‹ Paris dansantChapitre 64 sur 78 · GO · texte numérisé non relu

GO

Àatre rue. — Même Jour.

ATALA. — Tu n’as pas répondu à Albert?

LÉONA. — Pas encore.

ATALA. — Alors tu le lâches?

LÉONA. — Non.

ATALA. — Que veux-tu en faire?

LÉONA. — Je ne sais pas. Il me plaît. J’ai un béguin pour ce garçon-là.

Le lendemain. — Chez un ami.

ALBERT, entrant pâle et défait. — MeS amis, je Sais tout maintenant. J’ai rencontré la petite Atala. (il se laisse tomber sur une chaise.) C’cst quelque chose de monsirueux, d’inimaginable, d’abject... Savez-vous le premier mol qu’elle m’a dit? Elle m’a demandé ; « C’est donc vous qui foçrrez des billels dans les

poches de Léona ? » Qu’elle fût au courant, rien de plus simple; mais celle façon de parler était singulière. Je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire. Voici la petite histoire qu’elle m’a dévidée... Cela remonte au premier jour, au bal du Casino. Vous vous rappelez que Léona, en sortant, était allée rejoindre son amant au café. Ils causaient ensemble ; Léona veut prendre son mouchoir... mon billet tombe de sa poche... « Tiens! un petit poulet! a crié cette gredine d’Atala en le ramassant. — Qu’est-ce que c’est, ça? a demandé l’amant. — Je ne sais pas, a dit Léona de son air indolent... ; c’est quelqu’un qui se sera amusé à me mettre ça dans ma poche, » — Puis elle a tendu elle-même le billet à Lacroix en lui disant : — « Je ne sab ce qu’il y a dedans; vois toi-même... »

JACQUES. — Dame ! il faut être juste. Elle ne pouvait guère faire autrement.

ALBERT. — Un moment. Tu n’es pas au bout...

Son amant lui a demandé : « Comment! tu ne sais pas qui t’a mis ce papier dans la poçhe? »

UNE BONNE FORTUNE

Alors... voici ce que vous ne devineriez pas!... alors elle a fait semMant de réfléchir et a dit négligemment : « Voyons... j’y suis!... C’est ce petit Albert. »

(Sensation.)

JACQUES. — Shockingl... C’est elle qui t’a dénoncé. . . la première ?...

ALBERT. — Elle! elle seule

Jacques. — Veux-tu que je te dise? Elle t’a fait des avances pour avoir un billet. Elle voulait un billet pour le vendre. Son amant a dû lui payer sa petite dénonciation d’une robe de soie.

l’ami. — Je ne crois pas... Je la connais un peu. Je ne peux supposer qu’elle soit si rouée. Mais toutes ces pauvres filles n’ont jamais de résolution bien suivie; elles ne savent pas marcher contre vent et marée , elles se laissent aller I Léona t’aime, j’en suis sûr. Malheureusement on t’a dépisté ; il a bien fallu qu’elle te sacrifiât... momentanément; et peut-être t’en aime-t-elle davantage.

JACQUES. — Encore possible... Vois-lu, mon pauvre Albert, ce qui fait qu’on ne peut se fier à ces petites malheureuses, c’est qu’elles ont toutes leur grain de folie... On a trouvé un mot d’argot trèsjuste pour leurs amours; elles se toquent; elles ont des toquades... Les gens à déclamations vocifèrent qu’elles man(|uent de cœur : c’est de tête surtout qu’elles manquent ; comme le résultat revient au même, on se trompe facilement sur la cause. L’étourdissement d’une fortune subite, les mortelles torpeurs du désœuvrement, le besoin enragé de distractions violentes, l’agitation d’une vie livrée à tous les vents de l’imprévu... tout cela a vite fait de détraquer leur petite cervelle. Leur existence flotte perpétuellement à la dérive; la conscience perd sa boussole, le jugement chavire; c’est simple comme bonjour, ça. — On leur prête plus de calculs qu’elles ne sont capables d’en faire. Leurs calculs sont aussi décousus que leur vie et que leurs amours. Elles ruinent de charmants garçons, qu’elles adorent; elles se laissent ruiner par des goujats sordides. Les plus éperdument, les plus

UNE BONNE FORTUNE

sincèrement amoureuses vous trahissent de mille façons infâmes et bêtes, sans motifs, sans plaisir. Les plus âpres au gain ont des accès d’inepte gaspillage et crèvent sur la paille. Les plus magnifiquement habillées dînent avec du veau aux carottes. (A Albert.) Et ta Léona, l'as-tu revue?

ALBERT. — Oui. . il y a une heure! Elle passait près de moi calme, froide, sans paraître me voir. Tout à coup, elle s’est retournée vivement et m’a fait signe de la suivre... Je n’ai pas bougé.

l’ami. — Tu as tort. Je suis sûr qu’elle t’aime... Il faut renouer.

j.\CQüEs. — C’est cela, mon garçon. Fais comme saint Laurent sur le gril. Retourne-toi de l’autre côté.

ÎIll

LES PETITS JEUNES GENS

Page 1