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UNE COURONNE POUR UN BEMOL

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3>n bien, je vous le dis en conscience, la postérité est injuste, et jamais le brave et spirituel Tagobrkcht n'a placé son liaut-dc-chausses d'une façon aussi vilainement originale. Mais la rouille de l'envie rongerait de l'or pur. Ce qui éblouit, on le dénigre; ce qu'on ne peut égaler, on le rabaisse; ce qu'on craint d'admirer, on le ridiculise; le monde est ainsi fait : soyons plus justes. Dagobert était vaillant guerrier, franc viveur, ami du vin, de la joie, des chants et des femmes. Des Temnios surtout! il en eut tant et tant, que son naïf chroniqueur renonce à en transcrire la liste, dans la crainte, dit-il avec une adorable candeur, d'enller outre mesure sa chronique. Saint moine du bon Dieu! je voudrais l'embrasse r

Les religieux, auteurs des premières ^f^ chroniques de notre histoire, sontvraiment des écrivains Ires-pretieux, comme le disait feu le curé de Meudon.

*t> PARIS f.HVM'.VNr.

Pendant que le peuple tympanise des rois comme notre Sicambre, et .des guerriers comme l'invincible Marlborough, ils font, eux, du sauvage Clovis un dévot catholique, et du féroce Charlemagne un saint. C'est que les conquérants ont souvent une belle vertu !

• ils nous donii'ront loutc' qu'ils vont prendre... •

Un jour Dagobert avait, non pas la culolle, mais l'esprit un peu à l'envers. Pourquoi? Ne vous scandalise/, pas, on va vous le dire. Pendant que dotai re vivait et régnait encore, dans son palais, à Clichy-la-Garenne, devisant maritalement avec Sihilde la reine, il fut convenu que Dagobert épouserait la noble, digne, hère, chaste et déjà vénérable Gomalrude, sœur de Sihilde. Dagobert épousa, de bon cœur, sans doute, car il était parfaitement libre de choisir entre le lit de la dame et la hache du bourreau. Mais Clotaire mourut, et le jeune roi commença à soupçonner que sa corvée maritale devenait un peu rude. Il avait l'Ame dans cette situation inquiète, anxieuse, agitée, qu'un des princes du roman moderne a si poétiquement comparée à celle d'un chien perdu.

« Pépin, mon cher ami, dit-il à son majordome, je souffre au cœur et au front; l'air « me pèse, ce beau jour me déplaît, ces arbres nie blessent la vue, tout me gène, la vie « m'ennuie. Trouve-moi donc quelque remède. — Venez, répondit Pépin, en lui « prenant familièrement le bras, venez, je vais vous distraire. Vous aimez les belles voix « et les chants harmonieux; allons au monastère de llcuilly; les saintes filles chantent, « dit-on, comme des chœurs de séraphins. » Et au bout d'une promenade de deux heures, le monarque et son lidèle conseiller écoutaient le chant des vêpres dans la petite chapelle romane de Keuilly-sous-Paris.

A cette époque, la grande cité n'était pas enceinte dune muraille de onze lieues «le développement, et pourtant elle était déjà \aslcet puissante. Dans un partage de h monarchie, trois chefs mérovingiens avaient reculé devant la pensée de concéder cette ville à l'un d'entre eux, dans la crainte de se donner un maître. Alors déjà la possession de Paris assurait la possession de la France. Assise entre la ville de Saint- Marcel et les pajs de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, de Chailloc [l'.akh lova), d'Antin et de Rcuilly, Lutèce débordait déjà sur les deux rives de la Seine, et ce ne furent que les ravages des Normands qui en confinèrent les restes dans l'île de la Cité.

La douce fatigue de la marche, la causerie intéressante de son ministre, la mélodie un peu monotone, mais pure et gracieuse, du chant ambroisien, tout cela avait apporté une heureuse diversion aux pensées mélancoliques du guerrier franc; pourtant il n'écoutait que dislractivement encore la psalmodie liturgique, quand tout à coup quelques noies jetées à l'écho de la voûte produisirent sur lui un effet électrique. Une des jeunes vierges s'était avancée vers le milieu du chœur, et chantait en solo un motet à la Vierge. Dagobert ne remarqua ni la taille llexible, ni les mouvements ondulcux, ni le visage aux lignes si pures, ni les grands yeux bleus bordes de longs cils de la belle Nanthilde ; il ne voyait rien; l'univers n'élait pour lui qu'une mélodie, qu'un chant, qu'une voix. Cette voix, douce et légèrement voilée dans les notes aiguës, devenait dans les tons graves d'une sonorité si suave et si pénétrante, qu'elle vous retentissait au cœur et semblait y faire vibrer des cordes inconnues. Ému

l-utis CHANTANT,

jusqu'aux larmes, fasciné jusqu'à l'extase, Dagobert aspirait comme goutte à goutte chaque noie de ce chant grave el doux qui entre dans l'âme comme l'écho lointain dos chœurs angéliques. Nanthildo chantait le dernier vers de son motet ; après avoir tenu, deux longues durant, un re grave avec toute la puissance de sa voix de.conivallo, elle

laissa tomber cette voix au bémol avec tant de douceur et un trait si pur, que le monarque dilettante sentit la transe lui galvaniser tous les nerfs. Les doigts crispés sur le bras de l'epin, il eût brisé tout autre que le bras de ter de son rival en force physique, et l'entraînant brusquement bois de la chapelle:

i Sortons, dit-il, ce serait à devenir fou ! »

