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VICTOR DE BALABINE
trouvé Alexandre .Dumas qui pérorait et cherchait à prouver à Morny que la loi électorale, qui ne lui permettait pas d’être député, était stupide.
— Comment, disait-il, moi qui, grâce aux droits d’auteur prélevés sur mes pièces, ai donné au Gouvernement des centaines de mille francs je ne suis pas député ; tandis que le premier coquin venu, qui bâtira une bicoque avec de la boue et du crachat et payera des contributions, le sera !
— Mais, lui répondit l’autre, si, parce que vos pièces rapportent plus que celles des autres, vous deviez être député, le fumeur qui consomme le plus de cigares devrait l’être aussi, car la fumée se résoud en un gain tout clair pour le Gouvernement.
Puis passant à M. de Castellane qui, en pleine Chambre, l’a appelé « Ce Monsieur » Alexandre Dumas a ajouté :
« On m’en veut! et pourquoi? parce qu’on me reçoit à l’étranger comme on recevrait un Souverain, que ma présence efface celle des Princes, parce que « ma » frégate a salué un Souverain de vingt et un coups de canon et que le Souverain m’a rendu le salut coup pour coup, parce que a l’étranger on voit en moi le vrai représentant de la France, parce que je suis marquis et que vos députés ne le sont pas ou que ceux qui le sont ne devraient pas l’être! »
J'avais près de moi le docteur Cabarus, homéopathe et homme d’esprit.
— A quand Charenton, docteur ? lui demandai-je.
— Deux ans au plus, me répondit-il.
Dumas a surpassé ce soir-là en verve, en esprit, mais surtout en absurdité et en démence tout ce dont je le croyais capable : rien de plus ébouriffant et de plus bouffon que cet ouragan; mais si je devais vivre avec lui je le rosserais tous les jours, s’il n’était bâti en athlète.
7 avril.
Depuis le jour de mon arrivée ici, nous étions restés sans nouvelles de chez nous, en proie à la plus vive anxiété sur l’effet qu’avaient dû produire les événements devienne et de Berlin ( I). Les choses de la France ne nous apparaissaient plus que comme d’insignifiants accessoires : tout avait disparu, tout se taisait devant l’attente solennelle d’une voix puissante qui allait enfin se faire entendre, d’un bras puissant qui allait arrêter le torrent, et se lever pour frapper au besoin.
Plus directement intéressés que les autres, nous n'étions cependant pas les seuls à souffrir dans l’attente, car tout ce qui souffre en France, depuis l’écroulement des grandes monarchies, avait les yeux fixés sur nous, sur nous seuls, car, nous exceptés, il n’existe pas un point, pas une idée, pas un drapeau auxquels on puisse, pour le moment, rattacher la moindre espérance. Que l’histoire des conversions humaines est une chose étrange et pitoyable! Voilà-t-il pas que, du jour au lendemain, nous sommes devenus l’idole de ceux-là mômes qui, naguère encore, nous parlaient avec suffisance et fatuité du progrès des lumières, du rayonnement de la société française, de la douceur et de l’élégance de ses mœurs. L’Empereur, la Russie, ces mots étaient tout ces temps-ci dans toutes les bouches.
(1) Des agitations avaient suivi, dans ces capitales, la défaite de l’insurrection de la Pologne russe et le soulèvement des cantons catholiques de la Confédération helvétique, qui avaient formé une ligue connue sous le nom de « Sonderbund ».
VICTOR DE BALABINE
« Nos destinées, celles de l’Europe, me disait-on, sont entre vos mains ; nous sommes sûrs de votre Empereur, sûrs de votre peuple, mais votre noblesse nous fait peur ainsi que vos rêveurs, car vous devez en avoir.»
« Notre noblesse, leur répondais-je, je n’ai qu’un mot à vous en dire, souvenez-vous de 1812! Quant à nos rêveurs, car nous en avons, avant toute chose ils ont horreur de l’étranger; vous voyez donc bien que pour le moment ils n’ont pas tout à fait tort, plus tard nous verrons. Ce que fera la Russie? Yoici, en attendant, ce qu’elle ne fera pas : elle ne se fera pas la garde municipale de l’Europe révolutionnaire, qu’elle laissera tranquillement se torturer dans le douloureux enfantement de ses théories communistes; elle se gardera bien surtout de toucher à vos affaires, car ce soin appartient à vos frères d’Allemagne, d’Angleterre, d’Italie et de Pologne, auxquels leurs compatriotes, évincés de la terre hospitalière de France, conteront les merveilles dont ils ont été témoins. Quant à ce que fera la Russie, et à ce qu'elle dira, je n’en sais pas plus que vous, attendons. »
Hier soir les boulevards étaient encombrés de monde, les vendeurs de journaux criaient à tue-tête : « Le Moniteur du soir : le manifeste de l’empereur de Russie (!) ». On leur arrachait littéralement les feuilles des mains. Dans les cafés, dans les rues, dans les clubs, on les lisait partout. L’effet en a été admirable et en même temps le bruit circulait que la noblesse de Saint-Pétersbourg réunie pour les élections avait répondu à l’appel du souverain par les acclamations du plus vif enthousiasme, qu’elle ne reculerait devant aucun sacrifice pour le salut
(1) Manifeste relatif ù la victoire des Russes sur l’insurrection Polonaise, adressé par l’Empereur à son peuple.
ANNÉli 1847
de la pairie, que les marchands et le peuple partageaient cet élan et que la jeunesse brûlait de se porter a la frontière.
