‹ Paris: dans la seconde moitié du XIXe siècleChapitre 16 sur 41 · II. — LB OBOB-GAILLOU · texte numérisé non relu

II. — LB OBOB-GAILLOU

LMIe des Cygnes. — Le passeur. — Distributions défectueuses. — Oiea vous bénisse 1 — Les quatre formes du tabac. — Le magasio. «- Mélanges. — Le râpé. — Manoques. — Mouillade. — A dos d'homme.

— Le hachage. — Imprudences. — Les masses. — Fermentation. — Sape.'— Brouillard. — Itâpago. — La vieille rftpe. — Moulins i bras.

— Moulins an(;lais. — Pulvéïisalion. — Vis d'Archimède. — Noria.— Tamis. — Circuhis. — Botlcs de toile. — llâpé sec. — Seconde mouillade. — Hà])é humide. — Les cases. — Le montant. — Râpé parfait.

— Pâleur. — Salle des mélanges. — Mise en tonneaux. — Quarabte mois pour faire une prise de tabac. — Supériorité de fabrication. — Cabinet mystérieux. — Le secret des priseurs. — Fève de Tonka. — Scal'eriali. — Ecabochage. — Guillotine. —Rémouleur. — Acier Pétin- GauJet. — Dessiccation. — Ancien système. — Torréfacteur RoUaud. — Intelligence d'une machine. — Ventilation. — Empaquetage. — Desiderata — Les rôles. — Les cordiers. — Menus filés. — Sauce. — Quant itéjs fabriquées. — Cigares. — Infectados. — Cigarettes. — Arménien.

La manufacture du Gros-Caillou est située sur le quai d'Orsay ; c'est l'ancienne fabrique de M. Hobillard, qui

* Bordeaux, Châteauroux, Dieppe, le Havre, Lille, Lyon, Marseille, ,Metz, Morlaix, Kaiicy, iNantes, JNice, Paris-Gros-Caillou, Paris-Reuilly,

Strasbourg, Tonneins, Toulouse et Rioin.

• La remise totale faite aux débitants a été de 28,800,676 fr. 22 c, soit fr. ù[) c. en iiioyeniio, par trie.

LE GROS-GÂILLOU. 183

fil là une grosse fortune avant rétablissement du monofoïe. Elle s'étend, sans aucune symétrie, sur une superficie de deux hectares et demi qui, par la seule plusvalue des terrains, donneraient amplement, s'ils étaient iiendus aujourd'hui, de quoi élever vers Grenelle ou vers la Santé une manufacture modèle vraiment en rapport avec une si considérable exploitation. C'était jadis un amoncellement de masures auxquelles on ajouta, en 1827, les bâtiments d'habitation qui lui servent de façade et qui ont pris la place de cabarets mal famés et d'une maison occupée par un|)atelier, dont l'unique travail consistait à transporter les passants dans un large bateau qui tenait lieu, tout seul, des ponts que nous traversons aujourd'hui.

Telle qu'elle est, cette manufacture n'est point belle. Les constructions semblent en avoir été élevées sans plan déterminé, selon les exigences du moment; les services, au lieu d'être groupés ensemble sous la même main, ont été forcément disséminés dans de vastes salles que réunissent des escaliers incommodes, souvent étroits, toujours pénibles à gravir. Les cours, exposées au soleil, sont égayées par quelques arbres qui se détaxaient sur les hautes murailles blanches et mornes. Deux immenses cheminées en briques garnies de paratonnerres dominent les toitures. On entend le bruit régulier des machines à vapeur et le ronflement des foyers qui dévorent le charbon. Dés que Ton a franchi la porte, on ne peut se méprendre, on est bien dans une manufacture de tabac. On n*a encore rien vu, que déjà un parfum chaud et comme acidulé vous enveloppe, s'attache à vous, imprègne vos vêtements, vous accompagne partout et vous suit longtemps encore après que l'on est sorti. On entre, on éternue ; le portier sourit, il a reconnu un novice.

On croit assez généralement qu'il suffit de pulvériser

184 LE TADAC.

une feuille de tabac, de la rouler, do la hacher pour pouvoir priser, chiquer ou fumer, et Ton se trompe, let préparations sont multiples, lentes et exigent des précautions très-variées. Four obtenir le tabac sous les quatre formes principales qui sont chères aux consommateurs, sous forme de râpé^ c'est-à-dire de poudre, de scaferlati, de rôles (tabac à mâcher) et de cigares, ee nVst pas trop, si Ton veut qu*il soit irréprochable, de tout ce que l'on sait aujourd'hui de chimie et de mécanique.

La manufacture possède un magasin particulier qu'elle fait remplir et qu'elle vide sans cesse. Il est immense et double, car il est situé en partie rue Nicot et en partie dans Tenceinte même de rétablissement; mais si «rrand qu'il soit, quand il est bourré du plancher aux solives, il contient les matériaux nécessaires à la consommation de Paris pendant quatre mois. C'est là qu'on empile, en ayant soin de séparer les espèces différentes, les balles renfermant les tabacs indigènes, les sacs en poil de chameau venus d'Orient, les larges caffas en sparterie apportés des bords du Danube, les boucauts de Virginie , les peaux de bœuf arrivées de Guatemala. Â Tabri de Thumidité et du soleil, ces tabacs de toute provenance attendent que l'heure soit venue pour eux d'être transportés aux ateliers. L'odeur qui en émane, toute pénétrante qu'elle soit, ne paraît pas trop déplaire aux souris, qui trottent menu à travers les boucauts gerbes et font souvent un trou dans les balles afin d'y établir leur nichée.

