LES TROIS CRISPINS
Comédie en 1 acte, et en vers, de M. Samson.
RAYMOND POISSON . MM. Provost.
PAUL, son fils . Samson.
ARNOULD, fils de Paul Poisson . Régnier.
BEAUSÉJOUR, acteur de province . Michaud.
MARIANNE, nièce de Paul Poisson . Mlle Brohan.
Tout le monde a remarqué ce soir-là la présence du duc de Guiche à la Cour. Le duc de Guiche, fds aîné du duc de Grammont, avait été le compagnon d’enfance du duc de Bordeaux. Tout récemment encore, resté fidèle aux opinions de ses parents, il avait fait le pèlerinage de Belgrave- Square pour répondre à l’appel du prince proscrit, appel dont, entre tous les légitimistes, il avait seul été honoré. Mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas, et l'automne dernier, à Tarbes ou à Bagnères, il sollicita l’honneur d’être présenté à M. le duc de Nemours qui lui fit répondre qu'il ne demandait pas mieux, mais que cette présentation devait nécessairement en entraîner une autre. Elle a eu lieu. Arrivé à Paris, soit hésitation, soit manque de tact, soit, ce qui est vraisemblable, ces deux motifs réunis, le duc de Guiche différa outre mesure sa présentation au Roi ce qui lui valut un accueil froid et sévère. Aujourd’hui le pas est fait, et les journaux légitimistes le déchirent, ses anciens amis lui tournent le dos, tandis que ceux d’hier ne lui témoignent que de l’indifférence, car ils se sentent trop maîtres du terrain pour qu’un beau nom et un bel air, seules vertus reconnues jusqu’ici au duc de Guiche, ajoutent beaucoup de poids dans la balance qui toute entière penche de leur côté. On ne saurait, ce me semble, blâmer un jeune homme de vouloir servir son pays, mais au moins aurait-il dû distancer un peu plus ses dévouements.
Cette défection avait été précédée de celle du marquis de Bethisy, le même qui l'année dernière a perdu sa femme, créature ravissante, frappée d’une mort subite peu de temps après ses couches. Voici comment les choses se sont passées : sa grand’mère la duchesse de Gontaut, l’amie la plus dévouée de la famille déchue, ayant avisé
une demoiselle de Lespinasse, fille d’un pair de France de création récente, cousue d’écus, avait jeté sur elle son dévolu pour je ne sais lequel de ses neveux qui avait grand besoin de rafraîchir et de dorer à neuf son blason terni faute de moyens de le tenir en état. Or donc elle eut l’heureuse idée de charger M. le marquis de Bethisy de tâter le bourgeois à l’endroit de sa fille unique. Le marquis se met en campagne et bientôt trouvant que ce qui est bon à prendre est bon à garder, il se propose lui-même: on lui pose des conditions, il y souscrit de grand cœur et, aujourd'hui, il est Pair de France et va au Château.
— Mais, monsieur de Lespinasse, dit un jour le Roi à ce dernier, ce marquis de Bethisy dont vous me parlez, n’a-t-il pas fait dans une occasion récente un voyage à Londres ?
— Oui, Sire, mais c’était pour prendre congé I
Le mot a couru tout Paris.
J’ai revu ce jour là à la Cour, pour la première fois depuis bien des années, le prince Alexandre de Wurtemberg qui a considérablement engraissé et qui, pour avoir conservé un faux air ou plutôt un reflet de l’Empereur, me semble n’avoir pas gagné en noblesse et en distinction.
Je cultive, comme de coutume, le salon de la princesse de Lieven où, comme de coutume, lord Brougham (1) a fait son apparition lors de son passage à Paris. Un soir il entre et, sans saluer personne, s’assied en face de la princesse et s’écrie :
— Il y a en ce moment à Paris un intrigant, une
(1) Homme politique anglais (1778-1868), membre du Parlement; avocat célèbre; il défendit la reine Caroline dans le procès en divorce que lui avait intenté son mari le roi Georges IV en 1820.
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vipère, l’espion d’uneautre vipère, un vil et plat coquin, dont un méchant hasard a pu seul faire un anglais; eh bien ! cette vipère est reçue chez Mme la princesse de Lieven, et M. le Ministre des Affaires étrangères que voici, lui donne demain à dîner ce qui me procurera le désavantage de l’envisager face à face !
— Mylord, lui répond M. Guizot, je ne conçois rien à votre colère contre M. Reaves, car c’est évidemment de lui qu’il s’agit (M. Reaves est un homme d’esprit mais dont les opinions politiques cadrent peu avec celles de Rrougham). Savez-vous que, loin de vous rendre le mal pour le mal, il est pénétré pour votre mérite, votre savoir et vos ouvrages de la plus haute admiration ; pas plus tard qu’hier il m’a parlé de vous avec un véritable enthousiasme !
— Ah, vraiment, s’écria Rrougham, au fait c’est un garçon d’esprit, il en a même beaucoup, il a même quelques bonnes qualités, c’est justice à lui rendre, il en a même d’éminentes ; au demeurant c’est décidément un sujet distingué, nous sommes, je crois, un peu parents, ma foi je serai charmé de le rencontrer demain !
Le tout était débité avec le plus grand sérieux, on riait à se tordre, M. Guizot surtout, car il avait mystifié lord Rrougham et préparé ainsi, pour son dîner du lendemain, une entrevue amicale au lieu d’une rencontre hostile.
Je n’en ai pas fini avec ce salon : il y a à Paris de par le monde un baron de Mtinchausen, ancien ministre de Hanovre à Londres, tout ce que le genre tudesque offre de plus lourd et de moins plaisant, un de ces hommes qui suent l’ennui par tous les pores ni plus ni moins que l’ami Koss, ex- représentant du Danemark à Paris. Voilà qu’un dimanche, où plus de monde que de coutume s’était réuni chez la princesse de Lieven, on le voit
entrer d'un air vainqueur, et portant à la main un bouquet gigantesque, il s’avance vers la maîtresse du logis et lui débite le speech suivant : « Matame la brinzèze, ché droufé tans ma voidure le pouguet ci-joint que m’a tonné mon goger qui édrène sa noufelle voidure : ché n’ai bas gru bouvoir mieux faire que de fous l’ovrir ! »
Stupéfaite, interdite, elle prend le bouquet, balbutie, promène sur l’assemblée un morne regard et, se tournant vers un de ses voisins, lui dit à mi-voix: «Cet homme-là me fait peur. Faut-il que je garde le bouquet toute la soirée ? Je sens que je perds la tête, ne ferais-je pas bien de consulter M. Guizot» ?
En attendant, la jeunesse était tombée sus au vieux diplomate pour lui assurer que ce bouquet, qu'il croyait venir de son cocher, cachait un roman dont il devait être le cruel et insensible héros.
Le temps m’a manqué jusqu’ici pour lire Coningsby et Sybil, de Disraeli, mais en revanche j’en ai vu l'auteur à l’ambassade d’Angleterre. Figurez-vous de grands yeux, un nez épaté, de grosses lèvres, une figure spirituelle, laide et triste* ombragée par des cheveux d’un noir d’ébène tombant en boucles : un juif anglisé, pendu au bras d’une grande perche, suffisamment raide, qui représente une femme, et, à la manière des anglais de province, entrant dans un salon après avoir déposé son chapeau dans l’antichambre. De retour à Londres pour l’ouverture du Parlement, il a été le premier orateur tory qui ait attaqué sir Robert Peel, dans un discours mordant, spirituel et satirique mais courtoisement personnel, genre dans lequel il excelle.
Je n’ai encore rencontré personne qui ait été à même d’apprécier au juste la valeur réelle des ouvrages de cet écrivain, et d’émettre à leur égard une opinion claire, pré-
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cise et bien fondée sur leur portée. Ce que je puis dire, c’est que Disraeli est, à l’heure qu’il est, le favori du public anglais qui lit avec avidité tout ce qui sort de sa plume. Ses ouvrages sont traduits en français, et donnent une idée de la situation actuelle des partis en Angleterre et des idées nouvelles qui s’y font jour dans la société anglaise. Quand je dis la situation actuelle des partis, j’en dis trop peut-être, car dans ce moment une révolution s’opère en Angleterre, et dans quelques jours elle sera consommée et sanctionnée, on en est presque certain, par une des plus fortes majorités qu’ait jamais commandée sir Robert Peel. Aussi est-ce vers l’Angleterre que se tournent en ce moment les regards du monde entier, car elle lui offre sans contredit le plus grand spectacle que puisse offrir une grande nation en temps de paix.
11 faut que je parle aussi d’un débat moins grave, de nulle importance, mais qui n’en a pas moins singulièrement préoccupé les salons et défrayé les causeries de Paris : c’est la réception de M. de Vigny par le comte Molé à l’Académie française. M. de Vigny, dans ses écrits, goûte peu l’Empereur Napoléon et trahit un penchant assez décidé pour la Restauration. Le comte Molé a été Président de la Cour de Cassation sous l’Empire, et dans les rangs de l’opposition sous la Restauration. M. de Vigny appartient par Chaterton et par tous ses ouvrages à l’école romantique, M. Molé, d’un autre temps et d’un autre âge, est resté fidèle à sa jeunesse : un double abîme sépare donc l’un et l’autre et, comme il était à présumer que ces deux écoles politiques et littéraires se trouveraient représentées par le nouveau-néet le parrain, grande était l’attente et lacuriosité du public; seulement, l’on s’attendait à voir ces deux écoles se rencontrer pour se livrer un assaut mutuel de politesse et de courLoisie, et le résultat a été tout autre.
