Paris de 1842 [i.e. dix huit cent quarante-deux] à 1852
Victor de Balabine, l’auteur du journal que nous publions aujourd’hui, appartenait à une ancienne et honorable famille russe. Né en 1813 à Saint-Pétersbourg, il était l’aîné de deux ans de son frère Eugène de Balabine qui, admis tout jeune à la cour moscovite comme gentilhomme de la chambre de l’empereur Nicolas, se convertit au catholicisme, renonçant au monde et à sa patrie, et entrait en 1852, à l’exemple de son compatriote le prince Jean Gagarine, dans la Compagnie de Jésus où il a brillé par ses vertus et son dévouement à son Ordre jusqu’à sa mort survenue au Caire le 30 janvier 1895.
Victor suivit une voie différente. En 1832, c’est-àdire à peine âgé de dix-neuf ans, il se vouait à la
INTRODUCTION
carrière diplomatique. Après un stage décennal au Ministère des Affaires étrangères de Russie, il était nommé, en 1842, secrétaire à l’ambassade de Paris et il y restait neuf ans en cette qualité. Envoyé alors à Constantinople, il revenait en France en 1853, comme conseiller d’ambassade et y résidait jusqu’à la guerre de Crimée. La rupture des relations diplomatiques ayant alors entraîné son départ, il rentrait à Saint- Pétersbourg d’où, au bout de quelques mois, son gouvernement l’expédiait à Vienne où devait s’achever sa carrière. Il y fut successivement conseiller de l’ambassade de Russie, chargé d’ Affaires, et, en 1860, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Entre temps, la croix de la Légion d’honneur lui avait été décernée par le Gouvernement français pour sa participation au traité de commerce et de navigation conclu, en 1847, entre la France et la Russie, et son souverain avait récompensé ses services en lui accordant successivement les décorations de Sainte- Anne, de Saint- Wladimir, de Saint-Stanislas et en le nommant chambellan. Il pouvait donc espérer qu’un titre d’ambassadeur couronnerait bientôt ses travaux professionnels, lorsque la mort vint le frapper prématurément en 1864, avant qu’il n’eut atteint sa cinquante-deuxième année.
Fils modèle, il n’avait jamais cessé, au cours de ses résidences et de ses déplacements et tant qu’il con-
INTRODUCTION
serva ses parents, de s’intéresser à leur existence et de leur rendre compte très régulièrement de la sienne. Il adressait ses lettres à sa mère, lui faisait part de ses impressions sur les hommes et les choses qu’il voyait et lui confiait, les jugements que lui suggérait le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Il en résulte que ses lettres, continuées durant de longues années, constituent un tableau d’histoire tracé avec autant d’originalité que d’indépendance par un observateur attentif et averti. Sous sa plume, on voit revivre la société parisienne du milieu du dernier siècle, quelques-uns des principaux personnages et des événements sensationnels de cette époque. Le tableau est d’autant plus sincère que Victor de Balabine ne supposait pas que sa correspondance serait publiée un jour et qu’il y parlait librement de tout et de tous.
Il est d’ailleurs remarquable qu’en écrivant ses impressions qui sont en réalité des véritables mémoires, il était, à son insu, un imitateur. Il y avait à Paris, à la même époque, un secrétaire do l'ambassade d’Autriche le comte Rodolphe Apponyi, qui se livrait depuis son arrivée en France, c’est-à-dire depuis 1826, à une tâche analogue à celle que Victor de Balabine entreprenait en 1842, et qui lui aussi, dans des lettres à sa mère, racontait au jour le jour sa vie de diplomate et sa vie mondaine. Il m’a été donné de
INTRODUCTION
faire, pour cette volumineuse correspondance, ce que je fais aujourd’hui pour celle de Victor de Balabine et d’en tirer un journal qui est à vrai dire une histoire de la chute de Charles X, du règne de Louis-Philippe, de la Révolution, de 1848, et de l’avènement du second Empire.
Le journal du diplomate russe n’embrasse pas une période aussi longue que celui du diplomate autrichien. Mais, à partir de 1842, et jusqu’à l’entrée en scène de Napoléon III, ils assistent aux mêmes événements, et il est assez piquant de constater la diversité des appréciations que ces événements suggèrent à chacun d’eux. Il y a là un régal intellectuel dont l’attrait vaudra aux deux mémorialistes de nombreux lecteurs.
Pour en revenir à celui des deux dont il est question ici, il convient de rappeler en quelles circonstances il arrivait à Paris et quelle était dans cette capitale la situation des diplomates russes qui y étaient accrédités. Ils y représentaient un souverain qui ne pardonnait pas au gouvernement de Louis-Philippe ses origines révolutionnaires et qui ne perdait aucune occasion de le lui faire sentir. C’était miracle que les relations diplomatiques entre les deux pays n’eussent pas été rompues. Elles se continuaient mais sous la forme la plus précaire, chacun des deux gouvernements ayant rappelé son ambassadeur et n’étant plus
INTRODUCTION
représenté auprès de l’autre que par un chargé d’ Affaires.
Telle était la situation lorsque Victor de Balabine débarquait à Paris où il venait remplacer le second secrétaire de l’ambassade le prince Jean Gagarine que son gouvernement envoyait à Vienne. L’ambassadeur était le comte de Pahlen ; mais, les ordres impériaux le retenaient loin de son poste qu’occupait comme chargé d’Affaires le conseiller de l’ambassade Nicolas de Kisseleff lequel semblait, ainsi que les secrétaires placés sous ses ordres, n’avoir été maintenu dans ses fonctions que pour empêcher que la rupture entre Paris et Saint-Pétersbourg ne devint définitive. Cette explication était nécessaire pour faire comprendre l'espèce de défiance que Victor de Balabine semble, dans ses appréciations, nourrir contre la France et les Français. A la manière dont il en parle souvent, il est visible qu’il ne les aime pas. Mais il est moins aisé de discerner si ses préventions résultent d’une opinion déjà ancienne ou seulement de l’emploi qu’il occupe et qui les lui commande. Au surplus, l’une et l’autre hypothèse sont également vraisemblables, et s’il est vrai que l’attitude personnelle de l’empereur Nicolas n’eût pas permis aux diplomates qui le représentaient à l’étranger de se montrer sympathique à la France, il est également vrai que l’éducation de Victor de Balabine, les milieux où il avait vécu, son dévoue-
INTRODUCTION
ment à son souverain et à la religion orthodoxe le disposaient à considérer le catholicisme comme un ennemi, à juger par conséquent avec sévérité ceux de ses compatriotes qui étaient entrés dans la communion romaine et à rendre la France, nation catholique, responsable de leur conversion.
Cette disposition existait déjà en lui lorsqu’il arrivait à Paris. Des circonstances inattendues sur lesquelles nous allons revenir devaient bientôt la fortifier. A Paris, il n’en fréquentait pas moins des salons de convertis tel que celui de Mme Swetchine ; mais assurément il ne s’v trouvait pas dans son milieu et peut-être même eût-il préféré n’être pas obligé d’y paraître.
Nous avons dit que lorsqu’il était arrivé en France c’était afin d’y remplacer le prince Jean Gagarine comme secrétaire d’ambassade. Celui-ci venait d’être nommé à Vienne en la même qualité et il allait partir pour aller occuper son nouveau poste. Mais déjà il nourrissait d’autres desseins et soit qu’il les avouât soit qu’il fut impuissant à ne pas les trahir, Victor de Balabine les surprit dés son entrée à l’ambassade. Nous en avons la preuve dans une lettre qu’au mois de janvier 1844, alors qu’il était en France depuis dix-huit mois, il écrivait à son frère Eugène, gentilhomme de la Chambre de l’empereur Nicolas, bien loin de se douter que ce jeune fonctionnaire était
INTRODUCTION
déjà hanté par des idées de conversion el formait des projets analogues à ceux cpie Jean Gagarine se préparait à réaliser.
« Voici maintenant, lui écrivait-il, ce qu 'entre nous je puis te communiquer au sujet de Gagarine; je dis entre nous, non pas parce que c’est un secret, tout Paris en parle à son aise, mais parce que officiellement je veux tout ignorer. Je le crois depuis longtemps converti au catholicisme. Pendant le dernier temps de son séjour à Paris, en 42, cette tendance a même été si manifeste chez lui, qu’elle a été pour beaucoup dans sa translation à Vienne. A peine parti de Paris, il y est revenu une première fois, dit-on, pour faire ses Pâques à Notre-Dame ; puis, il est reparti pour Berlin d’où il n’a pas tardé à revenir à Paris où on ne l’a pas vu dans le monde auquel il avait renoncé depuis longtemps et où il s’est borné à fréquenter les zélés du cercle Swetchine et les compatriotes périclitans (1). A cette époque, son zèle néo-catholique débordait à tel point, qu’au moindre mot de religion il se mettait à catéchiser, trahissant par là une situation d’esprit qu’il cherchait en vain à cacher.
» Au printemps dernier, il a de nouveau quitté Paris et, dans ce moment, je le crois à Saint-Acheul
(1) Il veut dire par là ceux qui étaient disposés à se convertir au catholicisme.
INTRODUCTION
en Picardie faisant son noviciat dans un couvent de jésuites. Cet apprentissage doit durer deux ans, au bout desquels il sera, dit-on, envoyé pour prêcher la foi dans les pays lointains pour revenir ensuite à Paris, où, s’il réussit, il fera pâlir l’étoile des Ravignan et des Lacordaire, car il a sinon plus d’esprit et de moyens qu’eux, du moins une instruction plus vaste, plus encyclopédique que ces messieurs.