Selon la forme que l'on veut donner au tabac, on demande au garde-magasin des espèces désignées dont le choix a été déterminé par l'expérience. Sauf pour les cigares de Havane, on peut affirmer que tout tabac, si l'on veut qu'il soit agréable au goût, doit être mélangé avec d'autres dans certaines proportions qui ont été

l'objet d'études approfondies. Notre râpé ordinaire, dont h célébrité est telle qu'il s'en expédie maintenant aux ' foafre coins du monde, est composé de huit espèces de tabacs^ qui, se corrigeant, se modifiant, se développant l'une l'autre, arrivent à acquérir cet arôme particulier qa*un connaisseur devine au premier flair. Un employé, Aamant une prise avec délices, me disait : « Ah ! que de tâtonnements il a fallu pour arriver à un pareil résultat ! » La manufacture du Gros-Caillou, qui produit chaque année environ deux millions de kilogrammes de tabac en poudre, est très-fière de son râpé. C'est donc du tabac en poudre qu'il convient de parler d'abord.

Les balles sorties du magasin sont éventrées ; on en retire le tabac qui y est déposé en manoqiiesy c'est-àdire en bouquets 'de vingt ou vingt-cinq feuilles dont la caboche^ la tète, est attachée par une feuille grossièrement tordue. Tous ces faisceaux, secoués avec soin, déliés, sont examinés, et l'on en retire les feuilles qui unt subi quelques avaries. Lorsque ce premier travail d'épuration est terminé, travail assez pénible, car il soulève un nuage d'acre poussière qui pénètre dans la gorge et provoque la toux, les feuilles sont portées dans une salle dallée pour y subir la mouillade. Méthodiquement répandues, empilées et ressemblant ainsi à un tas de feuilles sèches réunies à l'automne, elles sont aspergées d'eau contenant 10 pour 100 de sel marin, à raidc d'arrosoirs maniés par des hommes qui vont et viennent autour de cet amas de tabacs bruts comme des jardiniers autour d'un plant de légumes. L'eau versée sur la face externe descend peu à peu par infiltration jusqu'aux couches inférieures, s'écoule déjà brunie et chargée de matières colorantes dans une rigole qui la

* Sur 100 parties, le rûpé ordinaire renferme : Virginie 2j, Ken- Incky 5, Nord 8, Ille-et-Vilaine 5, lol-el-Garonne 12. Lot 18, coupures de KentQcky 5, côtes et rc;jets d'autres fabrications 23.

conduit à une large cuve, où les ouvriers la reprennent pour la jeter de nouveau sur les feuilles. Elles restent là vingt-quatre heures sous Finfluence d'une humidité persévérante qui finit par les imprégner complètement, leur donne une souplesse analogue à celle du Imge mouillé et permet qu'on les développe avec facilité sans risquer de les briser. Le sel qui entre dans le liquide de la mouillade a pour but de mettre obstacle à toute fermentation putride qui se produirait infailliblement par le contact prolongé de Teau simple avec une matière végétale.

Lorsque les feuilles ont atteint le degré d'humidité et de flexibilité voulu, on les transporte enfermées dans des sacs manœuvres à dos d'homme , — méthode pénible et barbare qu'on aurait dû abandonner depuis, longtemps, — dans la salle du hachage. Les hachoirs pour le tabac râpé ont une action tellement rapide, que deux suffisent aux besoins de la manufacture , et encore ne sont-ils en œuvre que pendant une partie de la journée. Les feuilles prises en paquet sont entassées et poussées par un ouvrier dans une auge aboutissant à un cylindre dentelé, qui les saisit et les fait glisser en quantités à peu près égales vers un tambour armé de six lames obliques. Ces lames, trés-tranchantes , dans le mouvement de rotation imprimé au tambour par la vapeur , viennent cent vingt fois par minute araser le cylindre et y rencontrer les feuilles, qu'elles coupent régulièrement en lanières larges d'un centimètre. Le tambour, par l'agilité des évolutions giratoires, fait Tofflce de van et chasse dans un sac accroché à l'orifice antérieur de Tappareil toutes les parcelles de tabac qui s'accumulent à vue d'œil et voltigent dans le coffre de la machine comme des brins de paille entraînés par l'orage. Cet outil, très-bruyant et d'une force irrésistible, taille facilement 1,200 kilogrammes de tabac en une heure.

Parfois, lorsque les longs rubans de tabac encore huinîdey s'accumulant entre les parois internes de la boîte ^le tambour emporté par la rotation, ne tombent plus tvec régularité dans le sac ouvert qui les attend, un ouvrier passe son bras dans cette formidable machine et ramène d*un seul geste toutes les feuilles paresseuses. Il est impossible de voir cela sans trembler, car il suffirait d'un écart insignifiant pour que le bras , saisi dans la roue armée, retombât en lambeaux. Lorsque à ces hommes on fait une observation , ils se contentent de lever imperceptiblement les épaules et de sourire, avec une politesse qui n'est peut-être pas dénuée d'impertinence. On dirait, à voir leur hardiesse, qu'une longue habitude a créé entre eux et la machine une convention tacite en vertu de laquelle bien des imprudences sont tolérées sans être punies.