M. de Vigny, son discours rédigé, le communique, selon l’usage, au comte Molé qui, de son côté, rédige sa réplique. L’un et l'autre furent alors mandés devant la commission de l’Académie, pour une lecture préalable, une sorte de répétition à huis clos, de la séance publique. Là déjà, M. de Vigny se posa, se drapa et fit avec une lenteur étudiée et monotone, et au grand ennui de l’auditoire, la lecture de son discours. M. Molé, au contraire, sans apprêt, sans pompe, sans faste, pour ne pas abuser sans doute de son auditoire, lut son discours comme on ferait d’un article de journal, n’appuyant sur rien et glissant nonchalemment sur tout. Chacun se déclara parfaitement satisfait.
Le jour de la séance, la foule s’y porta en masse: les deux camps s'y étaient donné rendez-vous. Pimpant, frisé, bichonné, M. de Vigny, qui semblait ce jour-là résumer et concentrer en sa personne et dans sa mise toute l'affectation que vous trouvez çà et là répandue dans ses écrits, prononça son discours avec cette même lenteur, cette même monotonie dont il avait gratifié la commission. Le public demeura froid et impassible, malgré tous les efforts des amis pour le réchauffer ; le discours, qui offre quelques bons passages, était au demeurant assez peu réjouissant.
Mais à peine M. Molé avait- il ouvert la bouche pour répondre qu’un tonnerre d’applaudissements se fit entendre, pour se renouveler presque à chaque période de son discours, à la grande mortification de son adversaire et de ses amis qui ne comprenaient pas comment M. de Vigny, qui avait entendu ce discours, avait pu se déclarer satisfait de la manière dont il y était traité Et cependant M. Molé n’avail rien changé à ce discours, sinon une seule chose: il ne glissait plus, plus de nonchalance, mais une
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belle et large diction, le ton hautain, mordant et un peu dur de l’orateur politique répondant à un adversaire au Luxembourg ou au Palais-Bourbon. Les voûtes académiques en ont tressailli, et les vieux académiciens, vraies momies mal embaumées, se seraient signés, si ce geste n’avait été hors de mise pendant leur jeunesse, ce qui fait qu’ils ne peuvent en avoir contracté l’habitude.
Le soir de ce même jour, je me trouvais chez Mnie de Courbonne, en compagnie de M. et Mme Victor Hugo, Mme Emile de Girardin, etc. L'école romantique y était en force, quelques amis de M. Molé s’y trouvaient aussi, et vive a été la discussion.
« Je n’aime pas le pugilat et je m’y attendais, a dit Victor Hugo, c’est pourquoi je me suis abstenu de paraître à l’Académie. »
Mme Hugo, femme forte, aux grands yeux flamboyants, aux sourcils noirs et arqués, au nez audacieusement aquilin, aux lèvres d'une éloquente épaisseur, à la gorge et aux hanches sphériques et proéminentes, aux cheveux d’ébène, crépus et s’en allant un peu au gré de tout ce que vous voudrez, le tout constituant une sorte de beauté qui, si je la rencontrais le soir dans un bois, produirait, je crois, sur moi, l’eflet de me faire détaler, Mme Hugo, disje, malmenait à merveille M. Molé ; Mme de Girardin a distribué ses coups de droite et de gauche; bref, les journaux s’en sont mêlés : on a dit qu'il y avait eu des Molés et des Immolés, enfin les Moléistes et les Vignystes nous ont transporté au temps des Puccinistes et des Glückistes.
Mais voici qu’aujourd’hui la question se complique : l’usage établi veut que le récipiendaire soit, après la réception, présenté au Roi par celui qui, à cette séance, occupe le fauteuil de la présidence, formalité indispen-
sable à remplir pour avoir le droit de siéger. Or le Président se trouvant être M. Molé, M. de Vigny, piqué au vif, refuse de passer par ces nouvelles fourches caudines; en vain Villemain, par une lettre toute de conciliation, a-t-il essayé de vaincre cette obstination : vains efforts auxquels M. de Vigny a, dit-on, répondu par une lettre des plus vertes. Chagrinée, effrayée, par cette situation nouvelle, anormale, l’Académie en délibère depuis deux jours sans pouvoir y trouver une solution satisfaisante.
Paris a été cet hiver plus animé encore que de coutume : les hais, les soirées, se sont succédés avec une effrayante rapidité; c’est à vous en donner le dégoût. Les Italiens nous ont donné du nouveau : après Nabucco de Verdi, Hernani du même auteur, que l’on a baptisé du nom de Proscritto , M. Victor Hugo ne permettant pas que l’on fasse usage de sa propriété : « c’est pour sauver le principe », dit-il; cela me semble bien mesquin pour un pair de France. Cet opéra plus faible que Nabucco, n’en offre pas moins quelques morceaux d'une grande beauté. Je goûte assez Verdi qui a parfois de la verve et du nerf. Je veux bien que l’on me fasse pleurer et le plus possible encore, mais je veux que les larmes alternent avec la colère, qu’elles soient le précurseur ou la suite de quelque bon orage, cela seul répond au besoin de mon âme, autrement je m’endors; Verdi a quelque chose de cela.
Je viens d’entendre pour la première fois de ma vie le Matrimonio Secreto. Que j’estime cette musique et que je conçois les jubilations de tous ceux dont elle a bercé l’enfance! Quant à moi, hélas! je suis venu au monde trop tard pour l’apprécier, et j’appartiens à une génération qui apparemment a perdu l’entente du naïf. Un ou deux morceaux dans ce style me vont assez, mais au troisième je pense à autre chose, au quatrième je prends la réso-
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lution de lorgner à droite et à gauche, enfin au cinquième le sommeil me tue et cela en dépit de Lablache dont la voix tonne et dont le jeu pétille d’esprit et de gaité.
Le Grand Opéra nous a donné YÉloile de Séville , grand et ennuyeux opéra de Balfe (1), mauvaise étoile, ma foi, et une étoile fixe encore car elle semble s’être perpétuée. Enfin on nous l'a fait filer mais pour la remplacer, par quoi croyez-vous ? Par la Lucia que nous avons entendue à satiété aux Italiens, par la Lucia qui nous rappelle Mario, Moriani, Tamburini, Ronconi, la Persiani, et qu’aujourd’hui l’acteur Duprez a l’audace de nous vociférer et les chevaliers du lustre d’applaudir et le bon public parisien d’en faire autant 1
« Gomme il dit bien ! » s’écrie-t-on !
Oui, mais sacrebleu, comme il chante mal I
Mais il est un jour de réparation, un jour d’oubli pour tous ces mécomptes: c’est lorsque retentit au Conservatoire une symphonie de Beethoven et que j’entends cet orchestre qui n’a qu’un corps, qu’une âme, qu’une volonté. Dernièrement j’y ai entendu, pour la première fois, un morceau des plus remarquables : c’est le chœur des Derviches de Beethoven, morceau fantastique où domine l’harmonie imitative, car l’orchestre exécute un certain mouvement de rotation qui va crescendo, qui monte, monte et s’en va en tourbillonnant comme les danses frénétiques de ces fanatiques de l’Orient. Ce morceau, d’une grande originalité, n’a cependant rien de confus, de trop vague on d’inintelligible : ce qui le prouve c’est qu’il a été de suite saisi, applaudi et redemandé par le public français qui rejette impitoyablement tout ce qui n’est pas suffisamment clair
(t) Chanteur et compositeur anglais. A écrit de nombreuses partitions parmi lesquelles il faut citer une Manon Lescaut créée par la Malibran en
et précis, et qui goûte peu les excursions dans la sphère de la métaphysique et des brouillards mis en musique.
On commence à connaître et à apprécier Mendelsohn, et sa 3e symphonie a récemment lutté avec succès contre la 4e de Beethoven, une des plus faibles, à la vérité, du grand maître. Je ne vous parle pas des solistes qui se font entendre au Conservatoire, honneur difficile à obtenir et chèrement acheté, ma foi, car ces malheureux se font littéralement écraser entre deux symphonies et sont engloutis dans le llux et le reflux des grandes masses musicales qui ouvrent et terminent le concert.
26 février.
Je reviens à l’instant de chez M. et Mme Emile deGirardin. Mario, Batta et Mme Damoreau s’y sont fait entendre. Le monde élégant s’y mêlait aux notabilités littéraires, et l'on y voyait côte à côte la princesse de Ligne, Mme Sophie Gay, la duchesse de Galliera. M1Ie Rachel, lady Dufferin, le comte de Saint-Priest chez lequel j’ai dîné la semaine dernière et qui est un des hommes les plus spirituels que l’on puisse voir, Alfred de Musset, enfin une masse de feuilletonistes et tous les premiers Paris de la Presse.
Emile de Girardin a tout à fait bonne façon, par lant bien et mêlant toujours des idées et de l'esprit à tout ce qu’il dit, il est actuellement un des publicistes les plus distingués de la France. 11 est craint, peuaiméen général, et travaille aujourd’hui à se réhabiliter dans l’opinion
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publique toujours rigoureuse, un peu par jalousie pour les favoris de la fortune ; or les moyens qu’il a mis en œuvre pour y arriver n’ont pas toujours été exempts de reproches, ni parfaitement scrupuleux. Sa femme étant connue par ses œuvres, je me bornerai à dire qu’elle rachète, par une conversation qui pétille d’esprit et abonde en saillies, ce que son ton peut offrir de trop masculin.