11 fallait voir la joie des honnêtes gens se communiquant la bonne nouvelle; et, reprenant le manifeste phrase par phrase: « A labonneheure, s’écriaient-ils, voilàun langage ferme et digne, chaque ligne respire la sainte Alliance de la Aationalité avec la Religion dont le Czar est chez vous l’expression mystique ; il faut qu’il l’ait écrit lui-même, car ce n'est pas là l’œuvre d’une chancellerie. Vous êtes bien heureux vous, vous avez là un homme qui, si malheur lui arrivait, se ferait écharper lui et tous les siens avant que de céder, vous avez de grands seigneurs, une noblesse pour entraîner le peuple, un peuple qui entendra la voix de ses maîtres, et des soldats qui se battront et ne passeront pas, comme ici, honteusement, leurs armes à la populace ».
Voilà où ils en sont ici et ce langage, langage de gens ruinés, découragés — et la ruine et le découragement sont universels — prouvera, mieux que toute autre chose, l’horrible situation où l’on se trouve.
« Surtout, ajoutent-ils, frappez fort et sans miséricorde: vos ennemis sont les nôtres. »
« Oui, leur dis-je, sans miséricorde ! Mais si nous frappons, cela sera pour nous, pour nous seuls, nous ne serons les champions que de notre propre cause; comme vous avez ici les républicains du lendemain, nous avons aussi les monarchistes du lendemain. Hier, nous n’étions, pour beaucoup d’entre vous, que les cruels oppresseurs de la malheureuse Pologne: aujourd’hui, vous nous proclamez les arbitres de l’Europe et nous cédez, de grand cœur, tout ce à quoi vous nous supposez prétendre. Venez à nous, vous serez les bienvenus, mais ne vous attendez
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pas à nous voir aller- à vous, car nous sommes en mesure de ne redouter ni votre force, ni votre faiblesse. »
Ces conversations sont souvent interrompues et se confondent avec les discussions qu’amènent les élections générales de la garde nationale. Si je me suis longuement étendu sur l’effet produit ici par notre manifeste, c’est que, depuis le grand écroulement, cela a été le premier signal de la résistance, le premier indice que tout n'était pas encore irrévocablement perdu.
3 mai.
U y a bien peu de temps, je parlais de Mme de Castellane, de son cercle, de son salon, eh bien! tout a disparu depuis, jusqu’au vide momentané causé par cette mort si inattendue. C’est là pourtant, il faut le dire, une perte irréparable. Nul plus que Mme de Castellane n’avait le désir de plaire, joint à la certitude d’y réussir : un esprit prompt, vif, brillant et gracieux, joint à une facilité extraordinaire, à un véritable talent de conversation et à un intarissable entrain, telles sont les qualités qui ont fait d’elle un centre, autour duquel se pressaient les gens d’esprit et de goût qui composaient son cercle habituel. Elle ne manquait ni de sentiment, ni surtout d'imagination, mais l’un et l’autre se confondaient si bien avec l’esprit, qu’il eût été impossible de tracer une ligne de démarcation quelconque ; sentir tout bêtement lui était impossible et l’on aurait dit que c’est à force d’esprit qu’elle comprenait le cœur.
Sa maladie, qui n’a duré que huit jours, ne semblait
présenter aucun danger. Le soir, Mme de Contades, sa tille, était près d'elle, elle demande à manger; tout à coup elle s’écrie: « Ma fdle, mon enfant, je sens que je vais mourir, je me meurs ! »
L’instant d’après, elle avait cessé de vivre. La mort, au dire des médecins, a été causée par un anévrisme dont elle souffrait, dit-on, depuis longtemps, sans jamais trahir sa souffrance.
Cette mort si subite a été un coup de foudre pour le comte Molé, dont elle était depuis longtemps toute l'ame, toute l’existence. Depuis nombre d'années, il s’était éloigné de sa femme qu’il a perdue il y a deux ans, et n’avait conservé envers elle que les apparences d’une intimité qui n'avait, d’ailleurs, jamais été très étroite. De jour en jour il s’éloignait davantage de la vie politique, à mesure qu’elle s’éloignait de lui. Blessé, dans ses affections les plus chères, par la conduite du comte de Champlâtreux qui expie aujourd’hui, dans un petit consulat d’Orient, les orages de sa jeunesse; resté vis-à-vis de sa fille, M,ne de la Ferlé, qui, légitimiste dans l'àme et ultra-catholique, n’a que peu de points de contact avec son père, est-il étonnant qu’avec Mme de Castellane disparaisse pour lui tout ce qui constitue l'existence dans ce monde.
Elle lui faisait des lectures, lui marquait dans les livres les passages qui pouvaient l'intéresser, lui rendant la vie douce et facile. Lui l'initiait à toutes ses pensées et la consultait sur toutes ses affaires. Cependant, dans ses rapports politiques ce n’était pas toujours un modérateur qu'il trouvait en elle, et, excité par la vivacité du ressentiment dont elle poursuivait tous ceux qui ne lui étaient pas dévoués, il achevait parfois de se les aliéner par la raideur de son caractère, un peu entier pour ce pays et par le temps qui court. Mme de Castellane morte, tout
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Paris, mettant cette fois de côté la contrainte que nous impose toujours une position irrégulière, est allé s'inscrire chez le comte Molé, et personne, assurément, n’a pensé au comte de Castellane.
