‹ Paris de 1842 [i.e. dix huit cent quarante-deux] à 1852Chapitre 5 sur 9 · SI · texte numérisé non relu

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C’est par cette dernière que s’est dénoué le drame saintsimonien.

Trouvant l’Europe indocile et rebelle à la régénération, quelques-uns des adeptes s’en allèrent en Orient pour porter la lumière nouvelle au berceau même de notre civilisation. Parmi ces derniers se trouvaient Félicien David qui, à Ménilmontant, composait et dirigeait le chant du matin et du soir. En Orient, il vit le désert, entendit sa grande voix, y vit scintiller les étoiles, y entendit la marche de la caravane qui, à travers les sables mouvants, s’avance comme un noir serpent, il entendit ses chants et la vit dispersée par le terrible simoun. Puis il revint dans sa patrie, vécut pauvre et ignoré, mais riche de souvenirs et d’impressions que, dès lors, il chercha à rassembler dans un tout harmonieux. Telle est l’origine, le berceau, l’histoire de la symphonie le Désert, que nous venons d’entendre exécuter.

.le ne l’ai entendue qu’une fois, j'en ai rapporté des impressions diverses, confuses, je ne puis donc en donner qu’une idée succincte, qu’une légère ébauche. Et d'abord, nouvelle par la forme, tout point de comparaison vous échappe, en effet, il y a des morceaux d’orchestre, des chœurs, un récit interrompu par des accords, enfin une voix que l’on dirait échappée de la chapelle Sixtine, qui, avec un timbre d’eunuque, vous chante en arabe l'appel du muezzin, tombant du haut des minarets. Voici en bloc mes impressions : à trois bons morceaux d’orchestre qui commencent la symphonie, morceaux qui ne manquent pas d’originalité et orchestrés avec art, sans bruit, sans fracas, succède une série de romances qui vous rappellent les éphémères créations de Labarre et de MUe Puget, œuvres de salon, voire de boudoir.

La première partie, décidément, vous laisse désappointé;

dans la seconde, vous entrez en plein dans le désert: l’effet de lever du soleil, la marche de la caravane, le chant syrien, la tempête qui éclate, le vent du désert qui siffle, la rêverie au bord de la mer, et, peu à peu, votre imagination incertaine et vague file vers l’Orient auquel, d’incrédule que vous étiez, vous finissez par croire, et, comme moi, vous y auriez cru, si, comme moi, vous aviez vu, ce jour-là, vis-à-vis de vous, assis immobiles aux stalles, enveloppés de burnous blancs comme neige, p.âles et silencieux, les chefs arabes que l'on a amenés à Paris pour leur montrer la grande merveille, et que, ce jourlà, l'on avait mis face à face avec le désert.

Le chant du muezzin se fait entendre, et voilà que tout à coup ces figures se dérident, ces Arabes s’agitent sur leurs sièges, des éclairs brillent dans leurs yeux, ils éclatent en applaudissements et, au même moment, un rire fou les prend et se communique à toute la salle qui avait les yeux fixés sur eux. Mais, en attendant, dans cette seconde partie, l’auteur avait frappé juste, il était dans le vrai, et le public, qui, dans tout pays, est une brute, mais qui souvent possède l’instinct merveilleux de la bête, l’avait compris.

Y a-t-il oui ou non du génie dans cette œuvre? je ne sais. Mais ce qu'il y a, c’est une poésie originale, primitive, c’est une imagination brillante, colorée, c’est le sentiment des grands effets de la nature. David est donc un poète, un coloriste, un être fortement impressionnable! Mais grattez cette séduisante surface, et vous voilà, ou je me trompe fort, vis-à-vis du néant! Or, grattez donc Beethoven, et vous n’aurez jamais fini, car là est la profondeur indestructible, insaisissable, infinie.

12 janvier.

Nous avons eu, aujourd’hui, notre premier concert au Conservatoire où l’on nous a régalés d’une symphonie de Mendelssohn-Bartholdy, d’une composition et d’une exécution admirables, mais dont le public n’a su apprécier quela moitié; si le public musicien de Paris est, en général, d'une désolante ignorance, celui du Conservatoire, qui certes ne l'est pas, est en revanche routinier à l’excès, et s’il a adopté Haydn, Mozart et Beethoven, il n’est pas encore arrivé à l’intelligence des successeurs de ces grands maîtres. Ce public, enfin, est pour la musique ce qu est pour la tragédie celui du Théâtre français, pour lequel il n’existe rien en dehors de Corneille et de Racine. A cette symphonie ont succédé un chœur d 'Idomenèc d e Mozart, un autre des Ruines d’Athènes de Beethoven, un concerto, de Bériot, exécuté par un artiste de Berlin, lort bon, fort ennuyeux comme le sont presque tous les solistes qu’écrasent, misérablement et impitoyablement, les masses d’harmonie qui se déchaînent autour d’eux, dans les concerts de ce genre, enfin la symphonie en Ut majeur de Beethoven qui n’est certes pas le chef-d’œuvre du grand maître.

13 janvier.

Ce soir, après un dîner chez M. Laski, banquier de Varsovie, qui est ici avec sa femme et sa fille, j'ai couru

VICTOR DR BALARINE

à neuf heures et demie au Grand Opéra, pour me rafraîchir par un peu de musique et un peu de danses: à dix heures et demie, j'ai fait une visite à la duchesse de Galbera chez qui j’ai trouvé son père, l’Ambassadeurde Sardaigne, qui m'a appris qu'à la Chambre des pairs, où la discussion du projet d'adresse venait de commencer dans l'après-midi, le comte Molé avait pris la parole, pour se disculper des accusations malveillantes du Journal des Débats qui le désignait comme le chef de ce que ce journal nomme « l'Intrigue », dénomination puisée dans le vocabulaire impur de cette feuille atrabilaire, et par laquelle elle désigne cette fraction de la Chambre qui, sans être ministérielle, n’en appartient pas moins au parti conservateur, mais qui cependant ne prête au Cabinet qu’un appui douteux. s

Il paraît que le comte Molé a attaqué la. politique du Ministère, non pas dans son principe mais dans ce qu'elle pouvait avoir d’exagéré, de trop tendu. M. Guizot a répliqué et, dit-on, victorieusement. C’est que pour lutter avec ce dernier et ne pas succomber, il faut commencer par lui emprunter quelques-unes des qualités dont il est éminemment doué, et commencer par son inflexible audace que rien ne peut ébranler, et par son sang-froid, son calme, sa ténacité vraiment remarquables! Il domine, et la France et les Français ont besoin d’être dominés. Le comte Molé, malgré la haute estime qu'inspire son noble caractère, ne possède ces qualités qu'à un degré inférieur : il a le tort d'être trop susceptible, trop chatouilleux et pas assez audacieux.

Mais au milieu de ce bruit, de ce fracas étourdissants, une affreuse calamité est venue, au début de la saison, fondre, à l’improviste, sur Paris. Cette calamité, c'est le froid, lléau terrible dans ce pays, car il y trouve une

masse énorme de population, des miliers de familles pour lesquelles nul moyen n’existe de s’en garantir. Perchées dans les mansardes, sous les toits à travers lesquels l'eau filtre souvent, entassées les unes sur les autres, encaissées dans des murailles humides et froides, sans feu, sans moyens de s’en procurer, d’innombrables familles, des nuées d’ouvriers n’ayant que de misérables haillons pour se vêtir, souffrent la mort dans cette Babylone de luxe et de plaisir. Avec le froid, d’épais brouillards sont venus envelopper Paris de leur impénétrable et mystérieux linceul.

C’en était assez pour que le crime, ce fils de la misère, descendit dans la rue et jetât l’effroi dans l’âme du piéton attardé. De ces quartiers sombres et isolés que ne connaît pas, même de nom, l'opulent habitant des quartiers riches qu’inondent de lumière des milliers de réverbères, les escarpes, car c’est là le nom de ce fléau, se rapprochant peu à peu, s’enhardissant par le succès facile de leurs entreprises nocturnes, vinrent fondre dans nos quartiers. Dans la rue de Castiglione, à neuf heures du soir, à la porte de l’hôtel Clarendon, en face de la sentinelle du ministère des iinances, un jeune homme a failli être assassiné. Les escarpes cependant, et c’est justice à leur rendre, ne vous assassinaient que si vous résistiez et, le plus souvent, se contentaient de vous étourdir pour vous dévaliser. Pressé vivement par le public alarmé, par les journaux qui, tous les matins, racontaient les aventures de la veille, le Gouvernement s’est décidé à agir vigoureureusement : la police des rues, qui est aussi mauvaise que la police politique est habile et vigilante, a été renforcée de nombreuses patroui 1 les. Bientôt, en effet, ces drames ténébreux sont venus se dénouer en Cour d’assises. Le froid a entièrement disparu.

\ ICT0R DE BALABINE

14 janvier.

Je rentre à l’instant, je reviens du Château où le Roi donne ce soir un bal monstre : la foule était compacte, le bal brillant; j’y ai, pour la première fois, vu de près la duchesse d’Aumale qui, dit-on, remplace par les grâces de l’esprit ce qui lui manque en beauté, elle est fort petite de taille, ses cheveux sont d’un blond clair, son teint pâle, sa figure maigre.

L’événement du jour est le discours prononcé hier par le comte Molé, et l'espèce de duel parlementaire qui s’en est suivi entre lui et M. Guizot. Quelques jours avant l'ouverture de la discussion sur l’adresse à la Chambre haute, le bruit s’était répandu que le comte Molé prendrait la parole; toutefois l’on y croyait si peu que M. Guizot et le duc de Noailles n’avaient pas hésité à parier le contraire. La surprise a été générale, car le comte avait si bien gardé le secret sur ses intentions que sa famille même les ignorait ; seul, le comte Mathieu de La Redorte en avait eu connaissance.

Cet événement, diversement interprété, est cependant considéré comme un grave embarras pour le Ministère qui regrette déjà, sans doute, que le comte Molé ait été poussé à bout, tandis qu’avec un peu de circonspection et d’aménité il eût été aisé de s’assurer la continuation de son silence. Actuellement, le mal est fait et quand bien même le comte ne prendrait qu’une part insignifiante aux débats, cette voix qui de nouveau se fait entendre après six années de silence, cette parole toujours digne et sobre

ont produit leur effet, et il restera désormais acquis que la politique du Cabinet a été qualifiée de « politique à outrance partout et toujours » par l’homme d’État le plus modéré et le plus considéré de tous, sinon le plus considérable.

4 février.

Un peut, sous bien des rapports, ne pas approuver l'esprit et la tendance du Journal des Débats , néanmoins abstraction faite du point de départ, c’est autour de cette feuille que se groupent encore les publicités les plus distinguées. Ce journal a, en outre, sur la majorité de ses confrères, le précieux avantage de reproduire presque in extenso les discussions des Chambres.

Trois événements ont signalé la dernière discussion de l'adresse : le discours prononcé par M. Thiers, par lequel il a inauguré, après quatre ans de silence obstiné, sa rentrée dans la lutte; le discours de M. Dupin, le chef, pour ainsi dire, du cabinet privé du Roi, son confident et son conseil pour la gestion de ses alfaires particulières, discours qui l'a rejeté dans les rangs de l’opposition la plus avancée; enfin, le vote de l’amendement Malleville, de l’amendement Pritcharcl. (1)

En 1840, après avoir rêvé l’indépendance de l’Egypte, excité les passions populaires, posé la première pierre de

il) Missionnaire protestant anglais, consul d’Angleterre à Taïti , qui, expulsé de l’ile pour raisons politiques par l’amiral Dupetit-Thouars en 1843, faillit occasionner un conflit entre la France et l’Angleterre. Une indemnité de 2Ô.OOO francs, votée en faveur de Pritchard, apaisa la querelle.

VICTOR DE BALABIXE

l'embastillement, rappelé la flotte et signé la note du 8 octobre, vulgairement appelée reculade, M. Thiers, ce phénomène étincelant, s'est tout à coup éteint après avoir cédé sa place à M. Guizot, à cette époque ambassadeur de France à Londres. Considéré dès lors en France et dans le reste de l’Europe comme désormais impossible, M. Thiers s'est condamné au silence et a consacré ses heures de loisir à écrire l'histoire de Napoléon, œuvre qui promet beaucoup et qui , dit-on, touche à sa fin.

Mais voyez à quel point est mouvant le terrain sur lequel nous marchons ici. Après le discours à la Chambre haute du comte Molé, considéré comme la tête du tiersparti, lui seul semblait avoir quelques chances d’arriver au pouvoir dans le cas d’un revirement, seul il apparaissait comme l’homme du moment autour duquel venaient se ranger humblement Dufaure, Passy, Dupin et jusqu’à Dillault pour l’appui que prêtait, en cette occasion, le centre gauche. Mais depuis, les événements ont marché avec une rapidité extraordinaire, et ont présenté les phases les plus variées. A peine Thiers avait-il parlé que les choses avaient changé de face : d’un bond il prenait sa place comme chef de l’opposition, vivement secondé par les sarcasmes sanglants du hargneux et rancunier Dupin, et par l'infatigable Billault, le vote de l’amendement Pritchard, vote dont il a failli sortir vainqueur, a presque remis de nouveau entre ses mains les destinées du pays. Ses chances étaient grandes, celles du comte Molé avaient diminué. Les grands orateurs, cette fois, s’étaient rangés du côté de l'opposition : Thiers, Dupin, Odilon Barrot, Bidault, et un seul pour lutter contre eux de talent et d’éloquence, un seul, mais inébranlable comme un roc. En effet, sans M. Guizot le Cabinet et sa majorité auraient infailliblement disparu dans la tourmente.