» A en croire la constitution des jésuites, publiée l’année dernière par Michelet et Quinet, les novices sont employés aux fonctions les plus viles de l’intérieur d’une maison ; ainsi ce sont eux qui ont l’ineffable bonheur de balayer les chambres, les escaliers, de préparer la soupe, etc... Plains-moi cher ami, mais, à cette idée, mon sang se glace d’horreur ! Pour moi, je regrette sincèrement et vivement ce que je regarde comme une aberration déplorable d’un des esprits les mieux cultivés de notre jeunesse. »
Les sentiments qu’exprime cette lettre nous donnent la mesure de l’antipathie de Victor de Balabine pour le catholicisme et pour les influences que subissaient à cette époque et même depuis longtemps déjà plusieurs de ses compatriotes hommes et femmes et auxquelles son frère devait obéir quelques années plus tard. Il n’v a pas lieu d’insister davantage sur ce point et mieux vaut montrer Victor de Balabine
INTRODUCTION
non dans l’exercice de ses fonctions, dont il ne nous parle guère, mais dans son rôle de nouveau venu dans Paris, avide de tout voir, de tout savoir, affamé d’impressions neuves, visitant tour à tour les Invalides, Versailles, les restaurants, les théâtres, les prisons, passionnément curieux des manifestations publiques où se révèle l’âme d’un peuple, assistant à l’enterrement du duc d’Orléans dont la physionomie dans ce qu’elle a de douloureux l’impressionne moins que ce qu’elle représente de pittoresque, fréquentant les cours de la Sorbonne et les séances des Chambres, témoignant de son peu de goût pour le parlementarisme, pour les abus de la parole, sans respect pour celle même de Lamartine dont un discours est qualifié par lui de «nébuleux galimatias».
Ainsi, tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, tout ce qu’il apprend est résumé par lui en des descriptions ou des appréciations suggestives qui nous donnent des hommes et des choses une idée le plus souvent exacte et non sans qu’il y mêle parfois des railleries <pii ne vont pas sans une espèce d’amertume. Il excelle à dresser une silhouette, à dessiner un visage, à décrire une foule, â résumer un événement. Mais, il est rare, qu’il s’émeuve; s’il s’indigne, c’est à froid; rarement aussi il s’enthousiasme, â moins qu’il ne s’agisse de son pays et de son souverain. Cependant, comme dans la Société de Paris, il 11e rencontre que
INTRODUCTION
prévenances et attentions de toute sorte, il s’abandonne volontiers à l’influence qu’exerce sur lui le traitement dont il est l’objet à la cour, dans le monde, au cercle aristocratique oii sa qualité de diplomate l’a fait admettre et il où il se montre non moins assidu que dans un petit nombre de salons.
Ce qui le caractérise encore, c’est qu’il est musicien consommé et professe pour les œuvres des maîtres un enthousiasme qui touche au fanatisme. Dans le monde où il vit, il acquiert bientôt en ces matières assez d’autorité pour que son j ugement fasse loi et, à ce point de vue, son journal constitue un recueil des annales musicales, un tableau complet raisonné et très documenté des grandes représentations lyriques qui eurent lieu à Paris durant les années qu’il y passa.
Au total, son journal nous apporte une preuve nouvelle de l’intérêt que présentait encore, dans la première moitié du dernier siècle, la carrière diplomatique. Moins sans doute qu’aux époques antérieures, mais plus qu’à celle où nous sommes, les diplomates étaient des êtres privilégiés dont la curiosité trouvait sans cesse à se satisfaire à la ville, comme à la Cour, pour qui les souverains se prodiguaient en témoignages de bonne grâce et de faveur et devant qui s’ouvraient les salons les plus réputés. Aucune de ces jouissances n'a manqué à Victor de
INTRODUCTION
Balabine et les souvenirs qu'il nous en a laissés tirent leur plus grand charme de la spontanéité et de la libre allure de ses jugements. Parfois, il y faut regretter, je le répète, l’absence de cette impartialité qu’exige l’Histoire. Mais l’esprit y coule à pleins bords et tels qu'ils existent, avec leurs défectuosités et leurs mérites, ils sont assurément pour l’histoire du passé un document du plus grand prix.
La correspondance d’où j'ai tiré cet attachant journal était échue en dernier lieu à la nièce de Victor de Balabine, MUc Paule de Wagner qui a voué à la mémoire des siens un culte ardent et pieux. Convaincue que ces pages d'un accent si pénétrant méritaient d’être publiées, elle m’a fait l’honneur de me demander si mon avis était conforme au sien et s’il me conviendrait en ce cas de les présenter au public qu’intéressent les choses d’autrefois. En le lisant, ou comprendra que ma réponse ne pouvait qu’être affirmative. Tableau très vivant de la fin du règne de Louis-Philippe, de la République de 1848 et des débuts du second Empire, le Journal de Victor de Balabine , occupera une belle place au premier rang dans la collection des Mémoires, souvenirs, documents de toutes sortes qui ont enrichi de nos jours les écrits du baron de Barante, de la comtesse de Boigne, de la duchesse de Dino, du maréchal de Castellane, du comte Rodolphe Apponyi, d’autres
Ml
encore et qui ont répandu une si vive lumière sur ces époques en nous familiarisant avec les hommes et les événements qui les ont remplies.
Ernest Daudet.
1’. S. — Le Journal de Victor de Balabine formera deux volumes. Le second paraîtra dans quelques mois.
En ce qui concerne les annotations que nécessite une œuvre telle que celle-ci, je m’en suis tenu à ce qui était rigoureusement nécessaire pour la compréhension du récit, ne croyant pas qu’il soit utile, lorsqu’il s'agit de personnages connus et archiconnus par le rôle qu’ils ont tenu dans l’histoire du dernier siècle et d’événements encore si proches de nous, de multiplier les renvois au bas des pages. Dans la circonstance, c’eût été d’autant plus inutile que, la plupart du temps, l’auteur du Journal nous renseigne sur les personnages qu'il nomme.
VICTOR DE BALABINE
Sommaiue. — Arrivée à Paris. — Détails sur le voyage. — A travers la Normandie. — La vie d’hôtel. — Une représentation à l’Opéra. — Conventions avec un valet de chambre. — Les moyens de transport. — Les frais d’existence. — Installation à l'ambassade. — Visite à Versailles. — Les Invalides et les vieux de la vieille. — Paris désert. — Elections en Angleterre et à Paris. — Un entretien avec Berlin. — L’ouverture des Chambres.
— Silhouettes entrevues. — Le duc de Nemours. — Une réception cher Guizot. — Les funérailles du duc d’Orléans. — Duprez et Guillaume Tell.
— Un tonnelier ténor. — La loi de régence. — La vie politique en France et en Angleterre. — La fête des Loges à Saint-Germain. — Au Théâtre des Variétés. — Les prisons de Paris. — La tragédienne Bachel. — Paris en été. — Eugène Sue roi du jour. — Une visite à Bicêtre. — Chez l’ambassadeur d’Autriche. — Madame Schwetchine. — Au Théâtre Italien. — Le cercle de l’Union. — Chez Alfred de Vigny. — A la Porte-Saint-Martin, à Saint-Roch, chez Véry et au théâtre du Palais-Royal. — Les spectacles de Paris. — • Les cours publics au Conservatoire des Arts et Métiers, à l’Ecole de Droit, au Collège de France et au Cercle Catholique.
13 juin I8'i2.
Parti de Gronstadt le 10 mai, vers les onze heures, je suis arrivé au Havre mardi 26, en suis reparti après une entrevue avec notre consul, à deux heures, et le lendemain 27, mon arrivée triomphale à Paris en coupé à quatre chevaux précédé d’un postillon et galopant à toutes brides. A dix heures et demie du matin, j’avais déjà remis
VICTOR DE BALABINE
dépêches et tout à mon chef (1), n’ayant mis depuis la rade de Cronstadt jusqu’à Paris que huit jours et neuf heures, y compris les dix heures passées à Copenhague et les six heures au Havre, sans parler des vents contraires qui ont retardé notre marche pendant la première partie de la traversée.
J’ai commencé par prendre un appartement à l’hôtel Wagram, rue de la Paix, tout près de notre ambassade (2), où je n’entrerai qu'après le départ de Gagarine. Dans sept à huit jours, j’entre en fonctions. En attendant, je mène une vie oisive, extérieure, la vie de Paris, celle des boulevards, des Champs-Elysées, du bois de Boulogne; celle enfin de cette foule immense qui semble ne travailler que pour dissiper, ne vivre que pour jouir, ne vendre le matin que pour acheter le soir, ne rançonner le chaland que pour l’être à son tour et n’exister en un mot qu’en se dévorant elle-même.
Mais qu’est-ce que Paris ? Je n’en sais rien encore. Paris est un gouffre où tourbillonnent trop de choses à la fois pour être saisies d’un coup et je n’ai encore aperçu que peu de côtés de ce joyau taillé à mille facettes. Voici, d’ailleurs, en deux mots, ce qui m’est arrivé depuis que j’ai abandonné pour longtemps, si ce n’est pour toujours, les douceurs d’une existence dont rien, j’en suis certain,
il) Nicolas de kisselelî, chargé d’alTaires en l’absence du comte Pahlen, ambassadeur, qui avait succédé au comte l’ozzo di Borgo, et que l’Empereur Nicolas tenait éloigné de son poste pour marquer le ressentiment qu’il avait conçu contre Louis-Philippe, considéré par lui comme un usurpateur. Indépendamment de Nicolas de Kisselelî, qu'il ne faut pas confondre avec son frère Paul de Kisselelî qui fut plus lard ambassadeur à Paris, il y avait à l’ambassade le baron de Foelkersam et le prince Jean Gagarine, secrétaires. Ce dernier se préparait à entrer dans la Compagnie de Jésus, ce qu’il fit le 12 août 1843 après quelques mois de séjour à Vienne comme secrétaire de l’ambassade. Il allait partir et Victor de Balabine venait le remplacer.
(2) Elle était située au n° 12 de la place Vendôme.
ne me dédommagera et dont le doux souvenir dominera ma vie entière.
Une tempête au début de mon voyage, — la Baltique courroucée ne voulait pas me livrer passage, et je lui en savais gré — ; un calme plat à Copenhague; dans la mer du Nord, une brise tiède qui, en me berçant mollement, me poussait vers la France; le Havre, une sorte d’antichambre de Paris ; dans la Normandie, province riche, fertile, pittoresque et poétique, un soleil ardent, de frais ombrages, l'idéal de la vie de campagne que j’ai souvent rêvée et enfin, à Paris, la fournaise infernale. Je suis encore comme au début de mon voyage, seul sur le pont du navire ; je n’ai point eu le mal de mer dans la Baltique, je n’ai point de vertige ici. Pensées et affections, tout est chez moi dans le passé, et l'avenir ne va pas plus loin que demain. Cependant je vais bientôt sortir de la solitude, j’ai fait quelques visites; je vais faire ma tournée diplomatique, voir Guizot (1). Je dîne la semaine prochaine chez Saint-Priest (2).
