‹ Paris chantantChapitre 82 sur 130 · SCHUBERT ET LE ROI DES AULNES · texte numérisé non relu

SCHUBERT ET LE ROI DES AULNES

O fleur' quand je L'aurai tranchée de ta tige, je ne pourrai plus le rendre l'âme qui le faisait fleurir Shikspkirf. — fltclln.

Du temps que j'étudiais les l'àndectesà l'université

de (ienèvc, sous le savant M. Rossi, qui en était pour lors à sa troisième patrie d'adoption , le cher homme ! - je fis partie de la députation annuelle envoyée par les étudiants genevois à leurs frères de la Suisse allemande, et j'arrivai a Zofinguen, dans l'Argovie, après un voyage de près de huit jours, accompli le bâton à la main, le bissac sur l'épaule, et Schiller dans ma poche, comme il convient à un digne étudiant de ces contrées.

• Il faut qu'un livre remplisse le ca Ire qu'il s'impose. Rien de plus, mais rien de moins. Le Paris Chantant, sou litre l'indique, doit être l'eclio fidèle de tous les chants en vogue parmi nous, que ces chants nous arrivent par les pianos d'Érard ou par l'orgue de Barbarie, par la mansarde ou par le salon. La popularité de Schubert est désormais assurée. Ses mélodies se chantent à Paris, partout où l'on a le sentiment de la musique simple et touchante, unie aux inspirations poétiques les plus élevées. Il fallait donc que Schubert trouvât sa place dans ce volume, et nous la lui avons donnée. Quant au choix que nous avons fait parmi ses œuvres, c'est au public que nous laissons le soin d'en juger.

IG2 — 1MIUS CHANTANT.

Nous avions pour compagnon de roule un nommé Wiltebrod, licencié d'Ileidelberg, qui n'était pltfs guèfe étudiant que par bontade, ayant passé l'Age des études scolastiques, mais à qui la vie d'université plaisait tout particulièrement.

Willebrod était une manière d'Hercule tectonique dont je ne regardais jamais les épaules carrées connue les assises de la Yungfraùe. et la large tête ruisselante de cheveux fauves, sans me rappeler aussitôt Hermann, I ange exterminateur des légions de Varus. En plusieurs circonstances, il nous avait donné des preuves de ce courage farouche propre au vieux sang germain, mais dans les jours ordinaires, c'était un ca'ur de brebis dans «ne poitrine de taureau; un enfant l'eût conduit à l'attache, au bout d'un ruban bleu. Sauf sa pipe à crAne humain, Willebrod n'avait guère rapporté d'Allemagne qu'un fond de gravité qui tournait presque à la mélancolie après dix pots de bière, et souvent à un désespoir sombre, après le vingtième, chiffre, je dois le dire, où la tempérance lui faisait une loi de s'arrêter.

. Nous avions emmené Wiltebrod avec nous, parce que nous sans Willebrod, ou Willebrod sans nous, c'étaient deux idées parfaitement inadmissibles. Nous nous gérions plus volontiers passés de fumer nous-mêmes que de ne pas voir fumer Willebrod dans son crAne humain.

I.c lendemain de notre arrivée à Zofingaen, qui était la veille de la fête, nous nous trouvâmes réunis, au nombre de quatre, chez Mooser, l'immortel organiste de Fribourg. Mooser était à son piano, et nous à nos pots de bière. II rèïait, et nous'le laissions faire; nous savions qu'il y avait toujours quelque belle chose dans l'air, lorsque l'organiste rêvait. Willebrod était des nôtres

Tout à coup, au milieu des caprices qui jaillissaient de ses doigts, Mooser rencontra les premières notes d'une mélodie de Schubert ; aussitôt l'instrument frémi I de tous ses octaves, les pédales tressaillirent, la scène se déploya simple et terrible, telle que le poète de Weymaret le compositeur de Vienne l'avaient conçue, et te Roi des Aulnes nous apparut.

Mais l'organiste en était à peine au premier cri de l'enfant, ce cri déchirant mêlé au souffle harmonieux du soir et au galop du coursier, que Willebrod se leva brusquement, devint pâle comme un spectre, brisa sa pipe entiv ses doigts crispés, et voulut faire un pas en avant pour imposer silence à l'organiste, mais il retomba sur sa chaise et se mit à verser des larmes mêlées à des sanglots convulsifs.