Voici quelle est actuellement la situation : le vote sur l’amendement Pritchard n’a donné au Ministère qu'une mince et transparente majorité de huit voix dont cinq ministres. Le Ministère par ses organes avait déclaré qu’il lui fallait sur cette question une majorité forte, compacte, une adhésion non équivoque. On s’attendait donc à le voir quitter les Affaires : il y reste. Les 213 qui ont donné leurs voix se sont réunis dans les salons de Lemardelay, restaurant de la rue Richelieu ; là, présidés par Hartmann, le doyen d’âge, ils ont exécuté une sorte de « juramento », et ont pris l’engagement de sou tenir le cabinet envers et contre tous. Là encore est venu les joindre Salvandv, dit « l’intempestif», transfuge du camp Molé, et dont le zèle de néophyte a déjà été récompensé par le portefeuille de l’Instruction publique, département qu'il avait déjà géré dans le Cabinet Molé du 15 avril et qu’il avait ensuite cédé à Villemain, lequel, disent les mauvaises langues, a passé deux années consécutives à réparer le> fautes et les bévues de son prédécesseur. En effet, M. de Salvandy ne passe pas pour administrateur de première force. Pour moi qui ne le connais que comme homme de salon, je le tiens pour fort spirituel, pour causeur entraînant, aimable, vaniteux, parfois puéril, vif, toujours, je le pense du moins, bien intentionné, probe et loyal, à en croire la réputation dont il a joui jusqu’ici.

Ici encore quelle étrange péripétie : l’année dernière, nommé ambassadeur à Turin, il part, il revient pour l’ouverture des Chambres, vole dans la question de la flétrissure contre le Ministère, se voit lancé vertement en tout lieu, donne sa démission et le voilà le héros du jour, l'idole de toutes les oppositions, le lion des salons légitimistes. Considéré il y a un mois au plus comme l’un des satellites du comte Molé, le voilà ministre avec M. Guizot.

VICTOR DE BALABINE

Ainsi vont les choses ! Donc le Ministère demeure et cela n'est pas sans motifs.

Evidemment, une majorité de huit voix serait insuffisante, s’il n’y avait de bonnes chances de la rendre plus imposante. Or ces chances existent, voici pourquoi : Dans : un an et demi auront lieu les nouvelles élections, et les députés seront appelés à rendre compte à leurs commettants de l’emploi de leur temps et du pouvoir qui leur a été confié. Or Dieu sait que Pritchard, le pharmacien, comme dit M. Dupin, n’est rien moins que populaire dans le Pays. Voter pour lui, n’est-ce donc pas risquer sa réélection? C’est clair. Pourquoi alors ne pas se séparer du Ministère sur une question odieuse au pays pour le rejoindre ensuite, et qui plus est, se faire bien venir de lui. Donc d’une pierre deux coups : point d’indemnité, voilà pour le pays ; les fonds secrets, voilà pour le Ministère, et l’équilibre est rétabli. Tout est ajourné au vote qui va avoir lieu sur les fonds secrets et qui, vraisemblablement, tranchera la question qui pour le moment reste en suspend.

Voici un cancan : Philippe Dupin avait, l’automne dernier, plaidé la cause du Journal des Débats dans un procès intenté à cette feuille par M. de Genoude, rédacteur en chef de la Gazette de France. L’avocat triomphant demande, pour tout honoraire, que le Journal des Débats appuie la candidature de son frère à la Présidence de la Chambre.

Le journal s’exécute de bonne grâce, mais ne réussit pas à entraîner les convictions du Ministère qui appuie Sauzet. Sauzet est élu président, mais Dupin n’est pas homme à pardonner, il s’est, vengé. Quant à Sauzet on connaît son escapade le jour du vote par assis et levé sur l’amendement Pritchard : grande était l’anxiété au moment du vote, on aurait entendu voler une mouche, on se regarde:

« l’amendement est rejeté » ! s’écrie le président. Moment de stupeur... on se toise une dernière fois... Tout à coup la tempête éclate, hurle et va fondre sur le fauteuil vide du Président qui avait disparu. Quand? Comment? Par où? Nul ne l’a vu, nul ne le sait! Alors d’un côté c’est une grêle d’injures, de l’autre une averse de quolibets qui viennent fondre sur le malheureux siège étonné.

« C’est une indignité ! Une honte ! » s’écrie-t-on à gauche.

« C’est une question de cabinet! » s'écrie M. Vatout.

« Si M. Guizot fait de la Chambre un marché, dit le lendemain le Charivari, M. Sauzet en fait un champ de foire », etc., etc. Enfin une colique intempestive est encore la solution la plus rationnelle de ce problème d’un nouveau genre.

La princesse de Lieven continue à souffrir des yeux, et, depuis près de trois mois, elle vit dans l’obscurité, n’ayant pour la distraire que les hommes d’État qui affluent toujours dans son salon. Or au-dessus de la princesse fleurit M. le comte Jaubert(l), le conquérant des îles Baléares, le quasi homonyne de M. Desjobert, l’ancien ministre du 1er mars, l’orateur jovial et spirituel, l’ancien ennemi des razzias en particulier, de l’occupation de l’Afrique en général. Dernièrement, la princesse de Lieven reçoit un billet ainsi conçu :

« Veuillez, Madame, m’accorder un moment d’entretien, une affaire grave peut seule me rendre importun : il y a du sang répandu ». C’était signé : « Comte Jaubert. »

Grande est l’émotion de la Princesse, grande aussi sa curiosité; le Comte est immédiatement introduit, il entre.

(1) Homme politique, ministre sous T hiers.

Lv Princesse : Mon Dieu, M. le Comte : vous m’effrayez] qu'est-ce donc qui est arrivé ?

Le Comte : (d'un ton poli, cérémonieux, doux et mielleux qui cache un naturel malicieux, caustique et violent ), Madame veuillez m’excuser ; je suis désolé d’avoir à vous entretenir d’un déplorable événement, d’avoir à vous conter des laits qui vous feront horreur; encore une fois, il y a du sang versé !

La Princesse : Ah mon Dieu, mon Dieu, mais qu’estce donc, quel sang ?

LeComte : D’un chat !

La Princesse : Comment d’un chat ?

Le Comte : Oui d’un chat ! Madame : la comtesse Jaubert avait un chat qu’elle affectionnait vivement et que MUe Jaubert chérissait tendrement, un ami de la maison enfin! eh bien hier, à la faveur des ténèbres votre cuisinier et votre valet de pied l’on assassiné sur le grand escalier; les traces du sang s’y trouvent encore et il ne sera pas facile, témoins le meurtre de Rizzo, de les faire disparaître.

La Princesse : Ah! mon Dieu est-il possible! mais j’en suis désolée, dites à Mme la comtesse Jaubert combien, je suis affligée... combien je prends part.. . .

Le Comte : Pardon, Madame, ce n’est pas tout ; j’ai consulté le code et vos gens pour ce meurtre barbare sont passibles de 50 fr. d’amende ou d’une détention qui peut se prolonger de quinze jours à trois mois, et je suis décidé à les poursuivre.

La Princesse : Grand Dieu, quel malheur! il m'en faudra chercher d’autres; car enfin que puis-je faire, moi femme, seule .

Le Comte : Pardon Madame, ce n’est pas fini. Le chat assassiné avec une atroce barbarie, a été porté dans vos

cuisines, écorché, bouilli dans vos casseroles et servi en civet par votre cuisinier à votre concierge lequel l’a mangé sans se douter de rien !

La Princesse : Quelle horreur, quelle abomination! dans mes casseroles, mais c'est intolérable ! comment faire, je n’ai personne. . . Ah ! j’en parlerai à M. Guizot, il faut qu’il s’occupe de cette affaire.

Le Comte : Madame c'est trop, beaucoup trop, mes prétentions ne vont pas jusque-là; entretenir M. Guizot, d’un chat mort entre Tahiti et le Maroc! c’est trop !

La Princesse : C’est égal, il s’en occupera.

Le Comte : Pardon Princesse, ce n'est pas tout. J’ai procédé à une enquête sévère, l’enquête a amené la découverte de la peau du chat dans votre cuisine, et lorsqu’on a sommé le cuisinier de restituer la peau, « tenez, a-t-il dit, et dites à la comtesse Jaubert qu’elle peut s’en faire une paire de brodequins.

Dans ce moment arrive M. Guizot revenant d'une séance des plus orageuse. De suite il est au fait de ce qui se passe et, continuant la plaisanterie, il fait comparaître les coupables, et commence contre eux un réquisitoire qui aurait fait envie au procureur général Hébert, mais qui est bientôt interrompu par l’arrivée du duc de Noailles.

Nous avons vu mourir ces jours-ci cette pauvre Marie Potocka après une agonie de deux ans. La veille de sa mort elle était sortie en voiture et avait manqué mourir tandis qu’on la promenait doucement aux Champs- Elysées.

8 mars.

Les concerts se succèdent avec une telle rapidité et leur nombre est tel, qu’à moins que cela soit Liszt ou Thalberg, c’est à peine si on en entend parler, et on n’y songerait seulementpas, si parfois de malencontreux billets ne venaient les rappeler à votre obligeant souvenir. Léopold Meyer, Kaumann, Batta, une myriade de célébrités enfin ! et puis c'est le fameux celui-ci, et le célèbre celui-là, mais dont le nom frappe votre oreille pour la première fois. Pour moi, je n’y vais guère, car le matin je n’en ai pas le temps et le soir, pas le loisir.

Quelques mots sur l’Orphéon :

En 1819, sur la proposition du baron de Gérando, à la Société pour l’instruction élémentaire, le chant fut introduit dans les écoles populaires; en 1835, le Conseil municipal de Paris, présidé par le comte de Rambuteau, le préfet actuel, ayant voté l’enseignement du chant dans toutes les écoles communales de Paris, il fut introduit dans plus de trente écoles ; aujourd’hui il est dans plus de cent, et six mille enfants et dix-huit cents hommes prennent part à cet enseignement. Chaque année, des réunions générales ont lieu, où l’on rassemble de douze à quinze cents chanteurs. Cette fois, la réunion a eu lieu au cirque Franconi, aux Champs-Elysées. L’affluence de monde y était énorme ; quant à moi, j’étais loin de m’attendre à une aussi bonne exécution ; ainsi, la Garde passe, la Chasse, le Départ et divers morceaux de ce genre ont été réellement enlevés pour ainsi dire et ne laissaient à désirer

que sous le rapport de la qualité du timbre des voix; mais, en revanche, quand arrivait Haydn ou Haendel, les artistes disparaissaient et alors c’étaient bien des ouvriers, grands et petits, qui piochaient à la sueur de leur front.

La Reine, les Princes et les Princesses qui y assistaient ont été accueillis à leur arrivée et à leur départ avec des acclamations que dominaient les voix criardes des enfants.

« Remarquez, me dit en sortant le comte Stroganofif, avec quel enthousiasme on accueille la famille du Souverain dans un pays de révolution comme la France: figurez-vous ce que cela doit être dans les républiques de l’Amérique, et quel tapage l’on doit y faire pour un président quelconque ! »

Nous avons eu deux séances de réception à l’Académie. Mérimée et Sainte-Beuve succédaient à Charles Nodier et à Casimir Delavigne, et ont prononcé, selon l’usage, l’éloge de leurs devanciers. 11 y a une vingtaine d’années, en pareille circonstance, les bancs de l’Académie étaient déserts : aujourd’hui, c’est une rage pour y aller et il y a une difficulté extrême à se procurer des billets. Dans ces cas-là, j’ai horreur de me remuer et j’attends tout du Ciel. Or, la veille de la réception de Mérimée, le Ciel m’envoya M. Stanislas Julien, orientaliste aussi savant que distrait, témoin les dix billets d'entrée qu’il laissa sur ma table; je lui en restituai neuf, en le remerciant beaucoup pour le dixième.

Malheureusement, il n’y a que les gens qui ont du temps à perdre qui peuvent cultiver avec suite les séances des Chambres, de l’Académie, de la Cour d’assises et les sermons car, pour réussir à avoir une place, il faut se résigner à une bonne heure d’attente. Enfin, Mérimée a été ingénieux, spirituel, caustique, et chroniqueur, comme toujours, véridique. Décidément, la seule manière de goûter

VI CT on DE B AL A BINE

1 VH!

ces socles de discours,- c'est de les entendre. Quelqu’un a dit que, dans le vaudeville, ce qui ne vaut pas la peine d'ètre dit se chante; de même, ce qui ne vaut guère la peine d'èlre écrit peut encore fort bien se dire: c’est le cas pour les discours académiques.