La chaleur est accablante: point d'abri, point de refuge, de l’eau glacée au poids de l’or et encore faut-il aller la chercher chez Tortoni. N’en déplaise à mes compatriotes, je trouve qu’à Paris, on souffre de la chaleur autant pour le moins qu’à Pétersbourg.
t) Guizot était ministre des Affaires étrangères depuis le mois d’octobre 1 8-4 1 , sous l’autorité purement nominale du maréchal Soult qui conserva jusqu’en 1847 la présidence du Conseil, bien qu’en réalité son collègue en exerçât les fonctions.
2) Le comte Alexis de Saint-Priest, pair de France et membre de l’Academie française, fils du comte Armand de Saint-Priest et de la princesse Galitzine. 11 était né en 1803 à Odessa, et mourut à Moscou en 1851.
VICTOR DE BALABINE
19 juin.
Moukhanoff (1) avait à bord du Tage un excellent coupé à deux places; or, nous étant rapprochés pendant le voyage, nous nous sommes mis à deviser sur le moyen de faire passer le coupé sans payer de droits à la douane du Havre et sur l’agrément de faire route ensemble jusqu’à Paris. Doués l’un et l’autre d’un esprit éminemment inventif, voici, en deux mots, comment, sans autre difficulté, nous sommes arrivés à notre but: j’ai pris voiture, malles, vaches (2), sacs de voyage, etc., sous ma haute protection et, grâce à mon passeport de courrier, le tout a passé sans visites, sans obstacles, sans retard d’aucun genre. Une fois débarqué, j’ai expédié par la diligence, la grosse caisse contenant mes effets, me suis emparé de la vache et d’une des caisses du coupé pour mon expédition officielle et, ce service mutuel rendu, le reste du voyage à frais communs jusqu’à Paris où, comme je l’ai dit, nous sommes arrivés à quatre chevaux et précédés d’un postillon, moyen aussi dispendieux que prompt de voyager.
Rien de hideux comme la manière dont les postillons causent avec leurs chevaux : ce sont des mugissements semblables à ceux d’un homme qui s’apprête à vomir; et plus d’une fois, pendant la nuit surtout et lorsque le sommeil me gagnait, je me suis cru sur le bateau à vapeur: l’illusion était parfaite; de plus, ils sont mal-
(1) Plusieurs personnages de ce nom ont servi dans l’armée et la diplomatie russes à la fin du dix-huitième siècle et durant la première moitié du dix-neuvième siècle, mais il ne nous a pas été possible d’ideDtiûer celui-ci.
(2) Malle en peau de vache qu’on attachait derrière les voitures de voyage.
propres, poudreux sans être poudrés comme au temps jadis, peu empressés, indociles à la voix du voyageur qui se hâte, et l’argent est le seul moyen de leur faire entendre raison. Nous en avons usé et abusé, aussi roulionsnous avec une rapidité aussi satisfaisante pour un courrier que désespérante pour le voyageur sentimental et admirateur du pittoresque.
Je ne sais ce qui m’a frappé le plus de l’aspect de la Normandie que nous avons traversée, ou de celui de ce monstrueux Paris. La Normandie est, dit-on, de toute la France, la province la plus riche, la plus fertile, la mieux cultivée, la plus favorisée de la nature; en effet, un terrain constamment accidenté, des collines couvertes de bois de tilleuls et de marronniers, enfin de larges avenues de peupliers conduisant à de belles résidences seigneuriales. Le seigneur, il est vrai, se nomme aujourd’hui M. Trognon, M. Jobard et [iis que cela encore. Cependant quelques rares vestiges de l'ancienne France ont survécu au naufrage. Ainsi vous voyez s’élever, siales bords de la Seine, le château de la Meilleraye des ducs de Mortemart, l’une des plus anciennes familles de Normandie. Sur la route, près d’une petite ville dont le nom m’échappe, l'on trouve un cirque de construction romaine et à quelques pas de là, sur une hauteur, le pan l’une vieille église gothique, l'un et l’autre en parfaite conservation et entretenus avec un soin particulier.
Cette religion du passé, cet esprit de conservation ippliqué aux vestiges du vieux temps, chez un peuple jui a tout détruit, ne serait-il pas d'un bon augure pour avenir et n'accuserait- il pas un retour à des idées de i tabilité, ou du moins un temps d'arrêt dans la course agabonde de ce peuple léger? Quelqu'un a dit que la énération et l’amour des temps passés, chez un peuple,
VICTOR DE BALABINE
est semblable aux souvenirs de la jeunesse qui, chez le vieillard, lui reviennent toujours plus frais à mesure qu’il descend vers la tombe: c’est, en un mot, un signe de faiblesse et de décrépitude; je ne sais jusqu’à quel point la comparaison est vraie, mais si elle l’est, combien elle est consolante pour nous qui faisons si bon marché de ce qui est d’hier. A Paris, cette idée se représente et vous revient sous une autre forme, et involontairement l’on se surprend à se demander comment tout cela finira et quel est le gouffre qui engloutira toute cette foule qui tourbillonne sans cesse et semble si pressée de vivre.
Le temps est beau, le soleil ardent, la chaleur accablante, la sécheresse complète. Tout Paris, depuis la cave jusqu’au grenier, est dans la rue, et Eugénie, la demoiselle de comptoir, et Rosalie, la modiste, et MUe Rose, la blanchisseuse, et Eulalie, de condition et de vertu douteuses, M. Jules, l’avoué, Gabriac, vieil émigré, Jobard, parvenu ; enfin, le mercier, pâtissier, chemisier, bottier, carrossier, tailleur, parfumeur, voyageur, député, pair de France et secrétaire d’ambassade, tout flâne, va, vient et ne fait rien .
Mais est-il possible que ce soient là les allures d’une population inquiète et malcontente ! Si c’est le cas, le mécontentement des Parisiens ne saurait se comparer qu’au désespoir des héroïnes de Rossini qui se tuent et chantent l’amour sur le même ton.
A propos de Rossini, j’ai été entendre les Huguenots de Meyerbeer. Illusion ! déception ! MmeDamoreau (1) m’enavait prévenu; elle avait raison : Üuprez(2) est à Londres, les dou-
(1) Célèbre cantatrice française, une des gloires de l’Opéra; elle venait d prendre sa retraite et d'être nommée professeur de chant au Conservatoire. I
(2) Le fameux ténor dont le nom reste ineffaçable des annales de 1 musique; il était alors dans toute sa gloire.
blures seules sont ici. Ne connaissant pas l’économie intérieure des théâtres de Paris, j’ai fait chercher, à tout hasard, une place parmi celles qui coûtent le plus cher et je me suis trouvé, moi, cinquième dans une loge, assis sur ce qu’on se plaît à qualifier du nom pompeux de chaise et ce qui n’est autre, à mon avis, qu’un vilain coussin rembourré comme le serait une pierre, avec un dossier de la même étoffe, raide et ignoble. La salle du spectacle est loin d’être belle: du vilain papier rouge au fond des loges, des dorures noircies, des rideaux, des costumes qui ont servi à deux ou trois générations successives, et des figurantes, des princes et princesses, pages et demoiselles d’honneur, des reines tels que n’en comportent plus depuis longtemps nos théâtres impériaux. Enfin mon sens visuel qui vit encore de ses habitudes pétersbourgeoises a été singulièrement et désagréablement affecté. De ce côté, les théâtres impériaux ont, sans contredit, un immense avantage sur l’entrepreneur qui visite à deux fois ses poches avant de parer d’un nouveau tricot les jambes de ses danseuses.
Quant à l’ouïe, il n’en est pas de même, et les doublures d’ici l’emportent de beaucoup sur la fleur de nos chanteurs. L’orchestre peut, à lui seul, combler le déficit. A la vue de cette masse énorme de musiciens, je m’attendais â lui voir couvrir la voix des chanteurs. Loin de là. Quel ensemble! Quelle admirable entente des effets de l'harmonie ! Comme les piano et les forte sont artistement ménagés, c’est vraiment admirable ! Quant à la musique même, elle est d’un puissant effet, d’un style sévère et imposant. En attendant, l’on ne me rattrapera plus dans ces vilaines loges.
Ce jour-là, j’avais dîné au « Rocher » (il n’y a que les petites gens qui disent Rocher de Cancale ou Rois de Bou-
VICTOR DE BALABIXE
logne, notre espèce dit simplement : le Rocher, le Bois, etc.) et m'étais fait donner : 1° potage aux croûtons à la Condé, 2° filet de sanglier, 3° turbot sauce aux huîtres, 4° petits pois à l’anglaise, 5° fraises à la crème: total 12 francs, y compris le vin.
Ceci me ramène au positif. Je suis encore à l’hôtel Wagram, que je ne quitte que dimanche ou lundi pour celui de l'ambassade. J’occupe un appartement de trois chambres au quatrième, à raison de 50 francs par semaine pour les chambres seules. O force toute-puissante de l’habitude! A peine installé dans cet hôtel, l’un des premiers de Paris, je me suis tout de suite mis en quête d’un valet de chambre; j'avais entendu dire que l’on était bien servi dans les grands hôtels; quelle cruelle erreur! Et en effet, comment cela pourrait-il être là où il y a cinq ou six valets pour cinquante ou soixante voyageurs. C’est bon pour quelques heures tout au plus, mais pour quelques jours c’est intolérable.
Heureusement, dans ce pays de cocagne, vous trouvez tout sous la main. Sur la recommandation du plus vieux des serviteurs de notre ambassade, qui y est installé depuis vingt-quatre ans, je me suis décidé et ai pris à mon service M. Louis Tallard, quarante ans, petite taille, figure intelligente, alerte, ayant servi vingt ans en Russie, sept ans à Londres, chez lord Durham et chez lord Clanricarde et parlant le russe, l'allemand, le français et l’anglais; cent francs par mois avec la table, les habits, le tout après lui avoir préalablement fait signer un document en quatorze articles, confectionné à l’instar de ceux dont nos Jocrisses sont tenus de subir l’édifiante lecture avant de prendre du service chez nous.