Du premier élage, où travaillent les hachoirs en gros, le tabac est ramené au rez-de-chaussée , dans une salle tout de bois et de dimensions telles qu'elle ressemble à une grange. C'est là qu'on établit les masses. Ce sont de véritables meules pareilles à celles que les paysans construisent dans les champs avec les foins et les tiges de céréales. Chaque masse contient en moyenne 40 ou 50,000 kilogrammes. Dans un tel amoncellement de matières végétales humides, la fermentation ne tarde pas â se déclarer; les diverses espèces de tabac, pénétrées Tune l'autre par les émanations , acquièrent peu à peu une saveur égale qu'on dirait empruntée à la même essence. La chaleur augmente de jour en jour, gagnant du centre à la circonférence et atteint bientôt 75 et 80 degrés.

Un thermomètre très-attentivement surveillé et plongeant au cœur même des masses indique le développement du calorique. Dés qu'on peut soupçonner qu'il va dépasser le point scientifiquement déterminé, onfaitdcs

tranchées, à coups de pioche , largement, comme sur des terrains attaqués à la sape ; on donne de Tair à cet amas de matières fermcntescibles par excellence; on éteint, pour ainsi dire, le feu qui le menace, et Ton évite la combustion spontanée , qui, sans cette précaution, ne manquerait pas de se produire. Des rideaux en forte toile grise, garnissant les fenctes, empêchent la lumière d'entrer trop vivement et de donner à la fermentation une activité qui ne serait pas sans péril. Une atmosphère énervante et lourde plane dans cette immense chambre où les parquets, les poutres, les lambris, sont recouverts d*unc teinte brune , dont la nuance dénote Forigine au premier coup d*œil. Le tabac reste en masse pendant six mois; il ne faut pas moins de temps pour que les résultats cherchés soient obtenus. Cette lente opération a pour but de débarrasser le tabac d'une partie de la nicotine qu'il contient à Tétat de nature et de provoquer une fermentation acétique qui, détruisant les acides, ne laisse subsister que des matières dont Tinnocuité a été reconnue.

Lorsque Ton démolit les masses, on voit flotter audessus d'elles un brouillard bleuâtre et léger semblable à ces vapeurs qui, dans les jours d*automne, courent sur le bord des rivières aux heures du soleil levant. Les ouvriers qui accomplissent cette besogne sont en sueur, comme s'ils travaillaient dans une étuve ; les lanières de tabac collées ensemble forment de larges paquets agglomérés dont la configuration irrégulière et rugueuse rappelle celle du marc de raisin pressé. On les désagrège à coups de boyau comme des mottes de terre. A la sortie de Tatûlicr des masses, le tabac mis en sacs est transporté au troisième étage du bâtiment, qui contient les engins de râpage , c'est-à-dire un moulin à Tanglaise, installé selon tous les progrés de la minoterie moderne.

^ fut dans la seconde moitié du dix-huitième siècle V^on substitua les moulins pulvérisateurs au vieux sys- ^de râpe qui avait dominé jusqu'alors. Une telle ^élioration ne se fit pas sans peine : les ouvriers des Quinufactures de la ferme se révoltèrent , acceptèrent , fq)0U8sèrent les nouveaux engins et, après bien des Inttes, ne furent réduits que par un arrêt du conseil daté de 1786. C'étaient des moulins à bras; la manufacture do Gros-Caillou a conservé, en guise d'objets de curio* site sans doute, quelques-uns de ces instruments antédiluviens, qui rappellent exactement, quoique dans de plus fortes proportions, ces moulins à café qu'on fixe à une table par une vis à crampons et dont les ménagères font usage. Ce travail, qui, il y a peu d'années encore, exigeait un labeur extrêmement pénible, coûtait fort cher et employait un nombre considérable d ouvriers, est exécuté aujourd'hui par de très-ingénieuses machines que trois ou quatre hommes suffisent amplement à conduire.

Le ràpage nécessite trois systèmes mécaniques superposés qui occupent trois étages. Au troisième, le tabac, sortant des masses, est versé dans des trous munis d'une manche en toile qui le fait glisser au second dans les moulins. Chacun de ces derniers est formé d'une cloche renversée dont la face interne est garnie de lames fixées dans des plans verticaux ; au milieu de cette sorte de mortier, un pilon conique en fonte, armé d'ailercttes hélicoïdales, pivote à demi par un mouvement alternatif. Le tabac entraîné passe entre les lames du pilon mobile; il est froissé, pressé, écrasé, et sous cette action continue il finit par être pulvérisé. Ces mortiers ou ces moulins, qui sont au nombre de vingt-six dans la même salle, se meuvent si^ns bruit et avec une douceur apparente qui cache une force sans égale. Ils communiquent tous, séparément, à l'aide d'une ouverture placée à la

partie inférieure , avec une trémie longitudinale. One vis (rArchiinêdc, vis sans fin, qui tourne rapidement^ ressemble à une immense tarière faite par Hercule ou Briarèe, cnlraine invinciblement le tabac vers un conduit de bois par où il descend au premier élage dans une sorte de vaste coffre fermé qui figure assezbienane armoire.