L’événement, à la réception de Sainte-Beuve, a été l’apparition soudaine et inattendue de Villemain qui est venu tranquillement prendre sa place, la seule dont il n’ait pas été privé. Les applaudissements frénétiques qui l’ont accueilli ont dû pénétrer dans son àme blessée et humiliée. Les journaux ont publié une lettre de lui, adressée à une de ses anciennes amies qui lui avait prêté les Œuvres d’André Chénier ; la voici :

« Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers et ne connaît par cœur que les vôtres, se fait scrupule de garder ce volume que vous lui avez prêté il y a quelques mois. Il a l'honneur de le faire remettre à votre porte, inutilement voisine de la sienne, et il saisit cette occasion de vous offrir l’hommage de son respect et l’assurance qu’il n’est mort ou imbécile qu’officiellement. »

Aujourd’hui, c'est l’heureux Salvandy qui occupe sa place sur les bancs ministériels, Salvandy qui, après avoir, l’année dernière, perdu son poste d’ambassadeur à Turin pour son vote dans l'affaire des flétris, qui, après s’être rangé dans le tiers-parti et avoir été considéré comme un membre futur du Cabinet Molé, qui, toujours de bonne foi, on le dit du moins, et toujours intempestif, c’est, sa nature, entre triomphant, c’est son allure, dans le cabinet actuel par amour pour les principes et le parti conservateur, c'est son ramage.

La lutte sur les fonds secrets a été des plus vives. Le Ministère était resté avec huit voix de majoritésur le fameux paragraphe de l'adresse relatif à Tahiti. Depuis, l’on a

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cherché à restaurer le parti conservateur que menaçait une dislocation, à ranimer et à rassurer les consciences timides, les vertus chancelantes. De même qu’il y a de cela quatre ans, les deux cent vingt et un étaient réunis pour défendre le comte JVLolé contre lequel M. Guizot marchait à la tète des coalisés, de même aujourd'hui, les ministériels se sont assemblés, se sont comptés, se sont harangués pour faire de leurs corps un rempart contre les dissidents marchant avec l'opposition.

C’est à ce moment queSalvandy estentré dans le Ministère intimement convaincu qu’il allait, par sa présence, régénérer les forces ébranlées. Vain espoir car, quoique en majorité, le Ministère, sorti meurtri de la bagarre, sentait cette majorité prête à glisser dans ses mains, à lui échapper, et se voyait privé de toute initiative; aussi l'espace de temps écoulé entre le vote de l’adresse et la discussion sur les fonds secrets a-t-il vu la Chambre, les affaires, toutes choses enfin livrées au hasard qui seul était resté le maître. Il suffisait d'une voix pour faire adopter ou rejeter ce projet de loi. Un député flânait - i I trop longtemps à la buvette, s'oubliait-il à savourer son bouillon ou son sirop de gomme, ou bien sa Lutécienne ne l’amenait-elle pas assez vite au Palais-Bourbon, il n’en fallait pas davantege pour décider du sort d’une question. Il était temps de sortir de cet état de marasme, on comptait le faire au moyen des fonds secrets.

Je me trouvais à la séance de la Chambre des députés le jour du vote. Il faut savoir que si beaucoup d’orateurs prennent part à la discussion, un petit nombre seulement jouit du privilège < l’êt re écouté; ils n’en parlent pas moins, vous n’entendez pas un mot de leurs discours, mais ce discours sera le lendemain imprimé au Moniteur, reproduit par toute la presse et lu par les commettants,

VICTOR DE BALABINE

il ne leur en faut pas davantage, c’est là leur fiche de consolation. En attendant, le premier venu a le droit de vous assommer pendant deux ou trois heures par une harangue <jue personne n’écoute, et de faire perdre au pays, à la Chambre, un temps précieux qu’il emploie à débiter des lieux communs ou à remanier le monde à sa guise. Je recommande, entre autres, ce point aux méditations de nos jeunes enthousiastes du Gouvernement parlementaire, et ceci s’applique à tous les partis, aussi bien à l’opposition qu’aux conservateurs.

Je subis deux heures de profond ennui; enfin M. Liadères, aide de camp du Roi, monte à la tribune et obtient un certain succès par son tableau de la gauche peinte par elle-même. Par malheur, le voilà qui accroche cette malencontreuse Marseillaise qui, dit-il, en 1840, était chantée dans les rues. A ce moment, une voix aiguë, glapissante, un fausset bien connu du reste, s'écrie : « La couronne a* été donnée et prise au chant de la Marseillaise ! »

Un autre aurait dit offerte et acceptée, mais cela n'aurait peut-être pas produit le tumulte qu'ont soulevé ces quelques mots si simples, si peu apprêtés. Et M. Thiers de reprendre son air à la fois insouciant et narquois et de croiser ses petites jambes.

Puis est venu M. Billault, l’inévitable antagoniste de M. Guizot, qui s’acharne après lui comme un procureur général après sa proie. M. Billault, qui est avocat, apporte dans sa manière toutes les allures de sa profession, toutes les chicanes, toutes les roueries. D’une main, il tient le Moniteur où sont consignés les discours de M. Guizot, de l’autre la correspondance du ministre avec les comtes de Sainte-Aulaire et de Jarnac et avec lord Aberdeen : ici les paroles, là les faits, ici des promesses pompeuses, des

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engagements positifs, là rien, le néant! Donc le pays est trompé, indignement trompé !

M. Billault a cela de bon qu'il fait presque toujours courir M. Guizot à la tribune; alors parait le grand orateur, c’est d’ordinaire le moment décisif. Dans cette circonstance, le discours de M. Guizot a eu deux parties parfaitement distinctes. Dans la première, il a cherché à réfuter les accusations de ses ennemis, et à démontrer que les négociations pour l’abolition du droit de visite et pour replacer le pavillon français sous sa propre surveillance, ont été entamées avec l'Angleterre franchement, sérieusement et menées avec vigueur. Je m’abstiendrai de me prononcer sur cetle partie du discours. Mais lorsque, dans la seconde, l’orateur a tourné ses armes contre l'opposition, contre ceux qui cherchent à lui arracher le pouvoir, qui en veulent à son portefeuille, lorsqu'il s’est agi de déchirer le manteau trompeur dont se drapent ses ennemis et qui recouvre des guenilles, alors M. Guizot a été sublime, car pour ce genre d'attaque, il n’a pas son pareil. Le vote à donné au ministère vingt-quatre voix de majorité, ce qui est quelque chose. Mais, de son côté, l'opposition depuis le vote de l’adresse ou plutôt du paragraphe Pritchard, n'avait pas perdu une seule voix. C’était alarmant. Et, en effet, le lendemain de la lutte, comme la veille, le Ministère se voit de nouveau privé de force et d’initiative. La lutte n’a rien détruit.

11 a fallu la recommencer à la Chambre des pairs et, cette fois, contrairement aux habitudes de cette Chambre, elle devient toute personnelle. Le comte Mole en donne le signal par un discours où perce une inimitié irréconciliable contre le chef actuel du Cabinet et une impatience longtemps comprimée de ne pouvoir répondre qu’au Luxembourg aux attaques dont il est constamment l'objet

VICTOR DE BALABIXE

au Palais-Bourbon. M. Guizot commence par annoncer qu'il s’abstiendra de toute personnalité el finit par reprocher amèrement à son adversaire, qu'il a naguère renversé par une coalition, de vouloir en faire autant aujourd’hui à son égard. Le comte Molé réplique avec une vivacité qui lui est peu commune, enfin les esprits s échauffent et les choses en viennent au point que l’agressif marquis de Boissy se voyant interrompu par le comte Colbert, membre du bureau, lui crie : « Taisez-vous! »

L’autre lui réplique : « Vous êtes un malappris. »

Il n’a fallu rien moins que l’intervention du Chancelier pour empêcher un duel entre M. de Boissy et les généraux comtes Colbert et Gourgaud. La lutte est pour le moment terminée, le Ministère demeure, mais c’est comme un intérim auquel il aurait prêté son nom.

Nous avons enterré notre pauvre Tuûakine(l), le plus populaire de nos vieux roués, et que le peuple même connaissait à cause de sa petite tête penchée et de ses jockeys rouges à Longchamp. Sa mort a fait pendant vingt-quatre heures une vive impression dans la société où il était regardé non seulement comme un meuble, mais en quelque sorte comme un immeuble. Il a même été regretté, autant du moins que peut l’être àParisun individu isolé. Dans le monde, on se pressait autour de nous pour répéter sans cesse : « Ce bon Tufiakine ! Pauvre prince! Il n’a jamais fait de mal à personne. »

Aussitôt qu’on l’a su mal, mon collègue Kourakine, dont le père avait été jadis un ami du défunt, a appelé le prêtre auprès du mourant, afin de lui faire remplir tou> les devoirs que prescrit en pareille occurrence notre mère l’Eglise. Le moribond était couché sans mot dire.

(1) Sujet russe, installé à Paris où il menait l'existence d’un viveur.

— Ne voulez-vous pas, prince, prier Dieu avec moi? lui dit notre aumônier.

— Je veux bien, répond le malade du ton d’un grand seigneur qui accorde une laveur.

— Voulez- vous que je lise les prières ?

— Pourquoi pas ?

Mais quand il s’est agi de confesser ses fautes, le vieux pécheur, qui ne se croyait pas du tout à l’article de la mort, au dernier chapitre d’un roman en d’innombrables volumes, trouva qu'on allait trop vite et signifia que, le moment venu, il aviserait. Il comptait dans huit jours reprendre tranquillementsa place au Grand Opéra, et y assister à un début qui l’intéressait. Toutefois, il fit tout ce qu’il y avait à faire, remplit tous ses devoirs et mourut en laissant sa fortune aux Dolgorouky,son mobilier et ses rentes à Mme Durand et à M"e George, ses deux amies de cœur, dont la première avait pour le défunt une affection sincère. Malheureusement pour ces deux femmes, le testament, grâce à un vice de forme, sera attaqué par je ne sais quel héritier naturel.

Le dernier courrier m’a apporté une lettre qui m'a vivement intéressé par les données qu'elle contient sur le mouvement religieux qui agite en ce moment l’Allemagne.

« Il ne se passe pas une semaine, y est-il dit, sans qu’une commune catholique-chrétienne (c’est là le nom du schisme) ne se forme dans quelque ville d’Allemagne. La commune de Breslau compte déjà deux mille membres; cette église se déclare indépendante du Pape, ses prêtres se marient, la messe est célébrée en allemand, la communion a lieu sous les deux espèces; bientôt trente corn munes se seront formées et alors elles discuteront leur profession de foi, ce sera curieux.

« Ça et là il y a des communes qui ont à leur tète de vrais chrétiens, par exemple celle d’Elberfeld, mais la grande partie de ces sectaires sont parfaitement ignorants en matière de christianisme, à commencer par le héros du jour, le jeune prêlre Ronge (1), auteur de la fameuse lettre à l’évêque Arnoldi; il inonde l’Allemagne de brochures qui toutes respirent le rationalisme. Il ne doit pas être rationaliste par système, et se croit de bonne foi dans la voie biblique, mais au fond il ne comprend et ne. nourrit qu’une idée : celle de la dignité humaine qu’il voit oppressée par la suprématie du Pape. Eserski, le prêtre nouvellement marié, paraît être bien plus avancé que Ronge, son langage du moins est tout à fait selon l’Evangile.

« Ces sectaires, en vérité, semblent en général poussés bien plus par des motifs mondains que par un esprit chrétien de réforme, mais les suites n’en seront pas moins importantes : ainsi il y a eu déjà des mariages contractés entre protestants et catholiques, sans aucun engagement préalable imposé aux parents relativement à la croyance de leurs enfants. Enfin la politique ne trouve plus de place dans les journaux allemands, occupés tout entiers du nouveau schisme. Mais outre cette lutte, une autre non moins vive occupe et agite fortement les esprits en Allemagne, c’est celle du christianisme contre le rationalisme ».

On peut s’étonner, et avec quelque raison, que le journalisme français reste entièrement en dehors de ce mouvement et semble l’ignorer.

C’est qu’en effet il y est parfaitement étranger, de même

(I) Jean Ronge, dit le curé Ronge, prêtre allemand, fondateur du Néo-catholicisme, en Allemagne, secte nouvelle dont la création occasionna en 1845, une crise religieuse qui troubla vivement les pays d’Outre-Rhin.

que tout le public français, et cela parce que la sphère du journalisme ici est avant tout française et rien moins qu’européenne. Egalement éloigné de la théorique Germanie et de la pratique Albion, le propre de l’esprit français n’est pas précisément l’action, mot qui semble promettre un prompt résultat, ni. le mouvement, qui semble indiquer une marche graduée et ascendante, mais plutôt l’agitation qui participe de l'un et de l’autre moins les conséquences. Ceci explique en partie le cercle vicieux dans lequel les choses se meuvent ici, et peut s’appliquer également aux choses politiques comme aux choses religieuses.

En effet, à considérer le caractère de la lutte religieuse en France, n’est-on pas tenté de se reporter au temps de la lutte de Bossuet contre le Pape? C’est qu’aujourd’hui comme alors, sauf les modifications apportées par le temps dans les institutions, le fond de la question est toujours le même, c’est toujours la lutte des libertés gallicanes contre l'ultramontanisme.

