, le savoir-vivre... Qu'est-ce que cela nous lait.'

Hier, il > avait par là îles femmes ravissantes de grâces que l'intrigue mêlait à des

cavaliers accomplis, a des seigneurs de belle noblesse et d'excellentes manières... Qu'est-ce que cela nous l'ait ?

Aujourd'hui, messieurs, nous avons le roi f.hicanl. tjpe complet, vivante allégorie, miroir Adèle ou toute l'époque se regarde et se reconnaît. Chicard a, lui aussi, sa cour et ses courtisans. Chicandards et Balochards, tousse pressent autour de cette majesté crasseuse, dont le costume est lui-même une révélation piquante. Il n'v a pas une guenille dans cet accoutrement qui ne soit une allégorie OU une allusion. Le casque de pompier que porte Chicard rappelle, dit-un, un singulier épisode des douze dernières années, que l'histoire transmettra peut-être accompagné de commentaires sur l'emploi de la seringue en matière de pathologie politique. L'habit de Chicard. dont l'exagération ridicule parodie assez bien l'ancien frac à la française, offre dans sa physionomie quelque chose du Bourgeois et <tu Robert Macaire, touchant mélange de bassesse, de bonhomie, d'astuce et d'impudence qui se reproduit jusque dans les accès soires du costume. Chicard porte des gants à la Crispai, des bottes de Matamore, et une épaulelte citoyenne suspendue sur sa poitrine en guise de décoration... On ne saurait être plu> flatteur !

M. Chicard, ainsi accoutré, eut tout de suite autant de succès parmi certaines gens qu'en put avoir M. de ltoquclaure au dix-septième siècle, et H. de Fronsac au dixhuitième : on voulut le voir, l'entendre, l'imiter, on se passa ses calembours, on se redit ses jeux de mots, on ne parla plus que de lui. Il lit fureur.

Peut-être s'étonnera-t-on que ce soit en France, à Paris, dans la patrie du bel esprit, dans l'Attaque moderne, à ce qu'on prétend, que s'est accompli ce phénomène d'un homme charmant toute une ville avec des gestes crapuleux, un costume ignoble, des veux hébétés et des mains rouges Le mot du problème est dans ceci : Roquelaure faisait rire Louis XIV, ce qui avait bien quelque mérite alors, mais M. Chicard a fait rire Ceorges Dandin, et l'on sait que Georges Dandin est aujourd'hui un seigneur bien autrement puissant que Louis XIV.

Il est résulté de là que Ceorges Dandin, ne se sentant pas d'aise, et voulant donner à son favori quelque marque de sa munificence, lui donna le sceptre des beaux esprits parisiens. Ce n'était pas la première fois que Georges Dandin faisait un roi. C'est même une de sesplus chères habitudes, que de jeter une couronne à la tête de quiconque sait le flatter ou l'amuser

Chicard, ainsi couronné roi, comprit fort bien que de l'élégance, de belles manières, de la distinction le perdraient dans l'esprit de ceux qui ne détestent le passé que parce qu'ils en sont jaloux. Cela lui allait à merveille, et Chicard n'eut pas de peine à se

donner un air satisfaisant do balourdise et de vulgarité. Dès sa première invasion dans le foyer de l'Opéra, son allure avinée, ses trois ou quatre gros mots invariables, tracèrent un vide respectueux autour de sa personne sacrée, et cet isolement charma les Balochards... Il ne lui fallait plus qu'un mot pour devenir illustre. Ce mot, il eut le bonheur de le trouver et l'à-propos de le dire. Apercevant dans un coin retiré du foyer un jeune cavalier engagé dans un colloque fort vif avec un domino : « En v'ià deux, dit-il, qui ne se tiennent plus qu'à cinq sons... » Un seigneur d'autrefois eût peut-être dit cent louis, et eût été hué; les nnq soui triomphèrent.

