SCÈNE XI
Dans les Champs-Êljfs^cs. Le public du Château des Fleurs descend par longue ûle d'hommes et de voilures vers la place de la Concorde.
UN PASSANT, abordant un autre passant. — Comment, c’est toi?... Je ne savais pas que tu allais au Chà-
teau-des-Fleurs.
LE CHATEAU DES FLEURS
Ui
DEUXIÈME PASSANT. — J’y vais seulement depuis qu’elle est morte, mon ami. C’est là que je l’ai connue, il y a quatre ans. Mais je n’irai plus, j’en ai assez; cette musique-là me rend rimmeur encore plus noire.
PREMIER PASSANT. — Ah ça, dc qui parles-lu? Qui, elle? Qui cst-ce qui est morte?
DEUXIÈME PASSANT. — Tu nc sais pas? C’est ma maîtresse. . . Morte d’un anévrisme il y a six semaines maintenant... à vingt-deux ans... Oui, mon cher.
PREMIER PASSANT. — Est-ü possiblc?... Elle quc j’ai vue si gaie, si vive, si charmante 1... Pauvre fille !
DEUXIÈME PASSANT. — Te voilà comme les autres, toi. Tu Pas à peine connue, et la nouvelle de sa mort te fait venir les larmes aux yeux. N’ est-ce pas que c’est affreux? -
PREMIER PA.SSANT. — Quand je me rappelle le jour où nous la regardions courir dans ton jardin avec son fils!... Qiiel.s éclats de rire fous! C’était à qui des
Jeux serait le plus enfant... Qui se serait attendu à cela? ' >
DEUXIÈME p.\ssANT. — C'est vpai, c’étaient deux enfants que j’avais là, pour la candeur, pour la gaieté!... Quelle joie ils répandaient autour de moi I Le petit était sa seule pensée, sa seule occupation, toute sa vie. Elle ne sortait jamais... elle avait oublié ce que c’était qu’un bal et qu’un théâtre. Elle était d'une douceur! Elle m’aimait avec un dévouement si entier!... Ah! mon cher, quand je pense aux quelques mots bourrus que j'ai pu lui dire, j’ai des envies d’aller me jeter à la rivière!...
(Il pleure.)
iMïEMiER PASSANT. — Voyons, mon ami... du courage...
DEUXIÈME PAssAKT. — Ah oui, du couragel II m’en làut depuis deux mois... Si tu avais assisté seulement à la scène qui a suivi sa mort!... Depuis qu’elle était devenue ma maîtresse, ses parents n'avaient pas voulu la revoir. On allait l’ensevelir;
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je les ai avertis, ils sont venus... Le père était pâle comme la mort et tremblait de tous ses membres ; il n’osait pas regarder autour de lui... la mère a passé la tète haute, l’œil sec. Elle est allée droit au lit de sa fille; elle l’a regardée sans broncher, puis elle a dit durement : — « Je ne la connais pas. Ce n’est pas ma fille. » — Il in’a semblé que je devenais fou furieux... Je l’ai prise par le bras et je l’ai forcée à se baisser, en lui disant : — « Mais regardez-la donc bien, ce n’est pas votre fille?...» Elle ne s’est pas émue ; elle a dit sèchement : — « C’est le ciel qui l’a punie. Des filles comme elle ne doivent pas vieillir. » Mais le père était tombé à genoux au pied du lit; le malheureux avait pris la main de son enfant;... il sanglotait, il l’appelait, il poussait des cris... Oh! vois-tu, c’est fini, la jeunesse. A partir d’aujourd’hui, je né suis plus que le précepteur de mon petit garçon.
COMME ON GATE SA VIE
Quand on pense que François Cossard, l’ami de ces dames, a failli devenir un peintre célèbre ! Voilà donc tout ce qui reste d’un médaillé de 1855 ?*
Il traîne furtivement, le long des murs, la plus triste livrée de la misère parisienne, l’habit noir sans boutons, les bottes vernies sans semelles. Il redoute les rencontres; on évite la sienne. Comme il serait plaint, s’il n’était mépri.sé! A son douloureux aspect, les cœurs se serrent; les bourses aussi.
