Stabat. Injlammatus . . . . . Rossini
Mme Grisi et Chœur.
t9 mai.
Paris s’en va, Paris se meurt, j’assiste à son dernier soupir, au dernier souffle de cette vie naguère encore si agitée, si convulsive ; hier encore plein de vie, aujourd’hui à demi-mort, c’est un rouage qui s’arrête, c’est le dernier accord d’une grande symphonie, c’est le gladiateur mourant. Nulle part je crois, grâce à la centralisation (ce
résultat inévitable des révolutions autocratique ou démocratique) le mouvement du sang, du cœur aux extrémités, et plus tard, des extrémités au cœur, n’est aussi sensible, aussi violent qu’en France. L’automne c’est le flux, l’hiver un débordement, aujourd’hui le reflux qui va emporter et répandre au loin dans la province le trop plein de Paris.
Propriétaires grands et petits, marquis et roturiers, riches et pauvres, tous ont hâte de quitter, de fuir ce gouffre effrayant, gouffre des fortunes, boîte de Pandore de toutes les renommées, tirelire de toutes les réputations honnêtes, de toutes les probités! Tous le quittent, mais c’est pour aller ramasser, entasser, amasser de nouveau et revenir gaiement jeter, dépenser et engouffrer en hiver ses épargnes de l’été; car si, pour notre ami Jacotot, tout est dans tout, pour le parisien, pour le français en général, tout est dans Paris : c’est l’objet chéri de son rêve de bonheur, c’est à la fois le but et le moyen de son ambition c’est le point culminant de son intelligence. Vieillards, femmes, enfants, jeunes hommes, tous ont les regards tournés vers Paris, c’est Roma profane, c’est la Jérusalem du plaisir, c'est la Mecque de l’Occident.
Cependant au milieu des fortunes, météores d’un jour, qui souvent croulent et s’éteignent le lendemain, au milieu de ce mouvement en apparence désordonné de hausse et de baisse continuelle, il est aisé d’apercevoir une tendance générale, et de découvrir un ordre de faits réguliers, quelque chose enfin comme de l’ordre dans le chaos. Les dernières années de la Restauration avaient été fatales pour les fortunes territoriales ; la Révolution de Juillet semblait leur avoir porté un dernier coup. En émancipant l’industrie, en faisant pour elle ce que Luther avait fait pour la pensée, elle a donné la vie aux capitaux et élevé
l'aristocratie de bourse et de finance sur les ruines de toutes les aristocraties. Les propriétaires fonciers, légitimistes paur la plupart, quittant alors la cour et la scène du monde, écrasés sous le luxe arrogant de la Bourse, lui laissant le champ libre, se retirèrent prudemment, retraite d’ailleurs plus prudente qu’honorable, car s’ils refusèrent leur adhésion au régime nouveau, ils n’en reconnurent pas moins la suprématie sociale du parvenu enrichi. Aujourd’hui encore nous voyons une duchesse de Poix ou de Grammont faire sa cour à Rothschild et à Hope, mendier pour ses amies du noble faubourg une invitation au bal ou à dîner, et les banquiers... de faire souvent les difficiles.
Un jour cet hiver qu’il y avait cercle à l’ambassade d’Angleterre.
— Etes-vous demain chez Hope? me dit la duchesse de Grammont.
— Qu’est-ce Hope, madame?
— Mon Dieu Monsieur: vous êtes étonnant! mais c’est après Rothschild, le particulier qui nous donne les « choses » les plus prodigieuses !
— Madame la duchesse, quand je vais chez les gens, c’est « quoique » et non « parce que » ils donnent des fêtes.
— Faites vous donc présenter !
— Permettez-moi d’attendre l’occasion.
— Vous pourriez attendre longtemps.
— Je suis résigné.
— Et vous Prince? dit à mon collègue la duchesse de Poix.
— Si M. Hope témoigne le désir d’être présenté à ma femme... je n’y vois pas d’inconvénient... je serai charmé.
Hope est un jeune homme d’une quarantaine d’années au plus et, qui plus est, garçon !
Cependant pour revenir à ce que je vous disais, le règne exclusif des industriels est passé, leur étoile a pâli à la suite des révolutions commerciales qui dans ces derniers temps ont ébranlé le monde, la banqueroute est arrivée, l’Icare moderne, mécanicien audacieux s'est brûlé les ailes, la terre reprend ses droits et l’aristocratie foncière revient à la surface tandis que la finance s’enfonce. Telle est, aujourd’hui, la tendance générale du mouvement des fortunes, tendance qui coïncide avec le retour aux idées d’ordre et de conservation et que l’on doit, ce me semble, appeler de tous ses vœux, car si la terre est un élément de richesse, c’est à la fois l’élément conservateur par excellence.
Ainsi les vieux hôtels se remeublent-ils peu-à-peu, et chaque hiver, depuis deux ou trois ans, voit quelques anciennes familles ouvrir leur maison à la société de Paris. Ce qu'ils veulent, je l’ai compris enfin, c’est reprendre dans l’État le rang et l'influence qu'ils ont perdus et celui-là seul sera le « légitime », qui les leur rendra.
Puisque me voilà au sein de ce parti, je veux raconter ma rencontre avec un de ses membres, à la fois cause et victime des événements de 1830. Un jour que j’avais dîné chez la princesse Radziwill, qu’ensuite j’étais allé me chauffer au feu sombre et ardent du regard velouté de la princesse W... et, près d’elle, rêver un instant de l’Orienl et de ses délices, puis de là chez Mme de Marcellus, pour y faire ma cour à la belle duchesse d’Istrie, puis chez la comtesse de Girardin où m’attirait ce soir Mme Arthur de l’Aigle, j’arrivai à minuit et demi chez la duchesse de Grammont. Son monde était déjà sur l’escalier, les intimes seuls, au nombre de huit ou dix, continuaient leurs conversations groupés çà et là dans les coins du très petit salon
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de la duchesse qui, après avoir congédié les marquises de Barbantade et de Béthune, s’était jetée pensive sur son canapé et attisait nonchalamment les charbons à demi éteints de sa cheminée.
— Ah ! bonjour Bussie, me dit-elle, en me tendant la main, toujours le bienvenu ; venez donc charmer ma solitude et tâcher de me tirer de mes pénibles réflexions?
— Comment, qu’y-a-t-il?
— Figurez-vous quelle horreur, quel guet-apens !
— Quoi donc enfin?
— Eh bien, nous étions treize à table, ce n’est qu’au dessert que je m’en suis aperçue et, ce qu’il y a de pis, c’est que sous ce prétexte, je serais peut-être parvenue à faire expulser le petit S..., que je déteste, et que je ne l’ai point fait !
J’allais répondre, lorsque se tournant vers la porte, elle s’écrie : « Attendez donc, cher comte, venez me conter votre affaire. »
Le cher comte s’assied près d’elle et se met à nous conter comment Chaix-d’Est-Ange, qui lui a d’anciennes obligations, est venu l’inviter à dîner, comment il a louvoyé pour refuser, prévoyant qu’on voulait le mettre face à face avec quelque personnage du régime actuel, comment enfin il s’est trouvé à ce dîner entre Vivien et Salvandy et vis-à-vis de Thiers.
Impatienté de la minutie des détails et du ton d’importance de ce récit, j’interromps l’orateur.
— A qui le dites-vous, monsieur ! lui dis-je, à la duchesse de Grammont qui, cet hiver, au grand scandale de tout Paris, a dîné cinq fois avec ce même M. Thiers, lequel, qui pis est, lui a donné son bras pour la conduire à table !
— Mensonge! atroce calomnie! s’écria-t-elle, mais ce que
vous dites, me prouve que vous ne connaissez pas notre cher comte.
— Enfin, dit ce dernier en terminant son récit, au moment de partir, je vis Thiers s’épuiser en combinaisons stratégiques pour m’approcher sans se faire remarquer, je passe devant lui et lui dis en le saluant : « Mon- « sieur, il se pourrait que l’entente entre nous ne fût pas « impossible.
« — Monsieur, me dit-il à son tour, je ne crois pas aux revenants ; mais j’en ai peur ! »
— Eh bien, me dit la duchesse, y êtes-vous, quel est donc notre revenant?
— Le défunt, ministre d’une défunle majesté ou je ne m’y connais pas.
— Bien dit, faites donc la connaissance du comte de Peyronnet.
C’était lui en effet, j'avais ainsi sans le savoir rencontré l'un des auteurs des fameuses ordonnances ; c’est ainsi qu’à Paris l'on se trouve souvent face à face et sans s’en douter, avec quelques vieux débris, quelque soutien isolé d’un édifice qui n’est plus: Paris est le forum des constitutions et des ruines humaines.
Avec tout le reste, la philanthropie, cette parodie de la charité, déménage à la campagne et cesse pour quelques mois de nous harceler, de nous étouffer sous le poids des bonnes œuvres. D’ordinaire, la Semaine sainte termine la saison philanthropique, cette année c’est à la Guadeloupe qu’appartient cet honneur.
J’ai enfin entendu Ravignan à Notre-Dame où il prêchait à six heures du matin pour les gens du peuple, à deux heures pour les dames, à huit heures du soir pour les hommes des classes supérieures de la société. A six heures et demie, j’avais déjà trouvé l’église occupée par un public
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nombreux : pressé et resserré de tous côtés, je pris place où je pus et je m’assieds, me proposant d’attendre tranquillement le moment solennel du sermon; mais à peine suis-je assis, que commence une sorte d’assaut, d’escalade, de cheval fondu des plus insupportables: ce sont les personnes qui se sont fait retenir d’avance les places avoisinant la chaire, qui, au détriment de nos côtes et de nos épaules, s’en vont pieusement se placer sous le rayon visuel du prédicateur ; peu soucieux de me victimer pour ces damnés de la veille, ces saints d’aujourd’hui, disciples de fraîche date, apôtres de circonstance, et las de céder, de concert avec Tolstoï et Wittgestein je me raidis, regimbe et récalcitre et, finalement, me révolte et refuse net de me déranger davantage pour laisser passer les zélés.
— Monsieur veuillez vous déranger un peu.
— Non.
— J’ai ma place réservée.
— Peu m’importe.
— Monsieur un peu d'humilité ne serait pas de trop.
— Eh bien ! prêchez d’exemple et restez en arrière.
Huit heures sonnent, l’Eglise était comble et jusque
dans ses coins les plus obscurs, la foule qui les avait envahis attendait avec impatience le moment où paraîtrait le prêtre dont la voix, quoique vibrante et forte, devait mourir en route dans l’espace trop vaste deNotre- Dame. Enfin il paraît : grand, maigre, brun, pâle, l’œil vif, le geste dramatique et prompt, tout annonce en lui l’habitant du midi.
« Que ceux qui ne veulent pas me suivre, dit Gédéon à son armée, s’en aillent » Tel est le texte du sermon. Dès les premiers mots la parole de l’orateur devient déclamatoire, fiévreuse, son geste menaçant ou suppliant, toutes les fibres de ses nerfs sont tendues, tout son corps en
mouvement, enfin toutes les ressources de l’art, toute la dextérité du talent, toutes les finesses du langage sont mis en jeu pour simuler (le mot est fort, je le crois correct) pour simuler « l’inspiration et l’enthousiasme religieux », ces enfants du ciel qui ne savent guère se plier aux circonstances et qui étoufferaient infailliblement, dans leur céleste étreinte, le mortel audacieux qui oserait les invoquer trois fois par jour.
Je concevrais bien l’admiration pour Ravignan des populations méridionales dont l’enthousiasme est instantané, qui sentent vivement, promptement et ne pensent que peu ou point du tout; ou s’il s’agissait de soulever un peuple, de le fanatiser et le faire courir sus aux Huguenots, Ravignan serait l’élu, car ce qui perce au fond de ses discours, c’est l’intolérance et le fanatisme, c'est je ne sais quel parfum de Saint-Rarthélemy. Mais nous autres, hommes du Nord, moins ardents, moins sensitifs, nous demandons des pensées, moins soucieux de la forme, nous voulons le fond; or tout le sermon, ce soir là du moins, a roulé sur deux ou trois idées banales, tout au plus suffisantes à un exorde, à une entrée en matière. En résumé, Ravignan m’a paru pauvre d’idées mais doué d’une imagination brillante, et possédant à fond les ressources de l’art, acteur consommé il cache ce qu’il lui manque sous le prestige de la forme, forme riche et brillante et qui suffit à un public qui n’a pas le temps de penser.
Au sortir de l’église la foule était immense sur le parvis, et des centaines de voitures armoiriées et degens en livrée, encombraient la place et les ruelles adjacentes. C’est que le mouvement religieux commence à s’infiltrer dans tous les rangs: duchesses, lingères etépicières, marquis, valet> et artisans, tous aujourd’hui vont entendre la messe, et
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les églises, naguère encore vides et délaissées, regorgent de monde, j’allais dire de curieux. Sans doute la mode et le bon ton, la fashion enfin entrent pour beaucoup dans ce zèle admirable, cette ardente ferveur, mais, en les passant au tamis, il en restera toujours quelque chose. Le clergé a de l’avenir ici, ou je me trompe fort, mais cet avenir il l’a à la condition de ne pas en abuser. Or à l'heure qu'il est l’abus a peut-être déjà commencé; l’éveil est donné, les huguenots sont avertis, ils ont l’œil attentif et l’oreille aux aguets et de nouveau le fanatisme, la violence, l’ambition aveugle et les vues bornées, ces errements éternels du clergé catholique en France sont peutêtre au moment de compromettre la plus belle position du monde.
