‹ Paris de 1842 [i.e. dix huit cent quarante-deux] à 1852Chapitre 2 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

VICTOR DE BALABINE

avec transport, s’est peu à peu refroidi pour faire place à une appréciation plus saine du vrai mérite du chanteur, et aujourd’hui ce même public est d’avis, comme moi, que le tonnelier eût mieux fait de garder son état.

Je n’ai pas encore été aux Français et n’ai point encore vu Frédérick Lemaître et Mme Dorval qui jouent à la Porte Saint-Martin où, tous les jours que Dieu donne, l’on représente : Trente ans ou la vie d'an joueur. En général les premiers sujets ne sont point encore rentrés dans leurs foyers et charment, à cette heure, les loisirs des malades qui cherchent aux eaux d’Allemagne, dans les plaisirs et les distractions, un remède aux maux qu’ils veulent bien se créer périodiquement tous les ans.

Avant-hier, une forte pluie d’orage a subitement rafraîchi l’atmosphère, et le soleil, après avoir dardé ses rayons de feu pendant trois mois et avoir tout brûlé et desséché, a tempéré son ardeur probablement pour longtemps.

14 septembre.

Depuis la mort du duc d’Orléans, la loi de Régence, conçue dans un esprit éminemment monarchique, dynastique et conservateur, a été votée à une immense majorité par les deux Chambres. L’opposition de Gauche qui seule, dans celle des députés, s’était levée pour protester contre cette loi, n’a réussi, qu’à se porter à elle- même, en révélant sa faiblesse, un coup dont elle aura de la peine à se relever. Thiers et Lamartine ont fait dans cette occasion, un chassé-croisé assez original. Lamartine,

membre du parti conservateur, s’est fait le champion de la Régence en faveur des femmes et a voté avec la gauche ; Thiers au contraire, que les suites du traité du 15 juillet avaient depuis sa chute rejeté dans l’opposition et qui brûlait d’en sortir, a voté avec le ministère et reconstitué par cet acte sa position au sein du parti gouvernemental; il est en un mot, redevenu possible.

Le ministère cependant n’a pas voulu perdre de temps: le duc d’Orléans était aussi populaire que le duc de Nemours l’est peu; or une partie de l’armée française ayant été assemblée au camp de la Marne où le défunt devait pendant les manœuvres exercer le commandement, on a vite expédié le futur Régent pour cueillir des lauriers et conquérir cette popularité qu'on lui reproche de ne point posséder. Le voilà parti, et les journaux de le faire mousser, d’exploiter, comme on dit, la situation et, dans leur zèle ofliciel et leur enthousiasme ministériel, de remplir leurs colonnes des merveilleuses harangues du nouveau débutant dans la glissante carrière de la popularité.

Comme de raison, le National, le Charivari ne se sont

pas fait faute de combattre cette fièvre dynastique par les armes si vulgaires mais toujours si puissantes ici du ridicule, et quelle a été leur joie perfide, lorsque le Prince, en réponse à un discours où on le félicitait du vote de la Chambre des députés, s’est écrié: « Et je ferai tout mon possible, tout ce qui sera en mon pouvoir pour justifier le vote si flatteur pour moi de la Législature ». Le mot de Législature comprend le concours des deux Chambres, or les pairs n’avaient pas encore voté; dès lors ce fut dans les feuilles de l’opposition un cri unanime «il se fiche des pairs ; demain il se fichera des députés, du peuple, de tout le monde». Quel est en somme le résultat de

VICTOR DE BALABINE

cette tournée, et le Prince a-l-il réussi auprès de l’armée? c’est ce qu’il est difficile de dire au juste, il parait néanmoins qu'il s’en est assez bien tiré.

Tout est en stagnation, ici comme partout. Le ltoi et les ministres absents; la reine d’Angleterre avec sir R. Peel et le duc de Buccleuch à Edimbourg où le « scotch loyalty » se manifeste par de « uninterrupted cheering », et qu’elle va quitter pour s’enfoncer dans les Highlands, visiter les lieux immortalisés par Waller Scott et honorer de sa royale présence les ducs de Buccleuch et de Sutherland, le marquis de Bredalbane, le comte de Morton, lord Willougby d’Eresby. Lord Aberdeen la recevra à Aberdeen, et le duc d’Athol dans les montagnes au milieu des clans d’Athol, de Campbell et autres, réunis sous les ordres de son fils, lord Glenlyon. Partout sur son passage éclate le plus vif enthousiasme, le plus cordial «greeting» !

N’est-il pas admirable de voir que c’est dans le pays où les institutions libérales sont les plus anciennes, que la royauté a conservé le plus de ce prestige qui ailleurs fuit à vue d’œil, devant l’élément démocratique, ce parvenu parmi les pouvoirs constitués. Ici le Roi et la Royauté sont toujours en cause, en Angleterre toujours hors de cause; c’est que là la Royauté c’est la loi et la loi c’est tout. Cet été, des troubles sérieux ont éclaté en Angleterre; tous les colliers, les minors et les millers des grands districts manufacturiers ont spontanément suspendu leurs travaux et se sont réunis, en masses compactes, pour demander les uns la Charte du peuple, les autres l’abolition de la loi des céréales, enfin tous, « a fair day’s wage for a fair day’s work ». (1) Les autorités civiles s’étant montrées impuissantes à réprimer ce mouvement, Manchester,

(1) Une bonne paye pour une bonne journée de travail.

Leeds, Stockport sont lombés aux mains de la populace; le strike se répandait avec une effrayante rapidité et la grande fabrique a tout à coup vu s’arrêter l’éternel mouvement de ses nombreux rouages. Alors les ministres se rassemblent, on délibère: Wellington remplace lord Hill au commandement en chef de l'armée et 8.000 hommes sont expédiés par le railway. Ils arrivent à leur destination pour en apaiser 800.000. Aussitôt, et après quelques rixes insignifiantes, tout rentre dans l’ordre; Wellington s’en va à la campagne et sir James Graham, ministre de l’Intérieur, à l’île de Wight dont il admire en ce moment les côtes pittoresques.

Enfin pour compléter la liste des absents : le Roi de Prusse, Ernest de Hanovre, le prince de Metternich, les archiducs, les princes de la confédération, grands électeurs et autres sont aujourd’hui réunis pour les manœuvres de l’armée du Rhin ; le mocheimer et le rudesheimer coulent à pleins bords. Le chancelier de Cour et d’État a naturellement sa place indiquée parmi les princes de la confédération, mais il a en outre l'espoir de tempérer, dit-on, l’ardeur libérale du dernier venu dans la famille des rois de l’Europe. Vain espoir, ajoute-t-on, car ce dernier avant de quitter Berlin a déjà convoqué pour le 18 octobre les comités siégeants en l’absence des Conseils généraux et dont, avant son départ pour Pétersbourg, il a cru devoir doter son pays; finalement, il est décidé à se soustraire à toutes les influences et à ne prendre conseil que de lui seul.

A propos du Roi de Prusse, on ne saurait croire tous les bruits qui ont couru, tous les contes qui ont circulé, toutes les incroyables et stupides histoires auxquels a donné lieu la visite de ce monarque à Pétersbourg. Ce ne sont que noirs complots tramés dans l’ombre par la no-

VICTOR DR BALABINli

blesse mécontente, attentats mystérieux aux jours de PEmpreur, envoi d’un grand nombre de coupables en Sibérie, rupture avec la Prusse et autres fables semblables inventées par la malveillance, ignorance, outrecuidance de méprisables journalistes. Réfuter toutes ces bêtises serait sans doute un temps perdu. Cependant, dans le temps de publicité où nous vivons, il est naturel de voir la dignité du silence interprétée en signe d’adhésion : le proverbe «qui ne dit mot consent » a maintenant force de loi; l’on ne doit donc pas s’étonner si toutes ces absurdités trouvent des crédules parmi les ignorants et laissent des doutes fâcheux dans l’esprit des classes éclairées. Enfin, l’on croit généralement qu’il y a eu quelque chose.

Mais voilà a^sez de politique.

Ces jours-ci d’affreuses pancartes rouges, jaunes et bleues, accolées à toutes les murailles disponibles de la Capitale ont annoncé la fête des Loges à Saint-Germain. J’y suis allé avec Noroff le procureur et M. Lebedelïdu Ministère de la Justice. La ville de Saint-Germain-en-Laye est située sur une hauteur, au sortir de la ville vous entrez dans la célèbre forêt de Saint-Germain, coupée dans tous les sens par de grandes et belles allées bordées de marronniers et de tilleuls massifs, contemporains des rois de France qui venaient, dans la saison delà chasse, habiter le château converti aujourd’hui en prison d’Etat, et se livrer avec les seigneurs de la cour à la poursuite du cerf et du sanglier. Aujourd'hui cette forêt constitue un des articles principaux du budget particulier de Sa Majesté. Dans une de ses parties les plus reculées, est située la faisanderie royale ; dans une partie plus centrale, l’on trouve les Loges, célèbre couvent de religieuses, dont pour le moment l’histoire m’échappe. C’est autour de ce bâtiment qu’à l’époque de la fête s’établissent en plein vent

charlatans, équilibrâtes, saltimbanques, vendeurs d’objets divers, et que se dressent les tréteaux des fruitières, les tentes des restaurants et celles où les amateurs s’assemblent pour danser ce quelque chose qui n’est, ni contre-danse ni cancan, ce quelque chose enfin d’anguleux, de disgracieux, de désagréablement pétulant qu’ont enfanté « les Glorieuses » et qui est aujourd’hui la seule danse du bourgeois, le seul plat que l'on vous sert à toutes les réunions bourgeoises et que je ne saurais qualifier que du nom de « Sauté ou Suprême de canaille à la malcontent. »

Après avoir flâné aux Loges, nous prîmes le chemin de la fameuse terrasse de Saint-Germain, située sur le versant de la colline, dont une demi-lieue au moins nous séparait et, pour franchir cet espace, nous primes une sorte de véhicule en manière de poulailler posé sur deux grosses roues et dans ce noble équipage, on aurait vu cheminer gravement un secrétaire d’ambassade, un procureur du Sénat dirigeant et un chef de section du ministère de la Justice. De la terrasse de Saint-Germain la vue est magnifique: dans le fond Paris, à droite les hauteurs que termine l’aqueduc de Marly, à gauche les hauteurs de Bellevue, Montmorency et, à droite encore, le mont Valérien, aujourd’hui après Vincennes le plus considérable des forts qui étreignent Paris d’une ceinture de fer, et en bas la Seine qui serpente et qui, semblable à l’esprit de ses habitants, se courbe et se recourbe en replis tortueux.

En une demi-heure, le chemin de fer nous a transportés à Paris où nous attendait d’abord un bon dîner, puis la rentrée aux Variétés d’Odry et deVernet de retour de leur tournée en province.