Vous souvienl-il pourtant de son coquet atelier de la rue Duperré, maintenant démoli? Que de bonnes et laborieuses années il y a passées, entre son vieux père et sa jeune sœur I
Ce petite ménage à trois allait on ne peut mieux. Un magasin connu de la rue Laibltc accaparait tous les tableaux de Cossard, moyennant des appointements fixes, ce rêve des peintres bourgeoisi Cossard se faisait 400 francs par mois. Sa sœur avait aussi sa petite industrie; elle reprisait des châles. Métier féminin lucratif s’il en fût! Savez -vous qu’une femme y réalise encore le gain fabuleux de cinq francs par jour?
O splendeurs éclipsées de la maison Cossard!
Temps heureux où il y avait du linge dans les armoires et du vin dans la cave ! Temps glorieux ' où l’on recevait le jeudi! Comment cette prospérité s’est-elle si vite évanouie?
Une circonstance en apparence insignifiante et inolTensi>e a tout fait. Mademoiselle Cossard devait s’absenter le samedi de chaque semaine, pour porter son ouvrage et chercher ses commandes. Ah-
COMME ON GATE SA VIE
sence funeste ! Si sa sœur n’était pas sortie, Cossard ne se fût pas perdu.
Ce jour-Ià, les Cossard dînaient chacun de son côté, la fille chez sa patronne, le père chez un parent, le fils au restaurant voisin. Or, ce restaurant s’ouvrait sur le trottoir de la rue des Martyrs. Il ,y venait des dames.
De là une série de liaisons plus dangereuses et de chutes plus profondes et plus rapides les unes que les autres. Bornons-nous à donner des dates.
Mai 1858. — Première liaison de Cossard. Ne croyez pas qu’il soit amoureux ; fi donc! Le prenezvous pour un adolescent? Est-ce qu'il se fait illusion
PAIUS DANSAM.
sur sa laideur et sur son âge , sur ses cheveux rouges, sur ses cheveux gris? C'est une question d’art, voilà tout. La dame a certain type, certaines attaches, des bras et un cou ,d’un certain galbe... Cossard n’cn veut tirer qu’une étude.
En attendant, cette étude attachai te le ramène tous les soirs, pendant un mois, au même restaurant. Il y a perdu le goût de la vie de famille : il est entamé.
Juillet. Deuxième liaison. — Cette fois, c’est d’une élude philosophique qu’il s’agit. Quel caractère étrange et intéressant il a découvert parmi ces malheureuses! Une Madeleine qui en est arrivée au désenchantement, sinon au repentir. La (ille a du sens, — chose rare, observe Cossard, en ce quart (le monde! Elle ne se dissimule pas que les «Blets de Sainl-Cloud i» l’attendent, que son lit est fait à laMurgue; elle tâche de s’étourdir sur les hontes du présent , sur les menaces de l’avenir ; de là ses
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mornes désespoirs et ses extravagances sans frein : quel type!... L’admiratif Cossard a entrepris de sauver celte sympathique drôlesse. Il a son idée: c’est de la ramener au goût du travail. Tâche ardue, qui l’oblige à être toujours là, pour exhorter la pé- -cheressc, l’encourager, la réconforter,, et qui l’empêche de travailler lui-même. — Il est vrai qu’il ne s’en porte pas plus mal, malheureusement!
Hélas! le ménage Cossard vit de rien. L’aiguille de la petite sœur suffit aux dépenses courantes. Le peintre, qu’on s’inquiétait de ne plus voir à son chevalet , en a été quitte pour prétexter une interruption dans ses commandes, et tout a été dit.
Octobre. — Cossard ne s’en cache plus : il est amoureux ! Et pourquoi donc pas? Pense-l-on que son âge soit celui de la caducité, que son imagination n'ait plus de rêves, son cœur plus de flammes?
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Allons donc! il en remontrerait là-dessus aux plus jeunes. Il est amoureux et il s’en vante!
