‹ Paris dansantChapitre 23 sur 78 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Chez Rouzé, glacier. — La salle du café qui communique avec l’Opéra. — Deux rangées de tables luisantes de vin, couvertes de bouchons et de pelures d’oranges. — Cohue de masques qui vont, viennent, se prennent, se laissent et s’apostrophent d’une table à l’autre. — Une femme travestie en marquis-régence se promène d’un pas aviné entre les buveurs et se jette au cou de chaque nouvel arrivant. — Cinq Albanais causent autour d’une table qui sert d'oreiller à deux pierrettes profondément endormies.)

UN DES ALBANAIS. — Eh bien, voyons, Dodolphe, ce compte? T’as pas bientôt fini ? Le patron nous fichera un poêle si nous ne sommes pas rentrés à quatre heures du matin.

AUTRE ALBANAIS, prenant de.s notes au crayon, sur un

bout de table. — Le voici. le coinple! C’est cinquantetrois francs pour nous sept, y compris Manda et Zoé.

(Cri de terreur chez les autres Albanais )

TROISIÈME ALD.tN.US, sentencieusement.. — C’est cher,

mais ça les vaut. Il ne faut pas oublier que nous avons eu des Osleiides cl du Beaunc première.

QUATiuÈME ALBANAIS. — En sorlc que ça fait pour chacun?...

DEUX1È.ME ALBANAIS. — C’cst limpide. Puisque nous sommes cinq hommes, ça fait cinquante-trois francs divisés par cinq.

PREMIEU ALBANAIS, donnant un grand coup de poing sur la table et se levant brusquement. — T appelles ça un compte, loi? .. C’est-à-dire que moi, qui n’ai pas amené de femme, je devrai payer pour les femmes des autres?... Eh bien ! c’cst du propre!

(Tumulte. — Les cinq Albanais se chamaillent.)

(A une autre table.}

UNE MARQüisE-poMPADouR. — Rien , ma chère. J’ai pas étrenné de tout le bal. Des petits bonshommes

LE BAL DE L’OPÉUA

qui sortent de nourrice. Ça vous dit mademoiselle et ça ne vous offre seulement pas une limonade gazeuse. Ils me font mal !

(A une aulre table.)

UN TURC, ramassant un papier. — Tiens ! une lettre de femme! A qui le poulet?

UN iNCROYADLE. — A cc soûlard qu’on vient de

flanquer au poste. Je crois l’avoir vu tomber de sa

poche pendant qu’il les cognait.

LE TURC. — Voyons voir. Qu’on me prête une oreille attentive.

ni lit.)

« Est-il possible, vilain, que tu sois sorti par le froid qu’il fait , avec ton gros rhume? J’ai été te chercher du rhum et du sucre , j’ai apprêté ton feu, j’ai mis ta bouilloire dessus; promets-moi que tu

prendras cela tout chaud, en te couchant. Et

pourquoi n’es-tu pas rentré, puisque tu savais que c’est mon jour de sortie? J’ai passé toute l’après-midi en faction à ta fenêtre. A trois heures j’ai vu passer un paletot de la couleur du tien. J’ai cru que c’était

loi, les jambes me manquaient; je suis encore comme au premier jour, moi, mon bon chéri ! Si lu savais comme je me lais du mauvais sang d’êlre huit jours sans le voir? Je reviendrai demain, la patronne dira ce qu’elle voudra. Sois là, je t’en prie. J’ai rêvé de loi hier. Que c’est bête les rêves ! Nous allions nous marier, et je m’en allais à la mairie avec une vieille robe noire, un caraco tout taché et puis mon voile de mariée par dessus. Ma sœur voulait que Je fasse toilette; mais je disais : Non, si je larde d’une minute , je le connais , il ne voudra plus; et je partais comme j’étais. N’esl-ce pas, mon bon chéri, que tu voudras toujours?

« Je t’en prie, fais- moi faire une clef de ton appartement, tu seras si gentil ! Ta vilaine portière me regarde toujours d’un air si drôle quand je demande après loi ! Je vous embrasse bien sur vos grands vilains yeux que j’aime tant.

(Signé) Eclaue.

LE Tunc. — En voilà une qui est bien tombée I

DiyiliZC'

LE BAL DE L’OPÉRA

LA FEMME TRAVESTIE EN MARQUIS-RÉGENCE, bâillant. —

Et dire que j’ai été comme ça, moi I

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