‹ Paris: dans la seconde moitié du XIXe siècleChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

t. — AVANT LA RÉVOLUTION.

La Tieille France. — I.e droit haineux. — Caricature. — Le Bourgeoii de Parié. — La Complainte du pauvre commun. — Les voyages Je découverte. — Pronliéres provinciales — Henri IV. — Distique. — Premiers essais de liberté commerciale. — Richelieu. — Diseites et famines. — Louis XIV. — Deux hommes de bien Boisguilbert et Vauban. — Exil et pilori. — 1709 : lepHin de disette. — Les accapareurs. — Couplet. — Le> i:h;isse-marée. — Le cimetière de Harmes. — Charges et oflices. — llesures restrictives. — La Régence. — Le cardinal Fleiiry. — Louis XV à la chasse ~ Lueur de raison. — Turgot. — Délivrance du blé. — La guerre des farines — Le Pacte de famine. — Système d'opérations. — Disgrâce de Turgot. - Retour aux ordonnances caduques —Foulon et Berthier. — Fin du Pacte de famine — ionmées d'octobre. — Fin de la monarchie.

L'histoire de l'alimentation de la France sous l'ancienne monarchie serait 1 histoire d'une série de disettes touchant parfois à la famine. On peut dire avec certitude que notre pays a souffert de la faim jusqu'aux premiers jours du dix-neuvième siècle. Faute de savoir que la marchandise est attirée et trouve un débouché forcé là même où elle est nécessaire, les gouvernements , pour subvenir aux besoins de la* nation et satisfaire aux exin. 1

2 L'ALiME^TATiON.

gences essentielles de la nature humaine , avaient ] cours à des mesures empreintes d*empirisme qui , s'appuyant sur aucun principe économique, augmc taient le mal au lieu d*y porter remède, lorsque en il les soldats, à jeun depuis plus de deux jours, disaient maréchal de Villars: « Notre père, donnez-nous aujoi d'hui notre pain quotidien , » ils répétaient Thuml prière que la Krance adressait incessa mmeni à ses ro Ceux-ci n*étaicnt point sour Js assurément, mais la co stitution de TÉtat était si enchevêtrée d'inextricabi privilèges, qu'ila pouvaient, comme Louis XIV, étrei duits à manger du pain de disette , mais qu'ils étaie impuissants à nourrir leurs sujets affamés. On le i bien après rentrée aux affaires et malgré les efforts < Turgot.

Le blé, immobilisé par des édits, des arrêts, des d clarations des ordonnances contradictoires, quisouve contraignaient de vendre et empêchaient d'acheter, i pouvait arriver jusqu'aux lieux de consommations pon rissait sur place, el le paysan, ce grand producteur c l'alimentation publique, écrasé par des charges éno mes, ne trouvant plus aucune rémunération à son tr vail, laissait les champs en friche et abandonnait ui culture qui ne lui procurait que la ruine et des avanie Parfois, las de tant de misères, il saisissait sa cognée c sa faux, et demandait à la violence une justice que ! loi lui refusait. Il s'appelait alors les Jacques, les Pied nus, les Guillerys, les Croc|uants,les Gauthiers; mais € en avait vite raison avec quelques arquebusades.

Le pauvre homme, rentré au logis, reprenait le hoya et se remettait à fouir la terre , car il lui fallait paye

* Mme de Sévigné écrit, de Boorbilly, le 21 octobre 1673 : « Si yoi n'aviez du blé, je vous offrirais du mien ; j'en ai viiit^t mille boisseai à vendre ; je drie famine sur un tas de blé. » Lettren de Mme de Sém gnét etc., tome ill, p. 349, éd. Hachette.

les droits dont il était accable : au roi, la taille, le taillon, les aides, les gabelles, l'ustensile, le logement des gens de guerre; au clergé, la dime réelle, la dime personnelle, la novale; à la ville, Toctroi , le pacage, le droit de vente, le droit d'asile, le péage à la porte d'entrée, le péage à la porte de sortie, le transit, l'aubaine, le soquet, l'arriére-soquet; au seigneur, la corvée, la tierce, le pulvérage, droit sur la poussière que les troupeaux soulève ten marchant, l'agnelage, pour l'agneau qui naît, le brebiage, pour la brebis qui allaite, le vif herbage, qui est le droit à la dixième tête du bétail existant pendant la nuit de Noël, le carnelage, qui est un morceau désigné de l'animal abattu ; puis le droit de prise, le droit de gite, le cens, le suixens, le quint, le surquint, le champart, qui parfois est le quart de la récolte, le terrage, l'abonnement, les lods et ventes, qui étaient nos droits de mutation d aujourd'hui ; la taille seigneuriale. Tarage , le brennage , qui devait nourrir les meutes^ Le droit d'iudire aux quatre cas était une menace permanente, car il permettait de doubler la redevance imposée en cas de voyage d'outre-mer, de nouvelle chevalerie, de captivité du seigneur, de mariage de la fille du seigneur; en outre, il fallait acquitter le fermage, être soldat au besoin et nourrir les troupes du roi, s'il en passait dans le pays. Par-dessus tous ces droits, il y avait le droit de préhension, en vertu duquel on pouvait prendre tout ce qui convenait « au service

* Ten passe, et beaucoup : la nomendatnre serait interminable. Par les droits qui atteiiniaiunt le 'vin, on peut se figurer aisi^ment de qnek impôts toute denrée était frappée: « Le paysan pay^iit encore au chàteaa les droits de vinade, pour tirer le vin de la cave; de trafnade, pour le conduire en trainean d'une maison à Pattlre; de rouajçe. pour letnuMk port et la venie; de limonage, pour les vc^turra qui le transportaient; de botage. pour le vendre en détail; de cellenge. pour le transport dans le cellier; de chantellage, de hallaue, de remnage. de liage sur la lie, de vientrjg«>, pour son entrée sur le« terres du seigneur. • (Bonnemére, HUUrire de* payam, 1. 1», p. 428.) — Vof . Pièces JuiUficatiim, i.

(lu scignonr. » Qu^un peuple pressuré de la sorte ne so pas mort d'inanition, c*est là le miracle. Le sac de bU le bœuf, avaient souvent payé plus que la valeur qu'il représentaient.

Ces droits, dont Bouteillier appelle Tensemble le (fro haineux^ avaient une formule sinistre : « Le seigneu renferme les manans sous portes et gonds, du ciel à 1 terre; il est seigneur dans tout le ressort, sur tête et su cou, vent et prairie; tout est à lui : forêt chenue, oisea dans Tair, poisson dans Teau, bête au buisson, clocfa qui roule , onde qui coule ^ » Le droit de chasse éta un des plus pénibles, car il contraignait le paysan à faii certaines cultures préférées par le gibier, à laisser les W coites sur pied et à supporter un parcours violent qi souvent les détruisait. Il n*était point prudent de s plaindre, et le Parlement de Paris , dnns un arrêt d 1779, punit comme rebelles les habitants d'une paroiss qui avaient réclamé judiciairement des indemnités pou délits de chasse. A la veille même de la dévolution le mœurs ne sont pas changées et les habitudes féodale persistent avec une inexprimable brutalité. Au moi d'avril 1787, le duc d'Orléans, emporté dans une chass au cerf, poursuit l'animal lamé Jusque dans Paris, travers le faubourg Montmartre, la place Vendôme, 1 rue Saint Honoré, la place Louis XV, renversant et blés sant plusieurs personnes sur son passage.

La noblesse et le clergé ne payant point d'impôt tout retombait sur le laboureur, qui mourait à lapeim Ibï sous les yeux une caricature qui fut rendue publiqi vers 1 788 ; elle peint la situation au vif et fait voir qi les temps sont proches. Un paysan vieux et dépenaill est penché en avant, appuyé sur sa houe ; il rcssembl ainsi à une sorte d'animal à trois pattes. Son dos court

Michelet, Origine» du droit.

supporte un évéque béat et un noble empanaché, qui ne se préoccupent guère du poids dont ils Taccablent. Des lapins, des lièvres, des pigeons dévorent la récolte mûre. Jacques Bonhomme est pensif, mais ses traits fortement accentués expriment tout autre chose que la résignation , et il dit, dans un mauvais patois : <t A faut espérer qu'eu jeu-là finira tôt ! » Ce jeu est fini, et pour toujours ; Tégale répartition de l'impôt et la liberté du commerce ont sauvé la France au moment où la monarchie la laissait périr entre la famine et la banqi;ieroute. Les loisde 1791, reprenant et appli<|uant les idées de Turgot, ont assuré désormais la libre circulation des subsistances. Nousavons subi et nous pouvons subir encore im renchérissement accidentel des denrées alimentaires ; mais l'approvisionnement de nos marchés sera désormais en rapport avec les besoins de la consommation. C'est par la liberté des transactions qu'on devait arriver sans secousses à ce résultat; mais, pour y parvenir, il a fallu traverser des crises, des tâtonnements, des révolutions, qu'il n'est point inutile d'indiquer rapidement.

Tous les journaux que l'histoire a recueillis, celui que le Bourgeois de Paris écrivit pendant la maladie de Charles VJ, celui de Pierre de l'hlstoile, celui de Huvat, celui de l'avocat Barbier, sont unanimes sur ce point : la vie matérielle devient de plus en plus pénible à Paris. La ville ne peut se subvenir à elle-même; pour se nourrir, elle fait appel à la province, à Tétranger, qui le plus souvent ne peuvent faire arriver les provisions jusqu'à elle, empêchés qu'ils sont par la guerre civile, par le brigandage, par le mauvais état des routes et surtout par une législation tracussiére qui met des frontières partout, de province à province, de ville à ville, exige des péages sous tons prétextes, ruine, décourage, repousse les marchands forains.

o LALlilLMATlOiN.

Le Journal du Bourgeois de Paris n'est rempli que d lamentations sur le prix exorbitant des vivres: « Lor fut la chair si chère, que un bœuf qu'on avoit vu don ner maintes* fois pour huict francs ou pour dix tout ai plus, coustoit cinquante francs ; un veau quntre ou ci» francs, un mouton soixante sols. » Pour reiuédier à ce maux, que faisait-on? Le blé valait huit francs le setie (i hect. 59) ; on défendit de le vendre plus de quatn francs , et l'on ordonna aux boulangers de fabrique < pain bourgeois et on pain festis » à un prix en rap port avec celui qu'on imposait au blé. Le résultat fut im médiat: les marchands cessèrent de vendre, les n eunien de moudre, les boulangers de cuire, et la ville tomb) dans une misère sans nom. On a beau se presser à h porte des boulangers, on ne peut se procurer le pain né cessaire; vers le soir « ouyssez parmy Paris piteu: plaintes, piteux cris, piteuses lamentations, et les petit enfants crier : Je meurs de faim ; et sur les fumiers parmy l'aris, en 1420, puissiez trouver ci dix, ci ving ou trente enfants, fils et filles, qui là mouroient de fain et de froid, et n*estoit si dur cœur qui les ouyst crier Hélas ! je meurs de faim, qui grand pitié ii*en eust ; ma» les pauvres mesnagers ne leur pouvoient ayder, car oi .n'a voit ne pain, ne bled, ne busche, ne charbon, t . Cette époque du reste est la plus triste, sinon la pin de notre histoire ; jamais peuple ne fut si pW'sdesa fin On pourrait croire qu'en cet état de souffrance et d'étisie la nation, parvenue au dernier degré de prostration va se coucher et mourir Nullement. Une énergie malsaine la met en mouvement; elle se donne au diable du moins ses complaintes le disent; elle nargue la famine et la peste; elle est prise d'un vertige que la pa thologie sait expliquer, et elle danse cette étrange dans( macabre dont la Mort mène le branle, et qui pour le< affamés de ce temps est une sorte de consolation, cai

elle leur prouve qu'en présence de réternelle faucheuse nous sommes tous égaux et que les seigneurs oppresseurs sont aussi durement atteints par elle que les manants opprimés. Au moment précis où cette chorée nerveuse donne à tous l'étourdissement lugubre des rondes sans fin, les paysans, réduits à des extrémités que, malgré Tunanimité des mémoires contemporains, on ne peut se figurer, font entendre une sorte de chant suprême de prières et de menaces que Monstrelet nous a conservé et qui éclaire d*un jour profond Tabime de misère où ce peuple se débattait. C*est la Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France, Ils s'adressent aux trois états qui vivent sur eux et par eux :

Soustenir ne nous povons plus

En nuUe manière qui soit :

Car, (|uand nous allons d'iiuys en huys.

