‹ Paris: dans la seconde moitié du XIXe siècleChapitre 15 sur 41 · CHAPITRE JI · texte numérisé non relu

CHAPITRE JI

^hiba et tabaco. — Jean Nicot. — Souverains. — Le dixième de la fortune de la France. — Ferme générale. — Compagnie des Indes. — Ihvils réunis. — Décret du 30 mars 1791. — Sophistications. — Les diamants de madame Itobillard. — Décrets de 1811. — Monopole. — Prorogation. — Contributions indirectes. — Direction générale. — Véthode scientifique substituée à l'empirisme. — École polytechnique.

— Laboratoire. — 17,200 francs. — Toxicologie. — Amphithéâtre. — Salle des modèles. — Jardin botanique. — Culture. — Sel de potasse.

— Sincérité. — Sunreillance de la culture. — Graines imposées. — Magasins. — Entrepôts. — Recettes et dépenses.

Lorsque, le 8 octobre 1492, Christophe Colomb découvrit l'Ile de Guanahani, qu*il nomma San Salvador, il envoya deux Espagnols reconnaître Tintérieur des terres. Les messagers revinrent et racontèrent qu'ils avaient rencontré plusieurs naturels qui tenaient en main un petit tison d*herbes dont ils aspiraient la fumée. L*herbe ainsi brûlée se nommait cohiba et le tison était appelé tabaco ; on a pris la partie pour le tout, et ce dernier mot seul a prévalu, en Europe du moins, car, à la Havane : probar un tabaco, signifie encore : déguster un cigare.

Le portugais Goes apporta le tabac à Lisbonne ; il en donna quoique provision à Jean Nicot, ambassadeur de France, qui Tintroduisit dans notre pays. Le nom scientifique de nicotiana tabacum consacre ce souvenir. Catl»rinc de Médids adopta la plante nouvelle, qui, passant pour guérir tous les maux imaginables, devint l'herbe à la reine, la catherinaire, Therbe Hédicée, l'herbe sainte. La mode s'en empara, l'usage s'étendit peo à peu et finit par entrer dans les mœurs. Ce ne fut pas sans protertation de la part de quelques souverains. Amurat IV faisait piler les priseurs dans un mortier; le shah de Pêne Âbbas, plus doux que le sultan, se contentait de leur faire couper le nez ; Innocent VUl les vouait aux peines éternelles, et Jacques 1*' d'Angleterre écrivait contre eux des livres pleins de sages sentences ^ Rien n'y fit :1e tabac devait vaincre ses adversaires, triompher des obstacles et devenir une sorte d'aliment baroque, d'une utilité fort discutable, mais correspondant à des besoins impérieux, et que la tyrannie de l'habitude rend aujourd'hui indispensable à une grande partie de la population.

Jadis le commerce du tabac était sévèrement circonscrit : les apothicaires seuls avaient droit d'en vendre, mais seulement sur une ordonnance motivée du médecin. Actuellement, loin de vouloir restreindre la consommation de rherbe de Nicot, l'État s'est emparé des opérations qui doivent en rendre l'usage plus agréable et plus sain ; les débits surveillés par l'autorité pullulent dans nos villes ; le tabac est absorbé sous toutes les formes possibles, on s'ingénie à en trouver de nouvelles et à satisfaire la passion de certains gourmets qui apprécient un bon cigare comme d'autres savent

* Actuellement les Arabes Wahasis, prétendant revenir à la pure morale de Mahomet» considèrent l'action de fumer comme un péché que Dieu ne paitionne jamais.

LE MONOPOLE. i:i

goûter un verre de vin vieux; de plus, lexploit-tion monopolisée rapporle au fisc des revenus coa=id-rrib!es qui augmentent cluique année, et qui dès j prrSrQt représentent le dixième de la fortune d»? ij Fran:.. L* cigare a succédé aux boîtes à priser d^ n:s ;:'i3r.dspéres ; il a droit de cité partout aujourd'hui, d^n? les rues, dans les jardins publics, dans les caft-s. d^ns Irs cercles, dans bien des salons; encore un pa-. et il outrera peut-être dans les thè'itres, ainsi qn'f^iï Holland-?. Si, comme le prétendent quelques médr-eins. le tar ic est un poison, il faut avouer que les Indiens no*;^ ut fait un triste cadeau ; mais nous leur avons rendu i>.iude-vie, et nous sommes quittes.