Ce coffre renferme une noriaj c'est-à-dire une dragoe composée d'une chaîne sans fin munie de godets qui ramassent le tabac, le remontent au troisième étage et le versent sur des tamis métalliques automatiquement agités d'un va-et-vient perpétuel. La poudre arrivée à Tétât normal traverse les mailles du tamis et glisse vers des sacs qui la reçoivent; celle, au contraire, qui est trop grosse encore, est rejetée vers une trémie également balayée par une vis d*Archimède qui renvoie le taliac dans les moulins. C'est un circultu. La matière brute versée au troisième étage y remonte à Tétat de mélange de grains suffisamment fins et de grains encore imparfaits, mais les tamis qui effectuent la séparation sont tellement précis, qu'ils savent, pour ainsi dire, choisir eux-mêmes et n'accepter exclusivement que les produits parvenus au degré de fabrication exigée.

Seulement si un grain de tabac, poursuivi par un mauvais sort, passe sur une portion de tamis déjà oblitérée et ne trouve pas une maille favorable , il peut , comme une âme en peine, tourner dans les trémies, être trituré par les moulins , monter dans la noria pendant des années entières , au hasard du vent qui le chasse et des machines qui l'entraînent. On calcule qu'en général il faut qu'un fragment de tabac fasse dix fois le voyage complet du haut en bas de la maison et subisse dix fois la morsure des raorliers avant d'être accepté par les tamis et reconnu satisfaisant. Aussi lorsque dans une journée on a livré 45,000 kilogrammes en lanières aux

mâchoires des moulins, celles-ci n'en rendent guère plus de 5,000 sufOsanunent pulvérisés. Dans cet atelier, GOiame dans tous ceux où le tabac se présente sous forme de poudre ou de feuilles volantes, les ouvriers sont chaussés de longues bottes de toile rattachées au genou, qui leur permettent d'aller et de venir sans maculer, sans détruire, sans emporter sous leurs pieds des parcelles qui peuvent être utilisées pour la fabrication.

Le tabac étant porphyrisé, on peut croire qu'il n'y a plus qu'à le mettre dans des boites et à chanter : J*at du bon tabac dans ma tabatière. Patience! nous n'en sommes pas encore là. Il prend dés lors le nom de râpé sec et est enfermé, à l'abri de la lumière, dans de fortes cases en bois de chêne fermées par des' poutrelles maintenues à l'aide de crochets de fer. Là il reste deux mois et fait une sorte de stage comme pour se reposer des manipulations qu'il a subies et se préparer à celles qui l'attendent bientôt. 11 participe à la température extérieure; mais comme il est parfaitement desséché, on n'a pas à craindre qu'il soit atteint par une fermentation intempestive. Au bout de huit ou dix semaines, il est enlevé du réduit où il était enfermé et jeté à la pelle dans une cuve carrée qui peut contenir 2,000 kilogrammes de poudre. Là il reçoit une seconde mouillade effectuée à raison de 18 p. 100 d'eau contenant ellemême 15 p. 100 de sel marin : de sorte que, par la première et par la seconde mouillade, cinq kilogrammes de chlorure de sodium sont incorporés à 100 kilogrammes de tabac à priser. Devenu du râpé humide, il est de nouveau remis en cases par masses compactes de 25 à 30 kilogrammes. C'est là qu'il doit supporter la seconde fermentation.

Pour activer cette dernière , on prend dans une case, où déjà le ferment est en travail, une portion de tabac.

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èchaufrù qu'on met dans la poudre récemment moiiiili>c, absolument comme les boulangers mêlent un frag-* ment de pâte fermentée, qu'ils appellent le pâton, à la farine trempée qu'ils veulent faire lever. L'énonne armoire est alors hermétiquement fermée, et sur la porte on attache une pancarte qui relate la date de la fabrication, de la mouillade, des éléments qui composent la poudre et le jour de la mise en case. La température s élève peu à peu, et au bout de deux ou trois mois elle atteint environ 45 degrés. De temps en temps on visite les cases, on en vérifie la chaleur. Au bout de trois mois, on en retire tout le tabac, qu'on remet immédiatement dans une autre, en ayant soin auparavant de le bouleverser, de le mêler, de façon que chaque partie soit atteinte par une fermentation égale, qu'elle perde Texcès de nicotine et Tacide malique qu'il renfermait encore et qu'il développe cette chaleur légèrement ammoniacale qu'on nomme le montant, et qui, taquinant la membrane pituitaire, produit cette irritation si précieuse aux priseurs. Au bout d'un an, le râpé sec est enfln devenu du râpé parfait.

