LE CAVEAU
Les lecteurs du Paris chantant ont vu, dans plusieurs numéros de ce recueil, dérouler sous leurs yeux le tableau des principales goguettes de la capitale, et ils ont pu sourire aux gais refrains de ces assemblées populaires et chantantes composées d'ouvriers qui, après leurs travaux du jour, arborent le soir l'étendard de Momus, en buvant le suresne. Il est une autre société, non pas plus joyeuse, mais d'un genre plus relevé, ou, comme on dit vulgairement, plus collet-monté, dans laquelle siège l'élite des chansonniers : c'est le Caveau. Nous en ferons l'objet de la présente notice.
L'origine du Caveau remonte à l'année 4755. Il eut pour fondateurs Piron, Collé et Crébillon le fils. Ces trois amis soupaient habituellement chez leur camarade Gallet, chansonnier médiocre, mais qui, non moins gaillard que ses hôtes et plus à l'aise, leur épargnait les frais du cabaret. On dit môme que ce fut à la suite de l'une de ces réunions, tenue le vendredi saint, que Piron adressa à l'un de ses amis cette réponse mémorable: Quand la divinité succombe, l'humanité peut bien chanceler. Bien que trèspeu munis d'argent, ils donnèrent un jour à dîner à leur amphitryon, et invitèrent, pour être de la partie, Fuselier, Saurin le fils, Salle et Crébillon le père. Ces huit convives allèrent dîner au carrefour Bussy, faubourg Saint-Germain, dans un cabaret tenu par le fameux l.andelle, et connu alors sous le nom de Caveau. Ils adoptèrent ce nom pour titre de leur cercle intime, où ils admirent ensuite Duclos, la Bruyère, Bernard, Moncrif, Boucher le peintre, Helvétius, et Rameau le musicien.
Ces joyeux compagnons banquetaient à frais communs, le Ier et le l<> de chaque mois. On se mettait à table à deux heures de relevée. On y était à tour do rôle le point de mire d'une épigramme ; si elle était jugée applicable et de bon goût, le patient buvait un verre d'eau à la santé de l'auteur, son censeur ; si elle était injuste ou niaise, l'auteur devait, pour punition, avaler le verre d'eau. Ce jeu d'esprit durait depuis dix ans, lorsqu'une épigramme de Crébillon fils vint jeter le trouble dans la société. Duclos avait demandé à Crébillon le père quel était le meilleur de ses ouvrages. Montrant son fils, il répondit : « Voilà le plus mauvais. » Le fils, profitant, ou plutôt abusant d'une rumeur calomnieuse qui attribuait à un chartreux les tragédies de son père, osa lui riposter par ces mots: « Pas tant d'orgueil, mon père ; attendez qu'il soit bien démontré que ces ouvrages sont de vous. » On ordonna le verre d'eau à tous deux. Crébillon fils but le sien ; mais le père, outré de cette audace, refusa de s'exécuter, et, jetant un regard menaçant sur son fils, il sortit pour ne plus reparaître au Caveau.
Vers le même temps, la réunion perdit Callet ; Crébillon fils passa en Angleterre; la lîruyère, nommé secrétaire d'ambassade, se rendit à son poste ; Bernard, que Voltaire appelait Gentil Bernard, nommé secrétaire des dragons, suivit son colonel. Cette dispersion des membres du Caveau mit fin à ses diners. Ils ne recommencèrent qu'en t759, sous les auspices du fermier général Pelletier, qui avait chez lui table ouverte où venaient tous les mercredis Marmontel, Boissy, Suard et Lanoue. Le financier y invita Monticour, Saurin fils, Helvétius, Bernard, Collé et Crébillon le fils, qui, de retour d'Angleterre, y présenta aussi le célèbre Garrick, Sterne et Wilkes.
A la mort de Pelletier, le Caveau se reconstitua, en adjoignant à ses anciens membres quelques nouveaux sociétaires, entre autres Lemierre, Favart, Collardeau,Laplace, le traducteur du théâtre anglais, Goldoni. Hochon de Chabannes, Barthe, Dudoyer, Dussault, Dorât, Pezai, l'abbé de Vocelles, Denon, Coqueley, de Chaussepierre, Delille le fabuliste, le comte de Coigny, Vernet père et Laujon. On admit des associés ou convives en nombre indéterminé; mais une seule voix suffisait pour repousser un candidat. On nomma Crébillon le fils président perpétuel; on retrancha l'épigramme qui avait été naguère si fatale, et on ne s'occupa de chansons qu'au dessert, moment où chacun donnait également les prémices de ses ouvrages inédits, à moins qu'on ne se fût réuni entre le déjeuner et le dîner, lorsque l'un des membres avait désiré les lumières de ses confrères.
La révolution de 1 789 arriva et dispersa de nouveau les enfants d'Épicure. Ils ne se rapprochèrent qu'après la terreur de 1795. Ils fondèrent alors les Diners Uu Vaudeville, dont les convives principaux furent Armand Gouffé, Philippon de la Madeleine, Prévôtd'Iray, de Ségur jeune, Philippe de Ségur, Maurice, Séguier, Emmanuel Dupaty et Chazet. Cette réunion, créée le 2 vendémiaire an V, cessa d'exister le 2 nivôse an IX; elle n'avait duré que cinq ans.
Les victoires de la république, et surtout celles de Bonaparte, devenu ensuite premier consul et empereur, réveillèrent le goût de la 'chanson. Armand Gouffé et Capelle, libraire, conçurent l'idée de ressusciter l'ancien Caveau, et faisant un appel à une grande partie des convives des Dîners du vaudeville, ils choisirent pour lieu de leur réunion le Roc/ter de Cancale. C'était encore une sorte de cabaret, où il
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fallait passer par une boutique encombrée de poissons et de viandes pour arriver au
salon. Ce lien était déjà renommé pour ses huîtres.