Autrefois, lorsqu'il se recrutait d’éléments aristocratiques, le Clergé se divisait en deux grandes branches, rivales sinon ennemies l’une de l’autre, et avait à lutter souvent contre la Royauté, contre les parlements, les corporations, et aujourd’hui que, depuis son chef jusqu’au dernier de ses membres, il est démocratique et constitué tout d’une pièce, il trouve table rase, des ennemis personnels mais plus d’opposition constituée et systématique; c’est donc sur ce terrain, libre d’entraves permanentes, qu’il opère actuellement et qu’il marche à la conquête de cette influence que lui ont fait perdre les révolutions et ses propres abus. Déjà la guerre est commencée : d’un côté c’est l’Université et les Docteurs de la Sorbonne qui luttent pour conserver le contrôle de l’enseignement public, de l’autre c’est le Clergé qui, en apparence, plaide la cause de la liberté de l’enseignement pour ensuite et une fois débarrassé de l’Université, s’en approprier la direction exclusive et confisquer le tout à son profit. Enfin l’on voit ce qui ne s’est pas vu depuis longtemps : des évêques
correspondre directement avec la Cour de Rome et Monseigneur de Chartres déclarer, en plein xixe siècle, que le système de Copernic est une hérésie anti-chrétienne.
J’ai rencontré aujourd’hui quelques zélés; l’article des Débats du 3/15 de ce mois soulève, au plus haut degré, leur indignation et leur animosité, d’autant plus que le coup était inattendu et que cette feuille avait vivement soutenu le Gouvernement lors de l’incident soulevé à la Chambre des pairs par la pétition des protestants lesquels réclament, comme conséquence de la liberté des Cultes proclamée dans la Charte, la faculté de former des congrégations religieuses partout, où bon leur semble, sans s’astreindre à demander l’autorisation préalable exigée aujourd’hui par le Gouvernement.
Et remarquez une chose futile en apparence mais qui dans le fond ne laisse pas d’être un indice curieux de la tendance actuelle des esprits, c’est qu'il n’y a pas un voyageur, pas un touriste qui ne se croie appelé à traiter à fond la question religieuse, et Dieu sait comment ils la traitent ! Ainsi Marinier, dans les articles publiés dans la Revue des Deux Mondes , et Custine dans la préface de son ouvrage sur la Russie, préface vague, problématique, où il parle de sa religion que probablement il ne connaît que fort imparfaitement et de la nôtre qu’il ne connaît pas du tout, et où je défie qui que ce soit de débrouiller quelque idée claire, quelque notion précise, quelque pensée arrêtée; mais n’importe, il fallait cette concession au courant du moment et il l’a faite; qui sait même si l’effervescence religieuse qui règne aujourd’hui et qui semble avoir ressuscité l’ancien antagonisme des deux églises, n’est pas entrée pour beaucoup dans la publication de ce livre et surtout dans la couleur générale que l’on y trouve répandue.
Enfin le Clergé gagne ici dn terrain, c’est évident ; déjà il soulève un coin de son masque, mais déjà aussi il rallume contre lui des haines séculaires; le feu couve encore, mais si d’ici quelques années, de nouvelles complications ou quelque grande question politique ne surgissent soudain pour donner aux esprits une direction nouvelle, il y a tout lieu de présumer qu’en France du moins, la question religieuse nous apparaîtra sous de formidables dimensions.
Voyez, cependant, ce que c’est que de nous, rien de tel qu’une opposition, quelque soit, d’ailleurs, son caractère, pour nous fortifier dans nos propres idées. Aussi jamais notre chapelle n’a-t-elle été aussi encombrée de fidèles que cette année-ci, pendant la Semaine sainte surtout:' la colonie y affluait en masse, on faisait file pour y arriver, les périclitants eux-mêmes, poussés par je ne sais quel aiguillon, n’avaient garde de manquer à l’appel et de se placer sous le rayon visuel de MM. les agents officiels.
Je suis étonné que la crosse n’ait pas encore fait invasion au « Salon » (c’est le nom que l’on donne ici à l’exposition de tableaux) et qu’elle ne soit pas encore au fond de l’inspiration des artistes du jour; nous y viendrons, soyez-en certains. En attendant le tableau d’histoire a fait son tour ; le « Genre » a détrôné l’Olympe avec ses déités et autres gracieuses nudités; la chaste Diane ne pourchasse plus la biche timide, Jupiter et Léda n’offusquent plus les regards pudibonds de la mère de famille, Vénus et Apollon n’attirent plus... Enfin, le génie de la Grèce et de Rome achève de disparaître devant le christianisme et le génio du Nord, ou, si vous l’aimez mieux, devant le romanticisme, ce fils d’Odin et de Velléda, qui s’infiltre peu à peu et suinte goutte à goutte sur la terre classique
de France; action pénible et lente, mais persévérante et sûre dont les arts comme la littérature commencent déjà à ressentir l’inévitable influence.
Comparée à la nôtre, l’exposition d’ici offre quelques traits généraux de dissemblance, qui méritent d’être signalés : ainsi chez nous les premières salles sont garnies par une série de... comment dirai-je... de choses sans nom, œuvres problématiques de nos redoutables Van-der- Croufe ; ce sont des Figures de conseillers honoraires, chefs de sections ou autres respectables soutiens de l’État, pittoresquement encadrées dans des colets dont les couleurs vives et attrayantes font pâlir l’arc-en-ciel et projettent de nobles reflets sur ces faces administratives; ce sont enfin de ces figures qui font que lorsqu'on prétend que l’homme est fait à l’image de Dieu, j'en doute ; ce sont encore de ces scènes de la vie intime, batterie de cuisine y compris, de ces tableaux de famille qui sont cause (pie lorsqu’on me parle du bonheur de la famille, j’en doute encore. C’est en un mot de « l’art bureaucratique ». De là, sans presque vous apercevoir de la moindre transition, vous tombez sur quelque chef-d’œuvre de Bruloff ou de Bruny. Ici, au contraire, tout est dans le milieu ; chez nous le médiocre est rare, les extrêmes dominent, ici c’est le médiocre qui règne et écrase les extrêmes; en ceci, du moins, les arts sont le miroir fidèle du degré et de l’état de la civilisation dans les deux pays.
Chez nous encore, que ce soit Jupiter, Jésus-Christ ou Actéon vous reconnaissez toujours la même figure ; ici vous trouvez plus de variété et d’indépendance; chez nous la chaîne pesante de l’étude académique, ici l’affectation qui est le naturel des naturels de ce pays. Je ne donnerai pas de détails, les journaux m’en dispensent ;
quelques mots seulement sur la pièce capitale, chefd’œuvre incontestable dû au pinceau de Léon Cogniet. C’est le Tintoret retraçant une dernière fois l’image de sa fille qui vient de rendre le dernier soupir : le tableau, en général, d’un ton sévère et sombre, est éclairé par la lueur lugubre et triste d’une lampe cachée par un rideau et qui répand des reflets rougeâtres sur les figures du père et de la fille ; celle-ci pâle, froide, inanimée, un sourire angélique errant sur ses lèvres comme un dernier adieu à la vie qui s’en va, comme un salut radieux à la vie qui commence ; celui-là les yeux secs, ardents, plein d’angoisse et de douleur comme un homme qui n’a pas encore versé une larme. C’est beau, cela m’a bouleversé.
Yernet a exposé un joli tableau représentant une bédouine surprise demi-nue par un kabyle audacieux et qui, par un mouvement que commande un sentiment naturel de pudeur africaine, ramène son burnous pour cacher son beau visage; c’est peint avec la verve, l'audace et l’esprit, habituels de Yernet.
Un paysage d’un peintre nommé Ivoukouc, c’est tout ce qu’on peut se figurer de plus frais, de plus chatoyant: verts gazons, prés émaillés, feuillage touffu, eaux murmurantes, rosée brillante, fleurs odorantes, nuées soyeuses, collines onduleuses, c’est ravissant, cela m’a rappelé les hameaux, les bois, cela m’a transporté à la campagne qui a toujours pour moi tant de charme, cela m’a rendu idyllique en plein Louvre, en plein midi, en plein Paris.
Trois tableaux d’Ayvasoffsky : un clair de lune assez indifférent, une vue de Venise qui ne manque pas d’un certain mérite, enfin trois figures de moines pensifs et isolés, promenant leur mystérieuse rêverie sur une plage déserte baignée par l’Adriatique, dont les eaux calmes et endormies reflètent le croissant et les derniers feux du
soleil couchant; il règne dans ces tableaux un calme, un repos, qui repose l’âme et calme les sens. J’apprécie Ayvasoffsky, mais ce sentiment est chez moi, je le crois, tout individuel; je lui reconnais de nombreux défauts et une facilité malheureuse, cause évidente de cette absence d’étude qui fait toujours de ses tableaux quelque chose d’incomplet; mais il possède à un haut degré l’entente de certains effets de la nature que j’affectionne particulièrement et qui ne manquent jamais de produire sur moi un puissant effet.
Arrivé au bout de la galerie, je m’assis machinalement sur un banc et cédai à une invincible disposition à la rêverie qui me poursuivait depuis une heure. J’avais commencé ma matinée à sept heures au cimetière Montmartre où j’avais assigné notre prêtre et notre viceconsul, et où je faisais placer ce jour-là un monument sur la tombe de Tépliakoff; à neuf heures j’étais déjà occupé à explorer le salon d'exposition, dix heures sonnèrent à l’horloge du Louvre, je me réveillai (j'avais rêvé dix minutes, c’est beaucoup à Paris) et me dirigeai en toute hâte vers le Palais de Justice où j’avais rendez-vous avec Kourakine, Apponyi et Esterhazy et où m'attendait un autre genre d’exposition. Le temps était magnifique et, toujours avide de spectacles, la lie de la populace parisienne, dont cette partie de Paris est le quartier général, débouchait en masse des rues adjacentes, de ces bouges où jamais le soleil ne pénètre, et se portait, comme un torrent, vers la place du Palais de Justice.
Emporté comme par une avalanche, je me trouvai bientôt pressé, serré, foulé et refoulé par la foule la plus compacte que j’ai jamais vue de ma vie. Une estrade et trois poteaux avaient été dressés sur la place : trois femmes étaient attachées à ces poteaux, toutes trois
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condamnées aux travaux forcés avec exposition. En attendant je m’étais frayé un chemin vers le café du coin que j’atteignis après des efforts inouïs. Là, monté à l’entresol, je découvris et contemplai à mon aise un spectacle des plus curieux.
Figurez-vous une place en demi cercle, dans le fond de la cour du Palais de Justice, et cette place et cette cour envahies par une populace qui semblait ne former qu’un corps, qu’une seule masse, tellement l’espace était étroit et la foule épaisse; entre la foule et les tréteaux une distance de quinze à vingt pas et pour tenir toute cette foule en respect et à distance, pas une barricade, pas une corde tendue, pas le plus misérable étalage de force armée, cinq gendarmes à cheval et voilà tout.
Souvent je flotte entre deux idées diamétralement opposées ; je suis tantôt frappé des difficultés sans nombre, des obstacles de tout genre, des déceptions cruelles que doit nécessairement rencontrer le Gouvernement chez un peuple que divise, en fractions ennemies, la haine des partis et qui a, en général, brûlé ses croyances au feu des Révolutions; tantôt au contraire, et peut-être le plus souvent, je suis bien plus frappé encore de la promptitude de ce peuple souverain, ou qui se croit tel à reconnaître les décrets de l’autorité et à faire acte d’obéissance. Frondeur individuellement, en masse il est soumis; enfin il me semble parfois qu’en faisant la part du sentiment de la légalité et du respect aux lois qui au fur et à mesure commence à pénétrer toutes les classes de la société en France, — avec de l’adresse et en ayant bien soin, d’un côté, de revêtir l’arbitraire de formes légales et libérales et de l’autre, de faire peser à toute heure sur la masse le poids d’une justice rigide, rigoureuse même, et de lui faire toujours flairer l’autorité, l’on arrivera aisément à
un résultat satisfaisant et Ton reconnaîtra la nature essentiellement maniable et malléable des Français.
L’une des femmes était Javotte, la maîtresse illustre de Lacenaire, l’assassin homme de lettres. Sa ligure annonce environ quarante ans, sa physionomie est douce et agréable, elle promène ses yeux autour d’elle avec la plus complète indifférence et, de temps à autre, distribue des coups de tète amicaux et des sourires gracieux à ses amis dispersés parmi les spectateurs ; enfin Javotte a eu les honneurs de la séance, car un gros bouquet de violettes, parti du milieu de la foule, vint frapper son sein et tomber à ses pieds.
— Qui donc est cette autre femme, demandai-je à un homme du peuple, familier de l’endroit où je me trouvais, et qui se tenait à côté de moi ?
— Ah ben ! c’est la Comtesse.
— Comment, quelle Comtesse ?
— Ah ben ! c'est la comtesse DemidolV.
— Pas possible!
— Comment pas possible, fichtre! quand c'est moi qui vous le dis!
Et dans la foule : « Tiens, tiens, vois donc Mme la Comtesse. Cristi ! quelle grande dame ! ».
Voici en deux mots l'histoire: c’est une femme qui était restée vingt ans, dit-on, au service de la famille Demidoff, qui, comblée de bienfaits par cette famille, s’était retirée avec un pécule qui lui a permis depuis de mener à Paris une existence aisée et presque de luxe, qui enfin a vécu, dépensé, et qui aujourd’hui va expier aux galères un faux de quarante mille francs ; elle est âgée et paraît accablée.
La troisième passait inaperçue et n’excitait pas le moindre intérêt; j’en demandai la cause à mon voisin la
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blouse : « Oh Monsieur, c’est que ça n’a pas de renommée, pas de réputation, c'est probablement quelque rien du tout ».
Voilà bien les hommes de tous pays, de toutes classes !