Toutes les cases qui datent d'une même époque, et dont le contenu offre un aspect satisfaisant, sont vidées à tour de rôle et rapidement. Ce genre de travail est assez pénible pour les débutants; ce n'est pas impunément que les premières fois ils remuent ces masses chaudes d'où s'échappent des émanations ammoniacales assez vives ; cela pique les yeux, provoque des éternuements répétés et amène, dans quelques cas, des maux de tète violents. On s'y habitue cependant, plus ^itc même qu'on ne pourrait le croire, et bientôt l'on n'y pense plus. Néanmoins les ouvriers spécialement chargés de cette besogne ont le teint d'une pâleur mate et grisâtre. C'est là une simple décoloration du derme et non point un indice de faiblesse, car on peut les voir

enlever et manœuvrer sans trop de gêne des sacs pesant 80 kilogrammes.

Tout le tabac sorti des cases est réuni dans la salle des mélanges, où 400,000 kilogrammes de poudre à priser peuvent trouver place. Là tous les tas séparés sont jetés les uns sur les autres et mêlés de façon à donner de Thomogénéité à ce qu*on appelle une fabrication. Dans cette masse, où les éléments des cases différentes sont absolument confondus ensemble, un échantillon est prélevé au hasard et porté au laboratoire, où l'on s'assure que toutes les qualités requises s'y rencontrent. Lorsque l'expérience a prononcé et qu'elle est favorable, le tabac est emballé après avoir été tamisé de nouveau, afin que les parties grumeleuses qui se sont formées pendant la période de fermentation soient pulvérisées.

Le tabac est mis dans des tonneaux où, comme le raisin dans une cuve de vendange, il est foulé par un homme qui le piétine et le tasse à Taide d'un pilon de fer. Est-ce enfin terminé et va-t-on pouvoir le livrer au commerce? Pas encore, il faut qu'il séjourne deux mois entre les douves, qui, le pressant de toutes parts, permettent aux molécules d'acquérir le plus haut degré de saveur possible. En nous résumant, si nous nous rappelons que la feuille récoltée reste dix-huit mois dans les magasins ; que, coupée en gros, elle a été six mois aux masses ; que, pulvérisée, elle a eu deux mois de cases comme râpé sec, un an comme râpé humide, ei qu'elle demeure en tonneau deux mois comme râpé parfait, nous voyons qu'il ne faut pas moins de trois ans et quatre mois pour faire une prise de tabac.

Ce qui permet à l'État de donner une incontestable supériorité à sa fabrication en cette matière, c'est qu'il opère sur des quantités énormes, dont ramoncellcment seul, en dehors des excellents procédés mis en œuvre,

amène une fermentation égale, largement développée» et qui procure un arôme qu*on ne trouve en réalité aujourd'hui que daas les tabacs à priser français; mais il est des gourmets difficiles à qui notre râpé ordinaire ne suffit pas; semblables à ces buveurs dont le palais pe^ verti n*est plus chatouillé que par des vins factices composés de trois ou quatre crus différents, ils n*OQtde plaisir à priser que des mélanges arbitraires où la science n*a rien à voir et où la fantaisie a la plus grande part. La manufacture est bonne princesse et se soumet à ces sortes de caprices.

Dans un coin de la maison s'ouvre une sorte de cabinet mystérieux. Lorsqu'on y pénétre, on aperçoit une rangée de dame&^eannes en grès bouchées avec des couvercles de bois. Elles renferment des échantillons de tous les tabacs à priser connus. On employé, qui tient entre ses mains le secret des priseurs émérites de Paris, procède avec un sérieux sacerdotal aux tritura^ tions qu'on lui demande. D y a des combinaisons célèbres qui portent le nom de ceux qui les ont inventées. Les mélanges Humann, Planard, Granunont sont asseï recherchés ; celui de madame de Ghabannes fait JFureur. Un répertoire sur lequel j'ai pu jeter un coup d'œil indiscret, et qui contient de fort grands noms, entre autres celui de S. M. le roi Charles X, renferme la nomenclature des clients habituels et le détail de la composition particulière réclamée par chacun d'eux. Dans les proportions indiquées, on mêle au tabac ordinaire tant de parties de Virginie haut goût, d'Amersfort, qui sent le fumier, de Macouba, qui sent la rose, de Portugal, qui sent l'iris, d'Espagne, qui sent mauvais; puis tout est enfermé dans un flacon de verre sur lequel on colle une étiquette : Mélange n<> 932, M. N... Si j'en crois le petit registre, beaucoup d'ecclésiastiques sont en correspondance assidue avec l'employé chargé de composer ces

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poudres à priser qui, au dire des comuissears, ne Talent pas un tabac sûicére. Quelques perBcmnes ont k goût assez dégénéré pour mettre dans leur tabatière cette graine de coumarou qn^on appelle la lère deToidia. le dois les prévenir qu*à la manuiacture du quai dXîrsay on parle d'elles avec une commisération qui ressemble bien à du m^ris.

Selon les espèces, les tabacs ont des destinati<Mi5 particulières et déterminées d*aTance. Si le Virginie et le kentucky entrent pour une portion notable dans le ripé, il n'en est pas de même des feuilles vmues de Hongrie, d'Algérie, de Maryland, qui presque toutes sont réservées à la fabrication du scaferlati. Le tabac bâché, le tabac de caporal, qui parait aux vrais fumeurs supérieur à tons les tabacs du monde, est moins long à préparer que la poudre, mais il exige néanmoins, avant de parvenir à Tétat parfait, bien des opérations qui ne manquent point d'importance. Après que toutes les mamh ques ont été secouées, elles sont écaioehéa^ c'est-è-dire qu'à l'aide d*un large tranchoir manœuvrant sur une charnière, on en coupe le sommet au-dessous du lien qui les rattache. Ces caboches sont plus tard utilisées pour la poudre à priser.