La mort a fait cette année une riche moisson dans les rangs de la bonne compagnie : M. de Barante, après avoir perdu sa fille cadette qui, depuis des années, n’était plus qu’un cadavre, vient de perdre sa belle-fille qu’une fièvre typhoïde a enlevée à l’âge de 23 ans, après cinquante huit jours de souffrances; enfin lord Cowley est mort presque subitement, alors que tout danger paraissait passé; quant à la pauvre duchesse de Galbera, son état ne s’est que fort peu amélioré: elle est toujours morne et silencieuse, et rien ne semble pouvoir la tirer de l’espèce d'hébètement qui l’accable.
A tout prendre, la mort à Paris n’est tout au plus qu'un sujet de conversation, rien n’est moins lugubre, moins solennel, et l’on s’en va comme on vient, sans trop de façon. Demandez à la foule qui se presse sur le parvis de l’église, au croque-mort, au sacristain : « Qui est le défunt? » Personne n’en sait rien. Seulement si l’appareil est panaché et blasonné l’on vous dit: « c’est un ministre, un duc italien, un lord anglais ou un prince russe, et puis bonsoir ».
A propos de lord Cowley, je vous dirai que jamais on n’a mieux apprécié son tact et celui de sa femme, que depuis... comment dirai-je?... les difficultés de son successeur, bien autrement aimable cependant que le vieux tory. En voici une de fraîche date.
Il y avait, il y a trois semaines, grand bal à l'ambassade, un buffet était dressé tout le long d’une des grandes salles de l’appartement, et vers l’extrémité de cette salle un rideau rouge en cachait le fond. Tout à coup, on apprend
dans la loule que l’Ambassadeur, l’Ambassadrice et une vingtaine de personnes qu’ils avaient désignées, tranquillement assis, soupaient, tout à leur aise, derrière le rideau rouge. En même temps, le bruit se répand, parmi la compagnie attablée, que quelques dames, trouvant peu à leur goût le procédé et l’exclusion qui les frappait, demandaient leurs voitures, et que l’antichambre se remplissait aux dépens des salons. On s’agite, on s’en prend naturel lement au rideau rouge, on donne l'ordre de tirer le malheureux, et qu’aperçoit-on? d’un côté le maître et la maîtresse de la maison attablés avec une petite société choisie et de l’autre, la princesse de la Trémoïlle, lady Holland, des ministres, des ambassadeurs, des ducs et pairs, des pairesses et autres grands d'Espagne, savourant un petit bouillon debout, et comme qui dirait à l’office. Gela a fini par une débâcle et défrayé, pendant quelques jours, les conversations de tout Paris : beaucoup gardent encore rancune, et les vendredis suivants s’en sont considérablement ressentis.
L’Angleterre a été représentée ici sous toutes ses phases : son silence, par lady Essex, encore belle d’ailleurs, sa bourse, par lady Eglesbury qui connaît, aussi bien que Rothschild, et «à fond», ce que «font» les «fonds»; c’est elle qui m’a la première parlé de l’Ukase relatif à l’achat de rentes, et que les correspondances de commerce ne nous ont apporté que deux jours après. Si vous regardez cette femme de face, vous voyez une surface à grand elïet, de profil au contraire il ne reste plus qu’une robe boudante et un nuage blanc formé par de belles boucles crépues, d’intermédiaire, point; aussi son illustre époux, vraie figure de vieux cheval de chasse fourbu, a-t-il soin de prévenir ceux qu'il voit dans l’admiration des robes bouffantes de sa moitié, qu’il ne faut pas s’y fier.
Enfin, l'esprit et la beauté d'Albion sont représentés par lady Dufferin, mais surtout par sa sœur, mistress Norton, l’héroïne d’un célèbre procès à propos de Melbourne, caractérisé par la déposition, à jamais mémorable, d’une femme de chambre par trop naïve ou par trop perfide. Toujours est-il que Mme Norton est parfaitement belle, que rien n’est plus régulier que ses traits, plus noir que ses cheveux, mieux arqué que ses sourcils, rien de plus antique que son front, son nez, sa bouche : c’est, en un mot, un camée d’une rare beauté, et cependant, il y a dans l'ensemble quelque chose d’incomplet, de peu harmonieux, ce qui fait que vous la regardez et que vous l’admirez sans chaleur, sans émotion; c’est que, si ses traits si régulièrement beaux appartiennent au midi, leur expression, leur âme appartiennent à l’Angleterre, et cela jure tout comme si vous mettiez une jaquette de Jockey anglais à l’Apollon du Belvédère, ou un tablier de cuisine à la Ténus de Médicis. Tout cela ne l’empêche pas d’avoir beaucoup d’esprit, d’originalité et d’être tout à fait bonne enfant.
Que je n’oublie pas lady Holland, spirituelle et, chose rare, parlant bien le français, et lady Wilton, peu jolie mais tout à fait sympatique, et on aura ainsi une idée du bouquet que nous a offert cette année l’Angleterre.
La saison musicale est terminée; les Italiens ont été satisfaisants, et, pour les dernières représentations, la Grisi a retrouvé toute la force et l’énergie qui semblaient depuis quelque temps l’avoir quittée. Dans le trio de la Norma elle s’est même élevée à un degré de perfection dramatique auquel elle n’avait encore jamais atteint: elle était resplendissante de passion et de fureur, aussi est-elle parvenue à remuer notre public, le plus blasé du monde, qui s’est laissé aller jusqu’à lui faire de chaleureux adieux.