En général l’exposition des condamnés me paraît loin de répondre au double but que se proposait évidemment le législateur : celui d’arrêter le criminel par la crainte d’une publicité flétrissante et d’impressionner les masses par la vue de cette flétrissure; or un homme sur le point de commettre un crime et qui ne reculera pas devant la perspective des travaux forcés, ne sourcillera seulement pas à l'idée de l’exposition. Quant au peuple, il y court comme à un spectacle réjouissant, car ce sont des cris, des rires, des espiègleries et des pièges innocents tendus aux gendarmes et rien de plus, rien, pas même à la vue du « panier à salade » qui emmène les malheureux condamnés à leur dernière demeure, à leur sépulture civile. Décidément la vue trop fréquente de semblables spectacles doit émousser tout sentiment de crainte, étoulfer toute pitié et blesser la susceptibilité des sens et des nerfs. Je n’en suis pas partisan.
Une journée commencée de la sorte ne pouvait se terminer qu’au théâtre; c’était un contraste, et comme tel, il devenait un complément indispensable à ce qui avait précédé; les contrastes ici sont l’ordinaire de la vie. Puisque nous voilà au théâtre, sachez que trois pièces, trois tragédies nouvelles sont venues donner un nouvel intérêt au Théâtre Français et ranimer dans tous les salons de la capitale la polémique littéraire; ce sont les Burgraves, de Victor Hugo, Judith , de Mme Émile Girardin et Lucrèce, de Ponsard. Dans la première, vous trouvez de beaux vers, d’autres monstrueux : des centenaires, une femme octogénaire, voilà les héros du drame! exclure
ainsi la jeunesse est sans doute ingénieux et nouveau, cela peut être curieux comme le serait un fossile antédiluvien, mais exclure la jeunesse c’est exclure Rachel et partant, c’est livrer une œuvre à la merci du reste des humains qui composent la troupe du premier théâtre français; c’était pour les Burgraves les livrer à des pygmées, à de misérables pygmées quand il eût fallu des colosses pour les soutenir; les Burgraves sont tombés! et d’un!
Avant de paraître sur la scène, Judith, avait reçu le baptême des salons et obtenu la protection doublement perfide des gens du monde qui, flattés d’être choisis pour arbitres, vous flattent à leur tour, vous encensent, vous aveuglent et puis, comme de coutume, vous abandonnent. C’est ce qui est arrivé: Judith a réussi à la lecture devant le public des salons élégants, où l’auteur a des amis, et a fini par tomber devant le public du théâtre qui en a fait prompte justice et qui, à mon avis, a fort bien fait. Le drame ne vous inspire pas le moindre intérêt, l’action se traîne, languit et meurt et vous demeurez spectateur calme, froid et désintéressé de ce qui se passe; rien ne vibre en vous, aucune émotion ne vous agite, vous ne vous sentez ni pitié, ni admiration pour Judith, ni colère pour Holopherne qui est une sorte de chevalier français ou de maréchal de France, comme l'est, par exemple, Son Excellence M. le Maréchal Ministre de la Guerre. Passions de fourmis que tout cela, sphère étroite où le génie de Rachel étouffe et, faute d’aliments, s’évanouit de faiblesse: œuvre féminine dans sa conception comme dans sa forme, pâle et terne dans son ensemble.
« 11 faut avouer, a dit Lamartine, après avoir assisté à la première représentation de Judith , il faut avouer que Lucrèce est une belle œuvre. »
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Et il a dit vrai. Le jeune Ponsard, petit employé de l’administration dans je ne sais plus quelle petite ville du midi de la France, arrive à Paris et sa tragédie en poche se présente devant l'orgueilleux aréopage du Théâtre Français, il réclame pour son œuvre l’insigne faveur d’une simple lecture; on répond par un refus avec l’autorisation toutefois de déposer sa pièce dans les cartons déjà remplis du répertoire et d’attendre patiemment son tour qui, lui dit-on, pourra bien n’arriver que dans deux ou trois ans. Désespéré, rebuté, il allait quitter Paris el retourner à son- bureau en province, lorsqu’il rencontre son ami Boccage, de l’Odéon. 11 lui conte ses soucis.
« Tiens, voilà mon œuvre, fais-en ce que tu voudras... ».
Ponsard a diné chez le Roi, tout Paris a couru et court encore à Lucrèce dont l’auteur est aujourd’hui la coqueluche de tous les salons de la capitale. Réussir est toujours et en toute chose difficile; mais à l’époque où nous sommes, réussir avec des romains ou des grecs, est à mon avis un phénomène hors ligne, qu’un homme d’un talent éminent peut seul tenter d’accomplir.
L’action est bien menée, l’intérêt ne languit pas: les caractères de Lucrèce, de Tullie, de Sextus et de Bru tus sont bien tracés et pas trop mal rendus par les acteurs de l’Odéon ; peut-être y a-t-il du Don Juan dans Sextus Tarquin et du Hamlet dans Bru tus, mais ce ne sont là que des traits généraux d'une ressemblance que détruisent d’ailleurs la marche du drame, les lieux et les faits qui sont conservés dans toute leur intégrité historique. La fin seule fait défaut; lorsqu’on fait tant que d’amener le peuple sur la scène, et quel peuple encore! au moins faut-il une foule, une émeute, une prise d’armes en masse comme dans la Muette ; mais quand ce peuple est représenté par une
vingtaine d’épiciers en toge, il n’y a pas jusqu’à leurs amis du parterre qui ne soient sensibles au ridicule de cette prétention insolite et insolente.
Dans ce moment Custine occupe les salons... Mais assez, assez, mille fois assez, je tombe de sommeil et de lassitude; à une autre fois le Marquis humoriste et ses boutades, vraies quelquefois dans le fond, toujours exagérées dans la forme: il nous juge mal, mais il nous voit grands et redoutables, et, tour à tour nous prodiguant l’injure et l’encens, il se contredit souvent car, dit-il, se contredire c’est apprendre; néanmoins l’ouvrage se lit avec intérêt.
31 juillet.
Nous sommes en pleine saison morte, la session parlementaire est terminée : brillante et vive au début, elle s’est éteinte terne et languissante, comme il en serait d'une fusée qui, fendant les airs, éclaterait en feux étincelants pour retomber inerte et calcinée à quelques pas de son lieu de départ. Autant les luttes politiques ont offert cette année un spectacle imposant, grâce surtout à l’éloquence téméraire de M. Guizot, autant la Chambre s’est montrée mesquine et tracassière lorsqu’il s’est agi des affaires matérielles du pays. Défiant le monde entier lors de la discussion de l’Adresse, toujours au nom de l’honneur et de la dignité de la France, le ton change quand il s’agil de voter le budget ou, ce qui revient au même, de payer la carte du festin parlementaire.
Cependant, si les hostilités sont suspendues au Palais
Bourbon et au Luxembourg, elles ne font que continuer avec plus d’acharnement que jamais entre la Sorbonne et la partie remuante du Clergé: de la chaire la guerre est descendue dans la presse, ce champ clos de toute les hostilités. A la bombe lancée cet hiver par les prêtres et dirigée contre ce qu’ils appellent les doctrines athées et subversives des professeurs de la Sorbonne, MM. Michelet et Quinet, qui se tiennent aux avant-postes de la docte phalange ont répondu par des cours publics qu’ils viennent de faire imprimer et où, devant un nombreux auditoire, ils ont tonné contre les abus monstrueux et séculaires et les tendances sempiternelles de l’incorrigible Compagnie de Jésus.
La première édition de ce petit recueil de saintes iniquités a été enlevée en deux jours; nous touchons à la fin de la seconde. A son tour le patriarche Cousin vient de publier, en un volume, les œuvres du père André, Jésuite réfractaire, faux frère, qui n’a pas craint de dévoiler les turpitudes des fanatiques de son ordre; enfin les règlements et statuts de cet ordre viennent d’être réimprimés avec le texte latin en regard. On s’attend à une réponse fulminante et, dans tous les cas, plus fulminante que chrétienne, surtout si le soin de répondre échoit en partage à Mgr de Chartres ou de Bailem ou à l’édifiant abbé Yedrine.
Quinet est clair, précis et concis dans sa manière, il est entendu et lu avec intérêt, je ne saurais en dire autant de Michelet que je trouve diffus dans ses idées, affecté dans son style et qui, reniant le génie de sa nation et de sa langue, qui est avant tout la clarté et la précision, le positif enfin, se perd dans les spéculations philosophiques, dans les brouillards physiologiques où la boussole germanique peut seule sauver le navigateur téméraire.
Quand je vois l’esprit français s’élancer dans ces régions éthérées, je me figure involontairement l’ascension du cerf Coco.
Quoique en général peu abondante, l’année littéraire n’en a pas moins été marquée par une série de productions qui méritent à juste titre l'attention que leur a accordée le public et la presse. Dans la sphère du roman de mœurs, la première place appartient de droit aux Mystères de Paris où, souvent, à travers des peintures exagérées de caractères imaginaires et fantastiques, vous trouvez des tableaux pleins de vie tracés de main de maître, hardiment esquissés et vigoureux de ton. Le talent de l’auteur est incontestable, la tendance morale de son œuvre pourrait seule lui être contestée. Pour moi j’y crois; dans tous les cas c’est bien la nature prise sur le fait, dans ce gouffre effrayant que l’on nomme Paris où le 27 juillet, jour anniversaire de la Révolution de 1830, les maires des douze arrondissements ont distribué des secours d’argent à près de soixante-dix mille misérables: or, la misère engendre la prostitution et la prostitution enfante la misère, cercle doublement vicieux et fatal, autour duquel gravite une population immense, car ces soixante-dix mille indigents ne sont encore que les pauvres inscrits et, pour ainsi dire, patentés, des gueux brevet.
A propos de brevet je citerai encore un chiffre, nommément celui des brevets de toutes sortes distribués à Paris dans la classe industrielle, chiffre qui se monte au total effrayant de quatre vingt mille ! Voilà pour l’encombrement et la concurrence, car qu’est-ce qu’un brevet sinon l’espoir d’un refuge contre la concurrence. Eugène Sue a pêché à la source bourbeuse de la misère, de là, la popularité vraiment fabuleuse de son œuvre : les
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pauvres ont pu s’y mirer et les riches y ont trouvé du neuf.
Dimanche passé, invité à dîner chez la comtesse de Yinlimille-Girardin, je me suis rendu par Châtillon et Fontenay-aux-Roses à sa campagne d’Aulnay, ancienne retraite de la comtesse Moussine Pouchkine-Bruce, campagne située dans un bas-fond et dont les environs m’ont rappelé le sol onduleux et pittoresque de la Normandie. J’y ai trouvé le ministre de Hanovre et sa jolie femme, le trop fameux marquis de Boissy qui vient de marier sa fdle au prince de Léon, c’est l’entrepreneur des petites tempêtes parlementaires à la Chambre de Paris, il est au chancelier Pasquier ce que Cabrion est à Pipelet, son cauchemar quotidien, l’ennemi de son sommeil et de son repos, le comte Grefulhe, homme d’esprit et millionnaire, enfin, Eugène Sue.
Eugène Sue passe pour être l’homme élégant, l’homme de salon, le gant jaune par excellence de la gent littéraire; c’est qu’ici plus que partout ailleurs, l’on passe toujours pour être un peu plus ou un peu moins que ce que l’on est réellement. Eugène Sue n’est rien de tout cela : grand, fortement bâti, brun et légèrement barbu, ses manières sont simples et réservées, sa conversation assez indifférente et son rôle, celui d’un écrivain cherchant à s’abriter derrière l’insignifiance des gens du monde, comme pour faire oublier sa profession ; il n’y réussit que trop bien.
La conversation n’a pas tardé à tournera la politique: le ministre de Hanovre a embrassé, assez maladroitement et avec feu, la cause posthume de feu Espartero ; Mme de Girardin a conseillé à M. de Boissy de provoquer en duel M. le maréchal Soult et de lui donner pour second le chancelier ; enfin la soirée s’est terminée par quelques anecdotes sur la famille royale spirituellement contées par
cetle dame aux blanches couleurs, et que je m’abstiens de répéter. En revenant à Paris, ma voiture a accroché dans un chemin creux celle du marquis de Boissy, et nous avons manqué rouler ensemble dans le fossé.
Dans la sphère dramatique, Lucrèce a fait événement, et son apparition dans l’ordre littéraire a été regardée comme une sorte de complément nécessaire à l’apparition, il y a quelques années, dans l’ordre artistique, du talent de Mlle Rachel. Si ce n’est pas encore une restauration de l’absolutisme classique, je la crois impossible et ne la désire pas, cela n'en est pas moins un symptôme de réaction. Quant aux Burgraves et à Judith, je crois en avoir déjà parlé ; le public d’ailleurs en a fait prompte justice et je n’aurai garde de me montrer moins équitable que lui.
Puisque nous voici au théâtre, quelques mots sur M]le George qui, après avoir subi dans sa fortune dramatique, toutes les hausses et les baisses imaginables, fait aujourd’hui frissonner le public de la Gaité. Son embonpoint, hélas! commence à déborder son talent: obligée de se faire emmailloter tout le corps pour ramasser sa graisse et paraître plus mince, sa démarche et son geste se ressentent parfois de ces entraves à la liberté de locomotion, fatiguée par cet état de malheureuse prospérité, elle joue son rôle comme ferait une cantatrice qui, dans les morceaux d’ensemble, ménagerait sa voix pour briller dans les solos, elle a donc l’air par moments de répéter son rôle mais, quand arrive le moment dramatique, la passion brûlante et frénétique, l’actrice se réveille et fait oublier et sa difformité et son âge; elle fait remonter au siècle le courant du temps. Je l’ai vue ces jours-ci dans un drame échévelé dont le nom m’échappe comme celui de l’auteur échappera à la postérité.
Parmi les ouvrages historiques, celui de Louis Blanc tient sans contredit la première place. Jugé avec quelque sévérité par le parti au pouvoir qui, cependant, y trouve trop de modération pour le condamner, il est porté aux nues par les partis extrêmes qui, ici comme ailleurs, réunissent leurs suffrages en haine de l’ennemi commun.