Tout cela était bel et bon, mais si le roi Chicard avait eu le malheur de n'être après tout qu'un de ces rapins joyeux, vivant de pain sec et de génie, Chicard eût été perdu. Mais loin de là ; Sa Majesté fit tout de suite savoir qu'elle possédait deux des plus belles vertus cardinales,— une signature escomptable, — des rentes sur le grand-livre, — et que pas un bourgeois au monde ne lui en eût remontré sur la faconde traiter les affaires et de gagner de l'argent. Chicard, envisagé comme personne privée, était marchand de cuirs, s'amassait de gros bénéfices, faisait la petite banque, et eût écorché une puce pour en tanner la peau. Dès que ce prodige fut connu, l'on ne se borna plus à l'estime, on passa de l'engouement au fanatisme. On apprit que Chicard, dans les plus folles nuits du carnaval, alors que les pièces de vingt francs ne valent plus vingt sous, s'en venait au bal en socques et en riflard, confiait le riflard et les socques à une ouvreuse de sa connaissance, et que ce prince des fous, qui n'était point le plus fou des princes, chalaupail toute la nuit, aux yeux de la foule émerveillée, sans dépenser au delà de soixante-quinze centimes, prix d'une flûte et d'un petit verre... Une de ces nuits-là, le roi Chicard se promenait suivi de ses courtisans dans les couloirs de l'Opéra ; un masque pris de vin, qui portait, dit-on, le costume de la marine anglaise, vient à lui, le reconnaît et l'insulte. Chicard savait par cœur le catéchisme poissard, et le débitait avec assez d'à-propos. La querelle s'échauffe ; l'Anglais s'approche jusque sous le nez de son antagoniste, et là, se posant en personnage tragique, il lui dit de l'air de don Fracasse : Chicard, as-tu de la valeur? — De la valeur, peut-être, mais des valeurs, toujours, répondit en pirouettant Sa Majesté Chicarde. Ce jour-là fut son apothéose.

On a vu plus d'une fois Chicard se soustraire, vers six heures du matin, aux séductions du quadrille, reprendre ses socques et son parapluie, et s'acheminer à pied, comme le dernier des titis, vers une maison du quartier Saint-Martin où il possède une chambre qu'il appelle sa Tour de Nesle. II donne ordinairement Te bras à un petit débardeur femelle d'assez pauvre tournure, dont il a conquis les bonnes grâces en admettant la pauvrette au partage de ses soixante quinze centimesde consommation. En fait de conquêtes, nul n'est plus modeste que le roi Chicard. On monte cinq étages, on arrive, on introduit le tendre objet dans une pièce mal meublée de^ouze pieds carrés, et comme la matinée est froide en diable, que l'eau de la carafe est gelée, et que Chicard n'allume jamais de feu sous l'insidieux prétexte que sa cheminée fume, le dieu de In uaielé ■parisienne invite sa moitié passagère à se mettre au lit, et à tâcher de dormir en attendant son retour. Chicard va donc sortir? (lu peut-il aller par ce temps cl à cette heure? Vous ne devinez pas? M. Chicard ote soigneusement son habit, son casque, ses bottes et ses gantelets. Il endosse un paletot sac assez généralement connu, chausse de gros souliers à doubles semelles, se coilTe d'un chapeau gris presque tradi-

PARIS CIIANTAN1

Uennel, souhaite le bonjour au débardeur stupéfait, el s'achemine vers... Vous ne devinai pas encore? — Vers les Abattoirs. La, U. Cbicard se raft représenter ses peaux, visite les bêtes abattues, compte ses cornes, examine, calcule et devine a un sou près l'étal de ses affaires. Une heure auparavant, Chicard tenait tour plénière sous les trente lustres de l'Opéra, foulait les fleurs échappées dans le tourbillon des galops, étalait orgueilleusement smi cynisme, et, dédaigneux sous ses guenilles souveraines,, répondait ii peine ;iu\ dix mille regards attachés à ses pus; une heure après, Chicard est i<ï. n la voirie, parmi des bœufs égorgés, les pieds dans une boue sanglante, entouré de ses rhoiirmeurs stupides, et troquant avec délices tous les parfums du bal contre un des miasmes de cette arène infecte. F,t cet homme, répondez, n'est pas l'incarnation d'une époque où le négoce est roi ! Ce mélange bizarre, inexplicable, impie de tout ce que le plaisir r de dévergondage, avec tout ce que le lucre a de ténacité, ce dédain affecté ou plutôt cette ignorance réelle du sens poétique au profit de Barème, cet escompteur. ce chiffre habillé qui danse, ce marchand de cuirs plus connu peut-être dans l'univers entier que Robert ou Géi icault, tout cet assemblage de petitesse et d'importance, de calcul au milieu du rire, et de folie sans esprit, tout cela, répondez encore, ne représente pas en bloc cette majorité hrannique. ce pouvoir victorieux dont les agents de change, les banquiers, les industriels, les épiciers et les droguistes sont la monnaie courante ! Allons donc ! Je vous le dis en vérité, il y a deux écussons en France, deux écussons souverains : le coq pour les braillards ambitieux, et les socques en sautoir sous le riflard de notre homme pour les boutiquiers en goguette!