Le Conservatoire a été ce qu’il est toujours: merveilleux
d’exécution mais tournant sans cesse dans un cercle vicieux pour son programme, où ne se trouve de nouveau qu’une symphonie d'Onslow (1) et les Ruines d'Athènes, drame lyrique de Beethoven, dont on ne nous avait donné jusqu’ici que des fragments. La symphonie a quelques belles parties, un coup de vent, entre autres, ou plutôt un grain, d’un effet fort original. Quand aux Ruines, outre le chœur des Derviches, morceau admirable et d’une harmonie imitative des plus extraordinaires, il y a un duo tendre et plaintif que je trouve plein de poésie, et une marche turque brillante, pimpante, sauvage, pleine de feu et de cliquetis d’armes. Le public en raffolait; le duc de Montpensier, qui ne manque jamais ces concerts, se remuait sur son fauteuil et criait « bis » de toutes ses forces.
Félicien David nous a donné une espèce d’ode lyrique, dans le genre de son Désert, intitulée Christophe Colomb. Je le croyais jusqu'ici l’inventeur de ce genre, mais depuis les Ruines d’Athènes je me suis convaincu qu’il n’a fait qu’imiter. L’imitation dans Christophe Colomb d’ailleurs ne se borne pas seulement à la forme, elle y devient une réminiscence. Néanmoins, on y trouve, sinon de la profondeur ou un développement progressif et scientifique des idées, du moins de la poésie, du charme, de la couleur, beaucoup d’imagination et une instrumentation qui est loin de manquer de mérite.
La première partie, « le Départ », me semble terne et souvent insignifiante, sauf un chœur d’adieu de l’équipage du navire qui s’éloigne, et de la population qui lui répond du rivage; viennent ensuite un « Calme de la mer » et un « Orage » qui n’est hélas qu'un zéphir à côté de l’Orage de
(1) Compositeur français mort en 1852, laissant de nombreuses œuvres dont quelques pièces de théâtre.
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la Pastorale , l’orage des orages ! Heureusement pour l’auteur qu'il avait la ressource du canon de détresse: ce canon l’a sauvé.
Mais lorsque nous arrivons en Amérique, chez les sauvages, leurs chants, leurs danses sont rendus avec autant de grâce que d’originalité, c’est vraiment charmant : il y a là une petite flûte qui s’amuse à faire de légères broderies fort piquantes. Enfin l’intérêt de l’oeuvre, çà et là médiocre, et qui languit au commencement, va en croissant jusqu’au bout, ce qui est quelque chose. Quant à moi j’ai cru parfois sentir la mer, les herbes marines, la plage, entrevoir le nénuphar sortant des eaux, puis le navire se balançant mollement sur la mer des tropiques : cela m’a fait un peu rêver, chose rare ici, pas le temps! et voilà pourquoi le laisser aller de ma critique.
Je ne parlerai pas des soirées de musique de Rothschild et autres; la musique dans les salons n’est, d’ordinaire, autre chose que l'accompagnement obligé des conversations de la société qu’on y réunit, qui ne s’en soucie guère et qui n’a pas toujours tort, à mon avis, car quel plaisir voulez-vous que j’éprouve à entendre Nabuco , Norma ou Guillaume Tell , exécutés par ceux-là mêmes qui, un quart d’heure avant, figuraient dans ces mêmes œuvres, sur la scène, avec tout l’appareil et l’illusion dramatiques? Cela ne fait-il pas l'effet d’une répétition en paletot après une représentation en costume? Et néanmoins j’y trouve encore du plaisir, tellement l’exécution est souvent parfaite.
Cet hiver, cependant, un nommé Godefroid est venu avec sa harpe rompre la monotonie de ces concerts et, pour la première fois, j’ai appris que cet instrument pouvait être autre chose qu’un prétexte pour arrondir avec grâce de beaux bras bien blancs, et pour étaler aux yeux vitrés
d’un auditeur ennuyé, les perfections dont la nature a doué le Sexe par excellence. J’ai compris que la harpe pouvait être en effet, sous certaines conditions, parente de la lune, pourvu qu’on ne me parle pas de certains chatouillements, de certains picotements dans l'extrême haut de l’instrument. Le tait est que Godefroid est un grand artiste.
Mais qu’est-ce que cela? qu'est ce que toutes ces émotions obtenues, et encore! à grand renfort d’art et de science? parlez-moi de MUe Santa Coloma ou Colomba, sainte colombe descendue du ciel, ou plutôt arrivée par la diligence de Bordeaux, où son père est consul du Chili, pays qui doit être, comme disait dernièrement une dame, situé quelque part au delà ou en deçà des mers. Vingt-deux ans, une figure intéressante, des yeux qui, ne voyant pas grand’chose, nagent, quand elle chante, dans l’espace. Un contralto resplendissant de lumière et de soleil, et qui vibre, vibre et déborde et éclate en flots harmonieux et passionnés. On peut avoir plus d’art, infiniment plus, plus de savoir faire, mais aller plus droit à l’âme me semble impossible: elle possède le don divin d’en ouvrir les écluses, comme certains manants ont, dil-on, celui de découvrir les sources souterraines. J'ai pleuré, et Mme <le Car... dont j’aime assez les beaux yeux, en faisait autant et ma bonne vieille princesse Grassalkovvicz aussi, ainsi que Mme de Gabriac qui chante et qui aurait pu être jalouse.
La colombe s’est envolée: quel sera son sort? je ne sais, jusqu’ici c’est une amphibie. Le père étant consul, elle ne saurait, dit-on, être artiste; sa position, d’un autre côté, est trop humble pour lui permettre de refuser toute rémunération : on ne sait sur quel pied chanter avec elle. Pour moi j’ai dit au père que, sauf mon respect pour le Chili qui est sans doute un fort beau pays, je trouvais sa qua-
lité de consul parfaitement compatible avec celle d’artiste pour sa fdle.