Les feuilles subissent une mouillade de vingt-quatre beores, et, suffisamment amollies, sont envoyées à la salle des hachoirs. Ceux qui taillent le scaferlati n'ont ri^ de commun avec ceux qui coupent en gros les matières destinées à feire les masses du râpé. Cet instrument très-actif et très-précis est sinistre à voir, car en le regardant fonctionner il est impossible de ne point paiser à la guillotine. C'en est une en effet, de petite proportion, et dont le coutelas se lève et s'abaisse 110 fois dans la même minute. La lame, inclinée à 45 degrés environ, est maintenue à l'aide de forts écrous sur un diâssis qui glisse dans les rainures d'un cadre formant

la partie antérieure de la machine. Une toile sans fin, ^ manœuvrant par un mouvement continu sur deux rouleaux, reçoit le tabac, et l'amène progressivement sous un linteau de fer qui le comprime. Une roue dentelée et régularisée tourne sous l'influence de la vapeur, et à chaque mouvement de la lame fait avancer le tabac d'un millimètre, de façon qu'il se trouve précisément sous le couteau. Ce dernier s'abaisse avec une force irrésistible, et tout le tabac, tranché d'un seul coup à la limite que détermine une vis régulatrice, tombe dans une large manne disgosée pour le recevoir.

Marchant sans interruption, un hachoir coupe facilement 100 kilogrammes de scaferlati en une heure; mais à ce métier-là les lames s'émoussent vite : aussi on les remplace deux fois par heure ; celles qui sont détachées sont portées à un rémouleur, qui les aiguise sur une meule à laquelle la vapeur imprime des rotations que l'œil ne peut suivre. Ce n'est pas une petite affaire de rendre le tranchant à ces couteaux; la force d'un homme suffit à peine, et il faut qu'il arc-boute contre son épaule une sorte de béquille en bois qui, prenant un point d'appui sur la lame, la maintient violemment contre la roue de grès, d'où jaillissent d'innombrables étincelles. L'acier, choisi parmi les meilleurs, est tiré de l'usine de MM. Petin et Gaudet. Cependant ces lames ne résistent pas toujours, et souvent elles renconirent un obstacle qui les mène à mal. Parfois le hachoir est pris d'une oscillation subite, il a l'air de trébucher, le châssis bondit hors des coulisses, et le couteau se sépare en deux comme un verre brisé ; c'est que par inadvertance on a laissé glisser dans le tabac un clou, une clef, un objet de fer quelconque et que l'acier, d'autant plus fragile qu'il est mieux trempé, s'est rompu par la violence du choc.

Lorsque le tabac sort des hachoirs, il est plat, mouillé,

LE GR0S-€4aU)C. VH

sans consistance et comme afliaibli. D renfence S pour \ 00 d'humidité; de plus, il contient beaucoup d*albtunine, matière fcrmentescible par excellence ; il est donc très-apte à s'échaufier et à aToir cette fièvre dont les râpés sont atteints dans les masses et dans les cases ; mais ce qui donne de la saveur au tabac en poudre nuirait singulièrement au tabac haché, qui doit être soustrait à toute fermentation. Afin d'obtenir ce résultat, il faut le soumettre à une température assez élevée pour tuer le ferment et assez modérée cependant pour oe laisser à la combustion aucune chance de se produire ; on s*est arrêté à 95 degrés. Autrefois cette opération était très-dure et très-dangereuse pour les hommes qui en étaient chargés. Dans de grandes bassines de cuirre posées sur des fourneaux, on fiûsait chauffer le tabac à peu près comme ou fait cuire les marrons. Des ouvriers demi-nus, ruisselant de sueur, tournant autour des charbons allumés dont ils activaient la flamme, aspiraient à pleins poumons les vapeurs chargées de nicotine qui se dégageaient de ces masses, qu'on desséchait trop rapidement et surtout trop irrégulièrement. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi : une simple machine, inventée par M. Eugène Rolland, l'habile ingénieur qui, depuis 1844, a si puissamment contribué à la transformation de tout l'outillage de nos manufactures, se Cait un jeu de mettre le scaferlati hors d'état de fermenter. Un torréfacteur fait à lui seul le service de vingt ouvriers.