Mme Sophie Gay, l’auteur élégant du Lorgnon (1) est vieille, sèche, maigre, peu avenante et a quelque chose de vulgaire, qui vous choque, dans sa manière de s’énoncer.
Mlle Rachel se distingue par son excellente tenue qui accuse de la réserve, de la simplicité, point de désir indiscret de briller et point de gêne ; causant bien, avec simplicité, on dirait une personne façonnée dès sa naissance aux bonnes manières et au ton des salons. Elle était vêtue de noir et, n’était un malencontreux diadème en diamants, de forme antique, rien ne trahissait en elle une reine de comédie.
Lady Dufferin est une rose plus qu’épanouie mais pas encore fanée et qui, plus que la fameuse lady Seymour sa sœur, a de l’esprit ; à ses pieds sont prosternés deux vieux sphinx représentant à eux deux pour le moins un siècle et quart : l’un est l’amiral de Lassus, l’autre M. Destourmel, auteur estimé d’un voyage en Orient.
« Vous faites l’effet, disait-on ces jours-ci, à lady Dufferin de la chaste Suzanne entre les deux vieillards. »
« Ne serait-ce pas plutôt, répondit-elle, de Suzanne entre deux chastes vieillards? »
(1) Victor de Balabine commet ici une erreur. Le Lorgnon est de Delphine Gay, M"' Emilede Girardin.
28 février.
Si ma cheminée pétille, c’est que l’habitude est une seconde nature car, du reste, c’est pour le moment un luxe inutile : mes fenêtres sont grandes ouvertes, et machambre inondée de soleil, quatorze degrés Réaumur à l’ombre, jamaisde mémoire d’homme rien de semblable nes’était vu ; les lilas et les seringas poussent des feuilles, les gazons sont verts et touffus comme au mois de juin, les arbres bourgeonnent, mon cœur se dilate; j’ai rencontré un anglais en pantalon d’été, j’ai été tenté d'échanger un shakehand cordial avec lui. On médit que nous paierons cher ce phénomène, je réponds qu'il vaut mieux payer cher de la bonne que de la mauvaise marchandise, ce qui arrive le plus souvent.
Dans la journée, lord Cowley nous a annoncé que le télégraphe venait d’apporter la nouvelle que le fameux bill de sir Robert Peel avait passé la veilleà une majorité de quatre-vingt-dix-sept voix. C’est un peu moins que l’on ne s’y attendait, mais on considère cette majorité comme suffisante pour paralyser l’opposition des lords.
Ce soir, aux Italiens, la première représentation de Scaramouche, opéra deRicci (1). De la verve, de l’entrain, de la gaieté dans le premier acte, des longueurs dans le
(1) Louis Ricci (1805-1859), compositeur italien de grand talent qui a laissé un bagage musical important. Le titre exact de la pièce dont il est question ici est Un avantura di Scarramucia.
Son frère Frédéric (1809-1877), également compositeur, a laissé un nom très honoré parmi les musiciens.
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second, point d’originalité mais en somme un agréable gaspillage. La Persiani et Lablache, surtout, excellents; deux ou trois jolies femmes au théâtre, tout juste de quoi utiliser votre jumelle.
A onze heures un quart, chez notre bonne petite vieille Mme de Courbonne : « Mon Dieu, me dit-elle, que je souffre d’entendre s’écrier de tous côtés : « quelle chance, est-elle heureuse ! » en parlant de cette pauvre Julie S..., tandis que je suis convaincue qu’elle est en ce moment la femme la plus malheureuse du monde. »
Et, en effet, le jour même où se célébrait à Trieste, dans l’église grecque, le mariage de Julie S..., le mari tombait malade et, après vingt-quatre jours de fièvre céré- ' braie, pendant lesquels sa femme n’a pas quitté le chevet de son lit, il a succombé. Pauvre Julie, pour moi je la plains bien sincèrement.
A minuit un quart, chez la duchesse de Rauzan où j’ai trouvé Salvandy, toujours vainqueur, toujours chevalier aimable et galant ; le bout de la queue du chien d’Alcibiade, comme l’appelle un méchant journal. A une heure, je suis rentré chez moi après avoir fait à pied un tour sur les boulevards, portant au bras mon manteau.
1er mars.
Ce matin à dix heures je suis allé voir une exposition de tableaux au bazar Bonne-Nouvelle, organisée au profit de je ne sais quelle œuvre pie; la plupart de ces tableaux sont connus : ce sont des Vernet, des Paul Delaroche, des
Ingres. Mais il en est un qui excite particulièrement l’attention : Marat est assis dans son bain dont l’eau est rougie par le sang qui s’échappe de sa blessure, sa tête entourée d’un linge penche sur ses épaules, un bras tombe en dehors du bain, d'une main il tient encore la lettre par laquelle Charlotte Corday lui demandait une entrevue, son œil est mort et à demi fermé, et un sourire hideux erre sur ses lèvres livides. Certes, si le peintre (1) s’est figuré exciter par son œuvre les sympathies de la postérité en faveur de son ami, il s’est étrangement mépris, car le tableau fait horreur et vous donne des nausées.
Dimanche dernier, de chez la princesse Lieven à l’ambassade de Sardaigne, de là chez le Ministre de l’Intérieur, encore une nouvelle maison et de nouvelles obligations; mais comment ne pas répondre à une politesse, en me rendant à une invitation que je n'avais pas sollicitée; de là, chez Delmar où j'ai dû subir de nouveau les Tyroliens que j’avais déjà entendus la veille chez la princesse de la Tremoïlle.
Lundi, mon jour de Grand Opéra, puis de la musique chez la duchesse de Galbera où Blaes, la clarinette que j’avais connu à Saint-Pétersbourg s’est fait entendre avec sa femme qui chante joliment, et dont la voix douce se mêlait agréablement, dans un fort joli morceau, aux sons si moelleux de la clarinette de son mari; enfin, à minuit chez la princesse de Ligne qui reçoit les lundis.
Encore une soirée chez Mme Emile de Girardin : Rachely a déclamé une scène de Phèdre, la maîtresse du logis lu: donnait la réplique. Là point de prestige de décor et de costume, point d’illusion possible : resserrée dans un espace étroit par un public nombreux et avide qui se
(1) Le peintre David, l’ancien terroriste.
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pressait autour d’elle, Rachel est cependant parvenue à nous émouvoir par la seule supériorité de son incontestable talent ; la couleur absente, le tableau n’en a pas moins charmé nos regards, la couleur n’est qu’un détail, jamais le fond.
J'y ai rencontré Frédéric Soulié : sa physionomie est expressive, sa moustache lui donne l'air d’un ancien militaire, son teint empourpré ajoute encore à la ressemblance ; peu ou point de noblesse dans les allures; M. le marquis de Custine, trop connu pour que j’en parle, enfin le Père Enfantin dans les regards duquel j’ai eu beau chercher ce charme inexprimable, cette puissance irrésistible, cette fascination qu’il exerçait sur les adeptes : je n’y ai rien trouvé, rien, absolument rien ! Enfin, ce regard fabuleux qu’il s’amusait, pendant ses interrogatoires, à promener sur ses juges et ses jurés, ce qui a tant scandalisé M. le Président, où est-il? et cette beauté sans pareille qui faisait tomber en pâmoison toutes les femmes, où est-elle? Le ridicule en a fait justice, le ridicule qui est pour le français ce qu’est pour le scorpion son dard qu'il enfonce dans son cœur après l’avoir dirigé contre son ennemi. Aujourd’hui, l’Enfantin est un Monsieur comme un autre, qui s’occupe de chemin de fer et qui en a toute l’apparence.
17 novembre.
Nous voici à l’entrée de l’hiver. Comme d'habitude l’été s’est passé sans que j’aie quitté Paris, et ce n’est que tout récemment que je me suis permis une petite absence d’un
ANNÉE l S 4 G
jour et demi. Vivement pressé par l'aimable invitation du comte Mole et de sa société je suis allé le voir à Champlâtreux. Parti de Paris à trois heures, à cinq heures et demie j’étais déjà à la grille du château. On entre dans le parc, une allée bordée de vieux chênes et décrivant un circuit autour de la pelouse qui s’étend devant le château vous conduit au perron. Le comte Molé, Mme de la Ferté sa fille et Mnie d'Arbouville sa nièce sont aussitôt descendus au salon et m’ont fait le plus aimable et le plus cordial accueil.
Après une demi-heure de conversation ces dames s'étant retirées, le maître de la maison m’a conduit dans le petit appartement, situé au premier, qu’il m'avait réservé et où je me suis étendu sur un moelleux sofa, en attendant la cloche de sept heures qui devait m’annoncer le dîner. .levais profiter de ce moment de loisir, pour tâcher de donner en peu de mots une idée à vol d'oiseau du château patrimonial de la famille Molé.