De la musique à la peinture: le tableau de Couture dont ont parlé tous les journaux, et qui est la pièce capitale de l’exposition, est à plus d’un titre une œuvre remarquable. Rome a gravi le faîte de sa grandeur et descend le versant qui la conduit à sa chute. Énervés, efféminés par le luxe et la civilisation, les Romains cherchent à réchauffer dans l’orgie et la débauche leurs passions éteintes. Mais l’ennui et la satiété les y poursuivent : c’est le commencement de la fin du colosse romain. Tel est le sujet, tel est, je pense, le problème que s’est posé l’artiste et il a réussi à le résoudre, le tout est bien dessiné, bien combiné et bien médité.
Mais, ce que je serais tenté de lui reprocher, c’est la nature bien plus lutécienne que romaine des femmes qu'il a mises en scène dans son œuvre; c’est, en conservant l’expression qu’il leur a donnée, de n’avoir pas un peu sacrifié à la forme; c’est enfin, (mea culpa) de s’être montré par trop spiritualiste et moraliste, au dépend des formes et des chairs qui n’auraient rien perdu à être, sur le premier plan surtout, un peu moins flasques et moins grises.
Je ne ferais pas ce même reproche à Clesinger, sculpteur aussi habile que peu spiritualiste. Chez sa femme nue, couchée et se tordant, point d’âme, mais le règne de la forme et des sens dans toute sa vigueur: la mère n’en permettra pas la vue à sa fille, ni le père à son fils, aussi voyez-vous papillonner autour de cette œuvre, un peu crue au point de vue de l’art, un essaim de vieux paillards et autres scélérats.
Mais il s’agit bien de tout cela vraiment! Il s’agit bien de niaiseries semblables, tandis qu’une nouvelle ébourif-
fante, incroyable, je (lirai même fabuleuse, circule comme l’éclair dans tout Paris, et le remue de fond en comble : « l’Empereur arrive, c’est certain, c’est un habitué du Château qui me l’a dit; à moi, c’est le cousin d’un Ministre; à moi, ma femme de chambre, qui le tient d’un domestique du Château qui lui a dit qu’on préparait une nouvelle livrée; à moi enfin, c’est un employé des Affaires étrangères qui ne m’a dit ni oui, ni non, ce qui évidemment veut dire oui, car ces Messieurs ne disent jamais ce qu'ils pensent; c’est certain, c’est la Presse qui l’a annoncé, la Presse qui est le journal de l’Ambassade » ! Bref, ducs et pairs, députés, duchesses et marquises, marchands, polonais, je n’en ai eu pendant quelques jours ni paix, ni trêve! celui-là voulait faire des frais dans son magasin, celui-ci rédiger une supplique. On ne nous abordait plus qu’en s’écriant :
— Eh bien !
— Eh bien quoi?
— L’Empereur?
— Quoi l’Empereur?
— Arrive-t-il enfin?
— Madame, je le désire si vivement que je ne le croirai que quand je le verrai.
— Croyez- vous la chose possible?
— Oui, possible.
— Probable?
— Je dis possible.
— Est-ce vrai qu’il est si beau?
— Oui.
— Où pourra-t-on le voir?
— Partout!
— Que pensez-vous de tout cela?LM. de Balabine.
— Mais... je pense comme vous sur ce sujet.
VICTOR DE BALABINE
— Vous savez que nous faisons depuis longtemps des vœux dans ce sens.
— Vous savez, mon cher comte, que nous en formons également !
— Enfin, il faut espérer que nous en arriverons là.
— Oui, espérons ! !
— C’est que je dois partir !
— Eh bien partez!
— Je crois que je ferais mieux de rester!
— Restez, Madame, restez !
Enfin, jusqu’à des gardes nationaux qui s’enquéraient, afin d'être en mesure de figurer au besoin avec un uniforme neuf et ajusté de manière à contenter Sa Majesté qui, dit-on, est si difficile à satisfaire en fait de tenue. Depuis quelques jours, toutefois, le vent tombe, le calme se rétablit, il paraît que le voyage est ajourné pour le moment. En attendant, de tout ce tintamare, il est pour moi résulté une chose: des doutes se sont éclaircis, et cela d’une manière plus satisfaisante que je n’osais le penser.
10 Juillet.
Les chaleurs sont revenues depuis quelques jours, la société est dissoute, les salons fermés. Les Wittgenstein, la princesse de Lieven, Mme de Courbonne et la princesse Butera, voilà à peu près les seules personnes que je vois le soir, puis enfin le club entre onze heures et minuit ; mais là, en revanche, ça ne languit pas car le Parlement est encore debout, et les esprits sont mis en émoi par le curieux spectacle qu’il nous offre. J’ai assisté hier à la
séance de la Cour des pairs, la chaleur y était suffoquante.
— Et cependant, disait le duc Decazes à un pair qui s’en plaignait, nous avons des ventilateurs en bas et en
haut.
— Eh bien ouvrez-les pour Dieu, vous établirez de la sorte un courant d’air qui rafraîchira le local!
— Cela serait à merveille, en effet, répondit le Duc, malheureusement, le même mécanisme qui les ouvre d’un côté les ferme de l’autre, ce qui rend tout courant d’air impossible; que voulez-vous, nous avons crû faire merveille et il en est résulté tout autrement.
