L'ÉGOÏSTE
Air : Que ne suis-je la Jour/ire.
Egoïste par principe,
Je n'aime au momie que moi ; Jamais je ne m'émancipe Pour un autre que pour moi.
On fait des vers pour sa belle, Son roi, son pays,... mais moi, A mon système iiilèlc. J'en fais aujourd'hui pour moi.
Je n'ai point pris l'habitude De prodiguer mes écus ; On n'obtient qu'ingratitude De ceux qu'on a secourus.
Lorsque le malheur afflige, On ne les retrouve pas; Aussi jamais je n'oblige Pour ne pas faire d'ingrats.
J'ai pris Icnimc assez gentille, Mais de peur d'être... trompé, J'ai l'ait de verrou! et grille Un rempart pour sa vertu
Tant de maris, bons apôtres, Dupes de leur bonne foi, Ont des femmes pour les autres!...
Ma femme n'est que pour moi.
Dans un banquet, d'ordinaire.
Le Champagne si vanté.
Le muscat ou le madère Au dessert est présenté.
Ma sanlé m'étanl très chère, Je fais beaucoup mieux, je croi, De conserver mou madère Et mou Champagne pour moi.
Qu'on me siffle ou m'applaudisse, J'en suis peu louché vraiment, Sur les procédés je glisse, Soii critique ou compliment.
Pour moi, lorsque je chansonne, Mes vers étant à mon gré, S'ils ne plaisent à personne, Tout seul je m'applaudirai.
F.U'I. MBAIMI
IMPRIMERIE lu '. BELIN - LEPRIEUI l'IIS, RUE DR 11 MONNAIE, II.
Comme quoi le «-liant peut parfois influer plus qu'on ne pense sur le moral «le l'homme.
Thomas Mooke.)
n a de tout temps cité de nombreux exemples de l'influence de la musique, influence exercée par elle sur nous et jusque sur les corps inanimés qui nous entourent. L'antiquité même, dont nous avons perdu tant d'autres choses, s'est mêlée de la partie en fait d'exemples de ce genre, et la harpe de David, apaisant les humeurs noires de Sai'il, est là pour nous servir de preuve. — N'allez pas croire, cependant, que je veuille passer en revue toutes les belles fables que nous ont laissées à ce sujet chroniqueurs, conteurs et historiens; ma plume et vos yeux auraient trop à faire : et, comme avant lotit, je suis démon siècle, c'est de choses modernes et contemporaines que je veux vous entretenir. — D'ailleurs, le plus grand nombre des exemples cités, si l'on en excepte celui de Stradella émoussant de sa voix le poignard de ses assassins, sont ceux d'effets produits par des instruments, et c'est principalement du chant que je songe à vous démontrer l'influence. Ainsi donc, depuis F.rrik, ce bon roi de Danemaick, à qui la
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musique inspirait une telle fureur qu'il en tuait ses meilleurs domestiques, jusqu'au musicien (ffisi. de VAcad. des sciences de Paris), guéri d'une fièvre violente par un concert entendu de son lit, nous allons tout laisser de côté, pour ne nous occuper que de notre instrument par excellence, la voix.
Quel est celui de nous qui ne se rappelle avec un charme inexprimable les premiers chants parvenus à son oreille : la chanson douce et monotone avec laquelle l'endormait sa nourrice; le refrain favori tombant des lèvres de sa mère aux longues heures de la veillée; le premier branle dansé à quatre et cinq ans avec les naïves petites filles de son âge; et plus tard la première romance qui lui a fait battre le cœur eu s'exhalant de deux lèvres bien -aimées' Il n'est personne dont l'àme ne se dilate à ces chers souvenirs; personne, si avancé qu'il soit dans la route du dédain ou de l'incrédulité, qui ne sente, à de certains moments, ces airs lointains s'éveiller doucement en lui, et, à l'aide de leurs délicieux bruissements, le bercer des rêves indicibles du passé. — Donc, si sur chacun de nous les chants les plusordinaires produisent un effet si remarquable, que doivent produire, sur certaines organisations, des chants exceptionnels, et dont l'émission peut être entourée de circonstances bizarres, d'accessoires extraordinaires?
J'ai connu un père de famille, rigoriste de probité, mais bourru en diable, grognant son fils qu'il aimait, brusquant et rudoyant sa femme qu'il aimaitaussi, et dont sa fille faisait tout ce qu'elle voulait avec une romance, un couplet, un simple verschantéou fredonné. — Un jeune peintre, seul à Paris avec sa sœur et une domestique, ne sent l'inspiration lui venir que lorsque cette sœur, seule personne lui restant de sa famille, lui chante auprès de son chevalet les vieux airs de sa province.... — Je citerais comme cela vingt exemples. Mais ces vingt exemples, plus ou moins piquants, ne sortiraient pas des choses que l'on peut voir tous les jours, tandis que je vous en ai gardé un, recueilli dans la causerie intime d'un salon, et qui gagnerait un bien autre prix à être lu par vous si je pouvais vous nommer le héros de l'épisode. Dans tous les cas, et comme dédommagement, je vais le laisser conter lui-même, vous rapportantses paroles avec tout le scrupule dont ma mémoire va se trouver capable. —Vous lui demanderez ensuite si une chanson n'est rien dans la vie.