Chacun nous dit : Oieu vous poui^oye I

Pain, viandes, ne de rien qui soil

Ne nous tendez non plus qu'aux chiens ;

Hélas ! nous sommes chrétiens.

Elle est longue, cette complainte, qu'il faijylrait citer tout entière, car elle est, comme un cri involontaire, sortie du cœur même de la nation. Plus et mienx que tout autre document, elle raconte combien la faim était pressante, combien la misère était aiguë, combien la terre et Thomme étaient malades. Pour que la France sortit, blessée, mais vivante encore , de ces ténèbres de mort, il fallut un prodige, celui de Jeanne Darc. Et cependant, lorsque TAnglais a enfin évacué une bonne partie du pays , lorsque la querelle d'Ârmagnac et de Bourgogne s'est assoupie, en 1457 , l'année même où Charles VU fait son entrée solennelle dans sa capitale reconquise, la faim et la misère tuent plus de vingt mille personnes à Paris.

La France n'était point privilégiée, l'Europe souffrait

des mêmes maux. Le quinzième siècle est spécialem< misérable. Dans son Alimentation fmbiique sous Vancien monarchie^ M. Charles Louandre fait remarquer avec i son que Timpossibilité de vivre , de nourrir sa famil de payer les impôts , dans la patrie même, inspire goût des découvertes. C'est à qui se ;ettera dans ! lointaines aventures ; tout pays inconnu semble un | radis en comparaison de celui que !'« n habite. On pai le soir, à la veillée sans feu, de ces contrées d*au du des mers où les montagnes sont en «>r pur, où lesfleui sont de lait, où les animaux viennent à la voix rhomme ; on part à la recherche de ces îles magiqu où il n*y a ni faim, ni pauvreté, ni seigneurs : Diaz- C vilham, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gortez, 1 zarre ouvrent la voie par où TEurope allanguie, épi sée , surmenée, pourra s*écouler vers des destiné meilleures.

Chaque province, étant considérée comme un État pi ticulier, avait ses frontières , et chaque frontière aTi ses douanes, qui exigeaient chacune un péage. Ainsi, '< admettant que le blé eut pu venir de Marseille, il e avant d'arriver à Paris payé droit de passage au Comti au Dauphiné, à la Bourgogne, au Nivernais, à Torlè nais, à rile-<le-France, sans compter les droits de trai sit et les péages particuliers. Quant à Marseille, quell que fussent les récoltes du Nord, elle n*en connaissa rien, et mrme au siècle dernier elle tirait ses grains d Ëtats barbaresques^

On sait la misère qui accabla Paris sous le règne é Valois et pendant la Ligue. Les mères salaient et mac geaient leurs enfants morts. Pierre de Ttstoile a raconi

* A la veille de la nuit du i août 1789 qui vit abolir tous les privilégt il existait encore en France 1,569 péages, dont 400 pour les rivières 1,169 pour les routes ; sur ee nombre, 1,426 appartenaient à la nobles et au clergé.

tout cela en termes qu'on ne peut oublier. Sous Henri IV la situation du paysan ne se modifie que. bien peu ; le roi a diminué les tailles royales; mais, ménageant la noblesse il n'ose toucher à ses droits, et le laboureur paye deux cent cinquante-sept espèces d'impôts différents. Quant aux charges que le clergé fait peser sur le peuple , il faut se rappeler le distique italien cité par Brantôme :

Preti, frati, monachi, pulli Mai non son satuUi.

Cependant ce fut sous Henri IV, grâce à Sully, que les premières idées justes commencèrent à se faire jour. Dans les lettres patentes du 12 mars 1595, par lesquelles la circulation des grains est débarrassée de toute entrave, Sully fait dire au roi : « La liberté de trafic est un des principaux moyens de rendre les peuples aisés, riches et opulens. » Si Henri IV reprit momentanément cette liberté, pendant sa guerre contre Philippe 11, afin que les espagnols, maîtres de la Picardie , ne pussent s'emparer de nos grains , il la rétablit sans conditions dès 1601. De telles idées, si pratiques et si sages, étaient trop avancées pour l'époque, et elles devaient attendre bien du temps avant d'être appliquées d une façon normale et régulière.

Hichelieu, dont la théorie gouvernementale cyniquement avouée par lui-même était que, plus un peuple est malheureux , plus il est facile à conduire, remit en vigueur sous peine de mort les vieux édits de prohibition. Aussi quelle était la condition des agriculieurs? Les doléances du parlement de Normandie, en 1055, le disent explicitement : « Nous avons vu les paysans couplez au joug de la charrue, comme les bestes de harnois, labourer la terre, paistre l'herbe et vivre de racines. » Déjà en 1651 un manifeste du duc d'Orléans disait qu'à peine

10 L'ÂLIMENTÂTIOM.

un tiers des habitants du royaume mangeait du pi ordinaire, un autre tiers vivait de pain d*avoine, et reste mourait de faim ou dévorait des herbes et i glands, comme les animaux, ayant, tout au plus, po aliment du son détrempé dans le sang ramassé a égoûts des boucheries ^.

Louis XIV ne fut ni plus humain , ni plus intellige que lîichelieu sur cette question; par son ordre, la lib circulation est aussi punie de mort (16.5, 1698), et pendant le dix-septième siècle il y eut quelques essa de liberté commerciale, ces essais furent exceptionne et limités à de rares localités sévèrement circonscrite Le paysan est plus accablé que jamais ; 0!i ordoni (1660) que nul journalier ne pourra se rendre sur ui autre paroisse sans payer double taille pendant deux an en i 675 , Lesdiguiëres dit que les laboureurs du Dai phiné n*ont d'autre nourriture que Therbe des prés i l'écorce des arbres. Sous le grand roi, la misère de 1 nation fut excessive, et Saint-Simon a pu, sans être exi géré, écrire cette phrase tenible : « Louis XIV tirait 1 sang de ses sujets sans distinction ; il en exprimait jw qu*au pus ! »> C'est pendant la période la plus glorieua du règne que La Bruyère a tracé cet impérissable poi trait du paysan de France : « L'on voit certains animau farouches, des mâles et des femelles, répandus par 1

* A la disette se ioignait la guerre civile. La misère était telle, que k plus inébranlables courtisnns ne peuvent s'en taire On lit dans les M^ moires de P. de la Porle. sous la date de 1652 : « Outre la misère di soldats, celle du peuple était épouvantable, et dans tous les lieux où 1 cour passait, les pauvres paysans s'y jetaient, pensant y èlre en sûreté parce que l'armée «tésolail la campagne. Ils y amennient leurs bestiaoi qui mouraient de faiin aussitôt, n'osant sortir puur les mener paitn Quand leurs bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-roAmes inconti nent après; car ils n'avaient plus rien que les charités de la cour, qn étaient fort médiocres, et chacun se considérant le premier... Quand le mèies étaient mortes, les enfants mouraient bientôt après ; et j'ai vu su! le pont de Melu" trois enfants sur leur mère morte, l'un desquels tetai encore. » ( Mémoires de P. de ta Porle, premier valet de chambre d Louis XIY. Ck)ll. l'etitot, tome LIX, p. 431)

campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine : et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d*eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu ils ont semé. »

Deux grands hommes de bien, sans s'être donné le mot, publient lamémeannée, 1707, chacun un livre quiaurait dû ouvrir les yeux au roi et convertir les ministres de ses volontés. Le Détail de la France par Boisgui Hébert, et le Projet de dîme royale de Yauban, sont deux minces volumes où le salut de la monarchie était implicitement contenu, et qui sont le point de départ de toute la science économique de notre temps. Tous deux avaient vu la misère de près, ils avaient vécu au milieu de ce doux peuple de France dont ils avaient admiré la résignation, écouté les plaintes et déploré la persistante infortune. Frappés des maux qu'ils avaient contemplés, ils y cherchèrent un remède, le trouvèrent, le mirent au jour , et ne furent point écoutés.

Saint-Simon a raconté les dédaigneuses colères de Pontcliartrain lorsqu'il eut connaissance de ces projets de réforme. La situation de la France y est exposée au vif. « Les peuples, dit Hoistruillebert, s'estimeraient heureux s'ils pouvaient avoir du pain et de l'eau, à peu près leur nécessaire ; ce qu'on ne voit presque jamais. — Les denrées de la Chine et du Japon, en arrivant en France, n'augmentent que de trois fois le prix qu'elles ont coûté sur les lieux ; mais les liquides qui viennent d'une province à l'autre de la France, quoique souvent limitrophes, augmentent de dix-neuf parts sur vingt et même davan-

12 LALIMENTATION.

tage. Les vins que Ton donne dans TAnjou et l*Orléai :*i un sou la mesure, se vendent vingt et vingt-qm dans la Picardie et la Normandie; — pour une pistolet le roi reçoit, il en coûte dix-neuf au peuple : ce soiit dix neuf-là qu'il faut lui rendre. » Et il ne demande p le peuple que la permission de labourer et de faire commerce. « Les paysans, dit Vauban , arrachent vignes et les pommiers à cause des aides et des doua provinciales; le sel est tellement hoi*s de prix qu'ils < renoncé à élever des porcs, ne pouvant conserver h chair. » Tous deux établissent d'une manière péren toire que l'impôt est progressif en sens inverse ; ma on possède, plus on paye : une ferme rapportant qua mille livres est taxée à dix écus ; une ferme de qua cents livres est cotée à cent écus.

Quel remède '• tant de maux? Un seul : régalité dei^ l'impôt, égalité appuyée sur la liberté des transactioi sur rabolition de toutes les entraves fiscales apportée la culture et à la circulation des denrées alimentaih L'idée n'était point mûre sans doute, car elle fut i poussée avec dédain ; elle avait encore quatre- vingts a à attendre avant d'être imposée par la nation mém Boisguillebert, pour prix de ces conseils, fut exilé. Uua au Projet de dîme royale^ condamné par arrêt du co seil en date du 14 février 1707 à être détruit par la ma du bourreau, il fut brûlé au pilori de la place de Grèvi le coup fut dur pour Vauban, il ne put le supporter, mourut six semaines après (50 mars).

Ces deux humbles héros qui les premiers avaient oi parler pour le pauvre peuple de France allaient être ve gés d'une façon terrible ; leurs prévisions furent cruelh ment justifiées par l'hiver de 1709, qui amena une époi vantable famine. Gomme les lois punissaient ceux qt achetaient plus de blé que leur consommation n'en ex gcait, il n'y avait de réserve ^iiulle part ; comme ur

récente ordonnance avait doublé les droits de passage pour les céréales, rien n'était arrivé à Paris, qui se trouvait littéralement sans pain. Le 5 mars, les femmes de la Halle partirent pour aller elles-mêmes porter leurs plaintes à Versailles, montrer leurs enfants mourants et demandera manger; elles furent arrêtées au pont de Sèvres et ramenées à Paris tambour battant; mais la tradition de cette échauffourée resta vivante : on s*en souviendra aux journées d'octobre 1789.

Lorsque le dauphin venait à l'Opéra ou allait courir le loup à Mar'y, il était entouré par des bandes affamées qui criaient misère, et dont il ne se débarrassait qu'en leur faisant jeter de l'argent. On ordonna des perquisitions pour trouver les blés cachés; mais on n'en découvrit pas, la disette était absolue. Les soldats de la garnison de Versailles mêmes sortaient en armes pour mendier et pillaient le pays. Les gens riches faisaient escorter leur pain par la maréchaussée. Oue décidait le parlement pour remédier à tant de désastres? 11 défendait de faire des gâteaux et de l'amidon. On eût été bien empêché, la farine manquait.