Par l'article 13, il lui est prescrit d’être au mieux avec lous les gens de l'ambassade, d’éviter avec soin brouilles
et querelles et de reconnaître, après la mienne, la juridiction du maître d’hôtel. Enfin, par l’article 14, il s’engage à faire preuve de la plus grande politesse à l’égard de tous ceux qui pourraient entrer dans mon antichambre et non seulement à se lever lui-même, mais, en outre, à faire lever tous ceux de son espèce qui pourraient, aux approches de mon appartement, se trouver sur mon passage. Cette rigueur n’est peut-être pas dans les mœurs du pays, mais voici ce qui y a donné lieu; ici un épisode est nécessaire.
A Paris, m’avait-on toujours dit, ce qu’il y a d’admirable, c'est que l’on n’a que faire d’un équipage. On en trouve à chaque pas, qui vous transportent d'un bout de la ville à l’autre. En réalité, les diligences, jumelles et autres, dont les noms m’échappent, vous transportent non pas où vous voulez, mais où elles veulent bien : premier inconvénient. Elles n’ont point l’habitude de se tenir ni à la porte de l’hôtel Wagram, ni à celle de l’ambassade de ltussie, il faut donc commencer sa course pédestrement pour ensuite l’achever en voiture, que dis-je? pour l’achever à pied, car, encore une fois, ces histoires ne vous conduisent et ne s’arrêtent que là où le cœur leur en dit, sans compter qu’il faut longtemps faire le pied de grue en attendant celle que vous voulez prendre. Il suffit que votre but soit, par exemple, la barrière de l’Étoile, pour que vous voyiez préalablement défiler des véhicules qui vont d’un autre côté. Enfin, celui que vous attendez si impatiemment paraît à l’horizon. Mais, oh ! ignominie sans égale ! sur le derrière du monstre une planche blanche est arborée, et, sur cette planche, le mot fatal « complet », c’est-à-dire qu’il n'y a plus de place, fût-ce pour une épingle.
Viennent ensuite les cabriolets, oii vous êtes assis côte
VICTOR DE BALABINE
à côte avec un malotru puant et sale, et où, pour peu qu’il fasse crotté, vous ne sauriez monter sans endommager considérablement la fraîcheur juvénile et printanière de vos inexpressibles. Les Carolines sont de petites voitures philosophiquement remorquées par une haridelle unique, conduite par un paquet de linge sale qu’on intitule, Dieu sait pourquoi, du nom de cocher, et dont l’unique souci est de maintenir sa Dulcinée sur ses jambes. C’est une invention admirablement adaptée aux natures rêveuses et méditaitves, coûtant 1 fr. 65 c. l’heure, ce qui veut dire 2 francs, car on vous demande des pourboires; à la course, 1 fr. 50 c.
Que M. Gabriac, M. Jules, M"e Eugénie fassent un usage journalier de ces voies de transport pour aller à heure fixe à tel endroit et en revenir, bon ; mais votre très humble serviteur qui, à trois heures, veut aller prendre son bain dans la Seine et y tremper ses charmes, revenir chez lui pour un bout de toilette, faire une visite à la princesse de Broglie, puis dîner chez le comte de Saint-Priest, aller de là chez Tortoni, pour y savourer une glace rafraîchissante, et enfin passer sa soirée chez la comtesse Razoumowsky (1), comment peut-il s’accomoder d’une Caroline? Mais que le diable emporte cette Caroline! et, d’ailleurs, pourquoi ce fichu nom écrit en gros caractères d’or, sur fond brun, d’une nuance équivoque ?
Voici maintenant l’alternative qui lui reste : un cabriolet de remise à la demi-journée, 14 francs, avec le pourboire; à la journée 17 francs ; ou une calèche, ou un coupé à deux chevaux : demi-journée, 17 francs, journée,
(1) La comtesse Léon Razoumowsky, nièce ou belle-lille du prince de ce nom, qui fut longtemps ambassadeur de Russie à Vienne. Elle était une des- I étoiles de la société cosmopolite de cette époque et résidait souvent à l’aris. 1
22 francs. Si non, qu'il se fasse Uabriac, Jules ou Arago, c’est-à-dire qu’il renonce au monde et à ses vanités et qu’il se consacre à quelque chose qui rapporte au lieu de coûter.
Voulez-vous maintenant savoir l’origine de l’article 1 î signé par M. Louis Tallard? la voici. J’avais, pendant deux jours, fait usage d'un de ces cabriolets de remise à la journée, suffisamment élégant et convenable; je le commande le troisième jour pour les deux heures : j’entre à trois heures dans la cour de l’hôtel et, de loin, j’aperçois M. Pierre, mon cocher, se balançant agréablement sur une chaise; je l’approche.
Moi: Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?
M. Pierre, toujours assis : Une heure, Monsieur.
Moi: Mon domestique est-il rentré?
M. Pierre, toujours assis et renversé sur sa chaise : Il vient de rentrer, Monsieur.
Moi : Hohé ! Louis !
Louis: Plaît-il, Monsieur.
Moi : Quel est cet animal?
Louis, d'un air étonné : Votre cocher, Monsieur.
Moi: Mon cocher! Jetez-moi ce malotru à la porte, apprenez-lui à vivre et dites à son maître que s’il m'envoie encore un pareil idiot, je prendrai soin de sa réputation, allez !
M. Pierre était sur son séant, raide comme un soldat de la ligne et balbutiant des excuses; j’ai été sans miséricorde. Enfin et pour conclure l’article des voies de transport, pour peu que l’équipage me soit nécessaire dix ou douze fois par mois, c’est une affaire de 200 à 250 francs.
J’ai dîné dans cinq restaurants différents, et cette série
VICTOR DE BALABINE
d'expériences m'a mené à conclure qu'il n'y a pas moyen de calmer un appétit, même médiocre, à moins de 5 à 6 francs. Par exemple: pain 0 fr. 25 c., vin, une demibouteille, 2 francs, beafsteak aux pommes de terre 1 fr. 25 c., sole frite 1 fr. 75 c. à 2 francs, café 0 fr. 40 c., total: 5 francs, plus 0 fr. 25 c. de pourboire, et lorsqu’on a dîné de la sorte, on a faim de nouveau à 9 ou 10 heures du soir, ce qui fait que l’on demande des glaces ou des fruits, encore 2 ou 3 francs. Ainsi : café le matin avec pain et beurre 1 fr. 50 c., dîner 6 francs, goûter 2 fr. 50 c. ; la journée revient à 10 francs. En résumé : équipage 250 francs, table 300 francs, valet de chambre 100 francs, total pour ces articles seulement 600 francs. Reste le blanchissage, le tailleur, le cordonnier et l’article toujours considérable des dépenses imprévues, les spectacles, les livres, les gants, les souscriptions, que sais-je enfin, et l’on arrive à conclure que la vie de Paris est des plus dispendieuses.
Je suis entré en fonctions. Dimanche ou lundi je prends possession de mon logement à l'ambassade. C’est l’appartement de Gagarine, qui part demain en courrier pour Pétersbourg. Il avait, il y a un an, meublé à neuf, à ses frais, l’une de ses chambres qui est à la fois le salon et le cabinet. Je n'ai eu d’autre alternative que de lui acheter ses meubles ou de les lui faire enlever. Mais, ces meubles étant à la fois commodes et élégants et de plus parfaitement adaptés à l’appartement, je me suis décidé à les lui acheter, d’autant plus qu’il me les cédait à 50 0/0 de rabais et que refuser tout arrangement de ce genre eût eu mauvaise grâce. J'ai donc eu à débourser 1.808 francs; en revanche, je vais être logé d'une manière tout à fait agréable et, une fois installé, je vais procéder sérieusement et méthodiquement à l’exploration de Paris.
27 juin.
Je suis, depuis quelques jours, installé à l'ambassade où je suis aussi largement que confortablement : une première chambre à une fenêtre, qui est ma salle à manger, c’està-dire que j’y prends, à deux heures, la côtelette et les légumes officiels que me fournit gratis la munificence de l’Ambassadeur; une seconde chambre de grande dimension qui est à la fois mon cabinet de travail, ma chambre de réception, mon « sanctum sanctorum » en un mot.
Voici une description succinte de cette chambre arrangée à neuf, l'année dernière, par Gagarine : deux grandes fenêtres séparées par un intervalle d'environ deux toises; les murs tapissés d'un fort joli papier, fond jaune paille, très clair, orné de grands bouquets de fleurs blanches, le tout entouré d'une bordure en arabesques verte et blanche, puis d’un encadrement bronze sur une bande vert foncé. Les meubles bien rembourés et fort commodes : un tapis vert et rouge, une table, un bon bureau, une armoire pour ma bibliothèque future, un second bureau et deux étagères, voilà ce qui, pour le moment, compose l’ameublement de cette pièce.
Enfin une petite chambre à coucher avec armoire pour les habits, toilette, commode pour le linge, glaces, lit, etc.
Il n’y a, comme vous voyez, rien de trop, mais aussi rien n’y manque. Et cependant bien des choses m’embarrassent : comment ferai-je, par exemple, pour accrocher à la muraille, sans endommager le papier, les milliers de statuettes et d’objets de tout genre qui sont
VICTOR DE BALABINE
pour moi, lors de mes .promenades, un sujet de perpétuelle tentation, et dont je compte faire l’acquisition avec mes nombreux millions.
Enfin, pour ne rien omettre, mon domestique a sa chambre au-dessus de la mienne, une seconde petite chambre pour y nettoyer mes habits, bottes, lampes etc... et pour finir, une grande antichambre donnant sur l’escalier et commune à toute la clique des secrétaires.
Rien encore de changé à mon genre de vie. Ivisseleff ne me presse pas pour mes présentations, moi, j’en fais autant de mon côté, et recule le moment où, une lois lancé et introduit dans ce qu’on nomme le cercle, je m’appartiendrai moins que je ne fais actuellement. Mon service me prend du temps : je descends à la chancellerie entre dix et onze heures et commence le visa des passeports, puis les occupations plus diplomatiques, quelques petites affaires arriérées qu’il s’agit de terminer ; enfin, je compte bientôt me mettre à la lecture de toutes nos archives qui comprennent une période de quatorze ans, et peu à peu accaparer et concentrer dans mes mains le plus d’affaires possible ; il faut pour cela beaucoup de patience et un peu de quelque chose comme de la souplesse.