L’un et l’autre, aussi vieux que leur juste renommée, font encore les beaux jours de ce théâtre ; on donnait Le père de la débutante, ancienne pièce, où le héros des-

cend dans l’orchestre et cause avec le public, où la conversation s’établit entre les musiciens, le souffleur, les acteurs, et autres facéties semblables. Vernet est de première force, c’est un acteur consommé, i! a été admirable et a produit dans la salle un tonnerre perpétuel d’hilarité.

Odry a fait sa rentrée dans les Saltimbanques, mauvaise pièce de carnaval mais qui sied merveilleusement à lanature de son talent. Odry est le favori du peuple, le comique de la canaille, il a encore plus de ce que l’on nomme du chic que de véritable talent, il n’en a pas moins certains airs, certains gestes qui n’appartiennent qu’à lui et que l’on ne saurait imiter ; enfin j’ai vu ces deux sujets réunis dans Madame Gibou et Madame Pocket , cette fameuse pièce ou pochade plutôt, où les deux commères sont occupées à faire du thé qu’elles nomment un fricot anglais.

Au même théâtre j’ai remarqué une actrice, Esther, dont l’œil intelligent, la jolie figure, la tournure avenante ont dès l’abord attiré mon attention. Il se trouve que c’est ni plus ni moins qu’une fille d’un marquis de Bongai's, famille ruinée par la Révolution, et qui préférant à la misère la vie si agitée des coulisses, est montée sur les planches il y a de cela une dizaine d’années; elle s’est fait lithographier avec les armes et la devise de la famille: « Bon sang ne ment jamais ». Hélas! la chronique de Paris dit tout autre chose sur cet article et le prince Alexandre deWurtemberg qui, dit le Charivari, n’avait pas donné signe de vie depuis la catastrophe du 13 juillet, et que l’on cherchait partout, a été retrouvé dans les coulisses des Variétés.

Profitant du séjour à Paris de Noroff et de M. Kubé, j’ai été ces jours-ci avec eux visiter la prison des jeunes détenus et le dépôt des condamnés.

La prison des jeunes détenus est la seule en France à laquelle l'on ait jusqu’ici appliqué le système cellulaire dans toute sa rigueur. Ce sont de vastes corridors avec des cellules pratiquées des deux côtés; chacune de ces cellules est occupée par un des détenus, qui y dort et s’occupe d’un métier quelconque. Il n’existe entre les cellules aucune espèce de communication, et les détenus ne peuvent ni se voir ni se parler; chacun prend son repas chez soi et son exercice dans la cour à tour de rôle. Sous le rapport de la construction, de la tenue, de la propreté et de la surveillance, cet établissement ne laisse rien à désirer. Quant aux résultats du système, il y a trop peu de temps que l’établissement existe pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur.

11 y a cependant des faits qui frappent de prime abord. Ainsi dans une des nombreuses cellules que j’ai visitées, j’ai trouvé un enfant âgé de neuf ans, il y avait deux ans qu’il était détenu et devait en passer encore trois pour achever son temps; il avait donc été condamné à l’âge de sept ans, pour vagabondage. C’est un petit savoyard que l’on avait attrapé plusieurs fois mendiant sur la voie publique. Mais n’est-ce pas trop que cinq années de réclusion dans un cas pareil et pourquoi l’isolement, là où une école eût peut-être suffi? Du reste l’enfant se disait parfaitement satisfait. En général cependant, les détenus ont mauvaise mine; le nombre des malades n’est proportionnellement pas considérable, néanmoins il paraît douteux que ce système, sans doute fort bon pour les adultes, ne soit pas nuisible à la santé des enfants.

Le dépôt des condamnés est un bâtiment qui reçoit ces derniers en attendant leur translation au bagne ou dans les prisons de l’État. L'établissement est bien tenu, chacun s’y livre à son métier; ici ni cellules, ni système

particulier. Le lendemain ces messieurs sont allés voir la prison de Saint-Lazare ; nos occupations de chancellerie m'ont empêché de les accompagner et je n’ai pas perdu grand chose, car ils en sont revenus fort mécontents. Les prévenus et les condamnés y sont à la vérité séparés, mais l’établissement est mal tenu, malpropre, et le bâtiment peu approprié à son usage actuel. Il est en général fort difficile de pénétrer dans ces établissements, les nationaux n’y entrent que comme coupables et il faut une permission spéciale du préfet pour en obtenir l’entrée.

Enfin j’ai vu Mlle Iiachel ! Nous avons un grand acteur qui, au milieu de ce qui l’entoure, est comme un souverain au milieu, non pas de sa Cour, mais bien de ses valets. M"e Rachel est ici dans le même cas : en effet on annonce Cinna, j’y vole. . . Grand Dieu ! des cordonniers en toge romaine! Auguste est un vieux précepteur qui a l’air de s’être drapé pour édifier ses élèves; Cinna est représenté par Reauvallet qui jouit ici d’une espèce de réputation — trop d’honneur mille fois ! Quant à l’intérêt de la pièce elle-même, c’est ennuyeux, froid, mort au delà de toute expression ! De beaux vers, de belles pensées, mais d’action point, d’intérêt encore moins : au diable les trois unités classiques; décidément je suis né trop tard pour les apprécier.

Mais Rachel ! parlez-moi de cette fille, tombée de l'Olympe au milieu des grenouilles qu’elle écrase de tout le poids de son talent. Elle n’est pas belle, à peine si on peut la dire jolie, et cependant elle exerce sur vous un charme, un attrait auquel on ne saurait se soustraire; sa voix est à la fois forte, vibrante, mélodieuse et douce, sa prononciation d’une pureté telle, qu’elle réussit presque à rendre poétique la plus sèche des langues ; son regard tantôt brûlant de haine, tantôt brillant d’amour, tantôt triste et

abattu, complète le jeu si mobile de sa physionomie et constitue sa vraie beauté. Tandis que, pendant les longues tirades d’Auguste, ce coquin de Ginna et cet imbécile de Maxime contractent leurs faces bourgeoises pour grimacer les passions qui sont censées les déchirer, la tragédienne immobile et sans daigner descendre à ces vulgaires contractions, laisse paisiblement les autres accoucher de leurs colères furibondes et, sans peine comme sans effort, exprime en silence les passions les plus aigues. Abonné aux Italiens, je compte pour cet hiver voir souvent les Français et repasser ainsi le répertoire des tragédies classiques que je me sens hélas ! incapable de relire.

Mme Swetchine vient de rentrer en ville, et un de ces jours j’irai la voir. Quant à Lacordaire et autres grands prédicateurs, pendant la saison morte, ils font, comme tous les grands artistes, leur tournée de province et, quelle qu’édifiante que puisse être leur humilité chrétienne, ils ne poussent pas le mépris des vanités humaines jusqu’à s’exposer à prêcher dans le désert.

29 septembre.

Paris continue à faire le mort: pas le moindre souffle, pas la moindre agitation pour faire cesser le calme plat. Rien ne vient troubler pour le moment le paisible sommeil des ministres qui, à cette heure, goûtent à la campagne les douceurs d'un repos réparateur; gare le réveil! Les députés raffermissent, par l’exercice journalier d’occupations champêtres, leurs poumons affaiblis par un usage

VICTOR DE BALABINE

immodéré de la parole, et les prédicateurs catéchisent la province sur le mépris des richesses. Cependant, la vie commence à rentrer dans ce corps frappé de léthargie, et cette résurrection se manifeste par les théâtres. Ce n’est actuellement que là et dans la sphère littéraire qu’on aperçoit de l’action. En effet, depuis quelque temps, Eugène Sue occupe à lui tout seul l’oisiveté parisienne, et tous les matins maître et valet, ambassadeur et secrétaire, le duc et pair, et l’épicière, attendent avec une égale impatience le Journal des Débats, pour y lire dans le feuilleton Les Mystères de Paris et lorsque le journal m’arrive, il est certain que tous les gens de l’ambassade y ont mis le nez.

Cette œuvre encore inachevée qui, tous les jours, nous arrive par lambeaux, a deux parties qu’il faut bien distinguer: celle du roman, de l’intrigue, partie pleine de monstrueuses invraisemblances, et celle qui décrit les mœurs et coutumes de ces êtres immondes qui forment la lie de la population parisienne, voleurs, forçats libérés et autres, et qui, par une étrange bizarrerie, habitent les alentours du palais de Justice, la Cité, ce quartier du vieux Paris où ils se livrent à leurs ébats. Cette partie est véritablement des plus intéressantes, car l’auteur ne se gène guère pour peindre la nature telle quelle se présente à lui et ne prend pas la peine de la farder.

Après avoir achevé, un soir, la lecture de ces misères humaines, le lendemain à mon réveil, à l’heure matinale de six heures et en compagnie d’un compatriote et d’un avocat à la Cour de Cassation, j’ai pris le chemin de Bicêtre où nous attendait le spectacle de misères non moins affreuses. Bicêtre fait de loin l’effet d’un château fort. Situé sur une hauteur, le bâtiment présente un aspect imposant, ses annexes sont immenses, ses cours intérieures spacieuses.

A peine arrivés, l’on nous a fait entrer dans une vaste salle, et là deux à trois cents aliénés, assis sur des bancs comme des écoliers, et attentifs à la voix du médecin, s’occupaient des divers exercices, qui rentrent dans la méthode de traitement du docteur Voisin, auprès duquel j’ai pris place avec mes compagnons.

« Monsieur, me dit- il, mon traitement a pour but de chercher, par tous les moyens possibles, à fixer les idées de ces malheureux sur un point donné, afin d’arracher les uns à leurs rêveries vagues et sans objet, et de détourner l’attention des autres de l'idée fixe qui les préoccupe ; voici comment je m’y prends : « Jacques, dit-il à un « enfant de treize ans, à la figure douce et mélancolique, « récilez-moi la fable que vous avez apprise.

Cet enfant n’est pas fou, mais des excès précoces l’ont réduit à une sorte d’état qui se balance entre ia folie et l’idiotisme.

Après lui en sont venus d’autres : les uns idiots dès leur naissance, plusieurs à la suite d’excès ou d’accidents. Après les enfants, le tour des adultes: au nombre de ces derniers se faisait remarquer, assis sur le premier banc, un homme assez robuste et dont l’expression offrait un singulier mélange de ruse, de bonhomie et de tristesse.

« Celui-ci, me dit le docteur, se croit Roi d’Espagne, riche à millions et se figure être entouré de son Conseil et de sa Cour. « Allons, M. Juste, récitez-nous bien vite le « monologue de Mithridate ».

Et Sa Majesté de réciter et cela avec une aisance une entente si parfaite de la chose, que j’en ai été stupéfait ; vinrent ensuite des scènes à deux et à quatre personnages.

Après cet exercice, un petit orchestre composé entièrement d’aliénés ayant donné le signal, le reste de la compagnie a entonné des chants, un chœur mêlé de soli, le

VICTOR DE BALABINE

tout juste, avec les piano et les forte fort bien observés, les voix bien arrangées. Cet ensemble extraordinaire produisait cet effet singulier que les rôles semblaient intervertis, et que ces Messieurs paraissaient, par l’harmonie de leur chant, cherchera distraire la folie de leur médecin, ou du moins à le mystifier. Cette idée m’est venue en apercevant un fou qui, malignement, me désignait le docteur en accompagnant ce geste d’un clignotement intelligent et rusé.