Quant au gouvernement, perdu au milieu de ses propres réglementations, il ne savait à quoi se résoudre. Les paysans, aussitôt qu'ils avaient pu, avaient semé de l'orge et de l'avoine; maison fit détruire celte récolte à peine sortie de terre, parce qu'elle poussait sur un sol qui aurait dû être ensemencé de blé. Un ordre si barbare et si stupide fut heureusement mal exécuté, sans doute par suite de la complaisante connivence des agents de l'autorité, et les grains que l'on obtint servirent à faire ce pain de disette que la cour elle-même fut forcée de ne pas dédaigner, le 20 août, on se battit à Paris, tant la misère y était aiguë ; il y eut des morts . sans M. de Uoufilers , qui très-courageusement se jeia au milieu de l'émeute et parvint à la ttilmer, on ne sait trop com-

ment les choses auraient tourne ; car le peuple et exaspéré à orce de souffrances et de privations ^

Les accapareurs ont-ils eu part à cette détresse ? peut le croire. Les traitants, comme on disait aloi avaient grand intérêt au renchérissement des denrée ils étaient maitres du marché, y faisaient la hausse et baisse ^elon leurs besoins. Le circonspect et prudf Delamarre n'hésite pas à dire que les agioteurs ne s' pargnérent point pour profiler de ces lamentables ci constances. La princesse Palatine va plus loin et frap plus haut : elle accuse nettement madame de Mainteno « Quand la vieille guenippe vit que la récolte avait ma que, elle fit acheter sur les marchés tout le blé qui i trouvait; elle a ainsi gagné horriblement d^argen mais tout le monde mourait de faim. » la douairiè d'Orléans faisait profession de haïr madame de Maint non et Ton peut douter que Timputation soit vraie. 1 correspondance de la Palatine a du reste gardé trai des misères de ce temps. Le 2 mars 1709, elle écrit a Je n*ai de ma vie vu une époque aussi triste. » Et 9 juin : « Nuit et jour, on n'entend que des lamentation! la famine est telle que des enfants se sont mangés h uns les autres. » Dans ces jours où, sam quelques ran accès d'énergie, l'affaissement était au comble, tout i nissait encore par des chansons ; on se vengeait par an épigrammes et l'on se croyait vraiment hardi quand o avait osé dire :

Après les cruelles horreurs D'un hiver effroyable, Nous croyons goûter les douceurs D*un printemps agréable ;

* On trouve dans le Journal de Mathieu Marais une preuve des di sastres que la France eut à supporter à cette époque : « Arrêt d 11 août 1721) qui défend de faire sortir du bois de noyer non ouvragé d royaume. C'est que l'espèce en est devenue rare depuis l'hiver de 1709*

Le vent, la grêle et le brouillard Causent mille désastres ; N'est-ce point quelque Ghamillard Qui gouverne les astres?

Par une anomalie étrange, pendant que les blés et la viande, à cause des impôts excessifs et des ordonnances prohibitives qui les accablaient, ne pouvaient parvenir jusqu*à Paris, on ne reculait devant aucun sarrifice pour y amener le poisson de mer. Ce n'est pas qu'on l'eût dégrevé ; il était, comme les autres denrées, soumis à tonte sorte de droits; mais du moin> des édils en assuraient le libre parcours, et, prévoyant même le cas où, par suite de la célérité nécessaire, les chevaux seraient morts de fatigue en route, réglaient l'indemnité due à leurs propriétaires. Un intérêt religieux influait certainement sur ces mesures relativement libérales; dans l'année catholique, il y a cent cinquante-huit jours où les fidèles doivent s'abstenir de viande, et l'Kglise dut insister auprès des gouvernements pour que l'aliment maigre par excellence arrivât dans Paris en quantité suffisante.

La première ordonnance qui concerne les chassemarée, ainsi qu'on a nommé les mareyeurs jusqu'au commencement de ce siècle, est de saint Louis et date de i254. C'est un édit qui enjoint aux habitants riverains des routes suivies par les chasse-marée de toujours tenir le chemin en bon état. Des lettres patentes du 27 février 1556 et du 18 avril 1587 déterminent dans quelle proportion ils doivent être indemnisés de la perte de leurs chevaux ou de leur poisson, lorsque ce dernier a été gâté en route par suite de causes accidentelles. Sous Louis XIV on alla plus loin. Les marchands qui, venant de Boulogne, de Calais, de la baie de Somme, se rendaient aux halles de Paris, passaient par le village de Harmes (actuellement Hermès), non loin de Beauvais.

10 L'AL[]IEMATIOn.

Là le chemin, rongé d'un cfllé par ta rivière d« rain, dMoyé de l'autre par un cimetière, étant d( trop étroit, il reliait ralentir la marche des voitore n'hésita pas à porter la main sur le séjour des IB Le grand-vicaire de l'évèché de Beauvais rendit,: avril I7u7. une ordonnance qui autorisait les aged bailliajfe à agrandir la route au détriment du cimet auquel on enlevait un espace de 33 pieds carrés, t décembre de la même année, les t<3vauï étaient i vés et les chasse-marée pouvaient entrer une h plus tôt à Paris'. Ainsi, en fait de nourriture, tout | quait excepté le poisson ; mais le poisson coûtait cher et ne figurait que pour une bien faible part < l'alimentation publique. '

Une autre cause augmentait encore le rcnchérissoi et par consëqurot la rareté des denrées : c'était lad titè inconcevable d'ofTices que Louis XIV avait créë^ dani les années de misère (16S9 à 1715). Il y avait exemple la charge de toUeur du poisson du roi, céA hâleurdei rôti» royaux*. C'était, parmi les vilains <l chis, à qui se jetterait sur ces sinécures hunorifn qu'on payait à beaux deniers comptants cl qui flatbl des vanités Taciles ù satisfaire. Dans les vingt-cinq; nées qui précédèrent la mort de Louis MV, il fut é de celte façon sur les halles et marchiis de Paris ?,46i ficesqui furent vendus 77,47!t,5'26 livres'. C'étaient tant d'impôts nouveaux et mal déguisés dont on grêles subsistances.

Entre la nécessité de vendre fort cher pour avoir trËs-mince bi'iiêfice et les refus du consommateur/ ne voulait pas payer les denrées au delà d'un prix r

té de la palici.

AVANT l.\ lŒVOLUTIOS. 17

soiiiiable, les producteurs et les marchands s'abstenaient, vivaient chez eux sur leurs propres récoltes et désertaient les marchés, où la population parisienne, grâccà tantde mesures vexatoires, netrouvaitplusdequoi s'approvisionner. Cependant Paris était le centre d'une zone qui, selon les circonsLinces et les époques, a varié entre 10 et 20 lieues et dans laquelle, sous peine de châtiment, il était interdit aux paysans de trafiquer de leurs denrées ailleurs que sur les halles publiques de la capitale. On y tenait sévèrement la main; un arrêt de i66i défendait aux voituriers, sous menace de confiscation, de vendre des grains sur les routes ou même de délier leurs sms. Ce grenier d'abondance qu'on avait eu ainsi la préten ion d'établir autour de Paris, était lui> même si dénué, si âpremcnt visité par l'esprit fiscal, que la ville manquait le plus souvent d'une nourriture suffisante pour ses besoins.

Sous la Régence, cela ne changea guère : au moment où le magicien Law transforme le papier en or, les denrées atteignent des prix exorbitants. Le bonhomme Buvat, juché dans sa haute chambretle de la Bibliothèque, regarde ce qui se passe et enregistre tout ce qu'il voit. Le ii avril 1719, Law fait venir les principaux bouchers et leur intime l'ordre de donner la viande à quatre sous la livre, ce qui était impossible, puisqu'elle leur revenait plus cher. 11 les menace, mais en vain. La viande n'en devient pas pflos abondaat»^ au contraire ; pendant le carême de 1120, l'Ilôtel-Dleu, qm seul depuis I» seizième siècle avait le privilège de vendre de la viande durant le temps consacré, vit sa bo^ucherie absolument dégarnie, et, comme il faut trouver un motif à une telle disette, Buvat l'attribue au grand nombre de calvinistes, Inthérieiu,^ protestants qui, attirés à Paris par l'agiotage, n'observent pas les prescriptions du jeûne co- Iholique. Le 15 avril 1720, le conseil d'État prit un

18 L*ALIME?iTATION.

arrêté qui défendait pendant une année de tuer c agneaux, des veaux ou des vaches encore jeunes. C toujours le même système de mesures répressives. Qui à la législation qui régissait les grains, elle était sini] dans sa complexité, et Ton peut la résumer ainsi : était défendu de ne pas vendre, il était défendu d*acl ter; si le producteur gardait son blé, si le consoram teur achetait une provision supérieure à ses besoins c dinairos,ils étaient l'un et rautreaccusésd'accaparemei et dans ce cas il ne s'agissait de rien moins pour que de la corde.

Plus nous approchons de notre temps, plus les doo ments abondent et se pressent comme pour accabler misérable système de l'ancien régime. Les témoignag contemporains sont unanimes et alfirnient que le di huitième siècle tout entier ne fut qu'une longue disett 1740, 1741,1742, 1745, 1767, 1768, 1775, 1776, 178 1789, sont des années de famine. Les années précéda tes n avaient guère été meilleures. Barbier écrit : c 1 peuple est dans les gémissements, car le pain esta se( à huit sols la livre, encore en a-t-on avec grand'pein et cela se fait par un manège qu'il y a sur le pain, c on défend aux fermiers d'amener du blé aux marché On ne délivre aux boulangers qu'une certaine quanti de farine ; on a prescrit la manière de faire du pain. En effet, — et l'on aura aujourd'hui peine à le croir — par arrAt du 21 août 1725, le parlement ordonna de ne plus faire à l'avenir que deux espèces de pain pain bis blanc, et pain bis. Barbier ne peut s'en tair il devine quel serait le remède, et il ajoute : « Il y a d endroits où le pain est à deux sols, et si la liberté éta à l'ordinaire, il ne serait pas cher comme il Test. » Ë 1740, le 22 septembre, la pénurie est telle qu'on ne di tribue aux pr.s Miniers de Bicêtre qu'une demi-livre i pain par tète, et quel pain ! Us tentèrent de se révolte)

Voa en pendit un pour l'exemple. Le lendemain, le cardinal Fleury, passant place Maubert, vit son carrosse oiitouré par une foule famélique qui criait : Du pain ! du pain ! il jeta sa bourse et put s'échapper. Quant au parlement, il s'assembla, discuta longuement, interro-^ gea tous les magistrats de police, et après une savante délibération prit enfin le grand parti (décembre 1740) d'interdire la fabrication des galettes pour le jour des Rois. Ceci n'était que puéril, mais voici qui est cruel : il ordonna que, par la force, on expulsât tous les pauvres de Paris.

En 1745, le duc d'Orléans eut cette hardiesse, entrant au conseil, de jeter sur la table devant le roi un pain de fougère et de dire : « Voilà de quoi vos sujets se nourrissent ! » Louis XV le savait bien et n'ignorait pas à quel degré de misère son peuple était descendu. Un jour qu'il était à la chasse, il avisa un homme qui péniblement portait sur son dos une longue boîte en bois : « Que portes-tu là? — Un mort. — Mort de quoi? — De faim ! » Le roi tourna bride et ne dit mot. En dépit de tels avertissements, Louis XV restait indifférent et laissait faire. S'il sort de son indolence habituelle, c'est encore à propos du poisson de mer. Les chasse marée, depuis leur point de départ jusqu'à leur arrivée à Paris, ne pouvaient sous aucun prétexte déballer et vendre iiurs marchandises. En 1753, un ordre royal leur permit de s'arrêter à Pontoise pour fournir du poisson au parlement qu'on y avait exilé.