Dés que l'usage de la nicotiane tendit 4 s« ::^n^n-

liser sérieusement, on pensa à en tirer bon parti ju

point de vue de Timpôt, et en \6^ï le tabac fut frappé

d*une taxe dont la perception fut attribuée k la ferme ç:é-

nérale. C'était l'époque où la fabri<?:itîon — rudiment;iire

— n*avait pas encore réussi à pul'.éiiser mécaniquem-^nt

les feuilles importées d'Amérique ; chacun portait alors

sa carotte et sa râpe. Cela n'empé'.ha pas la vogue d^

persister. En quarante ans, le produit du nouvel impôt

avait presque décuplé, car la ferme des tabacs, qui en

1680 rapportait simplement oOO.OOO livres, donnait un

revenu net de 4,!200,ÛÛ0 livres en I7i0*. De 1723 à

* Ces chifTres eussent dû être plu» considérables, si l*oa e.-i •.roit Bnvat, qni dit, à la dale de mars 1719 : « On piéien-iiit que U U:Tmt des tabacs produirait au moins 12 millions par an, sur lesquels il tiilait en ôter cinq, tant pour les frais de la culluie du tahao ':ue f.ojr Je salaire des gens qui le façonnaient, des commis c-t auties trais de la régie; qu'ainsi il en devait entrer 7 millions dans les ci'>:t'rc9 du roi. » (buvat, tome 1, p. 5ti5.» La pension de N"* de Miinenon était prise sur le produit de la ferme des tabacs ; bangeau dit, .i l:i dale du T septembre 1715 : « Dans la conversation que M. le duc d'Orléans eut hier à Saint- Cyr avec M"* de Naintenon, il lui dit que les 4,G0U francs q e le teu roi lui donnait par mois lui seraient continués, et je viens d'appren>Jie que cet argent sera pris sur la ferme du tabac et que le duc de >oailIes serait chaîné de lui porter tous les mois ces Luo livre» que >Icnon, fermier du tabac, arait ordre de lui remettre et qu'ainsi elle n'aurait

1747, la Compagnie des Indes, destinée, après avoir fiut concevoir tant de magnifiques espérances, à mourir si misérabloment, posséda les tabacs, qui entrèrent ensuite dans le mécanisme des droits réunis. Ils y restèrent jusqu'au décret du 20 mars 1791, qui reconnaissait à tous les Français le droit de cultiver, fabriquer et vendre da tabac sous quelque forme que ce fût. Deux ans plus tard, une restriction fiscale modifia cette liberté absolue, et les négociants en tabac furent tous astreints à pajer une licence.

Par les sophistications que les marchands de comesr tibles font aujourd'hui subir à leurs denrées, malgré l'étroite surveillance dont ils sont l'objet, on imaginera facilement ce que pouvait être ce commerce spécial dans ce temps-là. Sous le nom de tabac, on fumait toutes les herbes de la Saint-Jean, des feuilles de choux, des feuilles de noyer, du varech, du foin ; on prisait da tan, du poussier de mottes, des racines de lichen d'Islande porphyrisées et bien d'autres choses dont le nom honnête est encore à trouver. Les vrais amateurs faisaient à grands frais venir leur tabac de la Hollande, qui du moins fournissait des produits sincères de Vannas et de Virginie, à la marque des Trois-Rois. Cette situation se prolongea jusqu'au milieu de la période impériale.

Une remarque fortuite faite par Napoléon I«' amena, dit-on, le régime du monopole exclusif, qui dure encore et ne paraît pas près de prendre fin. Au commencement de riiiver de 1810, à un bal donné au palais des Tuileries, l'empereur vit passer devant lui une femme couverte de diamants. 11 demanda quelle était la personne qui était assez riche pour étaler une telle profusion de pierreries. On lui répondit que c'était tout simplement

point de pas à faire là dessus. » (Journal de Dangeau, éd. Didot, tome XVI, p. 168.)

madame Robillard, dont le mari était fabricant de tabacs. Ce renseignement ne tomba pas, comme Ton dit vulgairement, dans l^oreille d'un sourd, et dès le 29 décembre de la même année un décret, complété par un autre du 11 janvier 1811, décidait que dorénavant la fabrication et la vente des tabacs appartiendraient exclusivement à rÉtat. Gomme l'expérience manquait et que l'on craignait de faire des écoles onéreuses, on employa les anciens fabricants, qui du moins avaient pour eux le bénéfice de l'expérience acquise ; mais on avait appris à se défier de leurs façons de procéder ; aussi, pour les soumettre à une surveillance qui ne permit nul écart et fit rendre à l'affaire tout l'argent qu'elle contenait, on les plaça sous la direction immédiate des droits réunis, qui plus tard sont devenus nos contributions indirectes. C'est donc en réalité de 1811 que date l'organisation régulière des manufactures de tabacs en France. Le monopole, renouvelé tous les dix ans, a été prorogé jusqu'au 1" janvier 1S73, par la loi du 23 mai 1862.