L 'Europe pendant la Révolution par Capehgue est moins appréciée. En général Capehgue jouit chez nous d’une faveur que lui refusent ses compatriotes qui lui reprochent, avec quelque apparence de raison, la division du travail qui préside à la composition, j’allais dire au confectionnement de ses œuvres : son cabinet est une filature littéraire.
L’ouvrage du marquis de Custine qui a fait ici beaucoup de bruit (car nous sommes ici fort à la mode, et les russes d’aujourd'hui, disent les français, sont les anglais de 1830) est déjà en partie tombé dans l’oubli; il ne laisse pas d’être curieux, et cela, à plus d’un titre. Voulez- vous un échantillon de sa manière? « Les Russes, dit-il, vous adressent parfois à bout portant les questions les plus embarrassantes, les plus indiscrètes, c'est que les russes sont curieux et inquisitifs à l'excès... et ils amarrèrent leur nacelle au rivage, et prenant terre passèrent devant l’étranger sans même le regarder, c'est que les russes ne sont pas curieux. Ce qu'ils voient chez eux leur ôte l'envie de connaître ce qui existe ailleurs. »
M. de Custine professe à l’endroit des classes élevées de notre société le plus superbe mépris; mais croit-il par hasard que les mœurs de céans soient faites pour inspirer un plus noble sentiment? Pour ne parler par exemple que des contrats de mariage, chez nous tout est fiction et, de gré ou de force, le jeune couple est à la merci de la loyauté ou de la duplicité des parents; ici, pas si bête, c’est un bail à long terme, un marché en règle où tout est
noté, stipulé, enregistré depuis le nombre des valets jusqu’à l’étoffe des rideaux de la couche nuptiale, où le futur beau-fds fait quelquefois signer à son futur beau-père l’engagement de ne jamais se remarier, où enfin sont enregistrées les preuves d’une mutuelle défiance.
Balzac est venu dernièrement faire viser à l’ambassade son passeport pour Saint-Pétersbourg. « Faites entrer », dis-je au garçon de bureau.
Aussitôt m’apparait un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier, mise de cabaretier, et voilà. 11 n’a pas le sou, donc il va en Russie ; il va en Russie, donc il n'a pas le sou.
Nous sommes en plein automne depuis les premiers jours de l’été : le vent, la pluie et le froid se disputent la préséance et tous l'obtiennent à la fois ; c’est notre ordinaire qui fait ici l'exception, c’est d’autant plus vexant. Je fuis le monde et, jusqu’à la fin novembre, ne me soucie pas seulement d’en entendre parler; la retraite toutefois est ici impossible, et il ne se passe pas de jour où, entre quatre et six, je ne sois en campagne pour rendre quelque visite.
14 août.
Nous sommes ici en plein calme plat, rien ne bouge, rien ne remue, c’est quelque chose comme Saint-Pétersbourg quand la Cour en est absente : le Roi est absent, les princes en tournée, Guizot parti pour sa campagne, donc la princesse de Lieven pour Versailles, touchante solidarité de pensées, de paroles, de faits et de gestes. Ronflé
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est au Havre, Rachelà Lyon, les Italiens à Londres, enfin grands et petits, acteurs politiques et artistes dramatiques, tous absents. Il n’y a vraiment, de présent que l’éternel Corps diplomatique, que l'on rencontre çà et là aux ambassades ; encore a-t-on le bon goût de ne pas trop se chercher, j’ai, dans ce moment-ci, peu soif de mes collègues qui, j’aime à le croire, me le rendent bien.
Je me trompe toutefois, tout le monde n’est point absent: de tous les partis naguère en présence, de toutes les luttes naguère si vives, si nombreuses et si pressantes, deux combattants et entre eux une lutte à mort, tel est le spectacle que nous avons actuellement sous les yeux.
Il y a environ un mois, le Théâtre français nous a donné la première représentation des Demoiselle de Saint- Cyr, comédie en cinq actes de Dumas. La pièce a eu du succès par les raisons fort simples, d'abord qu’en temps de disette l’on est généralement assez coulant sur la nature des aliments, ensuite parce que Mlles Anaïs et Plessy }r ont déployé un talent et une grâce dignes d'un meilleur sort. La pièce se passe sous Louis XIV, ou plutôt sous le règne de Mme de Maintenon qui, grâce à l’usage des lettres de cachet, fait épouser à deux jeunes seigneurs deux novices de Saint-Cyr que ceux-ci s’apprêtaient à séduire: tout se termine à souhait. Pauvre de conception, la pièce ma paru longue, néanmoins l’intérêt s’y soutient, le dialogue, quoique trivial par moments, ne manque pas toujours d’esprit et, encore une fois, le jeu des acteurs fait le reste, en somme et vu l’état, déplorable des forces imaginatives de l’époque, la pièce a eu du succès.
Or, si le but justifie les moyens, selon Dumas, le succès est bien autrement suffisant. Jules Janin (dont Dieu nous garde) n’est pas de cet avis et, tant qu’il n’y est pas personnellement intéressé, les moyens lui importent fort et
c’est au contraire le succès qui l'offusque. De là le duel dont voici les deux premiers coups d’épées ; Dumas d’abord, puis Janin. On prétend aujourd’hui qu’ils vont se battre sérieusement; heureusement, les médecins ayant dénoncé comme dangereuse la pratique de déjeuner d'abord et de se batlre ensuite, un usage beaucoup plus hygiénique s’est établi ici ; il n’y aura donc de sang versé que celui du poulet amical destiné à cimenter indéfiniment la haine des athlètes.
Les nouvelles d’Espagne sont assez bonnes. L'innocente Isabelle a été déclarée majeure et la Junte de Barcelone, renonçant à s’intituler Junte suprême, tout en restant en permanence, a consenti à descendre au rang plus modeste de Junte consultative, faisant par là acte de soumission au Gouvernement central de Madrid. Ceci est assez heureux, car Barcelone étant le foyer du républicanisme espagnol, c’est de là surtout que vient le danger dans l’étrange crise actuelle. Quand à don Carlos, nulle chance pour lui de rentrer en Espagne; et les interpellations qui viennent d’avoir lieu à son sujet au parlement anglais ainsi que l’accord sur cette question de Palmerston et Peel avec le Cabinet d’ici prouvent suffisamment que tout espoir de revoir son pays lui est désormais interdit.
— Comment se conduit-il à Bourges ? demandais-je dernièrement à l’homme d’État le mieux placé pour me répondre.
— Don Carlos, me repondit-il gravement, ne se conduit pas, ne s’est jamais conduit.
— C’est juste, repris-je, aussi suis loin d’ignorer que c’est vous qui l’avez conduit... en prison.
— Mais il n’est point en prison, il est libre d’aller à peu près où bon lui semble, et tenez, vous ferez bien de nous en débarrasser.
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— A Dieu ne plaise, fis-je en terminant, car l’on pourrait, et à juste litre, vous accuser d’être plus hospitalier pour les sujets que pour leurs princes.
— Alors nous le gardons.
La réponse était bonne mais elle en invoquait une â son tour.
— C’est justement ce que vous faites. vous le gardez à vue.
Il est quatre heure, je m'arrête un inslant pour aller faire mes excuses à la comtesse Rasoumoffsky, de n'avoir pu me rendre hier à un déjeuner qu’elle donnait aux Kotchoubey, Bielosselsky, Seebach pour rendre visite à Mmes Potocky, Meyendorff et Radziwill, puis diner. etc., etc.
Il est neuf heures, je rentre. Marie Potocky faisait sa promenade. Pauvre femme ! comme une lampe avant de s’éteindre, elle brille, scintille et s’éteint tour à tour, et semble n’avoir de forces pour vivre que celles que lui impriment la vivacité fébrile et l’ardeur romanesque de sa brillante imagination. Mme Radziwill était chez elle, j’y ai trouvé Mmes Razoumowsky et de Lagrené. Cette dernière se souvient avoir vu Lise en Allemagne et se rappelle à son souvenir. En vain me suis-je efforcé à retrouver chez elle les traces de cet ancien prestige qu’elle exerçait si bien, par la grâce et la gentillesse de ses manières. Si je n’ai pas la berlue, elle est définitivement et irrévocablement tombée de la dive poésie dans le domaine de la prose. Au moment de partir, elle m’a prié d’aller chercher ses enfants qui jouaient au bout du jardin, et quel n’a pas été mon étonnement, en y trouvant une jeune personne qui dans peu d’années aura atteint l’âge qu’avait sa mère lorsque, souple et légère, elle folâtrait et gazouillait dans les salons de Saint-Pétersbourg. Elle va quitter Paris pour se rendre en Chine où son mari doit être envoyé en qualité de plé-
nipotentiaire: elle part sans sourciller, le couple est dit-on, le plus uni du monde.
11 se faisait tard, j’ai renoncé à Mme Meyendorff en faveur de Kitty Tschitchérine et de son père que j’ai trouvés rajeunis, rafraîchis et je dirai volontiers quasi réhabilités! Ils explorent Paris, y restent une dizaine de jours et partent pour l’Italie; je les ai quittés à sept heures passées et me suis rendu au Club, vers lequel me poussait un estomac aux abois ; après dîner je me suis attablé, pour prendre mon café, sur le balcon où j’ai trouvé les comtes de Caux et de Clermont; nous y avons jasé politique un peu, coulisses beaucoup. Rien de plus animé que l’aspect du boulevard, la nuit est belle, c’est dimanche, tout Paris est dehors; assis ou plutôt couché sur mon balcon, je plane sur une fourmillière, il me semble que si j’y tombais je serais disséqué en un clin d’œil. Quelle lanterne magique! Voici venir le lion du Café de Paris aux gants jaunes, à la botte vernie, puis l’émigré espagnol, celui qui retourne dans son pays et celui qui en vient, la légion nombreuse de ces êtres inqualifiables que surveille la police et qu’abritent les alentours hospitaliers de Notre- Dame-de-Lorette ; en face de moi est Tortoni qui étincelle de mille bougies, et au-dessus de moi la lune qui, tristeet blafarde, contemple avec tristesse et pitié l’or du riche, qui se cache sous les haillons du pauvreet, ce qui est plus commun, la misère endimanchée que recouvrent la soie et l’or.
Paris est, par excellence, la ville des contrastes : dernièrement, en tournant du boulevard du Temple vers la rue Lavoisier, au centre d’un quartier des plus populeux de Paris, je suis entré, vers dix heures du soir, dans une sorte de couvent ou d’abbaye, dont rien ne faisait pressentir l’approche et dont l’existence m'était parfaitement
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inconnue. Là, entre sept et. huit heures, arrivent, des quartiers environnants, jusqu'à six cents ou sept cents jeunes ouvriers qui, après avoir travaillé toute leur journée dans les ateliers, viennent assister aux leçons et s’initier aux sciences et aux arts que leur enseignent gratuitement les frères de la doctrine chrétienne.
J’y suis entré avec Michel Kotchoubey, et nous y avons trouvé deux ou trois classes de dessin en pleine activité, chaque classe occupée par soixante ou quatre-vingts jeunes gens, tous ouvriers, vêtus d’une simple blouse, la casquette sur l’oreille, et chacune de ces classes présidée par un seul individu revêtu de son costume de religieux. Partout l’ordre, la tranquillité, l’attention et le travail; partout assiduité et soumission chez cette jeunesse la plus turbulente du monde, partout un tact exquis, une justice intelligente et une sévérité tempérée par beaucoup d’indulgence chez le précepteur qui semble sincèrement pénétré de la sainteté de son œuvre ; enfin partout le même mépris pour le luxe extérieur, pour la forme et l'apparence, toujours sacrifiées pour la réalité, pour le fond.
Nous sommes entrés sans mot dire, nous avons parcouru de haut en bas tout l’édifice, sans que personne songeât seulement à nous demander qui nous étions et ce que nous y venions faire. C’est ainsi que, par les soins charitables d’une pieuse congrégation, six cents jeunes gens, au lieu de dépenser au cabaret et au théâtre le fruit d’une journée de travail, trouvent, tous les soirs, dans cette enceinte, les éléments de leur fortune future. Cette congrégation fondée, il y a plus d’un siècle, par M. de la Salle à la canonisation duquel, m’a dit un des frères, on travaille beaucoup, cette congrégation a, pendant un siècle, existé à l’état de couvent; après 1830, quelques ouvriers affamés y sont venus demander tout simplement à y apprendre à
lire et à écrire; leur nombre dès lors est allé croissant, et à l'heure qu’il est, Paris compte déjà plus d’un établissement de cette nature. C’est ainsi que la force des choses indique souvent les besoins des populations, que les hommes les mieux éclairés ne sauraient toujours deviner. Le comte Rambuteau, préfet actuel de la Seine, mérite bien ici sa part de louanges car, observateur attentif et éclairé, il sait utiliser et mener à bonne fin ces indices que son coup d’œil ou sa longue expérience lui font découvrir çà et là.
29 août.
Depuis que la pièce parlementaire est jouée et la toile définitivement tombée, Paris fait l’effet d'une salle de spectacle qui se vide à mesure que s’écoule la foule insouciante et oublieuse des émotions qu’elle vient d’éprouver; enfin, l’âme même de la machine gouvernementale, personnifiée dans Guizot, s’est envolée dans les régions champêtres de son clocher. Or, Guizot absent, nous sommes frappés de paralysie, et, Guizot absent, que devient la princesse de Lieven, nymphe politique de Beauséjour?
Aussi Calypso ne pouvant se consoler du départ d'Ulysse, est-elle allée promener sa mélancolie dans les somptueuses solitudes de Versailles, mais Versailles est triste et rappelle le clocher de Saint-Denis par cela même qu'il se dérobe à vos regards; car tel est le motif qui, auprès du grand Roi, a milité en faveur de l’emplacement dont il a fait choix pour sa résidence. Abandonnant Versailles, la princesse de Lieven a transporté ses pénates à Saint-Germain où
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notre excellente comtesse Rasoumoflsky est allée la rejoindre.