Cependant certains hommes plus clairvoyants que les autres réclamaient la libre circulation des céréales; quelques chambres de commerce, Tours (1761), Montaubah ( 1 762) , essayaient par des mémoires de démontrer l'absurdité coupable du régime prohibitif. Une sorte de lueur fugitive semble éclairer alors l'esprit des ministres. Le 12 janvier 1764, M. de Laverdy, contrôleur gé*

lierai des finances , expose à la chambre de commcr de Paris « que les laboureurs ne tiraient plus du pi de leurs travaux de quoi payer leurs impositions, len baux et leur propre subsistance ; que reffet de ïàba dance des dernières récoltes était préjudiciable i royaume, puisque les cultivateurs, surchargés par les propres richesses, qu'ils voyaient journellement dépèi sous leurs yeux malgré les soins qu'ils prenaient po les conserver, et qui dégénéraient pour eux en de no velles charges, se voyaient forcés de réduire leur CQ ture au seul nécessaire , el regardaient eux-mêmes fertilité conime une augmentaften de leur misère ^ »

Le -cultivateur était donc ruiné par Tabondance aui bien que par la disette. M. de Choiseul, mû par un se timent de justice, poussait aux réformes, et, le 19 jui let 1764, un édit fut proclamé qui établissait la libei du commerce des céréales ; seulement Timportation d grains étrangers pouvait être interdite lorsque le l français serait au-dessous d'une certaine valeur. < libre système fonctionna pondant six ans et fut bru quement interrompu par une ordonnance du 23 d cembre 1770, qui remettait les choses dans l'ancii état.

Ce ne fut qu'au temps de Louis XVI et de Turgc qu'on essaya de faire entrer définitivement la nati< dans les voies fécondes de la concurrence. Turgot di dans l'arrêt du conseil du 15 septembre 1774 : « Plus

* GoUection Fontanien, portofeùille 719,' dépôt des manusciiU de Bibliothèque nationale; cité par Louandre, de rAJtmentolton, et p. 65.

* « Il n*y a que H. Turgot et moi qui aimions le peuple, > dis Louis XVI. il ne tarda pas cependant à se dégoûter de son ministre on lui attribue ce mot grossièrement cruel : « Je crois toujours entOM appeler des chien^ courants, quand on me parle de tous ces éconoroisi 'i'I^ol, Baudeau, Mirabeau.» Lorsque le roi renvoya Turgot, celu li^^it' celte parole prophétique : « Un prince faible n'a le eh •qiiji'enjre le mousquet de Charles IX et l'échafaud de Charles 1**. »

AVANT LA RÉYOLlTIOiN. 21

commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptemcnt, efficacement et abondamment pourvu ; les prix sont d'autant plus uniformes, ils s*èloignent d'autant moins du prix moyen et habituel sur lequel les salaires se règlent nécessairement. » Et il ajoute ces pa« i*oles qui durent paraître bien singulières aux gens de cour : « Les approvisionnements faits par le gouvernement ne peuvent avoir le même succès. » Dans la déclaration datée du 5 février 1776 et enregistrée au lit de justice du 12 mars, portant suppression de tous droits établis à Paris sur les MIr, farines , etc., il fait dire au roi : f Les grandes xilles et surtout les capitales appellent naturellement Tabondance par la richesse et le nombre des consommateurs. Cependant nous reconnaissons avec peine que Tapprovisionnement de notre dite ville de Paris, loin d*être abondant et facile , comme il le serait dans Tétat d*une libre circulation, a été depuis plusieurs siècles un objet de soins pénibles pour le gouvernement et de sollicitude pour la police, et que ces soins n*ont ahouti qu*à repousser entièrement le commerce; puis, citant les ordonnances de 1415, du 19 août 1661, du 50 mars 1655, il conclut en ces termes: u Ainsi la même police, par des dispositions contradictoires, force de vendre et défend d'acheter. » 11 était difficile de voir plus .luste et de mieux dire.

« U y avait en France, s'écrie M. Michelet, un misérable prisonnier, le blé, qu'on forçait de pourrir au lieu même où il était né. < hâque pays tenait son blé captif, n Turgot voulut hi délivrer a tout prix; mais il eut fort à faire et n'y réussit pas ; il ne fut compris par personne, ni par le peuple ni par les nobles ^ Des habitants d'Auch,

* Voltaire avait dit de Tursrot : t Ce ministre fera tant de bien qu'il finira par avoir loul te monde contre lui. » De son côté, Horace Walpo'e écrivait, à la date du 10 octobre lllU : « Ce pays est bien plus heureux ; il est {gouverné par «ie-f hommes qui veulent le bien et le font, sous un prince qui n'a pas encore commis une faute et qui sera aussi lieurcux

voyant Tintendant de la généralité se disposer à ouvi des routes qui auraient permis le facile transport d céréales, firent une humble supplique où ils disaient « Ne prétendons pas être plus sages (|ue nos père> ; lo de créer pour les denrées de nouvelles voies de circul tion, ils obstruaient fort judicieusement celles qui exi taient.)) Voilà donc ce que pensaient les cultivateurs. L nobleà ne pensaient pas mieux : en 1775 , le 18 avri M. de la Tour du Pin , intendant de Bourgogne, dis« aux paysans qui étaient venus à Dijon crier famine ai tour de lui : « Allons, bonnes gens, retournez à vos terre voici que l'herbe pousse. » Cen*était pas un conseil d^ risoire; '< cdte époque, la moitié delà Irance broutait Aux efforts de Turgot on répondit par la guerre des fi rines. En 1777, ii y eut dans la Brie, la Normandie, 1 Soissonnais, le Vexin, des soulèvements de peuple pov empêcher les grains de circuler librement d'une pn vince à Tautie.

Ces mouvements réactionnaires de la populatio étaient-ils spontanés et réels? Sur beaucoup de points oui certes, car les préjugés sont tenaces quand ils s*a[ puient sur l'ignorance et la crédulité ; mais dans bie des endroits ils furent fomentés par des gens intéressés' Turgot avait contre lui les hommes de cour qui vivaies d'abus et tous les agents d'administration, à qui Texei

que son peuple, s'il emploie toujours de pareils hommes. MM. Turgot < ;de Malesherlies sont des philosophes* dans toute l'acception da mol c'esl-H-(Jire des législalt'urs ; m^is comme l*urs pans ont pour bo Tutililé publique, vous pouvez être sûr qu'ils ne satisferont pas U intérâl'^ indiviiinels. »

* Il exist' encore des pays où la misère réduit les pauvres à cett extrémité ; il n'est pas un voyageur en Egypte qui n'ait vu les fellah arracher du irôlle dans le^ champs el le manger.

* Ce qui tendrait à le prouver, c'est que les cahiers des États générau: sont presque unanimes pour demander, comme le bailli.ige d'Avesnes à l'article 14 : • Que les bariiéres, dans l'intérieur du royaume, soien reculées aux extrêmes frontiéros, el que la circulation intérieure et 1< coiiiiiit'rce de toutes march.-mdises et denrées soient entièrement librei et exempts de tout péa^e de traverse. »

cice des mille droits vexatoires donnait une importance excessive ; dt' plus, il était combattu secrètement et paralysé par les fermiers généraux, qui faisaient une pèche d'autant plus fructueuse que Teau était plus trouble. Les céréalfs, et par conséquent la vie matérielle de la France, appartenaient à une compagnie de maltôiîers qui, par leurs relations, par Tintérêt qu'ils donnaient de Targent qu'on leur confiait , étaient une vraie puissance dans TKtat , puissance plus redoutable que celle du roi, car elle déterminait à son gré Tabondance ou la disette

Dans le principe, sous le règne de Charles IX, le droit d*export«>tion était mis aux enchères; sous Louis \ IV, il résultait d*ua brevet acheté à prix d'argent. Ce breyeY dégénéra bientôt en bail réel, qui, rendu défmitif, attribuait en quelque sorte à celui qui le possédait le prifîlège exorbitant du commerce exclusif des grains. Des baux de cette nature furent passés en 1729 et en 1740. Le dernier, celui que Thistoire a flétri du nom de Pacte de famine, fut signé à Puris le 12 juillet 1765 en f veur de Maiisset, ancien boulanger convaincu de banqueroute, homme intelligent, hardi, peu scrupuleux et inventeur d'une prétendue mouture économique. Louis XV était intéressé à la spéculation pour une somme de dix millions, qu'il avait versée et qui rapportait d'énormes intérêts. Les malheureux, du reste, n étaient point oubliés; cet acte, d'où allait sortir une fortune scandaleuse pour Malisset et pour M d. deChauniont, Rousseau et Perruchot, qui lui servaient de caution « contient, à l'article 19 une clause dérisoire : a 11 sera délivré annuellement une somme de 1,200 livres aux pau\res, laquelle sera payée par quart à chaque intéressé, pour en faire la distribution ainsi qu'il jugera convenable. » Louis XV ne semble guère dissimuler sa participation à ce genre de spéculation , car VAlmanach de 17 74 indique

la charge de trésorier des grains pour le compte de & Majesté.

Le procédé était aussi coupable qu^éléinentaire. Grâc4 aux capitaux dont il disposait, Malisset accaparait let grains sur les marchés de France, puis il les expédiai! à travers la Normandie vers les petits ports étages le long de la côte qui forme aujourd'hui la partie ouest du département de la Manche, pour être transportés de là sui des bateaux dans les îles de Jersey et de Guernesey , où Tassociation avait ses principaux magasins. Lorsque, grâce à ces manœuvres, la disette se faisait sentir en France (et nous avons dit que la disette fut en quelque sorte Tétat normal du dix-huitième siècle) , on rapportait les blés sur nos marchés , où on les revendait à des prix léonins Le setier de blé, payé dix francs en 1767 par la compagnie Malisset, n'était livré par elle Tannée suivante qu'au prix de trente et trente-cinq francs. On voit quels immenses, quels honteux bénéfices sortaient de ces opérations. 11 n*était pas prudent de regarder de trop prés dans ces affaires impures. Un homme de bien, M. Leprévôt de Braumont, ancien secrétaire des assemblées du clergé, s'étant procuré les actes constitutifs de la société Malisset et se disposant à en saisir le parlement de Normandie, fut enlevé et disparut tout à coup. On ne le retrouva que vingt-deux ans après, le 14 juillet 1789, à la Bastille.

Les prt-miers personnages de la cour, des princes du sang, des ducs et pairs, étaient secrètement les associés de Malisset. Dans son rapide passage au ministère, Turgol dut renoncer à lutter contre cette puissance , d'autant plus forte qu'elle était occulte. On sent qu'il soupçonne plutôt qu'il ne sait , et qu'il veut aux yeux des sujets dégager la personne du souverain, car l'article 5 de l'arrêt du 15 seplembre 1774 spécifie que le roi veut à l'avenir qu'il ne soit fait aucun achat de grains ou de

AVAM L\ RÉVOLITION. 23

farine pour son compte. Turgot, qui, disait-on, avait non pas l'amour, usais la rage du bien public, ne put résister au flot d'influences qui le battaient et qui ébranlaient la faible volonté de Louis XVL Celui dont Malosherbes disait qu'il avait le cœur du chancelier l'Hospital et la ttHe de Bacon , quitta son poste le 12 mai 1776. Sa chute produisit des impressions bien diverses qui ont trouvé leur écho dans les correspondances de l'époque, a J'avoue que je ne suis pas fâchée de ce départ, » écrit Marie- Xntoinette à sa mère. « Je suis atterré, écrit Voltaire , je ne vois plus que la mort devant moi depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. »

Après Turgot , les ordonnances gothiques sont invoquées de nouveau, tout système disparait, on va à l'aventure, et l'on arrive à ce point d*aberration que, par un arrêt en date du 15 janvier 1780, le parlement interdit Fnsage de la faux pour couper les blés. Le traité Malisset fut renouvelé; Foulon et Berlier avaient été substitués aux anciens signataires de l'acte de 1765; seulement à cette heure on trouvait sans doute Jersey et Gucmesey trop proches de la France, car nos blés étaient transportés à Terre-Neuve. Le caissier général de lassociation était un certain Pinet, qui avait succédé à ce Mirlavaud que l'abbé Terray avait nommé en 1775 trésorier des grains pour le compte du roi. Il offrait aux capitaux qu'on lui apportait un intérêt qui variait, selon les années, de 50 à 75 pour 100 ; on peut croire que l'argent ne lui manquait pas. L'instinct des masses ne s'était point trompé. Sans rien savoir de ce qui se passait, elles devinaient en Foulon et en l'i tier des accapareurs de la pire espèce, et les poursuivaient d'une haine implacable. Après la prise de la Bastille, Foulon fît répandre le bruit de sa mort, faire ses funéraiLes et alla

se cacher à Viry. On le reconnut, on le saisit, on Famé à Paris où, reçu aux barrières , il fut conduit place i Grève et pendu à cette fameuse lanterne (jui devait ti faire parler d'elle pendant la Révolution. 8a tète, ai une poignée de foin dans la bouche, fut promenée ( bout d'une pique et rencontrée par Bertier que la foi) entraînait aussi ; ce dernier se débattit, lutta et fut tu Ceci se passait le 22 juillet. Le 29, l'inet se rendit dal la forêt de Vésinet, où il fut retrouvé le lendemain» î tète fracassée, mais encore vivant; il affirma qu'il avi été assassiné ; l'opinion publique ne s'égara pas et (m tendit qu'il s était fait justice en se brûlant la cervell Avec ces trois hommes mourait le Pacte de famine, { si plus tard, dans des jours douloureux, il y eut encoi des accapareurs, on peut croire qu'ils agissaient à leoi risques et périls, sans aucune connivence avec les eq ployés du gouvernement.