J’ai été deux fois à Versailles. Versailles est comme le grand sceau du siècle de Louis XIV et porte au plus haut degré le cachet de sa Cour ; cet immense palais, ces vastes terrasses, ces étangs carrés, ces allées droites où vous vous promenez sous des voûtes épaisses et sombres, taillées dans le massif de ces vieux marronniers contemporains du grand roi; enfin, cette tendance à discipliner la nature elle-même et à donner à la création la tenue de Cour de la créature de cette époque, tout cela en un mot est vivant, c’est la vie dans la mort.
Dans la cour du château, sur cette magnifique esplanade où Louis XIV, à cheval, commande en maître aux maréchaux de France assemblés tout autour, on retrouve Murat, Berthier, Lannes et les généraux de la Révolution. L’idée de réunir en un seul endroit les représentants et les souvenirs des deux plus grandes époques de l'histoire de France est fort belle sans doute. Cependant, rien de plus tristement discordant que celte réunion. Tout vainqueurs qu’ils aient été, les grands de Napoléon ont ici l’air humble de vaincus, l’air d’intrus, de héros de corps de garde, à côté de la superbe majesté des Turenne et des Luxembourg. Mais n’a-t-on pas fait de l’histoire sans s’en douter, car l’époque napoléonienne à Versailles, cette invasion de ces héros de bivouac au milieu des grands de la Cour, fait exactement l’effet que devait produire l’Empereur et l’Empire lorsque, oubliant leur origine populaire, ils prenaient, pour la faire oublier à ceux qui les avaient élevés, les allures, le ton et les usages du passé dont les séparait cependant tout l’abîme révolutionnaire.
Il y a encore autre chose dans cette fusion que l’on retrouve ici à chaque pas; il y a les tendances et la pensée intime de tous les pouvoirs qui régnent ou ont régné en France. Partout, à côté des gloires antiques, le peuple, une fois maître, a voulu placer ses héros à lui, et le pouvoir suprême a exécuté la volonté du peuple, soit qu’il fût trop faible pour s’y opposer, soit que pour un moment il se soit fait peuple lui-même. Ainsi, les maréchaux de Napoléon dans la cour de Versailles, dans le musée, les tableaux représentant ses victoires et, dans le palais royal, le tableau représentant Camille Desmoulins debout sur une borne et haranguant le peuple datent naturellement des premières années de la Révolution de Juillet; enfin, dans plus d’une église, j’ai lu des inscriptions comme
celle-ci : « Ci-git le maréchal duc dedoigny, commandant des armées. Il fut bon père, etc., etc... » et après le mot «armées», un espace laissé en blanc, ce qui signifie qu’il y avait autrefois « armées du roi », et qu’une jalousie mesquine a fait justice de ces mots.
Quelque grandiose que paraisse donc à première vue la réunion en un même endroit des souvenirs de la Royauté, de la Révolution et de l’Empire, l’on y voit, quand on pénètre un peu plus au fond, de la flatterie et de la lâcheté, d’un côté, et, de l’autre, toutes les petites passions des parvenus de la veille.
De là, à l’hôtel des Invalides. A la bonne heure! Ici l’Empire est dans son beau, dans son vrai, c’est l’Empereur entouré de ses vieux soldats, c'est le lendemain d’une bataille. La cour, l’esplanade, le dôme, l’église et ses vieux guerriers se promenant en long et en large, c’est vraiment magnifique. Mais ce qui surtout est extraordinaire et frappant au suprême degré, c’est, dans cette enceinte, ce règne posthume, cette influence d’outre-tombe de Napoléon sur tout ce qui l’entoure. Nulle part, dans aucun palais, dans aucune église, vous ne trouverez ce silence profond qui règne dans la chapelle ardente. A son empressement à se découvrir au seuil de la porte, à son air soumis et humble, vous ne reconnaissez plus le bourgeois de Paris, et rien de plus piteux que le vainqueur de Juillet qui vient rendre hommage aux mânes de l’Empereur. On dit que le peuple est oublieux, parfois cependant il a bonne mémoire. La pluie tombait avec violence, force me fut d’entrer en conversation avec les invalides quiflâ naient dans les galeries.
— Où avez- vous été blessé?
— A Austerlitz, à Wagram, etc., etc.
Et, là-dessus, des récits interminables mêlés de
réflexions politiques, mélange de vrai, de faux, d’absurde, etc.
— Mais où sont donc ceux de Russie? Ce sont ceux-là surtout que je voudrais voir.
— Et pourquoi cela? me demanda une sorte de géant, qui n’avait du règne animal que la figure et le corps, le bois ayant remplacé chez lui bras et jambes.
— Parce que, dis-je, j’aimerais à causer un peu de mon pays.
— Ah! vous êtes Russe, vous? Je vous connais, allez! J’en étais, moi, et j’ai eu bien de la peine à en revenir!
Là-dessus, il enfonce son chapeau sur ses yeux, me tourne le dos et va s’asseoir dans un coin.
— Ne l’ai- je pas offensé, mon capitaine?
— Non, non, jeune homme, non; c’est, voyez- vous, la vieille bile de la Grande Armée qui remonte quelquefois, il faut nous passer ça.
4 juillet.
Tout Paris est en fuite : on part pour les eaux, pour la campagne, pour les élections. Les élections, époque de luîtes violentes entre les partis, où les esprits fermentent, les [tassions s’agitent, les élections, cette année, se font avec un calme, une tranquillité, une indifférence sans exemple depuis la révolution de Juillet; il y a évidemment lassitude, accablement dans les tètes d’ordinaire si chaudes, dans les langues si bavardes.
Il est difficile de préciser au juste les causes de cet état de choses. Tl y a là d’abord une sorte de réaction naturelle,
de contre-coup après l’agitation où la question d’Orient, la rupture avec l’Angleterre et les armements avaient plongé le pays. Après s’être monté l’imagination, s’être tenue sur le qui-vive et prête à s’élancer dans l’arène pour venger ce qu’elle qualifiait d’affront à l’honneur national, la France, après avoir rêvé des batailles, convoité le Rhin et chanté la Marseillaise, a vu toute cette fantasmagorie belliqueuse fuir comme un rêve et ce rêve ne laisser après lui que peu ou point de traces.
L'automne dernier, des élections ont eu lieu en Angleterre. Au pouvoir depuis onze ans, le parti Whig, avec Palmerston et Russell, poussé jusque dans ses derniers retranchements par Peel à la tête des Tory s, tombait au milieu des plus brillants succès de sa politique extérieure, et peut-être à cause même de ses succès, lesquels, en définitive, devaient coûter cher à la nation qui, tout en y applaudissant, les pesait froidement dans la balance du pour et du contre. Peel a triomphé; de grandes questions ont été posées, débattues, résolues. Qu’avons-nous ici, dans ce moment? Rien, rien, à la lettre; pas une question controversée, pas une question sérieusement discutée. L’extension du droit d’élection et l’exclusion de la Chambre élective des fonctionnaires publics, ces deux vieilles marottes de l’Opposition, ont été, sous le nom d’adjonction des capacités et d’extension des incompatibilités, discutées cet hiver, résolues dans le sens conservateur. c’est-à-dire rejetées et sont, par conséquent, épuisées !
Restent donc les injures contre l’Angleterre et contre- Guizot qui, fidèle à ses penchants, ne se soucie pas d’en détacher la France plus qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est par conséquent l’animosité contre l’Angleterre qui, à elle seule, fait tous les frais de nombreuses, stériles et stupides-
adresses des futurs députés à leurs commettants. Or une fraction du parti conservateur, la fraction Molé, en fait autant de son côté et tient le même langage: il en résulte que l’opposition, malgré tous ses efforts, ne parvient pas à s’isoler, qu’elle est aux abois, à l'agonie.
Somme toute, le parti conservateur paraît avoir fait d’immenses progrès, le Radicalisme est tombé dans le discrédit le plus complet et tout fait présager le triomphe de Guizot, qui recueillera ainsi les fruits de sa persévérance et de son incontestable fermeté pour ce qui regarde la politique intérieure du pays, qu’il manie avec succès et bonheur à la fois.
C’est aujourd’hui, 9 juillet, que les douze arrondissements de Paris procèdent à l’élection de leurs douze représentants qui, différents en ceci des douze apôtres, ne suivent pas le même maître, mais s’en vont, comme au jugement dernier, les uns à droite, les autres à gauche, car il en est bien peu dans ce pays qui marchent droit devant eux; la ligne droite, pour être la plus courte, n’en est pas moins la plus dédaignée, et cependant l’aspect de Paris n'a pas subi le moindre changement: toujours le même calme, la même tranquillité, pas de drapeaux déployés, rien enfin des mœurs de la perfide Albion.
10 juillet.
J’ai fait la semaine dernière la connaissance de Berlioz, que j'ai vu chez lui. Sa physionomie est agréable, son expression un peu triste et fatiguée, ses manières calmes et réservées. Il paraît mécontent du public de Paris qui
n’est pas à sa hauteur, et semble avoir des vues sur le Nord. Je lui ai demandé s’il était vrai que le public musical de Paris fût aussi nombreux qu’on le prétendait généralement.
« Eh ! mon Dieu, non, Monsieur, me répondit-il, rien au monde de plus anti-musical que les Parisiens, que les Français en masse. Si le rythme d’un motif quelconque est vif, pétulant et tel par exemple qu’un enfant le saisirait de prime abord, le Parisien est content et le fredonne le lendemain sur le boulevard, non sans l’avoir toutefois préalablement défiguré à sa guise; mais, si par malheur, il est long, prolongé et sérieux, le Parisien n’y comprend plus rien, il bâille, il s’ennuie. Il n’y a donc de public musical que celui du Conservatoire, et si l’on en excepte ceux qui s’y rendent par ton, pour suivre le torrent de la mode, le noyau musical se restreint encore et devient presque imperceptible! »
Berlioz monte, pour les fêtes de Juillet, une grande symphonie avec chœurs, et il m’a prié de venir assister à la répétition. »
Avant-hier, Foelkersam et moi, nous sommes fait réveiller à trois heures du matin, pour voir l’éclipse de soleil, totale dans les pays du midi, à Marseille par exemple où Arago est allé faire ses observations, presque totale à Paris, et, dans tous les cas, la plus considérable de ce siècle, car ce n’est que le 31 décembre 1900 que ce phénomène se renouvellera. « Demain, disait le Journal des Débats du 7, la moitié de la population de Paris, de la France, de l’Europe entière sera sur pied à cinq heures du matin ».