A l’époque de Bossuet, la Cour, les Parlements et la majeure partie du Clergé défendaient ces libertés contre la Cour de Rome; c’était une guerre « étrangère ». Aujourd’hui comme alors l'Etat, c'est-à dire la Cour, le Garde des sceaux, Ministre des cultes, et l’Université défendent ces mêmes libertés contre le Clergé national dont tous les hauts dignitaires sont ultramontains. La guerre est donc « intestine » Sans être alarmante, la question religieuse ne laisse pas de susciter, sans cesse, de graves embarras au Gouvernement car elle se complique d’une question de haute politique et d’administration. Le Clergé partage avec l’Etat le privilège d’instruire la jeunesse, et lui fait concurrence pour l’enseignement primaire et secondaire, mais là s’arrête son action car, soit pour parvenir aux

emplois, soit pour avoir plus tard le droit d'enseigner, il faut avoir passé par les stages et avoir été gradué, d'où il résulte que quand bien même la base de l’éducation de vos enfants serait ecclésiastique, le sommet de l’édifice est toujours laïque et universitaire, le commencement religieux, la fin philosophique. Or c'est cette barrière que le Clergé, aidé des partisans de la liberté d'enseignement, cherchent à franchir.

L’État, de son côté, défendra tant qu'il le pourra une position qui le rend l'arbitre, pour ainsi dire, de la jeunesse, en la faisant entrer tout entière, pour les fortes études, sous le giron universitaire. Mais en même temps qu’il est très rationnel à l’État de chercher à conserver l’influence prépondérante qu’il a exercée jusqu'ici sur l’enseignement de la jeunesse, il a ce désavantage, dans cette question, qu’il combat pour une sorte de monopole, tandis que le Clergé qui l'attaque, invoquant la liberté et l’égalité proclamées par la Charte, plaide une cause éminemment sympathique à l’esprit français.

Aucune loi, aucune solution immédiate ne saurait trancher cette question d’une manière définitive. Sans doute, l'on cherchera à tout concilier, mais jamais on ne parviendra à concilier les deux partis : la guerre est donc allumée pour longtemps. Chaque année, elle se présente sous une phase nouvelle. Cette fois, c’est le Cardinalarchevêque de Lyon qui en fait les frais. Un mandement a été lancé par lui contre le manuel ecclésiastique du Président Dupin. Le Cardinal s’étant attaqué aux articles organiques du Concordat, qu’il regarde comme des articles, non de foi, mais simplement d’opinion, son mandement a été déféré au Conseil d’état, qui a dirigé contre lui un appel comme d’abus. Aussitôt, l’Archevêque de Toulouse s’est empressé d’adhérer au mandement de son

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confrère de Lyon et a vivement attaqué la juridiction du Conseil d’état en matières ecclésiastiques; le haut clergé se prononcera dans ce sens presque tout entier.

D’ailleurs, la question religieuse est partout à l’ordre du jour. En Suisse, elle se complique d’une question politique fort grave et lui sert de prétexte; la lutte, au fond, est entre les radicaux qui aspirent à un gouvernement unitaire qui, au lieu d’une force négative, donnerait à la Suisse, dans la balance européenne, une force positive, et les conservateurs qui veulent le maintien du parti fédéral et des libertés cantonales. Quant aux puissances étrangères les plus proches, pourvu que la Suisse reste fédérale, elles feront vraisemblablement bon marché des partis qui la déchirent.

On pense généralement que la Cour de Rome, plutôt que de compromettre sa cause, invitera les jésuites à différer pour le moment leur arrivée à Lucerne, de sorte que faute de prétexte et faute de quoi passionner les masses, les révolutionnaires, abandonnés à eux-mêmes, ne tarderont pas à abandonner la partie.

Enfin, en Espagne, c’est encore la question religieuse qui esta l’ordre du jour: les biens nationaux non vendus seront dévolus au Clergé qui rentrera ainsi en possession d'une partie de ses anciens domaines ; mais, sera-ce à titre de réparation ou comme donation tenant lieu de salaire, tel est aujourd’hui le sujet qui passionne les partis.

Mais en voilà plus que suffisamment sur une question qui, je l'espère, n’agitera jamais notre pays, mais qui pour nous a cela de précieux qu’elle nous met entre les mains de formidables arguments, pour répondre aux •ennemis de notre constitution religieuse.

A Paris, le carême succède au carnaval sans transition

aucune, si ce u'est que, pendant sa durée, les bonnes maisons 11e font pas danser. Le Juste milieu, à la vérité, se le permet parfois, mais jamais le faubourg Saint-Germain, ni même Delmar, notabilité fashionable, ou Rothschild, notabilité de Bourse, mais qui l’un et l’autre reçoivent la meilleure société de Paris. Toutefois, c’est toujours le même train; ainsi, le lundi l’on va au grand Opéra ou chez le duc de Galbera, chez Rothschild où l’on est certain de trouver de la bonne musique, puis chez Mme Alexis de Saint-Priest, chez Mme d’Aramon ; le mardi, aux Italiens ou chez M. Guizot, chez le comte Mole, la duchesse de Poix, la marquise de la Grange; le mercredi, entre autres, chez Mmes Narischkine, de Chastenay; le jeudi, aux Italiens et chez le prince de Ligne; le vendredi, chez M‘nc de Marcellus, Mme de Boigne; le samedi, chez la duchesse de Rauzan, aux Italiens; le dimanche, chez Delmar et à l’ambassade de Sardaigne, qui alterne avec la comtesse Rasoumowsky, qui relève en ce moment d’une grave maladie.

A propos, il me souvient d’avoir parlé d’une vieille marquise de B..., une vieille folle qui, il y a deux ans, avait quitté le domicile conjugal, prétendant que son époux qui a bien son âge, c’est-à-dire de soixante à soixante-cinq ans, lui faisait des infidélités, et qui, entendant un jour parler de chasseet de « steeple-chase » , demandait ce que pouvait être la chasse aux « sept petites chaises » . Donc, cette chère Marquise se trouvait, comme de raison, chez la comtesse Rasoumowsky le jour où les Busses y festoyaient leur nouvelle année. Les Français y étaient accourus en foule et, à minuit, chacun allait, le verre en main, souhaiter la bonne année à la maîtresse de la maison.

— Mais c’est le 13 janvier! s’écria la marquise.

— Oui, sans doute.

— Ah ! que je n'aimerais pas à habiter un pays où le premier jour de l’année tombe le 13.

Cette naïveté a été fort goûtée.

Mais voici qui est plus grave: M. llope donne un bal. « Qu’est-ce que M. Hope? » me direz-vous. C’est un homme d’environ quarante-cinq ans, d’origine hollandaise, naturalisé à Paris, et possesseur d’une immense fortune et d’un magnifique hôtel. Cela ne vous suffit-il pas pour vous faire comprendre comment il se fait qu’à l’approche d'un bal, M. Hope devient un très grand seigneur, à telle enseigne que c’est Mme la duchesse de Poix qui dresse les listes des invités. Ne voilà-t-il pas que trois dames, tout ce que nous avons de mieux à vous offrir : lady Seymour, la « queen of beauty » du tournoi de lord Eglinton, lady Dufferin, sa sœur, et la princesse Radziwill, conçoivent, un beau matin, le projet un peu excentrique, quoique fort naturel d’ailleurs, d’aller au bal de M. Hope, qu’elles ne connaissent pas et dont elles sont curieuses de visiter le domicile. Bref ! elles font part de leur intention à Mmo Delmar, qui en parle de suite à Mme de Poix, qui court apprendre cette bonne nouvelle à M. Hope.

Mais je ne sais sur quelle herbe M. Hope avait marché ce jour-là, sur des chardons sans doute, et bref ! tout Paris apprend qu’il a répondu par un refus net, en ajoutant, dit-on, qu’en général les dames devraient toujours lui être présentées par le représentant de leur pays. Voilà la duchesse de Poix honteuse et confuse, mes deux Anglaises furieuses, et la princesse Radziwill riant de tout son cœur de la plaisante idée de llope qui se figure que l’on peut désirer venir chez lui, pour un motif autre que celui de voir un bal ou un appartement.

Deux volumes de Y Histoire du Consulat, par Thiers,

viennent de paraître: le Jou mal des Débats en a publié deux fragments : la Bataille de Marengo et la Mort de l'Empereur Paul. La publication de cet ouvrage, depuis longtemps attendu, est l’événement du jour. 11 promet d’être remarquable sous tous les rapports; hier, il faisait le sujet de toutes les conversations chez le comte Alexis de Saint-Priest, dont le salon prend décidément une couleur politique.

J’y ai Lrouvé les généraux Cu bières ( 1) et Changarnier : le premier, désigné d’avance comme Ministre de la Guerre du futur Cabinet Molé, si Molé il y a, et qui est à couteau tiré avec le maréchal Soult, le second, décidément brouillé avec le duc d’Isly et le Cabinet, enfin le maître de la maison lui-même qui a payé son opposition par une destitution qui l’a privé de sa place à Copenhague. A n’en juger que par le récit de la bataille de Marengo que j’ai lu, M. Thiers fait preuve d’une rare impartialité en parlant du général Mêlas et de l’armée autrichienne que celui-ci commandait.

Avant-hier, a eu lieu le banquet offert au maréchal Bugeaud par le commerce de Paris. Etrange idée ! quel rapport entre la bataille d’Isly et le commerce de Paris? Pourquoi précisément le commerce de Paris? Passe encore si c’était celui de Marseille ; pourquoi un banquet au maréchal Bugeaud, plutôt qu’au prince de Joinville ? Enfin les ministres, sauf celui du Commerce, n’y ont point été conviés, aussi toute cette solennité n’a-t-elle été que médiocrement approuvée en haut lieu.

(1) On sait qu’il devint ministre peu après et que cinq uns plus tard, en 1847, alors qu’il ne l’était plus depuis longtemps, on découvrit que, durant son passage au pouvoir, il s’était rendu coupable, avec son collègue Teste, de malversations. Traduits devant la Cour des Pairs et reconnus coupables, ils lurent condamnés à l’emprisonnement et à la dégradation civique. En l’année 1847, Victor de Baladine parle longuement de ce procès.

25 avril.

Quel étrange contraste offrent en ce moment la France et l’Angleterre! En France des lois excellentes qui s'exécutent avec assez de régularité et un Gouvernement ou plutôt un Cabinet frappé depuis quelques mois d'une complète impuissance : impuissance pour avancer, impuissance pour reculer, et n’ayant tout juste de force que pour rester faible et impuissant. Le comte Joseph de Maistre n’a-t-il pas raison de dire, quelque part, que les choses marchent indépendamment et souvent en dépit du Gouvernement? En Angleterre, au contraire, les lois souvent défectueuses mais fonctionnant, en revanche, avec la précision d’une machine, et un Gouvernement d'une force et d’une puissance dont l’histoire parlementaire n'offre que peu d’exemples. Ce qui se passe aujourd’hui dans les deux pays en est une preuve évidente.

Depuis la Révolution, depuis le triomphe de l’élément révolutionnaire et des doctrines philosophiques, en vertu de la loi sur les associations, l’existence en France des ordres religieux, les Lazaristes et deux ordres exceptés, est interdite; mais en même temps qu'elle est interdite par la loi, la présence en France des membres de ces ordres avait été jusqu’ici tolérée par le Gouvernement et l'opinion publique. Depuis deux ou trois ans cependant, cette situation a entièrement changé : le Clergé qui, depuis 1830, s’était tenu sur la défensive, se contentant d’agir en silence, a repris l’offensive dès qu’il a pressenti qu’une réaction religieuse allait s’opérer dans

VICTOR DE BALABINE

les esprits. De là, reveil des haines assoupies de ses nombreux ennemis.

Aujourd’hui, ces haines et leur violence sont au comble. D'un côté, le Clergé et ses partisans demandent qu’en vertu de la charte, la liberté de l’enseignement soit désormais une vérité; de l’autre, le parti anti-catholique réclame la prompte exécution de la loi sur les associations, et l’expulsion des ordres religieux rentrés clandestinement en France et qui, s’ils n’y ont pas une existence légale, en ont une de fait. Les choses en sont venues au point que toute tentative de conciliation serait aujourd’hui tardive et infructueuse.

Que fait entre ces deux partis le Gouvernement ? Le Gouvernement fait preuve d’une impartialité désolante, à mon avis, car elle se résout dans la plus complète inaction : « 11 attend, a dit le Garde des sceaux, dans la discussion provoquée à la Chambre des pairs par la pétition des Marseillais contre les cours de MM. Michelet et Quinet, il attend que l’opinion se prononce », c’est-à-dire que n’ayant pas la force ou le courage de se faire des ennemis pour avoir des amis, et n’ayant aucun plan, aucune opinion arrêtée qui lui soit propre, il décline toute initiative et attend, prudemment selon lui, que l’opinion publique lui force la main.

Le jour de cette discussion, j’ai trouvé, chez Mme de Castellane, le comte Molé plus monté que jamais contre le Cabinet.

« Les choses, me dit-il, ne peuvent continuer à marcher ainsi, ils vont être poussés à quelque parti extrême et déployer un courage posthume, après avoir fait l’aveu de leur impuissance et après avoir laissé pendant des années s’envenimer la question. »

Il nous en a dit assez ce soir-là pour nous faire comprendre

que la seule solution qui lut à désirer selon lui, c’est que l’on fît passer dans la loi la tolérance qui est dans la partie saine du public à l’égard des congrégations religieuses.