La régie des tabacs a été soumise aux contributions indirectes jusqu'en 1851 ; à cette époque, elle devint une direction relevant du ministère des fiflances; en 1848, le ministre, ne se rendant pas sans doule un compte bien net de ce que pouvait être cette administration compliquée, qui touche en même temps à l'agriculture, à l'industrie et au commerce, remit les choses sur l'ancien pied; les contributions redevinrent maîtresses absolues du monopole, qui ne fut plus considéré que comme une affaire fiscale très-importante. Les inconvénients d'une telle organisation, qui enlevait au service de l'exploitation du monopole des tabacs un conseil spécial dans lequel tous les perfectionnements dont les procédés de fabrication sont susceptibles étaient discutés et approfondis à un point de vue d'ensemble, ne tardèrent pas à frapper les yeux les moins clair-

voyants, et un décret du 12 mars 1860 nomma un direeteur général des manufactures de tabacs.

La mesure était excellente : on put le reconnaître promptcnicnt en voyant la nouvelle administration s'efforcer de donner satisfaction aux goûts du public et réaliser d'importantes économies dans l'emploi des matières premières, ainsi que dans les frais de manutention. A Torigine du monopole, la fabrication des tabacs était empirique ; de vieux contre-maitres, ayant précieusement conservé la tradition des ateliers» indiquaient les procédés, les faisaient mettre en œuvre et restaient bouche béante devant tout cas anormal qui se présentait, ne sachant comment résoudre un problème imprévu. Chaque fabrique avait ses habitudes et n'en voulait changer; les mêmes espèces, traitées de la même manière, produisaient des résultats opposés; on n*était jamais certain de retrouver les qualités qu'on recherchait : bon aujourd'hui, le tabac était exécrable huit jours après, quoiqu'il sortît de la même manufacture et fût composé des mômes éléments. A cette heure, il n'en est plus ainsi, et tout ce qui concerne la production du tabac, dopuis le semis dos graines jusqu'à remballage de la poudre ou du scaferlati^ arrivés à l'état parfait, est conduit scientifiquement.

L*État a un intérêt puissant à ne fournir que des produits de premier ordre qui, excitant à la consommation, accroissent le revenu de l'impôt ; d'autre part, il a com-

' Scaferlati est le nom technique et administratif du tabac à fumer. D'où vient ce nom ? Selon les uns, c'est la dénomination que les Levantins donnaient à une sorte de tabac qu'on expédiait de "Turquie ; seloi d*autres, c'est le nom d'un ouvrier italien qui, travaillant à la Penne dans la premit'^rc moitié du dix-huitième siècle, inventa un noQveaa procédé pour hacher le tabac. J'avais cru un instant être sur la voie. D'après quelques indications vagues, j'avais pensé que ScaferlaU était le nom d'un négociant de Livourne. qui, pendant le siècle dernieTi avait obtenu du grand-duc le droit exclusif de vendre du tabac en Toscane» Des recherches faites à Livourne n'ont amené aucun résultat, et je ne puis, à mon vif regret, pénétrer ce petit mystère étymologique.

LE UOr^OPOLE. 175

pris qu'il avait charge d'âmes et que son devoir était, en assurant à ces mômes produits une sincérité irréprochable et une innocuité presque complète, de sauvegarder la santé des populations. L'État, fabricant, disposant de ressources supérieures à celles de tout autre industriel, ne doit laisser sortir de ses ateliers que des objets le rapprochant de la perfection. Pour arriver à ce réfloltat, il ne suffisait pas de remanier Tinstitution ellemême, il fallait changer le personnel chargé de la faire mouvoir ; c*est ce que l'on fit, et les agents supérieurs des manufactures de tabacs sont sans exception choisis actuellement parmi les élèves les plus distingués de l^ficole polytechnique.