Avant-hier, notre chargé d’affaires m’en rapporte une invitation à dîner pour le lendemain ; j’avais promis à Wittgenstein de dîner chez lui à Castel Madrid, au Bois de Boulogne, afin de faire partie, avec Kotchoubey et Bariatinsky, d’un jury jugeant en dernier ressort des talents culinaires d’un sujet que je lui avais envoyé, et que m’avaient vivement recommandé Sebastiani et Guiche. Obligé de faire des excuses, pour moi et Kourakine, aux nymphes de Saint-Germain, j’appelle mon domestique: « Voici deux lettres à porter à Saint-Germain, à la princesse Lieven et la comtesse Rasoumoffsky ; prends donc le train ».
Ici Jocrisse hésite, pâlit et balbutie quelques mots inintelligibles: « Si cela n’est pas pressé, Monsieur, permettez-moi d’aller sur terre ferme ».
C’est ainsi qu’il qualifie la voie ordinaire des diligences, par opposition au railway qui lui semble la grande route de l’enfer ! Bref, pour toute réponse, je lui donne deux heures pour faire dix lieues, en lui laissant le choix des moyens de transport de sa pusillanime personne. Il m’est revenu guéri.
Le lendemain, nouvelle invitation: par une journée accablante et hélas! unique de son espèce, Kourakine et moi accoutrés de nos plus attrayants atours, pestant et repestant, fîmes route vers le pavillon Henri IV. Nous croyions trouver deux parques, nous trouvons deux rosières rivalisant de grâce, de jeunesse et de fraîcheur ; nous dînons en partie carrée, après dîner, promenade en calèche le long de la terrasse, la conversation ne tarissant pas, c’est tantôt de la politique champêtre, tantôt de l’idylle politique.
— Figurez-vous, nous dit la princesse de Lieven, qu’aussitôt que je change de place et d’air, j’oublie tous ceux qui m’entouraient dans la sphère que je quitte et je me dis: « mais mon Dieu, qui y a-t-il donc dans ce monde, je n’y suis pas seule cependant ! ». Maintenant, par exemple, je ne connais absolument que vous, chère comtesse, et vous, Messieurs.
— Ce qui fait, princesse, dis-je, que nous avons encore une heure à vivre, car à neuf heures nous vous quittons.
— Du tout, du tout, car pour vous oublier, il me faut changer d’air, or je vous retrouve à Beauséjour et à Paris, résignez-vous donc, car vous êtes condamnés à vivre dans ma mémoire.
— Si c’est une condamnation à mort, l’oubli serait de beaucoup préférable.
— Ne vous en flattez pas.
Et elle continue : « Que ce clocher de Saint-Denis fait bien dans le lointain, les habitations qui l'entourent font l’effet d’autant d’ex-voto suspendus à une image... lord Palmerston est entièrement dans son tort : son attaque est parfaitement insolite, car enfin les droits d'intervention de la Russie dans les affaires de la Servie sont aussi nettement établis que possible; quant à lord Brougham, il m’écrit qu’il persiste à présenter son malencontreux « Coercion bill » qu’il regarde comme un remède infaillible à la situation de l’Irlande; mais lord Stanley me mande que Brougham ne sera pas soutenu, et que sa proposition violente ne fera que rehausser la modération des lords et du Gouvernement qui voteront contre, si toutefois notre capricieux original ne se laisse convaincre par ses amis de rester tranquille ».
Revenus au pavillon, nous nous sommes tous mis à tour de rôle au piano ; enfin à dix heures prenant congé
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de ces dame? nous les quittâmes, on ne peut plus satisfaits de notre visite.
L’Espagne est assez tranquille; on espère que les menées des républicains de Barcelone ne parviendront pas à détruire l’espèce d’ordre et d’harmonie qui règne dans la péninsule. Le mariage de la jeune et innocente Isabelle va vivement occuper le monde politique; Espartero est arrivé à Londres où il est reçu avec les honneurs dus à son rang car ainsi que l’a déclaré sir Robert Peel, il y est regardé, jusqu’à la prochaine réunion des Cortès, comme Régent « de juro ». Par dépit contre la dernière insurrection qui l’a renversé, et contre la France qui a des chances nombreuses de reconquérir son influence en Espagne, on paraît vouloir mettre à Londres quelque affectation à recevoir dignement celui que le Charivari a si bien stigmatisé du nom de « Barbier de Séville », faisant allusion à sa menace de « raser » la ville.
Dans son dernier meeting monstre, O’Connel a fait connaître son plan pour donner une existence réelle à sa chimère, pour la formation d’un nouveau parlement d’Irlande, devant couronner l’œuvre de séparation législative des deux pays ; de son côté la Reine, en prorogeant le parlement anglais, a déclaré que jamais elle n’y consentirait ; l’Irlande n’aura pas son parlement, c’est chose jugée; néanmoins dans un avenir peu éloigné l’on peut s’attendre à de grandes concessions en sa faveur.
Le duc de Nemours continue son voyage dans l’intérieur. Les journaux plus ou moins officiels ne tarissent pas sur ce sujet: le langage de l’adulation est le même dans tous les pays et s’il y a une différence elle est peut-être en notre faveur, c’est beaucoup dire. On parle d’une entrevue possible entre le Roi Louis-Philippe et
Sa Majesté Victoria, du reste on ne sait encore rien de certain.
L’Archevêque de Paris, homme sage et modéré, vient de publier une brochure sur la liberté de l’enseignement, cette grande question qui aujourd’hui sert de prétexte à la partie remuante du clergé pour reprendre le pouvoir. Le ton y est calme et parfaitement modéré, il a même des paroles sévères pour ceux des siens qui, comme l’évêque de Chartres, l’abbé Védrine et autres, compromettent, par leur langage injurieux et indécent, une cause qui tous les jours recrute de nouveaux adeptes.
Hier, après avoir dîné chez la comtesse Rasoumoffsky, j’ai accompagné Grégoire Kouchelefï et sa temme à la Gaîté, pour voir Mlle George dans La Folk de la Cité , sorte de drame échevelé dont Clara Derby et ses deux fds, Monmouth et Sutherland sont les héros. On reconnaît dans Mlle George la source où ont puisé jadis les Semenoff, les Karatyguine, etc. Son talent lutte avec peine contre sa corpulence, et en triomphe parfois; elle a de beaux moments dans ce drame qui présente quelques situations atroces, assez bien ménagées.
30 août.
Le bruit de l’arrivée de la Reine d'Angleterre s’accrédite de plus en plus, les feuilles anglaises en parlent comme d’un fait certain, le voyage doit durer en tout huit jours, Sa Majesté britannique doit, dit-on, s’embarquer à Southampton, se rendre de là au château d’Eu où se trouvera, pour la recevoir, le Roi entouré de toute sa
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famille, et enfin venir à Paris et y paraître au grand Opéra. Depuis la fameuse entrevue du camp du Drap d’or, entre François Ier et Henri VIII, c’est la première fois que les deux nations, rivales éternelles, passées, présentes et, j’espère bien, futures, se rencontreront dans la personne de leurs souverains.
Le voyage de la Reine d’Angleterre, si toutefois il a réellement lieu, ne saurait, comme de raison, avoir un but politique spécial, mais ne saurait non plus rester sans portée sur la politique générale. Dans un moment où la France est peut-être sur le point de s’emparer, en Espagne, de tout le terrain qu’y perd tous les jours l’Angleterre, et lorsque le Roi Louis-Philippe, renonçant à toute prétention en faveur de sa famille, paraît néanmoins vouloir circonscrire le choix du futur époux de l’innocente Isabelle dans l’une des quatre branches de la descendance de Philippe Y, la visite de la Reine d’Angleterre, qui dénote un esprit de conciliation que l’on est assez peu habitué à rencontrer dans la hautaine Albion, est un fait des plus remarquables.
Le duc d’Aumale et le prince de Joinville, qui étaient à Londres, quittent brusquement la terre étrangère et reviennent en France : aussitôt l’opinion publique d’attribuer ce retour à l’accueil gracieux fait au duc de la Victoire (1) par le Cabinet anglais ; mais bientôt à cette version succède la nouvelle de la visite de la Reine Victoria se rendant aux pressantes sollicitations des Princes. Cette nouvelle ne trouve d’abord que des incrédules, le Corps diplomatique se distingue parmi les sceptiques ; la
(1) Le maréchal Espartero, Régent d’Espagne à la fin de la minorité de la Reine Isabelle, en remplacement de la Reine-mère Marie-Christine qui lui avait transféré ses pouvoirs. Vainqueur de don Carlos et des chefs carlistes il avait été créé duc de la Victoire.
surprise est générale, l’impression, en sens divers, immense, universelle et déjà, oh ! humanité, l’amourpropre national, caressé, flatté, fait taire pour le moment les cris de l’amour-propre froissé, blessé qui, hier encore, la menace à la bouche, les poings serrés, se répandait en injures contre la perfide Albion ! Voilà le monde, mais voilà surtout la France.
18 novembre.
En fait de société nous n’avons encore que des lambeaux épars et isolés ; la chasse retient les maris à la campagne, les femmes ont pour elles l’ennui. On peut à la rigueur rester chez soi jusqu’au moment de l'ouverture des Chambres car, en définitive, c’est là le réveil. Le spectacle, voilà pour le moment le plaisir à l'ordre du jour. Des mutations considérables ont eu lieu dans la troupe italienne. Ronconi a remplacé Tamburini: Ronconi sans posséder un timbre de voix remarquable n’en a pas moins une voix forte, vibrante, parfois agréable; d’une taille moyenne, blond, laid, il est bon acteur, sobre de gestes, expressif dans sa voix comme dans le jeu remarquablement mobile de sa physionomie; moins irréprochable que Tamberini pour la justesse de son chant, il est moins prodigue que lui des fioritures et roucoulements de toutes sortes dont Tamburini abuse. Toutefois dans la Lucia , je préfère Tamburini et pour son jeu, et pour son chant qui l’emporte sur Ronconi, dans le final du second acte surtout ; enfin, si la nature a été plus généreuse pour Ronconi, Tamburini a, à mon avis, plus d’art.
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En fait de ténor, outre Mario, nous avons Salvy qui a beaucoup de mérite: si sa voix le cède de beaucoup à celle du premier, il la manie avec un art et une entente remarquables. Il est faible dans le final de la Lucia , et serait parfait dans le dernier air du troisième acte si, outrant la situation, il n’était par trop défaillant.
Enfin nous avons acquis Fornasari au sujet duquel les opinions des dilettantes se partagent. D’une taille colossale, jeune, beau, sa voix a parfois quelque chosede lourd et de gauche comme sa personne, son timbre de bassetaille est vibrant et sonore, son intonation souvent douteuse, son récitatif tantôt trainant, tantôt saccadé, est presque toujours mal accentué; dans chaque morceau, il a quelques moments admirables, rarement il l’est d’un bout à l’autre. Fornasari a débuté dans le Belisario de Donizett.i, œuvre traînante, faible, peu récréative: libretto et musique. Ce Bélisaire, soldat mendiant, est assommant; son infortune me pèse ; ne serait-il pas temps de le reléguer à l’hospice ? En histoire, en peinture, en musique, je voudrais ne plus en entendre parler : il me rappelle trop les sujets, banals et usés, de composition des étudiants, les plus rudes gaillards que je connaisse en fait de véritable sentiment, et qui se croient toujours tenus de pleurnicher sur quelque noble victime de l’ingratitude souveraine.
Nous avons toujours la Grisi et la Persiani : l’une ardente et passionnée, l'autre défiant avec succès la plus habile clarinette de l'orchestre. Sémiramis avec la Grisi, Brambilla dans Arsace et Fornasari dans Assur, nous a été donnée avec un ensemble, un entrain, une verve brillante qui ne laissaient rien à désirer.
Mais voici du nouveau, cette semaine deux premières représentations : Don Sebastien de Portugal, opéra en cinq
actes de Donizetti, et Maria di Rohan du même compositeur; le premier écrit pour l’Opéra français, le second pour les Italiens. Rien de si différent que ces deux genres dont le premier se joue plutôt qu’il ne se chante, et dont le second se chante bien plus qu’il ne se joue; il était donc curieux de voir comment un compositeur sortirait à deux jours de distance de cette difficile épreuve. Meyerbeer a fait, pour la musique, ce que chez nous Bruloffa fait pour la peinture par son Ultimo giorno di Pompei; l’un et l’autre ont introduit le colossal dans les proportions et ont mis le feu à leur coloris, aussi leurs successeurs se brûlent-ils les doigts: comme Byron, ils seront toujours grands, mais d’une grandeur isolée, leur inlluence est funeste. Depuis Meyerbeer, il faut au public français cinq grands actes, il faut pouvoir venir au théâtre lundi et en sortir mardi, il faut un ballet complet, la magie enivrante des danses, il faut Satan, enfin, et par-dessus tout, le clergé et ses pompes. Voilà le cadre que le gracieux compositeur de La Lucia s’est tracé pour Don Sébastien. Aussi les yeux ont-ils été parfaitement satisfaits: la mise en scène, les costumes, les décors magnifiques de fraîcheur, et de richesse.
Mais hélas! comme il arrive souvent de nos jours, l'accessoire a détrôné le fond et en a usurpé la place. Les trois premiers actes sont faibles à l’excès: point d’inspiration, partant point de mélodies suivies, soutenues et qui se gravent dans votre mémoire. Toutefois il n'en est pas de même des quatrième et cinquième actes; au quatrième, Don Sébastien, revenu d’Afrique, assiste avec Camoens, à son propre enterrement : vous entendez le chant des morts, le clergé défile en masse, enfin paraît le char funèbre, le cercueil du Roi méconnu. La situation est dramatique et l'auteur en a su tirer parti; je me croyais à Notre-Dame,
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assistant aux funérailles de l’année dernière et il semble que cette impression aura été générale, car le public qui applaudissait tant que défilait la procession, s’est tu tout à coup au moment ou a paru le char. Le final de cet acte est admirable.