Toute autre chose se passe en Angleterre en ce moment. Là, sir Robert Peel, fort de sa conviction et de l'opportunité de la mesure qu'il propose, ne craint pas de soulever contre lui un épouvantable orage, de remuer toutes les passions religieuses et d’exciter contre lui au plus haut degré la colère de son propre parti. Clairvoyant et habile, il veut, dans l’éventualité d’une guerre étrangère, se débarrasser de sa grande difficulté à l'intérieur en assoupissant l’Irlande, et ajourner, pour des années, loute nouvelle agitation par une concession opportune. Nul doute que cette concession qui, du reste, n’est qu’une conséquence rationnelle du bill d’émancipation des catholiques ne doive être suivie par d’autres: nul doute que l’on arrive àavoir en Irlande un Clergé catholique salarié et une espèce de Concordat avec Rome. Mais, de même que l'allocation du collège de Maynooth, ces concessions ne seront amenées qu’au fur et à mesure, de loin en loin, toujours avec un merveilleux à-propos et toujours, chose digne de remarque, par le parti qui est réputé être l’ennemi du catholicisme, par les Tories, le parti du « Church and State ».

Et ceci n’a pas lieu seulement pour les intérêts spirituels du pays, car ce sont encore les Tories, ces champions de l’intérêt agricole, qui ont fait adopter les mesures les plus odieuses à ce parti, comme par exemple le dégrèvement, à l’importation, des principaux articles de matière première; c’est encore sir Robert Peel qui a pris le parti de l’industriel contre le producteur et du consommateur contre l’un et l’autre.

Mais, tandis que les intérêts généraux gouvernent l’An-

VICTOR DE BALABIXE

gleterre, l'intérêt individuel gouverne lu France et cela est vrai, surtout pour l’industrie et le commerce. Parce que l’introduction de la graine de sésame profilait aux manufactures du Midi qui faisaient la concurrence, sur le marché, aux huiles du Nord, celles-ci se sont insurgées et ont obtenu une surcharge qui équivaut à une prohibition sur le sésame. Puis sont arrivés les producteurs du lin qui ont aussi obtenu une surcharge sur le lin de provenance étrangère, et qui ont ainsi porté un préjudice énorme à notre commerce qui, dans cette branche seule, est engagé pour près de 17 millions. Un traité récemment conclu avec la Sardaigne a failli être déchiré, pour complaire aux éleveurs indigènes qui réclamaient contre l’introduction des bœufs sardes; il n'a fallu rien moins, pour le maintien du traité, que poser la question ministérielle sur ces estimables bêtes: les bœufs ont passé en soutenant le Ministère sur leurs cornes. Enfin la loi des douanes a passé aussi et le Ministère qui l’a combattue à la Chambre des députés, la présente aujourd’hui et en appuie l’adoption à la Chambre des pairs.

On a discuté huit jours sur une réforme à opérer dans les caisses d’épargne, on a mis en émoi toute la population des petits déposants et, après huit jours de discussion, on s’est borné à réduire de trois cents à deux cents francs le maximum des dépôts. On a discuté pendant quinze jours à la Chambre haute une loi destinée à placer les colonies sous le régime des ordonnances et à poser une base pour l’émancipation des esclaves. La loi a été votée, œuvre défectueuse de l’aveu de ceux-là mêmes qui l’ont votée et qui comptent sur la Chambre des députés pour amender leur ouvrage et lui donner une queue et une tête. On se méprendrait fort toutefois si l'on attribuait exclusivement au Ministère ce déplorable état de chose;

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on lui reproche avec quelque fondement, peut-être, d’avoir laissé échapper le moment opportun de se retirer; mais ce qui parait certain, c’est que tout autre combinaison, quelque peu solide, eût été impossible et n’eût pas apporté de remède efficace à la situation.

La cause du mal est donc bien plutôt dans le corps de la Chambre élective que dans les personnes du Cabinet. Il est évident que l’intelligence des grands intérêts de l'Etat manque à ce corps et que l’intérêt du clocher et de la fabrique le domine. C'est qu’ici les hommes de position et de fortune indépendantes sont rares et que dès lors les consciences plient devant un tronçon de chemin de fer. Le mal est ancien, et malheureusement il n’a pas diminué, car on l'a exploité comme moyen de gouvernement. C’est ainsi que ce qui est ou parait habile dans un moment donné, porte souvent des fruits détestables.

Tout cela est d’autant plus fâcheux que le moment serait on ne peut plus favorable pour opérer des réformes qui seraient dangereuses, inabordables dans d’autres temps. Jamais encore, depuis 1830, les masses ne s’étaient montrées aussi calmes, aussi indifférentes qu'aujourd’hui pour tout ce qui touche à la politique. Le temps est passé pour le moment où un régiment de plus ou de moins dans la garnison de Paris, un projet de réforme électorale, le moindre événement en un mot, mettait les esprits en émoi et le feu aux poudres. Le peuple ne se passionne plus pour une théorie politique, la bourgeoisie encore moins: il n’y a plus que les intérêts matériels qui émeuvent, remuent et occupent les masses.

C’est en vain que la presse républicaine cherche à provoquer l'opposition et à agiter les esprits à propos de l'armement des fortifications. La garde nationale, sauf un nombre tout à fait insignifiant d'officiers, reste calme

VICTOR DE BALARINE

spectatrice de ce qui se passe et le peuple verrait voter 40 millions au lieu de 18 pour l'embellissement des murailles qu’il ne bougerait pas. Telle est la situation actuelle : dans le peuple, l'indifférence, l’éloignement même pour tout ce à quoi, naguère encore, il prenait la part la plus vive ; de fort bonnes lois qui s’exécutent tous les jours avec plus de régularité grâce à la nécessité où l'on se trouve de se protéger les uns contre les autres; un Ministère alternativement soutenu et gouverné par une Chambre que divisent des partis trop faibles, soit pour donner au Cabinet la force qui lui manque, soit pour le renverser et en mettre un autre à sa place; et au-dessus de tout cela, les intérêts matériels, individuels, personnels qui s’agitent, se heurtent, s’entr’aident et s’entre-détruisent tour à tour comme une armée indisciplinée, irrégulière, avide et qui ne reconnaît d’autre chef que ces appétits gloutons. En somme, les éléments d’ordre et de paix l’emportent sans aucun doute et dominent la situation: mais il y a, là aussi, des éléments de faiblesse; autrement avec un budget de 1.400.000.000 de francs comment la France serait-elle où elle est? De loin, tout cet ensemble fait tableau, de près l'effet général disparait et ce que vous avez pris pour un tableau est un ouvrage de broderie et de marqueterie.

Puisque tableau il y a, que je dise quelques mots du Salon de cette année : la pièce capitale est La prise de la Smalah, par Horace Vernet. Il est difficile de ne pas reprocher à cette toile ses dimensions exagérées, d’où il résulte ou que le tableau est trop grand, car pour en embrasser l’ensemble il faudrait se placer à une distance qui ne permettrait plus de rien distinguer à l'œil nu, ou qu’il devrait être plus grand encore, c’est-à-dire non plus un tableau, mais un panorama.

Tel qu’il est, vous êtes obligé de commencer votre inspection par un bout, puis passant d’un groupe à un autre, vous arrivez à l’extrémité opposée d’où vous n’apercevez plus le commencement de l’histoire que vous avez eu tout le temps d’oublier : premier défaut.

Figurez-vous maintenant cette toile uniformément éclairée d’un bout à l’autre, l’action se passant dans le désert, dès lors pas un arbre, pas d’ombre, pas de clair obscur, un même soleil pour tous, ce qui ne laisse pas d’être un peu monotone : seconde erreur à mon avis. Fi gurez-vous enfin, à gauche, un escadron de cavalerie française chargeant un ennemi invisible qui est censé occuper dehors la place qu’occupe dans la salle l’innocent public qui contemple le tableau. Au centre, le duc d’Aumale monté sur un cheval blanc, et qui du geste modère l’ardeur de ses soldats, et à droite des arabes surpris dans leurs tentes, les femmes de l’émir, des vieillards, des enfants, un juif, des bœufs, et tout le pêle-mêle d’un camp surpris par l’ennemi; et bien loin, bien loin dans la plaine, enveloppés d’un nuage de poussière et presque imperceptibles, les cavaliers rouges d’Abd-el-Kader qui fuient et disparaissent.

Alors vous vous demandez, mais en vain, où donc est la bataille. Est-ce le peintre qui l’a escamotée, ou est-ce le bulletin qui, selon l’usage, a menti? La bataille, vous répond-t-on, a précédé la prise de la Smalah, elle est finie, l’ennemi est en déroute, les Français victorieux s’emparent du camp que l’Emir abandonne et livre avec toute la population qu’il contient. C’est là en effet le moment qu’a choisi le peintre; il en résulte malheureusement une impression pénible, car la cavalerie française semble aux prises avec des vieillards, des femmes et des enfants que défend avec intrépidité une poignée d’arabes qui se font

VICTOR DE BALABIXE

sabrer; il faut en un mot avoir lu le libretto pour apprendre qu'il s'agit d’une action d’éclat.

Enfin lorsqu’un tableau est destiné à figurer dans une galerie nationale, où son rôle est de retracer une des pages brillantes de l’histoire de celte nation, il faudrait, il me semble, proportionner la dimension de la toile à l’importance de l’action : or si l’on accorde des dimensions semblables à la Smalah, Austerlitz et Marengo devront, en toute justice, couvrir la façade entière du palais de Versailles.

Mon rôle de critique terminé, permettez-moi maintenant de donner cours à toute mon admiration : les groupes sont admirables de vérité, d’action, de vivacité, les chevaux de la cavalerie française, l’effroyable pêle-mêle du camp arabe, la bagarre pour tout dire, est rendue avec cette fougue, cette prodigieuse facilité et cet entrain qui sont la qualité dominante du talent de Vernet.

A7ernet a, en outre, exposé un beau portrait du comte Molé en costume de grand Juge, et un portrait du frère Philippe, supérieur général de l’Institut des Écoles chrétiennes, qui est une de ses reproductions les plus remarquables.

Je n’ai encore parcouru l’Exposition qu’à vol d’oiseau. Je me bornerai à mentionner collectivement une armée de croûtes consacrée aux saintes écritures, qui sont autant de preuves évidentes que si la religion s’est aujourd’hui emparée des imaginations elle est encore loin d’avoir pénétré dans les âmes : des Madeleines qui ont l’air de chipies en déshabillé. Enfin, un paysage de Calame (1) représentant un orage, dont les Galitzine ont fait l’acquisition.

(I) Célèbre paysagiste suisse, né en 1810, mort en 1864.

A NSKE 1845

Nous avons payé cher les premiers beaux jours du printemps, mais depuis le soleil a reparu de nouveau, les arbres se couvrent de feuillage, le ciel est bleu, l'air chaud, l’hiver a fui avec son affreux cortège de boue, de rhumes et de catarrhes; les bals, les soirées continuent comme par le passé, mais déjà cette masse épaisse d'hommes et de femmes qui encombrent les salons, commence à s'éclaircir : les raouts sont moins nombreux, les liens se relâchent, la débâcle va bientôt commencer, nous recueillons les derniers soupirs de la saison.

Je suis assez sociable de ma nature mais, aux premières bouffées du printemps, à son souffle tiède et velouté, je sens celte faculté m’abandonner : les salons toujours si attrayants, l’esprit qui s'y distille, naguère si piquant et si subtil, l'agitation fébrile, le bruit assourdissant de la vie d’hiver ne m'apparaissent plus que comme un rêve que l'on voit s’évanouir sans regret, aux premiers rayons du soleil du matin. C'est que la nature a sur moi une influence occulte, mystérieuse, puissante sur laquelle ne peuvent rien Paris, le séjour par excellence du factice, ni ses hôtes, les moins poétiques du monde. Serais-je d’ailleurs de ma famille s’il en était autrement? Mais je rêve, Dieu me pardonne! Quelle idée! parlons plutôt politique.

Les nouvelles que l'on reçoit ici journellement de la Suisse sont assez favorables, et il est vraisemblable que si, après sa victoire, Lucerne se montre modéré, comme tout semble l’annoncer, le calme sera momentanément rétabli. Toutefois, le germe de discorde et les éléments de désordre que recèle ce pays, ne sauraient être étouffés, à moins d’un remaniement de la Constitution qui donnerait une plus grande part d'action et de force au Gouvernement fédéral insuffisant aujourd’hui, et l’événement Ta suffisamment démontré, pour tenir tête aux cantons.

VICTOR DE BALABINE

Je n’ai pas besoin de dire les jubilations du parti catholique à Paris à l’occasion de cette victoire, joie féroce et qui prouve que les descendants des auteurs de la Saint- Barthélemy sont loin d’avoir entièrement dégénéré. Aujourd’hui, l’éclatante victoire de Sir Robert Peel les enivre et, toujours aveugles, toujours présomptueux, ils voient déjà Rome ressaisir son ancienne puissance, et les rois de la terre courber la tète devant la majesté papale.