Cette innovation date de 1831; mais depuis une vingtaine d'années seulement elle a pris un développement sérieux, et grâce à elle la science s'est emparée d'une industrie à laquelle elle a fait faire d'inconcevables progrès. Tout vieux fumeur conviendra qu'il n'y a plus heureusement aucun rapport entre les tabacs durs, acres et violents qu'on nous fournissait jadis et ceux que nous fumons aujourd'hui. La prise de possession des manufactures par les anciens élèves de l'Ecole polytechnique et surtout l'installation de la direction générale ont eu immédiatement un triple résultat qu'il est bon de signaler : amélioration des produits, accroissement de la fabrication, remplacement de la main-d'œuvre par des procédés mécaniques perfectionnés. On sait maintenant le pourquoi de toutes choses, on peut facilement prévoir les accidents, y porter remède d'avance et les empêcher de se manifester. Dès qu'un problème se présente, il est étudié scientifiquement, expérimenté et résolu.

On est arrivé à déterminer exactement les mystères de la fermentation, à préciser les dosages, à combiner les mélanges, à débarrasser la plante des principes

malsains qu'elle contient, tout en lui conservant une saveur recherchée; on a délivré les honunes de travaux rebutants et pénibles ; les chevaux aveuglés qui tournaient le manège sont remplacés par les machines à vapeur ; Tanalyse chimique a découvert les principes nutritifs particuliers que le tabac demande à la terre; on marche à coup sûr, éclairé par des tliéories que la pratique a vérifiées, et Ton est dans une voie d'amélioration constante que rien ne parait devoir interrompre.

Il ne faut pas croire que les élèves soient aptes à rendre beaucoup de services aux manufactures lorsqu'ils sortent de TEcole polytechnique. Dans ce dernier établissement ils ont surtout appris à apprendre, ils ont acquis un instrument de travail général qui a besoin d'être développé et spécialisé. De même qu'il faot passer deux années à Bletz, à l'École des ponts et chaussées ou dos mines, avant de pouvoir faire creuser une tranchée ou construire un pont, il faut, avant d'être admis au grade d'ingénieur aux tabacs, rester pendant deux aiinùos à l'École d'application ou, comme on dit, au laboratoire. Il suffira de rappeler que Gay-Lussaca dirigé co laboratoire pour faire comprendre à quels honinios ('levés dans la hiérarchie des sciences on le confie géncralcniont.

L'École d'application pour les tabacs n'a rien des somptuosités des Écoles des mines et des ponts et chaussées ; elle est fort modestement installée dans le grossier bâtiment qui jadis contenait la pompe à feu du (iros-Caillou *. Les dépenses exigées n'ont rien de considérable et ne sont guère en rapport avec les 180 millions que les tabacs rapportent annuellement. Le ma-

' Sous la première Restauration, la pompe à feu renfermait une piscine chaude où l'on pouvait se baigner, et qui fut d'abord résenée aux pages de Louis XVIU ; plus tard, elle devint publique, et disparut quand on construisit la façade de la manufacture.

têriel et le personnel grèvent notre budget d*une somme de 17,200 francs. Il est difficile d*agir avec plus d'économie. Une partie de riustallation néanmoins parait suffisante ; le laboratoire, où tous les fourneaux sont alimentes par le gaz, est très-grand, outillé d*une façon convenable et a vu distiller jplus de poisons que les Exili et les Borgia n'en rêvèrent jamais. Parfois, dans cette large salle ou les murs en carreaux de faïence blanche renvoient une lumière à la fois douce et puissante, on amène un lapin tiop confiant ou un chat lAchement attiré par un morceau de mou. Une baguette de verre trempée dans la nicotine et appliquée sur la glande lacrymale du lapin le foudroie presque instantanément; la même opération faite dans la gueule du chat détermine chez ce dernier un état nerveux indescriptible. 11 s'arrache littéralement la langue à coups de griffe pour se débarrasser de cette saveur acre et brûlante ; puis les convulsions le prennent, le secouent par bonds prodigieux et le tuent dans une attaque de tétanos. Du reste, ce supplice n'est pas long, et en moins de deux minutes là vie si particulièrement persistante des félins est éteinte.