Il ne faut pas croire que le Carnaval parisien, lorsqu'il vint offrir inopinément la couronne à M. Chicard, trouva ce garde national (Chicard est porte-drapeau dans sa légion) peu préparé a cette royale destinée. ( hicard avait de longue main ambitionné le sceptre, et travaillait à se l'assurer depuis les premiers jours de la restauration. On le voit, dès 1820, ouvrir un bal et se faire une assez bonne clientèle parmi les garçons bouchers auxquels vinrent se joindre plus tard quelques fils de pairs de France. Gr;ke à ceux-ci, boudeurs d'un autre régime, et ralliés d'avance à la révolution future, ces bals acquirent un certain renom. Les femmes \ étaient faciles, on y soupait à bon compte, on y coudojait des ducs et pairs. C'en fut assez pour charmer le tiers état des rues Saint Denis et Saint-Martin. On accourut en foule. Chicard n'a jamais eu d'esprit, mais dès cette époque il possédait le catéchisme poissard comme pas un, et vous le crachait aux oreilles avec une volubilité sans exemple. C'est peut-être, de tous les personnages augustes de ce monde, le bavard le plus déterminé. Rien ne résistait à ce flux de paroles accablant ; Chicard n'était encore qu'un pauvre Sire, qu'il régnait déjà par l'intrépidité de sa langue. Ce fut bien autre chose lorsqu'une inspiration soudaine lui révéla le cancan! C'était une nuit, la salle regorgeait de billets payants, les femmes poussaient à un extravagant héquillaye, Chicard rayonnait... lue velléité galante le saisit au milieu d'une pastourelle, il étreint sa danseuse, elle résiste, il la serre, l'enlève, et... et la chaloupe est trouvée! — Mais finissez donc, Chicard, murmure la fauvette effrajée, on va faire des cancans .. — Cancan'! répéta Chicard en délire, eh bien.

que le cancan soit ! — et le canam fut !

Il était dans la destinée de ce grand homme d'être le père de

toute une génération de grimaciers et de sauteurs!

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Au milieu do cette décadence du jeté battu de nos pries, et de l'élévation de Chicard au rang suprême, une idée se lit jour parmi les garçons bouchers de Isin, devenus pour la plupart électeurs patentés, capitaines de la garde nationale el membres du jury. Ils se dirent qu'ils étaient, eux, les maîtres de l'état de choses actuel, comme lagent nobiliaire l'avait été d'un autre siècle. Us songèrent que rctte gent blason née avait eu le l'arc aux Cerfs et la Régence, les petites maisons et les petits soupers. Alors ils prièrent M. Chicard de leur fournir, à des conditions honnêtes, des petits soupers régence, et des nuits l'onifiailonr} et Chicard, enchanté de faire quelque chose pour ses bouchers, leur donna In Chicorée.

Voici comment se pratique la Chicorée.

Vous allez au bal Manille, ou au Prado d'été, lieux de délices où fleurissent les culottières en chambre et les brumsseuses de boutons. La première venue qui vous tombe sous la main se laisse prendre infailliblement à l'appât combiné d'un nigot à l'ail et d'un ' plat de haricots blancs. Vous enlevez cette Sabine affamée, vous la conduisez faubourg du Temple, au coin du boulevard ; vous pénétrez avec elle dans un salon de trente couverts déjà garnis de quatorze couples, et vous et votre Ariane vous formez le quinzième en prenant place à table. La béifiiiliade, présidée par un amateur émérite, ne doit jamais dépasser le prix fixé de deux francs vingt-cinq centimes par tête... On raconte qu'un président fut destitué pour avoir, un soir de Chicorée, exposé les convives à une dépense de trois francs! Du reste, liberté pleine et entière de serrer les genoux de sa dame et de se griser comme nu mousquetaire. Ceux qui ont des peines de cœur sont seulement priés de passer au jardin. La chose se renouvelle tous les huit jours, et chaque année, au Carnaval, la Chicorée donne un bal qui prend le nom du patron. Cette nuit-là, on a des Mlles.

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/.m fin à lu prochaine livraison.

La chansonnette de M. K. Bourget, accompagnée de Scie funèbre, complainte, épitaphe et illustra lions, paraîtra dans la livraison prochaine, et fera suite à l'article ci-dessus, dont la lin précédera la pa rade, el servira de mise en scène pour l'intelligence du lecteur.

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