Nous avons eu des discussions orageuses. Attaqués avec vigueur par Thiers, défendus avec un immense talent oratoire par Berryer, et abandonnés par le Cabinet, les jésuites ont été vaincus. On croit que Rossi (1) a échoué auprès du Saint-Siège qui ne prêtera pas le concours de l'autorité spirituelle au Gouvernement français, pour rappeler de France la Compagnie de Jésus. « Avec ou sans cette autorité, a dit M. Thiers, il faut que les lois sur les congrégations religieuses s'exécutent ».La Chambre a voté dans ce sens. Que fera maintenant le Ministère? Voilà la question. On est assez porté à croire que, sans aller jusqu’à expulser les jésuites, il sera forcé de fermer les couvents. Il faut lire le discours de Thiers et celui de

il) Économiste, professeur et homme d’État Italien de naissance, s’était fait naturaliser Français. Nommé membre de la Chambre des pairs, il était ambassadeur de France auprès du Vatican en 1848, lorsqu’à la suite de la Révolution de février, éclata dans Rome le mouvement libéral ; Pie VII fit alors de lui son premier Ministre. Rossi était ainsi à la tête du Gouvernement constitutionnel romain, lorsqu’il fut assassiné par un énergumène; il avait soixante et; un ans.

Berryer : toute la question est là envisagée par le premier sous son côté légal, par le second sous son côté social.

L’armement des fortifications est volé : les canons seront fondus, mais le matériel déposé à Bourges et ne pouvant être transporté à Paris qu’en cas de guerre, ce qui veut dire : « nous voulons bien vous permettre de couler les canons, mais comme nous nous méfions de vous, messieurs du Gouvernement, de vos successeurs qui ne vaudront pas mieux, nous exigeons des garanties, nous vous posons des conditions. » Et le Ministre de dire Amen. En attendant, la discussion a failli amener un duel entre Lamartine et Thiers. Le Président dans une courte allocution à laquelle s’est associé la Chambre, a donné raison au premier. M. Guizot, dont l’intérim est confié au comte Duchatel, va mieux et reprendra vraisemblablement bientôt la direction des affaires, Villemain est de nouveau moins bien, et Salvandy très malade.

Déjà la société se décompose, les salons se ferment, les bals s’en vont. Notre colonie, elle aussi, se désorganise : la princesse Kourakine est partie avec sa famille, son mari va la rejoindre le 15 juin; notre belle et bonne princesse Radziwill nous quitte sans retour ainsi que notre jeune amie la comtesse Léon. En fait d’oiseaux de passage nous avons Babet avec sa fille Skariatine et la princesse Annette Scherbatolf que je n'ai point encore vue. La comtesse Wielhorsky, sa fille et sa nièce Lazareff, que je regrette de ne pas voir plus souvent, partent dans quelques jours. Le temps est froid et pluvieux, les feux de cheminée qui s’étaient éteints se sont rallumés.

VICTOR DE BALABINE

15 juin.

Les choses sont ici en train de finir, nous n'en avons plus que les queues. Pressés de se mettre au vert, les députés votent les budgets au pas de course : celui des Affaires étrangères a été voté en une séance dont l'événement a été le discours de rentrée aux affaires de M. Guizot qui a répondu, avec son habileté ordinaire, à l'infatigable et loquace Billault. D’ici à la fin de la session nous n'aurons donc plus rien de bien intéressant, si ce n’est la discussion que soulèvera la demande par le Ministère d’un crédit extraordinaire de dix millions pour un supplément à l’état des forces maritimes du pays, par suite du nouveau traité pour la répression de la traite.

A la Chambre des pairs nous avons eu la contre-partie, par le comte de Montalembert, du discours contre les jésuites de M. Thiers. Nul ne lui conteste son immense talent oratoire, mais ce qui est fort contestable, ce me semble, c’est l’opportunité de son plaidoyer dans un moment où les esprits surexcités, ne demandaient qu’à se calmer, et où le Cabinet lui-même cherchait de son mieux à les assoupir. Ses amis et jusqu’à des écclésiastiques lui avaient demandé de se taire; il n’a tenu aucun compte de leurs avis; c’est bien à lui que siéraient à merveille ces paroles du prince Tayllerand : « Surtout, messieurs, point de zèle. »

On s’est beaucoup entretenu ici du bal costumé de la Heine d’Angleterre. Les costumes appartenaient à l’époque de Louis XV, et la poudre était de rigueur pour tous. Tout

le inonde, en effet, en avait mis, sauf lord Aberdeen. Ceci paraissant peu orthodoxe, voire même peu courtois à la Reine, elle s’approcha de son Ministre des Affaires étrangères et d’un ton légèrement piqué, dit-on, lui demanda l’explication d’une fantaisie aussi juvénile.

« Si quelqu’un ici est en règle, répondit lord Aberdeen, c’est assurément moi, et la preuve c'est que l’habit et la perruque que je porte appartenaient l’un et l’autre à mon grand-père, lord Aberdeen, qui seul avait obtenu de Sa Majesté Georges II le précieux privilège de ne point porter de poudre, et pour peu que Votre Majesté désire avoir les preuves de ce que j’avance, demain, en plein Conseil, j'aurai l'honneur de lui soumettre l’acte original signé de la main de Son illustre aïeul. »

Le duc de Devonshire, que j’avais vu peu de temps auparavant à Paris, portait le costume de duc de Devonshire de l’époque, et sir Robert Peel celui d’un riche bourgeois de ce temps.

30 juin.

J'assiste aux derniers coups que se portent mollement nos gladiateurs parlementaires qui, impatients d’en finir, arrêtent déjà leurs places dans les véhicules qui doivent transporter en province leurs précieuses personnes.

La session touche enfin à son terme, session où les intérêts du Pays, les besoins réels des populations n’ont obtenu dans la discussion qu’une place modeste, et où les intérêts personnels, les luttes stériles des partis ont, comme cela arrive souvent d’ailleurs, occupé le premier rang.

Rien de saillant ne se passe en ce moment, à l'exception toutefois delà grèvedes ouvriers charpentiers qui continue depuis trois semaines et à laquelle on n'est pas encore parvenu à appliquer un remède efficace.

Les ouvriers sont ici divisés en trois sections : Les Compagnons du Devoir, les Amis de la Liberté et les Renards. A un certain jour, ils ont tous réclamé une augmentation de salaire et exigé des maîtres charpentiers que ce salaire qui, depuis 1822, si je ne me trompe, était de quatre francs par jour, fût porté à cinq francs. Les maîtres, dont les contrats sont passés avec les entrepreneurs et les architectes, n’ont pas jugé pouvoir consentir à cette demande, dès lors les charpentiers de Paris au nombre de quatre à cinq mille se sont mis en grève, c’est-à-dire qu’ils ont, d’un commun accord, abandonné tous les travaux en voie de construction. Cette situation est d’autant plus grave qu’elle met en souffrance toutes les autres branches de l’industrie, car les menuisiers, les fumistes, les tapissiers ne peuvent entreprendre leurs travaux que lorsque les charpentiers ont fini.

Lesquels, des maîtres ou des ouvriers, ont tort, c’est ce qu’il m’est impossible de résoudre, la question étant toute entière dans la proportion entre le salaire, le taux de la subsistance et la situation plus ou moins prospère de l’industrie. La politique s’en étant mêlée, les radicaux prétendent que, les prix des aliments s’étant élevés, les ouvriers étaient dans leur droit en exigeant une augmentation de salaire. Le parti opposé, affirmant au contraire que ce taux n’a pas varié et que l’industrie des charpentiers est dans un état plus prospère que jamais, encourage les maîtres dans leur légitime persistance.

En attendant, le Gouvernement a appelé à Paris, pour combler autant que faire se peut le vide, tout ce que

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l’armée oifre de charpentiers dans les régiments et ceux, en particulier, qui ont travaillé aux fortifications de Paris. Il est impossible de prévoir comment cela finira.

On parle beaucoup en ce moment, un peu partout, de la triste affaire du prince de B..., de ce jeune homme possesseur d’une fortune considérable, héritier de trois cent mille francs de rente, récemment marié à nne jeune et jolie femme, et qui, par une aberration d’esprit tout à fait inexplicable, s’est avisé de faire de faux jetons du Jockey Club, sur lesquels il avait contrefait la signature du caissier Grandhomme, et cela pour une misère de deux mille cinq cents francs, quand dans son secrétaire il en possédait six mille, mais dont il devait, dit-on, rendre compte à ses parents ou à sa femme.

Élevé jusqu’au moment de son mariage sous le toit paternel, par les soins de sa mère aidée d’ecclésiastiques, il paraît avoir contracté une habitude précoce de dissimulation, il a fait son apparition dans le monde n’ayant aucune idée des hommes, ne connaissant en rien la valeur des choses; obligé, quoique marié, de rendre un compte sévère de l’emploi de son argent, il aurait eu recours à un faux pour subvenir à ses dépenses secrètes. On ne sait en vérité si chez lui c’est l’idiotisme, la duplicité ou la folie qui l’emporte : dans tous les cas c’est vraisemblablement ce dernier thème qui servira au plaidoyer de son avocat.

Les princes de B... appartiennent à une ancienne famille de Hollande, et, étant alliés aux meilleures maisons de France, cette histoire a fait une pénible impression dans la société parisienne. Les journaux ayant donné les détails qui d’ailleurs se reproduiront lorsque l’affaire sera portée devant les tribunaux, je m’abstiens d’en dire davantage.

VICTOR DE BALABINE

IG juillet.

Les gens honnêtes et sincères de tous les partis se montrent fort satisfaits de la solution que vient de recevoir l’affaire des Jésuites. Quant aux ultra-dévots et aux impies, pour qui la religion et les Jésuites ne sont qu’une arme ou qu’un prétexte, ils sont désappointés car ils avaient mis tout leur espoir dans le scandale. On voulait des martyrs, et il n’y en aura pour personne.

On s'attend à un renouvellement de la guerre civile en Suisse. L’Espagne est dans une situation peu rassurante.

1 \ septembre.

Les journaux ont annoncé l'arrivée presque inopinée de la Reine d’Angleterre au château d’Eu, où elle s’est rendue sur une invitation du roi Louis-Philippe, qui lui était parvenue à Cobourg et qui avait été tenue soigneusement secrète. Cette visite, trop courte, trop passagère pour produire une vive sensation dans le public, n’en a pas moins chatouillé l’épiderme si délicat et si impressionnable de la vanité nationale. Aussi n’a-t-on pas manqué de dire que la Reine, avant de rentrer en Angleterre, était venue en France pour se reposer des ennuis que lui a fait éprouver son voyage en Allemagne. Quoi qu’il en soit, tout n’a pas été que fêtes et réjouissances dans ce voyage, et plus d’un

nuage est venu troubler la sérénité de l’illustre voyageuse et assombrir ses traits qu’elle ne prend pas, Dieu le sait, la peine de composer.

D’abord, rien de plus froid que l'accueil qu'a trouvé le Roi de Hollande à la Cour d’Angleterre, qu’il est allé chercher à l’île de Wight, et où il n'a été l'objet d’aucune prévenance particulière, d’aucune de ces gracieusetés auxquelles pouvait s’attendre un des plus anciens alliés de l’Angleterre, un des plus fermes soutiens du protestantisme sur le continent. Ceci a été si bien senti par l'aristocratie anglaise qu’elle a rivalisé de zèle et d’ardeur pour racheter, par l’accueil le plus cordial et le plus magnifique, ce qu’elle considérait, de la part de la Cour, comme une faute de lèse-hospitalité.

C’est à Aix-la-Chapelle que les souverains d’Angleterre et de Prusse s’étaient donné rendez-vous. Le jour et l'heure étaient solennels : le Roi de Prusse, en grand uniforme et grand cordon, accompagné d'une suite nombreuse, brillante, chamarrée, la Reine de Prusse en grand cordon, couverte de diamants; d’un côté enfin, une royauté dans toute sa pompe, qui s’avance au branle des cloches, aux roulements des tambours, au grondement du canon, et de l’autre, la reine Victoria, coiffée d’un délicieux bibi, et le prince Albert en redingote de voyage! Grande a été, dit-on, la stupéfaction du camp prussien qui était loin de s’attendre à cette simplicité patriarcale. On dit que la Reine d’Angleterre affectionne peu canons, tambours et trompettes: hélas! il paraît qu’on ne l’a pas ménagée.

On arrive à Stozenfels, le prince et la princesse de Metternich s’y rendent de leur côté; c’eût été un vrai congrès de souverains, mais les rois de Bavière, de Saxe et de Wurtemberg n’ont pas bougé, se contentant de s’y faire représenter par des princes de leur maison et de briller par

VICTOR DE BALABINE

leur absence, absence' qui formait un vide regrettable et regretté. La princesse de Metternich, habituée à toute sorte d’avances, à des honneurs presque souverains, a, dit-on, été peu satisfaite de l’accueil qu’elle a reçu de Sa Majesté britannique, et est partie fort courroucée. Mais un grand personnage, l’archiduc d’Autriche, est arrivé, l’on va pour se mettre à table : le Roi de Prusse a offert son bras à la Reine Victoria, il est suivi, comme de raison, par la Reine de Prusse, donnant le bras à l’archiduc qui, tout naturellement, prend le pas sur le prince Albert. Il n’en a pas fallu davantage pour faire prendre en aversion à la jeune Reine le séjour de Stozenfels, et précipiter son départ pour Cobourg où, au sein de la famille de son mari, libre de toute contrainte, elle a pu jouir de quelques jours de repos.