L'aspect n'en est pas beau : sur un fourneau de brique repose un énorme cylindre qui resseoibie à une locomotive sans tuyau ; mais la science n'est pas l'art et sa véritable esthétique est Tutilité. Le cylindre apparent n'est, pour ainsi dire, que le toit de la maison; il abrite, il cache, il enveloppe de tous côtés un autre cylindre mobile pivotant sur lui-même, dont il est séparé par un espace libre dans lequel circule un courant d'air chaud

alimenté par le foyer. Le tabac pénètre automaticiiiemeai dans le second cylindre, dont rintërieor est mmi de lames hélicoïdales armées de griffes de fer qui ressens blent aux dents d*une fourche; celles^ divisent le Ubac qui, humide encore, a une tendance à se pelotomier« pendant que les lames le forcent à suivre le mouvement de rotation auquel Tinstrument obéit. Le scaferltti, chautïé à 95 degrés par les nappes d'air presque brûlant qui ld<:aressent sur toutes les surfaces, perd en unqoait d^heure Thumidité dont il était imbibé, pendant que les ferments d'albumine qui risquaient d'en compromettre la conservation sont anéantis ; mais cela n'est rien «&core.

Cette machine se dirige toute seule : il suffit qu'on lui jette de temps en temps quelques pelletées de combustible pour la nourrir ; elle ne demande rien de plus. Grâce à un petit appareil établi dans un coin de la muraille du fourneau, elle semble douée d'une intelligence, j'allais dire d'une âme particulière; elle sait se régler et se maintenir rigoureusement à la température fixée d'avance. A la voir se réchauffer ou se refroidir, selon qu'il en est besoin, Ton croirait qu'elle obéit à un mot d'ordre. Un mécanisme dont la découverte est un trait de génie, figurant à peu prés unebalance et basé sur la loi de la dilatation de l'air par la chaleur, oblitère et dégage la seule prise d'air qui alimente le foyer. Si la température descend à 92 degrés, et par conséquent devient trop faible, le plateau de la balance se soulève et permet à l'oxygène d'entrer en plus grande quantité ; si au contraire la température monte à 97 degrés, le même plateau s'abaisse, intercepte le courant d'air, et par ce fait diminue l'intensité du feu sans cependant lui permettre de s'éteindre. C'est merveilleux.

Lorsque le tabac a subi le degré de chaleur voulu

^ qu'il s*accumule contre les parois postérieures du cylindre, celui-ci s'ouvre de lui-même par une valvule ^i laisse échapper le trop-plein, mais dont le jeu est tellement rapide et si bien combiné, que la proportion d'air froid introduite est insignifiante. Quand le scaferlati vient de subir un pareil coup de feu, il est souple et humide en apparence; mais, en réalité, il est suffisamment sec ; il ne s'agit donc que de le refroidir et de le débarrasser des poussières qu'il contient. A cet effet, m le soumet pendant quelques instants à un fort coutnt d'air produit par un ventilateur dans un cylindre rotation qui fait, comme le torréfacteur, circuler le ibac au moyen de lames disposées en hélices et ne ri laisse pas un moment de repos. Cette ventilation Hissante rejette toutes les poussières dans une chambre )éciale, pénètre le scaferlati, et suffit à lui donner de i consistance, comme l'eau froide donne la trempe à acier rougi.

Toutes les opérations essentielles sont alors termites; le tabac, qui offre une certaine ressemblance îec des cheveux coupés et crespelés, est réuni' en lasse, dans une salle aérée. Il reste là six semaines iviron ; puis on le visite lestement pour enlever les Mes trop grosses qui, ayant glissé sous le hachoir, ^semblent à des bouts d'allumettes, les fragments de or, de cuir, de bois qui ont pu s'y introduire ; on le urge, en un mot, dans les limites du possible, de >ute matière étrangère; puis on le pèse et on en fait des aquets fermés, scellés d'une étiquette qui relate le oids, la qualité, la date du décret d'autorisation et le imbre des contributions indirectes. Cette étiquette, qui st aux tabacs ce que le poinçon de garantie est aux iivrages d'or et d'argent, porte une date, c'est celle du mr de la fabrication; de plus, elle est timbrée delà îttre H et d'un chiffre : par exemple, H 20 ; cela signi-

iOO LE TABAC.

fie qu'au moment où le tabac a été mis en paquet, il contenait 20 pour 100 d'humidité.

Il est une amélioration que bien des personnes voudraient voir apporter dans la fabrication du scaferlati et qui concorderait avec les efforts dont l'administration n'est pas avare pour nous procurer des cigares de premier choix. Pourquoi ne ferait-on pas un tabac de caporal de luxe qui serait vendu deux ou trois francs de plus par kilogramme, mais dans la composition duquel il n'entrerait que des feuilles choisies et absolument dépouillées de ces côtes si désagréables à rencontrer, à fumer, qui oblitèrent les pipes et déchirent le papier à cigarette ? Rien ne serait plus facile cependant, on donnerait satisfaction à bien du monde, et de même qu'on fabrique pour les soldats et les marins un tabac de cantine coûtant un franc cinquante centimes le kilogramme, on peut parfaitement faire un scaferlati de premier choix destiné à ceux qui voudraient bien le payer. Nos manufactures sont outillées de façon à répondre presque immédiatement à toutes les fantaisies de la consommation ; le devoir du monopole est d.'aller au-devant de tous les désirs ; la dépense qu'entraînerait la main-d'œuvre serait promptement couverte par l'augmentation du prix, et la régie ne pourrait qu'y gagner.