Tel fut le prologue d'une histoire assez bizarre que le licencié consentit le même soir à nous révéler, après s'être un peu remis de l'ébranlenu nt que lui avait causé la brusque invasion du Foi ries Aulnes au sein du brouillard épais produit parla fumée du Maryland. Ce fut la première fois que j'entendis Wdlebrod parler aussi longtemps. Messieurs, nous dit-il, vous êtes tous trop slupiclcs et trop bourrés de bière pour rien comprendre à ce que je vais vous dire, et, quant à moi, je doismebornerà prendre parle plus court, mes forces n'iraient pas au delà. Une voulez-vous? ce sont des mystères qu'il n'est pas donné à toutes les intelligences de sonder, et je ne sache qu'un seul de vous qui parvienne peut-être, durant le cours de ce récit rapide, à entrevoir quelque clarté dans ces ténèbres, .le parle de toi, ajoula-t-il en serrant la main de l'organiste.

Tu sauras donc, mon cher Mooser, que lout à l'heure, lorsqu'il t'a pris fantaisie d'é-

PARIS CHANTANT tor,

voqucr /<• Ilot de» Aulnes, ce rude i't mystérieux tvran des jeunes émes, tuoj j'ai eu l'idée de l'étrangler. Mais nous sommes quittes, car lu ; • \ ; 1 i s failli ne Faire étouffer de douleur.

I /an (<-u i de cette mélodie terrible, ec génie qui berce quelquefois les rêveries les plus sombres, Franz Schubert, puisqu'il raul Le nommée, m'a coûté plus de larmes ù moi seul qu'il n'en ;i fait répandre à l'Allemagne tout entière, car Franz Schubert ;i lue ma sœur.

Il est morl a Vienne en 1850, comme lu le suis ; mais ce que lu ignores, c'esl qu'il isi mort trois mois après un séjour qu'il lit chea moi, aux environs de Spire, où se trouve ma terre patrimoniale. J'avais connu Schubert es +82*!, lors de son voyage ù lleidelberg, où j'étudiais encore, et, nous étant liés d'amitié, je l'engageai, l'année suivante, à venir passer quelque temps auprès de moi.

Il vint et il vit ma sœur

Tbékla était une ravissante enfant d'une quinzaine d'années ; nous étions orphelins. el j'avais senti de bonne heure que sur moi seul reposait toute l'existence de cette pâle et délicate fleur de nos prairies. Mais je ne sais quel pressentiment funeste se lamentait en moi lorsque j'arrêtais mes yeux sur cette figure angélique. Je demeurais des heures à contempler ce Iront mat comme l'albâtre et ce regard profond comme les lacs volcaniques, et je me demandais si le l'eu qui alimentait celte vie ne la dévorerait pas un jour.

Tbékla n'était point folle et insoucieuse comme les enfants de son âge; elle avait des émotions soudaines qu'elle devait puiser à des sources inconnues, car souvent je la surprenais attentive et le regard fixe, comme si quelque voix que j'ignore eût murmuré près d'elle des paroles bizarres ; elle pâlissait alors, elle tressaillait, et parfois même elle poussait un cri d'horreur. Que lui révélait donc ce monde mystérieux qu'elle paraissait connaître et qu'elle semblait redouter?

Plus je pénétrais par la pensée dans celte nature d'exception, plus je redoutais la présence de Schubert et plus je me repentais de l'avoir provoquée. Je prévoyais que Franz exercerait une influence fatale sur celte destinée fragile, car je connaissais la douce cl communieative tristesse de son génie, et je devinais que l'âme de Tbékla, déjà dédaigneuse de la terre, n'attendait plus, pour remonter au ciel, qu'une âme assez inspirée pour lui en révéler les splendeurs et pour lui en montrer le chemin.

Ce fui vers le commencement d'avril qu'arriva Schubert, et il était à peine depuis huit jours avec nous que mes craintes se réalisèrent.

Tbékla l'aimait.