Ce sont là, on peut le croire, les expériences exceptionnelles. Ordinairement le laboratoire est fort calme : un homme, sérieux et réfléchi, est penché au-dessus d'un matras et surveille attentivement un mélange bouillonnapt que n'auraient point répudié les antiques sorcières de Gampanie ; des jeunes hommes, vêtus de longues blouses blanches, s'occupent autour de quelque cornue de forme baroque; par les fenêtres ouvertes, on entend les oiseaux qui chantent sûr les arbres du quai d'Orsay ; il y a de la poussière partout, et les araignées, que nul ne dérange, filent paisiblement leur toile à l'angle des plafonds.

Dans toute école il faut un amphithéâtre, pour que n. 12

ith LE TADAC.

les élèves puissent s'asseoir en face d'un professeur qu'ils écoutent et qui les voit. L'amphithéâtre de b munufacture du Gros-Caillou est un objet de curiosité, .laniais école priinnire d'un hameau perdu dans les Gèvennes ou sur les landes de la basse Bretagne n'eut mine plus pauvre et plus piteuse. La chaire du professeur est figurée par un fourneau derrière lequel il s'installe sur une chaise de paille; les élèves se juchent comme ils peuvent sur deux ou trois planches qd représentent les gradins et où les bocaux, les ballom, les bassines, les thermomètres leur disputent la place. Tout se passe on famille fort heureusement, et il fimt espérer que la cordialité des relations ôte plus de gène que n'en donne l'insuffisance d'une telle salle d'études. C'est là qu'on fait aux élèves les cours techniques de chimie, de physique et de comptabilité administrative qui donnent lieu, chaque année, à des examens sévères. Le cours de mécanique, un des plus importants saoB contredit, et auquel d'incessantes découvertes donnent un intérêt majeur, est professé dans une salle qui contient les modèles réduits de toutes les machines employées pour la fabrication du tabac. On pourrait croire qu'afm de rendre cette étude attrayante et lui imprimer un caractère réellement pratique, une machine à vapeur, si modeste qu'elle soit, communique le mouvement à tous les rouages. Nullement ; mais étudier des machines immobiles, c'est faire de l'anatomie sur des mannequins; aussi on a imaginé un arbre moteur qu'on met en branle à l'aide d'une manivelle tournée à la main. De cette façon, ce n'est plus la mort, mais ce n'est pas encore la vie.

Dans la cour qui précède le laboratoire, s'étend le jardin botanique. La composition du sol et la culture entrant pour une part énorme dans les qualités constitutives du tabac, il est élémentaire que les élèves puis-

sent faire sur nature des études sérieuses souvent renouvelées. Un jardin botanique spécial destiné aux expérimentations était donc indispensable. L'administration compétente Ta compris, et elle a accordé & Técole d'application, avec un libéralisme dont il faut lui savoir gré, sept ou huit vieilles caisses provenant des envois d'outre-mer, absolument hoi*s de service, mais dans lesquelles on a pu mettre un spécimen de différents terrains, les traiter à Taidc de certains gaz ou de certains sels, piquer des plants de tabacs divers et essayer, faute de mieux, de ce genre de culture en chambre. C'est un peu plus grand que a le jardin de Jenny l'ouvrière », mais pas beaucoup plus.

On ne se contente pas de faire des cours théoriques aux élèves, on leur donne toutes les notions pratiques qui peuvent leur être nécessaires, et Ton a poussé cela si loin, qu'on leur apprend à faire eux-mêmes des cigares, afin qu'ils puissent plus tard, en parfaite connaissance de cause, surveiller cette branche de la fabrication. Entre la première et la seconde année d*études, chaque élève est envoyé en mission dans une manufacture et doit rendre compte des faits qu'il a observés sur la fabrication locale et sur les procédés de culture dont leur jardin botanique, — il faut en convenir, — ne leur donne qu'une idée passablement incomplète. La culture est en effet un objet de la plus haute importance : c'est d'elle le plus souvent que dépend la récolté, et de la récolte découle le plus ou moins d'abondance de la production. Or, comme il faut toujours être en mesure de satisfaire aux exigences du public, il importe que nous trouvions chez nous, sur nos terrains mêmes, une assez grande quantité de tabacs pour subvenir à nos besoins, car sans cela nous sommes obligés de nous fournir à l'étranger, où nous rencontrons des qualités inférieures et des prix très-élevés. L'analyse

chimique a démontré que la faculté combustible des feuilles de tabac était spécialement fournie par des sels do potasse ; tout tabac qui en était dénué, celui d'Algérie par exemple, brûlait mal, ou, pour parler le langage technique, brûlait noir.