Chose aujourd’hui bien rare en France, Champlâtreux n'a pas changé de maître depuis quatre cent cinquante ans. Les vieux arbres du parc témoignent de son antiquité. Moins ancien, le château, construit dans de belles proportions et dans le style Louis XIV, n'a que cent cinquante ans de date. De l’antichambre vous entrez dans un vestibule de forme ovale au fond duquel, se détachant sur les draperies rouges des croisées, est placée la statue colossale de Mathieu Molé, copiée sur celle du musée de Versailles : cette pièce est d’une proportion des plus remarquables. A droite, vous entrez dans la salle de billard ou, si vous l’aimez mieux, dans la galerie de tableaux qui vous retrace la généalogie et l'histoire de la famille, jusqu’au comte Molé actuel peint en pied par Vernet dans son costume de Grand Juge, ministre de la
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Justice sous l’Empire.' Au fond, est un grand tableau qui représente Mathieu Molé calme et impassible, arrêté et insulté par le peuple qui le force, lui et la députation qui le suit, à retourner au Château pour en obtenir atout prix l’élargissement des magistrats prisonniers. On est ainsi transporté en pleine Fronde, aussi n’ai-je pu m’empêcher de citer à l'hôte aimable qui me faisait les honneurs de son salon, ces paroles du Coadjuteur: « Si ce n'était un blasphème de dire qu'il y a quelqu'un d e plus brave que M. le Prince et le roi Gustave, on nommerait Mathieu Molé ! »
Cette salle vous conduit au salon de réception, pièce à peu près carrée, d’une belle dimension, tapissée de damas rouge dans des encadrements en or et réunissant, comme celle qui la précède, la beauté des proportions à la richesse du bon goût et à 1 élégance de l’ameublement.
Puis enün, la Chambre dite « du Conseil », depuis que le Roi actuel y a convoqué un jour le Conseil des Ministres qu’il est venu présider en personne, afin de pouvoir, en honneur du comte Molé, dater quelques ordonnances de Champlâtreux. Cette pièce est toute en bois sculpté d’un travail admirable et dans le style Louis XV le plus pur.
A gauche du vestibule ovale, vous entrez dans la salle à manger dont les portraits de Louis XIV, d’Anne d’Autriche, du Grand Condé, du cardinal de Retz, de Mazarin sont l’unique ornement. Une porte latérale conduit dans le cabinet et la chambre à coucher du comte qui par un sentiment de parfait bon goût, s’abstenant de tout luxe , à mis ces deux chambres, pour leur ameublement, au niveau de celles qu’occupent au premier les membres de sa famille et les visiteurs qui viennent le voir.
Mais déjà un premier coup de cloche m’a averti qu'il était temps de taire ma toilette, et bientôt après, un second m'a appelé dans le salon où j’ai trouvé Mmes de Castellane, de la Ferté, d’Arbouville, de Neuwerkerque et MUc de Champlâtreux et MM. Molé, de la Ferté et Neuwerkerque. Le dîner a été fort gai, la soirée s’est passée en conversation: Mme d’Arbouville nous a fait la lecture d’un proverbe fort original d’Alfred de Musset (qui, par parenthèse, se grise tous les jours), et à minuit l’on s’est séparé pour se retrouver au déjeuner dinatoire auquel vous convie la cloche de onze heures. Puis, arrivent les journaux de Paris, on cause polilique, puis à deux heures la promenade dans le jardin et les bois d’alentour; bien entendu je me suis fait tout montrer depuis la basse-cour jusqu'au moindre camélia, depuis le plus gros chêne du parc jusqu’au dernier de ses rejetons, et, en vrai propriétaire, le comte Molé s’y prêtait avec infiniment de bonne grâce. De vastes pelouses de gazon se déroulent «levant les façades du château, et, entre les massifs, apparaissent çà et là les coteaux environnants et le versant de ceux de Montmorency qu i sépare Champlâtreux de Paris.
A dîner nous avons repris nos places de la veille. Les dames en manches courtes et décolletées, les hommes en cravate blanche et souliers, enfin les valets en grande livrée, telle est la tenue de cette maison où le service se fait avec un ordre, une régularité et un silence qui ne laissent rien à désirer. A onze heures, quoique vivement pressé de rester deux jours de plus, j'ai pris congé de mon hôte hospitalier et de son aimable société que je quittai avec le sentiment de l'écolier qui retourne à l'école, et à une heure j’étais à Paris ayant fait sept lieues en deux heures.
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Ou est bien dans ce château de Ghamplàtreux, arraché des mains révolutionnaires et reconquis sur la bande noire par le propriétaire actuel, grâce aux privations qu’il n’a cessé de s'imposer, depuis son enfance, pour rendre cet antique manoir à son illustre famille. Là, rien qui vous rappelle le bourgeois parvenu ou le salon doré du banquier millionnaire, sur les murailles duquel vous cherchez involontairement et vous croyez retrouver la trace de votre lettre de change de la veille. Là, au contraire, tout vous repose des Rothschild et autres Fould; mais là aussi sachez, et ne l’oubliez pas, que, soit que vous soyez au jardin, soit que vous vous retiriez dans votre cabinet ou dans votre chambre à coucher, vous êtes toujours dans un salon : c'est là une impression qui s’attache à vous et ne vous quitte plus tant que la grille du parc ne s’est pas refermée sur vous. Tel est le château et telle est l’existence à la campagne du plus grand seigneur de la France actuelle, de celui, du moins, qui sait le mieux harmoniser son nom, sa position dans le monde et sa fortune.
Paris est encore mort, ou plutôt fait le mort, car sauf les Normanby qui ont reçu quatre vendredis de suite, et les Galbera qui commencent, rien ne bouge ; encore le cercle à l’ambassade d’Angleterre est-il essentiellement « private et select » et presqu’exclusivement composé d’étrangers.
Un violent mal de tète m'a empêché de me rendre au Cercle du duc de Montpensier, où le marquis de Normanby brillait par son absence: depuis que, ainsi que l’ont raconté les journaux, il s’est présenté au prince et à la princesse en même temps qu’au prince de Joinville, marquant par là qu'il ne voulait pas faire partie du corps diplomatique invité tout exprès pour être présenté à la
duchesse de Montpensier, qu’il ne se souciait pas de confondre la famille royale de France, à laquelle il était prêt à présenter ses respectueux hommages dans la personne des princes absents à l’époque de son arrivée, son absence a suffi pour faire baisser les fonds, sa présence pour les relever.
Cet incident est donc clos. Il est fort possible que, d'ici à l’ouverture des Parlements des deux pays, le tout se passe en notes et contre- notes auxquelles le public restera étranger. Toutefois, on est loin d’être sur des roses, on ne sait d’où viendra l’orage, mais on sait qu’il viendra : on a assez de confiance dans lord Palmerston pour cela. Si on a bien vite ici oublié 1840, on sait que le noble Lord se ressouviendra longtemps de 1846. Aussi, tourne-ton les yeux aujourd’hui avec infiniment de complaisance vers ceux dont on les détournait hier, et le public des salons, comme les badauds des clubs, d’Anglais qu'ils étaient, sont-ils tout Russes de pied en cap; ajoutez à cela la circonstance fortuite du traité de commerce que nous venons de conclure, et les décorations accordées à MM. de Barante et à Kisseleff, et en voilà plus que suffisamment pour faire croire à une foule de gens que l’alliance russe existe en chair et en os, qu elle a renversé et remplacé la trop fameuse, et pour le moment défunte, entente cordiale.
5 décembre.
Hier soir, nous avons eu un concert monstre chez le Ministre des Affaires étrangères : une cohue épouvantable.
plus de douze cents personnes, une chaleur suffocante et le bey de Tunis. Ce dernier étant traité ici comme un prince indépendant, tandis que les autres puissances ne voient en lui qu’un vassal de la Porte, les ambassadeurs, celui d'Espagne excepté, se sont abstenus de paraître à cette fête pour éviter les difficultés de préséance qui auraient pu résulter de leur présence chez M. Guizot dans cette occasion.
N’ayant rien à redouter de ce côté là, et les invitations du Ministre ne disant mot du Bey qui était invité à l’égal du commun des mortels, nous n’avons pas, pour notre part, cru devoir nous occuper de tout cela: aussi, avonsnous été reçus avec une satisfaction marquée.
Le Bey est bel homme, chausse la botte vernie, porte l'ignoble costume des Turcs modernes et ne débite pas, je l’espère pour lui, du moins, la moitié des madrigaux que lui attribuent les journaux. Faire mousser un Bey est une spécialité comme une autre.
Année 1847
Sommaire. — Un bal monstre à la Cour. — Le Nouvel An russe. — Un marchand de savon. — Les princes chez M"* de Castellane. — Robert Bruce, de Rossini. — Un incendie chez le duc de Galliera. — Un plaidoyer d’Alexandre Dumas. — Une opération chirurgicale. — Conflit entre Guizot et l'ambassadeur d’Angleterre. — Nuit de verglas. — Mort du fils unique des Galliera. — La Russie pourvoyeuse de grains. — Alexandre Dumas chez le peintre Gudin. — Le rôle de la Russie dans la crise européenne. — La mort de la comtesse de Castellane. — Paris oublie vite. — Anglaises à Paris. — Le Christophe-Colomb, de Félicien David. — Le harpiste Godefroid. — Le tableau de Couture. — Bruit de l’arrivée de l’Empereur de Russie. — Le procès Teste-Cubières. — Fête donnée par le duc de Montpensier. — A l’approche d'un congé. — Une chasse à courre. — Le drame Praslin.
20 janvier.
1847! Est-ce bien possible ! Est-il possible qu’au mois de juin prochain, cinq ans auront passé, ou plutôt glissé, sur mon existence depuis le jour où je me suis séparé de ma famille? Cinq ans qui se sont évanouis comme un rêve, comme doit s’évanouir l'existence elle-même qui n’est, elle aussi, qu'un rêve brillant pour quelques-uns, et creux pour la plupart, creux comme tant de rêves que rêvent mon cerveau ou mon cœur, comme celui, par exemple, que je choyais tout particulièrement, celui de voir mes parents cet hiver. Hélas! il a été si peu goûté,
VICTOR DE BALABINE
que force m'a, été d’en ajourner l'accomplissement à des temps plus propices, mais comme il est dans ma nature de rêver, j'ai recommencé de plus belle: je rêve donc maintenant que je viendrai voir les miens l'automne prochain, que je pousserai une pointe vers Pultawa, chemin faisant Moscou et Kieft — tout bon Musulman n’a-t-il pas fait son pélérinage et visité la Mecque et Médine? — puis, en décembre, je verrai un peu les hommes et les choses de mon pays, puis enfin, en janvier, je reprendrai le chemin de mon brillant exil et recommencerai à rêver au bonheur de revoir ma patrie. Serait-ce là encore un rêve creux? Cela se pourrait bien, hélas ! car, si je propose, d’autres que moi disposent, aussi, n’en reparlerai-je plus qu’au moment de partir... si jamais partir il y a...