Au cinquième acte nous entrons dans de sombres caveaux où siège la Sainte-Inquisition, là encore, quelques beaux morceaux ; la fin, libretto et musique, ne vaut guère mieux que le commencement. La partition est bien instrumentée. Quant à l’exécution, c’est Duprez qui a encore son talent et sa renommée mais qui n’a plus une note, et qui vous met à la torture en s’épuisant lui-même en vains efforts, pour atteindre les sommets qu’il atteignait autrefois, et pour dominer le corps d’armée qui le sépare du public.
C’est Mme Stolz qui, par son chant ou plutôt ses cris, ses contorsions vocales et corporelles, est le type du genre français : genre mélodramatique, où la passion est remplacée par le délire, la colère par la rage et l’amour par quelque chose dont le nom n’a encore trouvé place, que je sache, dans aucun dictionnaire.
C’est, que la nature du grand Opéra est une nature à part, c’est celle dont tout bon français emporte quelque parcelle dans son sac de voyage, à laquelle il rapporte ses précieuses impressions et à travers laquelle il contemple, juge et condamne le reste de l’univers. Ainsi soit-il.
Passons à Maria di Rohan , c’est-à-dire passons outre, pour vous, pour moi, pour l’honneur du maestro. Ronconi y est excellent, ainsi que Salvy et la Grisi. J’y étais oisif, le démon de la curiosité dormait en paix dans mon âme car, sans le moindre effort, devançant la pensée du compositeur, je voyais toujours où il me conduisait: hélas! nous n’avons pas quitté les routes royales, pas la plus légère
surprise, pas le moindre casse-cou vicinal, pas l’ombre d’un coupe-gorge. Oisif, qu’avais-je de mieux à faire que de lorgner Mlle B..., qui depuis nous a quittés pour retourner en Russie avec sa mère et dont les yeux, Dieu me pardonne, commençaient à en vouloir à mon repos. Mon chargé d'affaires faisait de même, nous étions d’accord.
Je goûte peu l’Opéra Comique, je n’y vais jamais. Rien de bien remarquable pour le moment aux autres théâtres, si ce n’est les Bohémiens de Paris à l’Ambigu, pièce qui n’a ni queue ni tête mais qui, retraçant avec fidélité les mœurs de la lie du peuple parisien, a fait coürir tout le public.
Au mois de janvier prochain nous aurons à la Porte- Saint-Martin les Mystères de Paris, mis en scène par l’auteur lui-même. Cet ouvrage, grâce à sa popularité vraiment extraordinaire, est ainsi destiné à reparaître sous toutes les formes. L'illustration s’en est déjà emparée, du théâtre il passera au cirque d’où il tombera en partage aux saltimbanques, et ainsi de suite, jusqu’à ce que, ce moyen épuisé, il n’y ait plus un sou à tirer de la poche des contribuables.
Du reste, en littérature rien de bien saillant. Louis Blanc a complété ses Dix années, en publiant son quatrième volume qui me semble plus faible que les trois premiers. Il y a longtemps que Cousin publie son Pascal et l’ouvrage doit déjà se trouver en vente à Saint-Pétersbourg.
Une petite brochure, intitulée Un mot sur l'ouvrage de M. de Cusline, a produit quelque effet : l’auteur s’est montré spirituel, et incisif ingénieux et de bon goût; la brochure a passé par les mains de tous ceux qui lisent et a été appréciée. Si j'avais du temps et de l'espace, je m'amuserais à montrer comment l’on pourrait s’y prendre pour
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traiter, à la manière du marquis de Custine, la France el les Français. S’agirait-il des douanes : vous arrivez, votre enfant a un ABC (édition de Bruxelles) entre ses mains, confisqué, voilà pour la libre circulation de la pensée; avez-vous quelques cigares dans votre poche, confisqués; du thé, confisqué; des dentelles, des soieries, etc., confisqué, voilà pour la liberté du commerce. Le régime de nos prisons russes est cruel ! et le Mont-Saint-Michel avec ses détenus dont le National nous donne tous les jours le bulletin de santé? et dans ce bulletin que lisons-nous? Jacques s’est pendu, Pierre s’est étranglé, Jasmin est devenu fou, Théodore fou, Etienne fou, etc., etc., voilà pour le régime des prisons ; s’agit-il de la moralité des employés ! et le procès de l’Hôtel de Ville ? de la moralité de la classe commerçante ! et qu’est-ce donc qui se débite tous les jours en profusion, sous le pseudonyme de Bordeaux, de Bourgogne, de lait, de farine? Mais je ne sais trop pourquoi je vous entretiens de toutes ces choses j depuis longtemps oubliées du public de Paris, car ici, roses, la majeure partie des productions ne vivent que ce que vivent les roses : l’espace d’un matin. Mais Custine est une épine, il se pourrait donc qu’il fut destiné à vivre plus longtemps.
Le 29 octobre, jour anniversaire de l’avènement au pouvoir du ministère Soult-Guizot qui vient d’entrer dans sa quatrième année, le Boi a rassemblé ses ministres à Saint-Cloud et les a réunis à table. Le moment du toast arrivé : « Messieurs, a-t-il dit, « trois, six, neuf », ceci vous dit assez mes vœux les plus ardents. »
Ces chiffres ne sont autres que ceux des baux et contrats que l’on passe en France. Vous louez votre maison pour trois, six ou neuf ans. Ce toast essentiellement bourgeois a été accueilli avec une faveur marquée. En effet, le minis-
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tère semble avoir des chances de prolonger son existence.
L’année dernière, la question du droit de visite était l’épée de Damoclès suspendue sur sa tète. Aujourd’hui, point de grande question posée à l’avance, pas de vaste champ de bataille ouvert au choc des deux armées parlementaires; le tiers parti n’existe plus: Salvandy, qui en était le chef, est à Turin, Dufaure et Passy ont passé à la gauche, Molé se tient à l’écart. Pas de grande bataille, mais une guerre d’escarmouches, voilà vraisemblablement ce qui nous attend pour la prochaine session.
A l’intérieur, deux questions préoccupent seules l’attention du public: celle des fortifications et la question religieuse. L'opposition portera à la tribune, contre le ministère, l’accusation d’avoir fait élever trois nouveaux forts détachés, sans en avoir préalablement soumis le projet aux Chambres, et de convertir le château de Yincennes en un arsenal formidable, afin d’en pouvoir au besoin, et en vingt-quatre heures, tirer un matériel de guerre suffisant pour armer les forts environnants. Le ministère, de son côté, puisera sa défense dans l’accusation même, se faisant un véritable mérite d’avoir élevé, sans demander de crédits supplémentaires, ces nouveaux forts qui complètent la défense de Paris, et d’être resté au-dessous des devis, fait exact et bien remarquable. Thiers, le père de ces forts, ne dira pas un mot contre ses enfants, et vraisemblablement persévérera dans son mutisme de l'année dernière.
La question religieuse est plus grave: quoique toute question religieuse soulevée en Europe puisse, jusqu’à un ■certain point, être regardée comme un indice de paix, car les passions religieuses ne s’agitent qu’alors que les passions politiques sommeillent, cette question néanmoins pourra avoir de graves résultats si les prélats récalcitrants
ne renoncent à leurs prétentions. La lettre, du reste pleine de modération et de convenance, de l’Archevêque de Paris, prétendait soustraire les petits séminaires à l’influence universitaire et les placer sous la juridiction exclusive du clergé. La prétention, pour être soutenable, n’en était pas moins ambitieuse ; mais ce n’était encore qu’une prétention.
L’Archevêque de Lyon, Primat des Gaules, a, d’un trait de plume, fait faire à la question un pas immense : sa lettre ne contenait rien moins que la menace de retirer, dans son diocèse, l’aumônier de tout collège qui compterait, au nombre de ses professeurs, un zélateur de quelque doctrine que réprouverait l’Église, ce qui mettrait le recteur dans la nécessité ou de se passer de l’aumônier, et de priver ainsi les élèves de l’instruction et des pratiques religieuses, ce qui révolterait les parents, ou de renvoyer le professeur, ce qui ferait nécessairement passer tout l’enseignement aux mains du clergé et rétablirait sa domination sur l’enseignement national en général. Les Évêques de Chartres, de Ghâlons, de Perpignan ont suivi l’exemple du Primat des Gaules, c’est une véritable coalition d’évêques. Enfin, l’Évêque de Châlons est allé si loin parle ton de sa lettre que le Gouvernement s’est décidé à en appeler comme d’abus au Conseil d’État. Le comte d’Haubersaert a été nommé rapporteur. Je l’ai trouvé, à cette époque, causant avec lord Brougham chez la princesse de Lieven. Brougham est d’avis que, grâce aux empiètements successifs du clergé, nous verrons, dans quelques années, les ecclésiastiques siéger dans les deux Chambres ; il regrettait, pour la curiosité du fait, que Genoude (1) n’ait pas été nommé.
(1) L’abbé de Genoude, qui dirigeait la Gazette de France. Il s’appelait Genou, mais il avait été ennobli par Louis XVIII, qui avait dit en lui conférant la particule :« Nous allons lui mettre du « de» pardevantet par derrière. »
Le gouvernement use d’une grande modération dans cette question et, en cela, il n’a pas tort. Le Conseil d’État a prononcé l’abus, et la chose s’est bornée à un blâme moral, le Code pénal ne disant mot sur cette matière.
« Avons ordonné et ordonnons, dit le décret, qu'il y a abus. » En attendant, l’Université riposte de son mieux aux attaques des prélats; Dupin (1) foudroie les jésuites dans son éloge d’Etienne Pasquier, le jour de l’ouverture de la session de la Cour de cassation; d’autres le suivent dans celte voie et la guerre continue avec acharnement.
Quoique un peu moins nombreux que l'année dernière, nos compatriotes n’en sont pas moins en force. En fait de nouveaux venus nous avons les Kotchoubey, mère, fils, belle-fille, etc., j’y vais dîner quelquefois, la princesse Nathalie Ga lit/in née Apraxine, MmeBaranoffnéePolta\vtseff, Uél ène Pielosselsky, et puis les vieux amis: la comtesse Lehon, M"'e Narischkine, la princesse Radziwill, les Davidoff. J’ai été faire mes adieux à la petite Mme de Lagrené qui accompagne d’un air radieux son mari en Chine. Peut-être lui aurais-je encore trouvé sa gentillesse d’autrefois, si je n’avais eu sous mes yeux la comtesse Woron- /o fi' pour point de comparaison. Quant à cette dernière que j’ai eu l’occasion de voir ici, elle est jugée, mais mal jugée, car si elle a tout l’esprit qu’on lui connaît, elle a, de plus, tout le mérite que beaucoup lui refusent. J’oubliais le prince Dimitry Gai itzine, reçu récemment à l’unanimité à notre cercle dont il a bien voulu faire partie. Le comte Michel Woronzoff est à Londres, il va traverser la France pour se rendre dans le Midi, en évitant Paris où ses anciennes relations avec le duc d'Orléans le mettraient dans une fausse position vis-à-vis du P»oi.
(1) André-Marie Dupin dit Dupin aîné, magistrat et député, ministre, .président de la Chambre de 1832 à 1840, sénateur.
Sommaire. — La Cour rentrée à Paris. — A propos de la dotation du due de Nemours. En vue des fêtes de l’hiver. — Les revues' théâtrales de fin d’année. — Une troupe anglaise à la salle Ventadour. — Les représentations des pièces de Shakespeare. — Acteurs anglais et acteurs russes. — La folie de Villemain.
20 novembre.
Depuis l’époque du retour du Roi à Paris, nous vivons dans le calme le plus complet, en attendant les orages qui se préparent pour le début de la session prochaine. A la Cour comme à la ville, c’est la même tranquillité, le même silence : là, rien ne vient troubler la monotonie du cercle de la Reine; ici, l'on se cherche et c’est à peine si l’on se rencontre, en courant de chez la princesse de Lieven, où j’ai trouvé lord Rrougham dimanche dernier, à l’ambassade de Sardaigne, la seule qui reçoive en ce moment, l’Autriche n’ayant pas encore ouvert ses salons depuis la mort du comte de Benckendorff (1).
(U II était le frère de la princesse de Lieven. Sa fille avait épousé le fils aîné du comte Apponyi, ambassadeur d’Autriche à Paris.
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A la Cour donc comme à la Ville, l'on ne s'amuse que médiocrement. Fuyant l'ennui ou du moins l'aspect austère de la table ronde de la Reine, la duchesse d’Orléans, sous prétexte d’enfants, n’y paraît, dit-on, que pour une demi-heure dans la soirée; la duchesse de Nemours, elle, s'insurge tout de bon, aussi est-il arrêté que le futur régent ouvrira ses salons cet hiver : salons de dimensions exiguës d’ailleurs, car, n'ayant jamais pu obtenir d’aller habiter le Palais-Royal, le Roi voulant tenir tous ses enfants sous son aile protectrice, ce sont les salons destinés au Roi des Relges que l'on est en Irain d’orner dans ce moment, au palais des Tuileries, pour les fêtes de la saison prochaine.
Mais les petites causes amènent les grands effets : pour payer les violons, il faut de l’argent, et il en faut d’autant plus que le voyage de Londres en a coûté beaucoup et qu'il a fallu marcher sur les traces encore chaudes de l'Empereur. Cela ne nous mène-t-il pas droit à la dotation? Il est, dit-on, décidé qu'on la demandera, qu’au besoin même l’on poussera les choses jusqu’à recourir aux grands moyens, jusqu'à appeler M. Thiers aux affaires, M. Thiers qui a doté Paris d’une ceinture de fortifications et qui pourrait bien le doter d'une dotation, quitte ensuite à s’en défaire, comme ci-devant, pour confier de nouveau à M. Guizot le soin de réparer les fautes de son prédécesseur.