Oui, Tbékla, cette enfant que mes yeux de frère hésitaient encore à regarder comme une femme, Tbékla l'aimait d'un amour impétueux. Mais ce qui bouleversait toutes mes niées, ce qui me jetait dans des épouvantes sans bornes, c'est que Tbékla,— écoute bien ceci, Mooser, et tâche de le comprendre, — chaque fois que Franz s'asseyait au piano, Tbékla se plaçait en face de lui, d'abord immobile et pensive, puis émue, puis haletante, puis inondée de larmes, et bientôt pâle, glacée, sans souffle et néanmoins vivante. À mesure que la mélodie ruisselait plus ardente et plus belle sous les doigts du maître, à mesure (pie l'artiste brodait d'éblouissants éclairs la trame sombre et sévère de ses accords, je voyais les yeux, d'abord humides de ma sœur, se sécher comme

lUi l'MUS CHANTANT.

sous l'action d'une flamme cachée, le sang de ses joues se retirer goutle à goutte, son sein cesser de battre, et tous les phénomènes de la mort passer un à un sur son front. Mais le dirai-je, ô terreur! ces crises laissaient de leur passage d'épouvantables traces. Lorsque Franz se taisait, Thékla revenait à elle; mais en retrouvant la vie, elle ne la ressaisissait pas tout entière... Mooser, on ne nfôtera pas de l'idée que cela se passait comme je te le dis : Oui, oui, chaque note de Schubert, en s'échappant vers les cieux. entraînait avec soi une parcelle de l'âme de ma sœur, et l'atome de vie montait avec l'onde mélodique et ne redescendait pas!

Un jour, par une matinée de mai, le ciel était lourd et sombre, et l'orage, invisible encore, promenait ses nuées d'un horizon à l'autre. Quelques pales éclairs passaient çà et là comme autant de signaux de guerre entre les éléments. Thékla était assise près de la fenêtre, effeuillant une rose sauvage, lorsque Schubert entra. En voyant le dernier débris de l'églantine disparaître dans le torrent qui coule au pied de notre demeure, il fit un mouvement et dit avec ce sourire triste et doux qui ne le quittait jamais :

Voilà une rose que je regrette, Thékla, car c'est demain l'anniversaire de ma naissance, et j'aime, cejour-là, qu'on m'offre un bouquet d'églantines. Cette première fleur du printemps me rappelle les rêves embaumés de la jeunesse qui sont aussi les premières Heurs de la vie. Vraiment, ceci est de mauvais augure que ce soit vous, Thékla, qui ayez brisé cette pauvre rose et qui l'ayez jetée au vent

Thékla regarda Franz d'un œil égaré qui me fit frémir, et baissa ensuite la tête dans ses deux mains.

— Parbleu, mon cher Franz, me hatais-je de répondre, je vais bien vous contrarier davantage, car celte églantiuc, que Thékla vient de mettre si méchamment à mort, arrivait du fin fond de la montagne où croissent les seuls rosiers sauvages que nous ayons dans le pays. Or, le jour est déjà fort avancé, et je n'ose croire que personne se risque à pénétrer dans les gorges du Rothberg et à s'j laisser surprendre par la nuit, et à moins que je ne m'en mêle...

Mais Schubert ne m'écoutai! plus. Il avait ouvert le piano, et, les yeux fixes vers l'horizon d'où la tempête arrivait, il cherchait sur le clavier la traduction mélodique de celte austère symphonie dont la foudre et les mugissements du sud-ouest entamaient déjà l'ouverture.

Thékla releva lentement la tête à mesure que le piano s'anima, et que les octaves réveillés dessinèrent le thème d'une hardiesse étrange que Schubert déchiffrait dans les cieux.

Willebrod, s'arrêtant ici, remplit de tabac de Virginie sa pipe à tète de mort, el quand il en eut tiré quelques bouflées épaisses, il dit à Mooser :

Chante-nous cette mélodie, Mooser, et mets-y toute ton âme; je mettrai, moi, tout mon courage à t'entendre, et si je pleure, amis, ce sera bon signe, vous me laisserez pleurer.

Alors Mooser plaça sur son pupitre la Matinée d'orage et commença :

illarc iFournifi.

PARIS CIIWI'VM

HiT.

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