Après ces occupations viennent les exercices « extra-muros » et ces Messieurs, rois et sujets, vont travailler à la terre. Surveillés de près, l’on ne craint pas de mettre entre leurs mains les outils nécessaires à ce genre de travail ; après quoi ils rentrent, prennent leur repas et se livrent, le reste du temps, chacun au métier qu’il a choisi. C’est ainsi que se passe la journée de ces malheureux, et que se pratique le système si humain et si admirable du docteur Voisin.

En traversant les hôpitaux de l’établissement, un des malades, retenu au lit par une fièvre qui le faisait jaser sans discontinuer, me dit, en se tournant vers moi :

— Vous êtes Six, entendez-vous !

— Ce n’est pas vrai, je ne suis pas Six.

— Vous fêtes, puisque c’est moi qui vous le dis.

— Vous, mais qui êtes-vous, et comment me prouverez-vous que je suis Six ?

Outré de mon obstination à ne pas vouloir être Six, le malade se levant à demi : « Ah ! vous voulez des preuves et bien les voici ; sachez-donc que je suis Dix ! Vous voyez donc que je suis plus et que je vaux mieux que vous; allez, vous n’ètes que Six. »

En général, l’établissement m’a paru bien tenu et le • traitement devant offrir les plus heureux résultats.

A dix heures et demie j’étais déjà rentré et je travaillais

ANN LC K 1842

à la chancellerie, après avoir déjeuné et dévoré quatre journaux, accompagnement indispensable de tout repas.

Le lendemain, j’ai été visiter en détail le mont Yalérien, le point le plus élevé des environs et sur lequel s’élève, à grands frais, le plus important des forts détachés, destiné à foudroyer à la fois et l’ennemi téméraire et le parisien récalcitrant. Les travaux sont beaux, solides et se poursuivent avec rapidité.

Avant hier dimanche, j’ai dîné chez l’Ambassadeur d’Autriche : les Apponyi reçoivent fort bien et mettent beaucoup de bonhomie dans leur accueil ; la demoiselle, sans être jolie, est fort agréable. Il n’y avait à table, en fait d’hommes, que la famille, Kisseleff, Kourakine et moi, et quatre ou cinq personnages muets ; en fait de femmes étrangères, des comtesses Choteck de Hongrie, mère, tante et fille, j’ai donné le bras à cette dernière, pas jolie et spirituelle à la viennoise; j’ai trouvé le dîner bon mais un peu lourd.

De là je suis allé passer mon avant-soirée chez Sophie Radziwill, où je ne manque jamais le dimanche, et qui reçoit un tout petit cercle de fidèles. Pauvre femme! toujours belle et. cette beauté toujours cachée derrière cet abat-jour qui ne la quitte pas depuis cinq ans : toujours cet éternel rideau devant ses yeux malades! De chez elle, entre dix et onze heures, je me suis rendu à l’ambassade de Naples, la seule avec celle d’Autriche qui ouvre ses portes à la société. Le duc de Serra Capriola a une bonne figure et quelque chose d’ouvert dans la physionomie; il occupe un superbe hôtel sur la place Beauvau, aime à recevoir et, n’ayant pour toutefortunequ’environ 80.000 francsà dépenser, s’enfonce, dit-on, tous les jours davantage dans le royaume ténébreux des dettes. La Duchesse a une figui’e agréable : potelée, dolente et douce, elle est tout entière dans

VICTOR DE BALABIXE

ces trois mots. Dans ce salon, l’Italie domine avec sa langue mélodieuse: ce sont des ducs, des princes, des Galiera, des Storza, mais hélas ! tous plus ou moins taillés en savetiers Je suis rentré à une heure dans un « omnibus » que j’ai loué tout exprès pour moi seul, et qui a singulièrement l’apparence du plus élégant coupé imaginable, car, m’a dit le comte Laval, un jeune homme n’a pas besoin d’équipage à Paris. Que dites-vous d’une tournée comme celle-là en fiacre ? mais il faudrait deux jours du train dont vont ces damnés Yélocifères ou ces perfides Garolines, sans parler de l’agrément de baisser à tout moment la glace (quand glace il y a) pour crier au cocher : « Mais avancez donc, tonnerre de Dieu ! mais avancez donc » !

11 y a du reste, ici comme partout, une industrie dont je ne m’étais pas encore avisé et il est hélas ! trop tard pour que j’en fasse l’apprentissage: elle consiste à se faire mener et ramener, mes habitudes y répugnent ; c’est bon pour les grands seigneurs ruinés ou pour les goujats, mes goûts bourgeois m’en rendent incapable.

Il pleut, dépleut et repleut sans discontinuer; gris, froid, humide, crotté : voilà actuellement Paris; rhume, toux, catarrhe voilà ses habitudes, lit quelle est la cause de cette bise précoce, sinon l’invasion des russes ! A tout moment, clac, clac, et l’on voit s'arrêter devant l’hûtel deux ou trois berlines pyramidales, écrasées sous le poids des vaches et des malles, noires ou jaunes, et, dans ces arches patriarcales, des familles entières, enfants, nourrices, bonnes et le diable et son train... Et alors la bise de souffler avec un redoublement de fureur !

— Concierge, ne pourriez-vous pas me dire qui sont ces voyageurs?

— Des princesses russes, Monsieur.

— Et leur nom?

— Ah dame ! ça n’est pas si facile.

11 est minuit, je reviens à l’instant de chez la comtesse Rasoumowsky qui reçoit tous les mardis. Les russes forment le novau de sa société et ses soirées sont un peu « romance ou sonate, que me veux-tu? » et surtout « whist, que me veux- tu? »

Alexandre Stroganoff vient d’arriver avec sa femme. Le malheur est quelquefois tenace quand il s'accroche à un individu ! Il y a de cela environ quinze jours, son fds âgé de huit ans manque de s’étrangler en avalant un os, et sept jours après le pauvre enfant expire en vomissant le sang, et cela par suite des efforts qu’il avait laits pour se débarasser de l’os qui était entré dans son gosier; c’est terrible !

13 Octobre.

J’ai vu M",e Swetchine qui m’a fort gracieusement accueilli et m’a confusionné, au delà de toute expression, en me reconduisant jusqu’à la porte de l'antichambre. Connaissant à fond la nature de ses opinions, j’ai eu soin tout d’abord de placer la conversation sur un terrain neutre, réservant toute espèce de discussion pour l’avenir. Je n’ai trouvé chez elle que le comte de Montalembert, le jeune et brillant orateur de la Chambre des pairs. Nous n’avons échangé que peu de paroles, mais ce peu, d’une nature assez étrange. — Dans le courant de la conversation le comte me demande : « Qui est votre ambassadeur à Paris? » Ma réponse n’a point été difficile : « Le comte Pahlen », ai-je répondu.

VICTOR DE BALABINE

Comme ce ne pouvait être ignorance de sa part, je me suis borné là et lui ai demandé qui était l’ambassadeur français à Pétersbourg?

— Je crois, m’a-t-il dit, que c’est M. de Barante.

— C’est possible, ai-je dit à mon tour.

Colloque fort intéressant entre un pair de France et un secrétaire d’ambassade.

M'ne Swetchine a une conversation et un abord fort agréables et je compte la voir de temps à autre.

Le 1er octobre a eu lieu l’ouverture du Théâtre Italien, grande rumeur à Paris et la foule de se porter en masse à ce théâtre, où la mode pousse le monde fashionahle bien plus que l’amour de la musique. Avant l’ouverture j’étais déjà à mon poste avec Kisseleff et Galilzine, le quatrième abonné étant absent et retenu dans qtielque coin obscur de l’Allemagne, où il est occupé à se guérir du bien que les eaux devaient produire sur l’état de sa santé délabrée.

La salle de spectacle est charmante: de dimension moyenne, elle est arrangée et ornée avec un goût parfait, et l’or et le velours cramoisi figurent admirablement sur ce fond blanc. C’est par la Lucia de Lammermoor , de Donizetti que l’on a débuté et la Persiani, Mario et Tamburini ont fait les frais de la soirée. Rien de remarquable dans la voix de la Persiani, grêle comme son corps cette voix a même, avant que l’on ne s’y habitue, quelque chose de peu flatteur pour l’oreille mais, en revanche, ce défaut est plus que racheté par un art, une facilité, une justesse, un fini de la dernière perfection; les difficultés n’existent pas pour elle, jamais d’efforts, jamais de cris; si elle ne vous émeut pas par son énergie et ses accents passionnés, elle vous charme toujours par l’à-propos de l’expression qu’elle met dans son chant: c’est en un mot

chez elle le triomphe de l’art, le véritable chant italien, moins la passion. Tamburini est admirable dans la Lucia, maître de la scène, de son jeu, de sa voix, il manie le tout avec une aisance, une facilité, une dextérité parfaites. Mario est grand, jeune, beau et gauche, voilà pour son extérieur; le timbre de sa voix agréable et doux, mais peu de force, encore moins de feu et d’énergie et ce n’est que dans les moments de fureur, de douleur violente ou d’exaspération qu’il sort de son calme physique et moral. Néanmoins l’ensemble a été admirable et l’ellet du quatuor réellement électrique, aussi l’avons-nous fait répéter, et la salle a-t-elle été ébranlée par nos applaudissements. C’est, par parenthèse, le seul théâtre où notre espèce daigne condescendre à cette marque bruyante d’approbation.

Après la Lucia , la Sonnambula ! d'un intérêt pour moi bien plus grand encore ; de nouveau la Persiani et Mario : la première charmante, le second un peu froid. Le premier air d’Elvino a été fraîchement chanté et n’a pas répondu à mon attente, le final a réussi bien au delà, et l’effet en a été vraiment déchirant. Quant au jeu de l’acteur, il est resté bien au-dessous de notre Elvino ; Mario n’a pas mis la moitié de son expression et de son énergie dans les gestes: il a été d’une gaucherie désespérante.

Enfin dans le dernier air du soprano, cet air qui n’est rien et qui me jetait, à ma grande confusion, dans une sorte d’enivrement voisin du délire quand Mme Eossi le chantait, la Persiani a été charmante mais est restée audessous de notre divin rossignol.