Paris est, cette année, en retard de plaisirs : la petite session du mois d’août, les inondations, la disette, tout cela a reculé la renaissance du bruit et des fêtes. Toutefois, depuis le premier de l’an, c’est à qui regagnera le temps perdu. Nous avons eu le bal monstre du Château: cinq mille invitations, un étouffoir, une cohue, une masse incommensurable de militaires dont les épaulettes et les éperons font le malheur des dames, et quelques habits habillés de fantaisie qui, à la manière dont ils étaient portés, indiquaient bien que deux Révolutions avaient accompli leur cours depuis l’époque où ils étaient autre chose qu’un déguisement.
Nous étions comme de coutume nombreux au Cercle diplomatique, moins nombreux toutefois qu’au jour de l’an, car il y a, à ce qu’il paraît, parmi nous des gens que l’on n’invite pas même à ces grandes choses. Réduits pour la plupart au nombre mystique et invariable de trois, nous n’étions en tout et pour tout cette lois que
deux pour représenter le colosse du Nord, Kourakine étant grippé: mais dans les petites I »oi tes, les bons onguents, dit-on.
Le Roi, toujours causeur facile et gracieux dans ces occasions, était suivi de près par la Reine Marie-Christine, au bras de laquelle était l’innocente cause de la rupture de la fameuse entente cordiale. La taille de l’Infante (1) est moyenne, ses cheveux noirs et touffus, ses yeux grands, noirs et intelligents, son nez un peu fort, sa bouche un peu longue, sa gorge très replette, sa taille mince, le reste comme la gorge. Son teint est blanc mat et uni et ses dents bien rangées. Elle réunit tous les éléments qui constituent une jolie femme, sans l’ètre précisément: mais pour n'être pas une jolie femme dans l’acception la plus large de ce mot, elle n’en est pas moins une charmante petite créature, appétissante et bonne à croquer, comme on dirait s’il s’agissait d’une bourgeoise, et qui. avec un charmant petit accent national, vous demande en français, s’il fait froid en Russie et vous dit fort judicieusement : «Comme il fait chaud ce soir! »
Le Cercle terminé, nous nous sommes donné rendezvous, mon chargé d’Atfaires et moi, au haut du grand escalier. J’ai gagné non sans peine la salle des Maréchaux, où j’ai été balloté ça et là par les torrents de la foule qui se pressait pour voir la Cour que nous venions de quitter; puis j’ai raccroché, je ne sais trop comment, Mme de Contades qui ne savait plus où elle en était, et qui me demandait quel nom donner à ce qu’elle voyait ou plutôt à ce qu’elle ne voyait pas, puis, toujours entraîné par le
(I) L'Infante Isabelle, Heine mineure d'Espagne qui devait régner sous le nom d’Isabelle II avait alors quatorze ans. Déjà plusieurs prétendants aspiraient à sa main et leurs rivalités commençaient à diviser les puissances. On sait que deux ans plus tard, elle épousa son cousin Don François d'Assise.
courant, je nie suis trouvé dans la galerie de Diane, où j'ai fait naufrage devant une véritable muraille chinoise qui figurait une contredanse; alors j'ai dit à Mme de Contades de prendre le bras du Préfet de la Seine parce que je voulais m’en aller, enfin audacieux et fluet, et longeant les bancs en allant à la découverte de ces quelques frais visages inconnus que, de loin en loin, on ne rencontre que là, quelque fille de professeur ou quelque femme de colonel, je donnai contre Kisseleff qui, selon son habitude, se livrait aussi à ce doux passe-temps, tout en cherchant la porte ; enfin nous atteignons le vestibule et nous voyons passer devant nous, appuyé sur les bras de deux des siens et suivi des aides de camp du Roi, l’Ambassadeur de Sa Hautesse qui a daigné se trouver mal.
Partis à huit heures, nous étions de retour à neuf heures trois quarts, et à dix heures chez Mme Naryshkine où, à l'occasion de notre nouvelle année, toutes les Russies s’étaient données rendez-vous, parées de blanc et très sensibles à ce que nous les eussions préférées aux ineffables délices que nous venions de quitter. Là, force questions sur la toilette de la duchesse de Montpensier.
« Robe de crêpe blanc uni, ai-je expliqué, volants pareils, bouquet de camélias ponceaux à la ceinture entouré et parsemé d’une masse de diamants; autre bouquet de camélias de la même couleur rattachant la robe par le côté, également parsemé de diamants, mêmes fleurs sur la tête et force diamants dans les cheveux comme autant d’étoiles sur le sombre azur du firmament et au cou une rivière ruisselante et scintillante de lumière: en somme une toilette pleine de goût, à la fois simple et splendide. »
Les autres princesses en rose et volants en dentelles. La duchesse de Nemours a conservé son éclat, ses joues
roses et son accent allemand. Mais la princesse de Joinville hélas ! — qu’est devenu ce je ne sais quoi d’exotique, cette grâce d'outremer qui l’avaient accompagnée en France? — évaporée, desséchée! la bise, la civilisation, l’Europe ont souillé sur tout cela: la pauvre enfant n’est plus que maigre, bien tournée et telle que si elle était née en France.
La veille de l’An, et en son honneur, après un dîner je ne sais où, un acte et demi de Don Pasçucile et un bout de bal chez la princesse de Ligne, je suis allé vers minuit rencontrer la nouvelle année chez la comtesse Tolstoï née Perowky, où j’ai avalé à sa santé un verre de champagne tiède et deux tasses de thé de meme température mais qui. en revanche, m'ont fait passer une nuit blanche.
J’avais, je m’en souviens, ce jour-là dîné chez Fould, député- banquier, qui avait réuni à sa table Salvandy, le Président de la Banque de France, le directeui généia! des douanes et bon nombre de ses collègues en députation. J’avais pris la précaution, pour me trouver en pays de connaissance, d'enrôler à mes côtés Morny et Emile de Girardin. Or, dans mon voisinage se trouvait un petit homme court et gros qui n’était autre que M. Clapier, député de Marseille. A peine étions-nous attablés qu il entonna, à trop haute et trop intelligible voix, une minutieuse dissertation sur la fabrication du savon : il est négociant et comme tel, pense que c’est là un précieux ingrédient d’exportation. Le fait est qu il en exporte tant, qu’il ne lui en reste rien pour un autre usage rudimentaire mais qu’il semble ignorer, témoin le velours de ses ongles.
Voici un échantillon de la conversation qui s’engagea entre lui et Girardin.
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— Venez-vous souvent, à la Chambre? demanda- t-il à ce dernier.
— Presque jamais.
— Et pourquoi ?
— Parce que je pense que c’est inutile.
— N’y trouve- 1- on pas cependant réunie l’élite de la France?
— Ah, vous pensez que nous sommes l’élite de la France?
— Ma foi oui, et vous?
— Pauvre France !
— Toujours est-il que nous représentons le pays!
— Ah, vous croyez cela, mais d’où venez-vous donc?
— De Marseille !
— Et l’on croit cela à Marseille ?
— Et à Paris ?
— A Paris l’on fait semblant ou si l’on y croit, ce n’est point comme à une réalité, mais comme à une fiction peutêtre nécessaire.
Ce colloque entre un député tout neuf, bouffi d’orgueil, représentatif et un député vieilli dans le métier et dans ce qu’il y a de plus décevant au monde : le journalisme, ce colloque rapproché de ce que me disait l’automne dernier le plus loyal de nos hommes d’État sur le développement progressif de la corruption au sein du régime constitutionnel, je le recommande aux méditations approfondies de nos enthousiastes qui se figurent, bonnement, que de la liberté de la Presse et du choc des Opinions jaillit la vérité, et autres banalités semblables.
Mais j’en reviens à mon député tout neuf.
« J’ai, dit-il avec le plus grand sérieux, sur la marine, des idées qui me sont propres, qui peuvent paraître originales mais qui prennent leur source dans une convie-
lion profonde. Le commerce rapporte à l'État environ quatre-vingt-cinq millions, la marine qui est là pour protéger le commerce, coûte à l’État cent quatre-vingts millions; supprimez les douanes et leur revenu et supprimez la marine et vous serez en gain net de cent millions. »
Voilà un échantillon de ce dont est capable un honorable. Enfin, au poisson, il en est venu à nous parler de Marius et de Metellus, et alors à force de me tordre de rire, j’ai avalé de travers ce qui heureusement a fait diversion.
Mais les liais et les soirées se succèdent. Mme Delmar qui, les années précédentes, n’ouvrait jamais sa porte avant dix heures, de sorte que, si le hasard vous y amenait à dix heures moins cinq minutes, vous trouviez porte close et vous étiez forcés de vous faire, en attendant, voiturer aux Champs-Élysées pour tuer le temps, vous invite cette année à huit heures et demie, de façon qu’en y arrivant à cette heure à peu près impossible, vous servez en quelque sorte de pousse-café aux convives qui y ont dîné et qui sont enchantés de voir apparaître quelque nouvelle figure, pour raviver la conversation qui s’endort, repue qu’elle est d’ailleurs par une table fort bonne.