La m.ort de ces malheureux n'amena point l'abondanGC tant s'en faut . leurs agents épouvantés se caclièreiil n'osèrent révéler de quelles ressources l'association di^ posait, et les grains pourrirent dans quelques magasiii| ignorés d'outre-mer. Aussi après le très-dur hiver d i789 la disette s'abattit sur Paris. Le peuple n'y comprenait rien ! il s'était figuré que, puisqu'il était libre il allait enfin a oir du pain à discrétion. Au mois d'oo tobre, on n'y tenait plus. Le temps était passé où M. di Boufflers avec quelques bonnes paroles, le cardina Fleury avec quelques écus, les Suisses avec quelques bourrades, avaient bon marché d'une émeute. Les femmes partirent pour Versailles sans autre dessein préconçu que de demander du pain, d'en exiger, d'en obtenir ; l'affaire de la cocarde nationale insultée fut bien plus le prétexte que le motif. Quand Maillard parut à l'Assemblée, il dit : « Nous sommes venus à Versailles pour demander du pain» » et lorsque quelques minutes

après on lui apporte une cocarde aux trois couleurs de la paît des gardes du corps, toutes les lerames s^écrient : fl Vive le roi ! vivent les gardes ! »

G*était le moment où la farine était si rare à Paris, que les personnes invitées à diner étaient priées d'apporter leur pain. ( )n connaît ces lugubres journées. Les femmes ramenèrent dans Paris « le boulanger, la boulangère, le petit mitron ! » Elles s'imaginaient que le roi de France, cette antique idole si souvent invoquée en vain pendant les longs siècles de la monarchie, apportait avec lui, comme un génie tout-puissant, ce pain tant désiré, tant attendu, et la fin de la misère. Les premiers instants purent le faire croire , grâce à Tactivité extraordinaire du comité des subsistances, Tapprovisionnement de Paris fut fait, pendant quelque temps, avec une certaine régularité. A cette heuie précise, après les deux grandes dates, après le 14 juillet et le 4 août, on vivait encore dans le rêve ; la réalité n était pas loin cependant ; elle allait apparaître traînant à sa suite des années calamiteuses où la famine sera telle, que la législation la plus prévoyante comme la plus terrible sera impuissante à la modérer. Sous le rapport de la disette, les mauvais jours de la répu!>lique nont rien à reprocher aux mauvais jours de la monarchie.

L'héritage de la faim. — Consorornation de Paris en 1789. — Comité des sobsislaiices. — Circula'ion entravée.— A la lanleriie! — La loi martiale — Persistance du vieil esprit munici al. — l'écret du 16 lévrier 1791 — Peine de mort, peine inutile. — Ordonnance de samt I ouis renouvelée p^r un décret. — Vain> elTorts de l'Assemblée. — Sottises de la municipalité. — Phraséoloirie- — Écans des prix. — Décret du % juillet 17^5. — Greniers d'abondance. — Le maximum. — Le pain de réyalilé. — I ons de pain. — Les boulangers. — l.'agiieau à 15 Irancs la livre. — Carême palrioti<|ue. — H. et madame B ipraume. — Kelour à la raison. — Origine de l échelle mobile. — .Nouveau maximum, — Béserve de Paris. — Ce qu'elle coûtait. — Allaire de Buzauçais. —

Système actueL — Taxes persistantes. — Circulation intérieure. • initiative individuelle. — Rapport des préfels. — Travaux publics.

Le cri qui si souvent avait frappé les oreilJes de Ghai les VI, de Henri 111, de Louis XIV, de Louis XV, d Louis XVI : Du pain ! devait retentir sans reliirhe autou des hommes de rAssemblée constituante, de rAssera bléc législative, de la Convention, du Directoire. En s'é croulant, le vieux monde lésait à la France rhèritag< de la faim, dernier résultat d*une série de lois oppres sives dont Tesprit élroit, égoïste, tracassier avait péné tré los mœurs et faisait corps avec elles. La manie d( ré^'lementation, qui est une maladie essentiellement ca tholique et latine dont nous ne pouvons arriver à nous guérir, en était venue au point de paralyser absolument l'initiative individuelle et d*cntraver tous les rouages administratifs. Pour lutter contre Tapathie des popula tions, pour détruire leurs préjugés, pour mettre en mou vement des richesses qu'une longue et traditionnelle habitude rendait immobiles, les hommes nouveaux n eurent qu'une olonlé excellente et manquèrent de moyens pratiques. A ce mo • ent où Tére espérée va s'ouvrir, où la lég slation des subsistances va enfin, après tant de siècles, être débarrassée des liens qui la paralysent, quelle est la consommation annuelle de Paris et quels besoins va-t-il falloir satisfaire? Le rapport de Lavoisier nous répondra*.

Les 600 000 habitants de Paris consommaient alors annuellement : « 206 millions de livres de pain; 250,000 niuids de vin (mesure de Paris), équivalant à 670 000 hectolitres ; 8,000 muids d'eau-de-vie, équivalant à 23, Ui» hectolitres; 5,850,000 livres de beurre frais, 78 millions d'œurs; des fruits et des légumes

* Ce rapport ne donne que des chiffres ronds et n'a pu être composé sur de> documents prmséineiit exacts, comme ceux que Tadminis^tration miiniripaie possède aujourd'hui.

pour une valeur de 12,500,000 francs; 90 millions de livres de viande; 1,200,000 francs de poisson d*eau douce. » Dans son tableau, qui comprend la droguerie, ' Tépicerie, le bois à brûler, Lavoisier ne donne aucun chiffre pour la marée ; en revanche, il indique les salines pour une somme de 1,500,000 francs. Un tel approvisionnement serait aujourd'hui si facile, grâce à nos moyens de transport perfectionnés, qu*ii ne causerait aucun souci à Tadministration ; mais en 1789 il n'en était pas ainsi. Il y avait là un problème économique et politique que la perturbation des provinces, Tétat déplirable des chemins, les habitudes routinières de la population, joints à une récolte insuflisan e, ne permettaient pas de résoudre aisément. G*est ce que sentirent les députés dès que TAssemblèe fut réunie.

Le 6 juin, le clergé demande qu*on nomme une commission destinée à .pourvoir aux besoins de la nation ; le 19 du mi>me n>ois, le comité des subsistances est formé, et Barére, imbu des vieilles idées administratives, écho des inquiétudes de la population, exige qu'on fasse des perquisitions partout, qu*on donne des primes aux producteurs qui apporteront leurs denrées sur les marchés, et qu*on désigne des commissaires chargés de faire sortir le grain des retraites où on le cache. Le 4 juillet, M iNecker annonce que, pour ménager le blé, il faut se contenter de pain de seigle, qu*on en servira sur la table même du roi, et que ce dernier a dépensé plus de !25 millions pour favoriser 1 arrivée des céréales sur les marchés oi'i Ton en manque. Ces mesures n*arrAtcnt pas la famine ; dans les campagnes, comme jadis, les paysans sont réduits à manger du son et de Therbe bouillie.

Malgré les efforts du comité des subsistances, malgré le zèle des commissaires envoyés par TAssemblée pour assurer et activer la circulation des grains, des plaintes

50 L'ALlMENTAnON.

sont journellement formulées, et dans la séance qui si vit la nuit du i août, M. d^Ântraigues, au nom du comi des rapports, S'gnale des faits regrettables. Les bl achetés au Havre pour Tapprovisionnement de Paris embarqués sur la Seine sont arrêtés par la milice ( Louviers et con squés au profit de cette v lie. Des scèm analogues se renouvellent partout. Les provinces i veulent pas laisser sortir les grains et retiennent violen ment les convois qui traversent leur territoire. C'est toi jours le vieil esprit municipal qui anime les popula tions ; l'Assemblée a beau multiplier les décrets , s volonté et sa puissance se brisent contre d'égoïstes ^A jugés.

Bien peu de temps après les journées d'octobre, h question du pain soulève encore Paris. Vingt-quatn heures ne se passaient pas sans que rilôtcl de Ville fô assailli par des bandes défiantes et irritées. Le :'i octo bre, un boulanger du marché Palu, nommé François, est traîné à la maison commune sous prétexte qu'il a refusé de vendre du pain. Le pauvre homme donne des explications très-plausibles d'où il résulte que, dan^ ces jours de disette, pour subvenir aux besoins des malheureux de son quartier, il a fait jusqu'à huit et neuf fournées de suite. Ce furent les femmes, nerveuses et irréfléchies, toujours cruelles aux heures d'émotions populaires, qui le saisirent et le livrèrent à la populace amassée sur la place de (irève ; un bandit appelé George Toinet s'en empara et le pendit*. Ce fait, porté à la connaissance de l'Assemblée, motiva la loi martiale, votée séance tenante sur la proposition de Foucault et de BaN nave; elle autorisait les oficiers municipaux à faire tirer sur les attroupements après trois sommations restées infructueuses. Une pareille mesure ne faisait que coni-

* D'après J. Peuchet, ce même Georges Toinet aurait assassiné Flesselles, Foulon et Bertier; plus tard, il se fit chauffeur.

pliquer la situation ; aussi, dans la séance du 24 octohre^ les ministres déclinèrent-ils la périlleuse responsabilité de pourvoir à rapprovisionneinent de Paris, ils établissent en effet très-nettement dans leur rapport que c les moyens mis en œuvre pour favoriser la circulation intérieure des grains ont été rendus inutiles par les oppositions des provinces, des villes, des villages, malgré les décrets de TAssemblée nationale. »

Ainsi, Ton avait beau détruire les anciennes douanes provinciales S Tesprit de prohibition qui avait inspiré ces institutions néfastes survivait à tout et se manifestait brutalement dès que les circonstances le permettaient. Rouen retenait par la force les bateaux de blés destinés à la capitale, et la population essnyait de piller, malgré la loi martiale, les magasins de subsistances que la municipalité de Paris avait fait établ r à Vernon. De semblables événements se reproduisent incessamment pendant tout le cours de la Hévolution. Paris est toujours affamé, non par le mauvais vouloir ni par la ja* lousie, mais par Fesprit étroit de la province, par les fausses idées économiques qui présidaient aux transactions, par les mesures précipitées, incohérentes, contradictoires que prenaient à Tenvi TAssemblée nationale et les municipalités. On ne pensait même pas à imaginer que la disette provenait, en grande partie, des perpétuelles hésitations de la législation même et Ton se reprit à croire aux accapareurs avec une foi d'autant plus vive, qu'elle était excitée par une manie de soupçons qui semble avoir été Tépidémie mentale de cette époque et que rien ne parvenait à calmer.