Il commence :
« J'avais, dit-il, vingt ans. C'est l'âge de feu pour les imaginations vives; et la mienne était impétueuse. La moindre chose qui la frappait y laissait trace, et ce qui n'eût produit qu'une faible secousse dans celle d'un autre eût facilement porté la mienne jusqu'à l'exaltation.
Je passais un été à la campagne de ma mère. La saison était délicieuse, et je me laissais aller tout entier au bonheur des beaux jours : tantôt c'était une chasse avec quelques amis, tantôt une excursion à deux, tantôt aussi une promenade solitaire, une lecture ou une rêverie à l'ombre des grands arbres : la fatigue ou le repos, mais toujours une jouissance.
A un quart d'heure de la propriété de ma mère se trouvait un parc magnifique, dont les alentours étaient baignés du plus frais ombrage. C'était souvent le but de mes courses quand j'étais seul. J'aimais à m'asseoir sur le gazon, au pied d'un mur de lierre, où, remettant pour ainsi dire le soin de ma vie à Dieu, je me laissais tout doucement couler dans le mondede la pensée. Des heures se passaient ainsi, et je retournais calme et heureux.
Parmi les idées qui revenaient le plus souvent visiter mon esprit, l'amour était en pre-
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miôre ligne. Je n'avais pas encore aimé, et mon cœur sentait en lui une (acuité puissante, qui cherchait un aliment. L'orage était déjà formé; pour éclater il ne lui fallait que l'étincelle... ce fut la foudre qui ifie frappai
Un jour j'étais à ma place ordinaire, couché sur l'herbe, ci lisant ou plutôt Bavourant ces lignes divines où Paul dit à Virginie : « Quelque chose de toi reste dans l'air où tu passes, etc." Mon cœur, menant mon esprit, me peignait déjà l'être chéri auquel je pourrais adresser de semblables paroles..., lorsque tout à coup une voix retentit sonore au milieu du silence. Je me soulève a demi ; mes yeux errent un instant sur mon livre sans rien voir; mes oreilles se tendent et écoutent... je demeure immobile.
Quels rapports mystérieux, et insaisissables Dieu a-t-il donc établis entre les hommes? Quelle puissance invisible vient donc parfois lier ensemble deux existences? J'entendais cette voix pour la première fois, et à l'entendre il me semblait non seulement que je la connusse, mais aussi la personne qui chantait. Tout mon être était saisi d'une surprise indéfinissable, etee qui me surprenait à ce point, je me figurais y être familiarisé depuis longtemps!... Je n'entreprendrai pas de vous dire ce que j'éprouvai alors; cela tient du rêve, du vertige, et. ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous le donner.
Je revins à la maison, pensif et tout en moi-même. Depuis ce jour, plus de chasses, plus d'excursions, plus de courses à deux ; mais ma promenade, ma promenade solitaire et chérie, mon pèlerinage au lieu où une existence sympathique s'était révélée à moi. Tous les jours je m'y rendais, et presque tous les jours j'entendais cette voix, dont les accents, tout en coulant doucement sur mon âme, l'embrasaient et s'en emparaient de la manière la plus impérieuse. Et à chaque audition, j'étais plongé dans le môme charme et dans la même extase... J'aurais voulu que la voix chantât toujours et que la nuit ne vint pas ; j'aurais voulu concentrer toutes les heures dans l'heure présente.
— Que chantait donc cette voix?
— Un chaut sans nom. Ce n'était ni une chanson proprement dite, ni une romance, ni une ballade; c'était quelque chose où l'on retrouvait de ces trois choses à la fois. Du reste j'analysais peu dansce moment; mais maintenant comme alors, je crois que ce chant échapperait à l'analyse. Vous venez plus tard de quelle nature il était.
Ma mère, inquiète de ce changement si brusqued'humeur, et d'ailleurs voyant sur ma figure les traces d'une passion quelconque, me demanda ce que j'avais. Je lui répondis d'une manière évasive. Sa tendresse ne se trouva pas suffisamment rassurée, et elle me fil suivre adroitement par un domestique, qui revint lui dire le but de ma promenade, l'endroit où je m'asseyais, comment j'y rêvais, et surtout ce que j'y entendais.
— Tu es amoureux, Louis? me dit ma mère lorsque je rentrai le soir. Cette question, faite d'un ton très affirmât! f, m'interdit.
—Vous savez trop bien liresur mon visage,répondis-je,pourquejesongeàvous rien cacher.
— Mais sais-tu de qui, mon lils?
— D'une voix, jusqu'à présent.
— D'une folle.
— D'une folle?...
— Oui, mon fils! oui, mon Louis!...
Lt ma mère s'était jetée à mou cou, et une larme tombait de ses yeux surina joue.