Toutefois, la meilleure table de Paris est toujours, à mon avis, celle de l’Ambassadeur de Sardaigne dont l’ordinaire surtout est des plus remarquables. Le hasard m’y a rapproché dernièrement de la marquise de Villafranca et de sa jolie belle-fille que je connaissais depuis longtemps sans les connaître.
Dimanche dernier, de chez la princesse Lieven, dont le cercle toujours restreint, est invariablement le même car il y a peu d’élus, je suis allé chez madame de Castellane où j’ai trouvé peu mais bien : les ducs d’Aumale et de
Montpensier, le comte Mole, la duchesse de Praslin et notre ami et collègue de Suisse.
C'était la première fois que je voyais les Princes en si petit comité, car on ne voit le duc de Montpensier qu'aux grands bals et le duc d'Aumale au Château ; c’était en effet la première fois qu'ils dérogeaient à leurs habitudes. Pendant plus d'une heure ils ont tenu le dé de la conversation, admirablement secondés, d’ailleurs, par la maîtresse de la maison. Le duc de Montpensier a été vif, spirituel, très moqueur, riant beaucoup et débordant de gaîté ; le duc d'Aumale plus grave, mais donnant aussi souvent un tour plaisant aux choses sérieuses qu’il racontait.
Ils avaient été au concert du Conservatoire le matin et en parlaient fort sérieusement le soir. Ils ont conté, fort plaisamment, leurs mésaventures nombreuses sur le chemin de fer du Nord qu’ils parcourent sans cesse dans tous les sens, et dont la réputation est proverbiale. Je leur ai conté comment Pahlen en allant à Mouchy, à dix lieues de Paris, avait perdu sa valise, son valet de chambre et un temps précieux dans la plaine de Saint-Denis, aux portes de Paris, faute de charbon. Enfin, ils ont été charmants et d’une politesse qui ne laisse rien à désirer. Les princes partis, nous sommes tombés d’accord pour reconnaître qu’abstraction faite de leur rang, il est rare de trouver dans le monde des jeunes gens dont on aimerait autant à cultiver la société.
Je ne dirai que peu de mots sur ce que l’on nomme le nouvel opéra de Rossini, qui n’est autre qu’un composé d’anciens morceaux tirés de ses anciens opéras, adaptés à une sorte de drame intitulé Robert Bruce , et détestablement chanté en français par des gosiers français, assez aptes, et encore ! à l’exécution dramatique de la musique
française, mais parfaitement impropres à reproduire les modulations si légères, si ornées, si délicates de la musique italienne en général et de Rossini en particulier. 11 faut lire, pour les détails, l’excellent feuilleton de Berlioz sur ce sujet dans les Débats. Quant aux Italiens ils ne nous ont rien donné de nouveau depuis les Foscari. Pour les autres spectacles ce n'est point la saison, car les devoirs du monde, devoirs quotidiens et nombreux, ne vous laissent guère le loisir de les hanter.
Les Normanby (1) se sont mis en frais et ont bien vite fait oublier, par leurs qualités aimables et les habitudes de sociabilité que leur a données un séjour prolongé en Italie, les Cowley, leurs prédécesseurs de taciturne mémoire et de peu réjouissante apparence. Ajoutez-y une nièce aux beaux yeux bleus, aux beaux cheveux blonds, qui fait l’ornement de la maison, et la préférence s’expliquera d’elle-même.
Enfin, avant-hier, nous avons eu la parodie du bal de Schwarzenberg. (2) Le duc de Galbera avait ajouté à ses salons trop petits pour recevoir la foule, une salle de bal construite dans le jardin, dans laquelle on pénétrait par les fenêtres du salon transformées en portes d'entrée. Toute la société élégante de Paris s’y était donné rendezvous, le bal était des plus animés, lorsque vers minuit et demi, à deux pas d’un pâté devant lequel je causais avec quelques dames, une légère colonne de fumée s’échappe en tourbillonnant de derrière une portière.
il) Lord Normanby avait remplacé lord Cowley comme Ambassadeur d’Angleterre.
(2) Le duc de Galliera avait eu la fantaisie de rappeler le fameux bal donné en 1810 à l’Ambassade d’Autriche, en l’honneur de Napoléon et de Marie- Louise, et durant lequel éclata le terrible incendie qui fit de nombreuses victimes.
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Ces dames me demandent l’explication de ce phénomène, je leur réponds que ce sont des parfums que l’amphytrion fait brûler en leur honneur : en attendant la fumée se répand en sortant de plusieurs endroits à la fois, avec la fumée se répand aussi l’alarme, les dames s’agitent, les maris cherchent leurs femmes, on arrache les portières, on se précipite vers la porte de sortie, les fleurs de l’escalier sont renversées, on se presse, on se bouscule, les voitures que l'on avait renvoyées ne sont pas revenues, on ne retrouve pas ses gens. Quelques dames traversent la cour sans manteaux et se précipitent dans le premier fiacre venu, pour regagner le logis, d’autres vont demander l'hospitalité à la duchesse de Poix qui demeure à côté ; puis les sapeurs-pompiers arrivent, on arrose, on déchire les tentures, bref on se rend maître du feu, et la danse, interrompue pendant environ trois-quarts d’heure, recommence pour le quart environ de la société qui avait tenu bon et pour M. le duc de Montpensier auquel la maîtresse de la maison avait fait les honneurs de son petit incendie comme elle lui faisait ceux de son bal, c’est-à-dire avec un calme et un sang-froid imperturbables.
Les caractères se dessinent toujours dans les moments de crise : la comtesse Roger qui était à mon bras gauche était devenue mélancolique, la princesse Lubow Galitzine qui s’était emparée de mon bras droit était dans tous les états, une autre compatriote, la princesse Julie Gagarine détalait en riant et en disant que cela l’amusait beaucoup, et la princesse de Montbard et sa fille déclaraient qu'elles ne bougeraient que quand le feu prendrait après leurs robes, et encore! En attendant, bal et incendie s’en étaient allés en fumée, car le tout s’est borné à un tuyau de calorifère qui avait crevé. Quelques jeunes gens, venus sans domestiques, s’étaient préoccupés du soin de sauver leurs
paletots et étant rentrés dans les salons s’y promenaient dans cet affreux attirail; ils s’en sont dédommagés en faisant une épouvantable razzia sur les truffes qui étaient restées intactes sur le buffet. Le duc en sera quitte pour réparer les dégâts et recommencer son bal, ce qui n'est pas bien malheureux quand on est millionnaire. Pour moi, j’ai dû subir le bal jusqu’au bout, car n’ayant ni femme ni fille à emmener, il eût été indécent de quitter la maison dans un moment d’embarras.
ü février.
Il faut lire le plaidoyer d'Alexandre Dumas (1), publié par le Journal des Débats du 30 ou 31 janvier. Gela fait, en ce moment, le sujet des conversations dans tout Paris. Le fait est que c’est la chose la plus exorbitante du monde : on en rit beaucoup mais on s’en indigne encore plus.
Dimanche dernier j’ai trouvé Madame de Castellane, le duc et la duchesse Decazes, le comte Molé, littéralement consternés, et tous honteux.
« Quand je pense, me dit Mme Castellane, que les étrangers lisent cela, j’ai la chair de poule ; j’ai eu l’idée de détaler quand je vous ai aperçu. »
M. Molé se frottait les mains, à cause de Salvandy auquel il est loin d’avoir pardonné. Enfin, chez Mme
(1) Il s'agit de la plaidoirie pronoueée par Alexandre Dumas lui-même dans le procès que lui intentaient Emile de Girardin, directeur de La Presse et le docteur Véron, directeur du Constitutionnel, qui se plaignaient du retard apporté par le romancier, à leur livrer les feuilletons qu’il s’était engagé par traité à leur fournir à date fixe. Dumas, malgré la violence et l’ironie de sa plaidoirie, perdit son procès.
de Courbonne mêmes exclamations. Mme de Caraman nous menaçait d’une syncope, tant ses nerfs étaient agacés, et la vieille Mme de Nansouty nous a régalés d’une diatribe contre le progrès, qu’elle a terminée par une chanson de sa façon sur ce môme progrès qu’elle déteste cordialement, et qu'elle a entonnée d’une voix chevrotante sur l’air : Un jour le bon Dieu s'éveillant...
Si un jour le bon Dieu s’éveillant, entendait chanter Mme de Nansouty ! !
Mais ce même jour on parlait encore d’autre chose, d'une chose qui prouve qu’il y a progrès et progrès. On venait de faire le matin au comte Nicolas Gourieff une opération qui avait merveilleusement réussi. Voici comment les choses se sont passées : on lui a appliqué l’appareil destiné à lui faire perdre connaissance par le moyen de l’aspiration de l’éther sulfurique. Son médecin le lui tenait accolé à la bouche, l’effet en a été très prompt et le patient, plongé dans une sorte d’ivresse, n’a pas tardé à perdre toute trace de sensibilité.
Aussitôt qu'on se fut assuré de cet état, le docteur Velpeau, secondé par deux de ses aides qui soulevaient les paupières de l’œil qui devait être opéré, et par un troisième qui lui passait les instruments, se mit à l’œuvre pour détacher cet œil des trois muscles et du nerf optique auxquels il était attaché. Préparatifs, opération, pansement, le tout n’a duré que trois minutes, à la quatrième l’appareil contenant l’éther a été enlevé et le patient s’est réveillé. Il n’avait ressenti aucune douleur, avait parfaitement entendu tout ce qui se disait autour de lui et n’avait fait que se douter que l’on touchait à son œil.