Il n*y a pas de quoi, pourtant. La Madeleine du mois passé avait initié Cossard aux joies paradisiaques de Mabille et du Cliàlcau des Fleurs. Son amour d’à présent, il l’a ramassé dans la fange d’un bal de bari ièrc. — Inutile de donner un signalement, un mot dit tout : elle a sacriBé à Cossard un tueur de l'abattoir qui l’idolâtrait. C’est le peintre lui-même qui raconte le fait en se rengorgeant.
A partir de ce moment, ce n’est plus une décadence, c’est une dégringolade.
L’amante de Co.ssard a exigé une grande preuve d’amour : elle a voulu être mise dans ses meubles. Que faire? — Des billets. L’échéance arrive. C’est dans la maison Cossard,. consternée, que le papier timbré se présente. On a payé, mais il a fallu briser
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la tirelire commune ; la gêne s’est mise dans le ménage. Encore si l’on pouvait conseiller le fils prodigue, le ramener ! MaisCossard, qui est assez jeune pour l’amour, est trop vieux pour les remontrances.
On espère un moment pourtant. Sa sordide maîtresse lui a rendu le service de l’abandonner. Mais le pli est pris. Vous ne tirerez pas Cossard pour cela des bals publics et des estaminets où il l’a connue. N’a-t-il pas à se perfectionner dans le billard etdesrevanclies à prendre au bezigue? Puis, à vrai dire, il ne respire nulle part plus librement que dans les tabagies. Ce n’est qu'au bal Robert qu’il est apprécié à sa juste valeur. Les tueurs de l’abattoir écoutent avec respect ses théories sur l’art, et il n’est pas une polkeuse qui ne veuille être peinte de sa main.
Juin 4859. — Le pèreCossard indigné, a chassé son fils de sa maison, où d’ailleurs il ne paraissait plus
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guère. Le peintre n’a garde de se plaindre. L’exil, c’est la liberté.
Le lendemain, les Cossard, le fils excepté, se désespèrent. Un dernier billet- à payer les oblige à vendre leur petit mobilier. Les parents et jusqu’aux amis de l’artiste sont convoqués en une sorte de conseil de famille. Une souscription générale acquitte les dettes de Cossard ; mais, à dater de ce moment, il n’a plus de parents ni d’amis.
Juillet, même année. — Qu’importe? Cossard n’a-t-il pas trouvé un état? N’est-il pas l’ami de ces dames? Le mot demande une définition.
Cossard comptait parmi ses amis un jeune commis d’agent de change, pourvu d’une assez jolie maîtresse. Ce jeune ménage du treizième l’a reçu dans son intimité. Bien plus, petit à petit, les cheveux rouges du peintre désarmant toute méfiance,
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le commis s’e. t décidé à lui donne sa femme à gar- j,
der. Cossard est passé duègne.
C’est lui qui mène Amanda au bois quand le commis est occupé à la Bourse; c’est lui qui la mène à Mabille quand le commis taille un baccarat dans son cercle de la rue de Choiseul.
Les jours de pluie, il choisit les romans à lire au coin du feu. Il n’a pas son pareil pour rouler une cigarette, c’est une justice à lui rendre.
Qu’est-ce qu’on lui chante qu’il néglige sa peinture? Jamais il n’a mieux utilisé ce qu'il sait. Vous voyez ces bibelots charmants qui surchargent les étagères? c’estCossard qui les a choisis. Vous verrez les costumes d’Amanda aux prochains balsdel’Opéra : c’est Cossard qui les a dessinés.
Moyennant quoi Cossard a son couvert mis tous les jours à la table du jeune commis, son lit de camp dressé tous les soirs dans l’antichambre, et même quelque argent de poche pour ses menus plaisirs. II est ravi de son sort, il chante les douceurs de l’hospitalité, les délices des amitiés franches : il engraisse! Ace point que les vieux paletots
de son ami menacent de lui devenir trop étroits.
Novembre. — La sœur de Cossard est tombée malade et a gardé le lit pendant un mois. On a fait une saisie chez son père. Tous deux se sont retirés dans une petite chambre d’hôtel garni, où ils vivent misérablement. Cossard ne demanderait pas mieux que de les'..séconrir ; mais 1e moyen? Son père ne lui a-t-il pas défendu de mettre les pieds chez lui?