Ce procès marquera à coup sûr, comme cause célèbre, dans les annales judiciaires et politiques, aussi, m’abstenant de tous détails dont les journaux abondent, me bornerai-je à esquisser en quelques lignes la physionomie générale de l’enceinte où se joue et se dénoue ce triste drame.
L’estrade, occupée d'ordinaire par latribunedes orateurs, le siège du Président et ceux des secrétaires, est transformée en une plate-forme où se tiennent les témoins, les amis des accusés et quelques curieux. Au-dessous de celte plate-forme, est une rangée de sièges occupés par une vingtaine d’avocats en robes. Un peu en avant sont placées trois tribunes ou plutôt trois bureaux : celui de gauche est occupé par le lieutenant général Cubières, ayant à ses côtés ses deux avocats dont le principal, Baroche, une des illustrations du Barreau de Paris, se trouve en même temps être l’ami intime de M. Teste, ce qui rend sa position délicate, car chaque mot qu’il prononce en faveur de son client doit nécessairement être un coup de poignard porté à son ami; le fond, quoique habilement voilé, de la défense de chacun de ces accusés étant: pour M. Teste,
VICTOIl DE BALABINE
de faire retomber l’accusation d’escroquerie sur le Général, et pour celui-ci, de prouver la corruption de l’ex-Ministre.
Le bureau du milieu est occupé par M. Teste, assisté de son cousin et de son avocat, et ayant derrière lui son fils, député et conseiller à la Cour des comptes. Enfin le troisième bureau est occupé par Parmentier, ayant à sa gauche son avocat et a sa droite son fils, jeune homme de dix-huit à vingt ans.
A gauche dans l’hémicycle, sur un siège élevé, est le Chancelier de France, en grand costume, qui conduit et dirige le procès et l’interrogatoire avec une fermeté, une lucidité, une impartialité et une activité merveilleuses pour un vieillard de quatre-vingt deux ans. Magistrat dans toute la force du terme, pénétré de l'idée qu’à lui seul appartient l’honneur de justifier ou de venger les deux plus grands Corps de l’Etat, la Pairie et la Magistrature, souillés par un crime dont il cherche à pénétrer le mystère, le duc Pasquier est l’âme de tout ce drame, et la Cour, habituée à subir son influence, le suit en silence dans cette pénible épreuve. A sa gauche estM. Renouard, rapporteur de la Commission, qui le seconde dans ses nombreux interrogatoires. En face de lui, est ce qu’on nomme ici le Ministère public: le Procureur général de Langle, l’Avocat général Glandaz, en robes rouges garnies d’hermine.
Le général Cubières est un homme de cinquante à soixante ans ; par moment sa parole coule de source, simple et sans aucun apprêt, et le ton pénétré de sa voix produit sur la Chambre une impression visible en sa faveur, mais, le plus souvent, timide, embarrassé et comme sous le poids de quelque engagement secret, il hésite, achève à peine sa phrase et, crainte de proférer un mot de trop et en dehors du cercle étroit qu’il semble s’être
tracé, il se rassied et se tait, alors qu’on s’attend à le voir parler.
Parmentier a environ soixante ans, son front est chauve, ses cheveux blancs ; un calme imperturbable, un aplomb que rien ne vient ébranler, régnent sur toute sa personne; il écoute, il regarde comme le ferait un spectateur bénévole, il parle avec précision, clarté et simplicité, quoique, avec la manière un peu vulgaire d’un avocat de province, enfin l’on dirait à le voir qu’il n’a été cité que comme témoin, et que les choses qui s’agitent autour de lui ne l’intéressent que médiocrement. Cependant, il sourit agréablement quand par hasard le Chancelier ou le Procureur général, en l’interpellant, lui disent M. Parmentier au lieu de Parmentier tout court, ce qui le met pour ainsi dire au niveau de ses coaccusés qui, sous ce rapport, sont mieux traités que lui. Il a l’air en extase lorsque parle son voisin, et il a, ma foi, raison.
M. Teste a de soixante à soixante-dix ans, avocat célèbre, ministre habile, mais d’une réputation douteuse qui a été la cause réelle, quoique cachée, de son éloignement du Ministère qu’il a échangé contre une Présidence à la Cour de Cassation. A l’entendre on dirait d un avocat éloquent, habile et d une souplesse merveilleuse, chargé de la défense d’un client dont il aurait épousé les intérêts avec chaleur et conviction. Sa voix est retentissante, son geste impérieux, son ton assuré, en un mot, d’accusé qu’il est il se transforme en accusateur, sans toutefois nommer personne et, inébranlable comme un roc, il semble avoir changé de rôle avec le Procureur général .
Et cependant, est-ce instinct, est-ce une faible lumière qui commence à pénétrer chez ses juges, la Cour reste froide, et la chaleur de cette éloquence, prodiguée avec
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effusion, loin de les- convaincre, les laisse dans un doute de pénible augure pour l’accusé.
Tel a été l’aspect général de la séance d’hier, 10 du courant.
Pellaprat est en fuite : si aucun incident nouveau ne se produit d’ici à lundi, jour marqué pour l’audition des témoins, il est clair que, tout corps de délit manquant contre M. Teste, il ne sera point condamné, quoique, dans son for intérieur, l’opinion de la Cour, si je ne me trompe, lui soit contraire, et que les autres ne seront condamnés que comme corrupteurs.