— Mais, comment savez-vous, ma mère?...
— Je le sais. Louis.
— Mais, qui est-elle donc? car je rie l'ai jamais vue.
— Je te le dirai, cher enfant; je te conterai son histoire.
— Vous la connaissez donc?
— Non; l'on m'a seulement parlé d'elle. Mais repose-toi.
— Oh! destinée horrible! m'écriai-je.
Et ma tète tomba dans mes mains. Mes yeux étaient secs et brûlants.
— Oh! ma mère, repris-je un instant après, vous ne savez pas le malheur que m'apportent vos paroles ! ma vie entière tenait à cet amour, et voilà que cet amour est brisé ! Toutes les forces de mon àme s'étaient réunies pour aimer cette créature inconnue, et voilà que l'objet de mon culte m'échappe et s'évapore! Oh! ma mère! on ne ressent qu'une fois l'amour comme je l'ai ressenti! et cet anéantissement subit de celle que je m'étais habitué à entendre, va creuser en moi un gouffre que rien ne pourra combler... Mon cœur, jeune et ardent, consumé par lui-même, incapable d'un autre feu, va porter avec lui son vide et son néant!... Oh! ma mère!... ma mère!...
— Console-toi, monLouis;une douce affection viendra plus tard effacerles traces decet orage.
— Je crains que ce ne soit impossible.
Et en effet ce fut toujours aussi impossible que je l'avais dit d'abord. Une fois j'ai voulu essayer, pour faire plaisir à ma mère... je n'avais sans cesse dans les oreilles et l'esprit que la voix fatale, que j'entendrai jusqu'à la fin de mes jours.
— Quelle était donc cette folle?
— C'était la fille du propriétaire du parc à l'ombre duquel j'aimais tant à me reposer. Ce propriétaire avait fait sa fortune dans une ville de l'Amérique. Il revenait en France avec toute sa famille, lorsqu'une tempête affreuse les surprit au terme de la traversée. Le père et lanière périrent, plus un jeune frère... La pauvre Laurence seule échappa au naufrage... son corps, du moins; car son àme y est restée... l'àme n'est-elle pas Ja raison?... Oui, on la retira saine et sauve, mais folle! Son frère aine, qui avait toujours demeuré à la ville voisine, vint avec elle habiter le château. Sa douleur la suivait partout, et elle s'était composé des paroles incorrectes et sans suite, mais bizarres, et qu'elle psalmodiait sur un air touchant... Ce sont ces paroles qui traversèrent malheureusement pour moi les arbres de son parc, et dans lesquelles je trouvai le charme fatal que vous savez ! — Et maintenant même, que nombre d'années oui passé sur cette aventure, je ne puis me défendre d'un certain saisissement lorsque j'y songe ;... que sera-ce aujourd'hui que je viens de la raconter? »
Ainsi parla le conteur de la soirée; et je vous assure que chacun de nous songea plus d'une fois à son histoire. Un amour inspiré et brisé par un chant, me disais-je! Quelle magique influence la voix exerce donc sur nous? Quels liens mystérieux établit donc le chant entre les hommes! quelles secrètes sympathies fait donc naître l'air gai ou mélancolique d'une chanson ou d'une romance !
Et vous aussi, lecteurs et chanteurs de notre recueil, vous pourriez vous exclamer sur la fraternité qui règne entre vous; vous pourriez apostropher les influences, les sympathies, les liens qui agissent sur vous et vous rapprochent : car, suivant un axiome de la nature, suivant certaines règles senties de l'harmonie générale des corps, chanter c'est faire vibrer un centre qui vous attire, c'est mettre son àme à l'unisson : en un mot, et pour dépouiller le style imagé, chanter c'est être frères !
F. lEltTIAlIlT.
l'AIIIS CHANTANT.
£'2Ut0f Î)cô jeunes ailles.
Il est un ange Ùmé des finîmes , < l'est leur soutien, leur doux espoir; Dans la nuit il parle à leurs âmes, Perdu dans les ombres du soir.
Comme un fantôme dans un songe, Frais, parfumé comme une fleur.
Il apparaît sans qu'on y songe En disant de doux mots au cœur.
Aussitôt que la nuit s'élève On le voit doucement passer.
Comme le flot qui sur la grève S'avance et dépose un baiser;
Et sa voix murmure sans cesse.
Comme un faible et plaintif écho, Un chaut pur, charme de tristesse.
Doux comme le vol d'un oiseau.
Il aime les blanches tourelles , Couvertes de verts arbrisseaux ; Il aime à reposer ses ailes Sur les donjons des vieux créneaux.
On voit toujours ce doux fantôme S'enfuir aux premiers feux du jour.
— Est-ce un lutin, un djinn, un gnome? Non — ce bel ange — c'est l'amour ("). Maxime Ducamp, visileur du Caveau.
(*) Extrait do la dixiemo année du Carcau, public par Éuraiid, passage des Panoramas, Cl .
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PIAVO.