Le vieux Laujon l'ut élu président de la réunion, qui s'appela Curant moderne, el fut inauguré le 20 décembre 1805. Ce bon vieillard y chanta jusqu'à l'âge de quatrevingt-cinq ans, et mérita ainsi le titre d'Anacréon Français. Parmi la joyeuse troupe,
on distinguait Armand C.oufl'é, Dupaty, l'iis. Moreau, Chazet, Dclonchamps, Francis. Antignac, de Jouy, de Rougemonf, Ourry, de Tournay, Capelle, Ducray-Dumesnil, Coupart, Gentil, Tuéaulon, Eusèbe Salverte, Brazicr et Désaugiers. Ce dernier était depuis peu de retour d'Amérique, et il s'était essayé à des vaudevilles qui eurent un grand succès.
Aux Dîners du vaudeville on publiait un journal portant le litre de Journal des gourmand» et des belles. La nouvelle société y inséra ses productions, et il échangea ce titre contre celui de Caveau moderne. Le premier numéro parut le 10 janvier 1806. I»es hommes du monde, notamment Rcveillére, Marie de Sain t-Ursin, Grimaud de la Bcynière et Cadet-Gassicourt, prirent part à sa rédaction. Il y avait, pour sujets de chansons, des mots donnés que chaque membre devait traiter après le tirage au sort. Plus tard on appela des artistes et des chanteurs : Frédéric Duvcrnoy, Lafon, Doche, Mosin, Romagnési, Baptiste, Chenard et Piccini embellirent les dîners.
Laujon mourut en 181 1, et Désaugiers le remplaça en qualité de président, M. de l'iis s'étant retiré. ICn 1815, ce bon Désaugiers présenta au Caveau un nouveau convive qui devait devenir bientôt une des gloires de la chanson et du pays : c'était Béranger, lequel offrit, pour son premier tribut, le liai d'Yvelot, apologue charmant, censure alors du règne entier d'un conquérant sur son trône impérial.
C'est dans cette situation florissante que la société vit arriver 18M et la chute de l'empire. Chacun prit couleur pour l'opinion qu'il préferait ; l'une royaliste, l'autre libérale ou impériale ; l'une pour le droit divin et les lis, l'autre pour le droit électif et les aigles d'Austerlitz et de Friedland. Plusieurs associations chantantes s'élevèrent bien encore, mais ne jetèrent qu'un pale éclat : le Caveau n'était plus.
H se releva en 1820 sous le titre de Réveil du Caveau, mais sans adopter aucune opinion politique. Désaugiers le présida derechef; un volume des chansons recueillies dans les banquets de la société parut au commencement de 1827, et vers le milieu de la même année, le digne héritier de Panard et de Collé, l'ami de tous les chansonniers, l'excellent Désaugiers leur fut enlevé, à la suite d'une opération de la pierre. Cet inimitable interprète de la gaieté française descendu dans la tombe, le Caveau s'assoupit et resta plongé dans le sommeil jusqu'en 1831.
C'est en effet de cette dernière année que date le Caveau actuel. Il s'appela d'abord [es Enfants du Caveau; mais ces enfants grandirent, soutenus par l'honorable appui de plusieurs membres du Caveau de Désaugiers, entre autres MM. de Tournay, Dupaty, de Jouy, de Bougemont, Brazier et Capelle ; il reprit, sur ma proposition, le titre pur et simple de Caveau. Depuis lors, il a publié chaque année un volume de chansons, et maintenant ses publications se font par livraisons mensuelles.
Les dîners de l'ancien Caveau se payaient sur le produit des abonnements au journal ; les convives aujourd'hui payent chacun leur écot; et, au lieu du Rocher de Cancale, ils siègent rue Sainl-Honoré, n° 218, chez le restaurateur Pestel. Comme à l'an-
cienne réunion, les chants ne commencent qu'au dessert, et toutes les productions (|ui s'y chantent ou s'y lisent doivent être inédites. La politique en est formellement exclue.
Voici quelle était la composition du Caveau à l'époque du Ier mars 1845 :
MEMBRES HONORAIRES : MM. Decour, Decourchant, Désaugiers (Eugène), Dupaty (Emmanuel), président d'honneur, Festeau, Gentil, Jouy (de), Nodier (Charles), Rochefort, président d'honneur, TorjRNAy(de), id.
MEMBRES TITULAIRES : MM. Albert-Montémont, vice-président, Rordet, Galonné (de), Chartrey, maître des cérémonies, Didelot (baron), Fournier, Cagneux, maître des cérémonies, Giracd (Auguste), secrétaire général, Jacquemart, Justin- Cabassol, secrétaire adjoint, Lagarde (Jules), trésorier, Lesceur, Olivier (Ferdinand), trésorier adjoint, Pinet, Salin (Alphonse), président, Varin (Emile), Veissier-Descombes.
MEMBRES ASSOCIÉS : MM. Chartrey (Auguste), Dareste, Deleac, Vigny (de), Hicard, Lavocat, Macron (le major), Moinaux, Rathier, Saillet, Olivier père, Virbès de Montvaillier.
MEMBRES CORRESPONDANTS: MM. Altaroche, Arnal, Roucharlat, CuziEu(de), Dartuenay, Bignon, Rouvier, Degeorge (Frédéric), Delegorgue-Cordier, Du Leyris (Amédée), Engelhart, Hubert (Charles), Pradel (Eugène de), Mandel (Charles), Reinass, Ross (le capitaine), Saint-Valry, Sirven, Thiébaux, Vienne
Nous reviendrons plus tard sur cette société qui entretient, avec tant de ferveur et de goût, le feu sacré de la gaie science.
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