Décembre. — Une brouille entre Amanda et son commis vient de mettre Cossard, à son tour, sur le pavé. Mais il a retrouvé le même poste de confiance dans un autre logis. C'est lui qui garde Clara la brune à un marchand de vins retiré. Ses charges d’atelier ont un grand succès près de ce nouvel ami, qui proclame l’arti.ste « un bon zigue. » Tout irait bien, n’était que le porte-monnaie du marchand s’ouvre moins facilement que le portefeuille du boursier ; on mesure à Cossard ses consomma-
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lions de café; c’est honteux! Sans Clara, qui est bonne fille, il aurait déjà quitté ce pleutre. Il lui cherche quelqu’un qui soit plus digne d’elle.
De temps en temps, il vous aborde dans la rue et vous emprunte cent sous avec des airs mystérieux et importants, ’esl pour une affaire!
Février 1860. — Cossard mène l’idéal de la vie errante, couchant tantôt sur le matelas de celui-ci, tantôt sur le canapé de celle-là. Il vit des parties 6nes auxquelles il s’invite et dont on n’a garde de le repousser. C’est un homme si précieux ! 11 connaît les bons endroits. Il sait où l’on ouvre les meilleures huîtres, où l’on truffe les meilleures omelettes, à quelles attentions telle femme sera sensible. Il n’est pas de cabinet particulier ni de cœur où il n’ait pénétré. Il a été de tant de dîners et de tant de confidences ! Il se charge volontiers des messages d’amour et en corrige les fautes d’orthographe.
Son grand orgueil est de tutoyer toutes les femmes des bnls publics. Elles 1c lui rendent ; il est si bon garçon! On ne le jalouse pas ; il ‘est si peu dangereux ! Il se prend volontiers pour le pacha de ce sérail nomade, dont H n’est que le gardien et le commissionnaire. On comprend que sa misère affriande peu ces belles. Pourtant il y a des occasions qu’il saisit, des distractions dont il profite. De temps en temps il reçoit une caresse, à peu près comme un chien reçoit un os.
Ne lui parlez plus de travailler : quel travail est encore digne de lui? Voulez-vous qu’il fasse des œuvres de pacotille, des tableaux meublants? Pour qui d’ailleurs s’employer? Ignorez-vous la stupidité des bourgeois, les friponneries des marchands? Quiconque l’a fait vivre autrefois est un filou. Il est las des exploiteurs! Est-ce sa faute si le gouvernement l’oublie, et faut-il qu'il aille faire sa cour aux huissiers du ministère d’Élat?
Mars. — On se figurait que Gossard ne pouvait
COMME ON GATE SA VIE
guère tomber plus bas. Si, pourtant. Dernièrement il est allé trouver sa sœur, et lui a dit ce mot simplement sublime ;
— Tu me laisses mourir de faimi c’est dégoûtant 1
Septembre . — La sœur est partie, Dieu sait où. Le père, impotent, ne vit plus que des aumônes de quelques parents. Cossard a eu encore un trait de génie.
Il s’est mis en campagne, et a trouvé du travail — pour son père 1
Le vieillard use le reste de sa vue trouble à copier des rôles qui rapportent quelque chose comme cinquante francs par mois — à Cossard fils 1
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CN PETIT BAL HONNÊTE
La .«cène 5c passe aux Barreaux-Verts, à Ménilmontant. — Grande salle tout en longueur, très- propre. — Parquet magnifiquc- Dicnt ciré. — k droite et à gaucliu„ deux rangées de tables couvertes de nappes blanches. — A droite de la salle, un grand jardin avec des tonnelles, désert et triste; c'est l’hiver. — Au bout de la salle, un petit cabinet mal éclairé, pour les fumeurs.
Public paisible. — Figures de petits bourgeois, d'employés et de commis. — Chaque table est occupée par une famille. Les hommes sont en paletots, les mères sont en bonnets, les filles portent des robes montantes. Peu de volant.*, pas de crinoline. — L’instrument dominant de l'orchestre est le fifre.
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