Uien n*est plus facile que d*igouter, pendant la manutention, de la potasse au tabac qui en manque ; mail le principe de l'administration actuelle est que ses produits, quelle qu'en soit la provenance, doivent être soustraits à toute addition de corps étrangers et rester absolument purs. II a donc fallu que ce fût la cullure elle-même qui fournît aux plants de tabac la potasse qui leur est indispensable pour être plus tard d'une combustion facile. L'étude des engrais a permis d'arriver & ce résultat et d'utiliser ainsi des quantités éno^ mes de matières qui, sans cela, n'auraient été bonnes qu'à laisser pourrir sur pied. Chaque terre résenée aox tabacs est donc expérimentée : on en reconnaît les éléments constitutifs, et l'on peut déterminer ainsi de quel genre de fumure elle a particulièrement besoin. Deureuscmenl que les cendres sont un engrais facile à trouver et qu'elles contiennent assez de potasse pour permettre au tabac de s'en imprégner suffisamment.

La culture du tabac n'est pas libre en France; elle était autrefois limitée à huit départements, mais les progrès de la consommation sont tels, qu'il a fallu étendre les zones autorisées, et que aujourd'hui dixneuf départements fournissent notre tabac incJjgèneS qui provient en majeure partie de semences apportées

* Alpes-Maritimes, Var, Bouches-du-Rhône, lUe-et- Vilaine. Gironde, Dordogne, Lot. Lot-et-Garonne, Meurthe. Moselle. Nord, Pas-de-Calais, Hautes-Pyrénées, Landes, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Haute-Saône, Haute- Savoie, Savoie. (La guerre a diminué le nombre des départements cultivateurs de tabacs; le Bas-RUiu, le Haut-Rhin ne nous appartiennent plus; la Meurthe et la Moselle forment aujourd'hui un seul département* 1875.)

originairement de TÂmérique du Nord et ensuite de la Havane. Cette culture donne lieu à une surveillance

qu on n* imagine guère et à une comptabilité des plus détaillées. On enregistre non-seulement le nombre de pieds de tabac poussés dans un champ dont la contenance est exactement connue, mais encore le nombre de feuilles de chaque tige. Elles sont l'objet de soins tout particuliers, et jamais orchidée unique fleurissant dans ta serre d'un millionnaire n'a été entourée de précautions plus subtiles. On les visite le jour et la nuit pour en écarter les chenilles, les loches et les colimaçons. Vne à une, selon le degré de maturité qu'elles présent tent, elles sont cueillies, puis suspendues dans des séchoirs largement aérés, où elles se dessèchent lenteloent sous l'influence de l'air ambiant.

Les cultivateurs ne peuvent employer les graines de leur choix; chaque année on leur remet ce qui est nécessaire à leur semis, car l'étude et l'expérience ont là encore fourni des indications précieuses et prouvé çie certains tabacs prospèrent dans^ tel terrain et dépérissent dans tel autre. Il faut environ dix-huit mois pour qu'une récolte rentrée, séchée, pliée, soit mise en balles et expédiée dans un des magasins qui sont disséminés sur notre territoire, à portée des centres producteurs. Là, ils sont gardés dans des conditions itmosphériques qu'on a reconnues propres à n'enlever lu tabac aucune qualité essentielle. Les agents chargés le surveiller la culture et de diriger le travail des ma- ^sins sont au nombre de 524. Les magasins conserent les tabacs bruts et les expédient aux manufactures elon les besoins de ces dernières.

Quand le tabac a été fabriqué, il est envoyé à des ntrepôts où les débitants au détail vont s'approviionner. La culture, les magasins, les manufactures, ppartiennent à la direction générale ; les entrepôts et

les débits dépendent des contributions indirectes. II } a en France 31 magasins de feuilles indigènes, quatre de feuilles exotiques, 18 manufactures S 557 entrepôts et 40,599 débits^ La recette de 1868 s'est éleyëei '248,587,000 francs, dont il faut retrancher 58,632,000 francs de dépenses générales. Le département de la Seine, c'e^t-à-dire Paris presque exclusivement, qui Tan dernier a prisé, fumé, mâché pour 59,758,900 francs de tabac, possède pour sa part 1,071 débits, quatre entrepôts et deux manufactures. Ce sont ces dernières que nous étudierons avec quelque détail, afni de voir par quelle série d^opérations le tabac doit passer avant d'être livré à la consommation.

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