Mais que dirais-je de la Semiramide! C’était avanthier soir, la salle comble et la Crisi déjà en scène au moment où je suis arrivé. Sa voix n’a rien de très puissant ou d’extraordinairement vibrant mais en revanche

VICTOR DE ISAL.VBINE

d’un bout du diapason à l’autre, d’une égalité parfaite, elle a du feu, du brillant, une facilité étonnante, rien ne lui est impossible, rien ne lui coûte, rien ne l’intimide, aucune difficulté ne l’arrête et elle l’aborde avec une audace vraiment digne d’une véritable italienne qu’elle est. Jalouse, passionnée, haineuse elle a tous les défauts qui, dans le chant, se transforment en brillantes qualités; la partie d’Arsace était chantée par Mme Viardot Garcia qui, ainsi que la Grisi, a été reçue à bras ouverts par le public, et qui n’a pas tardé à justifier pleinement cette manifestation. Le premier duo entre Arsace et Sémiramis a peut-être été tout ce que j’ai entendu de plus parfait en fait de chant. Qu’on ajoute à cela le jeu de la Grisi qui, sans rien sacrilier de son chant, y met cependant de la grâce et de l’intelligence, sa figure belle, quand elle s’anime, enfin, tout le cortège des attraits corporels auxquels je n’ai jamais su être insensible (et il est trop tard pour commencer) et on aura une idée de la jouissance que j’ai éprouvée.

J’ai été moins satisfait du grand récitatif chanté du haut du trône. Et quel trône grand Dieu ! un vilain ustensile en papier mâché, un trône constitutionnel que quatre marauds ont, à force de bras, poussé vers la droite de la scène ! J’aurais désiré plus de grandeur et de majesté ; le « juro » bien ; mais toujours admirable lorsque Arsace et Sémiramis se trouvaient ensemble, confondant leurs belles voix dans un de ces duos qui semblent rajeunir en vieillissant. Aussi, à peine la dernière note du premier duo a-t-elle cessé de vibrer, que de gros bouquets, partis des coins les plus reculés de la salle, sont venus fondre sur la Grisi dont le visage en ce moment rayonnait de bonheur.

En effet c’était un triomphe, une bataille gagnée voici pourquoi : Rubini est ici depuis quelques jours, l’on n’était

pas parvenu à s'entendre avec lui, et d'un côté ses exigences un peu fortes, de l’autre la Grisi qui voulait avoir Mario et pour cause, avaient fini par faire échouer toutes les négociations. Or ici les habitués d’un théâtre connaissent et participent, jusqu’à un certain point, à toutes les intrigues des coulisses. 11 y a le journaliste, l’auteur, le régisseur et jusqu’à l’allumeur qui se croient chacun l’arbitre des destinées du théâtre auquel ils appartiennent. Le public, connaissant donc la part de la Grisi dans ces intrigues, la réception qu'il lui a faite se ressentait légèrement de cette rancune, mais sa froideur n’a pas été de longue durée.

Tamburini cependant a été loin de répondre à mon attente, et ni son chant ni son jeu n’ont été dignes de lui ; ce n’était plus le même homme que dans la Lucia — je ne sais à quoi cela peut tenir. — Je suis sous tous les rapports dans les meilleures conditions possibles pour bien entendre et savourer paisiblement et confortablement la musique à l’Opéra Italien : sur quatre abonnés, l’un est moribond quelque part en Allemagne, l’autre, Galitzine, qui écoute avec un recueillement religieux, après s’être suffisamment saturé d’harmonie s’en va toujours, par régime, se coucher après le premier acte, resle donc Kisseleff et moi, ce qui fait que nous sommes au large.

Après le spectacle, nous nous sommes rendus tous deux au cercle de l’Union ou cercle Grammont où la veille j’avais été élu membre permanent. Sous la présidence du duc de Luxembourg, le comité directeur de ce club se compose, entre autres, des princes de Chalais et de Luxembourg, comtes de Montagu, de Cbabrillan, de Girardin, marquis de Hertford, etc... Parmi les français, c'est l’aristocratie qui y est en majorité et, par conséquent, l’opinion légitimiste. 11 y en a du reste de couleurs diverses; c’est

VICTOR DE BALABINE

le club fashionable et celui où il y a le plus d’appelés et le moins d'élus, d’abord parce que le parti français cherche à diminuer le nombre des étrangers, en second lieu parce qu’ici, comme partout, la politique s’en mêle; or, d’après l’article 19 du règlement, une boule noire sur 12 votants suffit pour l’exclusion, ce qui fait que je n'étais rien moins qu’assuré de mon élection. Cependant grâce à l’adresse et la dextérité de MM. Kisseleff et Galitzine, j’ai été élu à la plus touchante unanimité et suis sorti blanc comme neige de cette épreuve délicate.

On dîne au cercle à 5 francs et fort bien, ce qui fait que désormais ce sera là le Sanctum sandorum de mes occupations culinaires. On y a tous les journaux du monde, on va, on vient, sans se soucier de qui que ce soit, on s’assied ou on se couche, en chapeau ou sans chapeau, ce sont enfin les mœurs de Londres greffées au sol français.

Tout cela est fort bien mais ce qui est infiniment moins divertissant, c’est que l’acquisition de ces précieux avantages se paient 500 francs la première année, au moment de l’admission, et 250 francs les suivantes. Dîner à 5 francs est un peu cher pour moi mais, outre que dans les bons restaurants, dont je suis las, l’on ne saurait dîner à moins, les autres me répugnent : il n’y a donc rien à y faire, d’ailleurs mes calculs sont faits et le chiffre ne les dépasse guère.

Je suis allé voir à l’école des Beaux-arts l’exposition des ouvrages des prix de Rome. On y remarque un certain tableau Le Rêve du bonheur par Papety (1). Il y

(1) Œuvre capitale de ce peintre, conservée à l’Hôtel deVilledeCompiègne. Né en 1815 et mort en 1849, Papety élève de Léon Coignet avait obtenu en 1830 à l’école des Beaux-arts le grand prix de peinture. Quoiqu’il soit mort à 34 ans, il a laissé une œuvre considérable.

ANNÉK 1842

a beaucoup à redire à ce tableau qui n’est au fond qu’une ébauche, mais il a cependant des mérites réels : c’est un peu legenre deBruloff(l) avec moins de génie et de coloris. Tout le reste est déplorable, peinture, sculpture, etc. : un genre mou, sans force, sans vigueur, sans inspiration mais en revanche de l’exagération et de l’affectation. Le bâtiment de l’Académie est de fort bon goût et, sans être grandiose et vaste comme le nôtre, il n’en répond pas moins parfaitement à sa destination ; c’est en même temps une sorte de Musée d’antiquités car, dans la cour et adossées au bâtiment, Ton trouve deux façades d’anciens palais dont l’un, celui de Gallion, avait appartenu au Cardinal d’Amboise qui l’avait fait bâtir.

J’ai fait hier une seconde visite à Alfred de Vigny, l’aimable auteur de Cinq Mars et de Stello ; il m’avait prévenu, lors de notre première entrevue, que sa femme étant malade, il ne pourrait me présenter que plus tard. Imprégnée du souvenir des poétiques inspirations de cet élégant poète, mon imagination s’apprêtait à voir apparaître une femme dont la beauté pure et esthétique réaliserait, sous une forme saisissable, les rêves de son jeune mari. Quelle erreur! une masse informe, grande, grasse et rouge, tenant le juste milieu entre la bonne et la cuisinière anglaise. Certes la perfide Albion n’a guère de quoi s’enorgueillir d’avoir donné le jour à ce spécimen de la race féminine. Le poète dans ce choix s’est-il donc abaissé aux calculs mesquins et méprisables du vulgaire ? Cela s’est vu, mais j’aime autant lui supposer de plus nobles motifs car vraiment la tournure aimable et élevée de son esprit, le parfait

(1) Charles BrulofF, peintre russe de la première moitié du dix-neuvième siècle, dont l’éducation artistique fut due à la protection de l’Empereur de Russie. En 1834, il était à Paris et exposa au Salon : Les derniers Jours de Pompéï. Né en 1800, il est mort en 1832.

VICTOR DE BALABINE

comme-il-faut de ses manières préviennent tout à fait en sa faveur.

Hélas! voilà ce que c’est que la vie!... Je me proposais de passer ma soirée à écrire, or il est deux heures du matin et je rentre de chez un malheureux qui expire et que je n’ai pas quitté depuis douze heures. Vers les deux heures de l’après-midi, un jeune baron Ropp que je ne connaissais pas, vient me trouver à la chancellerie et me dit que Tapliakofï, frappé d’un coup d’apoplexie et presque entièrement paralysé, est à toute extrémité et qu’il n’a auprès de lui personne de ses compatriotes. Avanthier, Tapliakofï était venu chez moi, je lui avais trouvé une mine bouleversée, effrayante; il se disait souffrant et me faisait part de ses projets d’aller passer l’hiver en Italie. Le voyant morne et abattu et connaissant les cordes sensibles de son esprit, j'ai bientôt réussi à le mettre en verve : la conversation s’est animée et il s’est amusé à déchirer la France et les Français, enfin, nous avons causé, nous avons ri et fait un bout de chemin ensemble. C’est le même soir que le mal a commencé; le lendemain vers les deux heures il n’avait plus sa tête, sa respiration est étouffée, aucun changement n’a eu lieu jusqu’à ce soir, saignées, vésicatoires, ventouses, rien n'a agi; son pouls' faiblit et il n’a plus que quelques heures à vivre. Les secours de l’art ne lui ont pas manqué, les soins encore moins, car il paraît s’être fait aimer par les gens qui l’entouraient : tout a été inutile.

15 novembre.

L’hydropathie ou l’hydrosudopathie n’a que fort peu de vogue ici; on la connait peu, on en parle peu et on la pratique encore moins. Il existe à la vérité un fort bel établissement mais, loin de s’astreindre à un système de traitement arrêté d’avance et uniforme sous le double rapport de l’hygiène et de l’application du remède, c’est une absence totale de tout système qui prévaut et l’on n’y connait de règles que les caprices des malades, d’ailleurs peu nombreux, qui s’y font traiter.

Cet état de choses est tout naturel et il ne saurait ici en être autrement. Que faut-il avant tout pour un établissement de ce genre, pour un établissement sérieux quelconque? Un homme consciencieux, éclairé et désintéressé, un homme qui ait de la foi dans son système et ne considère pas la science comme un moyen de remplir ses poches, et ne la réduise pas aux misérables proportions d’une simple spéculation d’argent. La nature, nous dit le physicien, a horreur du vide; le moraliste pourrait dire, avec plus de raison encore, que le genre humain a horreur du vide... dans la poche, et le Français pousse ce sentiment jusqu’à ses dernières limites. Aussi tout moyen lui est-il bon pour sortir de cette situation antisociale.

