LE DOYEN DES CHANTEURS DES RUES
Les doyens sont comme les rois, ils ne meurent pas ; leur absence même ne laisse pas la place vacante. Un député auquel le privilège des années décernait, au début de chaque session, les donneurs de la présidence, se hâtait de taire ses adieux à sa famille. On voulait le retenir :
— Non, répondait- il, il faut que je parte.
— Eh! pourquoi nous quitter sitôt? les premiers travaux de la chambre sont sans importance.
— Mais si je reste avec vous, s'écriait-il à son tour, ils n'auront pas de président il'âse !
I.e doyen des chanteurs des rues de Paris est mort il y a quelques années ; celait le vieux Aubert, si connu et sichéridu peuple. ÎS'ous devons toutefois faire des réserves à cet égard ; la mort d' Aubert a été annoncée, et cette nouvelle n'a pas trouvé de contradicteur; puis, son absence n'a que trop bien confirmé le bruit fatal ; nous n'avons plus revu celui que nous rencontrions à chaque carrefour, avec sa mine épanouie cl ses irais refrains. Oh! par pitié, un démenti, s'il vous plafl !
Sans doute, il a eu un successeur; mais certainement il n'a pas été remplacé.
Il y a un peu plus de soixante ans, les habitués de la paroisse de Saint-Médéric remarquaient au lutrin, dans le chœur et dans foules les solennités religieuses, un 1» I
le
Il-' l'AKIS CHANTANT.
enfant, rond, bouffi, ventru, rose, blond et rebondi comme les chérubins dont les
tèles ailées voltigeaient à sa voûte ; c'était Marcelin), le fils du serpent, pour lequel la plus jeune des loueuses de chaises avait la plus vive tendresse. Marcellin avait été élevé dans l'église, il pouvait même croire qu'il y était né, et, comme Joas, il eùl répondu à ceux qui l'eussent interrogé sur le lieu de sa naissance et de son éducation :
Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre;
et si on eût ajouté :
Quels sont donc vos plaisirs?
il aurait dit encore :
Quelquefois a l'autel Je présente au grand piètre ou l'encens ou le sel ; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies,
Je vois Tordre pompeux de ses cérémonies.
Le chœur avait loules les prédilections de l'heureux entant; pour le chœur il délaissait tous les jeux de son âge; la maîtrise n'avait pas de disciple plus fervent. .Marcellin faisait des merveilles: sa \oix avait les qualités fraîches et suaves du timbre particulier aux enfants; mais il joignait à ce soprano éclatant les suaves et graves vibrations de ce registre intermédiaire auquel les musiciens ont donné le nom de baryton. 11 fui d'abord placé à la tète des classes du chant, comme modèle, puis il aida le maître dans sis leçons; enfin il devint chantre, c'était un grand honneur, il n'avait pas quinze ans; pour tous, il était un objet d'envie et d'admiration.
Il vivait au presbytère, doucement choie; il y avait le vivre et le couvert, car le curé l'aimait, le caressait et le soignait comme un directeur de spectacle aime, caresse et soigne son meilleur sujet ; la gouvernante se plaisait à vanter ses grâces d'archange; à la sacristie il était le favori des bedeaux et des înarguilliers ; le linge le plus lin, les ornements les plus somptueux, les rabats les plus blancs, les surplis les mieux plissés et les soutanes du drap le plus moelleux, étaient pour lui ; les dévotes le couvraient de menus présents et le bourraient de friandises. Quelle douce existence ! elle eût rendu jaloux le chantre du Lutrin !
La secousse de 8!) bouleversa toute cette fortune; Marcellin fut violemment jeté hors du temple, et, un beau matin, il se trouva sur le pavé ; il avait alors vingt ans.
Un jour, il rêvait tristement aux félicites perdues ; le soir s'approchait, et la nuit ne promettait pas plus de délices que celte longue journée qui s'achevait sans pain ; le pauvre Marcellin, après avoir épuisé toutes ses petites économies, n'avait plus ni toit pour s'abriter, ni croûte à mettre sous la dent. Avec quelle amertume il songeait alors à monsieur le curé, à sa gouvernante, aux bedeaux, aux ntarguilliers et aux dévotes ! Il rêvait ainsi sur le "ont-Neuf.
Une voix criarde, au son nasillard et soutenue par un violon qui grinçait sous l'archet, frappa son oreille; il écouta, et, sur l'air d'un cantique à la Vierge qu'il avait chante bien souvent, il entendit une chanson dont les paroles firent monter la rougeur jusqu'à son front. Cependant, séduit par l'air, il ne put résister au désir de le fredonner si haut, ipte le chanteur remarqua ce zèle et ne le (pailla pas des veux.
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Après la séance, au moment où il venait de débiter se» deux derniers cahiers de quatre sous el de deux sous, le obanteur s'approcha du Jeune garçon, cl lui dit sans autre précaution :
— Tu meurs de faim ; veux-tu manger?
— Oui !
— Eh bien, viens à lu maison, la journée i été bonne, elle est finie, lu souperas
aVOti nous.
Marcellin ue se mi pas répéter deux l'ois celle invitation ; il suivit le chanteur. On arriva, sans dire une parole, mais eu marchant d'un bon pas jusqu'à la place Maubert ; la on prît à gauche, el après avoir l'ait quelques pas dans une petite rue singulièrement sombre, sale et étroite, on gravit par un escalier rude el périlleux; au sixième étage une porte s'ouvrit et donna accès dans un de ces asiles du pauvre dont la des eription semblerait insulter à la souffrance de ceux qui habitaient ce triste réduit. .Nous imiterons l'hôte de Marcellin et nous abrégerons le cérémonial de la réception. Le souper l'ut bon ; c'était une soupe aux choux, et, bien que ce fût un vendredi, .Marcellin ne voulut pas s'apercevoir des énormes morceaux de lard qui couvraient son assiette, ou bien ne se pressa-t-il tant de les faire disparaître que pour échappera l'aspect tle cet objet qui contristait ses pensées? Quoi qu'il en soit, il mangea beaucoup el de grand cœur. Quand la première failli fut apaisée, le chanteur, dont le regard l'avait suivi avec complaisance, lui dit du ton le plus indifférent en apparence :
— Allons, garçon, chante-nous la petite chansonnette ; j'ai chanté toute la journée, maintenant c'est à ton tour.