Toutefois l'on se berce, non sans quelque motif, d’un avenir plus doux : cette dotation, qui naguère soulevait tant de colères et qui devait, disait-on, ébranler le Trône, semble perdre de jour en jour quelque chose de sa gravité; déjà même elle est considérée par bien des gens avec un calme qui pourrait bien être l’avant-coureur du succès qui finira, vraisemblablement, par couronner les efforts incessants d'une sage ténacité.
D’autres indices non moins favorables au maintien de ce qui existe se font encore remarquer; c’est ainsi que rien ne semble arrêté pour la grande attaque périodique à l'ouverture des Chambres : point de plan arrêté, de combinaisons solides, mais de la tiédeur, de la lassitude, une sorte de conscience, chez l'opposition, de sa faiblesse; et ce qui semble le prouver, c’est que ses organes ajournent déjà le triomphe de leur cause aux élections générales, jadis l'on disait aux calendes grecques. Ainsi, comme le mirage qui fuit à mesure que s’en approche le voyageur du désert, les portefeuilles, ce mirage si attrayant, échappent, cette fois encore, aux bédouins de l’opposition. Mais j’oubliais que je suis à Paris où, comme les roses, les calculs de probabilité ne vivent que l’espace d’un matin.
En fait de nouveaux compatriotes nous avons dans notre voisinage, sur la place Vendôme, le comte Wielkorsky et sa fdle, ainsi que Mme Lazdreff, née Byron, enfin la malheureuse comtesse Marie Potocka qui n’est plus qu’un cadavre. Mais, comme toujours, les uns arrivent les autres partent; de ce nombre est ce pauvre Élime Mestchersky qui vient de mourir, à la suite d’une hydropisie dans laquelle sont venus se fondre les maux qui l’accablaient depuis tant d’années.
31 décembre.
A la fin de l’année, chacun des théâtres de Paris régale le public d’une revue, c’est-à-dire d'une pièce, le plus souvent détestable, qui fourmille d’allusions plus ou moins satiriques, plus ou moins drolatiques, à tous les
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événements littéraires,. dramatiques, parfois même politiques qui ont marqué dans l’année qui vient de s’écouler. Ces sortes de revues sont, d’ordinaire, suivies de près de nombreux procès intentés soit par le Vaudeville contre le Cymnase, le Palais-Royal contre les Variétés, par tel auteur qui se vante d’avoir été diffamé, comme si la chose était possible, contre tel autre qui prétend qu’il a été noirci et qui, à son tour, s’en prend à un troisième sous prétexte que sa moralité a été attaquée ! Comédie que tout cela ! Toujours comédie! que les personnages soient ornés de noms obscurs ou qu’ils se nomment Scribe, Ancelot, Victor Hugo, Dumas, car à la moralité qui est dans toutes les bouches, personne n’a la bêtise de croire : la moralité est le prétexte, le fond est l’argent et rien que l’argent. Pour en revenir aux revues, je ferai comme les théâtres et vous donnerai en peu de mots un léger aperçu des événements divers qui ont, non pas occupé le public qui ne s’occupe jamais, mais effleuré son épiderme sensitive et nerveuse, et puisque j’ai déjà prononcé le nom de Shakespeare, c’est par lui que je commencerai.
Depuis longtemps une troupe anglaise nous était annoncée. C’est dans la salle Ventadour, dans la salle élégante des Italiens qu'aux accents mélodieux de Bell i ni devaient succéder les rugissements discordants du drame anglais; c’est là qu’en effet la troupe a été installée pour alterner avec les Italiens. Macready, le premier tragédien de l’Angleterre, celui qu’on qualifie de successeur des Garrick, des Kemble et des Kean, et Miss Helene Faucit, qui jouit d’une certaine réputation, méritaient detre entendus. Je suis allé les voir dans celle des tragédies de Shakespeare dont le héros m’est le plus sympathique : dans Hamlet, que j’avais vu représen ter chez nous avec un succès que je m’attendais à voir s’évanouir à jamais par
la comparaison. Le théâtre était comble, ia France et l'Angleterre s’y étaient donné rendez-vous, c'était le triomphe de l’entente cordiale!
Parait Macready, la première impression est peu favorable : la jeunesse l’a quitté, Hamlet est trop vieux, c'est un anachronisme moral car c’est là un caractère qui jure avec les rides. La seconde impression m’a choqué, car Hamlet m'apparaissait autre que je ne l'avais conçu, dans les nuances surtout. Ici c’est une âme sans cesse agitée, ballottée, tourmentée, irrésolue, poursuivant la vengeance et reculant sans cesse devant son accomplissement, indécise, fiévreuse, et qui semble ne penser et ne sentir que par les nerfs, ne vivre et ne se mouvoir que dans un cauchemar qui, sous la forme du doute, pèse sur elle de tout son poids.
Tout différent est l’Hamlet de Karatyguine: c'est, comme l’autre, un être ardent, impétueux, une âme déchirée par d’affreuses tempêtes, un penseur profond qu'accable le doute, mais c’est de plus une âme forte qui se possède merveilleusement, qui combine avec calme ses plans de vengeance, avec sang-froid ses projets sanguinaires. Ainsi dans la scène où, entouré de courtisans, Hamlet joue la folie, et se joue avec tant de profondeur de la tourbe qui l’entoure, Macready dans sa voix, dans son geste trahit une agitation intérieure telle, qu’on finit par le croire réellement en délire ou plutôt par le juger au-dessous du rôle qu'il s’est imposé, trop débile et pas assez fortement trempé pour maîtriser ses passions et les enfouir, comme sous une pierre sépulcrale, sous l’apparence terrible d’une rêveuse indifférence, sous cette expression à double entente, sous cette face à deux tranchants que reproduit si bien la physionomie si mobile de Karatyguine.
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De même, lorsque étendu aux pieds d’Ophélia, Hamlet attend le dénouement de son effrayante combinaison et en observe les progrès sur les physionomies de son oncle et de sa mère qui assistent à une représentation théâtrale, Macready se démène, se tord à tel point, joue avec tant d’affectation avec l’éventail d'Ophélia qu’on le prend en pitié et qu’il détruit en partie l’effet foudroyant qui succède à cette scène. Enfin au moment où il se lève avec un rire frénétique et eu battant des mains, nulle comparaison possible entre lui et son émule; l’un est un chacal qui grince des dents, l’autre un lion furieux; l’un est d’un bout à l’autre le jouet du destin et semble succomber sans combattre, l’autre succombe après une lutte acharnée et jusqu’au bout on ne sait lequel l’emportera, de lui ou du destin; l’un est anglais pur sang, l’autre une incarnation plus poétique du génie du Nord, l’un enfin est un gentilhomme de fort bonne maison, l’autre, de race royale, et pour tout dire, Ivaratyguine possède un talent remarquable, une étude approfondie, scrupuleuse, minutieuse de son art et une mécanique savante appliquée à sa physionomie; Macready est possédé !
Quelques mots maintenant sur les personnages secondaires : pourquoi ici lord Polonius est-il bourru comme le serait un puritain? Sosnitsky en avait fait un coquin rusé, souple, poli, façonné aux usages d’uue Cour élégante; cela n’est-il pas préférable! Ophélia n’est ni suffisamment jolie, ni suffisamment jeune, cela n’est sans doute pas sa faute, mais en revanche pourquoi dans la scène de la folie où, parfois, elle a des poses, des gestes, d’une frappante vérité, pourquoi a-t-elle l’air d’une fille publique en ribote, ce qui fait qu’elle est touchante et dégoûtante à la fois. La Reine n’a sa
pareille que sur quelque scène obscure et éloignée de l'Ohio ou du Michigan, et n’a de semblables que parmi ces insulaires à longues dents qui se promènent, les jours de grand raout,dans les salons de Lady Cowley. Je compte voir Macbeth et clore par là mon cours de littérature dramatique anglaise. Macready a été favorablement traité par le public et la [tresse de Paris, qui avec une impartialité remarquable ont rendu justice à son talent; c’est qu'en effet Paris ne possède pas un sujet dont le genre lui permette d’aborder Shakespeare : vous connaissez Bouffé et son genre essentiellement français, Frederick Lemaitre et son ignoble physique sur lequel Robert Macaire a déteint en couleurs avinées, Bocage taillé en Brutus et les acteurs du Théâtre français qui ne sont bons que pour les Académiciens.
Au milieu du bruit et du fracas étourdissants, une étrange nouvelle s’est répandue dans la journée d'hier et le soir il n’était plus permis d'en douter : Yillemain, le ministre de l’Instruction publique, le grand Maître de l’Université est fou. Depuis trois jours déjà il donnait des signes d’aliénation mentale; hier le mal s'est définitivement déclaré et Chomel qui a été appelé est d’avis, dit-on. que le mal est incurable. Le malade se croit poursuivi par des personnes qui l'accusent d’avoir enfermé sa femme sous prétexte de folie. Le fait est que, depuis longtemps, elle l’est bien véritablement et qu’elle est soignée dans une maison de santé. Les journaux affirment que MM. de Salvandy et Dufaure ont refusé le portefeuille vacant par suite de la retraite de Villemain, que Rossi et Saint-Marc Girardin hésitent, vu le vote d'hier à la Chambre qui n’a accordé que quatre voix de majorité au candidat ministériel à la vice-présidence, enfin que M. Hébert accepterait. 11 y a de l’incertitude
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depuis ce vote et le doute a remplacé déjà pour beaucoup la confiance que l'on montrait tout récemment encore.
Je termine, je suis d’une humeur de chien, au diable les étrennes !
On vient de nous assurer que le mal de Villemain offre des chances de guérison.
Sommaire. — Réceptions académiques. — Le Jour de l’an aux Tuileries.- — Les mots du Roi. — Remplacement de Yillemain. — Tournée de visites du soir. — La saison musicale. — Félicien David et Le Desert. — Au Conservatoire. — Molé contre Giuzot. — Arrestations nocturnes dans les rues de Paris. — Les escarpes. — Débats parlementaires. — Faiblesse de la majorité ministérielle. — Le chat du comte Jaubert et la princesse de Lieven. — Guérison de Villemain. — Silhouettes d’orateurs politiques. Mort du prince Tufiakine. — Le schisme en Allemagne et en Suisse. — Le clergé de France. — Les salons en carême. — A propos d’un bal chez M. Hope. — Le maréchal Bugeaud et le commerce de Paris. — France et Angleterre. — La Prise de la Smalah par Horace Yernet. — L’agitation dans les Chambres.— Un bal chez la Reine Victoria. — Grève des charpentiers. — Un gentilhomme faussaire. — La Reine d’Angleterre à Eu. — Souverains à Aix-la-Chapelle. — Péripéties en Afrique. — Propos de salons. — L’Impératrice de Russie à Palerme. — Un mariage excentrique. — Un suicide sensationnel.
5 janvier.
Je suis rentré tort tard. J’avais commencé ma soirée d’hier par Mme de Boigne, chez qui j'ai trouvé Sainte-Beuve et le marquis de Sainte-Aulaire, fils de l’Ambassadeur, qui, a^ant lu dans je ne sais plus quel journal du matin qu’un grand revirement diplomatique se préparait et que son père allait quitter l’ambassade de Londres, tâtait, ce
soir là, les salons, pour remonter à la source de ce bruit. De chez Mme de Boigne, chez Mme de Gastellane, où j’ai trouvé le comte Mole, Sainte-Beuve et Mérimée.
Nous allons avoir trois réceptions académiques, trois solennités littéraires; c’est Saint-Marc Girardin qui commencera. Le sujet du discours est toujours l’éloge de l'académicien défunt que remplace le récipiendaire: Mérimée fera l’éloge de Charles Nodier, et Sainte-Beuve celui de Casimir Delavigne. Ils avouaient, hier, la terreur qui les possède, à l’idée de se produire avec un discours devant un public sinon hostile, du moins railleur, exigeant, qui pèsera chacune de leurs paroles. Toutefois, ils se consolaient en pensant que le discours étant écrit, on était du moins certain d’arriver au bout; mais, hélas! le comte Molé, qui était peu encourageant ce soir-là, s'est bien vite hâté de leur ôter cette douce illusion.
« A la tribune, leur a-t-il dit, vous avez pour excuse l’improvisation : c’est une difficulté, sans doute, mais elle vient à votre aide et vous sauve; d’ailleurs, celui qui vous succède s’attaque au fond et non pas à la forme de votre discours, enfin, vous avez toujours assez d’éloquence pour parler d'affaires. C’est le contraire à l’Académie où la forme est iout et où, par-dessus tout, il faut bien dire. »
Grande perplexité de ces messieurs : Sainte-Beuve prétend qu’il se mettra à sangloter, et Mérimée prévoit qu’il prendra le mors aux dents et mordra l’académicien chargé de lui répondre. Ceci peint parfaitement ces deux hommes de lettres, car Sainte-Beuve est timide, parfaitement simple dans ses manières, dénué de toute affectation dans son langage, modeste, peu brillant, et ce qui le prouve c'est que j'ai maintes fois causé avec lui sans songer à demander son nom ; Mérimée, au contraire, est mordant,
agressif, et court après l'esprit qu’il rencontre souvent. L’un et l'autre sont d'une société agréable.
On a un peu raillé aussi l’éloquence horticulturale du Président Séguier qui, le Jour de l’an, a dit au Roi que les lauriers ne faisaient que ressortir davantage quand ils se mariaient au myrthe. On n’a point épargné l’éloquence sans nom du Chancelier duc Pasquier qui, seul, possède le secret de ses harangues, et l'on a effleuré en passant le discours du Corps diplomatique, discours dont, pour l'honneur du Corps, je me suis empressé de rejeter l'étrangeté, pour ne pas dire autre chose, sur M«r le Nonce apostolique qui a voulu ménager une surprise à ses collègues, en ne le leur communiquant pas d’avance. Pour comble de malheur, il est tombé malade au moment de le prononcer, ce qui a mis le comte Apponyi, doyen des Ambassadeurs, dans le cas de lire, au nom du Corps diplomatique, une pièce excentrique, ou de se passer entièrement de discours. Mais la réponse de Sa Majesté était prête, il était trop tard pour reculer, il n'a donc pas reculé.