Voici un exemple sur mille, une industrie d’un nouveau genre : une prime de 30 francs est accordée a tout individu qui risque ses jours pour sauver de la mort un de

VICTOR DE BALABINE

ses semblables. Que résulte-t-il de cette munificence municipale? Deux amis, deux gueux, tous deux excellents nageurs, s’en vont, bras dessus bras dessous, rêver sur les bords pittoresques de la Seine ou y pêcher quelques rachitiques goujons; l’un donc glisse et fait le plongeon, l’autre aussitôt de se précipiter et, au péril de sa blouse tout au plus, de retirer le malheureux qui s’épuisait en violents efforts pour lutter contre le courant, lequel s’obstinait impudemment à le rejeter trop tôt à la surface; aussitôt un attroupement se forme et les deux gueux, suivis de leurs pareils, s’en vont tranquillement réclamer à la Préfecture le prix de vertu qu’ils partagent vertueusement entre eux et dont hérite, en dernier lieu, le cabaret voisin. Chez nous, comme de raison, toute rémunération de ce genre tournerait infailliblement au profit de l’administration; ici l’abus change d’habit et la corruption de la gent administrative se retrouve chez la canaille administrée. Eh bien ! cette tendance à la spéculation existe, sous une forme et des couleurs mitigées, dans toutes les catégories de l’échelle sociale; de sorte que, pour en revenir à l’hydropathie, l’entrepreneur de l’établissement qui, pour rentrer dans ses fonds et couvrir les frais toujours très considérables, car ici l’apparence passe avant toute chose, a besoin à tout prix d’avoir des malades, fait le raisonnement suivant : « Si je n’administre au patient que de l’eau froide, cet animal, rebuté par la rigueur du traitement, quittera peut-être mon établissement dans les huit jours; donc, s’il demande de l’eau chaude, donnons-lui de l’eau chaude et s’il demande des truffes, va pour les truffes, pourvu qu’il paie! »

Donc dans ces établissements les malades y sont les seuls médecins et les médecins sont les vrais malades : fièvre d’avidité; en voici un exemple, toujours entre mille.

Tapliakoff (1) a, pendant deux jours et demi avant sa mort, été soigné par les docteurs Petit et Percillet. Ce dernier, dont j’entendais vanter le désintéressement, a, en effet, pendant ce court espace de temps, donné tous ses soins et une grande partie de son temps au malade. Après la mort, le règlement des comptes ; on lui demande le sien : 500 francs ; on se récrie et l'on réclame une note détaillée, il la présente : 300 francs ; on objecte et on lui en offre 150, il empoche, remercie, me salue, je m’abstiens et il s’en va. — Ainsi de suite.

Il ne faut pas cependant en conclure que tout ne soil, dans le caractère français, qu’intérêt sordide, mesquin calcul et vils marchés; le premier mouvement, souvent faux et erroné, est au contraire presque toujours empressé, chaleureux, généreux et loyal. Que, par exemple, vous tombiez mort, blessé ou malade au beau milieu de la rue, aussitôt un attroupement se forme et certes vous n’attendrez pas, comme ailleurs, pour recevoir les premiers secours, ni qu'il plaise à l'agent de l'autorité de se transporter sur les lieux. Vous serez transporté, pansé, lavé, médicamenté, que sais-je enfin, voilà pour le premier mouvement, excellent ! Mais cette première et généreuse effervescence calmée, voici venir la réflexion et gare les dommages-intérêts: mémoires, notes détaillées et comptes en partie double et valeur triple! voilà le second mouvement, mauvais !

Ainsi, chez nous, si par malheur vous trébuchez sur la voie publique, patience ! mais en revanche, si par miracle vous réchappez, vous êtes quitte à bon marché ; ici l'on vous soigne de suite, mais hélas, l’on attend que votre convalescence pour soumettre votre poche au môme

(1) Sujet russe, possesseur d’une grande fortune, qui vivait à Paris.

traitement et si vous récalcitrez l’on vous cite en justice. Enfin, tout est taxé, tarifé : vous menez une dame au spectacle, l’ouvreuse vous offre aussitôt un bouquet et une banquette pour les pieds de madame, et quelle banquette, grand Dieu ! trois planches ! et que, si elle était plus propre, vous pourriez empocher sans autre forme de procès. Eh bien ! il y a un prix pour ce précieux ustensile si vous êtes aux premières, un autre pour les secondes ou troisièmes et un prix pour l’Opéra, un autre pour les Variétés et ainsi de suite. Quant à moi, comme il n’y a rien de plus anti-tarif qu’un russe, rien de plus rebelle à toute espèce de classement pécuniaire que la nature russe, je coupe court à toutes ces imaginations embarrassantes . à la russe.

A propos de spectacles, c’est la saison par excellence : peu ou point de réunions, le théâtre est donc la grande ressource du moment. Hier, après avoir dîné comme de coutume au club, je m’en suis allé avec les comtes de Montagu et de Flamarens et le marquis de Jumillac, à la Forte Saint-Martin. L’auteur du roman de Mathilde (1) en a tiré un drame, une sorte de production échevelée qui a un succès prodigieux et qui, depuis deux ou trois mois qu’on la donne, compte déjà quarante-sept représentations. Sauf M"e de Maran, la duchesse de Richeville et autres accessoires, tous les personnages du roman s’y trouvent : Gontran, Lugarto, Mathilde, Ursule et Secherin, ces noms qui ont fait palpiter tant de cœurs, ces noms si populaires, suffisent seuls pour expliquer un succès que, du reste, le drame est loin, selon moi, de pouvoir j ust i lier. Dépouillez le roman de tous les charmants accessoires, de tous les détails, de toutes les nuances si

(1) Eugène Sue, dont les œuvres étaient alors en pleine vogue.

fines dont l'auteur colore et assaisonne son récit, et conservez-en le squelette, les faits seuls, vous aurez un tissu grossier d’horreurs et d’invraisemblances. Voilà le drame de Mathilde. Mais cela donne le frisson et serre le cœur, ce qui explique une partie du succès ; puis les rôles de Mathilde et d’Ursule sont joués par M"’es Fitzjames et Klotz, deux des plus belles productions de l'industrie française, voilà le reste du succès : les émotions déchirantes, pour la canaille du parterre, les beaux yeux de ces dames, pour notre espèce. Craignant les illusions d’optique, je suis allé les examiner de près, dans l’intérêt de l’art bien entendu : très belles !

Mais ce qui ne laisse pas d'être fort curieux, c’est le public de ces petits théâtres, public sans fard et sans façon, public nature et qui ne songe pas à étouffer ses élans et ses émotions sous la triple cuirasse de l’élégance, des convenances et du comme-il-faut. 11 faut entendre ce public rugir de rage lorsque, seul avec Mathilde, le comte Lugarto est sur le point de réaliser par la ruse et la force sescriminels projets; et plus tard les éclats de sa joie bruyante, lorsque Rochegune et Secherin, forçant la porte, arrivent soudain au secours de Mathilde et mettent Lugarto à la torture.

«Ah! Dieu merci ! bien, bien, ah! le monstre, torturez-le, tuez-le! » Et un tonnerre d'applaudissements chaque fois qu’une main vengeresse vient s’appesantir sur ce monstre.

A quelques pas de moi siégeait gravement mon chapelier avec sa vertueuse moitié, et tous deux, le cœur gros et les yeux humides, raisonnaient dans l'entr’acte, avec leurs amis, sur ce qui venait de se passer; la parole était à mon homme qui ne me voyait pas : « Oui, disait-il. ils sont ous comme ça ces sacripants du grand monde ! »

En ce moment, il se retourne et m’aperçoit; grande est ;a confusion.

VICTOR 1)E BALABINE

— Comment monsieur, dis-je, sont-ils réellement tous comme ça?

— Ha, ha, hé, hé, c’est-à-dire...

— C’est-à-dire ceux qui ne vous paient pas, mais ceux qui vous paient comptant, qu’en pensez-vous?

— Ha, dame, hé, hé, sans doute, justice avant tout,

et ma foi pour ceux-là, ha, ha, hé, hé .

Enfin le rideau tombe, je me lève pour filer au plus vite, mais point de passage, ma voisine a pris racine.

— Eh bien ! madame, vous ne faites donc pas vos paquets? la pièce est finie.

— Comment finie, monsieur?

— Sans doute ; vous voyez que Rochegune épouse Mathilde et que Secherin se réconcilie avec sa coupable moitié.

— Mais en êtes-vous bien sûr, monsieur?

— Parfaitement madame, c’est l’auteur lui-même qui me l’a dit.

— Oh pour lors, je suis tranquille.

Pauvre femme, ! sans doute quelque honnête lingère qui s'attendait à une commande pour la confection du trousseau de Mathilde, car à Paris l’on ne « fait » rien, l’on « confectionne ».

Quoique tard, je ne suis sorti du théâtre que trop tôt: un vent froid et perçant faisait tourbillonner des parcelles d'une neige sèche et glaciale ; oh ! doux parfum de la patrie! Vite je me réfugie au club, où quelques tasses de thé réchauffent bientôt mes membres engourdis.

Nous avons deux manières d’entrer au club : ou bien nous laissons nos chapeaux dans l’antichambre ou bien, et le plus souvent, nous entrons et restons en chapeau car pour entrer le chapeau à la main, que diable ! cela vous donne un air de novice toujours ridicule, c'est déplacé.

Dernièrement, le jour de la Toussaint, je suis allé à quatre heures de l’après-midi, entendre l'orgue et les chants à l’église Saint-Roch, il y avait foule comme de coutume. En général, l'on afflue aux églises, mais la réaction religieuse existe-t-elle réellement? C’est ce qu’il me serait impossible d’affirmer ou de nier, l'occasion et les moyens m’ayant jusqu'ici manqué pour constater le fait. Donc la foule était grande, les chants solennels. Transporté, tout à coup, de la vie profane dans celte atmosphère religieuse, et sous l’influence toujours si puissante sur moi, des sons harmonieux, blotti dans un coin, je me pris à rêver et la rêverie a été longue, car il sonnait six heures à l’horloge de Saint-Roch lorsque je m’éveillai. La foule s’était écoulée, l’église était sombre et vide, sauf quelques vieilles femmes agenouillées par-ci, par-là. .le m'aperçus alors, à ma grande surprise, que, n’ayant rien pris depuis neuf heures, j'avais froid et faim, or la faim mène chez Véry, et Véry mène partout. Ce soir là il m’a mené au théâtre du Palais-Royal.

Chaque petit théâtre a ici ses immenses succès. A celuici, l’on régale le public, depuis quatre mois, tous les jours, d’une farce intitulée Y Omelette fantastique, un tas de bêtises mais qui, débitées par Alcide, Ravel et Sainville, ont fait courir tout Paris. « Ah ! je vous reconnais bien, allez, vous êtes bien le bourgeois qui, au Jardin des Plantes, m’avait aflirmé sur l’honneur que la trompe de l’éléphant est en caoutchouc, mais saperlotte ! je n'ai pas été la dupe de vos artifices, j’ai demandé son opinion au municipal de service, et il m’a confirmé ce que je soupçonnais déjà, c’est qu’elle est simplement en gomme 1 élastique ! »

Après Y Omelette, la Dragonne, autre succès. C’est l’éternelle anecdote de Catherine et de Potemkin, cause pre-

VICTOR DK BALABINE

mièrc de la fortune du favori; le tout arrangé, assaisonné, et Catherine-le-Grand, avec des allures de grisette de la rue Saint-Honoré! Cependant cela n’etfarouche personne; il y a ici bien des traditions perdues !