Après l’opération il n’a ressenti qu’une forte pression, provenant de la charpie dont on avait rempli le creux, puis il a dormi la nuit près de six heures. Hier matin,
surlendemain de l’opération, son état était satisfaisant et tout fail espérer que les choses iront bien si l'affection cancéreuse, cause de l’opération, qui avait la grosseur d’une noisette adhérente à l’œil intérieurement et qui a été enlevée avec lui, ne se reproduit pas ailleurs. Malheureusement on a affaire à un corps usé et un sang vicié par des maux anciens, et dont on n'a jamais pu maîtriser entièrement l'influence pernicieuse. Toutefois, les médecins espèrent.
La comtesse Gourieff est ici depuis quelques jours. Gourieff a fait preuve d’un courage vraiment stoïque, son humeur enjouée ne l'a pas quitté. J'oubliai de vous dire que, pendant son sommeil, il a été en proie à un rêve pénible, ce qui paraît avoir été le cas chez bon nombre de ceux auxquels le nouvel appareil a été appliqué. Cet appareil se compose d’un vase de cristal renfermant une éponge, et auquel s'adaptent deux tubes dont l'un en verre se terminant en entonnoir et par lequel vous versez l’éther dans le vase, et l’autre en cuir et dont l'extrémité s’adapte à la bouche. Le premier tube demeurant ouvert l’air athmosphérique pénètre dans le vase, s'imbibe de vapeurs éthérées et vous arrive par le second tube; l’air que vous rendez s’échappe par une soupape latérale. Rien de simple comme ce mécanisme, et déjà Brewster, le dentiste, en fait usage pour son métier.
Avec le goût qui distingue les chirurgiens pour nous découper et nous démolir, grâce au nouvel expédient ils auront beau jeu avec la pauvre humanité, et d’ici à dix ans nous serons tous éclopés. Pour moi je suis bien décidé à chasser ignominieusement tout dentiste qui se présenterait sans l’appareil en question : c'est tout au plus si j’en ferai grâce à mon pédicure.
Un brigadier de l’armée d’Afrique vient d’ètre amputé
■us
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avec le plus grand succès, grâce toujours à l'appareil qui, il y a tout lieu de l’espérer, ne tardera pas à être essayé sur un champ de bataille. Le fait est que si ce moyen n’exerce aucune influence pernicieuse sur l’état du patient après l’opération, ce qui, vu le petit nombre d’expériences qui en ont été faites, n'a pu encore être constaté d'une manière positive, ce sera là sans contredit une des plus belles découvertes du siècle.
21 février.
Comment ne pas parler de ce dont tout le monde parle? Depuis quelques jours, salons et journaux n'ont qu’un seul et même sujet de conversation et ne jouent que d’un seul et même instrument, lequel, pour n’avoir que deux notes, ne fait que plus de bruit. C’est à la fois grave et plaisant, c'est le comique dans la tragédie, le pathétique dans le vaudeville, c’est en même temps solennel et frivole, c'est enfin un nuage qui menace de crever en même temps que de se dissiper.
Dans un discours des plus remarquables prononcé en réponse à une attaque de M. Thiers, M. Guizot, en parlant d’une dépêche de lord Normamby, a dit qu’il se serait en pareille circonstance exprimé : « autrement et peut être mieux. » Ces paroles ont paru renfermer un démenti à l’Ambassadeur d’Angleterre. Dès ce moment il y a eu cessation soudaine de tous rapports entre l’Ambassadeur et le Ministre, autrement que par écrit : on ne s’est plus rencontré, on ne s’est plus parlé, on s’est évité et abstenu. Alors sont survenues les deux dépêches de lord
Normanby et de lord Palmerston qu’ont publiée les journaux. Il paraissait que là pouvait et devait se terminer ce débat collatéral de la grande affaire. En attendant de nombreuses invitations partaienl de l’ambassade britannique dans toutes les directions pour un raout monstre.
— Vous avez donc invité M. Guizot, dit un individu en s'adressant à l’Ambassadeur qui se trouvait dans ce moment au bal de Pozzo di Borgo.
— Mais non.
— Cependant l’invitation a été vue chez le ministre.
— C’est qu’alors il y a eu erreur!
Le mot « erreur » a trouvé une trainée de poudre toute prête et est arrivé comme l’éclair à son adresse.
Alors, grand émoi dans tous les camps, mille versions diverses ont circulé : on ne savait, et bien des gens ne savent encore, à qui croire et à quel saint se vouer, et comme, entr'autre, on parlait d’une invitation envoyée et « retirée », quelques mots du Galignanï’s sont venus faire justice de cet on-dit, mais accréditer en même temps la version de « l’erreur ». Le remède, si c'en était un, valait -il mieux que le mal?
Enfin jeudi dernier, veille du fameux raout, on savait à n’en .plus douter que tous les Ministres, tous les fonctionnaires, beaucoup de députés et de pairs de France, que le Gouvernement en un mot, y compris Messieurs les aides-de-camp du Roi, s’abstiendraient d’y paraître. Ceci devenait sérieux. En effet, vendredi entre neuf et dix heures, m’étant rendu chez M. Guizot, j’y ai trouvé foule, quoique ce ne fut que son petit jour. Presque tout le Corps diplomatique, toute la Diplomatie française qui, par parenthèse, me fait l’eflet d’être bien plus accréditée à Paris qu’ailleurs, une foule de pairs, de députés, de fonctionnaires.
De là je me suis transporté à l’Ambassade britannique grande ouverte et éclairée d'un bout à l’autre. C'était fort curieux, on se cherchait, on se demandait :
— Avez- vous aperçu un tel ?
— Il y est.
— Il n’y est pas.
Les camps s’étaient divisés : à l’hôtel des Capucines, le Gouvernement, à l’ambassade les légitimistes en masse, la gauche en abondance, ça et là quelques indépendants non casés et des anglais et anglaises en veux-tu en voilà.
— Comment cela finira-t-il ? se demandait-on il y a trois semaines.
— Comment cela finira-t-il? se demande-t-on aujourd’hui.
22 Février.
Hier j’ai fait l'inverse de ce que j’avais fait vendredi : je suis allé dîner chez les Normanby que j’ai trouvés presqu’en famille, et de là chez la princesse de Lieven où il n’y avait que peu de monde; j’ai fait en outre une visite à Mme de Boigne qui a eu le bon goût de s’abstenir de la moindre allusion à ce qui fait l’unique sujet de la conversation de tout Paris.
Le carnaval a été brillant. Chez l’Ambassadeur de Naples un bal monstre, véritable contre partie de celui de Galbera : alors c’était le feu, cette fois c’est la glace qui a troublé la fête. Il avait plu et neigé toute la journée, vers le soir une forte gelée s’est déclarée, les chevaux faisaient des jetés battus, des pas de rigodons, on n’avançait pas.
Des dames, que leurs voitures n’avaient pu rejoindre aux Italiens, s’en retournaient pédestrement à la maison ; les rues étaient jonchées de chevaux tombés qu’on avait toutes les peines du monde à relever. Mais c’était bien autre chose aux approches du pont de la Concorde qu’il fallait traverser pour arriver à l’ambassade de Naples. Là, une trentaine de voitures stationnaient sans pouvoir avancer : des chevaux tombés, d’autres dételés, des fiacres démantibulés, gens et cochers poussant à la roue, des dames descendant de voiture pour aller à pied, qui au bal et qui à la maison, et les pieds dans la neige; un monsieur en cravate blanche, seul dans un fiacre dételé N° 1720, attendant que je ne sais quelle circonstance imprévue vienne le tirer d’embarras et le mènera bon port; enfin un épisode de 1812, quelque chose comme le passage de la Bérésina. Un domestique a été tué en relevant un cheval qui, en retombant, l’a écrasé, et mon domestique, qui me suivait avec ma voiture car, pour couper la file, je m’étais mis de partie avec KisselefF, a relevé un roulier qui, étant tombé sous sa propre voiture, en a été quitte pour avoir les doigts du pied écrasés. Tout cela n’a pas empêché le bal d'être nombreux et des plus brillants.
Enfin, il n’y a pas jusqu’à l’Ambassadeur de Turquie qui ne se soit mis en frais. 11 nous a donné une fort jolie soirée musicale et en a fait de son mieux les honneurs.
— M. l’Ambassadeur lui dis-je, vous avez de bien jolies femmes à votre soirée !
— Jolies, me répondit-il, jolies.
— Et vous nous donnez là une bien jolie soirée.
— Oh pas jolie, me répondit-il avec modestie, pas jolie. .
Sa connaissance de la langue française s’arrêtant là, notre conversation en a fait autant.
Mme de Gervillers a donné un bal costumé : le costume étant obligatoire je m’en suis abstenu, me trouvant trop bien comme je suis pour me déguiser. Rien d’ailleurs ne m’y attirait. Les La Rochefoucauld y sont arrivés escortés de piqueurs à cheval portant des flambeaux, cocher et piqueurs avaient la tenue Louis XIV.
Ces jours-ci nous avons été occupés à converser pour le rejet de deux propositions qui tendaient, Tune, à augmenter démesurément le nombre des membres de notre club et l’autre, à donner une trop grande prépondérance à l’élément national sur les étrangers. Nous avons triomphé avec gloire.