Mais si elle s’y trouvait à l’abri du canon et des tambours, les yeux d’argus de la presse anglaise veillaient sur elle. Une battue fut organisée, pour faire goûter à son royal époux les plaisirs de la chasse: le chevreuil traqué venait se faire tuer à bout portant et en masse compacte sous les yeux de la Reine. Ce passe-temps peu noble, à la vérité, mais, en même temps, guère répréhensible et tout à fait dans les coutumes du pays, n’a pas touvé grâce devant le Times, et a valu, de sa part, une violente mercuriale à ceux qui ne craignaient pas de souiller, par une sanglante boucherie, le regard chaste et pudibond d’une jeune femme.

Ici, nous n’avons rien de saillant, la condamnation des ouvriers charpentiers coupables de coalition, et l’adjudication du chemin de fer du Nord, de Paris à la frontière belge, sont les seuls événements qui ont captivé, pendant quelques instants, l’attention du public. Cinq compagnies se faisaient concurrence pour ce chemin, mais au lieu de

lutter les unes contre les autres, elles se sont réunies en une seule, sous la présidence de M. de Rothschild, et se sont partagé les actions.

Cette association, parfaitement légale à mon avis et qui a cela de bon qu'elle place une grande entreprise sous les auspices des plus grands capitalistes du pays et présente les garanties les plus solides, a été vivement attaquée et traitée de coalition par certains organes de la presse. C’est qu’aujourd’hui qu'il n’y a plus de nobles à attaquer, plus de privilèges à détruire, que le peuple ne se laisse plus émouvoir par des questions de politique abstraite et de pure théorie, et que l'on est pour le moment fatigué des Jésuites, c’est contre les rois de la bourse, ces enfants de la Révolution de 1830, que l'on cherche à passionner le peuple. En attendant, la tranquillité est parfaite et l’industrie en progrès, dans ce sens surtout qu’elle pénètre tous les jours plus avant dans les masses populaires.

Nous jouissons depuis une quinzaine de jours d’un temps magnifique, mes fenêtres sont grandes ouvertes nuit et jour, chaque matin, je me baigne dans la rivière, et si ce n’était la nuit qui descend entre six et sept heures et les ombres du couchant qui s’allongent alors qu'on ne pense pas encore à son dîner, on se croirait au beau milieu de l’été. Les compatriotes recommencent à affluer.

16 octobre.

Paris commence à se repeupler et à se ranimer de nouveau au souffle ardent de la politique. Les derniers événements d’Alger ont produit ici quelque sensation, sensation.

VICTOR DE BALABINE

plus vive, ce me semble, que ne le comportent les circonstances qui ne me paraissent pas de nature à compromettre sérieusement l’établissement français en Algérie, et à remettre les choses en question. Quatre cent cinquante hommes massacrés et deux cents prisonniers, c’est sans doute un bien fâcheux accident, mais un de ces accidents aussi, auxquels on doit toujours s’attendre en temps de guerre.

Matériellement l'affaire de Djemme-Gazaouat ne mérite donc pas que l’on s’y arrête longtemps ; moralement elle peut avoir quelque portée, car elle prolongera l’état d’effervescence de la province d’Oran et pourra susciter à la France de nouvelles difficultés du côté du Maroc. Néanmoins l’on convient généralement que les quatre-vingtsept mille hommes que la France entretient en Afrique, sont une force au moins suffisante pour les opérations militaires que va nécessiter le hardi coup de main de l’habile Abd-el-Kader, et que l’envoi d’un supplément de onze mille hommes n’est qu’un argument à l’usage de la tribune, et une concession au maréchal Bugeaud dont les événements récents ont grandi l’importance, en précipitant son retour en Algérie, et poussé l’outrecuidance à l’excès : témoins sa fameuse et excentrique épitre au préfet Marcillac dans laquelle, à propos d’une demande de chevaux, il enfourche Pégase et tape de toutes ses forces sur le Gouvernement, et cela au moment où il est revêtu par ce dernier des pouvoirs les plus étendus.

Le Ministère me semble avoir agi sagement, en affectant de traiter cette épitre de boutade sans portée. Il eut été d’ailleurs impolitique d’en agir autrement dans ce moment, car sévir contre le maréchal Bugeaud c’eût été mécontenter l’armée qui prise assez ses allures dictatoriales, et lui sait gré de sa haine contre le journalisme, car c’eût été,

d’un autre côté, faire passer le dictateur de son camp africain dans le camp d’un autre dictateur qui depuis longtemps lui tend ses petits bras. On a donc sagement agi en évitant de mettre une épée dans les mains de M. Thiers qui a, depuis longtemps, disposé du portefeuille de la Guerre en faveur du duc d’Isly.

Les Ilaliens ont ouvert la saison par i Purilani. Rien de changé dans notre troupe, si ce n’est que la Grisi, parvenue à l’apogée de son talent, commence à descendre, quoique bien lentement encore, la carrière pénible du déclin, tandis que son fidèle Mario gagne en force, en verve, en art en un mot, ce que sa voix si fraîche, si jeune et si douce jusqu’ici menace de perdre en jeunesse et en fraîcheur.

Un épisode est cependant venu rompre ces jours-ci l’invariable monotomie des représentations : Moriani a fait une apparition soudaine mais, hélas ! à mon avis, tardive sur la scène lyrique de Paris. Il s’est fait entendre quatre fois dans la Lucia. Moriani, c'est une voix usée, fatiguée, une voix qui « sait » mais qui « ne peut plus », une voix qui a vécu mais que recouvre encore le fard d’une méthode simple, grande et large : c’est un manteau de pourpre recouvrant le néant. Aussi, le public parisien a-t-il apprécié, avec beaucoup de justesse, la valeur de cet artiste. Pendant les deux premières représentations, n’écoutant que sa voix, il a été poli, ce qui est bien peu dire; pendant les deux dernières, rendant hommage à la méthode, il avivement applaudi.

Ce que je suis le plus porté à critiquer chez Moriani, c’est qu’il ne dévie jamais de la route qu'il s’est tracée et qu’ainsi, il ne vous ménage jamais de surprise dans ses effets toujours invariablement les mêmes, ce qui prouve que chez lui l’étude a toujours pesé avec trop de poids sur l’inspiration. Quant à moi, pour mon usage particulier

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et quotidien, je préfère de beaucoup m’en tenir à Mario. Celui-ci du moins avance, tandis que l’autre recule; or, en fait de chant je préfère vivre avecl’avenir plutôt qu’avec le passé, c’est pourquoi Duprez, qui a d’incontestables qualités m’est odieux, tandis que le ténor Gardoni, qui a d’incontestables défauts, me fait plaisir.

21 octobre.

Le Rotterdam ayant été jugé trop petit pour pouvoir prendre à bord les passagers et les caisses nombreuses que devait enlever le Tage (1), le Paris, qui fait le trajet du Havre à Hambourg, va lui être substitué et sera vraisemblablement expédié demain ou après-demain.

Nous venons d’apprendre, par des lettres particulières et par les journaux, le voyage de l’Empereur qui, le 12 du courant, a traversé la Moravie, a passé par lnspruck le 15, pour rejoindre l’Impératrice (2) qui le 16 était à Milan qu’elle se proposait de quitter le 18 ou le 19 pour se rendre à Gênes et de là à Palerme.

Les nouvelles sur la santé de l’Impératrice sont assez favorables. Elle enchante tous ceux qui l’approchent, par ses manières si nobles et si gracieuses, et par son abord si bienveillant, ce qui donne lieu ici à bien des comparaisons à l’avantage de notre souveraine.

(1) Ce navire, qui faisait le service du Havre à Hambourg, ayant subi des avaries dans la Baltique, était en réparation à Stockholm.

(2) La princesse Charlotte, fille de Frédéric Guillaume III, roi de Prusse. En épousant l’Empereur Nicolas en 1817 elle avait reçu le nom d’Alexandra Feodorovna. Par ordre des médecins, elle allait passer l’hiver en Sicile.

Le voyage de l’Empereur faisait, dimanche dernier, le seul sujet de conversation dans le salon de la princesse de Lieven et avait mis tellement en émoi tous ceux qui le peuplaient, que ce salon d’ordinaire si calme ressemblait à une Bourse agitée.

20 novembre.

Le temps m’échappe comme d’habitude : je le cherche, il me fuit. Je travaille aujourd'hui pour avoir du loisir demain: vain espoir; demain, c’est à recommencer et ainsi s’écoulent mes jours. Déjà, cette saison morte que j’appelle de tous mes vœux et qui, à mon goût, ne l’est jamais assez, s’évanouit comme un rêve pendant une nuit d’été, pour faire place à l’hiver qui s’avance avec son bruyant cortège et son fatigant attirail de tout ce qui compose à Paris la vie dans cette saison. Déjà les portes s’ouvrent, les hôtels s’illuminent et déjà, moi qui songeais à enrayer, à négliger un peu d’anciennes pratiques, j'ai mis le pied dans deux nouveaux salons : celui de Mme de la Redorte et celui de Mme de Courbonne.

Le comte Mathieu de la Redorte, autrefois député, aujourd’hui pair de France, est voué au parti Thiers ou, si vous l’aimez mieux, au centre gauche, c’est dire qu’il ne joue, pour le moment, aucun rôle politique ou plutôt qu'il pratique la politique expectante, le 29 octobre paraissant décidément vouloir s’éterniser au pouvoir : du reste, homme d’esprit et distrait à l'excès. Sa femme, lille de la duchesse douairière d’Albuféra (Mme Suchet), a la conversation animée, spirituelle, suffisamment nourrie et frisant

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très légèrement, ou simplement effleurant le bas bleu. C’est un des salons élégants de Paris et qui réunit la fine lleur de la fashion. On m’a fait l’honneur de vouloir de moi, Mme Narichkine m’a fait celui de m’y introduire: pouvais-je faire mieux que de me laisser faire?

Du splendide hôtel de la maréchale d’Albuféra, dont Mme de la Redorte occupe le somptueux et élégant rez-dechaussée, j’entre dans les deux chambres, petites, basses et uniques de leur espèce, qui forment l’appartement de Mme de Courbonne. Là, ni velours, ni soie, ni dorure, mais des murs tapissés d’un simple papier vert-de-gris, et ornés d’une infinité de lithographies et de petits portraits d’amis soigneusement encadrés, des meubles recouverts de simple damas de laine, mais où l’on se sent fort à l’aise: telle est la physionomie du salon ou plutôt du cabinet au fond duquel, dans un vague clair-obscur, assise dans le coin d’un canapé, vous apercevez une petite vieille qui vous reçoit avec bienveillance et qui a Pair de vous dire: « Allons, mettez-vous à votre aise, causez si le coeur vous en dit, taisez-vous, si vous le préférez, en un mot, mettez-vous à votre aise: vous êtes en sûreté chez moi ».

A onze heures, elle passe dans la chambre voisine où elle se met, avec un soin infini, à vous préparer votre thé, ce dont elle s’acquitte à merveille. Suivez-la dans ce second asile, ne l’y suivez pas, dormez si vous le préférez comme l’ami Tehan, le chargé d’affaires suisse, qui donne parfois, mais toujours en vain, cet excellent exemple à ses turbulents compatriotes, nul ne vous moleste, nul ne vous en veut.

Dans sa jeunesse, mariée, ou à peu près, à je ne sais quel obscur artiste, Mrae de Courbonne, qui a conservé son nom de demoiselle, s’est trouvée, par la suite, liée de la

plus étroite intimité avec feu la princesse de Vaudémont. A la mort de celle-ci, une partie du noyau de son salon s’est transporté chez Mme de Courbonne. De nouveaux venus n’ont pas tardé à se grouper autour de ce noyau et aujourd’hui ce salon, devenu un des salons politiques de Paris, a acquis une sorte de vogue, grâce à l'esprit aimable et bienveillant de la maîtresse de la maison. Notre excellent ministre de Hollande y est de fondation, et notre chargé d’affaires, l’enfant chéri de la maison. Puis viennent les diplomates français et étrangers qui forment le fond du tableau. Tel est le salon de Mme de Courbonne.

La conversation à l'ordre du jour est le voyage de nos souverains russes qui tient en émoi le monde politique, aussi bien que les badauds des salons. Les bruits répandus sur le prochain mariage de la grande-duchesse Olga (1) avec l’archiduc Étienne, sa conversion à la religion catholique, le passage de l’Empereur par Rome pour se rendre à Vienne, donnent lieu aux commentaires les plus extraordinaires, souvent les plus invraisemblables.

Nous avons reçu hier des nouvelles de Palerme, qui nous parlent d’une amélioration sensible dans la santé de l’Impératrice. On ne saurait croire combien, même parmi les étrangers, toutes les sympathies lui sont acquises et combien sont unanimes et sincères les vœux que l’on forme pour son rétablissement, combien enlîn est réel l’intérêt qu’elle inspire généralement par sa bienveillance, sa douceur, sa bonté. Quant à l’Empereur, si tous les vœux et toutes les sympathies ne le suivent pas dans ses courses aussi rapides qu’imprévues, il faut avouer qu’il

(1) L'une des filles de l’Empereur Nicolas qui devait épouser un prince autrichien.

