A CROISSY
— Tiens! c’est toi, ma fdle?
— C’est vous, Gaulherol?
Allons! il faut justement que Gaulherot ait eu comme nous l’idée de venir à Croissy ! — Ce n’est pas que Gaulherot soit un mauvais garçon, mais qu’il est raseur! Il aime à s’accrocher, surtout à une jupe. C'est son dada d’être vu en compagnie de celle-ci ou de celle-là ; il les a toutes connues à leurs débuts ; il a des détails intimes à donner sur la première venue ; il passe pour le Lauzun de son estaminet. — Je fais froide mine à Gautherot. Mais Gautherot n’a pas l’air de comprendre. U commande lui-même de la bière, trinque avec nous, et parle de conduire le canot qne nous allons louer. Il faut absolument que je lui tourne le dos pour qu’il se décide à nous dire adieu,
Jenny a voulu le retenir; celte fille manque de tact. J’ai été sur le point de lui donner un louis, en lui disant de passer sa journée avec Gaulherot, et que je retournais à Paris.
Nous nous embarquons. Jenny me marque une envie louable de s’instruire ; elle me fait force questions sur les bateaux, les arbres, les herbes aquati-
UNE JOURNÉE AVEC JENNY. 25
qucs que nous renconlrons le long de la Seine. Mais je lui liens rigueur, et ne lui réponds que par des monosyllabes. Enfin la pauvre Jenny, découragée, se lait. Il y a cà peine une demi-heure que nous ramons; elle me demande de rebrousser chemin.
Nous voilà de retour. Jenny s’assied sur le gazon ; elle paraît altendre que je lui parle. Je m’assieds un peu plus loin, en lui tournant le dos et sans mot dire. Elle se lève et s'en va ; je ne me retourne pas. Elle revient ; jamais ses beaux yeux noirs n’ont été plus sombres.
— Veux-tu mon bras, ma petite? Il est temps d’aller dîner.
— Je ne dîne pas. Je retourne à Paris.
— Maintenant? à celte heure-ci? Ce ne serait pas la peine d’être venus.
— Je ne veux pas vous ennuyer davantage. Prêez-moi trente sous pour reprendre le chemin de fer.
— Voyons, ma petite Jenny, a.sscz boudé. C’est la faute, aussi. Quelle diable d’idée as-tu eue de me mettre sur les bras cet imbécile de Gaulherot?
— Moi I Mais je croyais que ce monsieur était un de vos grands amis.
— Est-ce que je lui ai fait grand accueil?
— Reslons-en là. Je n’aime pas les disputes.
Jenny a les larmes aux yeux. Enfin elle finit par se consoler. Elle se souvient de son jupon empesé , qu'elle a oublié dans le canot. Elle va le reprendre, se retire un peu à l’écart, le déplie... et le passe, — sous les yeux de trois ou quatre pêcheurs, qui ne la déconcertent pas le moins du monde. — Puis, avant que de dîner, elle me propose de prendre
b’ABSINTIIE
Nous entrons dans un cabaret entouré d’un jardin. Les pieds s’y enfontent dans le gravier. Les tonnelles sont tapissées d’un fi-uillage pauvre, roux, poussiéreux. Un ouvrier ivre mort dort dans un coin, la tète sur une table, les bras étendus en avant. De l’autre côté, c’est un cocher de fiacre qui
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UNE JOURNÉE AVEC JENNY
trinque avec une sorte de fille publique. Tout est ignoble, l’endroit et les gens.
Nous trempons à peine nos lèvres dans nos verres, et nous sortons.