Aux Variétés, les deux Brigadiers et la Vendetta ou comme l’on dit ici la Vindette. De cette vendetta si terrible, ils en ont fait une grosse farce : un Corse farouche fait venir de Paris son neveu qui travaille dans les épices, sous le prétexte de recueillir son héritage mais, en réalité, pour accomplir la vengeance héréditaire. Le neveu arrive et l’oncle se met à lui conter comment un jour un Jacobo tua un Léoni, puis

un Léoni tua un Jacobo, puis un Jacobo . ; l’histoire

est fort amusante et le neveu parisien impayable.

Je ne suis pas encore au bout de ma nomenclature : au Grand Opéra, le Diable amoureux, fort beau ballet, décorations magnifiques, jolie musique, et la Reine de Chypre, opéra de Halévy : moins de chant et de motifs que dans la Juive ; plus de bruit et d’éclat que de fond, plus de bruit surtout que de besogne; le récitatif y domine, mais le récitatif français qui tient le milieu entre la mélodie et le récitatif italien ; beaucoup de réminiscences des Huguenots, de la Juive et de Guillaume Tell, et, par-ci par-là, quelques morceaux d’un effet original, piquant et nouveau. En revanche, la mise en scène d’une magnificence, d’une splendeur et d’une entente scénique et artistique des plus remarquables. On trouve chez nous plus de drap d’or et d’argent, plus de luxe, mais incomparablement moins d’entente dans les effets de lumière, la disposition des groupes, l’arrangement général. Ces effets souvent outrés et en dehors du vrai, répondent exactement et par ce qu'ils ont de bon et par leur exagération même, aux effets que nous trouvons reproduits dans la peinture et la littérature de notre époque. C’est Duprez, Barhoilet et

Mme Slollz qui se partagent les principaux rôles, et c’est pour faire briller cette dernière qui règne en despote au Grand Opéra, grâce à son intimité avec le directeur, que ce dernier, au grand détriment de sa poche, s'est mis en frais et a prodigué le luxe à pleins bords. Je ne saurais partager l'avis de ceux qui condamnent sans miséricorde le Grand Opéra, je suis loin d'être ennemi du dramatique en musique et c’est ce côté que les français comprennent à merveille.

Aux Italiens, la Cenerenlola et VElisir d'Amore de Donizetti. LaCenerentola, MmeViardot-Garcia; Magnifico, Campagnoli, à défaut de Lablache qui prétend avoir la goutte; le valet du prince, Tamburini, et le prince, une misérable doublure. La Cenerenlola est une des productions musicales que je sais le moins apprécier; peu amateur du genre bouffe, je ne l’aime que dans le Barbier , ailleurs il m'ennuie. M",e Viardot toujours charmante quoique se donnant, à mon avis, beaucoup trop de latitude et un champ beaucoup trop vaste pour les ornements improvisés adlibitum. Dans VElisir d'Amore, la Persiani pèche, comme de coutume du reste, par le même défaut. A force d’ornements et de fioritures, l’on finit par ne plus savoir ce que ces dames chantent, par ne plus reconnaître l'original, et l'auteur lui-même, s’il l’entendait ainsi exécuter, applaudirait l’œuvre, mais y verrait un enfant étranger à ses entrailles.

Mais qu'il y a loin de ces dames à leurs misérables imitateurs! Jamais, chez elles, rien ne languit, jamais de mouvement ralenti autre mesure et, si elles brodent à leur fantaisie et font des excursions téméraires dans le domaine de l’invention, jamais elles ne versent les pavots sur l'orchestre ou le public.

Dans VElisir, nous avons eu le début d'un nouveau

ténor qui a réussi bien au delà de ses espérances car sans doute, j'aime à le croire du moins, il n’avait jamais osé rêver un succès pareil, sur le premier théâtre du monde. Ce soir-là, l’entreprise des succès dramatiques, avec les chevaliers du lustre, engeance à laquelle d’ordinaire l’entrée de la salle est interdite, y a fait invasion; Rossini avait fait un appel à ses amis pour recommander le seigneur Corelli à leur indulgence etc, ainsi travaillé, le public lui a, en effet, fait bon accueil, jolie voix, fort agréable dans le dolce, mais ni feu, ni énergie : un talent de détail, bon et honnête, mais point d’auclace.

Du spectale, j’ai couru en Autriche. Le salon Apponyi était ce soir là envahi par les russes; en fait de nouveaux arrivés nous avons Michel Galitzine avec sa femme née Dolgorouky, ravissante créature, jolie et agréable; la comtesse Boleslas Potocki, autre séduction : imagination, romantisme, vives émotions et maux de nerfs, rien n’y manque ; la famille Davidoff (Bariatinsky). Les Kotchoubey sont partis pour l’Italie et Wittgenstein pour Wilna, près de ses vieux parents qui viennent de perdre, par une morte subite, leur fils favori, celui qui pour rester près d’eux avait renoncé à toute carrière. Sa femme reste ici. Personne ne voit Natalie Strogonoff qui, depuis la mort de sa fille ainée, est dans la haute dévotion et par conséquent méconnaissable.

J’ai revu Mme Swetchine, chez laquelle je suis allé passer une avant-soirée; je n’y ai trouvé que sa sœur Gagarine et deux ou trois personnages plus ou moins muets; sa conversation est toujours charmante et pleine de bienveillance. Un peu avant mon départ, M. Swetchine a fait son apparition dans le salon, je le voyais pour la première fois : on m’a présenté, il m’a fait sa révérence, je lui ai tiré la mienne et tout a été dit. Le lendemain, j’ai appris, par

son neveu Gagarine, qu’étant sourd il n'avait pas entendu mon nom et que, m’ayant fait l’injure de me prendre pour un des lettrés qui fréquentent le salon de sa femme, il avait cru, selon son habitude, pouvoir passer outre. Aussi n'ai-je pas tardé à voir ce pauvre vieux venir en personne me faire amende honorable.

De chez M,ne Swetchine, je suis allé voir le comte de Modène, frère de feu le Grand Maître de la Cour (1); il me fait l’effet d’un brave et excellent homme, sa femme, jeune encore mais point jolie, d’une brave et excellente femme, qualités heureuses et dont il faut laisser jouir en paix les gens qui les possèdent. Ils mènent un genre de vie fort retiré et ne voient qu’un petit nombre d’amis de leur couleur, légitimistes. J’y ai trouvé ce soir là un baron et une baronne de Pfeffel; cette dernière m’a beaucoup parlé des Repnine qu’elle a connus à Genève et de Lise (2) qu’elle a connue en Italie et à laquelle elle a voué, dit-elle, un attachement sincère. C’est là à mes yeux un excellent passeport et il n’en a pas fallu davantage à la baronne pour gagner mon cœur.

J’ai été considérablement et presque agréablement surpris de rencontrer ici le baron de Plessen, de Pétersbourgeoise mémoire; je sais que cet intéressant imberbe avait conçu de moi la plus fâcheuse opinion, et avait porté plainte à Mme Ruckmann de mon orgueilleuse réserve à son égard; aussi ai-je fait usage, en l’accuei liant, de mes sourires les plus séduisants pour le mettre dans son tort.

Rien de bien intéressant en politique. L’affaire de notre différend avec la Cour de Home a beaucoup préoccupé ici

(1) Le comte de Modèae, émigré français qui avait pris du service en Russie. Admis à la Cour, il y fut nommé Grand Maître, sous le régne d’Alexandre, en remplacement du prince Naryschine décédé.

(2) Elisabeth, princesse Repnine, née de Balabine.

les esprits de tout ce qui tient encore au parti catholique, et produit, en général, une impression fâcheuse. Pour saisir la manière dont les ardents et les zélés envisagent toute cette affaire, il faut lire un livre intitulé : Des persécutions exercées sur les catholiques en Russie par un ancien conseiller d’Ktat au service de la Russie. J’y ai trouvé de l'intérêt car, me trouvant sur presque tous les points d'un avis contraire, d’une opinion souvent diamétralement opposée à celle de l’auteur, je me suis plu à cette lutte acharnée. Cet ouvrage, selon moi, respire le fanatisme le plus ardent, l’intolérance la plus révoltante et les vérités qu’il contient, car il en contient et de très fortes, disparaissent dans une argumentation mesquine et haineuse; enfin si c’est là être bon catholique, cela n’est certes pas être chrétien. A défaut de ce livre, il y a quatre articles du Journal des Débats qui ont eu ici beaucoup de retentissement, ils sont de Saint-Marc Girardin qui nous a voué une inimitié invétérée. Sauf erreur, ils sont assez bien faits.

Le Gouvernement français avait projeté une union douanière avec la Belgique; le projet paraît avoir avorté et le ministère s’est vu obligé d’opérer sa retraite sur cette question devant la phalange victorieuse des délégués des industries privilégiées. Voilà donc une question politique de la plus haute importance, tranchée, par les industriels coalisés à Paris, dans un sens hostile au Gouvernement; un pouvoir agissant en dehors de tous les pouvoirs légalement constitués, surgissant comme par magie, qui est composé de propriétaires de bois, de forgerons, tisserands et autres, qui tient aujourd'hui ses séances rue Richelieu, chez le restaurateur Lemardelay : étrange speclacle.

Aujourd’hui 14 novembre, le thermomètre marque 10 degrés de chaud, c’est à peine si nous avons eu de la

gelée; en général l'automne est beau. On trouve le lroid précoce, cela n’est pas précisément mon avis.

J'ai à faire ce matin : M",e Miatlefï m’écrit de Munich pour lui expédier à Pétersbourg les romances les plus nouvelles; son voyage en Italie aurait-il réveillé en elle des velléités posthumes ? Alexandrine Ouroussoff me demande de Varsovie des pièces de théâtre jouables en bonne société, enfin Lilly KrivtsotT me charge de lui faire un choix de tout ce que Paris offre de plus séduisant en fait de fleurs artificielles!

31 diVembre.

Je suis, depuis quelques jours, les cours publics. La première séance à laquelle j’ai assisté est celle qui a ouvert le cours du professeur Blanqui, l’un des plus savants économistes de l'époque et le digne successeur de Jean- Baptiste Say. Il professe, au Conservatoire des Arts et Métiers, la science de l’économie politique appliquée aux grandes questions commerciales et industrielles qui s’agitent aujourd’hui, divisent ou rapprochent les Etats et tendent à remplacer, dans la sphère politique, les anciennes questions de principes qui peu à peu disparaissent au souille des révolutions. L’auditoire, à ce cours, est en majeure partie composé d’industriels, fabricants, ouvriers, etc., qui tous écoutent dans un religieux silence la voix du savant professeur.

De tous ceux que j'ai entendus jusqu’ici, Blanqui est celui dont la parole est la plus facile; sa diction est simple et naturelle, son organe suffisamment sonore, son exposition

VICTOR DK BALABINE

claire et précise ; enfin, la tendance de ses idées, large et éclairée. Son point de vue est la liberté de commerce aussi peu limitée que possible. Dans sa première séance, il s’est élevé avec force contre la prétention des nations de vouloir se suffire à elles-mêmes, et a fait ressortir avec talent l'étrange anomalie qu’offre la coexistence de deux tendances contraires, dont l’une pousse les gouvernements actuels, d’un côté à forcer chez eux la production à l’aide de la division du travail, et de l’autre à entraver l’écoulement de ces mêmes productions en suscitant àl’aidedu système prohibitif des entraves au commerce d’échange.