Je me lève, je descends dans la rue: un silence morne, profond, le fiacre attardé ramenait chez lui ou chez elle, celui ou celle à qui le plaisir avait fait oublier l’heure
avancée de la nuit, les balayeurs et balayeuses frottaient en jasant le pavé poudreux, et le ruisseau roulait à force les immondices de la veille. Le ciel était couvert, la pluie tombait à grosses gouttes. Cependant, animés d’un beau zèle, nous nous dirigeâmes vers l’arc de l’Etoile. Une fois là-haut, le temps parut devoir s’éclaircir et nous attendîmes le moment solennel. Entin, à travers un rideau de vapeur qui nous permit de voir le soleil à l’œil nu, nous vîmes son disque, couvert presqu'en entier par la lune, nous apparaître sous la forme d'un croissant. Le jour, qui avait visiblement baissé, reparut bientôt peu à peu. Le spectacle était fort beau: le soleil, perçant çà et là les nuages, éclairait la campagne, Montmartre, Ménilmontant, toutes les hauteurs environnantes et, à nos pieds, Paris qui se réveillait et que surplombait encore une masse épaisse de vapeurs, dans laquelle allaient se perdre les tours de Notre-Dame, le dôme des Invalides et toutes les colonnes.
1 1 juillet.
Les élections de Paris vont mal pour le ministère, sur quatorze collèges électoraux, le ministère, qui comptait obtenir 8 voix, n’en a obtenu que 2. C’est inimaginable à quel point tout ici est chanceux: le préfet de la Seine, comte Rambuteau, qui, soit par lui-même, soit par ses agents, connaît la grande masse des électeurs, regardait le triomphe du ministère comme parfaitement assuré à Paris. Cependant, dans les élections de tout le royaume, il y a, jusqu’ici du moins, équilibre. Dans tous les cas, si
VICTOR DK BALABINE
Guizot venait à tomber, ce qui n’est que peu probable, ce serait Molé ou quelqu’autre de la même couleur qui le remplacerait, car il n’est nullement question de Thiers, ce seraient donc toujours les conservateurs.
25 juillet.
Après-demain, je vais assister à l'ouverture des Chambres. Avant-hier, j’ai été à l’ambassade d'Autriche où Risselefl' m’a présenté et où j’ai trouvé réunie une partie du corps diplomatique, entre autres lord et lady Cowley et, enfin, Guizot, auquel j’ai également été présenté. On voit que je parcours l’échelle du haut en bas.
L’ambassadeur, le comte Apponyi, est un homme d’environ soixante ans, d’un extérieur et de manières agréables; il tient du Hongrois, par son air franc et ouvert, et du diplomate autrichien, par l'élégance de ses manières. Sa femme est le type de la grande dame allemande : grande, mince, blonde et douce; la fille de la maison est d’un extérieur agréable. Lady Cowley ressemble à Mme Dournoff, la mère, ma compatriote. Quant à Mylord, auquel, grâce aux journaux qui avaient réclamé contre sa nomination, je m’attendais à voir l’apparence d’une momie desséchée ou d’une carcasse de mammouth antédiluvien, j’ai été fort étonné de le voir porter encore avec tant de succès le poids des ans, car loin d’imiter Stuart de Rothesay (1), il maintient admirablement la perpen-
(1) Il avait été ambassadeur d’Angleterre à Paris de 1815 à 1830; il y avait été remplacé par lord Granville qui y resta quelques années, il eut pour successeur lord Cowley.
diculaire et se tient droit et raide sur ses jambes. Il m’a dit que Stuart avait l’intention de venir ici et de se diriger par Marseille, Constantinople et Odessa vers Pétersbourg.
— Il me semble, Mylord, dis-je, qu'il est assez dans les habitudes de lord Stuart de faire des courbes pour arriver à son but.
— Oui, me répondit-il, ce sont les dernières oscillations d’un pendule dont la marche, du reste, n’a pas été toujours régulière.
J’ai trouvé là la princesse de Lieven et lui ai été « int.roduced». Elle joue ici une sorte de rôle et son intimité avec Guizot la met en relations avec tout ce qu'il y a de notabilités politiques ou plutôt diplomatiques. Les lauriers de la fashion sont aujourd’hui chez elle flétris à jamais, aussi se borne-t-elle sagement à cultiver le champ, non moins fertile et plus sûr, de la politique, elle en cultive les fleurs et laisse à ses amis les ronces et les épines. Guizot n’est pour elle qu’un marchepied, qu’un piédestal, et périsse Guizot pourvu qu’elle surnage!
Jamais, non jamais, je n’aurais soupçonné Guizot l’homme d’Etat, le grand orateur, le chef du Cabinet, l'implacable persécuteur des délits de la Presse, le grand historien, sous l’enveloppe maigre et chétive du petit homme que l’on m'a montré enfoui dans un fauteuil et causant à demi-voix avec la princesse de Lieven; Parante (I), dont nous avons trouvé les manières humbles et modestes, peu aristocratiques, est. pour la tenue, un Talleyrand ou un Metternich à côté de Guizot; enfin, figurez-vous quelque chose entre un professeur de langue
I) A peine est-il besoin de rappeler que, sous le règne de Louis-Philippe, le baron de Baranle représenta la France en lîussie. e,n qualité d’ambassadeur.
VICTOR DE BALABINE
française et un vieil acteur pensionné par l’administration des théâtres, et vous aurez quelque idée de la personne extérieure de Guizot. On dirait, à le voir, qu’il ne saurait viser au-delà d’une chaire de rhétorique à la Sorbonne et ne faire qu’une triste figure dans l’arène où se choquent et se brisent les passions politiques et où se débattent les grands intérêts de l’État. Cependant, lorsqu’on le regarde attentivement, son œil grand, brillant et intelligent, son front haut et l’expression entière de sa physionomie, l’on commence à se réconcilier avec le personnage ; j’attends les débats qui vont s’ouvrir pour signer la paix avec lui.
N’est-il pas étrange que, pour savoir à quel point il est aimé et populaire dans son pays, un prince doive de toute nécessité mourir, car, quelque aimé, quelque populaire qu’il soit, nul n’ose, de son vivant, le louer tout haut, de crainte d’être taxé de servilité. C’est la mort du duc d’Orléans qui me suggère cette réflexion (1). Aimé par la troupe qui l’avait souvent vu au feu, affrontant sans sourciller les dangers aux avant-postes sous le soleil ardent de l’Afrique, par la bourgeoisie et le peuple qui connaissaient son penchant aux idées libérales et qu’attiraient vers lui ses manières faciles et affables, par sa famille et son entourage qui appréciaient en lui ses qualités aimables et son esprit ardent et vif, le duc d’Orléans est regretté par tout le monde. J’ai questionné sur son compte les marchands, les cochers, les soldats, les ouvriers des faubourgs, les jupons, tous me donnaient la même réponse :
— Ah ! Monsieur, c’est un affreux malheur pour la France !
— Et Nemours?
(1) Le Prince royal venait de mourir tragiquement, le 13 juillet, victime d’un accident de voiture.
— Ah! Monsieur, celui-là nous le connaissons à peine.
En effet, rien de plus différent que ces deux frères.
L’un était, dit-on, spirituel, vif, ardent, aimable, enlin il possédait, au plus haut degré, le coté brillant du caractère français. L'autre est taciturne, silencieux, d'une conception moins prompte, d’un abord froid, un peu hautain et peu communicatif. D’un autre côté, cependant, le duc d'Orléans était, dit-on, vacillant, chancelant et peu constant dans ses opinions. On l'a entendu dire un jour que, lorsqu’il lui fallait prendre quelque résolution importante, il lui arrivait souvent de consulter Nemours qui ne manquait jamais de lui donner de bons avis. On assure que le roi et ceux de ses conseillers qui, par leur position, sont le plus à même de connaître ce prince font grand cas de son caractère. On le dit ferme et persévérant, très conservateur et peu partisan des idées libérales.
Quelques jours après son arrivée, Mme Adélaïde lui dit:
— Eh bien ! Nemours, voyez comme la France entière pleure la mort de votre frère, comme il était adoré par la Nation ; et vous, comment ferez-vous avec votre caractère taciturne et inabordable, c’est un vrai malheur!
— Madame, répondit-il, quand mon frère vivait et était l'héritier du Trône, mon devoir était de m’effacer : maintenant tout changera.
On ne saurait se figurer la profonde douleur et en même temps la résignation du Roi et la Reine, soutenus l'un par une grande force de caractère et un grand empire sur lui-même, l’autre par une foi vive, une religion éclairée. Lorsque, étendu sur un vilain grabat, dans une masure triste, sale et sombre, le duc d’Orléans, entouré de sa famille et des grands dignitaires de l’État, rendit le
VICTOR DE BALABINE
dernier soupir, la Reine, qui tenait la main de son fils dans la sienne, a eu le courage et la force de donner ellemême l'ordre d’entonner le chant des morts, et ensuite d'accompagner le corps de son fils jusqu’à Neuilly.
Lorsqu’il est distrait et occupé par ses affaires le Roi est calme et se possède entièrement, mais livré à luimême il s’abandonne au plus violent désespoir, se retire dans quelque coin obscur de son appartement, appuie son front contre les mains et se met à crier: « pourquoi est-il mort, mon pauvre fils? C’estmoi qui devais mourir ! »
Et l’on entend ses sanglots jusque dans les parties les plus reculées du palais. Alors la Reine accourt, le prend par le bras, le secoue et, en l’entraînant vers les autres membres de la famille réunie : « Qu’est-ce que cela signifie? lui dit-elle. Vous n’avez pas le droit de parier ainsi, vous ne vous appartenez pas, c’est à nous, à la France que vous appartenez. Vous devez vivre ».