Un pas de géant fut fait en 1791. Dans Tenthousiasme des premiers jours, chacun avait offert, en la nuit du

* Au mois de mars 1787, l'Assemblée des notables avait rejeté le projet de la suppression des douanes provinciales, comme attentatoire au bien public.

Gâ L'ALl)IËMATIO!i.

4 août, le sacrifice de ses privilèges; mais c'était U quelque sorte une décision provisoire qui avait bef d'élre régularisée et rendue définitive par une série décrets successifs. Celui qui devait mettre fin aux n frises, aux jurandes, aux corporations, à toutes ces tiques constitutions défensives qui s'étaient formées p dant le moyen âge, fut voté dans la séance du ié vrier 1791. Tous les producteurs, tous les marchai de denrées alimentaires, enfin débarrassés des mail du réseau que leurs ancêtres avaient tissé jadis avec t de précautions jalouses, allaient pou\oir, en serv. leur propre intérêt, satisfaire celui des populatioi mais les mœurs sont plus fortes que les lois, les tra lions du passé pesaient encore lourdement sur la Fraii et les habitudes acquises contrarièi^enl, neutralibén ce que les prescriptions du décret avaient de juste» raisonnable et de libéral. La suite le prouva avec u douloureuse évidence.

Le i6 septembre 1792, dans une des séances que Moniteur intitule a suite de la séance permanente 10 août », TAssemblée législative vote d*urgence un c cret qui punit de la peine do mort tout individu qui b rait tenté d'entraver la libre circulation des grains, misère du reste était telle, et le besoin de pain si pn sant, que TAssemblée , renouvelant à son insu une o donnance de saint Louis, promulgua, le 14 mars,uii d cret qui exemptait les boulangers et leurs aides du s( vice militaire; on avait môme proposé la formation d*i corps de « volontaires du comité des subsistances L'Assemblée voulait assurer par tous moyens l'exécutif des décrets des 29 août, 18 septembre, 5 octobre 178 2 juin, 15 septembre 1790, 26 septembre 1791, qui, r prenant les idées émises autrefois par Turgot, affrai chissaient le blé comme toute autre marchandise cherchaient à lui assurer le droit de circulation que h

populations s*obstinaicnt à lui refuser; mais on s'arrêtait là. Le blé ne pouvait sortir de France; par les décrets des 5 et 8 décembre 1792, du 1" mars 1793, lout exportateur était frappé de mort; les charretiers qui, pour obéir à leurs maîtres, conduisaient des grains destinés à l'exportation devaient être punis de six ans de galères. Ces lois farouches ne remédiaient guère à la disette.

En présence des violences qui les menaçaient sans cesse, les minotiers découragés renonçaient à toute tentative de négoce, et Roland pouvait écrire avec raison, en date du 27 novembre 1792 : « 11 n'est presque plus aucun citoyen qui puist:C ou qui ose aujourd'hui se livrer au commerce des grains. S'il en fait transporter, on Taccuse d'accaparer; des attroupements se forment, se portent au marché, taxent les grains , les enlèvent mr*me sans les payer. » La municipalité de Paris avait acheté des farines et les faisait vendre à perte sur les marchés ; cette mesure pitoyable eut un effet auquel on ne s'attendait guère , elle dégarnit immédiatement les halles, a On vient, dit Roland, des districts voisins pour s'y approvisionner ; le commerce cesse de les alimenter de son côté, parce qu'il ne peut vendre au même prix. » Cela était élémentaire , et pourtant on devait plus tard renouveler la même faute qui amena le même résultat.

Cependant plusieifrs membres de l'Assemblée , persuadés que tout le mal venait de la façon dont le commerce des céréales était compris , voulaient le réglementer à outrance. Alziary disait, dans la séance du 25 novembre 1792 : « Les pères de la nation doivent décréter la peine de mort pour quiconque, hors de la loi, osera traiter des grains comme d'une marchandise commerciale. » Le 2 décembre, Robespierre touche du doigt la vérité, lorsqu'il dit: a Dans tous les pays où la nature u. 3

3i L*AL1MEKTATI0N.

fournit avec prodigalité aux besoins des hommes, la d sette ne peut être imputée qu'aux vices de Tadministr tion ou des lois elles-mêmes ; » mais plus loin, abando nant cette idée qui eût mérité d'être développée longo ment, il accuse les agioteurs d'être cause de tout . mal : « Les subsistances circulent-elles, s'écrie-t-il lorsque des spéculateurs avides les retiennent entassé dans leurs greniers et calculent froidement combien < familles doivent périr avant que ces denrées aient atteii le prix fixé par leur atroce avarice? »

On peut facilement deviner à quels excès de teU opinions émises vont entraîner les esprits. Gependai il suffit de jeter un coup d'oeil sur les variations dupri du blé à cette époque pour comprendre que, selon h différentes régions, c*est la difGculté des transportai l'absence de circulation régulière qui donnent la vrai raison de tant de souffrances. Pendant la première quii zaine de décembre 1792> le setier, mesure de Pari) équivalant à 1 hectolitre 59 , offre dans les diver» parties de la France un écart de 25 à 97 livres. Dai les pays où la viabilité est absolument insuffisanl (Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Cantal, Creuse, Gard, Hé raull , IJauie- Loire, Puy-de-Dôme) le setier se paye depui 60 jusqu'à 97 livres; dans d'autres contrées où h moyens de communication sont moins imparfaits, telle que les départements de Seine-et-Marne, de la Sonmu du Haut-Rhin, du Pas-de-Calais , ie l'Aisne, il tombe 31,30,28, 25 livres.

En présence de difficultés que doublait encore l'èmii sion exagérée des assignats, on perdit la tête, et CoUot d'Herbois fit rendre le 26 juillet 1793 un décret doE l'article 1^' était ainsi conçu : « L'accaparement est a crime capital. » Ce qu'il y a de plus terrible dans c décret, c'est le vague d'une rédaction qui peut permettr toutes sortes d'interprétations redoutables. Ainsi l'ai

ticle 2 dit : « Sont déclarés coupables d'accaparement ceux qui dérobent à la circulation des marchandises ou denrées de première nécessité, qu'ils achètent ou tiennent enfermées dans un lieu quelconque, sans les mettre en vente journellement et quotidiennement. » Vient ensuite rénumération des denrées réservées, depuis le pain jusqu'au papier, jusqu'aux étoffes, les soieries exceptées. Rien ne fut changé par ce décret à l'état de choses douloureux où la France se débattait, luttant contre l'étranger, contre les soulèvements de la Vendée, contre la disette qui l'ètreignait de toutes parts. Le gouvernement songe à se faire marchand de grains lui-même et à établir des réserves qu'on livrerait à la population. Le 9 août 1795, Barère propose la création de greniers d'abondance dans les principales villes de la république. « Tous choisirez, dit-il , pour greniers , les palais des féroces émigrés, leurs châteaux, et vous ferez concourir au soulagement du peuple ces repaires de la féodalité. » Le même jour le décret fut adopté et la trésorerie nationale recevait ordre de tenir 100 millions à la disposition du conseil exécutif pour achat de grains.

Toutes ces mesures devaient encore être impuissantes, et Ton eut enfin recours, le 9 septembre 1795, à la fameuse loi du maximum, qui, comme on le disait à cette époque, a ne fit point fleurir les doux présents de Gérés ^ » Peu de temps après, le 5 frimaire an II (25 novembre 1795), la commune de Paris, s'inspirant d'une mesure prise à Lyon par Fouché et GoUot-d'Herbois , promulguait un arrêté où l'on peut lire : « La richesse

* «Depuis ce moment (loi du maximum), les fermiers n'ont apporté ai beurre, ni œnfe au marché» et les bouchers refusent de tuer comme à l'ordinaire ; bref, on ne peut plus rien acheter ouvertement Les paysans, au lien de vendre leurs provisions en public, les portent en cachette dans les maisons particulières, en sorte qu'outre le prix exorbitant déjà établi, nous devons leur payer les risques qu'ils encourent en éludant la loi.» Un téjour en France, de 1792 ri 1795; Lettres d'un témoin de la Bépolution françaiu, trad. par H. Taine. Lettre du 25 février 1794.

56 L'AUMENTATION.

et la pauvreté devant également disparaître du réj de l*égaiité, il ne sera plus composé un pain de flei farine pour le riche et un pain de son pour le pai Tous les boulangers seront tenus, sous peine d*inci ration, de faire une seule et bonne espèce de paii pain de légalité. » On fit alors un recensement des bitants de Paris. Des cartes ou plutôt des bons de | envoyés aux sections, furent distribués aux citoyen cette mesure parut si bonne que Dumez, administn des subsistances, dit au conseil de la commune de I (13 décembre 1795) que « dans quelques jours les ficultés pour avoir du pain cesseront absolument $, difficultés ne firent que redoubler, et comme, s avoir accusé les satellites de la tyrannie , Pilt , bourg, les émigrés, les accapareurs, on ne savait guère à qui s*en prendre, on accusa les boulangers n*en pouvaient mais, et on en arrêta plusieurs sous texte d'accaparement : en effet , chez plusieurs d'c eux on avait trouvé vingt sacs de blé !

On peut croire que les boulangers accusés d' contre-révolutionnaires n avaient qu*un goût raédi pour le nouvel ordre de choses. En butte à toutes calomnies, à toutes les défiances, à toutes les dénon tions, harassés de travail et mal rétribués, voyant le matin leurs boutiques assaillies par ces longues de gens que dès lors on appela des queues^ sans c malmenés par les ofiicicrs municipaux qui leur in taient les mauvais résultats de Tadministration d Cofiiiiiunc, guillottinés par le gouvernement s'ils ai taient trop de farine, pendus par le peuple s'ils ne ' daient pas assez de pain, leur sort était digne de p et Ton comprend qu'ils aient parfois regimbé contn dures obligations qu'on leur imposait. La républi avait, en mesures rcstrictix es, en châtiments excesi laissé bien loin derrière elle les erreurs de la moi

DEPUIS LA RÉVOLUnON. 37

diie. En présence de Féchafaud toujours dressé pour ponir des crimes imaginaires, on oubliait les actes par lesquels les anciens parlements avaient , cent ans auparavant, emprisonné des hommes convaincus d*avoir acheté dix setiers de blé pour leur consommation personnelle.