Au club, vers minuit, avant que le jeu ait parlé, on fait cercle: nos jeunes pairs, Richelieu, La Redorte, d’Albufera, d’Alton, Grefulhe, continuent leurs débats. L’embarras les domine : ils ont tous un vague instinct de la culpabilité du principal accusé, ils doutent des autres, mais tout cela est encore une âme sans corps, or cela est-il suffisant pour condamner?
J3 juillet.
De vingt-cinq à vingt-six degrés à l’ombre, Paris étouffe. Les événements ont marché promptement, des coups accablants ont été portés àM. Teste: le notaire Roguebert, intimement lié par les liens de la reconnaissance à M. Pellaprat, par ceux d’une amitié qui date de l’enfance, à M. Teste fils, s’est vu forcé par son serment de déclarer qu’à trois reprises son bienfaiteur lui a avoué, sous le sceau du plus profond secret, qu’il avait donné cent mille francs au Ministre ; celui-ci cependant est inébranlable et, si ce n’est
la bouche qui se contracte, rien, à l’apparence, ne vient témoigner des tortures auxquelles il est en proie. Après sa déposition, le notaire a eu une terrible attaque de nerfs, et on a été obligé de l’emporter sans connaissance. Les lettres et les comptes de M. Pellaprat, communiqués par sa femme, et dont la lecture produit une sensation électrique sur la Cour, sont relevés avec le même sang froid, le même aplomb, par l’accusé; enfin arrive le coup de grâce: la découverte de la conversion en bons du Trésor de quatre-vingt quinze mille francs, au nom de son fils.
« Un instant, s’écrie le coupable sans changer de visage, ceci me fait l'effet d’une affaire personnelle à mon fils. »
L’audience est levée, et le soir nous apprenons que le malheureux, ayant dirigé un pistolet dans sa bouche et en ayant tourné un autre vers son cœur, le premier a raté et le second a éclaté: fortement contusionné, M. Teste n'a pas paru à l’audience d’aujourd’hui. Le procès est au fond fini : le Ministre corrompu a avoué sa faute; les corrupteurs seront punis selon la loi, et le chef d’escroquerie sera abandonné par le Procureur général qui, on le sait aujourd'hui, l’avait introduit dans l’acte d’accusation afin de pousser les accusés à s’avouer corrupteurs, en cherchant à se laver de l’opprobre de l’escroquerie.
Cette cause célèbre qui a commencé par une opération de chantage, opération si commune par le temps qui court, c’est-à-dire que Parmentier, ce coquin émérite, une lois en possession de lettres dont la publicité suffisait pour compromettre à jamais le général Cu bières qui s’est montré d’une imprévoyance et d'une légèreté extraordinaire dans cette affaire, a voulu, en le menaçant, lui extorquer la bagatelle de deux millions et demi. Le général
VICTOR DE BALABINE
qui a une fortune de quatre-vingt mille francs de rente, mais qui est d’une avarice sordide et d’une extrême avidité, a perdu la tête ; et le vieux Pellaprat, ce beau du Directoire et de l’Empire, pour ne pas accuser un ami, s’est dérobé par la fuite à une terrible épreuve. On dit qu’effrayé par le séquestre dont sont menacés ses biens s’il ne reparaît pas (la confiscation n’existe pas en France), il reparaîtra sur l’horizon où l’appellent de tous leurs vœux son petit-fils, le comte de Brigode, et sa fille, la princesse de Chimay.
Le fait est qu’il a été dès l’origine dans cette affaire, longtemps avant de comprendre ce qu’on lui voulait : « Que me veulent-ils donc en définitive, demandait-il, car enfin, voilà cinquante ans que je fais mes affaires ainsi. »
— Que dites-vous de ce qui m’arrive, me demanda-t-il un jour que je le rencontrai sur le boulevard ?
— Ma foi, lui répondis-je fort embarrassé, j’en suis stupéfait !
On dit que c’est le fils qui a apporté à son père, dans la prison, les pistolets dont il a fait usage.
Deux mots sur la fête très belle et très brillante qu’a donnée M. le duc de Montpensier dans le parc des Minimes. Il faut rabattre de l’article des Débats sur cette fête, le fantastique et le merveilleux pour s’en faire une idée assez exacte; en fait d’illuminations, d’ailleurs, il est aussi difficile de nous contenter nous autres russes, qu’aisé d’éblouir nos indigènes d’ici. Le duc et la duchesse ont fait les honneurs avec une grâce parfaite. Le temps était magnifique, la chaleur étouffante, la poussière suffoquante sur toute la route; les boulevards étaient encombrés de curieux pour voir passer les invités, le faubourg Saint- Antoine regorgeait de blouses réunies dans le même but.
« Le peuple, dit l’article des Débuts, commence à comprendre que de donner des fêtes est la manière la plus ingénieuse de faire la bienfaisance. » Lisez : « Ce bon peuple respectueusement rangé sur la route, grâce à une armée de municipaux agonisait d'injures et d’épithètes énergiques les voyageurs qui passaient. »
J’ai passé trop vite pour rien entendre, mais d’autres ont été plus heureux que moi.
17 août.
Le sort en est jeté ! Il n’y a plus que des circonstances imprévues qui puissent faire avorter mon grand projet car, déjà, mon honorable Chargé d’affaires en a écrit au comte de Borch, et il ne me manque plus que le consentement du comte de Nesselrode, qui ne saurait être douteux, pour être tout à fait en règle. Ma demande d’arriver en courrier a, d’ailleurs, été fortement appuyée par une phrase d’éloge la plus cordiale possible : « C’est, y est-il dit, le meilleur garçon et le meilleur employé que je connaisse... renvoyez-le-moi bientôt, il est nécessaire ici... qu’on ne songe pas, surtout, à l’enlever de Paris ». Vraisemblablement je prendrai la voie des chemins de fer et du bateau Stettin.