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agit puissamment sur l’imagination des peuples. Il est étrange, par exemple, de voir combien en France, dans un pays d'égalité, vous trouvez de gens amoureux de ce pouvoir sans bornes, arbitre tout puissant des destinées de tout un monde. Ceci est fort simple, l’homme est ainsi fait; ainsi un chef d’État se dira : « En Russie, à la bonne heure, il n’y a pas de Chambres ! »

Un ministre s’écriera : « En Russie, à la bonne heure, il n’y a pas d’opposition ! »

« Parlez-moi de la Russie », dira à son tour un membre de l’opposition, il y a un Souverain pour chasser ses Ministres ».

« Et pour mettre le clergé à l’ordre, ajoutera un ennemi des Jésuites. »

« Et pour récompenser le talent » dira le génie méconnu, « car, vous disent tous les Français (il y a toutefois des exceptions), nous sommes faits pour nous entendre! »

Quant aux Italiens, Siciliens, Palermitains et autres, éblouis par un luxe écrasant et voyant se reproduire sous leurs yeux, eux qui vivent de soleil et d’oranges, les rêves merveilleux des mille et une nuits, ils sont pénétrés pour l’Empereur de sentiments où la curiosité, l’admiration et l’ébahissement se font concurrence. Faut-il s’étonner, après cela, de la stupéfaction causée à Palerme par la razzia opérée sur les marchés de la ville, à l’effet d’avoir les provisions de bouche pour le premier dîner de la Cour? Deux boeufs, trois veaux, deux cents volailles, etc., enfin de quoi subvenir à la subsistance de tout un peuple de Palermitains pendant vingt-quatre heures!

Toutefois, toute médaille a son revers, et tout n’est pas jubilation, dit-on, dans le for intérieur des grands que leur hôte puissant écrase, ou du moins éclipse à son

passage : ainsi une reine orgueilleuse et volontaire a été, toujours « dit-on », jusqu'à en verser des larmes de rage l’année dernière. Mais pour ceux-là, la peine porte avec elle sa récompense, car c’en est une que les bons rapports que peut établir le contact personnel avec un souverain bien posé comme le nôtre et qui, comme eux, ne connaît pas encore les douceurs du régime constitutionnel.

Et voilà ce qui a fait que l’Empereur et le Roi de Sardaigne, le Roi catholique par excellence, se sont, spontanément et par un entraînement bien naturel, précipités dans les bras l’un de l’autre en se rencontrant. Les plus minutieux détails de ce voyage sont ici soigneusement recueillis en haut lieu.

La saison des Italiens a commencé, sans toutefois nous rien apporter de bien nouveau si ce n’est le Nabucodonosoi' de Verdi, compositeur fort à la mode en Italie et jusqu’ici inconnu à Paris, et un nouveau soprano, une sœur de la Rrambilla qui y chante le principal rôle. Reaucoup de morceaux d’ensemble, de chœurs, grand fracas, assez bonne instrumentation, peu de richesse et d’originalité dans les idées mais quelques effets nouveaux et originaux, enfin, c’est toujours la même musique mais habillée de neuf: telle est l’impression qu’a produit sur moi la musique de Verdi.

Une voix d’une étendue peu commune, d’une grande justesse, vibrante aux extrémités mais sans corps pour les rattacher, enfin un physique expressif pour n’être pas beau : voilà en deux mots la Rrambilla. Quant au reste la Grisi baisse, Mario monte et la Persiani se maintient. Je ne parle pas de l’Opéra français qui est descendu audessous du médiocre, et où je ne vais que « for society’s sake » avec Mmes Naryschkine, Gaurieff, Marie Galitzine et MM. Kisseleff et Galitzine, et pour le ballet que je prise

VICTOR DE BALABINE

fort, goût de vieux garçon, signe évident de vieillesse prématurée.

Mais voici l’événement le plus incroyable qui met toute la société en émoi et fait jeter les hauts cris à tout Paris 1 Notre compatriote Julie S.... se marie! Et quel mariage ! Elle se trouve un jour au théâtre dans je ne sais quel misérable bourg italien, et y entend je ne sais quel misérable chanteur qui y fait un fiasco complet. La voilà qui s’éprend pour lui d’une de ces flammes dont elle a si souvent brûlé. Mais ne voi là- 1- il pas que le chanteur, un Bordelais, un Français, s’avise de résister, ses principes religieux, dit-il, lui défendent... Gela devient piquant, dans tous les cas nouveau : bref! on s’épouse, et hier on était aux Italiens. Perles, diamants, dentelles, tout avait disparu pour faire place à une simple Heur des champs qui répandait sur toute la personne un parfum d’innocence, d’ignorance même tout à fait amusant. Les chiens favoris sont bannis, il n’en reste plus que trois ; le luxe, les brillants atours bannis aussi, pour prouver au futur le néant de toutes ces choses et se mettre à son niveau.

— Mais pourquoi diable! ne pas prendre alors un duc quelconque de... Serra, de... quoi que soit?

— Ach ! chèèèr ami, me répondit-elle, ils sont si dégoûtants, et s’ils s’avisaient de prendre les choses au sérieux,... mettez-vous à ma place... quelle horreur!

Il est vrai que le futur est un beau brun.

— Vous ne me comprenez pas, cher ami, j’ai toujours rêvé une famille, je n’ai jamais trouvé que le vide de l’isolement. Je comptais sur Joanina et Amasilia que j’ai élevées, eh bien ! une fois dotées et mariées, elles m’ont abandonnée et cela a été pour moi la perte d’une de mes plus chères illusions, maintenant vous comprendrez peutêtre.

Cette femme m’a fait de la peine, je l’ai quittée soucieux et faisant des vœux bien sincères pour que les principes religieux du mari ne lui servent pas, uniquement, à se faire donner de belles et bonnes rentes pour ensuite, selon l’usage, abandonner cette bonne Julie qui semble vouée à la canaille qui la lloue, et qui vaut cent fois mieux que bien des rigoristes qui la condamnent.

Un autre événement ! notre ami le duc de Saulx- Tavannes, dernier du nom, quarante ans, six pieds six pouces de long, et large en proportion, massif comme un omnibus au complet, excellent homme, ne manquant ni d’esprit, ni d’instruction, pair de France plutôt blanc que tricolore, s’est pendu ces jours-ci dans sa chambre : il était encore tout chaud quand on l’a décroché. On se perd en conjectures: les uns disent un mariage manqué, les autres, pertes à la Bourse ou peut-être accès de folie. On se sait rien de positif.

Sommaire. — A propos de l’Algérie. — Un ambassadeur marocain à Paris. — lîachel aux Tuileries. — Le duc de Guiche et le marquis de Bethisy chez Louis Philippe. — Lord Brougham chez la princesse de Lieven. — Un bouquet malencontreux. — Disraeli romancier. — Le comte .Molé contre Alfred de Vigny. — Une soirée chez Emile de Girardin. — Portraits de femmes.

— lTne exposition de tableaux. — Kachel dans Phèdre. — Frédéric Soulié.

— Au château de Champlùtreux. — Les susceptibilités de lord Normanby.

— Le bey de Tunis.

Janvier et février.

La discussion sur les affaires de l’Algérie ne commencera que lors de la présentation des crédits extraordinaires. En attendant, ce qui est positif c’est que les affaires n’y sont pas dans une situation brillante, et qu’au lieu de poursuivre l’ennemi jusque sur le territoire marocain, comme l’annonçait naguère pompeusement le Journal des Débats , on est réduit à le chercher quelque part en ce moment dans la province de Constantine, ce qui est bien différent. L’insurrection qui s’est étendue sur tout le territoire algérien, quelque grave qu’elle soit, ne saurait compromettre l’occupation française en Algérie, mais elle ajournera, et pour longtemps, la

colonisation et l’occupation pacifique, la seule qui puisse être productive.

L’épisode de la campagne de Russie, qui s’est reproduit dernièrement en Afrique, a causé ici une assez forte sensation. Après tout, pour avoir rôti des arabes on a été frappé à la glace, ce n’est que justice.

A propos de l’Algérie, il faut que je vous dise quelques mots sur l’Ambassadeur du Maroc que, Dieu merci! on a fait assez mousser ici. Je l’ai vu pour la première fois, le 1er de l’an, au cercle du Roi, où il a pris place immédiatement après le prince de Ligne : figurez-vous un turc déguisé en capucin et vous aurez une idée assez exacte du costume et de l’apparence de ce personnage. Sidi-Ren- Mohamet-Hadje-Abd-el-Kader-Ren-Achache, issu des Rois Maures de Grenade et d’une fille du prophète, est de taille moyenne et élancée, son teint est légèrement basané, ses yeux moyens, son nez régulier, sa bouche petite; l’esprit, la douceur, la finesse et la bienveillance se peignent sur cette intéressante figure dont la distinction et la noblesse ne messièraient pas à plus d’un de nos collègues européens ou américains.

Son turban est recouvert d’un capuchon : figurez-vous un vêtement en camelot vert foncé, moitié froc, moitié burnous, qui déguise sa taille, cache ses armes et que ne rehausse pas le moindre ornement, figurez-vous un costume simple comme celui d’un pèlerin et, sous ce capuchon, une figure calme, austère qui, seulement de temps à autre, daigne jeter un regard indifférent et furtif sur la pompe qui l’entoure et dont il ne semble guère se soucier; vous aurez ainsi une idée assez nette de ce fien-Achaclie dont la présence à Paris a pour but d’impressionner les badauds de la capitale, l’armée et l’Algérie: avis à Abd-el-Kader !

Au grand bal des Tuileries, en sortant de la salle du trône à la suite du Roi, je me suis trouvé, porté par la foule, au milieu des marocains, alors qu’entre deux haies de femmes nous traversions la galerie qui conduit à la salle des maréchaux. Curieux d'observer ce qui se passait sur la figure de l’Ambassadeur, je le fixai : il promenait son regard dans l’espace sans l’arrêter nulle part, toujours sérieux et impassible, il semblait regarder sans voir tandis qu'il voyait sans regarder : seulement ses lèvres étaient en mouvement et il marmottait de mystérieuses paroles dont il ne m'a pas été possible de connaître le sens.

Je ne saurais dire combien je le trouvais séduisant ainsi ; involontairement j’ai jeté un regard sur sa modeste personne : « Pourquoi ce collet brodé, me suis-je demandé, pourquoi ce galon qui court le long de ma jambe, pourquoi cet habit étriqué et ces basques, sorte de feuille de vigne incomplète et qui prend à rebours les idées du statuaire antique sur la décence? » et je me suis dit que tout cela était profondément triste.

En attendant, la foule était devenue intense ; je déteste la foule, c’est une chose brutale qui établit un niveau qui est peu de mon goût, aussi après avoir, pendant une bonne demi-heure, fait de mon corps un rempart à une jeune anglaise, contre toute une génération de fds, de petits-fds, et d’arrières- petits-fds de Mehemet-Ali, qui se ruaient sur nous et nous souillaient le simoun, j’ai vite pris le chemin de la maison et suis allé ensuite chercher un refuge dans le clair-obscur d’un des coins du salon de Mmc de Courbonne, laissant à mon ami Kourakine le soin dont du reste il s’acquitte à merveille, de représenter l’Ambassade impériale dans les quadrilles et les polkas.

Le 28 janvier, nous avons eu spectacle à la Cour ; comme de coutume, nous nous sommes réunis dans la

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salle du trône, d’où nous avons accompagné le Roi et la famille royale à travers la salle des Maréchaux et la Galerie de Diane, jusqu’à la salle de spectacle, où nous avons pris place dans le balcon réservé au corps diplomatique et qui court derrière la loge royale. Les dames ont pris place dans les loges latérales et le reste des humains au parterre.

On nous a donné deux actes d 'Horace : le premier a été assez froid, mais dans le second le talent de Rachel, s’échauffant aux beaux vers de Corneille, s’est montré dans toute sa splendeur. Depuis longtemps, elle ne m’avait parue si attrayante par la beauté, un peu monotone, de sa diction et par la pureté si classique, quoique un peu trop étudiée, de ses poses dont il n’est pas une qui ne vous rappelle la statuaire et qui ne vous transporte dans la sphère de l’art antique. Enfin, elle m’a vivement impressionné dans l’imprécation, car là, plus d’amour ni de tendresse, plus de ces cordes qui chez elle ne vibrent que de loin en loin et comme par hasard, mais la haine déchaînée dans toute sa fureur, la haine implacable et féroce d’une nature primitive et altière.

Après Ilorace , la Famille Poisson, de Samson, acteur du Théâtre français : bien versifiée, quelques longueurs par-ci par-là, çà et là de la verve et de l’entrain et quelques scènes dignes du bon temps de la comédie. A 11 h. 1/4 le spectacle était fini et la société, peu nombreuse cette fois, s’est aussitôt séparée. Voici au surplus l’affiche du spectacle, Je ne terminerai pas sans ajouter qu’un goût sévère préside toujours au choix des pièces, et que les convenances sont observées à cet égard avec une rigidité qui ôte tout prétexte à l’opinion publique et à la presse d’y rien trouver à redire. Le Roi et la Reine n'ont d’ailleurs pour cela qu’à consulter leurs prédilections qui sont toutes pour la littérature classique.

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