En 1794, pendant l'hiver, la disette de viande se fait miellement sentir à Paris ; la livre de bœuf monte subitement de 18 à 21 sous. Si Ton n*est pas en pleine famine, on y touche du moins de trés-prés, car la Commune prend un arrêté qui fixe le débit de la viande à une livre par tête et par décade. La rareté et le renchérissement consécutif des denrées dépassent toutcequ*oa peut imaginer ; aussi les Halles sont dégarnies dés neuf heures du matin. A minuit les queues commencent à la porte des boulangers et Tagneau se vend 15 francs la livre au marché de la Vallée. L*emphaliqueBarére croit avoir trouvé un moyen de calmer la faim générale. Dans la séance du 21 janvier 1794 il propose d'instituer un carême patriotique : t Jadis, disait-il, nous avons jeûné pour un saint du calendrier; aujourd'hui sachons jeûner pour la liberté I » En 1795, l'hiver est particulièrement rigoureux; les rivières sont gelées; les vivres n'arrivent pas, ni le bois non plus, qui monte jusqu'au prix incroyable de 400 francs la corde. Dans le faubourg Saint-Antoine des femmes criaient : un roi, mais du pain ! A l'automne, la livre de viande valait 21 sous, ce qui permettait encore d'en faire usage ; mais en ventôse elle coûte 3 fr. 10 sous, après qu'on a eu soin d en enlever toute la graisse pour faire du suif, car on manquait de chandelles comme on manquait de pain. Sous le Directoife, la pénurie était si vive, et les approvisionnements se faisaient d'une manière si insuffîsantc, que deux braves bourgeois de Rouen, M. et madame Bapeaume, doués par la nature d'une obésité remarquable, n'osaient sortir de

38 L'AUMENFATION.

leur maison dans la crainte d'être lapidés. Plusiea fois ils avaient été reconduits chez eux à coups de piervl par des gens affamés qui les traitaient d'accapareunM les accusaient de trop bien se nourrir. (

Dès qu'on put respirer et qu'on pressentit Tapaul ment, on mit fin à toutes les prescriptions exccptiol nelles dont on avait embarrassé un commerce qui, pli que tout autre peut-être, a besoin d'une liberté absoM pour ne pas devenir illusoire. î^a'loi du 21 prairial an' rétablit la libre circulation des grains à Tintérieiif Quant à la liberté complète qui permet l'exportation i l'importation, elle ne fut jamais régulièrement appH quée sous le Consulat ni sous l'Empire. Ou ne pouvii raisonnablement l'attendre du souverain qui avait im giné le système du blocus continental. Cependant le ri gime prohibitif cessa d'être absolu à partir du 25 pral rial anXII. On autorisa la sortie des blés, mais pou certaines destinations seulement, destinations sévère ment désignées , parfois modifiées et qui restaient ton jours soumises à l'approbation ministérielle. Véckdk mobile, qui, avec des variations diverses, et indépa^ dantes du principe en lui-même, a fonctionné jusqu'i l'époque récente où la loi du 15 juin 1861 a établi lali berté du commerce, date en réalité du 6 juillet 1806 Ce système permettait l'exportation dans certains cas el l'interdisait dans d'autres. L'hectolitre de blé françaiï était frappé à la sortie d'un droit qui variait selon la va leur sur les marchés : à 19 francs il payait 1 fr. 55; i 20 fr., 1 fr. 50 cent. ; à 21 fr., 2 fr. ; à 22 fr. ; 5 fr.; > 25 fr.,4 fr.; à 24 fr., toute exportation était prohibée. Les mauvaises récoltes de 1810, 1812, 1815, amenèrent une prohibition absolue. .

En 1812, on alla plus loin : par décret impérial dt) 4 mai, la loi du 21 prairial an V fut suspendue jusqu'au 1«' septembre ; les grains ne pouvaient être vendus que

sur les marchés publics. On ne s'arrêta point là, on revint au système désastreux de 1792, et un décret du 8 mai fixa la valeur maximum de l'hectolitre de bléfroment à 53 francs, sur les halles des départements de la Seine, de Seine-et-Marne, de l'Aisne, de l'Oise, d'Eureet-Loir ; la conséquence fut immédiate, les marchés furent désertés et tout commerce disparut. On aurait pu croire que le gouvernement n'en reviendrait plus à ces extrémités, car toute précaution semblait avoir été prise pour parer à l'éventualité des disettes possibles. En effet, le décret du 9 août 1795 sur les greniers d'abon-» danceS décret qui, à l'époque où il fut promulgué, ne produisit qu'une détente très-passagère dans la situation, fut repris en l'an VI, et l'on décida qu une réserve de 50,000 sacs de blé serait établie aux minoteries de Corbeil ; le propriétaire de ces moulins passa un traité de deux ans qui ne fut même pas renouvelé. En 1801, la récolte fut insuffisante, et, pour obvier au manque de céréales, le gouvernement fit acquérir à Tétranger S75,000 quintaux métriques de grains, sur lesquels il en restait environ 245,000 en 1805. A cette époque, le Premier Consul arrêta que, sur cette quantité, 150,000 quintaux, représentant 62,000 sacs de blé, seraient mis en réserve, gardés et renouvelés successivement dans les magasins de l'État. Ces grains étaient qiécialement destinés à l'approvisionnement de Paris, approvisionnement qui, aux yeux de chaque gouvernement, a toujours passé avec raison pour une précaution politique de la plus haute importance. En 1811, la ré-

* La première idée des greniers d'abondance est fort ancienne en Awice et se retrouve dans une ordonnance de Henri III, du 27 décembre 1577. Sous Louis IV, rétablissement de Corbeil contenait l'approvisionnement des blés du roi, c'était une régie; mais de 1776 à 1789 (acte Ihlisset) l'administration fut confiée à des particuliers, sur bail débattu. La réserve destinée à Paris, vers la fin de la monarchie, était de 23^000 sacs de blé.

40 L'ALIMENTATIO^i.

serve, élevée à 250,000 hectolitres, fut épuisée tou entière et put atténuer eq partie les inconvénients d*iiiu très-mauvaise récolte.

Pendant les années qui suivirent, de terribles préoccupations avaient saisi tous les esprits et l'on ne pensi guère aux greniers d'abondance, qui restèrent vides. Les achats recommencèrent en 1816, et une ordonnance royale du 3 décembre 1817 prescrivit rétablissement immédiat d'une réserve de 260,000 quintaux de blé. En 1828, on redouta la disette, le pain valait à Paris 40 centimes le kilogramme, ce qui était fort cher pour l'époque ; le conseil municipal, inquiet et craignant lei émotions populaires, vota la mise en vente des céréales contenues dans les greniers publics. 25,000 sacs de blé furent écoulés entre les mois d'octobre 1828 et de jiiil* let 1829. On s'occupait à renouveler la réserve de Paris lorsque la révolution de 1850 vint enlever du même coup la monarchie du droit divin et le systéme*des greniers d'abondance. Ce système était du reste fort souvent onéreux, et, en 1817, on voit dans un rapport daté du 22 décembre que la revente à perte des grains achetés coûtait 22 millions à l'État, qui en outre avait déboursé 24 millions pour maintenir à Paris le pain à un taux abordable pour la population. On peut voir par là que la cherté des subsistances retombe toujours forcément sur le contribuable, qui ne peut échapper à la surélévation du prix des aliments que par l'augmentation de l'impôt*.

Sous le gouvernement de Louis-Philippe, nulle prescription nouvelle importante ne fut ajoutée à celles que nous avons fait connaître. On continua à s'appuyer sur le système de l'échelle mobile, et à l'intérieur les céréales circulèrent librement. Un fait douloureux et qui eut un retentissement considérable vint prouver une fois

Voy. Pièces justificatives, 2.

DEPUIS LA RÉVOLU nON. 41

de plus combien les populations étaient encore arriérées en matière de liberté commerciale, et combien elles revenaient vile aux criminelles erreurs d'autrerois, lorsqu'elles se croyaient lésées dans leur intérêt direct. L*annéc 1846 avait été stérile, et la disette fut grave en 1847. Le vieux mot d'accapareur reparut dans le vocabulaire des paysans ; des menaces furent proférées ; on s'aigrissait de jour en jour. Trois voitures de blé à destination d'issoudun, traversant Buzançais, furent arrêtées de force le 13 janvier par la population soulevée, qui déclara qu'elles seraient conduites au marché, et que le blé seraiX vendu à raison de trois francs le double décalitre au lieu de sept francs qu'il valait partout. Le lendemain, les émeutiers mirent des moulins au pillage, brisèrent les meules qu'ils précipitèrent dans la rivière, ce qui était un assez piètre moyen d'avoir du pain à bon marché. De là, ils se répandirent dans la ^ille et firent signer aux principaux propriétaires rengagement « de donner au peuple le décalitre de bléfroment pour 1 fr. 50 cent., et lorge pour 1 franc. » Dn H. Chambert-Huart, ayant refusé son adhésion, fut ^^sassiné et presque dépecé. Les autorités, la force ar- ^éc survinrent ; on arrêta vingt-six personnes qui fu- ''cnt traduites à la cour d'assises de l'Indre. Les débats ''^vêlèrent un fait qui se retrouve à chaque page de 'histoire de nos révolutions Les hommes, après s être ^ïtïparès des charrettes, les abandonnèrent sur l'obscr- ^^lion du maire ; ce fut alors que les femmes apparu- ^nt, firent honte aux hommes de leur lâcheté, les excitèrent, les entraînèrent, et furent jusqu'à la fin à la Wtc du mouvement. Le verdict reconnut vingt-c'mq coupables, dont trois furent condamnés à la peine de mort, qu'ils subirent, et les vingt-deux autres à diverses peines, variant entre les travaux forcés à perpétuité et cinq ans de réclusion.

Notre système actuel paraîtrait à Tabri du reproche, si on l'avait débarrassé d'une mesure fiscale qui pèse encore sur les transactions, mais qui, je l'espère, ne tardera pas à disparaître. Le commerce des grains est absolument libre, l'exportation et l'importation ne sont plus soumises à aucun règlement restrictif; seulement les blés importés sont frappés, par hectolitre, d'un droit de 50 centimes, auquel il faut ajouter le décime de guerre imposé par la loi du 6 prairial an VU, décime qui ne devait être que temporaire et que nous acquittons encore aujourd'hui. Les bœufs payent 3 francs et les moutons 25 centimes par tête, (ies taxes sont, à notre avis, regrettables, et nous voudrions que pour les denrées de subsistance la franchise fût absolument complète et sans restriction d'aucune sorte. A l'inlérieur, la circulation, autrefois si redoutée, si difficile, est enfin entrée dans nos mœurs. 11 faut dire que, s'il était aisé jadis d'arrêter sur une mauvaise route des voitures pesamment chargées et marchant au pas, on ne pourrait guère maintenant faire rebrousser un convoi roulant à toute vitesse sur un chemin de fer. Avec les moyens de communication rapide que la vapeur nous donne sur terre et sur mer, la France est à l'abri des disettes. Ce que nous pouvons craindre, c'est le renchérissement et non plus la famine. Il y a cent ans, l'année 1868 eût compté parmi les plus mauvaises et les plus lamentables. Grâce à la liberté des transactions tout se passe sans trouble, sinon sans malaise. La Hongrie, la Russie, l'Amérique, nous envoient leurs grains, et, si le prix du pain a augmenté, c'est du moins dans des proportions acceptables et qui ne font concevoir aucune inquiétude. Pour que la France fût exposée à traverser encore une de ces crises alimentaires si fréquentes au dernier siècle, il faudrait d abord que sa récolte fût singulièrement pauvre, ensuite que la disette ravageât le monde entier

DEPUIS Lk RÉÎOLUnON. 43

OU que nous fussions engagés dans une guerre à la fois continentale et maritime ; il faudrait, en un mot, tant de mauvaises conjonctures réunies, qu'on peut être certain de. les éviter.

Se fiant à Tinitiative individuelle conseillée par Finté^ rêt, aux multiples moyens de transport dont le commerce dispose aujourd'hui, aux rapports permanents qui existent entre les besoins de consommation et les ressources de la production, le gouvernement ne cherche plus à créer par lui-même une abondance qui presque toujours avait été illusoire et onéreuse. Il s'en rapporte à l'intelligence des négociants» et fait bien. Tous les ans les préfets adressent directement au ministère de l'agriculture cinq mémoires sur l'état de la culture des céréales dans leur département : le premier au moment où le blé sort de terre, le second pendant la floraison, le troisième au temps de la moisson, le quatrième après la récolte, le cinquième après le battage. Ces rapports répondent à une mesure d'ordre excellente, mais les renseignements qu'ils renferment sont connus des négociants intéressés bien avant que le ministre les reçoive. 11 y va pour eux de leur fortune à faire ou à maintenir, et ils s'arrangent de façon à se procurer en temps utile tous les avis spéciaux dont ils ont besoin pour assurer la réussite de leurs entreprises. Toutefois, dans les plus mauvaises années, le gouvernement se met en devoir de venir au secours des populations laborieuses. Au lieu d'acheter des blés, ainsi qu'on le faisait jadis, ou de fixer un maximum arbitraire, il augmente la sonrnie consacrée aux travaux publics, appelle sur les chantiers le plus d'ouvriers possible, et, en échange d'un labeur utile convenablement rétribué, leur offre les moyens d'éviter le froid, la misère et la faim.

^ï L'ALiyENTATION.

ttt. — DltPOtlTIOHt «ÊHÊaALCt

Autorité municipale. — Les facteurs — Grimbelins. — Jurés- Vendeurs.