Dans les séances suivantes, il a traité la question de l’émancipation des nègres, spontanée et graduelle, du commerce de la gomme au Sénégal et du sucre.

Ces cours ont lieu le mardi et le vendredi, à sept heures et demie du soir. Dans ce même local, le dimanche à midi, le professeur Payen, chimiste célèbre, fait son cours de chimie appliquée aux arts, devant un nombreux public, dont fait partie tout ce que nous possédons ici d’ingénieurs, artilleurs, mineurs, etc. N’ayant pas l’intention de suivre ce cours, je n’y suis allé que par simple curiosité, ainsi que je l'ai fait pour Dumas, qui vient d'ouvrir à l’Institut de France son cours de chimie élémentaire. Doué d’un extérieur remarquable, Dumas est, en outre, un orateur, dans toute la force du terme; il le sait, et en abuse quelquefois ; Pa}ren, plus âgé, plus calme, moins brillant, n’en a pas moins une élocution facile et s’exprime avec la plus grande clarté.

A une heure, Payen cède sa place au baron Charles Dnpin, pair de France, célèbre par ses ouvrages sur la statistique; il professe au Conservatoire des Arts et Métiers la Géométrie industrielle ou, plutôt, la Statistique de l’Industrie. Grand, blond, raide, géométrique et sec,

voilà pour l’apparence. Il a lu son discours d'ouverture et nous a entretenus des Caisses d’épargne, sur le ton pathétique d’un mauvais tragédien de la Comédie-Française. Voilà pour la forme. Quant au fond, il est excellent. La situation des classes ouvrières étant le thème qu'il s’était posé, le professeur a pris l’institution des Caisses d’épargne pour sa base d’opérations, et ses progrès pour mesure des progrès successifs et de l'amélioration graduelle des classes ouvrières. Le nombre des individus mettant leurs épargnes à la Caisse, qui, en 1830, n’était que de quarante mille, est aujourd’hui de deux cent mille, et il tend à s'accroître tous les jours. Enfin, après avoir comparé la situation des classes ouvrières pendant le règne funeste de la loterie avec l’époque actuelle qui présente une amélioration considérable, il a signalé, avec une parfaite indépendance d’opinions, les vices et imperfections des Caisses d’épargne, a suggéré diverses modifications indispensables et a fait entendre de sévères paroles aux gouvernements comme aux gouvernés. Une action généreusedu feu duc d’Orléans, qui avait fait un don de 140.000 francs aux Caisses d’épargne, a donné lieu à un chaleureux panégyrique de la part du professeur; ému jusqu’aux larmes, il n’a pas tardé à émouvoir son nombreux auditoire, et un tonnerre d’applaudissements a accueilli ses paroles. Ma carte de visite m’ayant servi de carte d’entrée, j'ai pris place dans l'enceinte réservée, occupée ce jour-là par les savants confrères du professeur.

J'ai également assisté, dans l'intention d’entendre Rossi, à une séance de droit constitutionnel, à l'Ecole de droit. Naguère encore simple professeur de droil en Italie, puis à Genève, Rossi est arrivé en France vers l’époque de la Révolution de Juillet, et n'a pas tardé à s’élever au rang des savants les plus distingués de la France et de membre

de la pairie qu'il occupe aujourd’hui avec éclat ; il est, de plus, l'un des meilleurs prosateurs contemporains. Doué d'une figure noble, et remarquablement intelligent, sa parole est lente, trop lente, peut-être, mais chaque phrase en revanche, estime pensée exprimée avec autant de mesure que de lucidité. « 11 est des pays, entre autres, a-t-il dit avec un accent italien assez fortement prononcé, ii est des pays où l’Etat absorbe à un tel degré la liberté individuelle, la liberté de locomotion, qu'il est, par exemple, défendu de voyager ou, du moins, que les voyages ne sont tolérés qu’à certaines conditions, comme de ne point visiter, si ce n’est en passant, certains pays considérés comme suspects, et nous sommes de ce nombre. »

Il n’en a pas dit dai'antage sur ce sujet, mais son geste et sa physionomie ont merveilleusement complété sa pensée. Celte allusion n'a pas été saisie par l’auditoire, c’est là un phénomène qui ne laisse pas d’être fort extraordinaire. 11 semble qu'un public, auquel, tous les matins, îles milliers de journaux politiques, scientifiques et littéraires et une légion innombrable d’illustres professeurs versent à pleins bords les lumières et la science, devrait, jusqu'à un certain point, avoir une idée plus ou moins exacte de la situation des choses en général. Eh! bien, il n'en est rien. Aussitôt que vous franchissez les limites étroites du territoire ou le cercle restreint des intérêts français, des intérêts immédiats du pays, vous prêchez dans le désert ; hors de sa sphère, le Français ne connaît rien et n'est que médiocrement curieux d’être initié aux mystères qui ne sont pas les mystères de Paris. Des démarches ont, plus d’une fois, été faites par des Français pour obtenir l'autorisation de publier un journal rédigé dans le but de faire connaître la llussie à la France, et exclusivement consacré à la défense des intérêts russes,

une sorte de plaidoyer enfin en laveur d’une cause souvent attaquée, calomniée et défendue jusqu’ici par un silence dédaigneux, faible et impuissant avocat dans les temps où nous vivons; pareil journal n’aurait trouvé ici, j'en suis intimement convaincu, qu’un nombre tout à fait insignifiant de lecteurs et la preuve, c’est qu’aucun journal de ce genre n'a encore été établi en France pour l’Angleterre, dont les relations avec elle sont bien autrement nombreuses et importantes que les nôtres.

Mickiewicz a ouvert au Collège de France son cours de langue et littérature slaves ; j’étais vivement curieux de l’entendre et je me suis rendu, en conséquence, à la séance d'ouverture. Mickiewicz est doué d’une figure remarquable par la physionomie et l'expression calme, douce et noble, elle brille de temps à autre d’une sorte d’inspiration poétique, lorsque les idées du poète l’entraînent dans la sphère nébuleuse du mysticisme religieux; alors, il se lève, d’une main s’appuie sur l’estrade, presse de l’autre sa poitrine et, toujours lent et mesuré dans sa parole, prêche et vous expose son idée du panslavisme, doctrine qui l’a mis à l’index de ses frères proscrits, qui n'a encore que peu d’adhérents et qu’il enveloppe dans je ne sais quels brouillards qui la rendent, j’en suis certain, impénétrable à l’œil peu profond de la presque totalité de son auditoire.

« Les membres épars de la grande nationalité slave se réuniront dans un seul faisceau..., le genre humain ne procède que par révélations et le jour n’est pas loin où de grandes choses seront révélées à l’humanité attentive... Comme le Christ sur la croix a expié, par ses souffrances, les péchés du genre humain, il est des nations prédestinées à porter la croix pour les autres nations, à expier leurs maux par leurs souffrances, à remplir auprès d'elles

VICTOR DE BALABINE

une mission providentielle, jusqu’à ce que, l'ayant accomplie, arrive le jour de la révélation, etc. Ces nations sont la France et la Pologne, sur lesquelles doit se répandre tôt ou tard je ne sais quelle lumière divine. »

Tout ce récit nébuleux a-t-il un corps, ou n’est-ce là qu’un nuage sans noyau, sans consistance et transparent de part en part, c’est ce qu'il m’est impossible de dire avant le développement complet de ces étranges doctrines. Passe pour le slavisme, l’idée est palpable, mais alors qu'est-ce donc que la France a à y faire, et puis où sera la tète et le cœur de ce grand corps? Voilà ce que j’étais curieux d’apprendre et voilà précisément ce que Mickiewicz ne nous a pas dit. Enfin, le poète s’enfonce tous les jours davantage dans le mysticisme religieux, ce qui, hélas ! m’ôte tout espoir de le comprendre un jour. Il professe en français, parle correctement, mais non sans difficulté; sa diction est trop lente et un fort accent polonais détruit en grande partie le charme de sa parole. En parlant de nous, il ne sort pas d’une sage et peut-être prévoyante modération et ne se laisse aller à aucun dévergondage de parole, à aucune espèce de déclamation violente. Le positif et la lucidité étant inhérents à la nature du Français, le Parisien a horreur du nébuleux; aussi l’auditoire du poète se compose-t-il en majeure partie, sinon de ses disciples, du moins de ses compatriotes et de quelques étrangers, oiseaux de passage, avides de tout voir et de tout entendre. Trop connu de l’auditoire de ce cours pour y réitérer mes visites qui pourraient être faussement interprétées et ne manqueraient pas d’être prises pour un témoignage d’approbation, je n’y retournerai que de loin en loin et me contenterai de me tenir au courant.

Les séances de l’Institut oratoire ont lieu le samedi de chaque semaine, à huit heures du soir, dans la salle de

la mairie du IIIe arrondissement, aux Petits-Pères, ancien couvent. Le but de cette institution, dont le frère de Ch. Durand, ex-rédacteur du Journal de Francfort et du Capital , est le directeur, est de former des orateurs et de donner aux organes de diverses doctrines et aux sectateurs zélés de différents systèmes les moyens de propager ces doctrines et de les exposer au public nombreux qui encombre la salle; c'est un champ clos, une arène où les idées philosophiques, économiques et historiques, plus ou moins habilement défendues, plus ou moins vigoureusement attaquées, se livrent un combat à outrance, au bruit des applaudissements ou des murmures de l’assemblée. Là, vous entendez les disciples de Malthus ou d'Adam Smith lutter avec les Saint -Simoniens, les Fourieristes, les néocatholiques; quelque chose comme la lutte du classicisme et du romanticisme transportée sur un terrain plus sérieux et dans la sphère des idées philosophiques, historiques, etc., etc.

« L’économie politique bien entendue peut-elle servir au progrès du genre humain? » Telle était la thèse posée par le président huit jours d’avance et qui devait être discutée le jour où j'ai assisté à la séance. Le premier orateur inscrit était un fourieriste qui s’en est prévalu pour nous développer le système phalanstérien du maître en ayant soin toutefois d’en éloigner la communauté des biens, et il a en cela fait preuve de tact, car, certes, aujourd’hui, le vent en France ne souille pas de ce côtélà. Mais ne voilà-t-il pas qu'au beau milieu de ce discours, mon jeune homme s’avise d'accoupler dans une seule et môme pensée les noms de Jésus-Christ et de Fourier ; alors une violente tempête s’est élevée dans l’auditoire; indignation et cris « A l’ordre » d’une part, approbations de l’autre, agitation, excitation et vive émotion. Observa-

VICTOR UE B A L A B I X E

lions du président, pourparlers, réclamations et récriminations.

Au l'ourieriste, a succédé le néo-catholique, orateur plein de verve et d'originalité, qui a tort bien parlé sans rien dire, puis les défenseurs de Malthus et les disciples d'Adam Smith, plus rationnels quoique moins éloquents.