La mode, qui autrefois faisait en quelque sorte une obligation de priser, s'est depuis longtemps déjà tournée du côté du tabac à fumer; mais voilà qu'aujourd'hui les chilfres officiels constatent que la consommation du tabac à mâcher augmente dans des proportions considérables. La vente des rôles (du mot rouler; c'est le nom poli de ce qu'on appelle trop vulgairement la chique), qui en 1861 était de 533,918 kilogrammes, s'est élevée jusqu'à 718,519 en 1868; et le mouvement ascensionnel ne se ralentit pas. Est-ce à l'infiltration des ma^urs américaines que nous devons cette laide

LE GROS-GAILLOU. 2U1

habitude? Les rôles de France ont, à ce qu'il paraît, un goût fort apprécié, et ils remplacent avantageusement ces tablettes en tabac de Virginie saturé de réglisse et de vin d'Espagne qu'on vendait jadis sous main et fort cher. C'est une partie importante de la fabrication du Gros-Caillou, et plusieurs ateliers y sont occupés. Toute personne qui a vu un cordier faire une corde à la manive le sait comment on prépare les rôles, qui sont de deux espèces : les menus filés et les rôles ordinaires. Les feuilles, préalablement bien mouillées et écôtées^ sont amorcées sur un rouet tournant avec une extrême facilité ; on Ole menu, et la corde en tabac ainsi obtenue est coupée à une certaine longueur qui représente un poids déterminé ; pour en augmenter la saveur et la défendre contre une dessiccation trop rapide, on la plonge dans un baquet plein de jus de tabac concentré qu'on appelle la sauce. Cette opération n'est point ragoûtante à voir et ne donne qu'une envie médiocre de mâcher du tabac.

Les cordes sont alors pelotonnées en paquets, qu'on expose à l'action d'une presse hydraulique afin de leur donner une forme régulière et de n'y laisser que la quantité de jus nécessaire. Chaque paquet est ensuite méthodiquement ficelé et enfermé pendant quelques jours dans un séchoir à température moyenne. Les rôles ordinaires, plus gros, semblables à de petits cordages et additionnés de feuilles de Virginie, sont tournés de la même manière, seulement avec plus d'activité, à Taide d'un rouet mécanique obéissant à la vapeur.

La manufacture est toujours en mouvement, et les 1,611 ouvriers qu'elle occupe ne chôment guère; en 1868, elle a produit 2,681,497 kilogrammes de scaferlati, 1,941,059 de râpé et 241,625 de rôles. Â cette fabrication il faut ajouter 45,443,700 cigares à 15, 10 et à 5 centimes, dont les premiers sont composés de

r>résil, de Mexique, de Havane et de France, et dont les derniers, enveloppés de feuilles de Kentucky, contiennent du tabac indigène mêlé k du tabac de Hongrie K Pour donner ^n goût uniforme à ces feuilles de provenances diverses, on les réunit et on les place pendant vingt-quatre heures dans des cages à claire-voie, oà elles plongent complètement au milieu d'un liquide coloré par une forte proportion de jus de tabac en suspension ; puis elles sont soumises à la presse hydraulique et obtiennent ainsi une saveur qui semble être produite par une seule et même essence de tabac. Les cigares à 5 centimes, ceux que la malice populaire, jouant sur les pompeuses dénominations espagnoles données aux cigares de la Havane, appelle volontiers des souteUas et des infectados^ paraissent fort recherchés par la population, car, en 1868, la France en a fumé 667,872,775.

On fait aussi des cigarettes au Gros-Caillou, mais en petite quantité et de qualité médiocre. Il y a en Allemagne de simples épiciers qui excellent à ce genre de fabrication, où jusqu*à présent nous n'avons point réussi. Le papier qu'on emploie ici est trop cotonneux, le tabac se désagrège immédiatement et par grumeaux, la colle est trop brutalement étalée, l'ensemble est défectueux et ne donne pas de bons résultats. C'est une étude à faire, car, sous ce rapport, notre infériorité est peu discutable. Les Russes ont importé à Paris l'habitude du tabac turc ; il a fallu pouvoir les satisfaire, et on a autorisé un Arménien à fabriquer des cigarettes spéciales ; mais il ne peut les confectionner que dans l'enceinte de la manufacture, où on lui a réservé un

* Cigares à 10 centimes : Brésil, Mexique, 60; Havane, 20; Gironde, Dordogne, 20. — Cigares à 5 centimes : Kentucky, 30 ; Hongrie, 12 ; Pasde-Calais, 3; Lot-et-Garonne, 10; Bas-Rliin, Haute-Saône, 3; Meurthe, Moselle, Savoie, 10; Gironde, Dordogne, 20 ; Algérie, 1.

atelier sous les combles. Trois ouvriers grecs, qui vous disent kaliméra lorsque Ton entre, coupent les feuilles à l'aide d'un hachoir primitif manœuvré à la main ; ainsi taillé et presque humide encore, le tabac est confié à des ouvriers qui l'enferment dans de minces feuilles de papier et le roulent pour lui donner la forme consacrée. La consontmation de ce genre de cigarettes tend à prendre des proportions considérables, grâce à la sottise des femmes, j'entends celles qui ont quelque prétention à être honnêtes. Peur mieux ressembler aux filles dont elles enfient le luxe, elles fument, et trouvent ainsi le moyen de réunir les mauvaises habitudes des deux sexes.

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