— Création des Tacteurs. — Leur organisation. — Dioils de commission.

— Le papier des facteurs en 1848. — Surveillance. — Halles et marchés. — Personnel. — Inspection générale. — Droits d*octroi et droits de vente ad valorem. — Convoyeurs. — Droits munici|>auz. •» Actioa de la Prérecture de police. — TariC^ des chemins de fer. — L'Angleterre s'approvisionne à Paris. — Paris gros mangeur.

La loi des 16-24 août 1790 confie le soin de l'alimentation de Paris à Tautorité municipale; rarrôté consulaire du 12 messidor an VIII, qui détermine les fonctions du préfet de police, impose à ce dernier, par l'article 29, le devoir « d*assurcr la libre circulation des subsistances selon la loi », et par Tarticle 35, la charge spéciale de veiller à l'approvisionnement de la ville. C'est en vertu de cet arrêté, qui est toujours en vigueur, que la préfecture de police a dans ses attributions les « halles et marchés, Tinspcetion des denrées alimentaires , la vérification des poids et mesures ». C'est elle qui nommo. les facteurs^ sorte de fonctionnaires particuliers munis d'une charge, versantun cautionnement, révocables, responsables vis-à-vis des producteurs, des acheteurs, de l'administration, et qui rendent d'innombrables services à la population parisienne en favorisant l'arrivée des denrées nécessaires sur le carreau des Halles, en assurant la régularité des ventes, en épargnant à leurs commettants les frais et les ennuis des déplacements et des recouvrements. Ils sont à peu près aux denrées alimenliiires ce que les agents de change sont aux valeurs mobilières, à cette différence près que toute opération se fait au comptant et qu'ils versent eux-mêmes régulièrement à la caisse municipale les droits d'octroi perçus sur les marchandises vendues par eux.

Leur installation sur les halles de Paris ne date pas

d*hier, mais leur organisation définitive est assez récente . Autrefois, la défiance contre les producteurs était telle, que divers règlements (ordonnance du 5 septembre 1625, arrêt du 16 décembre 166d, édit de décembre 1672) les forçaient à venir en personne trafiquer de leurs denrées sur les marchés. Cet étal de choses devint intolérable lorsque la zone d'où Paris tirait ses approvisionnements s étendit à une grande distance. Au lieu de se présenter eux-mômes , de perdre ainsi un temps précieux mieux employé à la culture, les fermiers choisirent à Paris des intermédiaires , espèces de commissionnaires libres, qui recevaient les denrées expédiées, les vendaient aux Halles et en percevaient le prix. Par le surnom que ces industriels portaient au siècle dernier, on peut juger qu'ils ne jouissaient pas d'une trop bonne réputation. On les appelait grimbelins^ corruption du mot grimeîin , qui signifie petit joueur, cherchant les minces profils.

Ces commissionnaires officieux, trop souvent infidèles, nuisaient aux opérations qu'ils faisaient sans responsabilité et sans contrôle; comme ils engendraient sur les marchés plus d'inconvénients que d'avantages, on les remplaça par les jurés-vendeurs , dont le titre seul indique la fonction. Ces derniers disparurent pendant la Révolution avec la ferme des aides, emportés par la loi qui abolissait les privilèges. On ne tarda pas à les regretter, car ils étaient les mandataires d'une quantité considérable de petits producteurs qui par eux seulement pouvaient trouver un débouché facile et un gain remit nérateur. Des agents de vente libres eurent la prétention de se substituer aux anciens jurés-vendeurs et de les remplacer; mais, agissant sans caractère défini, dans un temps où la sévérité excessive de la loi la rendait le plus souvent impraticable , où Ton ne savait jamais le soir en s'endormant sous quel régime on se rô-

i6 L'ALIMENTATION.

veillerait le lendemain , ils ne vécurent que d'abus « rançonnèrent leurs commettants et arrivèrent à exiger d'eux des droits de commission exorbitants , s'élevant parfois à 5 et -6 pour 100. Un tel état de choses portait un trop vif préjudice à l'approvisionnement de Paris pour qu'on le laissât subsister ; aussi, dès les premières années du Consulat , une série d'ordonnances promulguées entre l'an VIU et l'an XII crée, sous le nom de focteurs, des intermédiaires responsables pour les différentes ventes se rapportant à l'alimentation publique. En même temps qu'on organisait ces fonctionnaires, on instituait auprès d'eux des agents spécialement chargés de surveiller, contrôler et vérifier leurs opérations. Ces mesures produisirent un résultat immédiat. En sixmois, les envois et les ventes avaient quintuplé sur les halles de Paris.

Aujourd'hui ce service est remarquablement organisé et fonctionne avec une régularité irréprochable. Le contrôle permanent auquel il est soumis est assez ingénieux et assez complet pour qu'on puisse affirmer, sans craindre d'être démenti par les faits, que toute fraude est devenue impossible. Cinquante-cinq facteurs sont chargés de la vente des denrées alimentaires; tous, ils ont versé un cautionnement proportionné à leurs opérations. Us reçoivent les expéditions , vendent à la criée ou à l'amiable ; envoient à leurs commettants , à moins d'arrangements contraires , le produit des ventes aussitôt qu'elles sont terminées, stimulent la production des objets demandés, retiennent les droits municipaux, qu'ils versent tous les dix jours entre les mains des percepteurs de la préfecture de la Seine. Ils ont une clientèle de producteurs, non-seulement en province, mais à l'étranger , avec lesquels ils sont en rapport constant, les tenant au courant du prix des marchandises, des besoins exceptionnels , de la probabilité des bénéfices et des

pertes ; on peut dire que par leur correspondance, par leurs agents, ils rayonnent sur la France entière et lui demandent ce qui est nécessaire à la nourriture de Paris. 11 n'est point indispensable d*ètre en relations d'affaires avec eux pour avoir recours à leur entremise. Il suffit, par exemple, de jeter, dans le premier ^agon qui passe un panier de fruits, un morceau de viande, à l'adresse des Halles, pour que l'objet y soit apporté, confié à un facteur qui en fera effectuer la vente et dans les vingt-quatre heures tiendra compte à l'expéditeur de la somme qu'il aura touchée. On comprend que ceci donne aux transactions une facilité extraordinaire. Tout individu quoiqu'il soit, connu ou inconnu, peut avoir ainsi à des frais singulièréinent minimes un représentant de ses intérêts sur l'énorme marché où s'approvisionne la capitale ^.

On a calculé que les Halles parisiennes sont alimentées par les envois ou les apports de plus de 6,000 producteurs qui, pour la plupart, sont représentés par les cinquante-cinq facteurs actuellement en activité. Ceux-ci sont divisés en plusieurs catégories , selon les denrées

* Toute réclamation adressée à la préfecture de police sur le service des focteurs donne immédiatement lieu à une enquête, à laquelle prennent part les inspecteurs, les contrôleurs, les vérificateurs- Entre un nombre considérable de réclamations dont les procès-verbaux ont passé 800S mes yeux, j'en citerai un qui est caractéristique et prouve avec qoel soin toutes ces opérations sont conduites. Un sieur N..., habitant Alger, envoie à un facteur de la halle aux légumes une caisse contenant des artichauts qui, trop pressés et mal emballés, arrivèrent sur le carreau, mous, noirs et flétris. Le vérificateur les ayant reconnus avariés, mais non insalubres, ils sont mis en vente à la criée et adjugés à un prix insignifiant. L'expéditeur réclame et accuse le facteur de l'avoir trompé. La préfecture envoie la plainte à l'inspecteur général ; les livres dn facteor sont vérifiés, contrôlés avec le registre de l'administration ; on acquiert la preuve que la vente a été loyale et que la marchandise détériorée ne pouvait atteindre une enchère plus élevée. On répond alors à M. N.. . pour lui donner des explications concluantes, et Ton pousse la bonne grâce jusqu'à lui expliquer pourquoi ses artichauts sont arrivés en mauvais état, et quelles précautions il aura à prendre dorénavant dans remballage de ses denrées pour éviter un nouvel et semblable accident*

48 L'ALIMEKTATION.

qu'ils sont chargés de vendre, et touchent des droit féreuts. Il y a douze facteurs aux farines, douze' graines et grenailles, trois aux viandes à la criée , à la volaille et au gibier, trois aux huîtres, huit marée, un au poisson d*eau douce, un au fromage, au beurre et aux œufs, deux aux fruits et lé^ Leur droit de conmiission, qui varie selon la man dise, est en général de 1 pour 100; le plus élevé 2 1/2.

La confiance dont jouissent les facteurs sur la de Paris et dans les provinces est extraordinaire ; el d'ailleurs amplement justifiée par leur probité et sûreté absolue des relations qu'on entretient avec En 1848, au moment où les billets de la Banque) France elle-même ne passaient que difficilement, le] pier des facteui*s de la Halle était accepté partout, perte, comme espèces métalliques. 11 est absolument terdit aux facteurs, sous peine de révocation immé< de faire le commerce ou la commission pour leur pi compte; ils sont, ne doivent et ne peuvent être que intermédiaires. Il était peut-être possible de se paa^i de facteurs autrefois, quand la zone nourricière de fj ris s'étendait à vingt lieues au plus ; mais iiiainteoi) que la Russie nous envoie ses moutons et son gibièl l'Algérie ses légumes , l'Espagne ses oranges, la Ho lande, la Suisse, l'Italie leurs poissons d'eau doa4 l'Angleterre sa marée, les facteurs sont indispensabt et apportent à l'alimentation publique un concoâ d'autant plus précieux que les besoins devienne) chaque jour plus nombreux et plus pressants.

C'est un vieil axiome de police que <( tout ce qui ei tre au corps humain doit être sain et loyal » ; aussi 1 service de l'approvisionnement de Paris comprend-il u certain nombre d'employés spéciaux qui sont chargii d'examiner les denrées mises en vente et offertes a

DISPOSlilONS GÉNÉRALES. 49

pablic. La mission de ces agents n*cst pas seulement circonscrite aux halles et aux marchés, elle s*étcnd à toat Paris, à chaque boutique où Ton vend des denrées alimentaires, à chaque étal, à chaque cabaret, à chaque diarrettc à bras qui porte dans les rues des légumes, du poisson ou des fruits. Ils veillent sur la santé publique et' saisissent impitoyablement toute marchandise avariée OQ frelatée. A côté de ces agents qui, toujour$ en mou-^ Tement, sont à la recherche des contraventions qu'ils doivent réprimer, se placent les vérificateurs des poids et mesures*; armés de l'ordonnance royale du f7 avril 1839, ils sont chargés de constater rexactitudc des |Nnds, des balances, des mesures de capacité, et de rappeler au marchand, s'il était tenté de Toublier, que, faprës Tarticlc 8 de la loi, « tout instrument nouvellement acheté, neuf ou d'occasion, doit être immédiatement présenté au vérificateur de l'arrondissement pour y être marqué du poinçon de l'année. » Ces deux ordres d'agents assurent aux transactions , dans la mesure du possible, une sincérité absolue.

Le service général de l'approvisionnement comporte huit halles où se fait la vente en gros , cinquante-sept f marchés de détail, un marché central pour les bestiaux, quatre abattoirs. Le personnel qu'occupent ces soixante-dix établissements est bien plus nombreux qu'on ne l'imagine à première vue, car il se compose cii^ron de 30,000 personnes , qui sont toutes placées souslautorité de la préfecture de police en ce qui concerne leur industrie ou leurs fonctions. Ce sont, en de-

* L'origine de la vérification des po^ds et mesures remonte, en réa- "i^> n fondateur môme des haUes de Paris. En lîiO, Piiilippc-Âugust<5 l^torisa la corporation des marchands de la marchandise d'enii à éta- 'ilii' des jurés-cricurs ; il leur afferma, pour la somme de 5i) livres P^riD, les poids et les mesures et leur abandonna, comme éqirivalcnt, 1> haale police et la basse justice en cette itialiOre. Voir Leroux de uncy, Hist. de VHôlcl de Ville, p. 110.

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