Au cercle catholique, scientifique et littéraire, l’abbé Bautain a ouvert son cours de philosophie chrétienne, devant un nombreux public renfermé dans un étroit local. Bautain a le haut de la figure remarquable, un front noble et élevé, des yeux grands et expressifs, un nez aquilin bien formé: mais la partie inférieure de sa figure jure d’une manière fâcheuse avec la partie supérieure; par le haut, il tient du type napoléonien, et par le bas d’un type assez vulgaire et plus ou moins commun en ce pays. Ses séances ont lieu tous les lundis, à sept heures du soir. Je ne l'ai encore entendu qu'une lois et ne me hasarderai par conséquent pas à prononcer un jugement.

Le jour où je l'ai entendu, il a passé en revue les différents systèmes de philosophie matérialistes et spiritualistes, les différentes voies pour arriver à la connaissance de la vérité, de l’absolu, de Dieu par le rationalisme ou la raison, la foi et la révélation. Doué d'un bel organe, il a la parole facile, correcte; il a été, ce jour-là, orateur logique, lucide; mais, de l’entraînement, de l’éloquence, de la chaleur, je n’en ai point trouvé chez lui ; car il m’a été impossible de prendre pour de l’éloquence les amplifications dont il a fait, à mon avis, un usage abusif. Ainsi, en parlant d’une idée, il la prend, il la saisit, il s’en empare, il se l’approprie, il l’habille, la féconde, la tourne, la retourne et alors l’auditoire d’applaudir ! Je n’aime pas ce genre dans un orateur grave et sérieux, on a l’air de se battre les flancs pour être chaleureux et

brillant à tout prix. Quant au fond, cette séance a sans doute sa place marquée dans la série générale de celles qui doivent composer le cours, et, comme telle, elle peut avoir été excellente, car le digne prélat a véritablement eu de beaux moments; prise isolément, elle m’a paru élémentaire. Mes impressions, car ce n’est pas là un jugement, n’ont point été partagées par les personnes de ma connaissance que j'ai trouvées dans l’auditoire, y compris le comte A. Stroganoff ( I ) ; il a jugé, condamné sans miséricorde et s’est hâté d'aller prononcer son jugement dans les salons de Mme Swetchine, avec son ton bref et tranchant. Dans ce milieu, il n’est pas en odeur de sainteté.

Voilà à peu près tout ce que j'ai entendu jusqu’ici ; reste Michel Chevalier, économie politique ; Ampère, littérature française; Saint-Marc Cirardin, poésie française, et quelques autres moins illustres.

J’ai cherché à donner une idée, quoique bien superficielle, du mouvement que doit nécessairement imprimer aux intelligences cette admirable institution des cours publics et gratuits où se porte en foule la jeunesse parisienne, qui permet à ceux qui n’ont pas les moyens pécuniaires nécessaires pour poursuivre leurs études dans les collèges, de cultiver leur intelligence, et qui est un délassement pour les uns, un spectacle pour d’autres et une source bienfaisante de lumière pour le plus grand nombre.

Marmier a publié un article sur son voyage dans le Nord ; je l’ai trouvé bien écrit, très modéré dans le peu de réflexions dont il l’a assaisonné; en somme, peu sérieux et fort au-dessous de mon attente. C’est une simple description plus ou moins exacte des localités,

(1) Il s'agit probablement du grand seigneur russe de ce nom qui résida souvent à Paris sous le régne de Louis-Philippe.

VICTOR DE BALARINE

mais sans vie. sans chaleur, sans poésie, et le « froid » de celte description est tout ce que j’y ai découvert en fait de couleur locale. C’est joli, de plus c’est méritoire et honnête, car il n'a dit que ce qu’il a vu ; mais qu’il y a loin de là au talent descriptif de Custine (1) !

Ce dernier va. dit-on, faire paraître six volumes sur la Russie et, d'après ce qui m’en revient, nous y serons rudement traités : on n’aura probablement pas fait suffisamment de frais pour lui. Custine ne paraît guère ici dans les bonnes maisons, d’où l’éloigne une réputation, dit-on, justement méritée de mœurs dissolues que, trop lier, trop insouciant ou trop maladroit, il n’a su cacher aux yeux du monde sous des dehors de vertu.

Le vicomte de Julvécourt s’apprête aussi à nous mettre en scène et va publier un roman sous le titre : Les liasses à Paris, pour faire suite à son roman de Nathalie ou le Faubourg Saint-Germain moscovite, connu déjà depuis un ou deux ans. Julvécourt est un excellent garçon, légitimiste pur sang et admirateur sincère, zélé et ardent de l’Empereur et du peuple russe. Quant aux autres classes de notre société, il les annule et les regarde comme non avenues. Donc, il s'apprête à taper fort sur les Russes à Paris, les Russes d’aujourd’hui s’entend, et à relever défauts, qualités et ridicules de ces oiseaux de passage, qui, chacun à sa façon, viennent exploiter les trésors de Lutèce.

J'ai d'abord cherché à le détourner de son projet, vaine tentative, il en était entiché! J’ai ensuite tenté de lui faire élaguer un certain épisode, il s’est entêté; j’y ai employé les femmes et je crois avoir réussi. En attendant, pour éviter la colère de nos compatriotes en ce moment

(1 Le marquis de Custine, écrivain du temps, brillant et fécond auteur d’un ouvrage intitulé : la Russie en 1839.

à Paris, et qui, à tort ou à raison, chercheront des personnalités (et quand on les cherche on est toujours sûr de les trouver), l’auteur quitte Paris pour aller rejoindre sa femme en Russie ; et si d’ici la colère des Russes contre lui se transporte chez nous, il compte revenir bien vite à Paris, où déjà le temps aura dispersé de tous côtés les membres de la colonie.

Sommaire. — Le bal de l’ambassade d’Autriche. — Un concert chez Rothschild. — L'Opéra italien et le Conservatoire. — Réception aux Tuileries. — A la table du Roi. — Présentation au duc et à la duchesse de Nemours. — La fureur des étrennes. — La vie mondaine. — La société française. — Les salons de la princesse de Lieven et de la comtesse de Castellane. — Le comte Molé, Thiers, Salvandy, Lamartine. — La comtesse Alexandre de Girardin et autres grandes dames. — La noblesse de naissance et la noblesse d’argent. — Le P. de Ravignan à Notre-Dame. — Autour du clergé. — Le salon de 1843. — Condamnées au pilori. — Les grandes représentations théâtrales. — Un livre du marquis de Custine. — Affaires d’Espagne. — Alexandre Dumas et Jules Janin. — Les frères de la Doctrine chrétienne. — La princesse de Lieven à Saint-Germain. — Le voyage de la Reine d’Angleterre. — Au théâtre italien. — Les fortifications de Paris. — La question religieuse.

!1 janvier.

Ce soir, grand bal à l’ambassade d’Autriche; demain mardi, une visite chez Mme de Castellane et la soirée chez la comtesse de Circourt dont c’est le jour de réception; mercredi, quelques visites et grande soirée musicale chez Rothschild; jeudi, les Italiens et raout chez la comtesse Rasoumoffsky pour fêter la veille de notre nouvel an; vendredi Iar/13 janvier, raout et musique à l’ambassade de Naples; samedi, M"'e de Girardin et la duchesse de Rauzan, dont c’est le jour de réception ; dimanche,

86 VICTOR DE BALABINE

l'ambassade de Sardaigne et la princesse de Lieven; le 16, bal chez Tufïakine; le 18, chez lord Cowley, plus un tas de visites, foule de lettres à écrire et surcroît de travail à la chancellerie pour l’expédition du prochain courrier.

11 est trois heures, je rentre du bal des Apponyi : magnifique; une toute autre physionomie que les autres, on a dansé dans deux salles au son de deux orchestres, les étrangers y étaient en immense majorité et leur masse compacte écrasait l’élément indigène. De jolies toilettes, beaucoup de fleurs et, à mon grand étonnement, beaucoup de diamants; ceux qui en ont les étalent, dit-on, à toute sauce (je crois que Bourguignon y entre pour beaucoup). Marie Galitzine (Dolgorouky), et Mme de Beaufort (de Chateaubriand) étaient les plus jolies femmes du bal.

La première est décidément la coqueluche de Paris, beauté et amabilité à la fois incontestables et incontestées, et mes amies, la duchesse de Rauzan et la comtesse d’Harcourt, pimpantes, quoique grand’mères. Quelques jolies Anglaises par-ci par-là, quelque joli minois français; en fait de Russes, la comtesse de Cheremetieff et sa sœur, Mme Martchenko, les Iiourakine, les Gourieff, Mme et Mlle Wassiltchikoff, Mme Tolstoï (Benkendorff), la comtesse Léon Rasoumoffsky, plus jeune et plus belle que jamais, puis la comtesse Apponyi, ambassadrice d’Autriche, plus mélancolique, et lady Cowley, ambassadrice d’Angleterre plus disgracieuse que de coutume, enfin la princesse Lieven, plus imposante, lady Oldborough, plus' bouffante, mon amie miss Emily Pigott, plus vaporeuse, et les ministres de Danemark et de Suède plus ennuyeux que jamais.

Rien de plus différent que la physionomie d’un bal à Saint-Pétersbourg et à Paris. Tandis que chez nous, la hiérarchie pénètre lout, ici l’anarchie a tout envahi; chez

nous, cinq ou six femmes, placées par la faveur, la mode ou la beauté, au pinacle de la société, régnent en maîtres, en despotes, et, brillant d’un éclat mérité ou emprunté, jettent le reste dans l'ombre ou la nullité. Ici, rien de semblable, et une lionne qui se trouverait entourée d'admirateurs dans un salon, se trouvera isolée dans un autre, où elle trouvera à peine un ou deux de ses amis. Il en est de même des lions qui rayonnent dans un cercle, et vont s’éteindre souvent dans la même soirée dans un autre.

J’ai fait danser les demoiselles Apponyi, Cowley et de Serra-Capriola, les jolies petites comtesses Pallaviccini et de Lubersac, et deux ou trois de nos dames qui ne sont en général ni les moins jolies, ni les moins élégantes. Les Françaises, dans leur accoutrement de promenade, à la Ibis simple et élégant, ont sur elles un avantage marqué; mais, en revanche, le soir dans un salon et au bal, les nôtres l’emportent, par leurs toilettes d'abord, toujours fraîches et de bon goût, ensuite par un certain bel air, une certaine tenue un peu raide peut-être, mais qui leur donne un je ne sais quoi de distingué et de grande dame; enfin, il y a souvent entre elles et le sexe indigène, à quelques exceptions près toutefois, la différence qu'il y a entre moi et le duc de Richelieu auprès duquel, sans me vanter, j’ai l’air d’un duc et pair.

1 1 janvier.

Je rentre de chez Rothschild qui a régalé la société élégante de Paris d’un concert magnifique, dont j’ai sous

Page 1