Les deux guerriers marchèrent longtemps sans prononcer une parole. Dagobert ne vivait plus que dans le sentiment qui inondait toute son Ame, et le sage et perspicace Pépin voyait déjà le germe de graves événements dans un prochain avenir. Quand ils eurent traversé la vaste et populeuse cité de Paris, et que, parvenus aux derniers contreforts de Montmartre, ils eurent sous les yeux le domaine de Clichy, Dagobert s'arrêta, comme si un sentiment de répulsion l'eût empêché d'avancer: une confidence eut lieu, on causa gravement et longtemps, et ces deux hommes que le passant apercevait, dans l'ombre grisiHre du soir, assis sur une motte de gazon, ces hommes décidaient des destins futurs de la monarchie.

Deux jours plus tard, a la tombée de la nuit, deux cavaliers arrivaient au pas de leurs chevaux devant une petite maison du bourg de Iteuilly, jetée à l'écart au bord de la Seine : ils rencontrèrent là un religieux qui présenta à l'un d'eux un billet dont la lecture le fit tressaillir. Celui-ci le passa à son compagnon, qui, plus calme, ne dit que ce mot : « C'est bien ! » Ils entrèrent dans la maison, et la porte fut soigneusement fermée.

« Donne-le-moi, Pépin, que je le lise encore : — Que la volonté de mou roi soit « faite, et que Dieu m'ait en pitié si je fais mal! » Trois fois simple colombe ! on ne fait jamais mal d'épouser un roi. En examinant soigneusement le cas, Sa Majesté Dagobert Ier, et son fidèle majordome, Pépin le Gaulois, remarquèrent que Charibert avait bien épousé Marcowèfe la religieuse, et ne s'en était pas trouvé plus mal; que Nanthilde était bien jeune pour s'être engagée sciemment, et que, les nœuds qui l'attachaient au sanctuaire seraient facilement dénoués par monseigneur Arnolfe, évêque de Metz, l'ami commun; qu'à la vérité le roi avait déjà une épouse, mais que, pour éviter le crime de bigamie, il était résolu à la renvoyer immédiatement, ce qui le remettait de fait dans la condition du célibat; qu'enfin, et pour dernier motif, le roi se mourait d'amour pour la ravissante chanteresse, et qu'un terrible danger menaçait la monarchie. Pour conclusion, il fut convenu qu'au coup de onze heures, au moment du premier sommeil, on enlèverait la nonnette pour s'épargner les formalités; ce qui rut exécuté.

Nanlhilde fut conduite à Clichy, et son mariage, célébré avec une royale magnificence, fut béni par l'évoque Arnolfe, vulgairement nommé saint Arnould. La reine, première en date, jeta les hauts cris, prétendant que la couche royale ne devait pas être partagée, qu'il ne pouvait y avoir qu'une reine en France, et que c'était lèse-majesté divine que de priver le bercail du seigneur d'une de si-s brebis. On lui répondit que le lit et le trône ne seraient partagés qu'entre le roi et Nanthildo, et que pour lo

l'ARIS CHANTANT

bercail, elle, la reine déeouronnée, irait incontinent remplir de sa personne la place vacante, pour édifier le monastère par sa piété et ses vertus, et qu'ainsi chacun trouverait son compte; et il en fut ainsi. Pour un Franco-Thiois, ce roi avait une merveilleuse logique. Qu'on vienne encore nous dire qu'un homme de cette sagacité ait jamais pu mettre un vêtement quelconque à l'envers!

Dagobert avait remarqué que Gomatrude était vieille, il avisa un jour que Nanthilde était inféconde. Or, s'il voulait une femme pour l'aimer, il voulait aussi des enfants pour en faire des rois. Suivant l'exemple biblique des saints patriarches Abraham et Jacob, il prit une jeune servante, moins belle que Nanthilde, moins musicienne, à coup sûr, mais plus féconde, et qui lui donna le roi Sigebert. Nanthilde ne fit pas la moindre grimace, et le ciel la récompensa de sa résignation ; elle aussi donna un fils à son époux ; et cet enfant reçut au baptême le nom du redouté f.lovis.

Heureux père, heureux époux, le monarque franc fit un jour cette réflexion philosophique : « Pour l'homme, en ce monde, il n'est rien de meilleur qu'une épouse bien- « aimée, si ce n'est deux épouses bien-aimées; prenons-en une seconde. — Mais tu « serais bigame, malheureux ! — C'est vrai; il vaut donc mieux en prendre trois. » Et Dagobert eut trois reines épouses à la fois : Nanthilde, Wulfégonde et Berthilde. Des historiens ont accusé ce roi d'avoir eu des mœurs licencieuses ; c'est une erreur. Dagobert était simplement mélomane : en épousant trois femmes, il ne voulait qu'organiser un concert à trois voix.

.... Léon G. (de Bernières .

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