Hier, il y a eu réception aux Tuileries, où les grands Corps de l’État et le Corps diplomatique sont venus présenter leurs compliments de condoléances au Roi. C’était une réception muette, l’on ne faisait que passer et saluer : elle était commandée par la politique: le Roi, triste et abattu, devait se faire voir au public, ferme de corps et d'esprit. N’ayant point encore été présenté à Sa Majesté, je n’ai pu y être.
Jusqu’au 30 le corps du défunt restera déposé à Neuilly, le 1er et le 2 à Notre-Dame où l’on fait de grands préparatifs pour le recevoir, enfin le 3 aura lieu la cérémonie des obsèques et, dans la nuit du 3 au 4, il sera transporté à Dreux, dans le caveau de la famille.
L’on attend la réunion des Chambres avec une vive anxiété et l’on prévoit des débats violents et orageux. Tout a disparu devant une seule question : la loi de Régence
qui va être discutée. Le Gouvernement n'a encore rien dévoilé de ses intentions, mais l'on suppose que sa proposition consistera à donner la Régence, en cas de mort du Roi, au duc de Nemours, et à conserver le soin de l’éducation et de la tutelle du comte de Paris à la duchesse d’Orléans. Cette loi eût peut-être été votée à l'unanimité, si de vils intérêts de parti n’aveuglaient les intelligences étroites de délégués de la Nation, au point de leur faire convertir une question vitale pour l’avenir en question purement ministérielle. La Gauche veut faire de la chute de Guizot une condition de son adhésion. Comment cela iinira-t-il? Dieu le sait!
Hier, j'ai assisté à l’inauguration de l’église de la Madeleine: la foule y était immense, l'Archevêque y assistait. L’église est des plus spacieuses; l’extérieur est fait sur le modèle d'un temple païen situé à Nîmes et connu sous le nom de « la Maison carrée », l'intérieur est richement orné de dorures.
18 août.
.l’avais espéré assister le 26 juillet à l'ouverture des Chambres, il n’en a rien été cependant : les chefs de mission ont seuls eu des billets pour l’entrée, et nous autres, secrétaires, avons été exclus. L'Angleterre et l’Autriche ayant eu le même sort, cette circonstance a contribué à calmer mon courroux, qui était des plus violents.
Le soir de ce même jour il y a eu réception chez Guizot. C'était, depuis la convocation des Chambres et depuis la
VICTOR DE BALABINE
mort du duc d’Orléans, la première réunion de ce genre; de plus, les élections venaient d’être terminées dans un sens hostile au ministère à Paris, favorable dans les provinces ; enfin, les adhérents du cabinet avaient à compter leurs forces et le ministre lui-même avait intérêt à montrer les rangs de ses partisans nombreux et serrés. Ses espérances se sont, ce jour-là, pleinement réalisées. En effet, le Corps diplomatique, les fonctionnaires publics les députés conservateurs, etc., etc., tous s’y sont portés en masse. Guizot se tenait à l’entrée du salon deréception, saluant les personnes qu’on annonçait successivement, donnant des poignées de mains aux uns, échangeant quelques paroles avec les autres; il était dans son salon, comme il l’est dans son cabinet, comme à la Chambre, l’àme de tout ce qui se dit ou se fait.
Voici venir Salvandy (Alonzo), rentré de sa malencontreuse ambassade (1), la tête nonchalamment penchée sur l’épaule droite, le teint brun, les yeux noirs et levés au ciel, grand, assez bien fait et bel homme, surtout en comparaison de Sauzet qui le suit : Sauzet, auquel tous les partis s’accordent à refuser les qualités nécessaires pour porter dignement le fardeau de la présidence de la Chambre (2) et qui, pour cela même, a été réélu ; enfin Rémusat, Duchâtel, Lamartine et Dupin, tous les piliers du parti conservateur s’y étaient donné rendez-vous. La mort du Prince royal, le discours du Roi, sa douleur en le prononçant, les larmes abondantes qu’il versait, l’affection et la sympathie qui, partout, ont éclaté sur
il) L’ambassade de Madrid où il ne semble pas avoir réussi: il en revenait pour prendre part aux débats des Chambres. Il était l’auteur d’un roman intitulé: Don Alonzo, d’où le surnom sous lequel il est souvent désigné.
(2) Ce jugement semblera sévère si l’on se rappelle que Sauzet conserva pendant neuf ans la présidence de la Chambre des députés.
son passage, tels étaient, ce soir-là, les seuls sujets de conversation.
M. de Barante y était aussi.
— Je savais bien, lui dis-je, que le Prince jouissait dans l'armée d’une juste popularité, mais j’étais loin de me douter qu’il fût à ce point populaire dans toutes les classes de la Nation.
— Eh ! bien, me répondit-il, nous pouvons tous vous en dire autant, cela a été une véritable surprise pour nous.
— 11 y a, dans ce fait, quelque chose de consolant, repris-je ; il est consolant de voir que, dans un gouvernement comme le vôtre, un prince peut être aimé quoique prince.
— C’est vrai, me dit Barante, mais ce qui est triste, c’est qu’il faut qu’il meure pour que ce sentiment se manifeste.
A ce moment de notre conversation, le prince Esterhazy (1) entre dans le salon et fait un profond salut à Barante.
« Je n’ai, lui dit ce dernier, que des félicitations à vous adresser ».
Esterhazy me regarde d’un air plus qu’étonné, salue une seconde fois, apparemment pour remercier, et se perd dans la foule. Cela ne s’est expliqué que plus tard : Barante avait pris le secrétaire de l’ambassade autrichienne pour un des députés qui venaient d’être élus.
Bien d’intéressant ne s’est passé jusqu’au 30 juillet, jour des funérailles du duc. Le temps était assez beau, quoique froid, et les nuages laissaient de temps à autre darder les rayons du soleil. Dès le grand matin, les tam-
(1) Fils de l'ambassadeur d’Autriche à Londres, qui se trouvait en ce moment à Paris, comme secrétaire de l'ambassade impériale.
VICTOR DE BALABIKE
bours battaient aux champs, les nombreuses légions delà garde nationale débouchaient de lous côtés, se dirigeant vers les Champs-Elysées et la place de la Concorde, et la population se portait en masse compacte vers les lieux où devait passer le funèbre cortège.
Deux choses m’intéressaient vivement dans cette cérémonie : l’aspect général et la tenue des troupes composant le cortège et l'attitude du peuple. C’est de la terrasse de la comtesse Razoumowsky, donnant sur l’avenue des Champs-Elysées, tout près de la barrière de l’Etoile, que je suis allé voir la cérémonie. Les troupes de la ligne et la garde nationale étaient rangées, la première sur une file, la seconde sur deux, tout le long de la route qui devait, en conséquence, rester libre. Cependant le peuple, filtrant de tous côtés, avait fini par envahir tout l’espace depuis Notre-Dame jusqu’à l’Arc de l’Etoile.
Depuis longtemps le canon des Invalides avait annoncé le départ de Neuilly du cortège funèbre, le moment approchait oii il allait entrer dans Paris et néanmoins le peuple encombrant l’avenue, resserré encore par les files de troupes, et les spectateurs, de moment en moment plus nombreux, ne bougeaient pas et présentaient une masse compacte et inerte contre laquelle venaient se briser, comme contre un rocher, les efforts des gardes municipaux à cheval qui cherchaient à refouler la populace.
Enfin, un espace d’une cinquantaine de toises ayant été balayé, je me mis à considérer les spectateurs rangés et entassés derrière les soldats formant la haie. Un chien vient à passer.
— Ah ! oh ! eh ! à bas le caniche! au violon le caniche !
— Non, non, place au caniche! c’est un officiel peutêtre !
— Au violon, à la broche le caniche! Vient-il pas de Bruxelles avec de la dentelle?
— A bas le caniche! il n'est pas affiché, ce n’est pas lui qui commence !
Et par là-dessus, de gros rires qui partaient de la cime même des arbres où les blouses avaient grimpé pour se mettre à califourchon sur les branches. Tout à coup, crac ! les branches plient et cassent et tombent avec ces fruits d'une nouvelle espèce: les rires redoublent; entin, un groom anglais, montant une sorte de fossile pur sang, et débouchant le diable sait d’où! passe à son tour à la suite du caniche, alors les cris et les rires de recommencer de plus belle: « A bas l’Anglais! A bas Don Quichotte! Au violon ! ».
Et des cris, des huées, des silllets, enfin quelque chose de frénétique. Tout à coup, de nouveau, le canon des Invalides, le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux: je regarde à droite, c’est le cortège qui s’avance ; à gauche, le peuple qui encombrait et entravait le passage avait disparu comme par magie. Les troupes formant la haie des deux côtés avaient avancé et s’étaient jointes: le peuple, ainsi resserré, s’est vu forcé de passer derrière la troupe. Cette dernière, faisant alors suintement volte-face, avait refoulé le bourgeois et fait ainsi reprendre au torrent le lit qu’il avait débordé. Tout rentre dans l’ordre, le plus profond silence s’établit, on n’entend plus que le canon et les cloches. Tout s’est passé le plus pacifiquement du monde et, parce qu'ils l’ont bien voulu, quatre cent mille hommes ont cédé à quarante mille.
Le cortège était exclusivement militaire, la tenue de la garde nationale est bonne et l'on a peine à croire que ce sont là des cordonniers, savetiers, tonneliers, etc. Celle de la garde municipale est admirable. Recrutée parmi les
VICTOR DE BALABINE
plus beaux hommes de tous les régiments, cette garde est la plus belle troupe de toute l’armée et la mieux payée.
En général la tenue des soldats de cavalerie m’a semblé excellente et leur équipement satisfaisant, très médiocre pour ce qui concerne les chevaux; la tenue de l’infanterie triste, les hommes petits, trapus, les uniformes mal taillés, les pantalons trop courts, le tout, du moins en apparence, du plus chétif aspect, sauf toutefois les chasseurs d’Orléans, dont l’uniforme n’est autre que l’habit cosaque, et qui, pour un corps d’infanterie légère, ont une tenue parfaite.