— Je ne sais que des cantiques.
— Va pour un cantique! ça me changera.
Marcellin chanta alors de sa plus belle voix un tendre cantique sur I air : O mu tendre Muselle.' qui était alors fort à la mode.
Sa voix avait de ravissantes mélodies.
I e chanteur était dans le ravissement; il embrassa Marcellin les larmes aux >eu\. et lui dit :
— Tu es un vrai rossignol, ma parole d'honneur; tiens, regarde ma femme et mes enfants, tu lésas tous l'ait pleurer. Écoute, mon garçon, je n'y vais pas par quatre chemins; tu n'as pas de gîte, reste avec nous; demain, je te conduirai, tu chanteras avec moi, et nous partagerons la recette; en attendant, il y a toujours ici pour toi une gamelle et une paillasse. Va te coucher, demain tu me répondras. Bonsoir !
Le lendemain, on fut levé de bonne heure; avant de s'asseoir près d'une table sur laquelle était déjà placé un déjeuner copieux, composé de charcuterie, Marcellin seira la main du chanteur, et tout fut dit entre ces deux hommes ; ils étaient l'un à l'autre
L'association lut heureuse; la voix de Marcellin était si jolie et si agréable qu'elle charmait tous les cœurs et déliait toutes les bourses ; il eut bien quelque peine à remplacer ses cantiques par les chansons qui couraient les rues, mais il se prêta a cette nécessité, et il donnait autant de gaieté à ses chants nouveaux qu'il avait autrefois donne d'onction à ses pieuses cantilènes.
Marcellin obtint une vogue immense; au\ promenades, sur les quais, dans les rues, sur les boulevards, il \ avait foule autour de lui ; les daines en raffolaient ; on lui l'ai-
Ili ' l'AKIS CHANTANT.
sait de tous côtés des propositions brillantes qui devaient le lancer avec beaucoup d'éclat sur la scène ou dans le inonde ; il refusa tout pour ne pas se séparer de son bienfaiteur ; et lorsqu'après six ans de cette existence commune la mort brisa les liens qui les unissaient l'un à l'autre, Marcellin ne voulut pas quitter sa condition ; il resta chanteur des rues.
Avec l'âge, sa voix avait pris une étendue et une force surprenantes ; c'était un baryton à désoler les premiers sujets du théâtre. Il excellait surtout dans la romance chevaleresque; personne ne chantait mieux que lui: Vous me quittez pour aller à la gloire, L'astre des nuits, dans son p lisible éclat, Je rais partir, Agnès l'ordonne, Partant pour la Syrie, l'n jeune troubadour qui (limite el fait la guerre. A cette époque les chants populaires faisaient partie des fêtes officielles; Marcellin chanta pour tous les régimes; il chanta au Champ de Mars le Çà ira el la Carmagnole} il chanta lu Bourbonnais aux Halles, la Marseillaise aux fêtes de l'Être suprême; il conduisit des chants de guerriers ; plus tard il chantait :
On ilit qu' l'empereur d'Autriche N'est pas blanc, nous I' savons,
h a l'air tout godiche
Depuis c|u' nous I' savonnons,
Y a de l'oignon,
D' l'oignon, if L'oignelte,
Y a de l'oignon!
Il chanta toutes les victoires et toutes les défaites; il chanta Vive Henri IV, Charmante Gabrietle et Frnnçtùs, au trône de ses pères. Vive le liai! vivela France!
Toutes les chansons grivoises qui pullulaient sous la restauration à chaque coin de rue, il les chanta : il chanta la Parisienne.
Alors, il s'appelait Aubert. el ce nom il l'avait pris le lendemain de la mort de celui qui l'avait lancé dans Paris chantant ; il fut, d'un commun accord, nommé sjndic delà communauté des chanteurs des rues ; il prit un embonpoint colossal; sa large face rayonnait d'allégresse, et sa voix entraînait toujours celle des auditeurs. Du haut de son petit logis de la rue de la Huchette, il édita toutes les chansons que Paris a chantées pendant trente ans ; il était dans la familiarité de tous les poêles de la chanson : il a touché la main à Laujon, à Désaugiers et à Béranger; il n'est peut-être pas un poêle besoigneux qui ne lui ait adressé une œuvre ; il la recevait avec une cordialité parfaite, mais il n'avait à leur offrir aucun prix du travail qu'on lui présentait.
Ce qui distinguait surtout Aubert, c'est qu'a l'inslar des chanteurs ses prédécesseurs, il illustrait par des commentaires chaque couplet qu'il chantait.
Cet homme excellent, vieux de couplets et d'années, et qui ne paraissait jamais sans le classique tablier vert de velours d'Ltrecht, à poche; cet homme, qui avait chanté pour toutes les gloires, pour tous les désastres, pour toutes les fortunes et pour tous les revers ; cet homme qui avait vu passer dans ses chants toutes les pbysionomies, tous les événements, tous les portraits et tous les tableaux de la vie parisienne, est perdu pour nous ; et de lui, comme de Judas Machabée, nul ne peul dire comment est tombée cette puissance de la chanson.
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