A notre réunion au Château, le Jourde l’an, le Roi s’est montré aussi dispos que d’habitude. Le duc d’Aumale, que je n'avais pas vu depuis longtemps, a rapporté d’Afrique une figure basanée, des allures et une prestance militaires qui font qu’il a en lui quelque chose du militaire russe; sa jeune femme n’a pas paru. Le prince de Joinville, qui s'y trouvait, est allé se cacher dans l’embrasure d’une fenêtre pour échapper à celte fastidieuse cérémonie. La princesse, sa femme, a encore embelli et n’a rien perdu de ce genre de beauté pleine de distinction, de cet ensemble gracieux, un peu sauvage, qui vous fait ■deviner en elle une fleur exotique et que n'a point encore -étiolée le souffle glacial de la vieille Europe.
Ce jour-là, il y avait de l’incertitude dans les esprits ; les débuts de la session n’avaient pas été des plus favorables pour le ministère ; le Roi et les Princes, à leur entrée au Palais-Bourbon, le jour de l’ouverture des Chambres, avaient été accueillis avec une froideur inusitée. Le discours du Roi fait mention de Mogador : silence, de ses fds qui ont exposé leur vie pour le pays: même silence, des marques nombreuses d’amitié qu’il avait reçues de la part de l’Angleterre lors de son voyage à Londres, enfin des sacrifices que sa dynastie n’a cessé de faire à la France qui, sans doute, se montrera reconnaissante : mutisme complet.
C’est que la Chambre, préoccupée par l’idée que la dotation percerait d’une manière ou d’une autre dans le discours, était sourde à tout ce qui ne répondait pas à son idée fixe, et, malheureusement, la fin du discours, le mot de reconnaissance publique surtout, avait semblé d’une déplorable transparence. Rentré au Château, le Roi se serait écrié : « J’apprécie, sans doute, les services que m’a rendus ce pauvre Guizot, mais je veux d’un ministère qui soit assez populaire pour qu’on crie : Vive le roi ! »
Ce propos qui, à tort ou à raison, s’était accrédité dans le public, avait fait croire que le Roi, sur lequel avait rejailli l’impopularité de son ministre, lui retirait son appui. Il n’en a pas fallu davantage pour ébranler le Cabinet, et il s’en est fallu de peu que M. Billault (1), l'ennemi le plus acharné de M. Guizot, celui qui s’attache à lui et ne le quitte pas plus que son ombre, ne fût porté à la vice- présidence de la Chambre, et ne triomphât de M. de Belleyme, le candidat ministériel, qui ne l’a emporté que de quatre voix. La situation était grave, l’échec nota) Avocat, liomme politique, député, ministre, président du Corps législatif.
toire, il fallait y remédier à tout prix. M. de Belleyme arrive le soir au Château, le Roi lui fait l’accueil le plus flatteur, lui dit le plaisir que lui cause sa nomination, ses regrets du petit nombre de voix qu’il a obtenues .
« Quant à ceux qui n’ont pas voté pour vous, ajoute-til, ce sont des dupes! J’espère, Messieurs, s’écrie-t-il, en s’adressant aux députés qui l’entourent, que vous n’ètes pas des dupes ! »
Le lendemain matin, le mot étaitdans toutes les bouches, dans tous les journaux. Il devient évident que le Roi soutient le ministère. Jeudi dernier, l’on procédait, dans les bureaux de la Chambre, à la nomination des commissaires qui devront rédiger l'adresse en réponse au discours du Trône : sur neuf bureaux, sept ont voté pour le candidat ministériel, et voilà comment le Roi règne et ne gouverne pas.
Quant à Villemain, il est complètement fou el se figure être poursuivi par les Jésuites, qui lui reprochent d’avoir enfermé sa femme, qui est folle ; son frère l’était aussi et, si je ne me trompe, il a, dans un accès de folie , mis fin à ses jours. Le Jour de l’an, il n’a été question, au Château, que du triste événement qui éclipsait pour jamais une brillante intelligence et privait l’État d’un de ses membres les plus distingués.
Aujourd’hui, il s'agit de le remplacer, mais grande est la difficulté pour le quart d’heure: les doutes sur l’avenir du Cabinet ne sauraient, malgré les chances favorables, se dissiper entièrement qu’après la discussion et le vote de l'adresse, nul, par conséquent, ne se soucie de prendre un portefeuille aujourd’hui pour le déposer demain, et de s’asseoir sur le trône ministériel pour en descendre dans deux ou trois semaines el compromettre ainsi son avenir. Force a donc été de confier l’intérim de l’Instruction
publique à M. Dunion, ministre des travaux publies, en attendant le ministre en pied qui sera, selon les uns, Salvandÿ, selon d’autres, Saint-Marc Girardin. Enfin l’on nomme Vitet, Rossi comme ayant des chances. Le choix est difficile, car il faut ne pas mécontenter l’Université dont le ministre est le grand-maître. Il faut un homme qui jouisse d’une certaine réputation de moralité et de probité, car l’éducation de la jeunesse du Royaume lui est confiée; il faut aussi un bon orateur au moment où une foule de passions diverses vont s’entrechoquer dans la question religieuse. Le Gouvernement demandera aux Chambres une pension de quinze mille francs pour les trois enfants de Villemain, qui se trouvent orphelins du vivant de leurs parents.
La saison des bals et des salons est, en ce moment, tout épanouie. Comme d’ordinaire, c’est notre don Juan du boulevard Montmartre, notre vieux prince Tufiakine, qui en a donné le signal. Le comte Apponyi a réuni, dans un bal splendide, toute la masse de la société parisienne et étrangère qui a accès aux ambassades. Les bals de l’ambassadeur d’Autriche ont cela de remarquable que l’on y danse dans les grands salons du rez-de-chaussée, et que de nombreuses tables à souper, auxquelles vous pouvez prendre place et vous asseoir à votre aise, occupent tout le premier : c’est là à Paris un phénomène unique.
Mardi dernier, après le premier acte du Pirate , j’ai fait une apparition chez le ministre des Affaires étrangères: le monde y affluait, les députés centriers y étaient au complet et en bien plus grand nombre que le mardi précédent. Je suis persuadé que l’huissier qui annonce les visites dans le salon d’un ministre, et celui qui inscrit les noms sur son registre, vous diront au juste si le vent est favorable et les chances heureuses : ils doivent être à la fois
d’adroits politiques et. de profonds philosophes... toujours est-il que ce soir-là les salons étaient remplis.
Je les ai quittés en même temps que le prince Adam Czartoryski et son bras droit ou sa tête, Ladislas Zamoyski, notre mortel ennemi, pour me rendre à l’invitation du comte Molé qui, ce soir-là, ouvrait sa maison, acquisition nouvelle qu'il s’est plu à arranger et à orner selon son goût, et il peut, à bon droit, se vanter d’en avoir. Ces salons qui, dit-on, sentaient le boudoir lorsque c’était la fameuse Mme L... qui les habitait, offrent aujourd'hui un ensemble à la fois simple et riche, d’un ton un peu sévère : les tentures sont blanches rehaussées d'or, la tapisserie du plus beau vert émeraude. Quelques beaux tableaux ornent le cabinet, entre autres, deux Ary Scheffer représentant Mignon, l’héroïne des Voyages de Wilhelm Meister, cette jeune fille qui aspire au ciel par les réminiscences qu'elle semble en avoir rapporté.
Au bas de ces deux tableaux est une inscription sur laquelle on lit : « A mon ami le comte Molé qui, par le grand acte de l'amnistie, a scellé le rapprochement de> partis, je donne ces deux tableaux que je le prie d'accepter comme gage de l’affection que je lui porte. — Louis- Philippe. »
De chez le comte Molé, j'ai été passer une demi-heure chez Mlne de Circourt; enfin, à minuit, je suis arrivé au bal chez Mme de Ghastenay, où j'ai trouvé le comte Armand de Saint-Priest qui était venu me voir ces joursci, et le comte Alexis, son fils, que l'on pourrait prendre pour son frère.
Mais je m’aperçois que je n’ai encore rien dit de la saison musicale et de ce qu’elle nous a offert de nouveau ou de réchauffé. Les Italiens nous ont donné les Cantatrici Villane qui ont eu le charme de la nouveauté
VICTOR DE BALABINE
pour moi qui n’avais jamais entendu cette partition, dans laquelle j'ai été agréablement surpris de trouver quelques jolis morceaux pleins de verve et de mordant, et surtout un duo de basse et baryton d'un admirable effet, que Lablache et Ronconi ont exécuté avec une rare perfection .
Le Pirate , qui était au fond de l'eau depuis Rubini, est de nouveau revenu à la surface, et Mario s’est enfin décidé à aborder ce rôle qui offre d’autant plus de difficultés que souvent, à mon avis du moins, il y faut faire de l’énergie à froid. J’en reviens justement tout à l’heure, après avoir terminé ma soirée chez la duchesse de Rauzan. La Grisi a fort mal chanté son premier air que je trouve détestable, elle n’y est bonne que par moments, ce rôle ne lui va pas. Mario a été admirable. 11 y a longtemps que la salle n’avait retenti d’applaudissements aussi bruyants, car Dieu sait que le public parisien en général, et celui du Théâtre Italien en particulier, public le plus blasé du monde, est sobre de marques d’approbation.
Quant à la musique de cet opéra, elle me paraît bonne par moments : du nerf par ci par là, parfois même de l’énergie, mais aussitôt, sentant ses forces s’épuiser, l'auteur tombe à plat dans le vulgaire, l’inspiration l'abandonne et le lieu commun reprend sa place accoutumée, se réservant la part du lion. C’est pendant l’épuisement où l’a laissé la composition de cette œuvre, que Bellini a eu l’inconcevable outrecuidance d’écrire la partition de Béatrice di Tenda dont on vient de nous gratifier: œuvre insipide, monotone, inutile et à laquelle tout le talent de la Persiani ne parvient pas à vous intéresser, ne fùt-ce qu’un moment ; pas une idée, pas un motif original et qui sorte enfin du triste milieu dans lequel languit cette chétive
production. Je veux bien gémir et pleurer, mais je veux qu’avant de verser des larmes on se fâche, et qu’après on se relâche, qu’on se révolte enfin, et que si l’on me verse de l’eau, on me serve du feu au moins pour la faire bouillir.
Un Espagnol, nommé Céda, y a débuté dans le rôle de ténor : une voix fraîche, peu suave, assez juste, pas assez travaillée qui ne cultive évidemment, avec quelque succès, que le larmoyant et qui, passant à travers deux rangées de dents merveilleusement blanches, mais qui se gardent bien de se déranger pour la laisser passer, vient frapper vos oreilles sans pénétrer jusqu’à l’âme.
Le Grand Opéra ne se lasse pas de nous donner Marie Sluart que, fort heureusement, je ne me lasse pas d'entendre. Pour le sujet, c’est Schiller et Walter Scott que l’on a fondus, confondus, volés, [aillés, dénaturés, pour en faire un opéra en cinq actes. Quant à la musique, qui est de Niedermeyer, jeune compositeur qui s’est déjà fait connaître par un opéra dont le nom m’échappe, je serais assez embarrassé pour en donner une idée précise. Peu originale, elle abonde en réminiscences, et cependant on écoute les trois premiers actes surtout avec plaisir: c’est assez vif, il y a de la verve, de l’entrain, de la variété, de tout un peu, et c’est beaucoup. Les adieux de Marie au moment où elle quitte, pour ne plus le revoir, le rivage hospitalier de la France, le chœur des gentilshommes qui trinquent avec Darnley et l'air à boire de cet imbécile, mais surtout la leçon de chant, quintette charmant entre Marie, Bothwel, Douglas, Hizzio, etc., etc., sont de ces morceaux qui, de force, s’emparent de vous, vous poursuivent et vous pourchassent dans la rue, dans votre lit, et qui sont cause que, le lendemain, vous recommencez trois
VICTOR Dl£ BALAB1NE
lois une dépêche, que vous entendez mal et répondez à tort et à travers.
Des danses gracieuses, de belles décorations viennent ajouter leur prestige au charme de la musique: une de ces décorations reproduit admirablement un effet de lune qui scintille dans les eaux dormantes du lac, au milieu duquel s’élève le château de Loch-Leven, on voit la barque des fugitifs qui glisse dans l’ombre et l’on entend de loin le canon du château qui annonce leur fuite. En somme, c’est une œuvre agréable mais, de beaucoup, trop étendue; quant à moi, sauf le jour de la première représentation, je n’en vois jamais qu’un fragment, car il me faudrait révolutionner mes habitudes pour arriver au commencement.
Mais il est plus que temps d’arriver enfin au grand phénomène du jour. « Un grand génie s’est révélé au monde ! » s’écrient les Français, « Beethoven est ressuscité ! » s’écrient les feuilletons. Moins pressé de saluer la venue de ce nouveau messie musical, je me surprends, hélas ! nouveau saint Thomas, à douter encore, à me refuser presque à l’évidence, car je l’ai entendu. Or, à l’époque de la banqueroute de la société saint-simonienne, lorsque Bazard et Olinde Bodrigues(t),se séparant du Père Enfantin, le laissèrent entouré d’un petit nombre de partisans, celui-ci se retira avec Barrault, Michel Chevalier, Duveyrier, Félicien David, sur les hauteurs de Ménilmontant, où ils cherchèrent à mettre en pratique leur théorie sociale, leur rêve égalitaire. En France, pour toute doctrine, pour toute entreprise, pour toute chose, il existe deux issues : le succès et la Cour d’assises.
(1) Partisans et propagateurs du Saint-Simonisme, ils s’étaient faits les disciples du P. Enfantin dont ils se séparèrent lors de la dislocation de la. secte.
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