Enfin le cercueil apparaît avec tout le clergé des paroisses de Neuilly, Saint-Denis et Saint-Germainl'Auxerrois, l’Archevêque de Paris en tête, chantant en chœur les prières des morts. Quelques têtes se découvrent, le cortège passe et la foule, un instant comme pétrifiée, s’ébranle en masse pour se répandre en Ilots tumultueux dans les rues adjacentes. En un mot, les Parisiens se sont rendus à cette cérémonie comme à un spectacle destiné à satifaire leur oiseuse curiosité : dans l’attitude, sur les physionomies, dans les yeux l’on eût cherché en vain quelque sentiment de douleur ou même une légère teinte de tristesse, rien enfin, absolument rien, et les larmes et les sanglots n’ont été aperçus que par MM. les rédacteurs J des journaux du Gouvernement.
Doit-on en conclure que la mort du duc d’Orléans n’ait fait aucune impression sur les masses? Point du tout! au contraire l’impression a été plus vive, plus générale que l'on ne s’y était attendu. Mais ce n’est pas sur la physionomie des Parisiens que l’on doit chercher autre chose que rien du tout, mais bien dans l’attitude et surtout le nombre des gardes nationaux rendus à l’appel dans l’ordre et la tranquillité générale de la population. Ce
jour-là, la garde nationale était au grand complet et l’ordre n'a pas été troublé un seul instant; ce sont autant de manifestations qui attestent en faveur de la douleur publique.
— Eh ! bien, dis-je le lendemain à une fruitière de la rue Saint-Honoré, voilà vos fêtes de juillet tlambées, enfoncées !
— C’est égal, répliqua-t-elle, nous avons toujours eu quelque chose.
Voilà pour les fruitières.
Le 30 au soir, je me suis dirige vers Notre-Dame, curieux de voir l'aspect des alentours de l’église depuis que le corps du Prince s’y trouvait. 11 y avait relâche, le temps était chaud, l’air étouffant, c’est dire que Paris prenait ses ébats dans les rues. Tendue extérieurement de noir et les tours surmontées de deux drapeaux noirs, la i cathédrale en deuil se détachait en noir sur un fond lugubre, car le ciel roulait de gros nuages qui menaçaient i l’un moment à l’autre de fondre sur Paris, la populace ni encombrait les avenues de l’église, les pesants omnibus le frayaient lentement un passage à travers la foule peu t soucieuse de se déranger, tandis que, dans les petites aies, le passage était entièrement interrompu. Les blouses Tétaient établies en plein vent avec leurs tables, leurs tréi eaux, etc., et criaient à tue-tête :
m « Ylà Mgr le duc d’Orléans et Mme la duchesse, 3 sous ; ne 'oyez, Messieurs et Mesdames, vlà toute la famille pour o- » sous, voyez comme ils sont ressemblants, ne dirait-on « tas qu’ils vont jaser? ».
le « Vlà le Moniteur, le Journal du soir, les Funérailles, ms • sous » .
Ce « Vlà des allumettes chimiques saus bruit, sans odeur,
es bagues, des rubans, etc., etc ».
VICTOR DE BALABINE
Et tout cela se passait devant le Parvis de Notre-Dame] où le peuple se pressait en masse contre la haie des gardes municipaux à cheval qui en défendaient l’accès; d’un côté: le tumulted’une populace oisive, des jeux, des cafés,] ruisselants de lumière; de l'autre: le silence, l’obscurité| et la mort! Le spectacle était impressionnant. En revenant, je me suis perdu; j’ai rebroussé chemin trois fois | sans le vouloir et, trop obstiné pour demander ma route, je ne suis arrivé qu’à onze heures chez Mme M*‘* où l’onl m’attendait pour prendre le thé.
C’est le 3 août, qu’a eu lieu la cérémonie des obsèques] de l’illustre défunt ; le Corps diplomatique y ayant été convié, je m’y suis rendu avec Kisseleff. La décorationl
intérieure de l’église conçue et exécutée avec goût, les
milliers de bougies qui brillaient dans la basilique tendue tout entière de noir, les milliers de spectateurs, les haies nombreuses de troupes qu’il fallait traverser pour pénétrer jusqu’au parvis, toutes les fenêtres garnies de | monde, tout ce peuple enfin qui encombrait les rues avoisinantes, tout cela présentait un coup d’œil magnifique Une partie de l’église était occupée par les députations] des corps militaires, par la garde nationale et municipale la troupe de ligne, les capitaines, colonels, généraux, et vers le milieu de l’église, la Magistrature, les Cours de: Comptes et de Cassation en grandes robes rouges et noires l’Institut de France, conduit par Victor Hugo, etc. Ai pied du catafalque, les ducs de Nemours, d’Aumale et d' Montpensier et le prince de Joinville, autour d’eux, S' groupaient leurs états-majors, la maison du Roi, les marél chaux Soult, comte Gérard, Vallé et Molitor, leCbancelie] de France en robe écarlate doublée d’hermine, Guizot Duchâtel et tous les ministres. Dans l’autre partie d l’église, à gauche du catafalque, la Chambre des députés]
à droite les pairs et le Corps diplomatique; enfin, vers l’autel, le clergé de Neuilly, de Saint-Germain-l’Auxerrois, le chapilre de Saint-Denis et celui de Notre-Dame. L’Archevêque de Paris officiait.
Le coup d'œil était vraiment grandiose et majestueux: le calme et le silence, l’attention et le recueillement, la pompe vraiment royale de l’ensemble, tout enfin y était digne de la solennité du moment, tout avait un parfum monarchique et religieux tout à fait satisfaisant. La cérémonie terminée, chacun est retourné chez soi et, en partant, j’ai eu l'occasion d’observer l’ordre établi pour les équipages, les files des voitures. Aucun désordre, aucune contestation entre les cochers et la police, aucune bataille, ni bruit, ni cris, ni rixes, et à peine commençais-je à m’impatienter que déjà je montais en voiture. Dans la nuit du 3 au 4, le corps du prince a été transporté à Dreux pour y être enterré dans le caveau de la famille d’Orléans.
Depuis lors, le travail des Chambres a considérablement avancé; les nominations du président, des viceprésidents, des secrétaires, la composition des bureaux, tout a tourné jusqu’ici à l’avantage du ministère qui a su exploiter la situation avec une habileté remarquable. La rédaction en réponse au discours du Trône a été confiée à Lamartine, qui s’en est tiré en poète et s’est couvert de ridicule. « Désormais, y est- il dit entre autres, la duchesse d’Orléans n’aura pour trône et pour patrie que le tombeau de son époux et l’avenir de ses enfants. »
Quel nébuleux galimatias, quel langage pour une assemblée politique ! Néanmoins, l’adresse a été adoptée sans discussion ; il en sera probablement ainsi de la loi de la Régence, car la Gauche, il faut lui rendre celte justice, a, par convenance, peut-être aussi un peu par la conscience qu’elle a de sa faiblesse, remis la question
VICTOR DE BALABINE
ministérielle jusqu’à la seconde convocation des Chambres. Mais, grand Dieu ! que tout cela est petit et mesquin quand on y met le nez, qu’on voit les choses de près et. que l’on connaît les motifs qui font agirtoute cette tourbe! Je compte aller souvent aux Chambres pour m’y familiariser avec les allures des assemblées délibérantes.
28 août
Il règne à Paris, dans ce moment, un calme plat. L’agitation causée par la mort du duc d’Orléans, par les cérémonies funèbres, par la discussion de la loi de Régence s’est entièrement apaisée ; les députés sont partis en masse pour jouir à la campagne du bonheur domestique et reprendre haleine en vue de recommencer plus tard leur brillant bavardage; enfin, la vie semble s’être retirée de ce Paris, hier encore si vivace, si pétulant ; les spectacles seuls vont leur train accoutumé.
J’ai entendu Duprez dans Guillaume Tell. Il est loin, bien loin d’avoir répondu à mon attente : sa méthode est assez bonne, assez italienne, mais sa voix, hélas ! plus que sur le retour, obligé souvent de crier comme un forcené, de forcer sa voix pour atteindre les notes hautes, il les manque parfois, prend à côté et l’effet est perdu. Les chœurs sont en général fort bons, parfaitement exercés, mais les basses manquent, il n’y en a pas assez pour dominer et elles sont toujours couvertes par les ténors, altos, sopranos, etc.
L’Opéra possède en outre un autre ténor dont le nom m’échappe en ce moment, mais qui est connu sous celui
de « Tonnelier ». Voici en deux mots son histoire : il y a de cela quelques mois, le directeur de l’Opéra, venant à passer par Rouen, voit un tonnelier un marteau à la main, vêtu d’une blouse et coiffé d'un bonnet comme en portent les ouvriers, roulant et rangeant des tonneaux de sa façon, tout en chantant, pour s’égayer et d’une voix de ténor douce et mélodieuse, quelques passages, quelques réminiscences fugitives des opéras qu'il avait entendus, lorsque le soir, pour se délasser des travaux de la journée, il s’en allait écouter les virtuoses de la bonne ville de Rouen.
— Que gagnez-vous à votre métier? lui demanda le directeur.
— Dame, environ mille francs par an, quelquefois plus, quelquefois moins.
— Eh bien ! je vous en donne tout de suite cinq mille si vous consentez à venir à Paris, à étudier le chant et à monter sur les planches.
L’honnête industriel le croit décidément fou, cependant l’affaire s’arrange : le tonnelier paraît au théâtre et le public parisien, qui connaît son origine, son histoire, en raffole; il est applaudi, fêté, porté aux nues. C’est ce tonnelier que j’ai vu dernièrement dans le rôle de Masaniello. Mais hélas! qu’ai-je entendu ou plutôt, que n'ai-je pas
I entendu? Une voix douce, agréable, mais sans force, sans vigueur, sans énergie et presque toujours couverte par l’orchestre ou les chœurs; de plus, un jeu détestable, llasque, mou et, d’un bout à l’autre de la pièce, toujours
, dans la position d'un homme qui, dès son bas âge, aurait J passé sa vie à cheval sur un tonneau ; ce n’est pas dans . cette attitude qu’on peut prétendre faire de l’effet enchantant : Amour sacré de la patrie. En attendant, cet amour J sacré, qui avait porté le public à accueillir son tonnelier