23 février.
Hier, la duchesse de Galbera a de nouveau ouvert sa maison restée fermée depuis l’incendie. Ce matin le journal Y Époque est mort et a été enterré par la Presse, son ennemie, qui s’est instituée exécutrice testamentaire et légataire universelle.
Ce soir le comte Molé a ouvert sa maison, la réunion a été nombreuse : ses mardis promettent.
2 mars.
Voici aujourd’hui même l’incident Normanby réduit à néant, grâce à l’entremise officieuse et conciliatrice du
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comte Apponyi. D’un côté on a déclaré que jamais on n’avait eu la moindre intention blessante, en prononçant à la tribune un discours désormais illustré par une phrase devenue proverbiale, de l’autre qu’il n'y a eu bien réellement qu’une erreur dans l’imbroglio de l’invitation poulie raout. Enfin une entrevue a eu lieu chez l’Ambassadeur d’Autriche où l’on a parlé de tout autre chose que de ce qui l’avait motivée, et l’on s’est retiré en bons termes. Or, comme les bons comptes font les bons amis, on serait fondé à croire que l’on ne tardera pas à remplacer par de l’encens la poudre que, pendant quelques semaines, on a brûlée des deux côtés. Toutefois il ne faudrait pas trop y compter.
Je n’ai point encore été au fameux Théâtre historique et ne puis rien en dire, si ce n’est, qu’on y représente un roman de Dumas mis en action et surchargé d’horreurs de toutes sortes et de tortures diverses, telles que supplice de la roue et autres, le tout avec une vérité qui ne laisse rien à désirer. Rois et reines y jouent un rôle peu édifiant : tel est le spectacle que l’on offre au public d’un théâtre situé dans le quartier des blouses.
Avant hier, dimanche, on était curieux de voir si l’Ambassadeur d’Angleterre après la réconciliation de la veille, paraîtrait le soir chez la princesse de Lieven; il s’en est abstenu, je l’ai trouvé plus tard en Sardaigne.
Le matin nous avions eu concert au Conservatoire : la marche des Turcs a été redemandée ainsi que le chœur de Leisring (1) qui l’est chaque fois.
(1) L’auteur fait allusion au concert du 28 février dont le programme comprenait la Symphonie en sol mineur de Mozart, O Filii, chœur sans accompagnement de Leisring, et les Ruines d’Athènes, l’œuvre admirable de Beethoven, composée en 1820 et qui contient la célèbre Marche turque.
Leisring (Volkmar), ecclésiastique et compositeur allemand, né en Thuringe dans la seconde moitié du xvie siècle, mort en 1637. S'est adonné tout spécialement à la musique sacrée.
Nous avons eu, il y a dix jours, une délicieuse journée de printemps; depuis, le ciel n’a cessé d’être pur et le soleil resplendissant, mais l’air a cessé d’être tiède : le vent est glacial et le thermomètre constamment un peu au-dessous de zéro.
Le comte Gourieff est parfaitement rétabli. Les Stackelberg viennent de perdre leur fds Gustave. C’est le cinquième enfant qui leur est enlevé, dont le plus jeune avait 18 ans.
27 mars.
Peu de temps après l’incendie du bal Galbera, s’est éteint à jamais le bonheur d’une malheureuse mère qui avait placé toute son existence, son présent comme son avenir, sur son fds unique, charmant enfant de quinze ans qui était son portrait vivant, et que la mort vient de lui enlever presque subitement. D’une apparence froide, d’une nature entière, d’un esprit peu expansif mais très cultivé, la duchesse de Galbera avait concentré toutes ses affections sur son fds, unique rejeton d’une noble famille et héritier d’une fortune colossale. Un jour on le ramène malade, du collège où il faisait ses études, bientôt après la fièvre scarlatine s’est déclarée mais sans présenter, néanmoins, de symptôme alarmant : le soir, le père et le grand-père étaient aux Italiens, parfaitement rassurés sur la marche de la maladie, la nuit le jeune homme se plaint d’avoir les pieds glacés, on le transporte dans le lit de sa mère, une inflammation se déclare au cerveau et, pendant qu’on lui pose des sangsues, il expire.
De toute la famille, l'Ambassadeur de Sardaigne s’était seul senti la force de se rendre à l’enterrement, et tant de douleur et de résignation se peignaient sur sa noble figure, qu’en lui serrant la main je n’ai pu proférer une seule parole, tellement je me sentais bouleversé. 11 faut rendre justice à la société parisienne : pendant quelques jours, et c’est beaucoup, elle a témoigné le plus vif intérêt et les plus chaleureuses sympathies à cette famille si cruellement éprouvée, et il n’en pouvait être autrement car, dans le monde, l’intérêt se mesure à la position sociale des individus; de plus, c’étaient deux maisons ouvertes qui se fermaient, peut-être pour toujours, c’était un vide qui se faisait pour un instant; la nature a horreur du vide, et nulle part cette vérité n’est plus palpable qu’à Paris. Aujourd’hui tout est oublié, on n'en entend plus parler depuis quinze jours et moi-même, distrait par mes occupations et le train de mon existence, j’ai pour le moment entièrement perdu de vue le triste événement.
Les journaux ont constaté que nous n’avions pas perdu notre temps, et que nous avions été prompts à exécuter une combinaison des plus hardies et des plus habiles à la fois, une conception qui mérite d’être citée comme un chefd’œuvre de science gouvernementale, et dont la tête qui l’a enfantée mérite assurément toute l'admiration qu’on lui accorde ici. De ma vie je n’ai été témoin d’un effet pareil ! Comme la foudre, la nouvelle a traversé de part en part toute la masse parisienne depuis le haut bout de l’échelle sociale jusqu’à la lie, depuis les salons dorés jusqu’aux bouges les plus noirs. La surprise a été universelle et cela se conçoit ! (I)
(1) Allusion à une convention relative à une importation en France de blés de Crimée, consentie par la Russie.
« Comment! entendait-on de toute part, la Russie qu'on nous représente comme ruinée, frisant la banqueroute, et ne rêvant que conquêtes pour pêcher en eau trouble afin de chercher à se rattraper, la Russie, qui, diton, nous abhore, aujourd’hui d’une main nous donne du pain et de l’autre de l'or pour le payer, mais c’est incroyable, c’est merveilleux! Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. »
Enfin, c’étaient les commentaires, les versions les plus diverses, les plus contradictoires. Quelques feuilles ont essayé de faire de la malveillance mais elles en ont été quittes pour leurs imprévoyantes velléités. Quand la Banque s’est sentie relevée soudain d’une crise des plus pénibles, qu’elle a pu donner de nouveau de l’étendue à ses opérations, et prêter, comme par le passé, son concours au commerce et à l’industrie, quand du haut commerce la confiance et la sécuritéontpasséaupetitcommerce, des marchands aux fournisseurs, des fournisseurs aux ouvriers, etc., la malveillance n’a plus eu qu’a se taire et, en attendant, nous avons montré au monde ce que nous sommes et ce que nous pouvons, « si et quand nous le voulons ». Enfin, on aura beau dire et raisonner sur cette affaire à perte de vue, il n’en restera pas moins ceci : que 'tandis que nous nourrissons la France d’une main, nous lui donnons de l’autre les moyens de se relever d’une crise métallique qui paralysait le commerce et l’industrie du pays, et que, tout en sauvegardant nos intérêts les plus précieux, nous donnons au monde un gage de paix destiné à confondre nos ennemis.
La manière dont le comte Molé m’a parlé de cette opération, les paroles qu’il m’a citées de M. Thiers, tout, en un mot, me prouve que même en dehors du Gouvernement, il n’y a qu’une opinion parmi les gens sensés sur
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le mérite de cette mesure. Je me bornerai à ajouter que ce qui a encore frappé tout le monde, c’est que rien n’a transpiré de tout ce qui se passait, jusqu’au jour de la publication du Moniteur , et que, tandis qu’une hausse considérable dans les fonds devait être le résultat infaillible de cette affaire, aucun de ceux qui étaient dans le secret n’en a profité pour en acheter. Enfin Rothschild, le roi de la Bourse, a tout ignoré, ce qui l’a vivement piqué, et ce qui réjouit singulièrement le public parisien qui esl enchanté de le voir dépisté.
L'ouvrage de Lamartine Les Girondins donne lieu à une polémique de salon des plus vives. Écrit dans un sens décidément démocratique, il est vivement attaqué par les royalistes qui ne pardonnent pas à l’auteur son chapitre sur la mort du Roi. Toutefois, les couleurs en sont vives et il se lit avec un vif intérêt: par moments il frise le roman, et par le genre biographique de l’ensemble, et par l’extrême minutie des détails.
En attendant, le monde va son train. J'ai été dîner ces jours-ci chez Gudin, à son château Beaujon, j’espérais y trouver quelques artistes, mais point: Monsieur est marié à une écossaise de bonne maison, qui a le bonheur d’être apparentée avec tout ce qu'il y a de mieux dans le pays, et ces insulaires sont possédées d’une manie aristocratique aussi féroce qu’inintelligente; bref, au lieu de me trouver avec des artistes, j’y ai trouvé les amis de l'Union : Guiche, Nouilles Rivière, enfin de la fashion et rien de plus ou de mieux. Le comte de Beaujon était un riche et joyeux seigneur du temps de Louis XV, les appartements portent encore le cachet de l’époque : les plafonds sont de Boucher, chose précieuse, aujourd’hui que le Rococo nous a envahi.
Mercredi dernier, chez Mmc Emile de Girardin, j’ai