Samedi, Monseigneur le duc d’Aumale chassait à courre, par un soleil ardent, dans la forêt de Saint-Germain, et, comme à ces chasses s’y joint qui veut, j'ai chassé, quatre heures durant, et vivement encore, sur une bête d’allures tout autres que douces. Le duc accueille on ne peut plus gracieusement les amateurs : « A gauche, me cria-t-il,
VICTOR DE BALABINE
piquons à gauche, j'entends Trimm qui chante vers la Mare-aux-Cannes. »
Nous rencontrons un paysan en blouse :
— A-t-on vu la bête, lui crie le duc?
— Oui, monseigneur!
— Est-elle foncée ou claire?
— Elle m’a semblé foncée !
— Bon ! elle est hors d’haleine, dans une demi-heure nous l’aurons !
Le prince avait deviné juste, une demi-heure après, plus heureux que sage, j’arrivais en même temps que lui à fond de train, mais par un autre chemin, tout juste au moment où le cerf aux abois était forcé par la meute qui n’en pouvait plus. A cinq heures, j’étais rafraîchi et je faisais une pleine eau délicieuse dans la Seine ; à sept, je dînais chez de braves gens, à Nanterre; à onze heures, j’étais au club; à deux, dans mon lit; à neuf heures, le lendemain, dans l’eau, et à quatre, je me promenais dans les bois aux environs de Versailles. Qu’on me donne cent cinquante mille livres de rente, et on verra quelle sera mon écurie de chasse et la tenue de ma valetaille.
C’est à peine si Paris revient de l’épouvantable cauchemar du drame Praslin qui l’oppresse depuis près de quinze jours. Jamais un fait isolé et tout à fait en dehors de la politique n’avait produit une émotion, une effervescence, un émoi pareils, dans toutes les classes de la population. Des attroupements nombreux devant l’hôtel Sebastiani, des gens du peuple qui se relevaient, nuit et jour, pour faire la garde aux alentours, dans la crainte que le meurtrier n’échappe, des rassemblements dans les cabarets, aux abords du Luxembourg, et un surcroît de vigilance de la part de l’autorité; enfin, si le meurtrier avait eu le malheur de tomber entre les mains du peuple, il aurait été
mis en pièces, mais il a mieux fait : il a prévenu la justice et a satisfait, en se donnant la mort, aux vœux les plus fervents de tous les gens bien pensants de ce pays.
Jugé par la Cour des pairs, il aurait été infailliblement, dans les circonstances actuelles surtout, condamné à la peine capitale. Cet arrêt aurait eu ce bon côté qu'il aurait relevé la Pairie du coup qu'a porté à sa considération le procès Teste-Cubières, mais le mal l’eût alors emporté sur le bien car, il ne faut pas s’y tromper, la soif de vengeance qui animait ici le peuple, poussé et excité par les feuilles radicales, ne prenait pas uniquement sa source dans un sentiment d’horreur que lui inspirait le meurtrier, ou de commisération pour la victime qui, du reste, avait su se rendre populaire par sa charité et ses bienfaits : ce qu’il lui fallait, ce qu’il avait entrevu, c’était de voir rouler la tête d’un duc et pair, et couler le sang d’un noble, car cela lui rappelait de beaux jours qu’il regrette et après lesquels il soupire; aussi jamais mort d’homme n’a-t-elle été accueillie avec plus de colère par les uns et plus de satisfaction par les autres.
Le duc Théobald de Choiseul-Praslin était un homme de taille moyenne, brun, d'une figure insignifiante, douce et agréable, d’un esprit borné, méticuleux, taquin, d’un caractère à la fois hautain, faible et timide. Je n’ai pas échangé plus de vingt paroles avec lui, il m’a toujours déplu ; je ne le rencontrai, d'ailleurs, que rarement, car il ne sortait guère dans le monde. J’ai beaucoup connu la malheureuse duchesse : excellente femme, bonne mère, elle était petite, forte, pas jolie et dénuée de loute distinction dans la tournure, sans toutefois avoir rien de trop vulgaire dans les manières et les traits, elle ne manquait, enfin, ni d’esprit, ni de conversation. Telle
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elle était dans le monde, mais dans son intérieur c’était différent: là, elle revendiquait, sans cesse et impérieusement, ses droits d’épouse, poursuivait sans relâche le duc, de ses soupçons et d’une jalousie qui ne lui laissait ni paix ni trêve, puis se plaignait de lui au Roi, à la Reine, à la duchesse d’Orléans, au tiers et au quart, et alors tout ce monde se mêlait un peu des affaires du ménage, soit pour empêcher une séparation, soit pour prévenir un scandale, soit pour y ramener un peu de calme. En attendant, le duc mordait son frein : trop faible pour frapper un grand coup et mettre fin à cette situation par une rupture définitive, craignant d’un côté la Cour, de l’autre le maréchal Sebastiani, il végétait au milieu des magnificences de son château de Praslin, et nourrissait, au fond d’une âme sans élévation et sans portée, une passion ardente.
On croit que des scènes violentes entre le duc et la duchesse ont précédé le meurtre. La préméditation est évidente, mais ce qui pourrait l’être tout autant, c’est que l’idée du crime a été conçue dans la nuit même où il a été commis.
Je me suis fait inscrire chez son pauvre frère que je connais assez intimement et qui est un fort bon garçon.